" La pierre précieuse, voire de grand prix aux yeux de certains, qu'est l'émeraude, se voit insultée par un morceau de verre habilement truqué, s'il ne se rencontre personne qui soit capable de procéder à un examen et de démasquer la faute. Et lorsque de l'airain a été mêlé à l'argent, qui donc, s'il n'est connaisseur, pourra aisément le vérifier ? "(Saint Irénée, Contre les hérésies)


vendredi 26 avril 2013

Vers l'eugénisme moderne

« L'idée d'améliorer la reproduction humaine est une vieille histoire. Elle remonte à l'antiquité » [1]. Dans un précédent article, nous avons décrit des pratiques et des théories eugéniques de l’antiquité. Elles consistaient en l'élimination des enfants qui ne correspondaient pas à un modèle ou en un contrôle de l’« accouplement des citoyens ». On voulait appliquer ce qui se pratiquait dans les élevages. « Depuis déjà longtemps, les hommes maîtrisent la technique de l'hybridation appliquée aux animaux domestiqués, particulièrement aux chevaux. Pourquoi n'en serait-il pas de même chez les êtres humains ? » [2]. Cet eugénisme disparaît avec la christianisation de la société. Certaines pratiques eugéniques ont pu encore subsister mais elles ne sont plus désormais considérées comme une norme. Elles sont devenues exceptionnelles et condamnables. Mais cette politique de sélection artificielle sera de nouveau préconisée au XVIIème siècle et surtout théorisée au XVIIIème siècle. De nouvelles théories eugéniques apparaissent en effet et se développent. 

Au temps des Lumières et de la Révolution, des « humanistes » vantent « un projet révolutionnaire, innovant, par lequel les hommes tendent à retrouver leur authenticité, celle qui sied le mieux au rythme de la nature, loin de l'artifice et de la dépravation » [2]. Leur objectif est de corriger l'Homme à partir de sa génération et de son développement et dans ses mœurs. « C'est ainsi qu'on pourrait, à la longue, et pour des collections d'hommes prises en masse, produire une espèce d'égalité de moyens qui n'est point dans l'organisation primitive, et qui, semblable à l'égalité des droits, serait alors une création des Lumières et de la raison perfectionnée » [3]. Ce que par la raison, nous savons faire sur l’animal, n'est-il pas possible de l'appliquer sur l'homme ? Quelle différence en effet entre l'homme et l'animal ? Entre la bête et nous ? … 

L’eugénisme, de simples pratiques hygiénistes ? 

Certains eugénistes semblent s’appuyer sur la callipédie [4], une pensée hygiéniste qui définit des règles à observer pour concevoir et élever de beaux enfants : choix des procréateurs, conditions favorables à une bonne procréation, soins attentifs durant la grossesse, etc. Par la callipédie, on cherche donc à faire de « beaux enfants ». 

Dans les théories eugénistes, on dépasse cet objectif. On préconise de « perfectionner les races ». On n’est plus dans le domaine privé, personnel, familial, mais dans celui du politique. L’eugénisme n’est donc pas du même ordre et ampleur que l’hygiénisme… On passe de l'individu à la race, d'un problème familial à une question politique, étatique ... 

Par croisement ou par cloisonnement ? 

Deux moyens contradictoires sont alors préconisés : soit le croisement des races qui garantit leur enrichissement, soit le cloisonnement pour préserver leur pureté. 

Dans sa réponse à la question de l'académie de Dijon, en 1755 - « quelle est l'origine de l'inégalité parmi les hommes et si elle est autorisée par la loi naturelle ? » - Rousseau recommande « de renouveler les races, en les croisant à chaque génération ; c'est le meilleur moyen de perfectionner les ouvrages de la nature ». Le perfectionnement reposerait sur le mélange, sur le « croisement ». 


