" La pierre précieuse, voire de grand prix aux yeux de certains, qu'est l'émeraude, se voit insultée par un morceau de verre habilement truqué, s'il ne se rencontre personne qui soit capable de procéder à un examen et de démasquer la faute. Et lorsque de l'airain a été mêlé à l'argent, qui donc, s'il n'est connaisseur, pourra aisément le vérifier ? "(Saint Irénée, Contre les hérésies)


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samedi 2 décembre 2023

L'Église, une société hiérarchique et inégale, composée de clercs et de laïcs

En notre époque, où chacun prétend être l’égal de l’autre, y compris en dignité, il est devenu difficile pour nos contemporains de concevoir l’Église comme une société fondamentalement hiérarchique, comme s’ils avaient oublié qu’une société ne peut qu’être naturellement hiérarchique. Ils ne comprennent pas non plus la distinction entre clerc et laïc, entre prêtre et simple baptisé. Ils leur arrivent même parfois de les opposer et de les confronter comme une survivance de la lutte des classes au sein de l’Église. Pour éviter de les scandaliser ou pour épouser notre époque moderne, tous les attributs du clerc ou tout ce qui peut le rendre différents du laïc ont été soigneusement effacés, masqués, supprimés, parfois au mépris des règles de l’Église, au point d’y apporter de la confusion et d’y répandre le doute…

De nos jours, il est devenu très rare de voir des prêtres en soutane marcher dans les rues de nos villes. Et lorsqu’ils sont aperçus au détour d’un chemin, ils soulèvent de la surprise, de l’inquiétude, voire un blâme silencieux, inquisiteur. Quand des séminaristes osent reprendre la soutane, ils sont aussitôt repris par leurs supérieurs. Nous pouvons aussi croiser dans les églises un individu vêtu en habit de tous les jours avec une croix sur sa poitrine ou autour du cou. Est-il un prêtre ou un laïc ? Le doute subsiste. Le prêtre n’est-il qu’un homme comme tous les autres ? Un homme qui exerce une fonction particulière comme un fonctionnaire ? Un homme avec ses faiblesses et ses envies légitimes ? Nous finirons par ne plus distinguer le clerc du laïc, par oublier ce qu’est l’Église. Le christianisme n’est-il finalement qu’une religion laïque ? …

L’histoire est un magnifique livre ouvert que nous pouvons parcourir pour mieux comprendre le présent. Elle contient de précieux enseignements que nous devons recueillir pour éviter les erreurs et nous affermir dans la vérité. Dans notre monde de l’information, où le vrai et le faux se mêlent aux bons plaisirs des idéologues et des démagogues, il est bon de feuilleter le récit de notre histoire et d’entendre les leçons du temps passé. Si elle demeure dans le présent, l’Église n’est pas une Église du présent, qui agit au grès des modes et des convenances. Revenons donc à son histoire pour mieux comprendre la distinction fondamentale entre le clerc et le laïc...

L’Église formée de clercs et de laïcs

L’Église est constituée de clercs et de laïcs, qui sont distincts et inégaux essentiellement. Selon le code de droit canonique de 1983[1], il n’existe en effet que deux catégories de fidèles, les ministres sacrés ou clercs et les autres qui sont appelés laïcs. L’ordination est le critère de séparation.

La distinction entre clerc et laïc n’est pas une invention de notre siècle, du concile de Trente ou encore du moyen-âge. Dans l’épître qu’il adresse aux Corinthiens dans les dernières années du premier siècle de notre ère, le pape Saint Clément distingue déjà les Juifs selon leur fonction : « au grand prêtre des fonctions particulières sont conférés, les prêtres ont leur place, les lévites leur service, les laïcs les obligations de laïcs. »[2].

Si ce passage traite de la hiérarchie de la religion juive, il contient la première mention du terme de « laïc » dans un sens religieux. Saint Clément précise que « nous devons faire avec ordre tout ce que le maître a ordonné d’accomplir en temps déterminés. Or, Il nous a prescrit de nous acquitter des offrandes et du culte, non pas n’importe comment et sans ordre, mais à des époques et à des moments déterminés. »[3] Les offrandes et les fonctions liturgiques doivent s’accomplir de manière ordonnée, chacun ayant sa place et son rôle déterminés. Ainsi, donne-t-il l’exemple de la religion juive, où déjà subsistait la distinction entre les ministres sacrés et les simples juifs. Au temps apostolique, elles perdurent donc clairement au sein du peuple de Dieu.

Notons que, pour distinguer le profane du sacré, l’Ancien Testament utilise le terme de « laos »[4] qui signifie « peuple ». Dans un sens général, « laos » désigne le peuple. Le terme grec de « laikos », d’où provient le mot « laïcs », signifie « membre du laos ».

