" La pierre précieuse, voire de grand prix aux yeux de certains, qu'est l'émeraude, se voit insultée par un morceau de verre habilement truqué, s'il ne se rencontre personne qui soit capable de procéder à un examen et de démasquer la faute. Et lorsque de l'airain a été mêlé à l'argent, qui donc, s'il n'est connaisseur, pourra aisément le vérifier ? "(Saint Irénée, Contre les hérésies)


lundi 31 décembre 2018

Saint Pierre, chef des apôtres


La Sainte Écriture est d’une grande clarté pour celui qui veut bien L’entendre. Il ne s’agit pas de l’interpréter selon notre bon plaisir ou selon ce que nous voulons qu’elle nous dise. Nos interprétations n’ont pas pour but de confirmer ce que nous voulons croire ou de nous rassurer dans nos opinions. Il s’agit avant tout d’être docile à sa lumière, à la vérité. Il est si facile de l’interpréter selon nos désirs ou selon des doctrines auxquelles nous avons adhéré plus ou moins consciemment. C’est ainsi que certains commentateurs défendent leurs erreurs en se confortant sur la Saint Écriture ou plutôt sur une certaine interprétation. Le défenseur de la foi doit alors dévoiler leur forfaiture et montrer que leur regard sur les textes sacrés est biaisé. Mais des critiques plus subtiles peuvent alors nous reprocher le manque d’objectivité de nos interprétations. Nous ferions comme nos adversaires, usant des mêmes artifices, plus ou moins volontairement. Qui peut garantir que deux mille ans après avoir prononcé des paroles et les avoir retranscrites, nous soyons encore capables de les entendre ? L’attaque est redoutable. Il faut donc revenir au premier temps pour confirmer ce que nous croyons fermement.

La primauté de Saint Pierre est évidente pour celui qui veut entendre les Évangiles. Elles suffiraient à répondre à tous ceux qui veulent la remettre en cause. Alors pour ceux qui en doutent, allons au-delà des paroles. Revenons en ces premières années où les apôtres doivent bâtir l’Église.

Quelques décisions et faits significatifs témoignant l’autorité de Saint Pierre

Après l’Ascension de Notre Seigneur Jésus-Christ, les apôtres sont réunis dans le cénacle. Puis, Saint Pierre se lève et raconte l’histoire de Judas. Il propose de le remplacer par un « de ceux qui se sont unis à nous pendant tout le temps où le Seigneur Jésus a vécu parmi nous, à commencer du baptême de Jean, jusqu’au jour où il a été enlevé d’au milieu de nous. » (Act. Ap., I, 21) Saint Pierre est à l’origine de l’élection de Saint Matthias.

Au jour de la Pentecôte, se présentant avec les onze apôtres, Saint Pierre élève sa voix et parle aux hommes de Judée. C’est le premier à parler ouvertement et de manière publique. Il leur prêche longuement. « Et par beaucoup d’autres discours encore, il rendrait témoignage, et il les exhortait […] Ceux donc qui reçurent sa parole furent baptisés » (Actes des Apôtres, II, 40-41). C’est encore le premier à confirmer ses paroles par des miracles. Nous apprenons aussi qu’après ces discours et des miracles, le Grand Conseil arrête Saint Pierre et Saint Jean. 



À ces juges, Saint Pierre parle avec autorité. Plus tard, le roi Hérode l’emprisonne, « voyant que cela plaisait aux Juifs » (Act. Ap., XII, 3). Hérode a en effet compris la place que tient Saint Pierre chez les chrétiens. Alors qu’il a tué Saint Jacques, dit le Majeur, il ne le tue pas encore. Il est bien trop important.

La jeune communauté des fidèles connaît rapidement ses premières trahisons. Ananie et Saphire vendent un champ et fraudent sur son prix. Ils en apportent une partie aux apôtres. Saint Pierre dévoile à Ananie son mensonge et son vol. « Tu n’as pas menti aux hommes, mais à Dieu. » (Act. Ap., V, 4) La sanction est immédiate. « Or, entendant ces paroles, Ananie tomba et expira » (Act. Ap., V, 5) Quand Saphire ment à son tour à Saint Pierre, ignorant ce qui s’est passé, elle connaît le même sort. Dès que Saint Pierre a fini de parler, elle succombe, rejoignant son mari. C’est encore Saint Pierre qui confond Simon le Magicien.

Alors que l’effort des apôtres est concentré sur les Juifs, Saint Pierre convertit les premiers païens après en avoir reçu une vision. Un ange a aussi demandé à Corneille d’appeler Saint Pierre. « En vérité, je vois que Dieu ne fait point acception des personnes ; mais qu’en toute nation celui qui le craint et pratique la justice, lui est agréable. » (Act. Ap., X, 35) Et voyant le Saint-Esprit descendre sur eux, « il ordonna qu’ils fussent baptisés au nom du Seigneur Jésus-Christ. » (Act. Ap., X, 48) Devant son acte, les autres apôtres sont surpris. « Pourquoi es-tu entré chez des hommes incirconcis, et as-tu mangé avec eux ? » (Act. Ap., X, 3) Saint Pierre raconte les événements. « Ils se turent, et glorifièrent Dieu. » (Act. Ap., XI, 18)

Plus tard, une dispute sur les Gentils divise les chrétiens à Antioche. Certains fidèles veulent leur imposer la loi de Moïse alors que d’autres trouvent ce joug inutile. « Les apôtres et les prêtres s’assemblèrent donc pour examiner cette question. Mais après une grande discussion, Pierre, se levant […] » (Act. Ap., XV, 7). Saint Pierre est le premier à prononcer un discours qui défend la conversion des Gentils et professe la doctrine du salut. « C’est par la grâce du Seigneur Jésus-Christ que nous croyons être sauvés, comme eux aussi. » (Act. Ap., XV, 11) Saint Jacques confirme les paroles de Saint Pierre. La cause est donc entendue.

Ces faits montrent que Saint Pierre a exercé une autorité particulière dans l’Église. Quand les apôtres se réunissent pour prendre une décision, ou quand il faut parler aux apôtres après des discussions, c’est lui qui se lève et parle. Il prend aussi des décisions fondamentales. Il sanctionne des fidèles. Il parle devant des autorités. Personne ne conteste son autorité. Certes, les apôtres aussi prêchent, guérissent et décident comme nous le voyons dans les Actes des Apôtres, mais Saint Luc les mentionne sans les distinguer. Saint Pierre est le seul qui est nommément mentionné. Il y a bien Saint Pierre et les autres.

L'incident d'Antioche : Saint Paul réprimande Saint Pierre

Après sa conversion, Saül se rend à Jérusalem « pour voir Pierre », et il demeure avec lui quinze jours. (Galates, I, 18) Cette volonté de le rencontrer nous montre encore la place qu’il occupe dans l'Église. Pourtant, dans la même épître, Saint Paul revient longuement sur son attitude à l’égard de Saint Pierre, dont son comportement est jugé « repréhensible » (Galates, II, 11), à Antioche. Remarquons que certains commentateurs s’appuient sur ce récit pour nier la place de Saint Pierre dans l’Église.

Revenons donc sur ce récit[1]. Nous l'avons déjà évoqué pour traiter d’un autre sujet. Saint Pierre et Saint Paul mangent avec des Gentils convertis. Or, la loi juive interdit cette mixité afin que les fidèles ne contractent pas des impuretés au contact des Gentils. Quand des envoyés de Saint Jacques se présentent, Saint Pierre se sépare de ses compagnons, « craignant ceux qui étaient incirconcis »(Galates, II, 12). Certains suivent son attitude. Alors « quand je vis qu’ils ne marchaient pas droit selon la vérité de l’Évangile, je dis à Cephas devant tous : si toi, Juif tu vis à la manière des gentils, et non en juif, comment forces-tu les gentils à judaïser ? » (Galates, II, 14)

L’incident d’Antioche ne révèle pas un conflit d’autorité. Elle ne remet pas non plus en cause l’enseignement de Saint Pierre qui s’est nettement déclaré sur le sujet lors du concile de Jérusalem. En fait, Saint Pierre n’a pas d’autres intentions que d’éviter de scandaliser les chrétiens circoncis de Jérusalem, c’est-à-dire ceux envoyés par Saint Jacques, particulièrement soucieux des observances de la Loi, pratiques que les apôtres n’ont pas proscrites. Seuls sont dispensés à les suivre les Gentils convertis. C’est donc par condescendance envers les Juifs convertis et pour éviter un scandale qu’il quitte la table des incirconcis. Nous voyons ainsi manifester ce qui peut être considéré comme un geste de prudence de la part d’un chef. Mais en fait, ce geste est dangereux. Il semble faire croire à une dualité entre les Juifs et les Gentils convertis, compromettant ainsi l’avenir de l’Église. Le problème que soulève cet incident n’est donc pas doctrinal. 

