" La pierre précieuse, voire de grand prix aux yeux de certains, qu'est l'émeraude, se voit insultée par un morceau de verre habilement truqué, s'il ne se rencontre personne qui soit capable de procéder à un examen et de démasquer la faute. Et lorsque de l'airain a été mêlé à l'argent, qui donc, s'il n'est connaisseur, pourra aisément le vérifier ? "(Saint Irénée, Contre les hérésies)


dimanche 29 décembre 2013

L'origine du Birth Control : Margaret Sancher

Il est difficile d’étudier une idéologie ou un mouvement sans connaître ses fondateurs ou ses pionniers. Ainsi pour comprendre ce qu’est le « Birth Control », devons-nous découvrir l‘une de ses fondatrices, Margaret Sancher. Cette femme à forte personnalité ne peut nous laisser indifférents. Des articles la décrivent comme « un monstre de l’histoire de l’humanité »[1] ou comme un apôtre de la liberté et des droits de la femme. Notre article n’a pas pour but de juger cette femme – laissons cette terrible responsabilité à Dieu - mais de comprendre ce qui la conduit à être la pionnière du « Birth Control » afin de mieux juger le mouvement lui-même. 



Une première expérience douloureuse

Margaret Sanger (1879-1966) est issue d’une famille nombreuse catholique de 18 enfants dont 11 ont survécu. Sa mère meurt à l’âge de 50 ans, emportée par la tuberculose. Margaret Sanger voit la cause de sa mort dans les grossesses successives. « Quand j’avais dix-sept ans, ma mère mourut de surmenage et de tension nerveuse à cause de ses grossesses trop fréquentes. Je dus m’occuper des plus jeunes et partager le fardeau de tous »[2]. 



Imaginons un instant cet enfant. Très jeune, elle est en charge d’un foyer, de ses frères et de ses sœurs, probablement de son père aussi. Le poids d’une telle responsabilité dans le destin d’un enfant devenue femme si tôt n’est pas anodin. Il est probablement la clé de toute son histoire. Elle a vécu concrètement ce que pouvait conduire les grossesses nombreuses et fréquentes, cause probable selon elle de la mort de sa mère. 

Rongée probablement par la rancœur et la colère, elle a fini par rejeter un modèle familiale qu’elle considère comme la cause de son malheur. Son expérience profondément malheureuse ne doit pas être occultée. La misère, elle sait ce que cela signifie réellement. 

Au contact d’une réalité aussi dramatique

Une autre expérience aussi désastreuse l’attend. Devenue infirmière, elle découvre alors une réalité encore plus terrible : l’inégalité sociale. Elle découvre le sort des femmes pauvres, les enfants abandonnés, les avortements clandestins, plus ou moins bien réussis. Elles découvrent aussi des femmes de bonne société qui utilisent les méthodes de contrôle de naissance. « Quelques années de ce travail [d’infirmière] m’amenèrent à la découverte choquante - que la connaissance des méthodes de contrôle de naissance était accessible aux femmes bien nanties alors que les travailleuses étaient délibérément tenues dans l’ignorance ! » [2]. Elles dénoncent surtout les médecins de faire perdurer cette inégalité, cause de malheurs et d’une souffrance qu’elle connaît bien pour les avoir vécus. Dans les milieux défavorisés, l’avortement apparaît pour certaines femmes pauvres et esseulée la meilleure solution à leur détresse. Mal pratiqué, il est souvent cause de morts…

Un drame particulier finit par la faire basculer. Elle est témoin d’une histoire particulièrement dure. Elle est probablement vraie. Cette histoire est considérée comme le point de départ de ce qui deviendra véritablement une révolution. 

Une femme, mère de trois enfants, est conduite à l’hôpital dans lequel elle exerce. Elle a essayé d’avorter lorsqu’elle s’est trouvée enceinte une quatrième fois. Son état est très grave. Margarete Sancher assiste le médecin qui la sauve in extremis. Au moment de sortir de l’hôpital, la femme demande au médecin les moyens de ne plus être enceinte. Le médecin se contente de rire. Témoin de cette scène, Margarete Sancher en sort profondément choquée. Quelques mois plus tard, la femme revient à l’hôpital, de nouveau pour avoir essayé d’avorter, mais cette fois-ci, elle est morte…

Depuis ce drame, Margarete Sancher décide de se battre pour éviter qu’une telle situation se reproduise. « Je ne pouvais en supporter davantage, je savais que je ne pourrais plus me contenter de ma tâche d’assistance aux mourants. J’étais résolue à agir pour changer le destin de ces mères de famille dont la misère était aussi immense que le ciel »[2]. 

Une femme rebelle

Margaret Sancher nous raconte son histoire. Elle est peut-être exagérée ou erronée. Elle cherche probablement à émouvoir les âmes pour justifier son combat. Peut-être… Mais à une époque où effectivement la misère sociale est si grande, où les iniquités sont si criantes et choquantes, elle nous paraît vraisemblable, voire parfaitement crédible. Nous savons ce qu’est une famille nombreuse et ce qu’elle peut générer de drames - et de bonheur également. 

Nous découvrons donc une femme profondément en colère. Elle finie par se rebeller contre un modèle familial et contre une inégalité sociale forte qu’elle juge responsable de tant de malheurs. 

Mais qu’a-t-elle vu finalement ? Une mère toujours enceinte, fatiguée de ces grossesses répétées. Que conserve-t-elle comme souvenir d’une mère d’une famille nombreuse ? Une mère « chargée d’une demi-douzaine d’enfants non-voulus, sans aide, affamés, mal habillés, accrochés à votre jupe, vous-même n’étant plus que l’ombre de la femme que vous étiez auparavant » [2]. Mais décrit-elle sa mère ou plutôt elle-même quand elle portait cette charge ?

Margarete Sancher voit aussi des mères enceintes qui refusent d’accoucher au risque de mourir. Des femmes plus aisées qui, grâce à leur fortune et à leur position sociale, disposent de vrais moyens de contraception. Elle en conclue donc que la meilleure solution pour éviter les drames qu’elle a vécus est de propager les moyens de contraception à toutes les femmes. Or la loi s’y oppose. Elle interdit en effet toute publicité et toute diffusion de pratique anticonceptionnelle. Pour elle, trois adversaires sont à combattre : les hommes, les médecins, les politiques.

Vers une révolution sociale


Quelles sont ses premières actions ? En 1914, elle lance une revue, intitulée Women rebel, avec un seul sous-titre "Ni dieux, ni maîtres". Nous comprenons toute de suite le sens de son combat : la "liberté" de la femme. Certaines femmes auraient survécu si elles avaient été "libres" de ne pas concevoir. Elle juge donc les mères comme totalement passives et victime dans l’acte de la procréation. Elle les juge donc « prisonnière » d'un modèle. N’a-t-elle pas été prisonnière quand elle a joué le rôle de mère dès l’âge de dix-sept ans ?

Pour que la femme ait un rôle actif dans la procréation, elle prône la rébellion, c’est-à-dire le rejet d’un modèle social et un changement profond de société. Pour cela, elle diffuse ce qu’elle lui paraît être une injustice devant la connaissance. Les femmes des milieux défavorisées doivent savoir ce que savent les femmes des milieux aisés. 


Le combat de Margaret Sanger ne consiste pas uniquement à diffuser la « bonne parole ». Elle fournit aussi les moyens de la rendre effective. En 1916, elle ouvre la première clinique de contraception à Brooklyn, puis en 1921, elle fonde le premier centre de planning familial. Elle y prodigue conseil, informe les femmes sur les méthodes contraceptives disponibles et en propose. Ce n’est pas un véritable succès. Car elle rencontre deux obstacles : les techniques ne sont pas efficaces et le centre n’attire guère de femmes. En un mot, c’est un échec

Déconstruire la femme

Margarete Sanchez a donc rompu avec les valeurs qui étaient les siennes et avec le modèle familial dans lequel elle a été élevée. Elle en voit les causes de ses propres malheurs et de la misère dont elle a été témoin. Pour s’opposer à ce modèle, le remède lui paraît alors simple : la contraception. Mais elle comprend que cela est impossible tant que la femme n’est pas libérée d'un modèle. Il ne suffit pas de diffuser la bonne parole et les moyens de contraception ; il faut aussi déconstruire le modèle dans lequel elle pense et vit. Son objectif est désormais de casser ce modèle dans la société américaine et bien au-delà encore puisqu'elle déploie des cliniques de contraceptions en Angleterre. 

Quelle est donc son erreur ? 