Dans sa première mention sémantique, le terme de « laïc » ne signifie pas une opposition. Chacun, dans la liturgie, occupe une place particulière comme un membre dans un corps. De même, comme l’a interprété le pape Benoit XVI, « l’Église n’est pas un lieu de confusion et d’anarchie, où chacun à tout moment peut faire ce qu’il veut : chacun, dans cet organisme à la structure articulée, exerce son ministère selon la vocation reçue. »[5]

Ainsi l’Église constitue une structure ordonnée constituée de deux catégories de personnes, les unes qui exercent des fonctions liturgiques de manière permanente en raison de leur ordination, appelées clercs, et les autres, les laïcs.

Et depuis le commencement

Comme nous l’avons montré dans un article précédent[6], des témoignages nous enseignent que dès le temps apostolique, l’Eglise différencie au sein du peuple chrétien des membres particuliers que sont les évêques, les presbytres et les diacres, auxquels sont soumis les autres fidèles. Eux-seuls exercent des fonctions liturgiques. Depuis leur ordination, ils portent un caractère sacré permanent que le sacrement de l’ordre a imprimé en leur âme. Ils se distinguent des simples baptisés non pas par une différence de degrés mais essentiellement. Ils forment le clergé sur lequel s’appuie la hiérarchie de l’Église, c’est-à-dire l’ordre sacré de l’Église[7].

Des textes attestent la présence de cet ordre sacré à Carthage aux environs de 200, à Alexandrie et en Syrie au IIIe siècle. Aux environs de 250, l’Église de Rome comprend déjà un évêque, quarante presbytres et sept diacres. Il est aussi mentionné dans la Didascalie, qui remonterait à la première moitié du IVe siècle. Enfin, en 324, le concile de Nicée témoigne sa normalité dans toute l’Eglise.

Revenons sur les fonctions des évêques, des presbytres ou prêtres, et des diacres au IIIe siècle. L’évêque est le père et le chef de l’Église locale. Il dispose d’un grand pouvoir : lui-seul représente la tradition apostolique devant les fidèles, lui seul représente les fidèles dans leur rapport avec les autres Églises locales ou avec Rome. Les diacres et aux prêtres lui doivent obéissance. Ils ne peuvent exercer aucune fonction dans l’approbation de leur évêque. Ils assistent ce dernier dans l’administration des sacrements et dans l’enseignement des fidèles.

Si dans les premiers temps, les prêtres, véritables auxiliaires de l’évêque, se tiennent autour de lui et lui assurent assistance à la sainte messe, au IIIe siècle, leur fonction propre est désormais d’offrir le sacrifice. Des églises leur sont confiées. Leur seconde fonction est de catéchiser les catéchumènes puis les fidèles. Ils administrent enfin le sacrement de pénitence. En Orient, ils ont parfois la direction de communautés rurales sous le titre de chorévèques.

Aux diacres incombent en particulier le soin de prêcher, d’administrer les biens de l’église, de servir l’évêque à l’autel, de maintenir le bon ordre dans les assemblées des fidèles, de recevoir les oblations et de les répartir entre les fidèles indigents. Comme le rappelle le concile d’Arles (314), les diacres n’ont pas le droit de célébrer le saint sacrifice, droit qui incombe à l’évêque et aux prêtres.

Le clerc est celui qui a reçu le sacrement de l’ordre

Des textes datant du IIIe siècle utilisent le terme de « kleros »[8] pour désigner ceux qui exercent des fonctions liturgiques Ce terme signifie « partage » ou encore « héritage ». Le clerc est le partage du Seigneur ou Notre Seigneur Jésus-Christ est son héritage, ce qui signifie qu’il n’a rien d’autres que Notre Seigneur Jésus-Christ.

Le terme de « kleros » se retrouve par exemple dans les Traditions apostoliques, « document le plus précis et le plus complet que nous ayons parmi toutes les liturgiques antiques »[9], qui daterait de 215. Dans un chapitre consacré à la veuve, cet ouvrage précise que « l’ordination se fait pour les clercs en vue du service liturgique »[10], alors que la veuve est « instituée pour la prière ». L’ordination distingue donc le clerc du simple baptisé en raison de leurs rôles différents dans la liturgie. Les Traditions apostoliques distinguent aussi « l’ordination, avec l’imposition des mains, en vue d’un service liturgique, et cela pour les clercs, et la simple installation, entrée en fonction d’une personne au service d’une communauté. »[11]

De même, Saint Cyprien nous précise encore ce qu’est un clerc : « on veut que ceux que l’ordination a élevé au rang de clercs dans l’Eglise de Dieu ne puissent être détournés en rien du service divin, ni courir le danger d’être engagés dans les embarras et les affaires du siècle ; […] ils ne quittent pas l’autel et le sacrifice, mais se consacrent jour et nuit à des occupations religieuses et spirituelles. »[12]

Ainsi, le clerc est celui qui a été ordonné, c’est-à-dire celui qui a reçu le sacrement de l’Ordre. Au début du IIIe siècle, seuls sont ordonnés les évêques, les prêtres et les diacres.

