" La pierre précieuse, voire de grand prix aux yeux de certains, qu'est l'émeraude, se voit insultée par un morceau de verre habilement truqué, s'il ne se rencontre personne qui soit capable de procéder à un examen et de démasquer la faute. Et lorsque de l'airain a été mêlé à l'argent, qui donc, s'il n'est connaisseur, pourra aisément le vérifier ? "(Saint Irénée, Contre les hérésies)


jeudi 29 août 2013

L'homme né de l'homme...

Évolutionnisme, eugénisme, néo-malthusianisme, scientisme… Ces idéologies ont semé leurs poisons dès la fin du XIXème siècle et ont profondément marqué le siècle suivant pour dominer encore aujourd’hui les esprits. Ils ont lentement déconstruit nos repères, nos références, notre manière de penser afin d’imposer une nouvelle conception du Monde et de l’Homme. Car leur but est clair : construire un nouvel Homme

Le christianisme a été leur principal obstacle. Ainsi a-t-il été l’objet de toutes les attaques et de toutes les infamies. On a réveillé les anciennes réfutations, on en a inventé de nouvelles. Tout a été bon pour faire taire l'Eglise et remettre en question les certitudes. La foi de nos pères a été dénigrée, y compris par ceux qui devaient la défendre et la transmettre. Nos racines avec le passé ont été peu à peu coupées. Isolés de leur histoire et de leur culture, détournés de la foi et de la vérité, les hommes sont mûrs pour la reconstruction. Notre silence, nos maladresses et nos erreurs ont facilité leurs ouvrages et ont permis probablement leur victoire. Ces idéologies ont aussi semé l'ivraie dans l'Eglise. Le theillardisme en est un exemple...

Soutenues par des hommes éminents, politiques, artistes, médecins, avocats, etc., subtiles dans la propagande, reines incontestées dans les médias et les grandes conférences internationales, ces idéologiqes ont réussi à écarter les chrétiens de toutes positions et ont fini par être la pensée dominante

En outre, comment le monde de la finance pouvait-il encore tolérer des pensées contraires à leurs intérêts ? Il n'a pu que soutenir et financer les porteurs d'idées si lucratives...


Le résultat ? De profondes transformations, de nouvelles conceptions tendent à s'imposer. Quel domaine n'est pas épargné ? Travail, femme, relations entre l’homme et la femme, relations sexuelles, procréation, mariage, puis bientôt de la mort…


Nous ne sommes plus dans un monde de rêverie et de discours Notre vie quotidienne a été profondément bouleversée en deux générations, bouleversement qui touche au plus intime de nous-mêmes. La conception de l’homme a été changée et nous voyons lentement naître et grandir ce spécimen. Or, cet homme est né de l’homme. L’homme en est donc le maître… Son joug sera terrible… 



L'homme "normal", peut-il accepter cette culture de mort, source de profonde solitude, de vide insoutenable, de non-sens, d'ennui ? Les innombrables distractions que le Monde nous offre suffisent-elles pour remplir cette existence insensée ? Non... Déprime, drogue, alcoolisme, suicide... Et l'Islam, qui se répand, non seulement par l'immigration mais également par les conversions...

Des chrétiens peuvent aussi s'oublier dans le travail et dans leurs responsabilités professionnelles, se perdre dans la frénésie d'une vie toute agitée, s'égarer dans les libertés promises, s'abêtir dans des plaisirs en apparence anodins. Nous vivons dans le Monde et nous en subissons ses influences. Les idéologies sèment aussi ses pernicieuses idées dans nos foyers... Combien de chrétiens adaptent-ils leur foi aux vanités et aux plaisirs du Monde pour alléger le poids de leur Croix ? Mais pouvons-nous longtemps marchander avec Dieu ? Qui peut croire à une telle duperie ?


Si la tristesse et l'amertume, voire la colère, gagnent parfois notre cœur, nous sommes convaincus que par Notre Seigneur Jésus-Christ, Dieu triomphera de toute cette folie et de ces vanités. Nous sommes tristes de voir prospérer tant de mensonges et de haine ! Tristes d'être témoins d'une misère grandissante, d'une civilisation qui se détruit, d'une folie dramatique! Triste enfin de voir des âmes se perdre et s'éloigner de Notre Seigneur Jésus-Christ... Que de mensonges et de haine! Comment pouvons-nous accepter une telle société si nuisible aux âmes ?! ... Mais nous sommes aussi habités par une espérance indéfectible. Car nous sommes convaincus que Dieu triomphera...


Nous refusons de nous cloîtrer dans nos maisons et de vivre clandestinement notre foi. Nous avons reçu la lumière non seulement pour la garder dans notre famille mais aussi pour la répandre. Elle est faite pour éclairer et se propager... Nous refusons donc de nous taire et de laisser flétrir l'Eglise et notre foi. Nous refusons le mensonge et la haine... No possumus.... Par amour de Dieu, nous ne pouvons pas... Par la parole et l'exemple, nous voulons témoigner...

Ce blog en est un exemple. Nous essayons d'approfondir notre foi, de nous approprier de notre culture chrétienne et de notre histoire, de transmettre le fruit de notre travail afin de mieux répondre aux attaques de nos adversaires et de briser les clichés qui font de mal. Nous essayons aussi de mieux faire connaître les idéologies dominantes et l'Islam, de mieux identifier leurs erreurs et leurs faiblesses, notamment à la lumière des progrès réalisés depuis plus d'un siècle...

Nous proposons ainsi une apologétique peut-être plus adaptée à notre temps, plus propre à être entendue par nos contemporains. Nous nous trompons peut-être. Nous sommes prêts à entendre toute suggestion, toute remarque constructive...

Nous n'oublions pas non plus la force et l'efficacité de la prière. Car avec l'aide de Dieu, nous pouvons changer les choses...

O mon Dieu, Père Tout-puissant, Créateur du ciel et de la terre, ayez pitié de nous … 
O Seigneur Jésus-Christ, que votre miséricorde supplée à notre misère et nous accorde les secours nécessaires… 
Que l'Esprit Saint nous éclaire... 

Que Notre Dame intercède auprès de Notre Seigneur pour que nous puissions servir sa Volonté avec douceur et humilité ...

Deo gratias...

jeudi 22 août 2013

Les martyrs en Al-Andalousie, le prix de la tolérance...

Était-il possible de confesser librement sa foi en Espagne au temps de l’Islam ? Les chrétiens pouvaient-ils librement vivre de leur foi sans en être inquiétés ? Pouvons-nous encore croire à une cohabitation pacifique et tolérante entre les musulmans et les chrétiens ? L’exemple des martyrs nous montre toutes les limites d’une politique de tolérance tant vantée.

Des voix subtiles pourraient nous répondre que ces martyres ne montrent que l’exacerbation d’une société face à des individus extrémistes. Lasses de certaines provocations, les autorités musulmanes n'auraient pas d'autres choix que de punir les fauteurs de troubles. Des bourreaux malgré eux ? Que pouvait advenir de Saint Parfait, prêtre de Cordoue, critiquant Mahomet en le traitant de faux prophètes ? Saint Roger et Saint Serdieu, venus d’Orient, prêchant le Christ devant la foule musulmane [1] ? Saint Georges, diacre, qui injure Mahomet devant un cadi [7]? Leur mort est en effet prévisible. Est-elle désirée ? Ce ne serait point la liberté religieuse qui serait remise en cause dans ces morts tragiques mais l’inutile provocation, légitimement condamnable. Les victimes seraient-elles les martyrs et non leurs bourreaux ? Telles sont les accusations classiques qu'on adresse aux chrétiens lorsqu'ils cherchent à montrer la haine et la violence des persécuteurs par la passion des martyrs. Elles ne sont pas nouvelles. Les païens eux-mêmes dénonçaient leur folie, cause de leurs propres malheurs. 

Revenons aux faits. Citons par exemple [2] Saints Aurèle et Félix avec leurs femmes, Sainte Natalie et Sainte Liliose, morts martyrs en 852. Nés de parents musulmans, Sainte Nathalie est instruite secrètement du catéchisme. Dans la rue, Saint Aurèle voit un chrétien nu et tourné en ridicule qui se laisse fouetter pour sa foi. Devant une telle humiliation, il décide de confesser ouvertement sa foi. En effet, Sainte Nathalie et lui-même font semblant d’être des musulmans, refusant de professer extérieurement leur foi. Saint Félix et Sainte Liliose suivent aussi leurs exemples. Ils refusent désormais de se dissimuler. Tous les quatre sont alors arrêtés au motif que Sainte Nathalie et Sainte Liliose sortent sans voile, le visage découvert. Est aussi emprisonné le diacre Saint Georges, qu’abrite Saint Félix. Craignant d’avoir la vie sauve, en qualité d’étranger, Saint Georges injure Mahomet au cours de son entretien. Il est condamné à partager le sort des autres [3].