Pouvons-nous cependant en conclure à une remise en cause de l’autorité de Saint Pierre ? Selon Saint Augustin, cet incident le confirme au contraire. Saint Paul ne serait pas intervenu de cette façon si Saint Pierre n’était pas le chef de l’Église. Toute son attitude est une confirmation de la préséance de Saint Pierre. Pour Saint Augustin, c'est un « exemple plus saint et plus rare que celui de Saint Paul, qui veut que nous osions résister à de plus grands que nous pour la défense de la vérité évangélique, sans jamais blesser cependant la charité fraternelle »[2]. Saint Paul nous éclaire également  sur l’importance de la charité qui doit dépasser le simple respect humain. Il montre enfin les problèmes concrets que soulève l'apostolat.

Saint Pierre ne dirige pas l’Église comme les maîtres de ce monde. Il est un Pasteur soucieux de ses brebis. Par son attitude, il peut se tromper, croyant bien faire. En dépit de ses privilèges, il demeure en effet un homme. Il ne dispose pas non plus d’une autorité absolue. Fort de son zèle et de ses activités apostoliques, Saint Paul est plus clairvoyant que Saint Pierre.

Mais faut-il alors voir, comme l’ont fait des adversaires de l’infaillibilité pontificale, Saint Pierre comme le chef des Juifs convertis et Saint Paul celui des Gentils convertis, égaux en termes d’autorité même doctrinale, remettant ainsi en cause l’unique autorité de Saint Pierre ? Certes, les activités apostoliques ont été réparties pour plus d’efficacité et pour répondre à Notre Seigneur Jésus-Christ mais cela n’implique pas une dualité dans l’autorité comme nous l’avons montré dans un précédent article[3].

Remarquons que Saint Pierre ne s’offusque pas des remarques de Saint Paul. Le chef de l’Église n’est pas un despote, cherchant à imposer une autorité absolue. Il y a en effet place à certaines autorités. Saint Jean et Saint Jacques le Majeur en sont aussi d’autres exemples. Comme le demande Notre Seigneur Jésus-Christ, Saint Pierre ne dirige pas l’Église comme les puissances d’ici-bas.

Conclusion




Notre Seigneur Jésus-Christ investit Saint Pierre comme chef de son Église. Telle est la conclusion évidente que nous tirons des Évangiles. Dans les premières années, alors que l’Église prend naissance, Saint Pierre assure en effet nettement une fonction de chef, même si d’autres apôtres assument des fonctions particulières, y compris doctrinales, comme Saint Paul. Il exerce une véritable autorité conformément aux paroles de Notre Seigneur Jésus-Christ. Son attitude et ses décisions manifestent bien qu’il est le premier des apôtres. Dans l’Église, Saint Pierre n’exerce pas uniquement une primauté d’honneur. Il exerce une primauté de juridiction qu’il a reçue directement et personnellement de Notre Seigneur Jésus-Christ. Il a été choisi et a vécu comme son vicaire sur terre…



Notes et références

[1] Voir Émeraude, mai 2015, article « Christianisme : la vocation des nations, l'universalité du salut ». L’incident d’Antioche est étudié pour montrer que le christianisme n’est pas le résultat d’une dualité entre les Juifs et les Gentils, les premiers représentés par Saint Pierre, les seconds par Saint Paul.
[2] Saint Augustin, Lettre à Saint Jérôme, LXXXII, 22, Œuvres complètes de Saint Augustin, sous la direction de M. Poujoulat et de M. l'abbé Raulx, Bar-le-Duc, 1864-1872, www.abbaye-saint-benoit-ch.
[3] Voir Émeraude, mai 2015, article « Christianisme : la vocation des nations, l'universalité du salut ». 

samedi 22 décembre 2018

Saint Pierre, sur lequel est bâtie l'Église...


Avant de rejoindre les cieux, Notre Seigneur Jésus-Christ a envoyé ses apôtres pour perpétuer son œuvre. Il les a choisis et leur a donné les pouvoirs nécessaires pour que l’Église qu’Il a fondée se répande dans le monde entier. Leur mission est néanmoins dépendante d’une double exigence, d’une double unité. Ils doivent être unis en Notre Seigneur Jésus-Christ comme un sarment à une vigne, et ils doivent être unis eux-mêmes par la charité. Mais nous connaissons la nature humaine et la liberté qui est donnée à tout homme. Nous ne pouvons guère oublier les séquelles du péché originel.  Nous portons nous-mêmes le lourd fardeau de notre misère. Sans ignorer l’assistance divine que Notre Seigneur Jésus-Christ leur a promise, nous pouvons craindre des dissensions entre les apôtres et les communautés qu’ils doivent fonder. Pourtant, au cours du premier siècle, les paroles de Notre Seigneurs Jésus-Christ ont été accomplies…

Nous pourrions alors croire que l’Église n’a été fondée que sur les apôtres unis entre eux et avec Notre Seigneur Jésus-Christ. Or, selon l’enseignement de l’Église, les successeurs des apôtres sont les évêques légitimes. Certains prétendent alors que l’Église ne doit être gouvernée que par les évêques fidèles unis entre eux. D’autres affirmeront que c’est le rôle du concile puisqu’il est le lieu où ils s’assemblent. Telles sont les idées émises par une certaine forme de conciliarisme et toutes les doctrines favorables à l’épiscopalisme. Or ces propositions ou opinions se fondent sur une erreur. Elles oublient, négligent ou relativisent un point fondamental : parmi les apôtres, Notre Seigneur Jésus-Christ a nettement distingué l’un d’entre eux, Saint Pierre

Simon, appelé Pierre, premier des apôtres




Lorsque les évangélistes Saint Matthieu, Saint Marc et Saint Luc énumèrent les noms des douze apôtres, le premier de la liste est toujours Simon « à qui il donna le nom de Pierre » (Marc, III, 16), ou « appelé Pierre » (Matth., X, 2), « auquel il donna le surnom de Pierre » (Luc, XVI, 14). Les trois évangélistes nous apprennent tous ce changement de nom. Dans les Actes des Apôtres, écrits par le même Saint Luc, la liste commence aussi par Pierre sans préciser son nom originel. Ainsi, dans ces énumérations, nous constatons clairement deux choses propres à Saint Pierre : la première place qu’il occupe et le changement de nom.

Le premier point nous éclaire sur la primauté qui lui est donnée sur les onze autres apôtres. Notons que la place des autres apôtres change selon les listes, ce qui souligne encore plus la place incontestable de Saint Pierre. Saint Matthieu est encore plus explicite. Simon est en effet appelé le « premier » (Matth., X, 2) sans qu’il n’évoque un second ou un troisième. Pourtant, il n’est pas le premier à avoir été choisi. C’est en effet son frère André. Le second point est plus éclairant.

Nouveau nom, nouvelle vocation

Saint Jean nous évoque la première rencontre entre Notre Seigneur Jésus-Christ et Simon. En le regardant, Il lui dit : « Tu es Simon, fils de Jona ; tu seras appelé Cephas, ce qu’on interprète par Pierre. » (Jean, I, 42) Le terme araméen est Kefa[1]. Il désigne le roc inébranlable. Remarquons que le terme de « rocher » évoque Dieu dans l’Ancien Testament.

Le changement de nom n’est pas anodin pour les Juifs. Il souligne un fait extraordinaire, le début d’une histoire. Le cas le plus célèbre est celui d’Abram dont le nom a été changé en Abraham. Le nom n’est pas simplement le moyen d’identifier un individu. Dans notre société, nous avons tendance à l’oublier. Il est constitutif de sa personne. « Pour les Israélites comme pour leurs voisins, le nom exprime en quelque sorte la personne même […] qu’il désigne. »[2] Le nom est intégré à la personne qui le porte. Connaître le nom ou l’attribuer à une personne revient ainsi à donner pouvoir sur elle. En outre, le changement de nom indique une nouveauté, une nouvelle vocation de la personne. Abram, qui signifie « père très haut », c’est-à-dire de bonne race noble, devient Abraham, « le père d’une multitude de nations ». Ainsi en modifiant le nom de Simon en Pierre, Notre Seigneur Jésus-Christ s’en accapare et lui attribue une nouvelle vocation, une fonction, une mission. Il est le seul apôtre qui a eu ce privilège. Même Saint Jean, le bien-aimé, n’a pas eu cette faveur.