Une organisation progressive du clergé

D’autres ministères entrent progressivement dans le clergé et de manière différente selon les régions. Compte tenu de la forte expansion du christianisme dans la société antique ainsi que de l’extension du patrimoine ecclésiastique, il est devenu difficile pour les clercs de se concentrer sur leurs seules missions. Les charges des diacres, notamment l’administration des biens de l’Église et la direction des œuvres de charité, se sont considérablement développées.

Au sein des communautés et des Églises locales, des laïcs exercent alors de plus en plus de tâches particulières pour décharger de plusieurs de leurs occupations. Le sous-diacre apparaît à Rome sous le pape Saint Corneille (251-253) comme à Carthage sous l’épiscopat de Saint Cyprien (v.200-258). En 251, l’Église de Rome compte déjà 46 prêtres, 7 diacres, 7 sous-diacres, 42 acolytes, 52 exorcistes, lecteurs et portiers[13]. Selon le Liber pontificalis[14], le pape Saint Corneille les énumère parmi les ministres de l’autel.

Progressivement, ces ministres sont comptés parmi les membres du clergé tout en demeurant distincts des évêques, des prêtres et des diacres. Si en Occident, ils sont rapidement ordonnés, en Orient, leur incorporation dans le clergé est plus lente. Ils peuvent recevoir qu’une simple bénédiction de l’évêque. En outre, la composition du clergé diffère selon l’Occident et l’Orient. L’édit de persécution de Dioclétien en 303 cite les lecteurs et les exorcistes parmi les clercs au même titre que les évêques, les prêtres et les diacres. En 341, le concile d’Antioche emploie le terme de « kleros » pour désigner les lecteurs, les sous-diaconats ou encore les exorcistes. Vers 364, en Asie mineure, le concile de Laodicée attribue le titre de clerc aux sous-diacres, aux lecteurs, aux chantres, aux exorcistes et aux portiers.

Le concile de Laodicée est le premier qui distingue officiellement les laïcs et les clercs, et parmi ces derniers, les clercs consacrés, que constituent les évêques, les prêtres et les diacres, qu’il désigne sous le terme de « hieratikoi », et les clercs inférieurs[15], les simples « klèrikoi ». Il définit aussi des mesures pour empêcher que les clercs inférieurs empiètent sur les prérogatives et fonctions des clercs supérieurs. D’autres conciles occidentaux (Hippone, Tolède) énoncent aussi des interdictions à l’égard des clercs inférieurs qui veulent outrepasser leur rôle.

Vers l’état clérical

Les Constitutions apostoliques forment un recueil de textes anciens sur la liturgie et l’organisation de l’Eglise. Elles traitent en effet de tous les aspects de la vie ecclésiale sans être néanmoins un code canonique ou un document réglementaire comme nous l’entendons de nos jours. Elles se présentent comme les instructions des Apôtres et attribue cette œuvre à Saint Clément de Rome, d’où le terme « apostolique ». Si depuis des siècles, son origine apostolique a été rejetée, elles constituent néanmoins un des plus anciens témoignages de la vie de l’Eglise que nous connaissons. Elles auraient en fait été écrites à Antioche vers la fin du IVe siècle, probablement vers 380.

Ce recueil insiste fortement sur la hiérarchisation des divers ordres ou fonctions. Chaque degré de cette hiérarchie comprend des pouvoirs déterminés et représente un honneur caractérisé par une position dans un rang. Les trois premiers ordres sont, sans surprise, l’évêque, le presbytre et le diacre. Le recueil précise les autres fonctions. Il décrit aussi l’ordination des clercs, dont le sous-diacre et le lectorat. Ainsi, ces derniers appartiennent désormais au clergé tout en étant distincts des évêques, des prêtres et des diacres. Plus tard, le sous-diacre appartiendra au clergé supérieur.

À partir du Ve siècle, les structures hiérarchiques se stabilisent. En Occident, les papes organisent l’accession aux différents degrés de la hiérarchie et établissent le cursus pour recevoir le sacrement de l’ordre, appelé cursus honorum[16]. Selon ce cursus, un clerc ne peut accéder à un degré que s’il a exercé une fonction dans le degré inférieur. Les papes établissent ainsi un temps de formation et de probation, ou encore un temps d’épreuve, avant l’accession aux fonctions supérieures. Les fonctions relevant des ordres mineurs finissent par être considérées comme des étapes de formation à un état relevant de l’ordre majeur. Ainsi s’établit un parcours ecclésiastique qui aboutit à un principe de substitution et d’emboîtement des pouvoirs : un clerc d’un degré possède les pouvoirs du clerc des degrés inférieurs. C’est ainsi que naissent l’état clérical et donc l’état laïque.