Probablement sous la pression de la société, du conformisme ou de la crainte, des chrétiens refusent de professer ouvertement leur foi. Ils préfèrent la vivre dans la clandestinité et fait croire à leur adhésion à l’Islam. Il est donc difficile de connaître la sincérité des conversions à l’Islam. Il est ainsi plus facile de tolérer le christianisme quand il se terre. Comment vivre sa foi quand la confession publique vaut condamnation à mort ? En outre, comme le suggère d'autres exemples, contrairement à ce que nous pouvons encore croire, il est possible pour un musulman de se convertir au christianisme, mais l'apostasie est un crime capital...
Nous constatons aussi que déjà emprisonné, Saint Georges injure Mahomet pour partager le sort de ses amis


Saint Rodrigue
Revenons aussi à l’exemple de Saint Parfait, prêtre de Cordoue. En 860, deux musulmans l’abordent dans la rue, désirant, semble-t-il, s’instruire de la foi. Il se met alors à leur prouver que Mahomet est le faux prophète et que seul Jésus est le Sauveur. Quelques jours après, ils le dénoncent. Traduit devant un tribunal, il est condamné à mort avant d’être décapité. Il n'y a donc pas provocation de la part de Saint Parfait. Disons plutôt de l'imprudence peut-être. Il est certainement  tombé dans un piège...  Les dénonciations ne semblent pas être rarissimes. Saint Rodrigue [4] est dénoncé par son frère, qui cherche à le convertir à l’Islam. De même, Sainte Flora... Ils seront considérés comme des apostats. Des martyrs n’ont aucunement cherché la mort. Elle est venue à eux… Il est en effet intolérable de critiquer l’Islam ou pire de le quitter … La mort pour les blasphémateurs et les apostats  !...




En 856, à Cordoue, Saintes Flora et Marie décident de se rendre spontanément auprès du cadi [7] pour confesser leur foi en Jésus-Christ. Sainte Flora a déjà été martyrisé pour avoir embrassé la foi chrétienne. En effet, elle est de père musulman. Par conséquent, selon la loi, elle doit embrasser l’Islam. S’apercevant qu’elle est chrétienne, son frère la dénonce auprès du cadi. Une fois battue de verges, elle est libérée dans l'espoir que son frère la convertisse à l'Islam. De nouveau emprisonnée, Sainte Flora [5] n'échappe pas à la mort comme apostats. Sainte Marie est aussi condamné pour blasphème.


Autre exemple d’apostasie. Sainte Lucrèce, née de parents musulmans, se convertit au christianisme dans sa jeunesse. Elle est par conséquent chassée de sa maison puis persécutée. Elle est flagellée et décapitée. Son corps est jeté dans le fleuve Guadalquivir avant d’être retiré par les chrétiens pour être enterrée avec honneur. Abandonner l’Islam et se convertir au christianisme n’est pas tolérable…

Martyrs de Cordoue


Si un chrétien ose professer la foi chrétienne, la sentence est immédiate : la décapitation et le refus de toute sépulture. La mort est suivie de l’humiliation au-delà de la mort. En 850 ou 854, un groupe de prêtres, de diacres et de moines originaires de Cordoue ont la tête tranchée après avoir confessé Jésus-Christ devant le cadi [7] de la ville. Afin qu’ils n’aient pas de sépulture, les musulmans brûlent les cadavres et jettent leurs cendres dans le fleuve. Parmi ces martyrs : le prêtre Pierre, le diacre Wallabonse, les moines Sabinien, Wistremund et Habence ainsi qu’un vieillard nommé Jérémie. 




La sentence est identique pour ceux qui veulent convertir des musulmans. En 1220, les moines Bérard, Pierre, Accurse, Ajut et Othon, envoyés par Saint François d'Assise pour évangéliser les musulmans d’Espagne, sont torturés et massacrés au Maroc. Ils sont fouettés à différentes reprises et si cruellement que leurs côtes furent à découvert ; après quoi, les musulmans versent sur leurs plaies de l’huile bouillante et du vinaigre et les traînent sur des morceaux de pots cassés. C’est le souverain musulman en personne qui leur fend le crâne d’un coup de sabre. En 1230, Jean de Pérouse et Pierre de Sasso-Ferrato, envoyés eux aussi par Saint François d’Assise en Espagne pour convertir les musulmans, se rendent à Valence, ville sous domination musulmane : ils sont arrêtés et jetés en prison puis, comme ils refusent de se convertir à l’Islam, ils sont décapités. Sous la dernière dynastie musulmane d’Espagne, Pierre Paschase, de l’ordre de la Merci, évêque de Jaén, est décapité pour son zèle le 6 décembre 1300 à l’âge de 72 ans. Fondateurs de plusieurs maisons de son Ordre, il allait souvent à Grenade, ville alors musulmane, pour y racheter les chrétiens captifs, prêcher l’Évangile et gagner ceux qui avaient renié la foi chrétienne. En 1397, les Saints franciscains, Jean de Cétina et Pierre de Duenos se rendent aussi à Grenade pour y prêcher le christianisme. Sommés par le cadi de quitter la ville, ils refusent. Capturés et jetés en prison, les deux franciscains sont torturés. Les musulmans frappent Saint Jean de coups de bâton, lui arrachent un œil, le dépouillent de ses vêtements et lui tranchent la tête avec un glaive. Quant à Pierre de Duenos qui a assisté au martyre de son ami, il subit le même sort quelques jours plus tard.

Le zèle pour la foi est-il aussi une provocation insupportable ? Saint Euloge est condamné à mort pour avoir soutenu les chrétiens dans leurs grandes souffrances, notamment Sainte Lucrèce. Pendant qu’il se rend au lieu de son supplice, un musulman le gifle. Saint Euloge, fidèle au précepte de l’Évangile, tendit l’autre joue et reçut un nouveau soufflet sans rien dire. Il meurt martyr.

L’existence même de communautés chrétiennes est-elle insupportable au point qu’elle donne lieu à des persécutions ? Les communautés chrétiennes sont victimes de grandes persécutions dès 822 sous le règne de l’émir Abd al-Rahman II (822-852). Il ordonne notamment en 851 la conversion forcée à l’Islam de tous les enfants issus d’un mariage mixte. La loi les oblige à suivre la foi de leur père. Ceux qui refusent de renier leur foi, comme Sainte Elodie et Saint Nunilon, sont décapités. Ont-ils tort de ne pas reculer devant la mort ? Le successeur d’Abd al-Rahman poursuit sa politique de persécution en exécutant de nombreux chrétiens et en détruisant les églises construites depuis l’arrivée des Musulmans. En 872, l’abbé bénédictin Saint Étienne de Cardena est massacré avec toute sa communauté monastique par les musulmans à Burgos, en Castille. À la fin du Xe siècle, l’Espagne chrétienne subit les terribles persécutions du général musulman al-Mansur (939-1002). Il mène la guerre sainte ...

Enfin, préserver son âme de toute souillure, est-ce une faute ? Abd al-Rahman III fait torturer jusqu’à la mort, le 26 juin 925, le jeune chrétien Saint Pélage, qui s’était refusé à lui et qui refuse à adhérer à l’Islam [6]? L’adolescent de 13 ans est mis en prison durant 3 ans puis est égorgé, déchiqueté et coupé en morceaux avec des pinces de fer. 

Les quelques exemples que nous avons cités ne masquent pas les nombreux chrétiens anonymes, connus de Dieu seul, qui, pour avoir voulu demeurer fidèles à la foi, ont connu les humiliations, la mort et le déshonneur. Que de souffrances aussi dans ces âmes réfugiées dans le secret pour vivre leur foi et éviter la mort ! Les Chrétiens d’Orient témoignent encore de ce lent et profond martyr, silence jusqu'à l'oubli.