La confession de foi de Saint Pierre

Saint Matthieu nous explique en détail les raisons de ce changement et, par-là, nous fait comprendre son rôle, ce pour quoi il a été choisi.

De Bethsaïde, Notre Seigneur Jésus-Christ se dirige vers le nord, vers Césarée de Philippe, aujourd’hui une petite bourgade appelée Bânias, dans la partie la plus au sud de la Palestine, non loin des sources du Jourdain. Il est accompagné de ses disciples. Il les interroge : « quel est celui que les hommes disent être le Fils de l’homme ? » (Matth., XVI, 13). L’expression « Fils de l’homme » est chère au peuple juif qui attend la venue du Messie[3]. Il en est une des multiples désignations.

La question peut nous étonner. Seul Saint Jean nous a habitués à un langage si personnel. Les autres évangélistes s’intéressent en effet plutôt au Royaume de Dieu. Et que signifie-t-elle ? Est-ce par ignorance qu’Il leur pose cette question ou pour un quelconque intérêt sur les rumeurs qui circulent sur Lui ? Certainement pas. Elle annonce plutôt des paroles solennelles. Elle veut provoquer une réaction auprès de ses disciples. Il veut attendre de leur bouche ce qu’Il est après leur avoir enseigné par sa vie, ses paroles, ses miracles.

Les apôtres Lui donnent alors des réponses variées. La population ne sait pas trop ce qu’Il est : Saint Jean-Baptiste, Elie, Jérémie…  Ils ne font ainsi que reprendre ce qu’ils ont attendu.



Puis Notre Seigneur Jésus-Christ les interroge de nouveau : « Et vous, qui dites-vous que je suis ? » (Matth., XVI, 15) La question est de nouveau posée à tous les apôtres réunis. Pourtant, un seul répond : Simon. « Prenant la parole, Simon-Pierre dit : vous êtes le Christ, le fils du Dieu vivant. » La réponse est affirmative, claire, unique. Elle n’amène aucune contradiction. La formule est aussi complète. Il est le Christ, c’est-à-dire l’oint de Dieu, le Messie attendu, et aussi le Fils du Dieu vivant, du Dieu véritable. Il n’est pas uniquement un Fils mais le Fils. Alors que la population hésite sur l’identité du « Fils de l’homme », Saint Pierre n’a donc aucun doute sur ce qu’Il est. D’une voix inébranlable, même magistrale, il professe sa foi en Notre Seigneur Jésus-Christ.

Saint Pierre, le roc sur lequel est établie l’Église de Notre Seigneur Jésus-Christ

La réponse de Saint Pierre est si belle et si pleine que Notre Seigneur Jésus-Christ le félicite aussitôt. « Tu es heureux, Sion, fils de Jean, car ni la chair ni le sang ne t’ont révélé ceci, mais mon Père qui est dans les cieux. » (Matth., XVI, 17) La réponse nous renvoie aux Béatitudes. « Heureux êtes-vous… » Est-Il dans l’admiration et dans la joie d’entendre une telle réponse ? Nous songeons aux paroles sublimes de Saint Jean, à « ceux qui ne sont point nés du sang ni de la volonté de la chair, ni de la volonté de l’homme, mais de Dieu. » (Jean, I, 13)

Saint Pierre n’a pas trouvé sa réponse dans la raison ou auprès des autres disciples ou du peuple juif, lui qui ne sait pas reconnaître les signes que Dieu lui a pourtant donnés pour identifier le Messie. Sa connaissance est plus profonde. Elle est une révélation divine tout en étant un acte de foi. Comment un être de chair et de sang, un fils d’homme, limité aux lumières naturelles, peut-il en effet faire une telle profession de foi s’il n’était pas inspiré ? Une fois encore, Notre Seigneur Jésus-Christ l’appelle de son nom, insistant davantage sur sa nature de créature. Il lui rappelle ce qu’il est par nature, « fils de Jean » avant de lui donner un nouveau nom qui lui révèle ce qu’il va devenir. Le contraste est saisissant.

Saint Pierre a dit ce qui est Jésus, désormais, c’est à son tour de lui dire ce qu’il est. « Aussi moi je te dis que tu es Pierre, et sur cette pierre je bâtirai mon Église, et les portes de l’enfer ne prévaudront point contre elle. » (Matth., XVI, 18) Si les paroles araméennes perdent de leur force en les traduisant, nous percevons encore un magnifique jeu de mots[4]. Néanmoins, nous devrions dire « sur Pierre » au lieu de « sur cette pierre ». C’est donc sur sa personne que l’Église est bâtie. Le changement de nom annonce la place privilégiée qu’il va occuper dans l’édifice divin. L’Église, dont le fondateur est Notre Seigneur Jésus-Christ – c’est son Église, soulignons-le – est bâtie sur Saint Pierre, la pierre de fondement, la pierre fondamentale.

De nombreux commentaires voient dans le terme « pierre » d’autres significations. On en a recensé au moins dix. Certains considèrent par exemple qu’il s’agit de Notre Seigneur Jésus-Christ Lui-même. Ces interprétations ne peuvent pas cependant résister longtemps à une lecture sérieuse des paroles.

Un fondement inébranlable

L’image du rocher est lumineuse. Elle est associée aux idées de fondement et de stabilité. « Le rocher porte vraiment l’édifice et lui prête sa forme ; ainsi Pierre soutiendra l’Église par son autorité. Il ne s’agit pas non plus d’un rôle passage… Déjà l’image du fondement annonce par elle-même un rôle stable, une action durable et permanente. »[5] L’image nous renvoie à d’autres paroles de Notre Seigneur Jésus-Christ. « Quiconque donc entend ces paroles que je dis et les accomplit, sera comparé à un homme sage qui a bâti sa maison sur un roc. »(Matth., VII, 24)

Le roc ne désigne pas Notre Seigneur Jésus-Christ comme certains commentateurs l’ont pensé sinon la tournure de phrase n’aurait plus de sens. En outre, Il s’adresse bien à Saint Pierre et à lui-seul, et non aux apôtres. Enfin, ce n’est point une promesse mais une prophétie, une réalité qui doit se réaliser dans l’avenir.

Une Église infaillible

Notre Seigneur Jésus-Christ nous révèle aussi, en même temps, que « les portes de l’enfer de prévaudront point contre elle » (Matth., XVI, 17). Le terme de « porte » signifie puissance. Le terme d’« enfer » peut signifier deux choses selon les exégètes, soit le séjour des morts, et donc la mort elle-même, soit le séjour des damnés et des démons, par conséquent l’empire de Satan. L’Église sera donc invulnérable aux puissances de la mort ou du mal. Dans le premier cas, elle sera immortelle, dans le second, indéfectible. La dernière interprétation est la plus vraisemblable en raison du contexte. Le terme de « prévaloir » est proche de « triompher » ou de l’expression « être fort contre quelqu’un ». Dans ce cas, Notre Seigneur Jésus-Christ annonce une Église indéfectible, et par conséquent infaillible. Comme cette annonce suit immédiatement celle qui assure à Saint Pierre son rôle de socle, nous pouvons en déduire que l’infaillibilité est garantie à l’Église à cause de Saint Pierre. Elle défit à tous les assauts du mal parce qu’elle a Saint Pierre pour fondement. L’Église et Saint Pierre sont indissociablement liés.

Saint Pierre, maître des clefs

Saint Matthieu nous révèle ensuite en quoi consiste la place particulière de Saint Pierre dans l’Église. « Et je te donnerai les clefs du royaume de Dieu […]»(Matth., XVI, 19). Si l’Église est du temps, le Royaume de Dieu est éternel. C’est néanmoins le même édifice qui se construit ici-bas et s’achève dans les cieux. Saint Pierre est donc le gardien des clefs de l’Église, celui qui détient les clefs de l’entrée du Royaume de Dieu. C’est lui qui ouvre et ferme, accueille et écarte, accorde ou refuse l’accès à la demeure céleste. Ainsi, Saint Pierre reçoit le pouvoir de recevoir dans l’Église ceux qui veulent y entrer, et d’en exclure certains. Le terme de « clefs » signifie aussi d’une manière générale tout l’exercice de l’autorité. Saint Pierre a ainsi les pleins pouvoirs du maître de maison, c’est-à-dire de l’Église.