A ses adversaires qui l’accusaient d’immoralité, Margarete Sancher répond : « qu’est-ce qui est plus moral – exhorter les femmes de cette classe à n’avoir que les enfants qu’elles désirent et dont elles peuvent s’occuper ou les tromper en leur disant qu’elles peuvent se reproduire insouciamment ? Quelle est la définition américaine de la moralité » [2]. Sa réponse est foudroyante car elle révèle un véritable problème : l’irresponsabilité dans l’acte de la procréation. La société de l’époque a tendance à déresponsabiliser les parents dans cet acte essentiel. La cause est donc profondément morale.

Malthus l’avait déjà bien perçue. Il a proposé comme remèdes d’une part la chasteté et la responsabilisation des parents, notamment des pères, par l’éducation, et d’autre part, la fin de la propagande nataliste. Margarete Sancher rejette catégoriquement ces solutions naturelles. Elle considère notamment la chasteté comme nuisible et néfaste. 

Elle pourrait aussi réclamer une aide auprès des femmes pour élever leurs enfants, fonder des associations pour la prise en charge des familles nombreuses, etc. Elle rejette les œuvres de charité qui ne font, selon elles, qu’entretenir la misère et exciter les femmes à avoir des enfants. Elle ne cherche pas à améliorer le sort des enfants et des familles. Elle n’en veut pas simplement…

Elle pourrait aussi comprendre que la misère est la cause réelle de la détresse des femmes et des familles. Par conséquent, les remèdes ne sont que conjecturels. Or son combat est un combat de principe

Finalement, quel est son véritable combat ? La misère ? Non. Le bonheur des hommes ? Non. Elle rejette un modèle qu’elle considère comme la cause de son malheur, malheur devenu un mal en soi. Pour y parvenir, elle a compris qu’il fallait combattre les principes sur lequel il s’appuie. C’est pourquoi son combat ne s’arrête pas à la contraception. Elle prône aussi la libéralisation du mariage, l’émancipation de la femme… Tous les moyens sont bons pour y arriver…





[1] Dickès, Cahiers Saint Raphaël. 
[2] Margarete Sanger, The Case of Birth Control, citée dans La vérité sur l’euthanasie, la stérilisation et les cobayes humains sous Hitler, Réponse au docteur Dickès, directeur de la revue les Cahiers Saint Raphaël.

dimanche 22 décembre 2013

Du contrôle de naissance au contrôle de la société

« Birth control désigne tantôt les pratiques contraceptives de l'individu, tantôt une intervention de la collectivité en faveur de leur diffusion ou, plus généralement encore une politique visant à limiter le nombre des naissances »[1]. Il n'est plus question de réguler les naissances mais de les limiter par la maîtrise de la procréation et par une procréation planifiée. La question est de savoir qui la planifie : les parents, la femme, l’État ou la société, ou encore des organismes nationaux ou internationaux ? L’idée de contrôle de naissance peut être entendue sous un double aspect, individuel et collectif. Nous voyons ainsi s’établir un dilemme...

Double aspect du Birth control : individuel et collectif

Du point de vue individuel, le contrôle de naissance cherche à répondre à un désir personnel, celui de la femme généralement. Il insiste alors sur « l’enfant désiré », sur le droit de la femme de disposer de son corps, ou encore sur les « droit reproductifs», c'est-à-dire « le droit des individus et des couples à décider librement du nombre, de l'espacement et du moment de naissance de leurs enfants »[2]. Le contrôle de naissance appartient alors à la mouvance féministe…

Du point de vue collectif, le planning familial souligne plutôt un intérêt social et politique : lutter contre la misère et la détresse des familles nombreuses, aider des femmes en situation de pauvreté extrême, contrôle démographique. Sous cet aspect, il peut revêtir le caractère de contrainte, voire d’oppression physique.

Planning contraint ou voulue, un faux débat 

Le contrôle de naissance, contraint ou voulu, peut être alors l’enjeu d’un débat. De nombreux organismes de planning familial, y compris les grandes instances internationales, abordent ce débat et défend âprement la liberté. Le point de vue individuel semble donc être priorisé au détriment de l’aspect collectif. Mais ce débat est hors de propos. Le soulever ou le défendre est même intolérable.


Car quel que soit le point de vue que nous adoptons, le contrôle de naissance s’appuie avant tout sur la persuasion et sur un mensonge : faire croire qu’il est un droit soit individuel, soit étatique. Le contraindre par la force ou par la loi, ou le faire accepter par le mensonge ou la manipulation, quelle différence en soi ! Violence physique ou psychologique ? Choisissez si vous le pouvez. Le mensonge est même plus grave, plus pernicieux. Non seulement il est à l’origine des contraintes – pas de contraintes sans oppresseurs convaincus - mais encore il fait adhérer les victimes à leur propre détresse. Les victimes coopèrent à leur propre misère.


Nous retrouvons cette ambivalence dans les noms qu’a portés successivement l’association française en faveur du « contrôle des naissances ». D'abord intitulée « Maternité heureuse », aujourd'hui elle est connue sous le nom de « Mouvement français pour le planning familial » (MPPF). En Belgique et au Luxembourg, l'association de planning familial a d’abord porté le nom de « Famille Heureuse ». Ces changements de nom ne sont pas anodins. Ils ont un sens. En fonction des points de vue, le but et les moyens préconisés sont différents. 

« Insistons, par contre, sur la confusion constante qui s'établit dans les débats entre les divers aspects de la question et surtout entre l'aspect individuel (liberté de la femme, maternité consentie » etc.) et le point de vue collectif (vie de la collectivité, croissance, jeunesse). Ces deux points de vue peuvent conduire à des solutions différentes, sinon opposées »[3].

La planification familiale, une priorité de santé publique…

Quel que soit le point de vue adopté, le contrôle de naissance est présenté comme un remède à une situation intolérable. Solution à la misère sociale, elle cherche à contribuer au bonheur et à la qualité de la vie pour les parents et pour les enfants. « Maternité heureuse », « Famille heureuse »… L’Organisation Mondiale de la Santé (OMS) la considère comme une priorité de santé publique : « La santé des populations et principalement des femmes dépend étroitement de la planification familiale et du contrôle des naissances. Les objectifs fixés par les Nations Unis concernant l’amélioration de la santé de la femme ne pourront être atteints que si une vrai politique de planning familial est développée. Dans cet objectif, l’OMS a souligné la priorité de développer cette politique de santé »[4]. A l’origine, Margarete Sanger, pionnière du « Birth Control », a lancé son mouvement pour répondre à une véritable détresse, celle des femmes qui enchaînent les grossesses dans un cadre familial misérable et qui finissent par mourir, souvent suite à des avortements clandestins. 

Le contrôle de naissance reprend alors les arguments de Malthus [5] tout en rejetant ses préconisations (chasteté, responsabilisation). Il s’appuie sur le principe de la population - ressources insuffisantes face à une croissance démographique galopante – pour dénoncer la misère qu’entraîne la multiplication d’enfants dans des familles démunies. Il demande donc de réguler les naissances pour éviter la surpopulation et la pénurie. Le contrôle de naissance se présente comme la solution d’un problème de société grave. Il incombe donc à l’État de le soutenir, voire de le contraindre. 



Le contrôle de naissance voie aussi au travers des enfants les « tares génétiques » qui se transmettent de génération en génération. En absence de sélection naturelle efficace, l’homme doit intervenir pour sélectionner ceux qui doivent naître afin d’éviter que la misère se propage. Les solutions ne peuvent donc qu’être actives et rationnelles selon un plan bien réfléchi en vue d’éviter la déchéance raciale et d’améliorer le genre humain. Des eugénistes ne peuvent donc qu’être favorables au contrôle de naissance. Des partisans du contrôle de naissance sont souvent des eugénistes convaincus. L’IPPF a été fondée grâce à la Société eugénique anglaise à laquelle elle a appartenu au moins jusqu'en 1977. 



Enfin, la multiplication d’enfants est présentée comme facteur de paupérisation de la population et de détresse des familles car les familles concernées ne sont pas prêtes à les accueillir. Le contrôle de naissance insiste alors sur l’environnement de la famille (matériel, social, moral) le plus adéquat pour accueillir un enfant et l’élever. Il définit donc les conditions pour lesquelles une naissance est viable. Quels pouvoirs extraordinaires entre leurs mains !

Le contrôle de naissance pour répondre à un désir ou à une volonté ?

En prenant un point de vue individuel, les partisans du planning familial défendent la liberté de chacun. « La planification familiale ou planning familial ou politique génésique est l’ensemble des moyens qui concourent au contrôle des naissances, dans le but de permettre aux femmes et donc aux familles de choisir à quel moment elles auront un enfant » [6]. Cette liberté consiste donc à choisir à quel moment un enfant peut naître. Ce droit de procréation appartient à la femme, considérée comme « le maître de son corps et de sa vie ». Mais l’enfant doit-il être désiré ou voulu ? Drôle de question… Le désir et la volonté signifient-ils en effet la même chose ? Certes, le résultat est le même : laisser l’acte de procréation jusqu'à son terme mais l’origine de l’adhésion est différente. L’un a pour origine les sens, le sentiment, la passion, l’autre l’intelligence, le calcul. 