Nous pouvons certes voir dans quelques cas des provocations inutiles mais ces marches inéluctables vers la souffrance et la mort peuvent aussi manifester légitimement l’exacerbation d’hommes et de femmes qui, touchées profondément dans leur âme, ne peuvent que courir vers leur destin pour refuser un état insupportable, une humiliante domination, une persécution silencieuse et sournoise. Nous savons aujourd'hui combien la violence peut être non physique tout en étant efficace et implacable. Imprudence certes mais cri de l’âme assurément. Signe de désespoir, aucunement. Force d’âmes plutôt. Admirables témoignages de résistance ! Devons-nous aujourd’hui condamner des résistants qui face à l’occupation allemande ont osé chanter la Marseillaise sans craindre l’inéluctable sentence qui les attendait ? Il est plus facile de tolérer ceux qui se taisent et s’enterrent dans le silence et la crainte. Il est plus facile d’accepter ceux qui se plient. Il est plus difficile d’accepter ceux qui refusent les chaînes et se redressent … Rappelons enfin l’esprit du Coran : le chrétien peut survivre dans une société musulmane s’il accepte son statut d’infériorité dans lequel il est placé. L’humiliation ou la mort …




Références
[1] www.nominis.cef.fr, fête le 16 septembre. 
[2] www.historia-ecclesiia.overblog.com, fête du 27 juillet. 
[3] www.stmaterne.blogspot.fr.
[4] www.nominis.cef.fr, fête le 13 mars. 
[5] http://christroi.over-blog.com, fête le 24 novembre. 
[6] www.nominis.cef.fr, fête le 26 juin.
[7] Le cadi désigne "le juge musulman remplissant des fonctions civiles, judiciaires et religieuses. Le cadi est un juge de paix et un notaire, réglant les problèmes de vie quotidienne" (Wikipédia).

samedi 17 août 2013

Poursuite de la conquête musulmane : l'Espagne

Le Coran décrit le portrait des infidèles et des incroyants tout en normalisant les relations entre l’Islam et le non-musulman. D’une exceptionnelle violence et mêlé d’erreurs parfois grossières, il fustige la religion juive et le christianisme. Entre le musulman et le non-musulman, il établit des liens à base de confrontation, de discrimination, d’humiliation. Pouvons-nous encore croire que l’Islam est une religion de tolérance et de douceur ? Le Coran est un livre de combat. Mais, ce n’est qu’un livre. Certes le musulman fidèle cherche à vivre conformément aux préceptes coraniques, à imprégner ses pensées et ses actes de l’esprit coranique mais comment concrètement vit-il de cet esprit ? Il s’agit désormais de vérifier concrètement son influence sur les musulmans à travers l’Histoire et à notre époque. Une période historique nous apparaît intéressante : l’occupation musulmane de l’Espagne (711-1492). Elle met en scène l’Islam, le christianisme et la religion juive pendant environ sept siècles. Elle semble en outre nous démentir. En effet, il est courant d’entendre dire que cette conquête a donné lieu à la « civilisation la plus avancée du haut Moyen-âge », symbole d’une « cohabitation pacifique et tolérante » des trois religions. Elle aurait permis à l’Europe de sortir de l’ignorance et des ténèbres où elle était plongée depuis les invasions barbares… Mythe ou réalité ?...

Dans cet article, nous allons rapidement raconter l’histoire de l’occupation musulmane, depuis la conquête de la péninsule hispanique jusqu’à la reconquête espagnole afin de donner quelques repères.

La conquête arabe


Les troupes arabes ont envahi la Mésopotamie (632) et la Syrie (633). Ils progressent rapidement vers l’Est et l’Ouest [1]. En 639, l’Égypte est attaquée. En 643, Alexandrie tombe. Aucun obstacle sérieux n’arrête leur avancée. Les troupes byzantines cantonnées en Afrique sont trop faibles et Byzance est trop loin pour venir à leur secours. En 669, Moawiah lance ses troupes sur l’Afrique du Nord, l'Ifrikia. Les tribus berbères et les citadins s’unissent et résistent face aux envahisseurs. Des chefs s’illustrent dans ce combat : Koçeila , Kosaïba et la reine légendaire Kahena. Les arabes finissent par reculer. A partir de 686, la coalition se dissout. Les citadins sont las des pillages des berbères et de leur indiscipline. En 698, Carthage se rend. La ville est anéantie. Les arabes occupent facilement les côtes. Les berbères se convertissent… . 

Sources historiques

Les sources musulmanes relatives à la conquête d’Espagne sont relativement nombreuses mais postérieures d’un ou deux siècles aux événements qu’elles relatent. Les annales et chroniques historiques dont nous disposons ont surtout été élaborées au Xème siècle. Elles sont extrêmement orientées. Les auteurs cherchent à légitimer la dynastie omeyyade. A ces sources s’ajoutent des recueils de traditions locales. Les sources latines sont plutôt rares. L’une des plus importantes est la Chronique mozarabe de 754, rédigée par un chrétien vivant sous la domination musulmane. Sous forme poétique, elle raconte l’occupation musulmane et les premières années.


La péninsule avant l’invasion arabe

Au VIIIème siècle, la péninsule hispanique est aux mains des Wisigoths. Depuis leur arrivée en 585, les Wisigoths sont-ils appréciés et intégrés dans une population à forte majorité hispano-romaines ?... Ce peuple germain ont chassé les terribles Vandales et sont nettement plus distingués que les autres barbares même s’il peut encore choquer les autochtones. Il semble avoir été rapidement accepté. Très minoritaire et dispersé dans un immense territoire, les Wisigoths ont dû s’assimiler rapidement à la population. Des mariages ont rapidement lié les aristocrates hispano-romains et goths. Les puissants se sont aussi rapidement ralliés aux Wisigoths. L’arrivée des Germains ne semble donc pas avoir bouleversé la société. Mais contrairement à ce qu’il s’est passé en Gaule, les Wisigoths n’ont pas réellement partagé le pouvoir. Les postes les plus élevés du royaume sont entièrement confisqués au profit des barbares. Cette tendance semble s’être accrue au fur et à mesure du temps. Les familles gothes sentent peut-être les dangers de leur faiblesse démographique. 

A leur arrivée, les Wisigoths sont ariens et vont chercher à étendre l’arianisme. Leur attitude envers les catholiques fluctue entre la tolérance et la persécution. Le roi Reccarède se convertit au catholicisme en 586 ou 587 . Le IIIème concile de Tolède (589) proclame l’unicité de religion dans tout le royaume. « De ce jour, l’Espagne ne connaîtra d’autre foi que catholique et romaine »[2]. Les liens entre l’Église et le royaume ne cesseront de se rapprocher. Le roi recevra l’onction lors de son sacre dès 672.


Les Wisigoths ont uniformisé le droit et uni les terres, transformant des provinces romaines disparates qui composaient la péninsule en un véritable royaume qui s’épanouira. Une nouvelle culture juridique et littéraire commence à naître et même à rayonner au-delà de la péninsule. Et c’est une culture latine et romaine… Les Wisigoths semblent avoir jour le rôle de catalyseur en unifiant la péninsule. « Certes, il serait anachronique d’avancer que la nation espagnole est née au VIème et au VIIème siècles, mais le concept d’Espagne, lui, s’est bien forgé à cette époque » [2]. S l’unité a apporté la puissance et la paix, que deviendra le royaume si elle se fissure ? 

Un royaume en sursis…

Au VIIIème siècle, ce royaume est fragile. Il est bâti sur une classe dirigeante minoritaire qui s'épuise dans la division et la violence. Le royaume barbare rencontre de graves crises politique, économique et sociale. Une lutte intestine et impitoyable divise le pays et sème le désordre. Le pouvoir s’acquière par l’épée, le complot et la ruse. De 612 à 711, six rois se succèdent, quatre sont déposés, trois assassinés. Pour abattre ses rivaux, on n’hésite pas à appeler des puissances étrangères. A la mort du roi Wittiza, Rodéric s’est fait proclamer roi au détriment de son fils… Pourquoi tant d’acharnement pour s’emparer du trône ? En unifiant le pouvoir, les souverains ont accumulé de la richesse et des biens fonciers. Les confiscations ont aussi été nombreuses, le fisc imposant… 

S’ajoute un fort mécontentement des esclaves dont leurs conditions de vie s’aggravent. Les évasions et les fugitifs sont si nombreux que les lois ne sont plus appliquées. Les grands propriétaires finissent par mettre en place des troupes pour se protéger. Or la société est fortement « esclavagiste ». Cette crise touche donc profondément le royaume. Nous pouvons aussi évoquer une législation antijuive de plus en plus dure, ce qui expliquera l’accueil plutôt chaleureux des Juifs à l’arrivée des musulmans, voire une certaine complicité selon les chroniques… Enfin, la peste et la faim sévissent en ces heures sombres

En clair, le royaume wisigoth est prêt à s’effondrer… Un fruit mûr pour des troupes avides de conquêtes…

Nous regrettons d’évoquer cette histoire d’un trait aussi rapide, sans les nuances nécessaires, tout en essayant d’éviter les stéréotypes et les anachronismes que nous avons pu trouver ici et là. Trois faits sont à garder précieusement en mémoire : 
  • l’unification territoriale et spirituelle de la population ;
  • la lassitude de la majorité, prête à accueillir un libérateur et soucieuse d’ordre et de justice;
  • l’éveil d’une culture rayonnante…
A l’assaut de la péninsule hispanique

Selon une légende musulmane, l’exarque Julien, gouverneur de Tanger et de Ceuta, se serait allié aux musulmans et leur aurait livré l’inexpugnable place dont il avait la charge. Selon une chronique arabe, le prétendant au trône aurait fait appel aux musulmans pour déloger le roi illégitime Roderic. Il aurait ensuite abandonné le trône en échange d’une dotation en terre suffisante pour faire taire ses scrupules. Probablement soucieux de se débarrasser aussi de berbères indisciplinés, le chef arabe Mousa ibn-Nocair les aurait aussi lancé à la conquête de la péninsule à la tête de Tarik ibn Zyad. En avril 711, quelques milliers de berbères gagnent l’Espagne par un rocher qui aurait pris depuis le nom de Gibraltar (d'après l'arabe «djebel al Tarik», la montagne de Tarik).