Des clercs reconnaissables par leur vêtement et leur tonsure

Il est difficile de traiter de l’état clérical sans parler de ses signes distinctifs. Jusqu’au IVe siècle, le vêtement du prêtre ne se distingue pas extérieurement de celui du laïc dans la vie privée. Au Ve siècle, des vies de saints mentionnent un habit spécial pour les clercs. En Occident, c’est au VIe siècle qu’ils se différencient notablement par leur vêtement. Alors que les laïcs adoptent l’habit court, les clercs restent fidèles à la longue tunique serrée à la taille par une ceinture en cuir. Le concile d’Agde (506) impose finalement l’habit clérical. Celui-ci évoluera jusqu’à devenir au XVIe siècle la longue robe noire que nous appelons « soutane ». En Orient, il faut attendre le VIIIe siècle pour voir des clercs porter un habit différent de celui des laïcs. Le concile in Trullo leur enjoint à son tour de porter l’habit ecclésiastique.

Dans les dernières années du Ve siècle, apparaît la tonsure. Dans l’antiquité, le fait de se raser la tête est une marque de servitude. Les mondains laissent pousser leurs cheveux quand les esclaves et les travailleurs manuels portent des cheveux courts. Saint Paul enseigne alors aux premiers chrétiens que c’est « une ignominie de nourrir sa chevelure. » (I. Corinthiens, XI, 14). Les premiers moines suivent le conseil de l’Apôtre. Au VIe siècle, les clercs, qui, jusque-là, se bornent à porter des cheveux courts, finissent par imiter les religieux. Contrairement aux moines qui n’ont pas de règles uniformes, les clercs occidentaux adoptent tous la même tonsure, appelée grande tonsure encadrée par une couronne de cheveux par opposition à la tonsure de Paul en usage chez les Orientaux.

Conclusion

L’Église n’est point une société constituée de membres égaux. Par ailleurs, existe-il une société égalitaire telle que peuvent encore imaginer certains rêveurs ou idéalistes ? L’Église est formée de clercs et de laïcs. En recevant le sacrement de l’Ordre, les premiers se séparent des simples baptisés de manière permanente, en pouvoirs et en dignité. La séparation ne repose pas sur une différence de fonctions, comme de nos jours nous distinguons dans notre société la fonction publique et le monde de l’entreprise. Le clerc et le laïc sont dans des états différents, ou plutôt le clerc a été placé dans un état différent de celui du laïc par l’empreinte qu’a laissé le sacrement de l’Ordre sur son âme. Par son ordination, il dispose des pouvoirs qui lui permettront d’exercer des fonctions sacrées, c’est-à-dire les sacrements et le saint sacrifice de la Sainte Messe, ainsi qu’une dignité supérieure à celle des simples fidèles. L’inégalité est donc essentielle et non accidentelle.

Distinction ne signifie pas opposition. Si elle est hiérarchique, l’Église forme un corps dont tous les membres ont un rôle particulier. Sur un navire, tous les membres de l’équipage n’assurent pas la fonction de capitaine. Tous ne font pas partie de la passerelle. L’équipage est hiérarchisé. Et le rang que chaque membre occupe pour la bonne direction du navire porte une dignité différente et nécessite des pouvoirs différents. Pourtant, entre le matelot et le capitaine, il n’y a ni opposition ni conflit. Contrairement à un équipage où chaque membre est institué pour accomplir une fonction particulière, dans l’Église, la hiérarchie repose sur un caractère sacré et les pouvoirs qui lui sont associés. Elle s’appuie avant tout sur le rôle qu’exercent le clerc et le laïc dans les saints sacrements, notamment à la Sainte Messe. Fidèle à la Tradition, l’Église est une société qui n’appartient pas à un temps et poursuit sa marche vers son achèvement …

 

 



Note et rappel

[1] Code canonique, 1983, canon 207, 1. Le code canonique est la codification officielle de l’ensemble des lois, décrets et règles gouvernant l’Eglise catholique. La première édition date de 1917. Il a été mis à jour en 1983 pour l’adapter aux textes du deuxième concile de Vatican.

[2] Saint Clément, Epître aux Corinthiens, XL, 5, Les Écrits des Pères apostoliques, Les éditions du Cerf, 1965. La lettre a été écrit vraisemblablement vers l’an 96. Il s’agit du texte non canonique le plus ancien que nous possédons. Dans la religion juive, le grand prêtre, les prêtres et les lévites relèvent de la tribu de Lévi dont les membres exercent de manière non permanente des fonctions sacrées

[3] Saint Clément, Epître aux Corinthiens, XL, 1-2.