La pitié et la colère sont probablement à l’origine de « Birth Control »[7]. La volonté de contrôler rationnellement la croissance démographique ou la qualité de la race est aussi une des sources d’inspiration du mouvement. Sentiment et intelligence... Le désir et l’intelligence se croisent, se mêlent étroitement. 

Le contrôle de naissance pour un changement de société 

Mais l’enjeu dépasse le désir individuel ou la volonté mûrement réfléchie. Le sous-titre de la première revue de Margarete Sancher est pour cela significatif : Ni dieux, ni maîtres. Elle n’est pas la seule qui tente de se dresser contre « un pouvoir borgne, des hommes durs, des juges impitoyables, des prêtres et des médecins bornés »[8]. Les « maîtres » sont les hommes, notamment les juges, les prêtres et les médecins, ceux qui connaissent le droit, les consciences, les corps. Ce sont en quelques sortes les garants de la santé et de l’ordre de la société. Le contrôle de naissance s’oppose donc à ces régulateurs et veut imposer une autre société ou plus précisément d'autres valeurs.


Contrairement aux néo-malthusiens qui voient le contrôle de la procréation comme le moyen d’aboutir à une nouvelle société, le « Birth Control » semble vouloir changer la société pour rendre normal le contrôle de naissance. Il y a une volonté de normalisation par destructuration : détruire un modèle pour en imposer un autre. Mais aujourd'hui le moyen est devenu un objectif : « Remettre en cause les pratiques et normes culturelles qui présentent un danger pour les jeunes ainsi qu’agir comme un catalyseur pour un mouvement mondial des jeunes dont le but est de changer les mentalités »[9]. L’IPPF défend « une politique de transformation de la société »[10] : théorie du genre, homosexualité, PMA…

Le contrôle de naissance est avant tout une dissociation

La femme est libre si elle est capable de vouloir ou non sa grossesse, tel est le discours classique du planning familial. Qu’est-ce que cela signifie réellement ? Elle doit pouvoir vivre ses désirs jusqu’aux bouts sans systématiquement aboutir à une grossesse. Il y a donc dissociation entre le plaisir et la procréation dans l’acte même de la vie. N’oublions pas en effet que l’acte a pour finalité naturelle la transmission de la vie. Il est l’acte de la procréation. Le plaisir n’est qu’un moyen et non le but de l’acte. Il est étrange que ceux qui souvent compare l'homme à l'animal et prônent le contrôle de naissance, voire la liberté sexuelle, rejettent cette vérité naturelle...

La femme doit vouloir et pouvoir dissocier dans l’acte moyen et finalité. Elle doit d’abord vouloir cette dissociation puis disposer des moyens de la réaliser en pratique. Le contrôle de naissance tente d’abord de la persuader que d’une part, le désir en soi contribue à son bonheur et à son épanouissement personnel, et d’autre part, que la grossesse et l’enfant peuvent la nuire. Il souligne alors ce choc, cette contradiction profonde qui subsiste dans l'acte, à la fois source de bonheur et de mal. Comment résoudre cette contradiction? Le contrôle de naissance préconise une solution subtile.


Que dit-il en effet ? Que l’enfant n’est pas considéré comme un mal s’il est avant tout objet de désir ou s’il est vu comme un projet bien mûri. Il est un bien s’il participe au bonheur de ses parents. Il n’y a donc plus de contradiction si la femme voit la procréation comme un acte qui fait intégralement partie de son bonheur. L’acte n’a donc plus pour vocation première la procréation mais le bonheur de la femme. Elle est rendu "moralement" possible si l'acte concourt à son bonheur. Finalement, la femme ou les parents, et non plus l’enfant, est au centre de l’acte de la procréation. Renversement terrible des valeurs ! Ils doivent donc pouvoir décider ou non d’enfanter. La logique est implacable. 


Une autre démarche est de ne plus se centrer sur la femme mais sur le couple. Le contrôle de naissance affirme « le désir de liberté ressenti par les femmes et les hommes qui souhaitent pouvoir décider d’avoir ou non des enfants tout en jouissant de la vie sexuelle indispensable, base de l’union des couples ». Nous parlons plus de bonheur ou d’épanouissement personnel mais de fondement du couple. Le désir, ou plus clairement le plaisir sexuel, est vu comme la « base de l’union des couples ». Comme la finalité de l’acte de la procréation est dénaturée, de même, l’acte même de s’unir, de vivre en couple, est aussi dénaturé. Nous arrivons alors à la conclusion : « la sexualité sera dissociée de la procréation » [11]. Mais le promoteur du planning familial en France va encore plus loin. Il rajoute : « et la procréation de la paternité »[12]. La dernière dissociation, la plus terrible et la plus absurde, est en effet celle qui séparera la procréation de la paternité. Or nous sommes déjà arrivés à ce stade : banque de sperme, procréation médicalement assistée, mariage entre homosexuel, etc. 

Un mouvement féministe

Le contrôle de naissance insiste sur le rôle de la femme. Elle en est le principal acteur de l’acte puisque c’est bien elle qui porte l’enfant et endure les souffrances physiques de la grossesse et de l’accouchement. D'où l’argument indiscutable et encore absurde : le corps de la femme appartient à la femme. 

Le contrôle de naissance se revendique ouvertement comme un mouvement féministe et participe à toutes les associations féministes. Il est bien féministe et joue efficacement son rôle en opposant les femmes et les hommes, les premières présentées comme victimes de l’oppression des mâles. La « Maternité heureuse » « contribue à construire une figure de la femme digne, mais victime de conditions sociales difficiles, de la législation répressive et seule face à des hommes irresponsables, coupables d’inattention, d’abandon, d’adultère »[13].

Un livre récent montrerait que le contrôle de naissance est « progressivement devenu un enjeu proprement féministe »[14]. Nous ne le pensons pas tant les objectifs de l’IPPF sont clairs et embrassent des actions qui dépassent largement le féminisme. Le féminisme n’est qu’un vecteur supplémentaire pour le planning familial…

Le contrôle de naissance ou contrôle de la société ?

Les mouvements issus du « Birth Control » décrivent le contrôle de naissance comme le remède efficace pour combattre la misère et rendre à la femme sa liberté supposée perdue. La procréation est présentée non seulement facteur de pauvreté et de détresse, que la société ne peut tolérer, mais aussi d’enchaînement, d’aliénation, de malheur individuel. Dans leurs discours, ils dénaturent la finalité naturelle de l’acte de procréation en dissociant dans l’acte l’intérêt du « couple » et celui de la société, le désir et la procréation elle-même. En acceptant cette dissociation, le contrôle de naissance devient possible. 

Il existe pourtant d’autres solutions pour remédier aux maux que peuvent générer des grossesses répétées et déraisonnables. C’est simplement d’éviter l’acte. C’est-à-dire : l’abstinence et l'éducation. Comme le préconisait Malthus, la chasteté et la responsabilisation des acteurs sont des remèdes efficaces. Mais le contrôle de naissance rejette catégoriquement ces solutions, jugées nuisibles. Que signifie ce choix unique et radical ?

Prenons conscience que dans cette solution radicale, il y a avant tout un désengagement du « couple » dans l’acte de la procréation, c’est-à-dire dans le seul acte qui transmet la vie et fonde l’avenir. Comment ? C’est bien le couple qui décide pourtant ? La question n’est pas de savoir qui décide ou non de procréer mais qui fixent les conditions pour que la procréation ait lieu. Et comment ? Et pour quelles raisons ?Telles sont les véritables questions. Car celui qui parvient à fixer ces conditions devient finalement le maître de l’avenir… 

Car effectivement,
  • en acceptant la finalité naturelle de l’acte de procréation, la femme et l’homme acceptent, peut-être inconsciemment, que Dieu soit le maître de la vie puisqu'ils acceptent les règles naturelles qu’Il a fixées [15]. Ils adhèrent aussi à la Providence divine ;
  • en dénaturant l’acte de procréation, ils donnent cette souveraineté à d’autres, par exemple à la pression sociale, à l’opinion dominante, aux médecins ou encore à leurs passions ou à leur égoïsme… Ils changent simplement de « maîtres ». Gagnent-ils au change ?...
Sous ses deux aspects, individuel et collectif, l’acte de procréation perd sa finalité qui n’est plus la naissance d’un enfant mais doit répondre aux plaisirs et à l’intérêt collectif. L’enfant naît par rapport à un projet individuel ou collectif. Dans le contrôle de naissance, l’enfant n’est donc plus au centre des débats. Des intérêts extérieurs à l’enfant sont au cœur des discours. Quelle famille peut être viable et dans quelles conditions ? Quelle société peut alors réellement tenir en délaissant ses enfants ?