Tirant parti de l'impopularité et des divisions des Wisigoths, les musulmans s'emparent sans difficulté d'Algésiras et s'avancent vers Cordoue et à l'intérieur des terres. Ils battent l'armée du roi Roderic à la bataille de Guadalete[3]. Le Roi meurt dans la bataille. Le royaume des Wisigoths s’effondre. Cette victoire va livrer aux musulmans la plus grande partie de la péninsule ibérique pour près de sept siècles de domination musulmane. 



Tarik s'empare des villes méridionales : Cordoue, Séville, Grenade. Seules Séville et Mérida opposent une résistance sérieuse. En 714, Saragosse tombe…La plus grande partie de l'Espagne actuelle est soumise. En quelques années, la résistance chrétienne est balayée. En 718, la capitale est transférée définitivement de Séville à Cordoue et la péninsule prend le nom d'al-Andalus. Les musulmans du Moyen-âge ne désigneront désormais les habitants de la péninsule hispaniques que par le mot « andalusi ». Le terme d’espagnol, ou plutôt d’ « Ishbaniya », sera rarement utilisé et uniquement réservé à la partie chrétienne de la péninsule…



Les Wisigoths se réfugient dans quelques vallées isolées de la chaîne cantabrique, à l'extrême nord de la péninsule. Rien n’est cependant perdu. Leur chef Pélage bat les musulmans à Covadonga (718 ou 722), près d'Oviedo. 


Négligeant les poches de résistances, les musulmans traversent les Pyrénées pour attaquer dès 718 Narbonne. Mais ils se heurtent aux forces du Comte Eude et sont battus à Toulouse (721). Ils poursuivent néanmoins leur avancée par la prise de Nîmes et de Carcassonne (725). Ils atteignent la vallée du Rhône jusqu’Autun, prise et incendiée en 725.




L’armée des Francs inflige à une forte expédition musulmane une défaite complète aux alentours de Poitiers (732). Arles et la Provence ne sont pas néanmoins épargnées. Charles Martel refoulent alors méthodiquement l’envahisseur. Les Arabo-Berbères sont chassés de Gaule avec la reprise par les Francs de Narbonne (759). L’avancée musulmane est stoppée… La Gaule subira désormais des razzias et des raids.





L’apogée de l’islam andalou, de l’émirat au califat

Dépendante de l'Ifrîqiya, la péninsule hispanique devient une circonscription sous la direction d’un caïd, mais vers 740, profitant des troubles qui agitent l’empire musulman, elle devient pratiquement indépendante de Damas. Alors que les Omeyyades sont renversés au profit des Abbassides, un omeyyade du nom d'Abd al-Rahmân s'empare en 756 de la péninsule et prend la même année le titre d'émir. 



Vers la fin du IXe siècle, al-Andalus est touchée par des troubles sporadiques qui s'accentuent. Le gouvernement doit réprimer plusieurs émeutes ou des révoltes. A partir des années 870-880 se développe une certaine anarchie durant laquelle des régions entières échappent complètement au pouvoir de Cordoue. Les troubles semblent revêtir un aspect ethnique. La révolte la plus sérieuse est menée par un certain Ibn Hafsûn qui, de 880 à 928, défit le pouvoir omeyyade au cœur des montagnes andalouses. Il abjure l'Islam pour se convertir au christianisme. Il faut attendre l'accession au pouvoir d'Abd al-Rahmân III (912) pour voir un début de restauration de l'autorité.

Le règne d'Abd al-Rahmân III est un règne restaurateur marqué par le retour à l'obéissance. Il parvient à rétablir son pouvoir sur toutes les régions et les villes. Après la conquête de l’Afrique du Nord, l’un de ses successeurs prendra le titre de calife. « A cette époque, al-Andalus est certainement la plus brillante et le plus développé des États musulmans, et seul en Europe, l’Empire byzantin a un rayonnement comparable au sien »[4]. 

La fin du califat et le retour au morcellement

Progressivement ses successeurs tendent à délaisser le pouvoir effectif à ses ministres. En 939, suite à une bataille perdue contre des Navarrais, le calife décide de ne plus mener lui-même les expéditions : il perd sa fonction guerrière. Le pouvoir est finalement délégué à de puissants chefs locaux héréditaires.





En 976, le vizir Muhammad ibn Abî Amîr, connu sous le nom d'al-Mansûr (« le Victorieux »), s'empare du pouvoir effectif, le calife n'étant plus qu'un symbole. Al-Mansûr légitime son pouvoir en se présentant comme le « champion » de la guerre sainte. Il mène en effet une guerre permanente aux États chrétiens du Nord. Les villes de Barcelone (985) et de Saint-Jacques-de-Compostelle (997) sont pillées. A sa mort, son fils se voit conférer le pouvoir et poursuit la politique de son père. Le calife omeyyade reste en place mais ne dispose plus d'aucun pouvoir réel. 

Le « Victorieux » meurt en 1008 et ses fils succèdent au vizirat. Ils poursuivent la politique de leur père. Le califat risque de tomber dans leurs mains. Ils doivent alors s’opposer à l’aristocratie liée aux Omeyyades qui redoute de perdre les avantages liés à sa position et aux docteurs de l'Islam pour qui le calife doit avoir la même appartenance tribale que le Prophète. En 1009, le Vizir est assassiné. A partir de sa mort, al-Andalus se fragmente en de multiples principautés, les Taïfas, tenues par des souverains locaux, arabes ou berbères, ou encore d'origine servile. Quatorze califes vont se succéder jusqu'en novembre 1031, date à laquelle les juristes cordouans décident de ne plus reconnaître de calife. 



L’affaiblissement et la division du pouvoir musulman favorisent la reconquête chrétienne venue du Nord. Tolède est reprise en 1085. Les rois des Taïfas font alors appel aux dynasties berbères des Almoravides (1086-1147) puis des Almohades (1147-1212). Ces derniers vont porter la guerre sainte en Espagne. Mais après 1212, seul le sud de la péninsule est encore sous contrôle musulman. Les chrétiens reprennent Séville en 1248. Il faudra attendre 1492 pour rejeter définitivement les musulmans. L’émirat de la Grenade tombe…






Références
[1] Voir Émeraude, novembre 2012, article « la conquête arabe ».
[2] Pierre Bonnassie, Histoire des Espagnols, VIème-XXème siècle, première partie, Le temps des Wisigoths (chapitre I), collection Bouquins, Robert Laffont, 1992.
[3] Dite encore bataille de Wadi Lakka par les chroniqueurs arabes.
[4] Pierre Guichard,  Histoire des Espagnols, VIème-XXème siècle, Apogée de l’Islam andalou, VIIIe-début Xe siècle (chapitre 3).



mercredi 14 août 2013

Le malthusianisme

Au cours de nos études, nous avons souvent rencontré le malthusianisme. Cette doctrine a fortement influencé Darwin dans l’élaboration de sa théorie. Dans l’eugénisme, elle a aussi joué un rôle considérable puisque d’elle dérive le néo-malthusianisme, à l’origine de nombreux mouvements eugéniques. Il est donc intéressant de s’intéresser à cette doctrine avant d’étudier les mouvements eugéniques actuels.

Le fondateur du malthusianisme est Thomas Robert Malthus, économiste anglais et pasteur (1766 -1834). Il développe sa théorie dans un ouvrage intitulé Essai sur le principe de la population (1798) [1]. 

La doctrine de Malthus



Dans le contexte de la révolution industrielle, qui débute en Grande-Bretagne à la fin du XVIIIème siècle, Malthus constate que la progression démographique augmente plus rapidement que celle des ressources, générant une paupérisation de la population. Cette augmentation de la population n’est plus freinée car les anciens régulateurs démographiques (guerre, maladies infantiles, épidémies, etc.) ne jouent plus leur rôle. La progression incontrôlée est cause de la paupérisation. Le combat contre la misère et les mesures en vue de l'amélioration de la société sont donc vains s’ils ne prennent pas en compte l'évolution démographique. 


Malthus propose alors de responsabiliser les hommes et de mieux maîtriser la procréation afin qu’elle ne s’oppose pas à la perpétuation de l’espèce. Il prône notamment la limitation des naissances par des moyens passifs comme la chasteté. Il préconise enfin un effort d’éducation. Tout doit être mis en œuvre pour que la procréation soit désormais gérée de manière plus sérieuse et convenable, notamment dans les classes sociales pauvres. Nul ne peut procréer sans connaître les conséquences et les assumer …

Une tendance démographique alarmante

Selon Malthus, la population et les ressources nécessaires à ses besoins n’augmentent pas au même rythme, la croissance démographique étant nettement plus rapide que l'augmentation des ressources. La première augmente de façon géométrique alors que les secondes croissent de façon arithmétique. Si les hommes ne font rien pour limiter les naissances, des catastrophes sont alors prévisibles. « Le danger est imminent ». Il s’agit alors de prendre conscience que des solutions naturelles sont efficaces pour y faire face. 