Saint Pierre, gardien de la foi et de la morale

« […] tout ce que tu lieras sur la terre sera lié aussi dans les cieux ; et tout ce que tu délieras sur la terre, sera aussi délié dans les cieux. » (Matth., XVI, 19) Notre Seigneur Jésus-Christ atteste le pouvoir suprême de remettre les péchés. Néanmoins, plus tard, les apôtres recevront aussi ce pouvoir comme l’atteste Saint Jean. « Ceux à qui vous remettrez les péchés, ils leur seront remis ; et ceux à qui vous retiendrez, ils leur seront retenus. » (Jean, XX, 23) Quel est alors le privilège de Saint Pierre ?

Notons d’abord que Saint Pierre l’a reçu en premier. Ce n’est pas un hasard. Laissons Bossuet nous donner quelques éclaircissements. « C'était manifestement l'intention de Jésus-Christ de mettre premièrement dans un seul ce que, dans la suite, il voulait mettre dans plusieurs ; mais la suite ne renverse pas le commencement, et le premier ne perd pas sa place... Les promesses de Jésus-Christ aussi bien que ses dons sont sans repentance, et ce qui est donné une fois indéfiniment et universellement est irrévocable ; d'ailleurs la puissance donnée à plusieurs porte sa restriction dans son partage, au lieu que la puissance donnée à un seul, et sur tous, et sans exception, emporte la plénitude. »[6] Saint Pierre reçoit cette puissance de manière personnelle alors que les apôtres l’exercent de manière collective. Telle est aussi l’interprétation du pape Innocent III. « Ce qui est dit à Pierre lui est adressé personnellement, à l'exclusion des autres ; ce qui est dit aux autres s’adresse à eux dans leur union avec Pierre. En conséquence, le pouvoir lui est donné de telle sorte qu'il ne puisse être l'apanage des autres sans lui, mais que lui-même puisse le revendiquer à part des autres, en raison d'un privilège qui lui est conféré et de la plénitude de puissance qui lui est accordée. »[7] Par ailleurs, Saint Pierre a un pouvoir sans lien avec d’autres, les apôtres ont un pouvoir qui ne peut subsister sans unité. Enfin, étant premier, le pouvoir de Saint Pierre s’exerce aussi sur les autres apôtres. En effet, avant qu’Il souffre la Passion, Notre Seigneur Jésus-Christ lui demande : « quand tu seras converti, affermis tes frères » (Luc, XXII, 32). Il est bien érigé comme le gardien des autres apôtres, veillant sur eux comme des frères. C’est à Lui que Notre Seigneur Jésus-Christ s’adresse.

Les termes de « lier » et « délier » nous renvoient probablement aux pouvoirs des docteurs de la Loi. Ils étaient dits lier ou délier quand ils prononçaient : « ceci est défendu, ceci est permis ; telle chose est inexacte, telle autre ne l’est pas. » Finalement, « le pouvoir de Saint Pierre est tel que ce qu’il fit ici-bas à son retentissement au ciel. »[8] Ainsi nous pouvons entendre dans la parole de Notre Seigneur Jésus-Christ la constitution du plein pouvoir doctrinal dans l’ordre spéculatif et pratique. Saint Pierre est donc aussi le gardien de la foi et de la morale.

Le passage de la Sainte Écriture est ainsi riche en enseignement, suffisamment clair et complet pour démontrer le rôle fondamental de Saint Pierre dans l’Église dont il est institué chef par son fondateur Notre Seigneur Jésus-Christ. Un autre passage de l’Évangile doit également être évoqué.

La confession de charité de Saint Pierre

La scène se déroule en Galilée, au lac de Tibériade. Saint Pierre pêche avec six autres apôtres. Toute la nuit, ils ont travaillé sans rien prendre. Leur filet est vide, la barque légère. Les malheureux pécheurs reviennent vers le rivage. Au loin, sur la berge, Notre Seigneur Jésus-Christ ressuscité les regarde. Ils ne L’ont pas encore reconnu. À sa demande, ils jettent de nouveau un filet à droite de la barque, et tout-à-coup, il se remplit d’une multitude de poissons. Par ce miracle, Saint Jean Le reconnaît. Il dit à Saint Pierre : « C’est le Seigneur. »(Jean, XXI, 7) Alors le reconnaissant à son tour, « il se ceignit de sa tunique, et se jeta dans la mer. »(Jean, XXI, 8) Les autres disciples viennent au rivage par la barque. Un repas les attend, du pain, du feu, des poissons sur la braise. « Venez, mangez. » (Jean, XXI, 12) Ils se retrouvent comme avant, dans l’intimité. Notre Seigneur Jésus-Christ distribue à chacun du poisson et du pain. Les apôtres sont assis, certainement émus de cette nouvelle manifestation.




Remarquons que Saint Pierre est celui qui invite les apôtres à pêcher, celui à qui Saint Jean confie son secret, celui qui tire le filet rempli de poissons et le premier qui va à Notre Seigneur Jésus-Christ. Il est le personnage central de la scène, agissant comme un chef.

Après ce repas, Notre Seigneur Jésus-Christ dit à Saint Pierre : « Simon, fils de Jean, m’aimes-tu plus que ceux-ci ? Il lui répondit : Oui, Seigneur, vous savez que je vous aime. Jésus lui dit : Pais mes agneaux. » (Jean, XXI, 15) À trois reprises, Il lui pose cette question et à chaque fois, Saint Pierre confirme son amour pour lui. À chaque attestation de charité qu’Il provoque, Il lui confirme sa charge de pasteur. « Pais mes agneaux », « pais mes brebis ».

Pourtant, il n’y a qu'un seul pasteur, un seul troupeau, Notre Seigneur Jésus-Christ. Que signifient donc ses paroles si claires et si insistantes ? Et c’est Lui qui institue Saint Pierre comme pasteur de ce troupeau ! Qui ne voit pas dans ces paroles une sorte de relais ? Osons le dire. Saint Pierre doit prendre sa place, Lui succéder.

Saint Pierre, le pasteur de l’Église

Lors de la dernière Cène, Notre Seigneur Jésus-Christ annonce aux apôtres qu’Il doit partir, là où ils ne peuvent suivre. Et sûr de lui, Saint Pierre intervient : « pourquoi ne puis-je vous suivre à présent ? Je donnerai mon âme pour vous. » (Jean, XIII, 37) En guise de réponse, Notre Seigneur Jésus-Christ lui prophétise son triple reniement. Lors de sa passion, Saint Pierre L’a en effet renié trois fois.

Avant de les quitter pour se rendre à la montagne des Oliviers, Notre Seigneur Jésus-Christ annonce aux apôtres sa Passion et leur révèle qu’ils prendront du scandale à son sujet pendant la nuit comme l’avait prédit le prophète Zacharie. De nouveau, Saint Pierre lui répond : « quand tous se scandaliseront de vous, pour moi jamais je en me scandaliserai. » (Matth., XXVI, 33) La réponse de Saint Pierre n’est plus seulement pleine de témérité ; il se compare désormais aux autres disciples et s’élève au-dessus d’eux. Et Notre Seigneur Jésus-Christ lui annonce son triple reniement. Il sera le seul, tombant ainsi au-dessous d’eux. Celui qui sera exalté sera humilié. Mais Saint Pierre persiste. « Quand il me faudrait mourir avec vous, je ne vous renierai point. » »(Matth., XXVI, 35) Notre Seigneur Jésus-Christ ne lui répond plus.