La liberté qui est proposée consiste alors à choisir entre l’intérêt collectif ou l’intérêt individuel. De manière pratique, le contrôle de naissance cherche soit à réduire la croissance démographique au détriment de la famille, ou à jouir du plaisir sans procréer (contraception) ou enfanter (avortement). 

Répandre la « bonne parole » et les moyens de les pratiquer

Ainsi le contrôle de naissance consiste à persuader la population qu’effectivement, il est possible de dissocier l’acte de procréation en privilégiant selon les circonstances[16] soit l’aspect collectif, soit l’aspect individuel, pour rendre acceptables les pratiques de contraception et l’avortement. Cela passe donc par des « campagnes de sensibilisation » avec des slogans devenus célèbres, par des séances d’informations dans les centres de planning familial, par des revues, des articles, des émissions, bref en utilisant tous les canaux possibles de diffusion d’informations. 

Mais ces actions seraient vaines si elles ne consistaient qu’à diffuser de l’information. Il diffuse aussi les moyens de dissociations, c’est-à-dire les moyens de contraceptions. Il est à l’origine des recherches pour les rendre plus efficaces et plus pratiques. Il est aussi à l’origine de leur commercialisation et de leur « démocratisation ». 

Enfin, tout cela serait encore vain si la loi interdisait de telles pratiques. Ce serait même avantageux qu’elle les favorise. Ainsi, le contrôle de naissance cherche à modifier les lois en faveur de leur cause et à recevoir le soutien des États [17]

Conclusion

Le véritable objectif du planning familial est de modifier le modèle de société tout en étant « socialement » acceptable. Sous certains aspects, il est néo-malthusien et eugéniste. Son champ d’action a depuis longtemps dépassé la procréation pour atteindre la sexualité et la parentalité. Elle touche de plus en plus à notre perception de notre vie intime et sociale afin d’imposer son modèle, ses références. L’objectif est de reconstruire l’homme. Mais contrairement aux anarchistes et aux apprentis « jardiniers », le contrôle de naissance a réussi à se répandre dans toutes les couches de la société et dans tous les pays au point qu'aujourd'hui, il est devenu si évident qu’il paraît être un droit pour tous…





Références
[1] La limitation des naissances en France, In Population, 11e année, n°2, 1956 pp. 209-234., http://www.persee.fr/web/revues.
[2] Ariette Gautier, Politiques démographiques et liberté reproductive, conférence internationale sur la population et le développement, tenue au Caire en 1994. Nous notons toujours l'ambivalence entre régulation et limitation.
[3] La limitation des naissances en France
[4] Agostini, Blanc, Planning familial et régulation des naissances dans les pays en développement
[5] Voir Émeraude, article Le Malthusianisme, juillet-août 2013. 
[6] Agostini, Blanc, Planning familial et régulation des naissances dans les pays en développement
[7] Voir l’article suivant « L’origine du Birth Control : le véritable combat de Margaret Sancher ».
[8] Perrinne Simon-Nahum, La longue marche : le Planning familial et la contraception, biographie de Pierre Simon
[9] Articles IPPF sur http://ngp-db.unesco.org. Voir Émeraude, novembre 2013, article  « Birth control, planning familial, contrôle de naissance ?». 
[10] IPPF sur http://ngp-db.unesco.org.
[11] Simon, ancien vice-président du Mouvement Français du Planning familial, De la vie avant toute chose, cité dans Eugénisme (3) : Une histoire de Femme, ou les débuts du « planning » en France
[12] Simon, ancien vice-président du Mouvement Français du Planning familial, De la vie avant toute chose, cité dans Eugénisme (3) : Une histoire de Femme, ou les débuts du « planning » en France
[13] Biblia Pavard, Si je veux quand je veux. Contraception et avortement dans la société française (1956-1979), Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2012, cité dans www.contretemps.eu/lectures
[14] www.contretemps.eu/lectures selon la lecture de Si je veux quand je veux. Contraception et avortement dans la société française (1956-1979)
[15] La chasteté est aussi une vertu inculquée par Dieu. 
[16] L’IPPF distingue les « objectifs » selon les pays : liberté individuelle pour les pays développés (procréation et enfant obstacles à cette liberté), réduction de la population pour les pays en voie de développement (forte population obstacle au développement). 
[17] Le Mouvement Français pour le planning familial est reconnu d’utilité publique depuis 1970.

jeudi 19 décembre 2013

Déterminisme laplacien : hypothèse insoutenable

Laplace n’ignore pas les limites de la connaissance humaine mais les situe au niveau de l’impossibilité pratique. Plein d’enthousiasme devant les progrès déjà accomplis par l’astronomie et la mécanique, il est convaincu qu’une Intelligence supérieure serait capable de saisir toute la réalité. L'homme en est incapable et ses outils sont bien imprécis pour atteindre cette connaissance. Pour y remédier, Laplace songe à la science des probabilités. Elle permettrait de s'approcher de cette réalité selon un degré de certitude connu. La connaissance du Monde gagnerait ainsi en perfectibilité. Laplace considère néanmoins que l’homme peut atteindre en principe une certitude entière. Son déterminisme peut être qualifié d’exact.

Ainsi, pour répondre à l'impossibilité de connaître la réalité, Laplace fonde ses connaissances sur la science des probabilités. Elle ferait reculer notre ignorance et dépasser nos limites techniques en mesurant le degré d'approximation de nos connaissances et de nos observations. Elles permettent ainsi de théoriser et de mesurer notre degré d'ignorance. Il n’y a donc plus de certitude ou d’incertitude mais de degré de certitude. « Tout en reconnaissant les limites de notre connaissance, Laplace peut ainsi évacuer tout recours à des explications non mécaniques comme le hasard et la finalité »[1]. D’où la conclusion : « face à une question sur laquelle l’incertitude est manifeste, voire permanente, on peut et doit estimer la probabilité des hypothèses sans jamais pouvoir s’arrêter à l’affirmation d’un hasard » [1]. Ainsi Laplace donne à la Science l'objectif d'identifier en tout phénomène une certaine probabilité qui n'est que le reflet d'une vérité inatteignable en pratique, d'un véritable déterminisme inaccessible à l'homme.

Mais les probabilités ne sont-elles pas simplement un moyen de contourner le problème du hasard et de la finalité ? La question n’est pas simple. Il existe de nombreux discours sur les relations entre hasard et déterminisme, sur leur compatibilité ou incompatibilité. Nous n’allons pas nous attarder sur ce sujet fort complexe. Nous allons surtout montrer que la science des probabilités n'apporte rien au problème...

D'une manière certaine ou probable, Laplace considère le Monde parfaitement intelligible et descriptible. Faisons la remarque qu’il ne s’agit que du Monde observable, c’est-à-dire mesurable, au sens où seuls les phénomènes sont pris en compte. En dehors de ces faits, il n’y a point de réalité dans le Monde de Laplace. L’Intelligence supérieure que suggère Laplace aurait la connaissance totale et absolue de ce Monde, connaissance certes purement idéale mais formée des mêmes concepts qu’utilise la Science. Or ces concepts ont montré toutes leurs limites[2].

Selon la pensée scientifique dominante du XVIIIe siècle, il existe une chaîne de causalités commençant loin dans le passé et se poursuivant dans le futur. Selon toujours cette pensée, l’avenir est alors complètement déterminé par le présent comme le présent permet de reconstituer le passé. La connaissance parfaite du présent rendrait possible la connaissance du passé et du futur. La Science doit donc connaître la réalité et les lois qui la régissent. 

L’hypothèse de Laplace implique une chaîne causale parfaitement déterminée et connaissable en tout temps et en tout lieu. Elle rejette tout degré de liberté dans les phénomènes. Comment pouvez-vous alors discuter de Dieu et des lois scientifiques dans un cadre si étroit ? C’est peine perdue, discussion inutile, vouée à une incompréhension réciproque. De telles lois ne peuvent rien apporter à l’apologétique.