Seuls des obstacles préventifs peuvent freiner cette tendance

Malthus expose les différents obstacles à la progression démographique. Il en conclut que les obstacles « peuvent tous se rapporter à trois chefs : la contrainte morale, le vice et le malheur » sans oublier la misère. Ainsi, il existe deux types d’obstacles : ceux que l’homme subit (guerre, épidémie, famine) et les préventifs. Les premiers tendent à disparaître par les progrès accomplis. Les obstacles préventifs doivent donc être privilégiés aujourd’hui. « Si, indépendamment des conséquences morales, on examine dans son ensemble la contrainte qu'on s'impose à l'égard du mariage, en y comprenant tous les actes où les mariages sont arrêtés par la crainte des charges de famille, on peut dire que cet obstacle est celui qui, dans l'Europe moderne, agit avec le plus de force pour maintenir la population au niveau des moyens de subsistance ».

Une paupérisation mal comprise d'où des solutions inadaptées

Parce qu'on a négligé le principe de la population, toutes les solutions déjà utilisées pour diminuer la paupérisation de la société ont échoué. Une politique d’émigration a été appliquée en vain. Une économie plus soucieuse d’égalité devant les ressources s’avère être une solution dérisoire dans le combat contre la misère. Est aussi vaine la recherche d’accroissement de la productivité des terres ou de gisements d’abondantes ressources. Les progrès ne font qu’augmenter la population plus rapidement que l’accroissement des ressources. Nous ne faisons qu’accentuer le problème. « Même en supposant que la production de la terre soit illimitée, on n'ôterait aucun poids à cet argument. Car il repose uniquement sur la différence qu'il y a entre la progression de la population et celle de la nourriture ». 



Échecs des lois pour les pauvres

L’État est impuissant face à la paupérisation de la société. Il a mis en place des lois pour porter assistance aux pauvres mais ces lois accentuent l’écart entre le besoin et les ressources. « Il est à craindre que si on a diminué par ce procédé les misères individuelles, on a par contre beaucoup étendu la pauvreté générale ». Malthus ne condamne pas les tentatives pour améliorer les conditions des pauvres tant qu’elles ne conduisent pas à favoriser un accroissement de la population. « Mon intention est seulement de montrer que le principe des lois en faveur des pauvres repose sur une erreur. Dire que le prix du travail doit suffire à l'entretien d'une famille et que l'on doit fournir du travail à tous ceux qui en demandent, c'est dire en d'autres termes que les fonds destinés au travail sont illimités, qu'ils peuvent être augmentés indéfiniment ». 

« Dans l'état actuel de toutes les sociétés que nous venons d'étudier, l'accroissement naturel de la collectivité a sans cesse été freiné avec efficacité. Il est d'autre part évident que nulle forme de gouvernement - si excellente soit-elle -, nul plan d'émigration, nulle institution de bienfaisance, non plus qu'aucun développement ni orientation de l'industrie nationale, ne peut prévenir l'action permanente des obstacles qui, sous une forme ou sous une autre, contiennent la population dans certaines limites. Ces obstacles s'imposent à nous comme une loi inévitable de la nature. La seule alternative qui nous reste est de choisir l'obstacle le moins préjudiciable à la vertu et au bonheur des sociétés humaines ». 

Le problème comme la solution dépendent de la conduite des pauvres eux-mêmes, et non du gouvernement.

La contrainte morale, seule solution raisonnable et naturelle

Seule la contrainte morale est suffisamment efficace pour résoudre le problème et améliorer le sort des pauvres. La lutte contre la paupérisation passe donc par la contrainte morale. C’est la seule qui soit raisonnable et conforme à la nature. La contrainte morale passe par la pratique de certaines vertus comme la chasteté et par la responsabilisation des hommes. C’est en effet aux hommes et aux femmes de limiter, par eux-mêmes, la procréation. Cela passe donc par différentes actions dont l’éducation de la population. La connaissance lui apportera en effet les lumières dont elle a besoin pour comprendre les enjeux de la procréation.

Ne pas se tromper de but

Malthus rappelle alors « l'intention du Créateur » qui a été de peupler la terre. Elle serait vaine si la tendance de l’accroissement de la population était supérieure à celle des ressources. La question n’est donc pas le peuplement mais la manière avec laquelle elle doit se réaliser. La procréation comme le mariage ne sont donc pas un mal. Il s’agit donc de les régulariser et non de les affaiblir ou de les altérer. Nous devons rechercher deux buts : « une population importante et un état social dans lequel la pauvreté sordide et la dépendance seront à peu près inconnues. Ces deux buts sont loin d'être contradictoires ». 

Certes le but du mariage est bien la perpétuation de l’espèce mais une procréation imprudente peut aller contre ce but. Il ne s’agit pas de perpétuer sa famille au détriment de celle de l’espèce humaine. « L'objet manifeste de la passion qui unit les sexes est la propagation de l'espèce ; il réside aussi dans la formation d'une union intime de vues et d'intérêts entre deux personnes, destinée à leur permettre à la fois d'accroître leur bonheur et d'assurer à leurs enfants l'aide attentive et l'éducation que l'on doit à la génération grandissante. Mais si tout individu croyait pouvoir céder en tout temps aux impulsions naturelles qui le poussent à satisfaire cette passion, sans penser aux conséquences, le but essentiel de cette passion serait manqué et la propagation de l'espèce elle-même serait compromise par une douteuse promiscuité entre les sexes ».

Il ne s’agit donc pas d’interdire le mariage car « cet acte n'est pas de ceux que la société a le droit de prévenir ou de punir, puisque la peine qui y est attachée par les lois de la nature retombe directement et sévèrement sur le coupable ; ce n'est qu'indirectement et plus faiblement que la société en est affectée à travers lui ». Il suffit d’ « abandonner le coupable à la peine prononcée par la nature : le besoin. Il a fauté en pleine connaissance de cause ; il ne peut accuser personne et doit s'en prendre à lui-même s'il subit les conséquences de ses errements. L'assistance paroissiale devrait donc être refusée et il devrait être abandonné à l'incertain secours de la charité privée ». Malthus préconise donc avant tout la responsabilité de l’homme. « Tout homme a le devoir de ne pas songer au mariage avant de s'être assuré qu'il peut suffire aux besoins de ses enfants. Et cependant, il faut qu'il garde intact son désir de se marier : c'est indispensable pour qu'il conserve son activité et soit constamment incité à faire des réserves en vue de nourrir une nombreuse famille ». 

Il est de l’intérêt de l’homme de s’appliquer une telle contrainte morale. C’est aussi le prix de son bonheur. Malthus en vient donc à montrer toute les vertus de la chasteté. Elle n'est pas « comme certains le supposent, le produit forcé d'une société artificielle. Au contraire, elle trouve son fondement réel et solide dans la nature et la raison. Elle représente le seul moyen vertueux d'éviter les vices et le malheur que le principe de population traîne si souvent à sa suite ». 

Contre les pensées dominantes

Mais l’opinion s’oppose à une telle contrainte au point d’« obscurcir » la raison en encourageant la perpétuation des familles et  en propageant de fausses idées qui ne font qu’empirer la situation. « Jusqu'à ce que cette obscurité soit dissipée et que les pauvres soient éclairés sur la principale cause de leurs souffrances, jusqu'à ce qu'on leur ait appris que leur bonheur ou leur malheur dépend d'abord d'eux-mêmes, on ne pourra pas dire que chacun a le droit de choisir librement sa voie dans ce grand problème du mariage ! ». Il faut donc combattre les idées reçues, notamment celles qui font penser que le but du mariage est uniquement la perpétuation de l'espèce. « Il ne suffit pas d'abolir les institutions qui encouragent la population : nous devons aussi nous efforcer de corriger en même temps les opinions régnantes, qui ont le même effet ou parfois même agissent avec encore plus de force. C'est une œuvre de longue haleine et le seul moyen d'y réussir est de répandre des opinions justes, par des écrits ou des conversations. Il faut aussi tâcher d'enfoncer aussi profondément que possible dans l'esprit des gens que l'homme n'a pas seulement pour devoir de perpétuer l'espèce, mais qu'il doit aussi propager la vertu et le bonheur ; et que s'il n'a pas l'espoir raisonnable d'atteindre ce but, la nature ne l'invite nullement à laisser une postérité ».

Éduquer les pauvres

Ce combat passe aussi par l’éducation. « Toute tentative ayant pour but d'améliorer la condition des travailleurs doit s'efforcer d'élever le niveau de vie aussi haut que possible en développant l'esprit d'indépendance, une juste fierté, le goût de la propreté et du bien-être ». Toutes les mesures doivent s’appuyer sur un bon système d'éducation. « On peut dire qu'aucun gouvernement n'avancera dans le chemin de la perfection s'il ne se préoccupe pas de l'instruction du peuple ». 