Les larmes de saint Pierre

Le Greco
Quel chemin parcouru par Saint Pierre depuis la dernière Cène ! Sur les rives du lac de Tibériade, la question de Notre Seigneur Jésus-Christ n’est pas anodine. L’aime-t-il plus que les autres, lui demande-t-Il ? La réponse de Saint Pierre est plus prudente, plus humble. Il ne tombe pas dans le piège. Il ne se compare plus aux autres, ne faisant que protester son amour. Mieux encore. Il laisse au Seigneur le soin de répondre. « Oui, Seigneur, vous savez que je vous aime. » (Jean, XXI, 16) Sa réponse ne s’appuie plus sur lui-même. « Seigneur, vous connaissez toutes choses, vous savez que je vous aime. » (Jean, XXI, 17) Il n’affirme rien de lui-même contrairement à ses réponses précédentes si téméraires. Il en appelle désormais au témoignage et à la science infinie de Notre Sauveur. Certes, à la troisième fois, Saint Pierre est attristé. Comment peut-Il encore poser une telle question, Lui qui sait tout et qui sonde les cœurs ? Mais son triple reniement ne nécessite-t-il pas une triple protestation d’amour afin que tout s’efface ? Puis, Notre Seigneur Jésus-Christ lui annonce sa mort, son martyre, tout imprégnée d’humilité. Il mourra pour Lui, glorifiant ainsi Dieu.

À ses trois protestations d’amour, Notre Seigneur Jésus-Christ lui confirme sa charge de pasteur auprès des agneaux et des brebis. Lors de la scène où Il annonce qu’il sera la pierre de fondement de l’Église, Saint Pierre a professé sa foi. Cette fois-ci, Il provoque une attestation de charité. Le terme même de « paître » est important. Il est plus qu’un chef, plus qu’un docteur. Il est un véritable pasteur qui doit prendre soin de ses agneaux et de ses brebis, les nourrir, les conduire, les ramener dans le seul troupeau. Or qui est le Pasteur si ce n’est Notre Seigneur Jésus-Christ ? Ainsi Il le confirme dans la perpétuation de son œuvre. Il lui remet le troupeau tout entier, ainsi que les apôtres …

Conclusions

La Sainte Écriture est d’une très grande clarté. Trois images nous décrivent nettement la primauté de Saint Pierre. Il est le roc sur lequel s’élève l’Église qui doit traverser les siècles. Il est aussi le détenteur des clefs, le maître dans toute la maison de Dieu. Il est enfin celui qui lie et délie, sur terre comme au ciel, manifestant ainsi un pouvoir et une responsabilité suprême. Notre Seigneur Jésus-Christ remet personnellement et directement à Saint Pierre la charge de diriger l’Église en son nom. Il en est le fondement à cause de sa foi et de sa charité. Ainsi, si les apôtres ont reçu pour mission de perpétuer l’œuvre de la Rédemption, poursuivant ainsi son œuvre, Saint Pierre en assure la primauté. Il est leur chef. Et soulignons : saint Pierre est le chef de toute l’Église, et non celle réunie à Rome ou à Antioche. Saint Ambroise le dira : là où sera Pierre, là sera l’Église[9].

Notre Seigneur Jésus-Christ l’a désigné comme le pasteur de ses fidèles. Or ne s’est-Il pas lui-même désigné par ce titre ? Ainsi, Saint Pierre doit agir comme Il a agi envers ses brebis. Il lui remet certes son Église mais pour la servir. Attentif et vigilant, il doit donc assurer l’unité de son troupeau et le défendre contre tout ce qui peut le menacer avec les mêmes dispositions qu’Il nous a témoignées. Ainsi nul ne peut être uni à Notre Seigneur Jésus-Christ s’il n’est pas uni à Saint Pierre. Les apôtres doivent donc être unis à celui qui a été appelé Pierre. Il est le principe de leur unité.

Les passages témoignant la primauté de Saint Pierre, notamment celui de Saint Matthieu, ont souvent fait l’objet de critiques. Leur authenticité a été remise en cause. D’autres interprétations ont été données, relativisant le rôle de Saint Pierre. On n’a pas cessé ainsi d’attaquer ces passages pour remettre en cause la primauté du pape. Les princes, les conciliaristes, les protestants, les gallicans, les modernistes, etc. La liste est longue. Leurs attaques montrent l’importance ces paroles tout en les éclairant davantage. Elles nous montrent surtout le lien entre Saint Pierre et ses successeurs, les papes. Là demeure le point d’achoppement Si rares sont désormais ceux qui remettent en cause sérieusement la primauté de Saint Pierre, point dorénavant indiscutable et primordiale après d’âpres luttes, la véritable question qui soulève les passions et les interrogations, est celle de la primauté pontificale chez les successeurs de Saint Pierre.



Notes et références
[1] En grec, "képhas", en latin "petrus", c’est-à-dire pierre en français.
[2] André-Marie Gérard, Dictionnaire de la Bible, mot « Nom », Robert Laffont, 1989.
[3] Voir Émeraude, juin 2015, article "Le Messie, l'Oint de Dieu,: les titres messianiques".
[4] « Pierre »  et « pierre » désignent la même chose. « Si le français, comme le latin, passe du masculin au féminin, il n'en est pas de même du syro-chaldéen, langue dont se servait le Sauveur, ni de la plupart des versions orientales ; là c'est absolument le même mot qui est répété : Tu es rocher et sur ce rocher... »
[5] Lectoure, Supplément au Dictionnaire de la Bible, dans Manuel d’Écriture Sainte, R. P. J. Renié, S. M., Tome IV, Les Évangiles, n°376, Librairie Emmanuel Vitte, 1943.
[6] Bossuet, Sermon de l’unité de l’Église.
[7] Innocent III, lettre Apostolicae Sedis au patriarche de Constantinople.
[8] R. P. J. Renié, S. M., Manuel d’Écriture Sainte, Tome IV, Les Évangiles, n°377.
[9] Sant Ambroise, Enn. in Ps. 40, 30: PL 14,1134.

samedi 15 décembre 2018

L'Église apostolique

Chaque dimanche, le fidèle récite le Credo et affirme solennellement les vérités auxquelles il adhère fermement. Parmi les articles de foi, qu’il énonce debout, se trouve l’affirmation de l’Église une, sainte, catholique et apostolique. Ce sont quatre notes qui la distinguent de toute autre communauté qui se réclame à tort de l’Église de Dieu. 

Le terme d'« apostolique » signifie que les éléments essentiels de l’Église, c’est-à-dire la doctrine, le culte, les moyens du salut, les pouvoirs, proviennent des apôtres et sont transmis et garantis par la succession apostolique ininterrompue, gardant ainsi son unité. Ainsi fondée par Notre Seigneur Jésus-Christ, l’Église provient de douze hommes qu’Il a Lui-même choisis pour perpétuer son œuvre selon ses ordres et sous sa protection. Voilà le fait historique, le commencement de l’Église. C’est par là également que nous pouvons la reconnaître véritablement. Toute Église qui ne proviendrait pas des apôtres ne serait qu’une imposture. Cette marque indélébile ne doit pas être oubliée dans toutes les questions qui traitent de l’œcuménisme.

Le rôle des apôtres montre également que l’Église n’a pas été instituée sans qu’elle ne soit gouvernée par des hommes bien identifiés. Or la nature de ce gouvernement a souvent été remise en cause. Nous l’avons longuement évoqué dans nos articles sur le conciliarisme. Le fait qu’Elle soit même gouvernée est remis en question, notamment par Luther et le protestantisme en général. C’est certainement un point d’achoppement pour toute union véritable entre les chrétiens.

Enfin, dans un monde où tout est remis en cause, y compris parmi les catholiques, il est nécessaire de rappeler des fondamentaux et donc de retrouver la Sainte Écriture pour nous rappeler le rôle des apôtres…

Un choix libre de Notre Seigneur Jésus-Christ

Les apôtres sont au nombre de douze comme les douze tribus du peuple élu : Simon, renommé Pierre, André, Jean et Jacques, Philippe, Barthélémy, Matthieu, Thomas, Jacques, fils d’Alphée, Jude, Simon le Zélateur et Judas l’Iscariote.

Notre Seigneur Jésus-Christ les a librement choisis. « Étant monté sur la montagne, il appela à lui ceux que lui-même voulut ; et ils vinrent à lui. Il en établit douze » (Marc, III, 13-14) Dans une des instructions qu’Il leur livre, Il insiste particulièrement sur sa liberté de choix. « Ce n’est pas vous qui m’avez choisi mais c’est moi qui vous ai choisis et vous ai établis » (Jean, XV, 16). Il faut insister sur cette initiative totalement, parfaitement libre. Elle montre en effet que l’Église ne s’est pas faite au hasard ou par opportunisme. Ce ne sont ni les apôtres qui se seraient donnés un rôle, par exemple pour faire face au succès de leur prédication, ni les fidèles qui leur auraient demandé d’exercer une autorité comme une troupe à la recherche d’un chef. Ils sont apôtres par volonté de Notre Seigneur Jésus-Christ. Cette liberté de choix implique par conséquent une intention. Soulignons aussi que s’ils sont choisis par le Verbe fait chair, cela signifie incontestablement que leur vocation est d’origine divine.