[4] Voir Jérémie, XXXIV, 19, Ezéchiel, XXII, 26.

[5] Benoît XVI, Saint Clément de Rome, Audience générale du 7 mars 2007, texte original italien dans l’Observatore Romano du 8 mars, traduit par Fr. Michel Taillé dans la Documentation catholique, n°2377 du 1 avril 2007, accessible sur patristique.org.

[6] Voir Émeraude, octobre 2023, article « Les prêtres ou presbytres chez les premiers Pères apostoliques (I-IIe siècle) »

[7] Au sein des clercs, l’Église distincte aujourd’hui huit ordres, répartis entre les ordres mineurs et les ordres majeurs, qui constituent la hiérarchie ecclésiastique. Les ordres mineurs comportent le portier, le lecteur, l’exorciste et l’acolyte. Les ordres majeurs sont formés du sous-diacre, du diacre, du prêtre et de l’évêque. 

[8] Le terme de « kleros » se retrouve aussi dans des textes de Tertullien, d’Origène et d’Hippolyte. Il est plus fréquent à partir du IIIe siècle.

[9] A. Salles, La « Tradition apostolique » est-elle un témoin de la liturgie romaine ?, dans Revue de l’histoire des religions, vol. 148, n°2, 1955, www.jstor.org.

[10] Traditions apostoliques, 10.

[11] Alexandre Faivre, Naissance d’une hiérarchie, Les premières étapes du cursus clérical, chapitre 1, I, 2, théologie historique, n°40, éditions Beauchesne, 1977.

[12] Saint Cyprien, Lettre 1, édition Bayard dans Clerc / Laïc : histoire d’une frontière, Alexandre Faivre, dans Revue des Sciences religieuses, tome 57, fascicule 3, 1983.

[13] Saint Cyprien évoque tous ces titres sauf celui de portier.

[14] Recueil contenant la liste des papes de Saint Pierre à Hadrien (867-872) avec des informations sur leur vie et leur pontificat (origine, ordinations prononcées, décisions majeures, circonstance de sa mort, lieu de sépulture, etc.).

[15] Concile de Laodicée, 27ème, 36ème et 42ème canon par exemple. Il définit des interdictions pour les clercs consacrés et les clercs mineurs.

[16] Le cursus honorum des clercs est défini par les papes Sirice, Zosime, Gélase (440-461).


samedi 28 octobre 2023

Les prêtres ou "presbytes" chez les premiers Pères apostoliques (I-IIe siècle)...

         Saint Jean Vianney         
Curé d'Ars

Au temps de la révolution religieuse, Luther et les autres rebelles de l’Eglise contestaient la conception du prêtre, la considérant comme une invention des papes. Depuis le siècle dernier, elle fait encore l’objet de vives remises en question. L’image du prêtre et plus globalement le sacerdoce lui-même sont en effet remises en cause. La moindre affaire ou le moindre scandale qui entache un prêtre devient une attaque systématique contre la prêtrise. Tout ce qui le caractérise, tel le célibataire sacerdotal ou le fait que le sacerdoce n’est réservé qu’aux hommes, fait aussi l’objet de critiques, y compris au sein de l’Eglise. Par ailleurs, après le deuxième concile de Vatican II, sa figure tend à se diluer. Son rôle réduit dans la nouvelle messe au profit de la communauté, son autorité contestée par des laïcs trop entreprenants ou zélés, son manque de visibilité par l’absence de tenue significative et bien d’autres signes tendent à estomper l’idée même du prêtre. Sa place privilégiée dans l’Eglise ne serait finalement qu’une évolution du Moyen-âge ou la conséquence des réformes entreprises au lendemain du concile de Trente. Des voix n’hésitent pas alors à réclamer un changement de son statut vers un état proche de celui du pasteur protestant. Parallèlement à ces remises en question de plus en plus insistantes, ou en raison même de ces remises en question, l’Eglise souffre d’une véritable crise de vocation. Les prêtres sont de moins en moins nombreux, les lieux de messes de plus en plus espacés, …

Cette situation bien réelle pourrait nous déstabiliser et susciter en nous des interrogations sur le rôle et l’importance du prêtre dans l’Eglise. Pour nous éloigner des doutes et répondre aux critiques de ceux qui veulent encore révolutionner l’Eglise pour y appliquer une idéologie ou leurs propres idées, nous allons revenir à ses premiers pas, lorsqu’elle mettait en place son organisation …

Au premier siècle, les bases de l’organisation ecclésiastique…

Revenons en effet au premier siècle de l’Eglise. Après la Pentecôte, envoyés par Notre Seigneur Jésus-Christ pour poursuivre son œuvre, les Apôtres répandent la bonne parole, témoignant de ce qu’ils ont vu et entendu, tout en faisant paitre l’Eglise. Les Actes des Apôtres ainsi que leurs épîtres racontent leur périple dans l’empire romain et le développement des premières communautés chrétiennes et Eglises locales.