Ainsi, les pauvres ne s’égareront pas dans des chimères. « Si ces vérités étaient répandues progressivement […] les classes inférieures du peuple, en tant que corps social, deviendraient plus paisibles et plus rangées, se montreraient moins prêtes à la révolte en temps de disette et donneraient moins d'attention aux pamphlets séditieux et incendiaires: car elles auraient appris combien les salaires et les moyens d'entretenir une famille dépendent peu d'une révolution ». Si ces excès révolutionnaires disparaissent, il sera alors possibles aux « classes supérieure et moyenne d'améliorer graduellement le gouvernement sans avoir à redouter ces excès révolutionnaires dont la menace plane en ce moment sur l'Europe, et qui risquent de la priver de ce degré de liberté que l'expérience a montré possible et dont elle a longtemps éprouvé les effets salutaires ».

Quelques mesures pratiques

Quelles mesures préconise-t-il ? « Arrêter ou freiner l'extension des secours à attribuer, […] désavouer formellement, au nom de la justice et de la dignité, le droit des pauvres à l'assistance ». Puis responsabiliser les pères de famille… « Quant aux enfants illégitimes, lorsque tous les avertissements convenables auraient été donnés, ils n'auraient plus droit à l'assistance paroissiale et seraient entièrement confiés à la charité des particuliers ». Les lois ont déresponsabilisé les hommes et ont contribué à une recrudescence d’abandon et donc de charité. Elles ont en effet supprimé ou durement affecté les liens naturels. Il préconise « l'obligation imposée à chaque homme de pourvoir à l'entretien de ses enfants, légitimes ou illégitimes ». L’état doit notamment « inculquer aux gens qu’à l'avenir les enfants seront entretenus uniquement par leurs parents, et que si ceux-ci les abandonnent, ils seront abandonnés aux hasards de la charité ».

Et la charité privée ?



Malthus termine son œuvre par la question de la charité privée. Elle peut aller à l’encontre de l’intérêt général et même de l’intérêt de la personne secourue. Un mouvement de sensibilité et de compassion peut nous pousser à soulager nos semblables dans le malheur mais il faut avant tout envisager aux conséquences et aux véritables bienfaits que nous leur apportons. « Il n'empêche que nous ne devons jamais perdre une occasion de faire le bien sous prétexte que nous trouverons toujours quelqu'un de plus digne. Dans les cas douteux, notre devoir est de céder à notre instinct naturel de bienveillance. Mais lorsqu'en remplissant nos obligations nous nous conduisons comme des être raisonnables, attentifs au résultat de leurs actes, lorsque notre expérience (ou celle des autres) nous montre qu'un certain mode de charité est préjudiciable et qu'un autre est bénéfique, nous sommes incontestablement tenus, en tant qu'agents actifs de la morale, de freiner notre penchant naturel pour la première direction et de l'encourager à prendre la seconde voie ! »


« Dans la distribution de nos charités, et dans tous nos efforts pour améliorer le sort des classes inférieures, nous devons donner une attention particulière à la règle suivante, qui est immédiatement liée au principal sujet de cet ouvrage. Jamais, sous aucun prétexte, nous ne devons faire quoi que ce soit pour encourager directement le mariage ou pour supprimer de façon systématique l'inégalité qui doit toujours exister entre l'homme marié et le célibataire ».



Conclusions

Conscient des problèmes démographiques inéluctables que l’homme devra affronter, Malthus montre que le problème réel n’est ni la procréation, ni le mariage, mais leur mauvais usage. La nécessité de responsabiliser davantage les hommes et d’appliquer les vertus, notamment celle de la chasteté, vont devenir une nécessité. La solution réside dans la loi naturelle. Certaines idées de Malthus sont pertinentes et perspicaces, d’autres nettement rejetables. Elles ne se réduisent pas en une lutte entre ressources et besoins qui a tant influencé Darwin et les évolutionnistes. Elles sont opposées au néo-malthusianisme qui prône la limitation des naissances par des moyens actifs. Les darwinistes et les néo-malthusiens sont aux antipodes des idées de Malthus…

En dépit d’erreurs manifestes dans son ouvrage et de conclusions erronées, Malthus pose une véritable question, celle de la responsabilité de l’homme et de la femme dans la procréation face à l’intention de Notre Créateur. La procréation n’est pas un acte anodin. Il engage l’être qui va naître mais aussi la société. La génération établit des liens naturels entre les parents et l’enfant devant Dieu et la société. Nul ne peut les couper sans voir le fragile équilibre démographique se rompre et aboutir à une dégradation de la société. 

La vie sans charité n’est rien. Mais la charité ne consiste pas uniquement en une assistance matérielle. Elle doit avant tout reposer sur l’amour de Dieu et non sur des sentiments qui auront tendance à vouloir se satisfaire au lieu de voir l’intérêt de l’être à secourir. Certes elle ne réclame rien, elle ne demande rien. Un sourire, une parole, un regard vont mieux parfois qu’une assistance anonyme, qui n'engage à rien. Parfois une admonestation vaut mieux qu’une pièce. C’est aussi de la charité. Saint Vincent de Paul l’a bien compris avec ses amis, les pauvres. Oui une véritable amitié consiste parfois à dire non et pourquoi …


[1] Nous avons utilisé une édition électronique réalisée à partir du livre de Thomas Robert Malthus (1798), Essai sur le principe de population, éditions Gonthier, 1963, Préface et traduction par le docteur Pierre Theil.

lundi 12 août 2013

Bergson : l'évolution créatrice ou l'élan vital

Selon Bergson, les explications mécanistes et finalistes de l’évolution sont erronées. Elles ont été élaborées à partir de mécanismes de pensée et d'un mode de connaissance inadaptés pour saisir et expliquer la Vie. A partir d’une théorie de connaissance particulière, il propose une troisième voie, celle de l’élan vital

Contre les mécanistes et les finalistes, une troisième voie...

Bergson s’oppose aux évolutionnistes matérialistes qui veulent tout expliquer par les lois de la physique et de la chimie. Il refuse leur conception radicalement mécanique de la vie, qui « implique une métaphysique où la totalité du réel est posée en bloc, dans l’éternité et où la durée apparente des choses exprime simplement l’infirmité d’un esprit qui ne peut pas connaître tout à la fois ». Le mécanisme radical est contraire à l’expérience de la conscience qui voit le temps comme un courant irréversible.



Il rejette aussi les évolutionnistes spirituels qui veulent que tout ait une finalité et se réalise selon un plan prédéfini. Leur doctrine « implique que les choses et les êtres ne font que réaliser un programme une fois tracé ». Son erreur est identique à celle des matérialistes sauf qu’il « substitue l’attraction de l’avenir à l’impulsion du passé ». Mais « s’il n’y a rien d’imprévu, point d’invention ni de création dans l’Univers, le temps devient encore inutile ». Le courant n’est pas dirigé. Il court vers l’imprévisibilité.



« L’erreur du finalisme radical, comme d’ailleurs celle du mécanisme radical, est d’étendre trop loin l’application de certains concepts naturels à notre intelligence ». Il faut finalement dépasser les deux points de vue. Bergson propose une troisième voie, celle de l’élan vital : un jaillissement d’énergie qui prend des chemins imprévisibles et tend toujours vers davantage de liberté. « Nous disions que la vie, depuis ses origines, est la continuation d’un seul et même élan qui s’est partagé entre des lignes d’évolution divergentes ». La Vie trace un chemin qui se crée au fur et à mesure de l’acte qui le parcourt. 



L'élan vital...

L’Univers et la Vie évoluent selon des tendances, des directionsLes causes directrices de l’évolution ne sont pas dans les circonstances extérieures qui pourraient influencer sur les mécanismes d’évolution. Elles sont dans une force intérieure qui porte la vie. Elles ne sont pas non plus dans un plan préétabli. Si la nature répondait à un plan, l’harmonie sera plus haute au fur et à mesure du temps. Or l’élan se divise de plus en plus, créant antagonisme et davantage de disharmonies. Il y a désordre croissant. 
L'élan vital se poursuit dans le temps comme elle peut être stoppée. Il n’est pas irréversible. Chaque espèce reçoit cette impulsion pour la transmettre à d’autres, mais elle peut aussi l’arrêter et piétiner sur place. De ce libre choix résulte du désordre ou plutôt de la diversité. 

... face à des obstacles...