De même, les apôtres ne choisissent pas celui qui doit remplacer Judas. C’est par le sort qu’est choisi Saint Matthias « afin de prendre place dans ce ministère et dans cet apostolat » (Actes des Apôtres, I, 25). Les apôtres sont enfin rejoints par un treizième homme, Saint Paul, l’« apôtre des Gentils ». Lui-aussi est choisi par Notre Seigneur Jésus-Christ sur le chemin de Damas et a reçu directement des révélations.

La mission des apôtres

Notre Seigneur Jésus-Christ explique aux apôtres la nature de leurs missions. Il y revient souvent. Saint Marc est plutôt bref tout en étant suffisamment clair. Notre Seigneur Jésus-Christ « en établit douze pour être avec lui et pour les envoyer prêcher, et il leur donna le pouvoir de guérir les maladies et de chasser les démons. » (Marc, III, 14-15) Leur mission est donc triple : enseigner, guérir et exorciser. Saint Luc définit aussi leurs pouvoirs miraculeux. « Jésus, ayant appelé les douze apôtres, leur donna vertu et puissance sur tous les démons, et le pouvoir de guérir les maladies. C’est ainsi qu’il les envoya prêcher le royaume de Dieu, et rendre santé aux malades. » (Luc, IX, 1-2) Les douze apôtres sont donc nettement au-dessus des disciples de Notre Seigneur Jésus-Christ.

Le terme même d’apôtres, que Notre Seigneur Jésus-Christ emploie pour les désigner, est encore plus instructif. Ce sont des envoyés, des représentants, des témoins ou mieux encore des ambassadeurs. Comme Dieu le Père L’a envoyé, de même, Notre Seigneur Jésus-Christ les envoie dans le monde. « Comme mon Père m’a envoyé, ainsi moi je vous envoie. » (Jean, XX, 21) Ainsi qui les écoute L’écoute et donc écoute Celui qui L’a envoyé. 

Il ne s’agit pas seulement de porter la parole de leur maître mais aussi d’agir en son nom. « En vérité, en vérité, je vous le dis, tout ce que vous lierez sur la terre, sera lié aussi dans le ciel ; et tout ce que vous délierez sur la terre, sera délié dans le ciel. » (Matth., XVIII, 18) Le terme de « lier » et de « délier » renvoie à la justice. Ce n’est pas seulement remettre les péchés. Plus tard, Il en parlera explicitement. Il s’agit même d’un pouvoir législatif. Tous leurs actes seront ratifiés dans le ciel. C’est un pouvoir considérable, mieux que cela encore, c’est le plus grand des pouvoirs. Ainsi les apôtres entrent dans l’œuvre de la Rédemption.

La première mission des apôtres

Au cours de sa vie publique, Notre Seigneur Jésus-Christ envoie pour la première fois ses douze apôtres en mission : « Allez et prêchez que le royaume des cieux est proche. » (Matth., X, 7) Ils sont ainsi envoyés pour annoncer la bonne nouvelle. Mais que diront-ils ? Quel sera le témoignage à apporter ? « Il n’y a rien de caché qui ne doive se révéler un jour, rien de secret qui ne doive se connaître. Ce que je vous dis dans les ténèbres, dites-le en plein jour. Ce que vous entendez à l’oreille, prêchez-le au haut des terrasses » (Matth., X, 16) Ils doivent donc prêcher son enseignement de manière ouverte dans le monde entier afin que tous l'entendent. Certes, dans leur première mission, ils doivent s’adresser d’abord aux Juifs. C’est bien plus tard que leurs paroles devront toucher tous les hommes.

Les inquiétudes des apôtres

Mais les apôtres sont inquiets. Leur crainte ne peut guère nous étonner. Qui sont-ils en effet ? Ce ne sont point des savants ni des hommes illustres. Ils n’ont ni culture ni éloquence. Au contraire, ce sont d’obscures personnages qui ne brillent guère par leur connaissance, leur intelligence ou par leur éloquence. Nous pouvons même étonner qu’ils aient été choisis. La plupart sont des pécheurs, souvent incrédules. L’un d’eux trahira même le maître, un autre, et pas n’importe lequel, le reniera. Pourtant, ce sont eux les apôtres qui devront témoigner et annoncer la parole de Dieu. Ce sont eux les envoyés de Notre Seigneur Jésus-Christ ! Le choix ne réside pas dans la personne, dans leurs qualités ou encore dans leur position sociale.

Leur mission d’apostolat peut aussi surprendre ces pauvres gens. A-t-on déjà entendu et vu de telles choses ? C’est bien une nouveauté. Mais quel est le but de tout cela ? Que doivent-ils être ? Si ce n’est d’être pécheurs d’hommes. Ce sont des semeurs de la Parole de Dieu. Ils doivent semer la bonne semence partout quelles que soient les dispositions morales de leur auditeur. Et par la grâce divine, la graine enfouie dans le sol germera et se développera, et selon la volonté de Dieu, elle donnera naissance à de bons fruits, à des arbustes immenses. Comme la graine de sénevé, ou encore le levain dans la pâte, leur parole transformera le monde. Cela demandera du temps et donc de la patience, mais Dieu est aux commandes, et nul ne pourra y faire obstacle.

Une mission périlleuse

La mission des apôtres n’est pas sans danger ni douleur. Ils sont envoyés « comme des brebis au milieu des loups » (Matth., X, 16) De nombreuses difficultés les attendent. Leur maître ne leur cache pas les souffrances qu’ils devront endurer « pour rendre témoignage » (Matth., X, 16). Ils seront jugés et condamnés par le monde. Haïs, ils feront l’objet d’une terrible persécution à cause de son nom. Ils devront donc être prudents et vigilants. Ils seront aussi peu écoutés, peu entendus, et surtout incompris.

Tout cela n’est guère étonnant. Les épreuves qu’ils devront endurer, les peines et les souffrances qu’ils devront porter, tout cela ne peut guère les surprendre et donc les inquiéter. Notre Seigneur Jésus-Christ leur rappelle à plusieurs reprises. Lui-même a été mis à mort sur la Croix ignominieuse, alors comment ses serviteurs pourront-ils échapper au même sort ? « Le disciple n’est pas au-dessus du docteur, ni le serviteur au-dessus de son maître. » (Matth., X, 24) La haine qui s’est abattue sur Notre Seigneur Jésus-Christ s’abattra aussi sur eux. Les mêmes causes produisent les mêmes effets. Entre Lui et le monde, point de réconciliation, point d’entente, le désaccord est complet, abyssal. Ce sera même un signe de leur attachement à leur maître. Ce sera aussi un honneur.

Le monde les haïra donc comme il a haï leur maître. Il sera secoué par leur témoignage au point que l’impensable se déroulera devant eux. « Le frère livrera à la mort son frère, et le père son enfant ; les enfants se lèveront contre leurs parents, et les feront mettre à mort. » (Matth., X, 21)

Des apôtres sous l’assistance et la protection divine

Qu’ils ne s’inquiètent pas, leur dit et répète Notre Seigneur Jésus-Christ. Devant les tribunaux, ils ne devront point craindre. Aux juges, ils sauront leur parler, leur répondre, eux qui n’ont aucune culture, aucun diplôme, aucun soutien. « Ne vous mettez pas en peine de ce que vous aurez à dire ; ce que vous aurez à dire vous sera suggéré à l’heure même. » Car « ce n’est pas vous qui parlerez, c’est l’esprit de votre Père qui parlera en vous. » (Matth., X, 20) Dieu les assistera dans leur mission. Et pour vaincre encore leur timidité ou leur crainte, Il leur promet aussi d’être avec eux tous les jours jusqu’à la fin du monde.