Pour définir le terme « race », un encyclopédiste du XVIIIème siècle présente le croisement  des races et dans l'espèce humain comme « Une des causes de la dégénération des races humaines » [5]. Attribuant la pureté de l'espèce humaine à celle du sang, il préconise le « cloisonnement ». « Les princes ont des haras de chevaux : ils devraient en avoir des sujets. Quand on empêchera le mélange des races, on sera sûr d'avoir de l'excellent et en chevaux et en hommes […]. Tous les membres de la société qui seraient infirmes, malsains, laids, sots, méchants seraient retranchés de la société […]. En cent ans, il s'y formerait un sang si pur et si beau qu'il serait le réparateur de la nation » [6]. La pureté de la race passerait par le « cloisonnement ». 

Un exemple d’anthropogénisme par croisement 

Le médecin Charles-Augustin Vandermonde (1727-1762) revient sur la question des races et de leur dégénérescence, notamment sur les techniques de sélection des animaux domestiques qu'il veut appliquer aux hommes. « Puisque l'on est parvenu à perfectionner la race des chevaux, des chiens, des chats, des poules, des pigeons, des serins, pourquoi ne ferait-on aucune tentative sur l'espèce humaine ? » [7]. « L'exemple de toutes les nations n'est que trop suffisant pour prouver la nécessité où l'on est de croiser les races humaines, pour les empêcher de dégénérer ». Il s'agit bien de perfectionner la race et de l'empêcher de se dégénérer. Il reprend l'idée de Rousseau selon laquelle l'espèce humaine est la seule qui soit exposée au risque de dégénérescence.

Dans la nature, la reproduction des animaux se fait au hasard, favorisant le renouvellement du sang et donc la diversité. Dans l'élevage, les espèces ne se dégénèrent pas puisque se reproduisent les individus ayant les caractères communs recherchés par l'homme selon l'usage qu'il veut faire de l'animal. La procréation est donc organisée. Or la situation de l'espèce humaine est différente. En effet, la génération des hommes est plutôt fortement guidée par la société sans aucune raison d'utilité pour le perfectionnement. Vandermonde recommande de favoriser la diversité dans les accouplements humains … 


Selon Vandermonde, « dégénérescence et régénération sont autant de question de physique que de moral » [8]. C’est pourquoi il propose de maîtriser et de transformer les passions humaines. « Les passions sont donc une suite mécanique de notre être. Il ne tient qu'à notre âme d'en faire le bien ou le mal : c'est à la raison de nous guider, à l'âme, à nous conduire, au corps à obéir » [9]. Les critères de croisement se fondent donc sur des critères tant physiques que morale. Vandermonde y intègre aussi les qualités intellectuelles. La dégénérescence est alors perçue comme un affaiblissement de l'esprit et du corps par des passions injustifiées. Il veut lutter contre cette dégénérescence d’ordre physique, moral et intellectuel par des pratiques eugénistes… 


Du perfectionnement des hommes à leur hiérarchisation… 

Les propositions de Vandermonde ne sont pas isolées. D’autres médecins « progressistes » du XVIIIème siècle les recommandent. Dans ce modèle, nous avons toujours l'idée de perfectionnement de l'espèce et de la race, mais également la hiérarchisation morale. Un autre médecin qualifie par exemple « les nègres albinos » comme « rebut de la nature quant à leurs facultés morales et à leur dégradation » [10]. Les qualités physiques, morales et intellectuelles sont aussi considérées comme dépendantes des conditions environnementales. « C'est dans les zones tempérées que l'on trouve les plus beaux hommes et les plus charmantes femmes. Plus on s'approche de l'équateur et des pôles, moins la nature est prodigue de ses faveurs ; on y rencontre une multitude d'être informes et hideux » [11]. L'occidentaux apparaît comme l'homme modèle par excellence.