Bergson voit dans la Vie une opposition entre deux tendances contradictoires : le mouvement de la Vie et le désir de stabilité des éléments qui la composent. « La vie en générale est la mobilité même ; les manifestations particulières de la vie n’acceptent cette mobilité qu’à regret et retardent constamment sur elle. Celle-là va toujours de l’avant, celles-ci voudraient piétiner sur place ». L’une veut agir le plus possible quand l’autre veut économiser ses efforts. « Ainsi, l’acte par lequel la vie s’achemine à la création d’une forme nouvelle, et l’acte par lequel cette forme se dessine, sont deux mouvements différents et souvent antagonistes ». L’élan est donc une force limitée qui rencontre des obstacles dans les éléments qui composent la Vie. C’est pourquoi il n’y a ni construction parfaite, ni harmonie. « Ainsi, l'acte par lequel la vie s'achemine à la création d'une forme nouvelle, et l'acte par lequel cette forme se dessine, sont deux mouvements différents et souvent antagonistes ». 

Une rencontre, source d'être

La Vie est un flux. Son interruption crée finalement l’être. « L’élan de vie dont nous parlons consiste, en somme, dans une exigence de création. Il ne peut créer absolument, parce qu’il rencontre devant lui la matière, c’est-à-dire le mouvement inverse du sien. Mais il se saisit de cette matière, qui est la nécessité même, et il tend à y introduire la plus grande somme possible d’indétermination et de liberté ». L’élan rencontre des obstacles en traversant la matière. Le mouvement est dévié, divisé, contrarié. « Chaque espèce se comporte comme si le mouvement général de la vie s’arrêtait à elle au lieu de la traverser. Elle ne pense qu’à elle, elle ne vit que pour elle. De là les luttes sans nombre dont la nature est le théâtre. De là une disharmonie frappante et choquante, mais dont nous ne devons pas rendre responsable le principe même de la vie ». La tendance primordiale se dissocie pour donner des lignes divergentes d’évolution. Il y a d’abord accumulation d’énergie puis détente au bout de laquelle se déterminent les actes libres. 

La confrontation de ces deux tendances est la cause d’une fragmentation de l’élan vital. « La vie est tendance, et l'essence d'une tendance est de se développer en forme de gerbe, créant, par le seul fait de sa croissance, des directions divergentes entre lesquelles se partagera son élan ». Dans cette rencontre, se trouve aussi la liberté, source de créations nouvelles, d’innovations, qu'ignorent les explications mécanistes et finalistes …

« Une continuité de jaillissement »

La notion de création recèle en elle un préjugé, une habitude de l’esprit. « Tout est obscur dans l’idée de création si l’on pense à des choses qui seraient créées et à une chose qui crée, comme on le fait d’habitude, comme l’entendement ne peut s’empêcher de le faire ». Il est « naturelle à notre intelligence, fonction essentiellement pratique, faites pour nous représenter des choses et des états plutôt que des changements et des actes. Mais choses et états ne sont que des vues prises par notre esprit sur le devenir. Il n’y a pas de choses, il n’y a que des actions ». Or, il n’y a que de l’action qui se défait ou de l’action qui se fait. Il y a une « continuité de jaillissement ». Selon ce préjugé, il n’est donc pas possible de concevoir l’idée de création comme une idée d’accroissement. Or, « l’univers n’est pas un fait, mais se fait sans cesse ». C’est par son interruption que se crée la matière. La vie monte, la matière descend, deux mouvements opposés. 

« L’évolution de la vie continue […] une impulsion initiale ; cette impulsion […] amène la vie à des actes de plus en plus efficaces par la fabrication et l’emploi d’explosifs de plus en plus puissants ». Bergson voit dans la création un emmagasinage de l’énergie solaire qui explose. Il prend comme image celle d’un récipient contenant de la vapeur d’eau avec une fissure. Une grande partie du jet se transforme en grande partie en eau par condensation, laissant néanmoins quelques vapeurs s’élancer dans les airs. Cette eau, issue de la condensation, représente la matière, le jet restant comme l’élan vital. Cette image est encore trompeuse car « la création d‘un monde est un acte libre que la vie, à l’intérieur du monde matériel, participe de cette liberté ». 

Les choses se solidifient par l’entendement. C’est lui qui les constituent. « Les choses se constituent par la coupe instantanée que l’entendement pratique, à un moment donné, dans un flux de ce genre ». Les modalités de la création s’éclaircissent par la comparaison de ces coupes. Mais compte tenu de la complexité de l’analyse, l’entendement reste déconcerté. Les lois physiques et chimiques ne peuvent le faire. Nous représentons le monde de manière statique sous forme matérielle comme sa cause quand en réalité, la Vie est un mouvement. Il y a unité d’élan que nous ne percevons pas. Nous ne voyons que des parties extérieures à des parties. Soit nous prenons l’organisation infiniment compliquée, infiniment savante pour un assemblage fortuit, soit nous la rapportons à l’influence d’une force extérieure qui en aurait groupé les éléments. Cette complication est l’œuvre de l’intelligence comme son incompréhensibilité. Il faut le voir autrement, non plus par l’intelligence. Il faut retrouver le mouvement et se remettre en mouvement.

La Vie, une immensité de virtualité 

La Vie est donc une immensité de virtualité qui s’extériorise au contact de la matière, ce qui se traduit par la divergence. La matière divise effectivement ce qui n’était que virtuellement multiple. L’individuation est l’œuvre de la matière. L’unité pure ne se rencontre que dans l’espace. « Unité et multiplicité abstraites sont, comme on voudra, des déterminations de l’espace ou des catégories de l’entendement, spatialité et intellectualité étant calquées l’une sur l’autre. Mais ce qui est de nature psychologique ne saurait s’appliquer exactement sur l’espace, ni entrer tout à la fait dans les cadres de l’entendement ». 

S’il peut être arrêté sur sa route, le mouvement progresse de manière générale dans le sens du progrès. « Sans doute il y a progrès, si l'on entend par progrès une marche continue dans la direction générale que déterminera une impulsion première, mais ce progrès ne s'accomplit que sur les deux ou trois grandes lignes d'évolution où se dessinent des formes de plus en plus complexes, de plus en plus hautes : entre ces lignes courent une foule de voies secondaires où se multiplient au contraire les déviations, les arrêts et les reculs ». 

Qui à l’origine et porte cet élan vital ? 

« Si nos analyses sont exactes, c’est la conscience, ou mieux la supraconscience ». La conscience est « la fusée dont les débris éteints retombent en matière », « ce qui subsiste de la fusée, traversant les débris et les illuminant en organismes ». Elle est « une exigence de la création ». La conscience ne se manifeste que là où elle a une possibilité de choix, là où la création est possible. « Un être vivant est un centre d’action ». Elle représente une certaine somme d’actions possibles. « La conscience correspond exactement à la puissance de choix dont l’être vivant dispose ; elle est coextensive à la frange d’action possible qui entoure l’action réelle : conscience est synonyme d’invention et de liberté ».

La conscience, moteur de l'évolution

Bergson explique alors l’évolution de l’homme par la conscience. Elle correspond à la voie la plus efficace que la Vie peut suivre. « En résumé, si l'on voulait s'exprimer en termes de finalité, il faudrait dire que la conscience, après avoir été obligée, pour se libérer elle-même, de scinder l'organisation en deux parties complémentaires, végétaux d'une part et animaux de l'autre, a cherché une issue dans la double direction de l'instinct et de l'intelligence - elle ne l'a pas trouvée avec l'instinct, et elle ne l'a obtenue, du côté de l'intelligence, que par un saut brusque de l'animal à l'homme. De sorte qu'en dernière analyse l'homme serait la raison d'être de l'organisation entière de la vie sur notre planète. Mais ce ne serait là qu'une manière de parler. Il n'y a en réalité qu'un certain courant d'existence et le courant antagoniste : de là toute l'évolution de la vie ». 

Parmi les nombreuses routes créées, l’une a donc été « assez large pour laisser passer librement le grand souffle de la vie », celle qui a conduit à l’homme. « De ce point de vue, non seulement la conscience apparaît comme le principe moteur de l'évolution, mais encore, parmi les êtres conscients eux-mêmes, l'homme vient occuper une place privilégiée. Entre les animaux et lui, il n'y a plus une différence de degré, mais de nature ».

L'homme, « succès unique, exceptionnel »

Dans la lutte entre la Vie et la Matière, entre les deux tendances de l’évolution, l’homme apparaît comme un « succès unique, exceptionnel ». Dans la lutte contre la Matière qui immobilise, il y avait possibilité pour la vie de créer une « mécanique qui triomphât du mécanisme ». « C’est dans ce sens tout spécial que l’homme est le « terme » et le « but » de l’évolution » sans être « préformée dans le mouvement évolutif ». Il n’est pas « l’aboutissement de l’évolution entière, car l’évolution s’est accomplie sur plusieurs lignes divergentes, et, si l’espèce humaine est à l’extrémité de l’une d’elles, d’autres lignes ont été suivies avec d’autres espèces au bout. C’est dans un sens bien différent que nous tenons l’humanité pour la raison d’être de l’évolution ».