Dieu veille en effet sur son œuvre, sur ses envoyés. Une scène de l’histoire de Notre Seigneur Jésus-Christ montre tout son pouvoir et par conséquent éveille ou affermi la confiance de ses apôtres en Lui. En pleine tempête, la barque dans laquelle ils sont est vivement secouée. Les apôtres ont peur, très peur. Ils réveillent leur maître qui dormait tranquillement. En un mot, Notre Seigneur Jésus-Christ apaise alors la tempête. Le vent cesse, la mer devient calme. Que les apôtres ne craignent pas ! La barque dans laquelle ils sont ne peut sombrer. Cette barque figure l’Église[1], la tempête, toutes les épreuves qu’elle devra affronter. Notre Seigneur Jésus-Christ veille sur son œuvre. Souvent, Il paraît dormir alors que ses disciples sont en plein danger, craignant succomber aux éléments du monde. Mais Il saura intervenir à l’heure qu’Il aura lui-même fixée. Il est le maître des éléments de ce monde. Ainsi les Apôtres ne doivent pas être troublés. Ils doivent avoir confiance en Lui. À plusieurs reprises, Notre Seigneur Jésus-Christ apaise leur trouble et insiste sur la confiance, affermissant leur sérénité. Ils ne sont pas seuls et ne le seront jamais. Telle est sa promesse.

La perpétuation de l’œuvre divine

Les dernières paroles d’un maître qui s’adresse à ses disciples pour une dernière fois sont souvent les plus importantes. Elles sont considérées à juste titre comme une synthèse de tout son enseignement, une sorte de testament. Rendons-nous alors en ce jour où Notre Seigneur Jésus-Christ est avec ses apôtres avant de partir sur le chemin du Calvaire. 

Imaginons en effet ces apôtres lors de cette journée à jamais mémorable, lors de la dernière Cène. Songeons à Notre Seigneur Jésus-Christ, la veille de sa Passion, connaissant tout ce qu’Il va endurer. Songeons à Notre Maître voyant une dernière fois réunis ses apôtres avant de subir l’ignominie de la Croix. Il sait que leur trouble va être extrême, que le doute les écrasera. De nouveau, Il les réconforte, les exhorte, leur révèle les derniers secrets, leur livre les dernières recommandations. Il ne les dupe pas. De nouveau, ils leur annoncent qu’ils seront haïs par le monde. Comme le maître, ils seront persécutés. Et ils gémiront, ils pleureront. Mais leurs pleurs ne doivent pas les aveugler. Une « femme, lorsqu’elle enfante, a de la tristesse, parce qu’est venue son heure ; mais lorsqu’elle a mis l’enfant au jour, elle ne se souvient plus de sa souffrance, à cause de sa joie, de ce qu’un homme est né au monde. » (Jean, XVI, 21) Notre Seigneur Jésus-Christ leur promet que leurs efforts ne seront pas vains, que leur apostolat sera fécond. Car ils seront unis à Lui. Leur tristesse se transformera en joie, leur cœur se réjouira. Tout ce qu’ils demanderont en son nom sera exaucé.

Les apôtres sont probablement surpris de son discours. Au cours des trois années passées, ils ont souvent manifesté de la faiblesse, de la lenteur à croire et à comprendre, d’un manque de confiance à l’égard de Notre Seigneur Jésus-Christ. Il prie pour eux. Sa prière est ardente, émouvante. « Je prie pour eux […] Je vous demande […] que vous les gardiez du mal. […] Sanctifiez-les dans la vérité. […] » (Jean, XVII, 17).

Dans sa prière sublime, levant les yeux au ciel, Il rappelle ce que les apôtres ont reçu. Dieu leur a donné puissance sur toute chair. Ils ont connu leur maître et savent désormais d’où Il vient. Ils ont reçu les paroles que Dieu le Père Lui a données. Certes, ils sont encore dans le monde mais ils ne soient point du monde comme Lui-même n’est pas du monde. Comme Dieu le Père a envoyé son Fils dans le monde, le Fils a envoyé ses apôtres dans le monde. Et pourquoi ont-ils reçu tant de faveurs ? Pour poursuivre et perpétuer l’œuvre de Notre Seigneur Jésus-Christ. « Je leur ai fait connaître votre nom, afin que l’amour dont vous m’avez aimé soit en eux, et moi en eux. » (Jean, XVII, 26)

La manière d’être apôtre

Pour mener à bien leurs missions, Notre Seigneur Jésus-Christ leur définit longuement les dispositions qu’ils devront avoir, c’est-à-dire le désintéressement, la pauvreté, la confiance, ou encore des règles de conduite. Il insiste sur les exigences chrétiennes et sur les précautions à suivre. Certaines d’entre elles peuvent surprendre, voire remettre en cause leurs pouvoirs.

« Vous savez que les princes des nations les dominent, et que les grands exercent la puissance sur elles. Il n’en sera pas ainsi parmi vous ; mais que celui qui voudra être le plus grand parmi vous, soit votre serviteur ; et celui qui voudra être le premier parmi vous sera votre esclave. » (Matth. XX, 24-27) Dans ces paroles, il n’y a pas un refus de tout pouvoir de gouvernement. Notre Seigneur Jésus-Christ oppose en effet deux conceptions du pouvoir, celui du monde et celui de son royaume. Lui-même l’exerce en donnant ce commandement. Il ne s’oppose pas au pouvoir de gouvernement mais à ses abus qu’Il proscrit. Il ne s’agit pas de dominer, d’écraser, d’asservir comme le font les puissances de ce monde. Il demande au contraire de l’humilité, de la douceur, de la modestie, de l’exemplarité. Il ne faut pas en effet oublier ce pour quoi ils ont été choisis. « Comme le Fils de l’homme n’est point venu pour être servi, mais pour servir et donner sa vie pour la rédemption d’un grand nombre. » (Matth., XX, 28) Les apôtres doivent donc imiter Notre Seigneur Jésus-Christ dans l’exercice de leurs pouvoirs.

L’unité des apôtres en Notre Seigneur Jésus-Christ

Notre Seigneur Jésus-Christ est encore plus étonnant dans ses commandements. Ses paroles sont extraordinairement déroutantes tout en étant sublimes. Quelques mots suffisent. « Vous êtes mes amis », leur dit-Il. « Je ne vous appellerai plus mes serviteurs, parce que le serviteur ne sait pas ce que fait son maître. Mais je vous ai appelé mes amis, parce que tout ce que j’ai entendu de mon Père, je vous l’ai fait connaître. » (Jean, XV, 15) Les apôtres sont intimement unis à Notre Seigneur Jésus-Christ comme des amis sincères le sont. Ils ont partagé sa vie, partagé ses repas. Ils n’ont pas cessé de L’entendre, de Le suivre. Il leur parle ouvertement. Il n’y a plus de secrets entre eux. Or n’est-Il pas uni à Dieu le Père ? Nous arrivons ainsi à une unité extraordinaire. Nous pouvons alors affirmer que celui qui entend les apôtres entendent Notre Seigneur Jésus-Christ et finalement Dieu lui-même ! Ce qu’ils ont en effet entendus n’est pas de Lui mais de Celui qu’Il L’a envoyé. De même, ils devront dire ce qu’ils ont entendus afin que la Parole divine se répande. Comme nous l’avons déjà dit, les apôtres ont des pouvoirs extraordinaires, ceux de guérir et mieux encore de remettre les péchés. Or un homme peut-il faire cela par lui-même ?

Que les apôtres ne s’enorgueillissent pas de tant de faveurs ! Ils n’en ont aucun mérite. C’est bien Notre Seigneur qui les a choisis et établis comme Il leur rappelle. Pourquoi encore tout cela ? Pour qu’ils soient les sarments de sa vigne, pour qu’ils rapportent des fruits, pour donner la vie éternelle. Il les a choisis « afin que vous alliez, et rapportiez du fruit, et que votre fruit demeure, afin que tout ce que vous demanderez à mon Père à mon nom, il vous le donne. » (Jean, XV, 16)

Mais « comme tous les sarments qui ne portent pas de fruits en moi », Dieu le Père « les retranchera ; et tous ceux qui portent du fruit, il les émondera, pour qu’ils portent plus de fruits encore. […] Comme le sarment ne peut porter du fruit par lui-même, s’ils ne demeurent unis à la vigne ; ainsi vous non plus, si vous ne demeurez en moi. Moi, je suis la vigne, et vous les sarments Celui qui demeure en moi en lui portera beaucoup de fruit ; parce que sans moi, vous ne pouvez rien faire. » (Jean, XV, 2-5) C’est en étant unis à Notre Seigneur Jésus-Christ que les apôtres pourront œuvrer efficacement, prier et être exaucés.