Dans sa recherche de perfectionnement, Vandermonde justifie la supériorité des races sur des critères physiques, morales et intellectuelles. Si les hommes sont de valeurs différentes, n'est-il pas juste de favoriser les « supérieurs » au détriment des « inférieurs » ? A partir de cette évaluation, les « régénérateurs » veulent alors organiser le croisement des races. Il s'agit maintenant « d'oser recevoir et corriger l’œuvre de la nature » [12]… 

La mégalanthropogénésie 

En 1801, le médecin Robert le Jeune invente le terme savant de « mégalanthropogénèse », l'art de reconnaître les grands hommes à partir de tous les éléments de leur apparence. Si ce terme a été vite oublié, son discours inspirera probablement les futurs théoriciens de l'eugénisme moderne. 

Il énonce un principe général selon lequel les talents et les déficiences se transforment par hérédité. « Il existe un point de contact dans les familles, une filiation intellectuelle, physique et morales dans les individus ; et quoique nous ignorions la route que suivent l'idiotisme et le génie pour se transmettre de père en fils, nous n'en sommes pas moins assurés de leur constante hérédité » [13]. Il propose alors au gouvernement de fonder deux grands collèges nationaux, destinés à l'instruction et à la formation des élites à partir des garçons et des filles des grands hommes, qui devront ensuite s'unir pour procréer. 

Vers l’utilitarisme… 

Selon une étude du CNRS, des questions d'utilité collective imprègnent la période de 1760-1780. « Ne peut-on pas essayer de multiplier le nombre des citoyens les plus productifs, et de limiter celui des citoyens moins utiles à la collectivité ? Et ces hommes nouveaux, dont on favoriserait l'accroissement numérique, ne pourraient-ils pas produire un monde meilleur ? ». L'eugénisme ne peut-il pas contribuer à une société meilleure ? Ils veulent donc améliorer de manière biologique la qualité de l'homme en société et non pas améliorer la société dans sa structure. Les eugénistes se transforment en quelques sortes en « médecin de société ». Ils n'agissent pas sur l'éducation ou l'instruction mais directement sur la génération. 

Vandermonde propose la diversité des accouplements quand d'autres préconisent l'exclusion et l'éradication. Ils ont cependant un point commun : une conception de la race hiérarchisée. Le perfectionnement de l'espèce humaine passe donc par une discrimination et par conséquent par un modèle d'homme. Nous retrouvons « l’eugénisme de Sparte ». Si les moyens de perfectionnement changent, l'idée est la même. « Toute sorte d'humeur, toute qualité de sang, tout assortiment de caractères ne seraient pas propres à faire un citoyen de la ville […] Si j'avais un royaume à moi, j'ordonnerai dès demain l'essai de cette police et je ne doute pas que je n'eusse en vingt-cinq ans ou trente ans une race d'hommes dans les veines desquels circuleraient le bon sens et la vertu » [14]. Un changement radical néanmoins : si à Sparte, ce sont les magistrats de la Cité qui détermine l'homme apte à vivre ou non dans la Cité, le rôle déterminant est désormais dévolu au médecin. 

Nous notons aussi deux tendances dans l'eugénisme : les facteurs de perfectionnement physique et morale de l'homme sont pour certains liés à l'environnement, pour d'autres à l'hérédité.   L'importance respective de l'environnement et de l'hérédité dans l'évolution de l'homme sera l'objet de vifs débats au XIXème débat. 

Les jardiniers de l’espèce humaine… 

Les eugénistes sont « d'enthousiasme candide pour une humanité sans défaut, d'une beauté lumineuse, dont les médecins seraient des sculpteurs» [15]. Ils deviennent des jardiniers de l'espèce humaine, qui redressent, émondent, sarclent, taillent, sélectionnent... 


Un médecin nazi supervise une expérience
au camp de Dachau



Les eugénistes s'appuient sur l’État et sur la médecine. Comme la vie est présentée comme un « don conditionnel de l’État » [16], ce dernier en finit par être le maître, capable de définir ce qui est bien et mal. Cabanis [17] préconise l’intervention des politiques et des médecins pour « bonifier la race humaine », notamment par la « sélection des reproducteurs ». « Si notre espèce, comme on ne peut plus, je pense, en douter maintenant, est susceptible d'un grand perfectionnement physique, c'est encore la médecine qu'il appartient d'en chercher les moyens directs, de s'emparer à l'avance des races futures et de tracer le régime du genre humain : d'où il suit que des progrès de cette science, dépendent peut-être les destinées étonnantes d'une époque à venir, que nous n'osons pas même imaginer » [18]. Médecins et législateurs, réunis pour sélectionner le meilleur de la race humaine, telle est donc la philosophie qui règne au XVIIIème siècle avant que ne se développe l'eugénisme moderne. 