L’élan vital ne réside désormais que dans l'homme. « Partout ailleurs que chez l’homme, la conscience s’est vu acculer à une impasse ; avec l’homme seul elle a poursuivi son chemin. L’homme continue donc indéfiniment le mouvement vital, quoiqu’il n’entraîne pas avec lui tout ce que la vie portait en elle ». Mais chez l’homme, l’intuition a perdu de l’importance au profit de l’intelligence. Elle est « sacrifiée à l’intelligence ». 

Ainsi, selon Bergson, la Vie, depuis son impulsion initiale, est un flot qui monte et que contrarie le mouvement descendant de la Matière. Le courant est converti par la matière en un tourbillonnement sur place. Sur un seul point, il passe librement et entraîne avec lui l’obstacle, qui alourdit sa marche mais ne l’arrête pas. En ce point est l’humanité, « là est notre situation privilégiée ». Ce flot qui monte est conscience. Il enveloppe des virtualités sans nombre qui se compénètrent. La matière peut le diviser en individualités distinctes.
L’intellectualité est l’adaptation de la conscience à la matière. L’intelligence fait naturellement entrer la conscience dans le cadre où elle a coutume de voir la matière s’insérer, d’où ses négligences envers l’acte libre, la part de nouveauté ou de création. Elle y substitue à l’action elle-même « une imitation artificielle, approximative ». Notre esprit dépasse l’intelligence. Cela ne signifie pas que notre connaissance est relative mais approximative.

Théorie de la connaissance, théorie de la vie

« Une théorie de la vie qui ne s’accompagne d’une critique de la connaissance est obligée d’accepter, tels quels, les concepts que l’entendement met à sa disposition : elle ne peut qu’enfermer les faits, de gré ou de force, dans des cadres préexistants qu’elle considère comme définitifs. Elle obtient ainsi un symbolisme commode, nécessaire même peut-être à la science positive, mais non pas une vision directe de son objet ». 

Bergson développe une théorie de l’évolution et une théorie de la connaissance. Car une théorie de la vie doit aussi expliquer la genèse de nos formes de connaissances. Nous ne pouvons pas en effet proposer une explication de la Vie et de ses origines sans expliquer aussi l’origine et les formes de connaissance. Bergson nous montre que c’est en méconnaissant cette exigence que les théories mécanistes et finalistes s'égarent dans l’erreur. Une théorie de l’évolution doit nécessairement inclure une théorie de la connaissance. 

Nous sommes alors face à une difficulté insurmontable : expliquer et expliciter une chose tout en utilisant ce qu’elle a créé dans un mouvement continue. Toute idée d’évolution peut expliquer la connaissance et la genèse de l’intelligence mais non l’inverse. Une oeuvre ne peut "expliquer" l'artiste. Il n'est que le reflet de ses qualités et de ses intentions. Par conséquent, toute idée d’évolution ne peut être expliquée et encore moins être démontrée par la raison. Nos connaissances et notre compréhension de l’évolution peuvent apparaître, dans l’évolutionnisme, comme des motifs de crédibilité et non des éléments de preuves. Pour parvenir à une certitude, il faudrait s’appuyer sur un élément extérieur à l’évolutionnisme. Mais hors de l’évolutionnisme, il n’y a rien de connaissable. L’évolutionnisme lui-même se dilue. La Science ne peut expliquer l’évolution. 

Selon Bergson, l’intuition est une autre mode de connaissance, appropriée à la philosophie et plus apte à saisir et à expliquer la Vie et l’évolution. Mais nous n’avons guère modifié le problème, l’intuition étant aussi le résultat de l’évolution. La philosophie ne peut donc aussi expliquer le Tout dans un sens évolutionniste. L’évolutionnisme s’appuie finalement sur une conviction, sur une croyance … Et à cette croyance, nous opposons notre foi…

samedi 10 août 2013

Bergson : Intuition, autre mode de connaissance

Intelligence et intuition, deux formes de connaissance issues de l’évolution

Selon Bergson, il existe deux modes de connaissance différentes et divergentes : l’intelligence et l’intuition. « La première atteint immédiatement, dans leur matérialité même, des objets déterminés. Elle dit : « voici ce qui est ». La seconde n'atteint aucun objet en particulier; elle n'est qu'une puissance naturelle de rapporter un objet à un objet, ou une partie à une partie, ou un aspect à un aspect, enfin de tirer des conclusions quand on possède des prémisses et d'aller de ce qu'on a appris à ce qu'on ignore. Elle ne dit plus « ceci est »; elle dit seulement que si les conditions sont telles, tel sera le conditionné ». Cette distinction « implique deux espèces de connaissance radicalement différentes ».

L’intelligence et l’instinct ne sont pas de même ordre. « Ce sont des tendances et non pas des choses faites ». « On trouve entre eux une différence essentielle : l'instinct achevé est une faculté d'utiliser et même de construire des instruments organisés ; l'intelligence achevée est la faculté de fabriquer et d'employer des instruments inorganisés ». L’intelligence a l’avantage d’ouvrir la voie à des champs d’action infini contrairement à l’instinct. « Un être intelligent porte en lui de quoi se dépasser lui-même ». 

Chacune de ces formes est limitée : « l'une portant sur l'extension de la connaissance, l'autre sur sa compréhension. Dans le premier cas, la connaissance pourra être étoffée et pleine, mais elle se restreindra alors à un objet déterminé ; dans le second, elle ne limite plus son objet, mais c'est parce qu'elle ne contient plus rien, n'étant qu'une forme sans matière. Les deux tendances, d'abord impliquées l'une dans l'autre, ont dû se séparer pour grandir. Elles sont allées, chacune de son côté, chercher fortune dans le monde. Elle sont abouti à l'instinct et à l'intelligence ». Elles sont chacune le résultat de l’Evolution…

L’intuition, seule forme de connaissance susceptible de saisir la Vie

Comme nous l'avons vu dans les deux précédents articles, selon Bergson, l'intelligence ne peut pas expliquer la Vie. L'homme ne peut pénétrer dans l’instinct puisqu'il  ne peut que le traduire en termes d’intelligence. Il ne peut que s’en approcher. « Ce qu'il y a d'essentiel dans l'instinct ne saurait s'exprimer en termes intellectuels, ni par conséquent s'analyser ». L’instinct n’est pas intelligible. « Mais, pour n'être pas du domaine de l'intelligence, l'instinct n'est pas situé hors des limites de l'esprit ». Il est du domaine de la philosophie, et plus proprement de la métaphysique.

L’intuition,  forme de connaissance de la Vie, complémentaire de l’intelligence

« […] Nous ne saurions trop le répéter, l'intelligence et l'instinct sont tournés dans deux sens opposés, celle-là vers la matière inerte, celui-ci vers la vie. L'intelligence, par l'intermédiaire de la science qui est son œuvre, nous livrera de plus en plus complètement le secret des opérations physiques ; de la vie elle ne nous apporte, et ne prétend d'ailleurs nous apporter, qu'une traduction en termes d'inertie. Elle tourne tout autour, prenant, du dehors, le plus grand nombre possible de vues sur cet objet qu'elle attire chez elle, au lieu d'entrer chez lui. Mais c'est à l'intérieur même de la vie que nous conduirait l'intuition, je veux dire l'instinct devenu désintéressé, conscient de lui-même, capable de réfléchir sur son objet et de l'élargir indéfiniment ».

Néanmoins, « l'intelligence reste le noyau lumineux autour duquel l'instinct, même élargi et épuré en intuition, ne forme qu'une nébulosité vague. Mais, à défaut de la connaissance proprement dite, réservée à la pure intelligence, l'intuition pourra nous faire saisir ce que les données de l'intelligence ont ici d'insuffisant et nous laisser entrevoir le moyen de les compléter ». 

L’intuition nous montre l’insuffisance du cadre intellectuel pour comprendre la Vie et le remplace par un cadre plus adapté. « Elle nous introduira dans le domaine propre de la vie, qui est compénétration réciproque, création indéfiniment continuée ». L’intelligence élève l’instinct à la connaissance. « Intuition et intelligence représentent deux directions opposées au travail conscient : l’intuition marche dans le sens même de la vie, l’intelligence va en sens inverse, et se trouve ainsi tout naturellement réglée sur le mouvement de la matière ». Or nous ne reconnaissons la vie qu’« en se plaçant dans l’intuition pour aller de là à l’intelligence, car de l’intelligence, on ne passera jamais à l’intuition ». 

L’intuition se concentre sur la Vie. L’intelligence se porte sur l’extérieur de la conscience et se concentre sur la matière.

La philosophie doit se placer au niveau de l’intuition. Elle entre ainsi dans la vie spirituelle. Mais si elle est livrée à elle-même, fermée à l’intelligence, « une philosophie de l’intuition serait la négation de la science, tôt ou tard, elle sera balayée par la science, si elle ne se décide pas à voir la vie du corps là où elle est réellement, sur le chemin qui mène à la vie de l’esprit ».