À plusieurs reprises dans son discours de la dernière Cène, Notre Seigneur Jésus-Christ demande à ses apôtres de s’aimer les uns les autres selon sa propre mesure. Quel doux commandement ! « Voici mon commandement c’est que vous vous aimiez les uns les autres comme je vous ai aimés. […} Vous êtes mes amis, si vous faites ce que je vous commande. » (Jean, XV, 12-14) C’est par cet amour qu’ils resteront unis à la vigne. « Ce que je vous commande, dit-Il encore, c’est que vous vous aimiez les uns les autres » (Jean, XV, 17), contrairement au monde qui n’auront que haine et mépris à leur égard. « Si quelqu’un m’aime, il gardera ma parole, et mon Père l’aimera, et nous viendrons à lui, et nous ferons notre demeure en lui » (Jean, XIV, 23). Ils doivent donc œuvrer pour répandre cet amour et ainsi fait grandir l’œuvre de Dieu. Notre Seigneur Jésus-Christ explique ainsi les soins qu’Il leur a apportés : « Je leur ai fait connaître votre nom, et je le leur ferai connaître encore, afin que l’amour dont vous m’avez aimé soit en eux, et moi en eux. » (Jean, XVII, 26)

Toutes ces recommandations sont instructives. Cela signifie clairement que l’unité des apôtres en Notre Seigneur Jésus-Christ n’est pas donnée ni assurée. Le danger de séparation est réel. Ainsi, Seigneur Jésus-Christ prie pour qu’ils soient uns en Lui. Aujourd’hui, nous pouvons comprendre ces paroles. Elles ont pleinement du sens. Un apôtre qui n’est plus uni à Notre Seigneur Jésus-Unis et aux autres perd ce qu’il est. Judas en est un exemple.

L’assistance du Saint Esprit

Enfin, avant de les quitter, Notre Seigneur Jésus-Christ leur annonce qu’ils ne seront point seuls dans leurs missions. L’« Esprit de vérité », ou encore le « Paraclet », leur sera donné. Ils le connaîtront Celui que le monde ne peut connaître, ni voir ni entendre. Mais ils le connaîtront « parce qu’il demeurera au milieu de vous, et qu’il sera en vous. » (Jean, XIV, 17) Il leur annonce le jour de son envoi, le jour de la Pentecôte.

Et ce « Paraclet, l’Esprit Saint » leur enseignera toutes choses car d’autres vérités leur seront révélées, des vérités qu’ils ne peuvent encore entendre. « Il vous enseignera toute vérité. » (Jean, XVI, 13).  Il les illuminera leur intelligence. Il leur rappellera aussi tout ce qu’Il leur a dit. L’« Esprit de vérité » rendra témoignage de Lui. Il le glorifiera. Il est aussi celui qu’« Il convaincra le monde en ce qui touche le péché et la justice. » (Jean, XVI, 8). Il l’accusera et le condamnera. Le monde sera convaincu de son péché comme il sera convaincu de la justice de Notre Seigneur Jésus-Christ, condamné à tort. Enfin, Il vous annoncera aussi tout ce qui doit arriver.

Le jour de la Pentecôte, l’institution de l’Église

Pourtant, que les apôtres sont lents à croire ! Comme leur esprit est terriblement étroit. La Sainte Écriture ne cesse de nous le dire. Ils n’ont pas encore compris les paroles de Notre Seigneur Jésus-Christ. Le jour de sa résurrection, ils ont en effet bien du mal à y croire. Saint Thomas est sans-doute le plus incrédule. Il veut Le voir et Le toucher pour croire. Les paroles ne suffisent pas.

Et le jour où ils sont réunis, enfermés dans le Cénacle de peur d’être arrêtés par les Juifs, Notre Seigneur Jésus-Christ leur apparaît. Il leur rappelle leur mission. « Comme mon Père m’a envoyé, ainsi moi je vous envoie. » (Jean, XVI, 21) Ils doivent perpétuer son œuvre partout, dans le monde entier. « Allez dans tout l’univers, et prêchez l’Évangile à toute créature. » (Marc, XVI, 15) C’est tout le sens de leur vocation. Notre Seigneur Jésus-Christ leur prédit les miracles et les prodiges, qui confirmeront ainsi leur parole.

Puis plus tard, avant de les quitter, sur une montagne de Galilée, Il précise encore leur mission : « allez donc, enseignez toutes les nations, les baptisant au nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit. » (Matth., XXVII, 19) Contrairement à leur première mission, ils doivent faire des disciples, les baptiser et les instruire dans le monde entier, sans distinction. Il n’y a plus de limite à leur prédication. Il leur rappelle enfin que jusqu’au dernier jour, jusqu’à la consommation des siècles, Il sera avec eux. Il les assistera de manière perpétuelle.

Avant de s’élever dans les cieux, Notre Seigneur Jésus-Christ rappelle une dernière fois la promesse. « Vous recevrez la vertu du Saint-Esprit qui viendra sur vous, et vous serez témoins pour moi, à Jérusalem, dans toute la Judée et la Samarie, et jusqu’aux extrémités de la terre. » (Acte des Apôtres, I, 8) Et comme Il leur a promis, Il leur envoie le Saint Esprit, le « don promis », « la force d’en-haut ». Ils sont tous remplis du Saint-Esprit. C’est le jour de la Pentecôte, le jour où l’Église naît véritablement

Conclusion

Ainsi, choisis librement par Notre Seigneur Jésus-Christ et recevant de lui des pouvoirs divins, les apôtres ont pour mission d'élever les premières pierres de l’Église que le maître a fondée et de la gouverner. « L’éternel pasteur et gardien de nos âmes afin de perpétuer l’œuvre salutaire de la Rédemption, a décidé de fonder l’Église, dans laquelle, comme en la maison de Dieu vivant, tous les fidèles seraient rassemblés par le lien d’une seule foi et d’une seule charité. […] Il envoya les apôtres qu’ils s’étaient choisis dans le monde comme Lui-même avait été envoyé par le Père »[2].

De notre Seigneur Jésus-Christ, et emplis du Saint–Esprit, les apôtres reçoivent l’ordre de répandre la bonne parole, de baptiser les hommes et de les instruire, faisant ainsi croître l’Église sous leur direction. Qui les écoute L’écoute, qui les rejette Le rejette. Les apôtres sont nettement au-dessus des disciples de Notre Seigneur Jésus-Christ. Leur mission ne se réduit pas à l’enseignement. Ils disposent d’un véritable pouvoir législatif et judiciaire. Ils ont un pouvoir de gouvernement.

Notre Seigneur Jésus-Christ a ainsi institué son Église par ses apôtres, qui, avec l’assistance divine, vont planter la semence et la Croix partout dans le monde, perpétuant l’œuvre de la Rédemption. Dans les premiers temps, eux-seuls ont le pouvoir et l’autorité d’enseigner. Pour l’exercer légitimement, une exigence : l’unité. Ils doivent demeurer unis entre eux par les liens de la charité et en Notre Seigneur Jésus-Christ. C’est à l’ensemble des apôtres réunis qu’Il leur a confié cette charge.

Leur autorité n’est pas fondée sur l’intelligence, sur les qualités humaines ou sur le mérite. Ce n’est pas non plus parce qu’ils étaient témoins de la vie de Notre Seigneur Jésus-Christ qu’ils sont devenus les gardiens de la parole divine. Leur autorité se fonde sur celle de Notre Seigneur Jésus-Christ qui les a choisis, formés et les a envoyés dans le monde pour accomplir une mission qu’Il leur a donnée. Le Saint-Esprit les a emplis de ses vertus. Ils sont sûrs de l’assistance divine. Contrairement aux fondateurs de doctrines ou de religions, les apôtres ne sont rien par eux-mêmes. Leur autorité dérive d’un commandement, d’une promesse et de moyens divins pour l’exercer. Ainsi, conformément aux paroles de Notre Seigneur Jésus-Christ, à partir des apôtres et gouvernée par eux, l’Église s’est répandue et développée en dépit des persécutions. Quel plus bel argument de crédibilité !




Notes et référence
[1] Voir Émeraude, octobre 2016, article "Qu'est-e que l'Église ? Réponses par les images."
[2] Constitution dogmatique Pastor aeternus sur l’Église du Christ, 1er concile de Vatican, préambule, Denz. 3050.