Si nous acceptons cependant de discuter dans un tel cadre, cela revient à considérer Dieu comme un horloger qui élabore une machine selon des règles immuables et parfaites pour l’abandonner ensuite à son destin. Cela revient donc à Lui enlever ici-bas toute action et finalement toute réalité. Le Monde est alors vidé de Dieu. Une telle conception de Dieu est contraire à l’idée même de Dieu et du christianisme. Comment Notre Seigneur Jésus-Christ peut-Il s’inscrire dans un Monde si réglé et si vide de Dieu ? Ce cadre si étroit permet toutefois de montrer l’existence de Dieu car toute chaîne de causes implique une cause initiale qui est issue de nulle cause - mais à quel prix ! …

Il ne s’agit donc pas de s’inscrire dans ce cadre de référence mais de montrer que ce cadre est faux au sens où il ne correspond pas à la réalité. Certes nous ne pouvons pas nier qu’il a été source de progrès dans l’ordre de la connaissance et qu’il a apporté de nombreux bienfaits incontestables. Nous ne pouvons pas non plus oublier les dommages qu’il a commis, y compris dans l’ordre de la connaissance. Mais le XXème siècle nous a montré que le déterminisme laplacien était erroné. En progressant dans l’ordre de la connaissance, la Science a elle-même découvert les limites de cette prétention. Nous ne pouvons ni reconstituer le passé, ni prévoir l’avenir en connaissant le présent…

Deux hypothèses sont fausses dans le déterminisme laplacien : 
  • le rejet de toute imprévisibilité ;
  • la prétention de pouvoir tout connaître. 
L’homme ne peut pas tout connaître par soi-même, non pas pour des raisons de capacité technique ou technologique mais par nature même des choses et de l’homme. 

Prenons un exemple classique. Des atomes d’uranium se décomposent naturellement en d’autres atomes au fur et à mesure que le temps passe. Or il est impossible de connaître à quel moment tel atome se décompose et quels atomes se décomposent en un intervalle de temps donné. Nous pouvons néanmoins estimer de manière macroscopique la composition du mélange au bout d’un certain temps par une loi statistique tout en étant incapables de connaître l’évolution d’un atome. L’imprévisibilité fait partie des lois de ce monde. 

Cette imprévisibilité n’est pas la manifestation de notre ignorance. Nous pourrions en effet l’attribuer à notre méconnaissance des règles. Elle est due à une certaine « liberté » inscrite dans le Monde, indépendante de nous. Plus ce degré de liberté est grand, plus l’imprévisibilité croit…

Incertitude de la localisation d'un électron
En outre, la réalité n’est accessible à l’homme qu’à travers ses sens et à des instruments qui augmentent considérablement ses capacités dans l’infiniment petit comme dans l’infiniment grand. Comme nous sommes dépendants de ses outils, nous le sommes aussi de leurs limites. Ce qui peut apparaître vrai à une précision d’ordre de quelques millimètres ne l’est plus à une dimension cent fois plus petite. Les lois de Newton sont ainsi fausses [3] à partir d’un certain moment. Elle laisse sa place à d’autres lois plus conformes. Toute mesure est donc une approximation de la réalité et non la réalité elle-même. Les probabilités ne font pas changer ce fait avéré. Elles le consacrent même. Nous pouvons tendre vers la réalité sans néanmoins l’atteindre. Les lois qui se fondent alors sur de telles mesures sont aussi justes que ne l’est la précision des instruments. Le modèle de Ptolémée était satisfaisant tant que les lunettes astronomiques ne sont pas venues le bouleverser. Certes une mesure de quelques centimètres peut nous suffire pour agir sur la réalité et ainsi répondre à notre besoin pratique. Dans ce cas, la finalité d'un modèle n’est pas d’atteindre la Vérité en elle-même mais d’agir sur elle. Alors pourquoi user de ce modèle pour proclamer une Vérité qui n’est pas ? Car une chose approximative ne sera jamais vraie quel que soit le degré de certitude ou d’incertitude que nous lui associons …


Principe d'incertitude dite d'Heisenberg
Si la Science montre à l'homme son incapacité de connaître parfaitement la réalité, elle nous montre bien plus encore : son impossibilité naturelle de la saisir dans sa totalité. Insistons sur ce point essentiel. Cette incapacité n’est pas d’ordre matériel, capacitaire ou encore technologique. Car plus l’homme s’approche de l’infiniment petit, plus ses capacités d’observer le Monde réagit avec le Monde lui-même. Les résultats d'une observation est dépendante de l'observation elle-même ! C’est pourquoi il n’est pas possible pour l’homme de localiser avec précision d’infimes particules. Dès qu’il pose son regard sur elles, sa trajectoire se modifie. Nous ne pouvons qu’évaluer de manière probabilistique leur localisation. 

En clair, l’observation intervient dans le phénomène que nous observons, ce qui signifie qu’il y a une interdépendance entre l’objet de la connaissance et le fait même de connaître. L’imprévisibilité est ainsi due à notre connaissance. Le scientifique ne peut donc espérer tout connaître car à un certain moment, il est acteur de ce qu’il observe. Ce qu’il peut percevoir de la réalité ne sera donc toujours qu’une approximation de la réalité. Seul un être qui n’agit pas avec la matière pourrait saisir parfaitement toute la réalité. Telle est sans-doute la grande découverte scientifique du XXème siècle…

Les hypothèses du déterminisme laplacien ne sont donc guère recevables. Les lois qui les suivent ignorent l’imprévisibilité qui règne ici-bas mais surtout l’incapacité fondamentale de l’homme de tout connaître dans l’ordre de l’observable. Le présent n’est donc pas parfaitement connaissable comme les phénomènes ne sont pas mus par une chaîne causale parfaitement connue et réglée d’avance. Le scientifique ne peut espérer connaître qu’une approximation de la réalité, dont la qualité dépend notamment de la précision de ses outils et de son intelligence. Il n’est donc pas de son pouvoir d’embrasser l’Univers dans sa totalité. Croire qu’il est possible à la Science d’acquérir cette capacité est une erreur fondamentale. Pourtant, certains scientifiques n’ont pas encore saisi cette Vérité si chèrement acquise par la Science elle-même. Ainsi une théorie de la connaissance qui veut espérer connaître notre Monde ne peut se contenter de la Science. Elle doit aussi s’appuyer sur d’autres sources de connaissance…

Si le déterminisme laplacien est aujourd'hui condamné, il ne faut pas en déduire à l’impossibilité d’atteindre une connaissance certaine. Le scepticisme est aussi condamnable (relativisme, déconstructivisme). Ce qui est condamnable dans le déterminisme laplacien est de croire que nous puissions connaître l’Univers uniquement par une démarche calculatoire et de le réduire à des phénomènes mesurables. L’hypothèse de Dieu reste une hypothèse crédible






Références
[1] François Pépin, Claude Bernard et Laplace : d’un déterminisme physique vers un déterminisme proprement biologique ? Revue Matière première, n° 2/2012 : Le déterminisme entre sciences et philosophie. 
[2] Voir Émeraude, novembre 2013, sur les notions de masses, de mouvement.
[3] Fausses au sens où les lois de Newton ne permettent plus d'expliquer des phénomènes observés.

lundi 16 décembre 2013

Déterminisme laplacien

Quand le physicien français Pierre-Simon Laplace rencontre Napoléon, ce dernier étonné lui fit cette remarque à propos de son ouvrage Exposition du système du Monde (1796) : « M. Laplace, on me dit que vous avez écrit ce volumineux ouvrage sur le système de l’Univers sans faire une seule fois mention de son Créateur ». Il répondit : « Sire, je n’ai pas eu besoin de cette hypothèse », ce à quoi Napoléon répondit à son tour « Ah ! C’est une belle hypothèse ; elle explique beaucoup de choses »[1].

Newton fait intervenir Dieu dans ses hypothèses afin de garantir la stabilité de l’Univers, stabilité que ses lois ne permettent pas de garantir [3]. Laplace montre au contraire que les lois de Newton suffisent pour se passer de Dieu. Il prétend qu’elles constituent le vrai système du Monde. « Il suppose […] que la forme actuelle du système solaire résulte d'un processus d'évolution, par le simple jeu des lois de la mécanique et de la gravitation, à partir d'une sphère de matière diffuse et homogène entourant le Soleil. Par là, l'ordre cosmique lui-même trouverait sa raison sans causes finales ni recours à une intervention divine »[4]. Il parvient à son objectif qu’est de « montrer que la stabilité des systèmes cosmiques observés peut être expliquée et prédite par la théorie newtonienne et par conséquent que l'ordre de l'Univers, quelle qu'en soit l'origine, se maintient indéfiniment par le jeu spontané des lois ».

Son objectif est encore plus ambitieux : démontrer que les lois sont capables de reconstituer le passé et de prédire l’avenir à partir du présent. C’est le déterminisme laplacien qui dominera les sciences jusqu'au XXème siècle.

Laplace a joué un rôle déterminant dans la Science. « C’est avec Laplace que le déterminisme devient proprement un cadre général pour pratiquer la science, penser la nature (du moins telle que notre connaissance la traite) et les normes idéales de la connaissance scientifique »[2]. 