À leur tour, les Apôtres établissent des « épiscopes »[1], c’est-à-dire des évêques, pour veiller sur la communauté comme des bergers sur leur troupeau.. « Soyez donc attentifs et à vous et à tout le troupeau sur lequel l’Esprit Saint vous a établis évêques pour gouverner l’Eglise de Dieu, qu’il a acquise par son sang. » (Actes des Apôtres, XX, 28) C’est ainsi que chaque Eglise locale dispose d’un évêque fixe qui se distingue des Apôtres, plutôt itinérants.

L’Eglise se développe rapidement. Le nombre de disciples ne cesse de croître. Les Apôtres éprouvent des difficultés pour remplir leurs missions tout en veillant aux modalités pratiques de son organisation. Pour qu’ils se consacrent davantage au service de Dieu, les Apôtres instituent des diacres, dont le terme signifie « serviteur ». « Les douze donc convoquent la multitude des disciples disant : Il n’est pas juste que nous abandonnions la parole de Dieu et que nous vaquions à mettre au service des tables. Cherchez donc parmi vous, mes frères, sept hommes de bon témoignage, pleins de l’Esprit-Saint et de sagesse, que nous puissions préposer à cette œuvre. Pour nous, nous nous appliquerons à la prière et au ministère de la parole. » (Actes des Apôtres, VII, 1-4) Notons que la Sainte Ecriture souligne aussi le ministère spécifique des Apôtres. Puis les sept premiers diacres ayant été choisis, ils sont présentés aux Apôtres qui, « priant, leur imposèrent les mains. » (Actes des Apôtres, VII, 6)

Enfin, nous voyons apparaître des « presbytres », qui désigne les anciens comme nous l’avons déjà évoqué dans un précédent article. Saint Paul en établit dans les églises qu’il fonde. À Tite et à Timothée, il demande aussi d’en nommer. Lors d’un discours à Milet, où ils ont été convoqués, il leur rappelle qu’ils ont été établis dans le Saint Esprit. Ainsi, au premier siècle, l’organisation ecclésiastique comprend des épiscopes, des presbytériens et des diacres, tous établis dans le Saint Esprit.

… une organisation qui se développe

Né à Rome, Saint Clément est considéré comme le second ou le troisième pape (88-97). La lettre qu’il adresse aux Corinthiens depuis Rome est le plus ancien des écrits non canoniques du christianisme.

Dans son épître, le pape Saint Clément nous rappelle que les Apôtres ont établi des évêques afin qu’ils leur succèdent et que leurs missions ne s’achèvent qu’à leur mort. « Nos Apôtres aussi ont su qu’il y aurait des contestations au sujet de la dignité de l’épiscopat ; c’est pourquoi, sachant très bien ce qui allait advenir, ils instituèrent les ministres que nous avons dit et posèrent ensuite la règle qu’à leur mort, d’autres hommes éprouvés succédèrent à leurs fonctions. »[3] Ils sont désignés par les Apôtres ou par « d’autres personnages éminents »[4]. Nous apprenons aussi que les évêques remplissent des fonctions liturgiques.

Saint Clément mentionne aussi à plusieurs reprises le terme de « presbytériens » qui désigne les anciens, les responsables de communauté ou les chefs religieux. Parfois, il correspond à celui d’évêques. Il demande à l’Eglise de Corinthe de se soumettre à eux et de demeurer en paix « avec les presbytres constitués »[5]. Dans cette mention, le terme de « presbytre » n’est pas synonyme d’ « évêque ».

De même, un ouvrage qui remonterait à la fin du premier siècle ou au début du deuxième, la Didaché [6], mentionne l’élection des presbytres[7]. Cependant, le terme semble désigner aussi bien l’évêque que le prêtre.