Si le terme d'eugénisme a seulement été introduit en 1883, des pratiques et des discours eugéniques, visant à l'amélioration de l'homme et de la Cité, se sont développés dans l'Antiquité. Une pensée eugénique plus centrée sur le progrès des races et de l'espèce humaine réapparaît de nouveau à partir du XVIIème siècle. Elles ont abouti à des théories « médico-social-bio-politique » [19].
A partir d’une hiérarchisation des hommes et des races sur des critères tant physiques que moraux, elles proposent de perfectionner l’espèce humaine par sélection. Les médecins et les politiques sont alors appelés à jouer ce rôle de sélection et de normalisation. Sans chercher une continuité dans ces pensées eugéniques, peut-être inexistante, nous pouvons cependant remarquer une idée permanente, celle de vouloir manipuler l'homme comme on élève du bétail. Il est surtout vu comme un objet d'étude, un concept manipulable par l’esprit et le bistouri...


Références
[1] François Jacob, La souris, la mouche et l'homme, éditions Odile Jacob, 1997. 
[2] Gilles Barroux, Philosophie de la régénération : médecine, biologie, mythologie, édition L'Haramattan, 2009. 
[3] Cabanis (1757-1808), Rapports du physique et du moral de l'homme, sixième mémoire, De l'influence des tempéraments sur la formation des idées et des affections morales, cité par Gilles Barroux, in Philosophie de la régénération : médecine, biologie,mythologie
[4] Tiré d'un poème en latin de Charles Quillet (1655), la Callipaedia. "Art de bien faire des enfants". 
[5] Panckoucke, Encyclopédie, « Race », vol. XIII. 
[6] Le Beaumelle cité dans l'article « L'eugénisme dans la Révolution » de Godeline Lafargue, Cahier Saint Raphaël, Eugénisme : trier les hommes, n°91, Juin 2008. 
[7] Charles-Augustin Vaudermonde, Essai sur la manière de perfectionner l'espèce humaine, 1756, cité par Bruno Garnier, Figures de l'égalité : deux siècles de rhétoriques politiques en éducation (1750-1950), CNRS. 
[8] Gilles Barroux, Philosophie de la régénération : médecine, biologie, mythologie.
[9] Vandermont, Essai sur la manière de perfectionner l'espèce humaine, seconde partie. 
[10] Tourtelle, Éléments d'hygiène, chapitre VIII. 
[11] Tourtelle, Éléments d'hygiène, chapitre VIII. 
[12] Cabanis, Rapports du physique et du moral de l'homme
[13] Robert le Jeune, 1803 cité dans Bruno Garnier, Figures de l'égalité : deux siècles de rhétoriques politiques en éducation
[14] Le Beaumelle cité dans l'article « L'eugénisme dans la Révolution » de Godeline Lafargue. 
[15] Perot Michèle, Libération du 30 novembre 1995, critique sur le livre d'Anne Carol, Histoire de l'eugénisme en France.Les médecins et la procréation, XIXème -XXème siècle, Le Seuil. 
[16] Rousseau, Le Contrat social.
[17] Médecin et philosophe, élu au Conseil des Cinq Cents en 1798. 
[18] Cité par Xavier Martin, Régénérer l'espèce humaine, dans l'article « L'eugénisme dans la Révolution » de Godeline Lafargue.
[19] François-Xavier Ajavon, Trois exemples historiques d'eugénismes avant Galton (1883) : Platon, Soranos et Vandermonde (1ère partie).

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