Le démon de Laplace

« Nous devons donc envisager l'état présent de l'Univers comme l'effet de son état antérieur et comme la cause de celui qui va suivre. Une intelligence qui pour un instant donné, connaîtrait toutes les forces dont la nature est animée, et la situation respective des êtres qui la composent, si d'ailleurs elle était assez vaste pour soumettre ces données à l'analyse, embrasserait dans la même formule les mouvements des plus grands corps de l'Univers et ceux du plus léger atome : rien ne serait incertain pour elle, et l'avenir comme le passé, serait présent à ses yeux »[5]. 

Laplace conçoit qu’une Intelligence capable de saisir la réalité sous forme de données calculables serait alors capable de concevoir avec certitude le passé comme le futur. La connaissance de la composition des éléments qui composent la nature et la connaissance de l’ensemble des forces qui s’exercent sur elle suffiraient à saisir la réalité passée, présente et future. Le déterminisme laplacien se place dans le modèle de Newton et dans un cadre mathématique dans lequel la nature est exprimable. 

L’Intelligence que mentionne Laplace n’est pas une Intelligence transcendante mais une Intelligence humaine supérieure à l’homme en termes de quantité et non de qualité. Si l’homme était capable de saisir avec précision la réalité telle que l’entend Laplace, il serait semblable à cette Intelligence. Laplace décrit bien un idéal auquel l’homme doit s’approcher. Tel est le but qu’il assigne à la Science. Il « produit alors une fiction théorique permettant de fournir un modèle idéal normant la recherche scientifique »[6]. 

Laplace voit dans les progrès déjà accomplis un reflet de cette Intelligence supérieure : « L'esprit humain offre, dans la perfection qu'il a su donner à l'Astronomie, une faible esquisse de cette intelligence. Ses découvertes en Mécanique et en Géométrie, jointes à celle de la pesanteur universelle, l'ont mis à portée de comprendre dans les mêmes expressions analytiques les états passés et futurs du système du monde. En appliquant la même méthode à quelques autres objets de ses connaissances, il est parvenu à ramener à des lois générales les phénomènes observés, et à prévoir ceux que les circonstances données doivent faire éclore. Tous ses efforts dans la recherche de la vérité tendent à le rapprocher sans cesse de l’intelligence que nous venons de concevoir, mais dont il restera toujours infiniment éloigné ».

Les probabilités au secours de la Science

Laplace est en effet conscient des limites de la Science et de ses outils. L’Intelligence supérieure est inatteignable. « Les causes régulières des phénomènes sont le plus souvent ou inconnues ou trop compliquées pour être soumises au calcul ; souvent encore leur action est troublée par des causes accidentelles et irrégulières ». 

Mais la Science peut néanmoins parvenir à une certaine certitude grâce à la théorie des probabilités. L’action des « causes régulières des phénomènes […] reste toujours empreinte dans les événements produits par toutes ces causes et elle y apporte des modifications qu’une longue suite d’observations peut déterminer. L’analyse des probabilités développe ces modifications et assigne leur degré de vraisemblance »[7]. Laplace est persuadé que la connaissance du Monde progressera avec la science des probabilités. Par l’observation répétée des phénomènes, il est possible de déterminer les lois qui régissent la nature et donc de s’approcher de l’Intelligence supérieure. La théorie des probabilités est pour lui le moyen de réduire notre ignorance et d’améliorer notre connaissance de la nature : « observations et calculs sont au service d’un idéal d’intelligibilité rationnelle du monde »[8]. « Le rôle des probabilités sera de fournir un palliatif à cette ignorance en nous permettant d’en évaluer le degré à partir de ce que nous savons, et il est possible de le faire très exactement en mettant à profit, là aussi, les ressources de l’analyse par la théorie analytique des probabilités »[9]. Le Monde est réduit à des mathématiques…

Un Monde à la mesure de la raison

La connaissance du présent suffirait à connaître le passé et le futur. Telle est l’affirmation que nous retenons généralement du déterminisme laplacien. Contrairement à ce que nous avons pu penser, Laplace n’ignore pas les limites de la Science, limite qu’elle peut néanmoins réduire par la « science des probabilités ». 

Sachons d’abord reconnaître « cette idée obsolète de maîtrise absolue de la physique » [10]. L’hypothèse qu’une Intelligence supérieure, de même nature que celle de l’homme, soit capable « pour un instant donné » de connaître « toutes les forces dont la nature est animée, et la situation respective des êtres qui la composent » est une hypothèse absurde. Ce n’est pas en effet une question de quantité mais de qualité. Une telle Intelligence, si elle existe, ne peut être semblable à la nôtre. Le Monde n’est pas totalement intelligible pour l'homme. Telle est l’erreur de Laplace. La raison humaine ne peut pas accéder seule à la connaissance complète du Monde…

Laplace « argue qu’il est possible de connaître les valeurs exactes des conditions initiales des problèmes et équations, qu’il est possible de connaître toutes les lois de la physique, de formuler exactement toutes les équations de mouvement, de résoudre les équations différentielles des systèmes non-intégrables, et enfin de prédire exactement le futur à l’aide d’expressions analytiques de forme fermée... Cette idée obsolète de maîtrise absolue de la physique contient implicitement la croyance que tout est prédictible »[11]. 

Expliquons brièvement ce que contiennent en réalité les hypothèses de Laplace. 

Elles supposent d’une part l’existence de lois scientifiques qui garantissent la régularité des phénomènes. Cela revient à affirmer que tous les phénomènes sont descriptibles au moyen des grandeurs de la Physique, c’est-à-dire à partir des notions et des concepts que manipule la Science. Or nous savons combien ces notions posent de difficultés…

Ces lois seraient universelles au sens où elles s’exerceraient sur tout point de l’Univers en tout lieu et en tout temps. Selon Laplace, tout phénomène est nécessairement produit par une cause ou par une série de causes : « nous devons donc envisager l'état présent de l'Univers comme l'effet de son état antérieur et comme la cause de celui qui va suivre ». Et les mêmes causes produisent les mêmes phénomènes…

La sensibilité aux conditions initiales
Laplace s’oppose ouvertement aux causes finales et au hasard, « causes imaginaires » qui « ont été successivement reculées avec les bornes de nos connaissances, et disparaissent entièrement devant la saine philosophie, qui ne voit en elles que l’expression de l’ignorance où nous sommes des véritables causes » [12]. Il se place dans un cadre de nécessitarisme absolu. Le hasard et les causes finales se rapportent à notre ignorance. Comme nous l’avons évoqué, la théorie des probabilités est, selon Laplace, un moyen de les supprimer…

Un Monde sous forme différentielle

La connaissance de l’état du Monde ne suffit pas si elle n’est pas exprimable par une formule mathématique qui intègre notamment le temps. En intégrant la durée, il est possible de prévoir l’avenir et de reconstituer le passé. 

Faisons une petite remarque. Dans le déterminisme laplacien, il y a confusion entre le temps et les phénomènes qui se déroulent dans le temps. En suivant le principe de causalité, nous ne connaîtrons pas le passé mais l’état antérieur d’un phénomène que nous observons dans le présent. 

Pour prendre en compte le temps, la loi doit être exprimée sous la forme d’équations différentielles. C’est une formulation mathématique qui détermine des relations entre des variations temporelles de grandeurs, dite différentielles, variations sur une durée très faible. Laplace considère donc possible que toutes les grandeurs physiques puissent être mises sous forme différentielle. 

Mais dire qu’à partir de ces équations différentielles, il est possible de prévoir l’avenir et de reconstituer le passé, cela revient à affirmer que ces équations différentielles sont intégrables, c’est-à-dire que nous sommes capables de déterminer les grandeurs physiques à tout instant à partir de leur variation temporelle. Or l’intégration d’une équation différentielle fournit une solution déterminée si nous connaissons ses conditions initiales, c’est-à-dire des grandeurs constituant l’état du système à un instant donné. « La formulation laplacienne du déterminisme possède, on le sait aujourd'hui, une contrepartie mathématique : le théorème d’existence et d’unicité des solutions des équations différentielles »[13]. 

Le déterminisme laplacien affirme donc que :
  • le Monde est descriptible au moyen de concepts scientifiques ;
  • la théorie des probabilités est capable de remédier à nos incertitudes et nos approximations ;
  • le Monde est un système régi par des lois universelles, toutes traduites en équations différentielles ;
  • l’ensemble de ces équations sont intégrables, c’est-à-dire admet une et unique solution ;
  • nous sommes capables de connaître l’État du Monde à un instant t, c’est-à-dire les conditions initiales des phénomènes.
Des hypothèses intenables…

Nous vous invitons, y compris les esprits les moins scientifiques, à méditer quelques instants sur ces hypothèses. Elles sont considérables. Certaines sont aujourd'hui reconnues comme étant fausses du point de vue scientifique et mathématique, comme l’hypothèse d’existence et d’unicité des solutions des équations différentielles. La situation est même plus complexe puisque les scientifiques ne sont pas faces à des équations différentielles mais à des systèmes d’équations différentielles, systèmes encore plus ardus à résoudre. Il est certes possible de déterminer des solutions mais au prix de simplifications qui éloignent définitivement le modèle de la réalité. Or ces simplifications ne sont pas quantifiables. La théorie des probabilités demeure impuissante puisqu'elle se définit à partir de faits observés et répétés, et non sur une abstraction de certains phénomènes.