… une organisation qui se précise

Né vers l’an 35 et probablement d’origine syrienne, Saint Ignace témoigne d’une organisation plus précise de l’Eglise. Il succède à Saint Pierre comme évêque d’Antioche selon l’histoire ecclésiastique d’Eusèbe. Il meurt martyr à Rome sous Trajan en 107 ou 113. Lors de son voyage de captivité qui le conduit à la ville éternelle depuis la Syrie, il s’arrête à Philadelphie, à Smyrne et à Troas. Durant ces escales, il écrit sept lettres aux communautés d’Ephèse, de Magnésie, de Tralles, de Philadelphie et de Smyrne et de Rome. Sa dernière lettre qu’il adresse à Polycarpe porte ses derniers mots …

Dans ses épîtres, le vocabulaire est plus précis et ferme. Dans sa lettre aux Ephésiens, Saint Ignace présente l’institution épiscopale comme une institution bien ancrée dans l’Eglise. À la tête de chaque Eglise locale, se trouve à sa tête un évêque qui, nous écrit-il, sont « établis jusqu’aux extrémités de la terre »[8]. Et, « là où paraît l’évêque, que là soit la communauté, de même que là où est le Christ Jésus, là est l’Eglise catholique. »[9] Rien ne peut se faire dans l’Eglise en dehors de l’évêque. Seule l’Eucharistie consacrée sous sa présidence ou de celui qu’il en aura chargé est légitime…

Auprès de l’évêque, se trouvent comme des presbytres qui forment un collège, appelé le presbyterium, c’est « accordé à l’évêque comme les cordes à la cithares »[10] pour le conseiller et l’assister. Les presbytres doivent agir en parfait accord avec lui, même s’ils peuvent être plus anciens[11]. L’évêque peut leur confier la mission de célébrer le culte et l’Eucharistie en son absence. Se trouvent aussi les diacres sans néanmoins former un collège. Ils aident l’évêque dans le service de la communauté et l’assistent dans la célébration de l’Eucharistie, le secondant dans le ministère de la prédication .Ainsi, dans chaque Eglise locale, il ne peut y avoir qu’« un seul évêque avec les presbytériens et les diacres »[12] comme il n’y a qu’une seule eucharistie, un seul autel.

Chaque Eglise locale est donc constituée d’une hiérarchie qui représente localement celle de l’Eglise. « Suivez tous l’évêque, comme Jésus-Christ suit son Père, et le presbyterium comme les Apôtres, quant aux diacres, respectez-les comme la loi de Dieu. » Notons que, dans l’ensemble de ses écrits, quand Saint Ignace traite de la hiérarchie ecclésiastique, il cite toujours les diacres en dernier.

Une organisation hiérarchique et unie autour de l’évêque …

Saint Ignace pressent les périls que les hérésies font courir l’Eglise, surtout en Asie Mineure. Ainsi, pour se protéger et se défense, il adjure de se serrer autour de l’évêque, du presbyterium et des diacres. L’évêque est le centre doctrinal, disciplinaire et liturgique de l’Eglise locale.

Toutes les lettres de Saint Ignace exhortent en effet à l’unité au sein de la communauté autour de l’évêque et de la hiérarchie ecclésiastique. « Attachez-vous à l’évêque, pour que Dieu s’attache aussi à vous. J’offre ma vie pour ceux qui se soumettent à l’évêque, aux prêtres, aux diacres »[13]. Ou encore, écrit-il dans une autre lettre, « je vous en conjure, ayez à cœur de faire toutes choses dans la concorde, sous la présidence de l’évêque qui tient la place de Dieu, des presbytres qui tiennent la place des saints Apôtres, et des diacres qui me sont si chers, à qui a été confié le service de Jésus-Christ »[14].

Retrouvons un autre évêque de l’Asie Mineure et ami de Saint Ignace, Saint Polycarpe. Né vers 69-70, il est un disciple de Saint Jean et devient évêque de Smyrne. Vers la fin de 154, il part pour Rome comme représentant des chrétiens de l’Asie Mineure pour traiter avec le pape Anicet de quelques questions. Il meurt martyr à l’âge de 86 ans, en l’an 155. De Saint Polycarpe, il nous reste une lettre et son martyr.

Dans sa lettre aux Philippiens, Saint Polycarpe suppose aussi la hiérarchie à trois degrés. Il se présente avec ses presbytres et traite des qualités qu’il exige des presbytres et des diacres. Il demande aux jeunes gens de se soumettre « aux presbytres et aux diacres comme à Dieu et au Christ. »[15]

Ainsi, au début du IIe siècle, l’institution ecclésiastique locale selon la hiérarchie évêque, prêtres et diacres est déjà mise en place et reconnue au point que « celui qui agit en-dehors de l’évêque, du presbyterium et des diacres » sont considérés « en dehors du sanctuaire » et « pas pur de conscience »[16]. L’Eglise locale ne peut être conçue comme séparée de cette hiérarchie. « Sans eux, on ne peut parler d’Eglise. »[17]

Une organisation définitivement fixée au IVe siècle

Pourtant, il ne semble pas que les termes soient définitivement fixés dans toute l’Eglise. Ainsi, Saint Irénée (v.140-v.200), évêque de Lyon, désigne son maître, l’évêque Saint Polycarpe, du nom de presbytre, ainsi que d’autres évêques romains.