Pourtant, Laplace n’ignorait pas ces difficultés. D'où vient alors l’erreur ? « C’est tout simplement dans le cadre d’une métaphysique matérialiste courante, que Laplace croit à la possibilité de la détermination des lois mathématiques de l’Univers, et qu’il affirme qu’une intelligence supérieure toute théorique, aux possibilités cognitives infinies, pourrait calculer tous les effets des lois de la Nature. Cette intelligence n’est pas censée posséder de qualités surnaturelles et en cela le déterminisme laplacien s’oppose au déterminisme antérieur théologique dans lequel l’intelligence omnisciente était tenue par Dieu »[13]. 

Le modèle dans lequel se place Laplace est un modèle censé remplacer le modèle théologique dans lequel se plaçait encore Newton. Comme il l’a affirmé à Napoléon, son but est d’exclure Dieu de son explication du Monde. Pour garantir un modèle viable en prenant en compte cette hypothèse, Laplace est alors dans l’obligation d’émettre des hypothèses encore plus fortes, aujourd'hui considérées irréalisables, c’est-à-dire hors de portée des Sciences et des hommes…


Références
[1]Anecdote célèbre souvent reprise dans de nombreux ouvrages, cité dans Introduction à la science moderne de Pierre Sagaut. 
[2] François Pépin, Introduction : Le déterminisme, le mot et les concepts, dans Revue Matière première, n° 2/2012 : Le déterminisme entre sciences et philosophie, éditions Matériologiques, materiologiques.com
[3] Voir Émeraude, novembre 2013, article « Dieu dans les lois de Newton ». 
[4] Michel Paty, Laplace, Simon (1749-1827) in Huisman, Denis (éd.), Dictionnaire des philosophes, 2ème édition, Presses Universitaires de France, Paris, 1993, vol. 2, p.1677-1679. 
[5] Laplace, Essai philosophique sur les probabilités, 1814. 
[6] François Pépin, Claude Bernard et Laplace : d’un déterminisme physique vers un déterminisme proprement biologique ? Revue Matière première, n° 2/2012 : Le déterminisme entre sciences et philosophie
[7] Amy Dahan Dalmedico, Le monde de Laplace : mathématiques, physique et déterminisme, CNRS, Centre Alexandre Koyré.
[8] Amy Dahan Dalmedico, Le Monde de Laplace : mathématiques, physique et déterminisme
[9] Michel Paty, La notion de déterminisme en physique et ses limites in Debru, Claude et Viennot, Laurence (éds.), Enquête sur le concept de causalité, Collection « Sciences, histoire et société », Presses Universitaires de France, Paris, 2003. 
[10] Eric Bois, Un déterminisme affranchi de la contrainte de prédictibilité, Université Nice Sophia-Antipolis, CNRS. 
[11] Eric Bois, Un déterminisme affranchi de la contrainte de prédictibilité
[12] Laplace, Essai philosophique sur les probabilités, 1814. 
[13] Amy Dahan Dalmedico, Le monde de Laplace : mathématiques, physique et déterminisme.

jeudi 12 décembre 2013

Les déterminismes scientifiques

Dans un sens général, le déterminisme est le principe selon lequel tout phénomène s’explique par une cause. Elle s’exprime sous forme d’une loi scientifique que décrit une formule mathématique. Il se fonde aussi sur le principe que les causes identiques produisent les mêmes phénomènes. Par conséquent, il est possible à partir de la connaissance du présent au sens scientifique, c’est-à-dire de l’ensemble des phénomènes observés, de prévoir l’avenir et de reconstituer le passé


Le déterminisme est souvent lié au nécessitarisme : rien n’arrive qui ne soit nécessaire et qui ne pouvait être prédit. La différence entre ces deux principes est que le premier est calculable quand l’autre n’est que philosophique[1]. 

Ce déterminisme est dit local ou encore régional s’il ne s’applique qu’à une zone de l’Univers, qu’à un système particulier. Il est dit universel s’il s’applique sur l’Univers entier. 




Déterminisme exact, approché ou statistique

Le scientifique français Pierre-Simon Laplace (1749-1827) a défini le déterminisme le plus radicale. Plusieurs philosophes des sciences ont montré son impossibilité, qu’il soit universel ou même local, notamment Alexandre Kojève (1902-1968)[2]. Ce dernier distingue le déterminisme causal exact, celui de Laplace [6], du déterminisme causal approché. Si le premier repose sur le principe « mêmes causes, mêmes effets », le second prend davantage compte des difficultés pratiques de la connaissance. Le déterminisme causal approché repose en effet sur le principe : « causes semblables produisent effets semblables ». La notion d’identité est remplacée par la notion de similitude. La similitude dépend des conditions de l’observation du phénomène, c’est-à-dire de la précision des mesures effectuées sur un système pour quantifier les grandeurs qui le caractérisent, et de l’interprétation de l’observateur. L’observation est donc primordiale. Ce déterminisme est actuellement utilisé en science. Les prédictions sont ainsi approximatives.



Il existe aussi un déterminisme dit statistique. Il repose sur la description et l’évolution des propriétés statistiques d’un ensemble d’objets indifférenciés. La description de l’Univers repose alors sur des lois statistiques. La prédiction est aussi statistique : au terme d’une évolution considérée d’un système physique, tel pourcentage de ses composants aura acquis la propriété X pendant que le reste aura acquis la propriété Y. Mais il sera impossible de dire pour tel composant donné quelle sera sa propriété. Nous pourrons que dégager une probabilité que le composant soit de propriété X ou Y. Le déterminisme statistique repose sur des lois statistiques. Cela présuppose alors que l’Univers ait une structure statistique, c’est-à-dire qu’il admet le calcul des probabilités et des statistiques ou encore que les théorie mathématiques des probabilités et des statistiques puissent s’appliquer dans la réalité.

Qu’il soit exacte, approché ou statistique, le déterminisme repose sur une description mathématique des objets. Elle nécessite la capacité de les traduire en grandeurs calculables et en relations mathématiques. Elle impose aussi que ces relations conduisent à des réponses claires. En clair, il est fortement imprégné de la conviction que le Monde s’inscrit dans des structures mathématiques accessibles aux hommes

Indétermination par complétude et par nature

Depuis le début du XXème siècle, nous savons que des équations déterministes peuvent définir des systèmes indéterministes au sens où elles peuvent donner des solutions divergentes quelle que soient la précision des informations que nous disposons. Ce n’est pas un problème de qualité ou de quantité d’informations. Ce point est essentiel. Nous y reviendrons dans un prochain article…

Certes un problème peut ne pas avoir de réponses satisfaisantes faute de précision dans la loi ou dans les informations disponibles. Le système est alors indéterminé par incomplétude. Mais il existe aussi une indétermination plus fondamentale. Ainsi dans un système physique, nous pouvons ne pas être capables à l'instant t de prédire si le système évolue vers X ou vers Y non pas parce que nous ne disposons pas suffisamment d’informations pour le savoir mais parce que le système peut évoluer vers X et Y à la fois. C’est le cas par exemple de la mécanique quantique qui admet l’existence d’états superposés pour un système physique.

Principe d'Heisenberg

L’indétermination repose sur un principe connu sous le nom de son auteur, Heisenberg. Il énonce que pour une certaine particule, sa position et sa vitesse ne peuvent pas être définies au même instant. Et plus généralement, dans la physique quantique, il n’est pas possible de connaître l’infiniment petit sans le perturber. Mesurer la position d’une particule perturbe sa vitesse et inversement mesurer sa vitesse implique une modification de sa position. Or la définition scientifique d’un objet est associée à des mesures. Dans le monde quantique, la connaissance au sens classique n’a donc pas de sens. Le déterminisme universel est invalidé.

Mais soyons presque rassurés. La physique quantique est restreinte à un certain cadre. Elle n’est viable qu’à une très petite échelle. A partir d’un certain seuil, à une échelle macroscopique, la physique classique reprend ses droits. Les difficultés résident dans le passage du monde quantique au monde classique. 

Selon certains scientifiques, la physique quantique est un outil prédictif complet et un outil explicatif incomplet. Elle ne décrit pas la réalité mais formalise les connaissances que nous en avons. Il n’y a donc pas de sens à en trouver une signification profonde. D’autres scientifiques ne voient pas uniquement dans la théorie quantique un outil formel efficace. Certaines de ses interprétations peuvent revêtir un sens métaphysique pour donner du sens à cette étrange théorie et la relier à la réalité. 

En conclusion, la Science du XXème siècle a réintroduit la philosophie dans la Science. Et ce n’est pas un hasard si l’épistémologie s’est développée au siècle dernier. Car la Science nous apporte plus de questions que de réponses, questions dont elle ne pourra peut-être jamais apporter de réponse. 

« Le XVIIIème siècle fut celui des Lumières : la raison y relégua de plus en plus la foi au second plan »[3]. Nous pouvons croire que le XXème siècle a montré toutes les limites de la « raison » et l’a délogée de son piédestal pour la réintégrer parmi d’autres sources de connaissance aussi valables qu’elle. « L'idée d'un divorce entre les sciences et la philosophie est aujourd'hui en train de s'effriter. On a cru longtemps que les sciences n'avaient pu progresser puissamment qu'en se libérant de la «tutelle» des doctrines philosophiques. […]. On s'aperçoit que la conception purement instrumentale des sciences n'est qu'un leurre. L'exigence philosophique se fait entendre nettement »[4]. La physique quantique, les théories relativistes, mais aussi le développement des sciences du vivant nous obligent à nous poser des questions philosophiques fondamentales. « Il est clair que cette situation, de l'avis des scientifiques eux-mêmes, est aujourd'hui en pleine mutation » [5]. 





Références
[1] Wikipédia, article « déterminisme ». 
[2] Dans son livre posthume L’idée du déterminisme (1990). Voir Introduction à la pensée scientifique moderne de Pierre Sagaut, Institut Jean Le Rond d’Alembert, Université Pierre et Marie Curie – Paris 6. 
[3] Trinh Xuan Thuan, Origine, La nostalgie des commencements, chap.I, Gallimard, 2003. 
[4] Dominique Delcourt, La fin du divorce entre sciences et philosophie, encyclopédie de l’Agora, passage d'une entrevue de Roger-Paul Droit, parue initialement dans Le Monde du 7 juin 1985.
[5] Dominique Delcourt, La fin du divorce entre sciences et philosophie.
[6] Nous appellerons déterminisme laplacien ce déterminisme exact. Il serait développé dans le prochain article.

mercredi 11 décembre 2013

Retour à des notions scientifiques essentielles : loi, modèle et théorie

Il nous arrive parfois de s’exprimer ainsi : « les planètes décrivent telle orbite en raison de la loi de Kepler ou tel phénomène se produit en raison de telle loi scientifique ou de telle équation ». Ce langage est trompeur. En réalité, les lois scientifiques ou les formules mathématiques, qui en sont une traduction, ne sont pas la « raison » ou la cause de ses phénomènes. Cette façon de s’exprimer revient à donner corps aux lois de la Science, c’est-à-dire à en faire des entités, des substances qui existeraient par elles-mêmes et pourraient agir comme des causes efficientes. 

Pour mieux connaître ce qu’est véritablement la science, ses limites comme ses forces, il est impératif de mieux comprendre le vocabulaire qu’elle utilise afin d’éviter de telles erreurs. La vulgarisation des théories et la diffusion de la connaissance scientifique à une population toujours plus massive ne permettent guère de s’attarder sur des notions pourtant essentielles

Qu’est-ce qu’une loi scientifique ? 

« Une loi scientifique est l’expression mathématisée d’une corrélation répétable, d’un comportement constant ou d’une fréquence statistique observée parmi un ensemble de faits. Elle est déduite d’un certain nombre d’observations et généralise celles-ci, en retenant le caractère stable. Il est donc inexact de dire que les faits sont régis par des lois : il faut dire que les faits comportent des lois. A la différence du sens juridique usuel, la loi scientifique est constative et non normative »[1]. 

A partir de faits et de mesures répétés, les scientifiques dégagent des lois. Elles traduisent ce qui est observé et non ce qui est. Elles dépendent donc des moyens qui nous permettent d’observer et de mesurer la réalité, et elles dépendent de l'interprétation des mesures obtenues. 

Certains énoncés scientifiques parlent aussi de principes. Ce sont des lois très générales qui dépassent de très loin les faits qui les ont suggérés. Ils ne sont ni démontrés ni démontrables. Tels sont les principes de Newton. Ils correspondent aux axiomes mathématiques.

Qu’est-ce qu’un modèle ?

Les lois sont regroupées et unifiées de manière cohérente dans des modèles. Elles permettent de décrire une réalité observée et d’approfondir notre connaissance sans être pourtant une description exacte de la réalité. La modélisation des faits observés sous forme calculatoire est très féconde en science et est parfaitement légitime tant qu’il n’y a pas de confusion entre la réalité et le modèle qui la représente. Un fossé infranchissable sépare le monde ainsi représenté et le Monde réel. L’écart qui les sépare dépend de nombreux paramètres qui dépendent aussi bien de nos capacités d’observation et d’interprétation que de la nature même des choses. Il y a véritablement progrès dans la connaissance quand nous pouvons évaluer cet écart…

Un tel fossé entre la réalité et le modèle est inhérent à la conception même du modèle. Car tout modèle est obtenu par abstraction du réel, ce qui conduit inévitablement à une perte irrémédiable d’informations. Le modèle enrichit aussi ce qu’il est censé représenter par le langage et le formalisme qu’il utilise. C’est cette quantité d’informations effectivement perdues et ajoutées qui détermine l’exactitude du modèle. 

Comme pour la loi, le modèle n’a pas un rôle normatif. Il est « un cadre représentatif, idéalisé et ouvert, reconnu approximatif et schématique mais jugé fécond par rapport à un but donné : prévoir, agir sur la nature, la connaître mieux, etc. »[2]. 

Qu’est-ce qu’une théorie ?

Une théorie est un système cohérent qui coordonne, relie et unifie des lois, des hypothèses, des principes et des modèles. Elle est plus générale que les modèles qu’elle replace dans un contexte général. Elle permet de déduire des lois et de déterminer des faits non encore déterminés par l’observation. Elle a aussi une fonction de représentation. « Les modèles et le cadre fournis par une théorie offrent une représentation de l’univers sensible, qui permet à chacun d’ordonner sa vision du monde » [3]. Notre conception de l’Univers se forme à partir des théories…

La théorie est donc une abstraction de phénomènes observés. Par des grandeurs quantifiables et mesurables, elle tente de reproduire ce qui est constaté. Toute abstraction est avant tout une simplification pour ne retenir que l’essentiel, c’est-à-dire ce que le scientifique tente d’identifier. Une théorie est donc élaborée pour rendre compte de certains phénomènes dans un domaine d’étude particulier. Elle n’est donc valable qu’en prenant en compte le cadre dans lequel elle a été définie. Contrairement à la réalité, la « vérité scientifique » est conditionnelle.

Les hypothèses scientifiques sont plus ou moins explicites. Les lois de Newton ne sont ainsi valables que dans un certain type de référentiels, appelé galiléens. Certaines hypothèses peuvent même être définies a posteriori, notamment quand une nouvelle théorie vient en montrer toutes les limites du modèle. Les lois de Newton ne sont plus valables à un niveau microscopique comme l’ont montré les théories scientifiques du XXème siècle. Aucune loi, aucun modèle, aucune théorie n’existe donc sans un minimum de conditions. C’est par leur étude que nous pouvons alors évaluer leur exactitude à représenter la réalité. En les oubliant, nous pouvons commettre de graves contre-sens. Une loi ou un modèle sans hypothèses n’a aucun sens…

Conclusion pour l’étude apologétique

Lorsqu'une proposition scientifique s’oppose à notre foi, ce n’est pas la proposition en elle-même qu’il faut peut-être tenter de réfuter si effectivement elle est l’aboutissement d’une démarche scientifique rigoureuse et honnête. La plupart du temps, c’est peine perdue et cela nécessite des efforts considérables. Nous entrons en outre dans un domaine qui n’est pas celui de la foi. 

L’effort doit plutôt être tourné vers les hypothèses qui l’encadrent. Elles sont généralement à notre portée. Ainsi nous éviterons probablement des erreurs d’appréciation qui discréditent finalement ce que nous voulons défendre. 

En envisageant la théorie comme hypothétique, c’est-à-dire incapable de saisir toute la réalité, nous nous heurtons à une conception du Monde qui longtemps a dominé le monde scientifique et continue de s’imposer dans la pensée dominante : « le déterminisme scientifique » … 



Référentiel
[1] Introduction à la pensée scientifique moderne de Pierre Sagaut, Institut Jean Le Rond d’Alembert, Université Pierre et Marie Curie – Paris 6. 
[2] L. Soler, Introduction à l’épistémologie, Ellipses, 2000 cité dans Introduction à la pensée scientifique moderne de Pierre Sagaut. 
[3] L. Soler, Introduction à l’épistémologie.