Mais au IVe siècle, le terme de « presbytre » ne désigne désormais que le prêtre. Ainsi, au concile régional d’Elvire (300-303), où se réunissent vingt évêques de la province hispanique, le triptyque hiérarchique que constituent distinctement l’évêque, le presbytre et le diacre est établis.

Les persécutions achevées et vivant enfin de la liberté, l’Eglise se réunit en 324 dans un premier concile œcuménique, le concile de Nicée. Elle affermit alors ce qu’elle a construit dans la clandestinité et officialise, pour toute l’Eglise, la structure locale basée sur la hiérarchie que constitue l’évêque, les prêtres et les diacres qui sont attachés à un territoire, le diocèse, pour lequel ils sont ordonnés, combattant ainsi contre les abus provenant de leur instabilité. D’autres canons défendent l’autorité de l’évêque et des prêtres, et exigent de leur part dignité et pureté de vie.

Conclusions

Saint Jean Bosco

Saint Ignace d’Antioche nous décrit l’organisation hiérarchique de l’Eglise locale en Asie Mineure au point qu’elle semble être héritée des Apôtres eux-mêmes bien que le terme de « presbytre » ne semble pas non plus être définitivement fixé dans toute l’Eglise, désignant parfois l’évêque. Il est important de se souvenir de l’origine apostolique de l’institution du prêtre quand de nos jours, elle est souvent remise en cause. Ainsi, ceux qui s’attaquent au prêtre ou lui enlèvent tout rôle ou visibilité au point de le rendre insignifiant remettent en question cette institution apostolique et finalement l’Eglise comme institution hiérarchique.

En outre, comme le souligne encore Saint Ignace, les fidèles comme les diacres doivent se soumettre aux prêtres comme ces derniers doivent obéir à leur évêque. Le rôle des prêtres dans la prédication, la discipline, la liturgie, …, n’est donc pas anodin, et cela depuis leur origine. Ce n’est pas un hasard si des Pères de l’Eglise ou des conciles, dont celui de Trente, ont exigé de leur part de nombreuses qualités et ont œuvré pour les rendre plus efficaces et dignes de leur ministère. Leur négligence, leur discrédit ou leur désobéissance sont souvent une des causes des crises que l’Eglise a connues dans son histoire et qu’elle connaît de nos jours.

Pour éviter les divisions que suscite notamment l’hérésie, Saint Ignace nous rappelle aussi de l’importance de l’unité de l’Eglise locale autour de l’évêque comme l’unité de l’Eglise toute entière autour du pape. Or, en s’attaquant aux prêtres, nombreux sont ceux qui veulent remettre en cause cette hiérarchie et l’idée même de hiérarchie dans l’Eglise. Luther, qui la refusait avec acharnement, n’y voyait qu’invention des papes, ignorant finalement son origine apostolique. Leurs attaques ébranlent finalement l’unité de l’Eglise.

 


Notes et  références

[1] Le terme d’« épiscope » signifie « surveillant ».

[3] Saint Clément, Epître aux Corinthiens, XLIV, 1, dans les Ecrits des Pères apostoliques, Les éditions du Cerf, 1963. Les citations des Pères proviennent de cet ouvrage. Les Pères apostoliques désignent les Pères de l'Église qui ont connu les Apôtres ou leurs successeurs immédiats. Saint Clément, Saint Ignace et Saint Polycarpe sont de la deuxième génération.  

[4] Saint Clément, Epître aux Corinthiens, XLIV, 3.

[5] Saint Clément, Epître aux Corinthiens, XLIV, 3.

[6] Si cette œuvre est bien connue des Pères de l’Eglise, le texte n’a été retrouvé qu’en 1875 et publié pour la première fois en 1883. Il nous renseigne sur la vie chrétienne, sur la liturgie du baptême et de l’Eucharistie, sur l’enseignement catéchétique que recevaient les chrétiens du premier siècle mais aussi sur l’organisation de l’Eglise.

[7] Dans certaines versions de la Didaché, au lieu de « presbytre », est mentionné le terme d’« épiscope ».

[8] Saint Ignace, Lettre aux Ephésiens, III, 2.

[9] Saint Ignace, Lettre aux Smyrniotes, VIII, 2.

[10] Saint Ignace, Lettre aux Ephésiens, III, 3.

[11] Voir Lettre aux Magnésiens, Saint Ignace, III, 1-2.

[12] Saint Ignace, Lettre à Philadelphie, IV, 1.

[13] Saint Ignace, Lettre à Polycarpe, VI, 1.

[14] Saint Ignace, Lettre aux Magnésiens, VI, 1.

[15] Saint Polycarpe, Lettre aux Philippiens, V, 5 .

[16] Saint Ignace, Lettre aux Tralliens, VII, 1.

[17] Saint Ignace, Lettre aux Tralliens, III, 1.