" La pierre précieuse, voire de grand prix aux yeux de certains, qu'est l'émeraude, se voit insultée par un morceau de verre habilement truqué, s'il ne se rencontre personne qui soit capable de procéder à un examen et de démasquer la faute. Et lorsque de l'airain a été mêlé à l'argent, qui donc, s'il n'est connaisseur, pourra aisément le vérifier ? "(Saint Irénée, Contre les hérésies)


mardi 31 mars 2015

Les Ottomans, l'apogée de l'empire musulman et sa fin

Au début du XV siècle, les Mamelouks sont maîtres des lieux saints de l’islam et protecteurs du calife réfugié au Caire. Vainqueurs des Mongols, ils représentent la seule force légitime de l’islam. Ils ont pu craindre un moment les Ottomans dont l’empire s’étendait en Europe mais le conquérant Tamerlan les ont écrasés en 1402 [2]. En pleine gloire, l’empire ottoman succombe à ce coup terrible. 

Le réveil des Ottomans

Istanbul


Aussi éphémère que cruel, l’empire de Tamerlan ne dure pas. L’Anatolie est rapidement divisée en principautés autonomes. Les Ottomans reprennent le pouvoir et rétablissent la domination ottomane en Asie Mineure. Ils reprennent ensuite l’offensive en Europe. Après avoir éliminé ses adversaires, dont le roi de Hongrie, et conquis tous les Balkans, l’empire ottoman s’empare de Constantinople en 1453. Après des siècles de sièges et d’attaques incessantes, l’Empire byzantin s’achève. Constantinople est livrée à trois jours de pillages et de massacres. Elle est ensuite promue capitale de l’empire sous le nom d’Istanbul, la Sublime Porte. Dès la fin du XVe siècle, l’empire ottoman apparaît comme l’une des plus grandes puissances de la Méditerranée.

Centralisé et plutôt sagement administré, l’empire ottoman tient avant tout sa puissance de sa force et de son organisation militaires. Il suscite l’admiration de l’Europe, notamment par son armée, ses effectifs et sa discipline. Les fameux janissaires représentent un corps d’élite redoutable. Ce sont des fils de vaincus chrétiens, enlevés dès leur plus jeune âge, élevés en purs musulmans et dressés pour faire la guerre. Dévoués au régime, fanatisés comme nous dirions aujourd'hui, ils forment un corps puissant d’une très grande solidité, voire un état dans l’état. Ce sont eux les piliers de l’empire, faisant et défaisant les sultans puis les califes. L’armée de l’empire tient aussi sa force de son artillerie, de sa logistique, de sa discipline. Régulièrement nourrie et soldée, l'armée ottomane apparaît comme la première armée moderne.

Inévitablement, les Ottomans et les Mamelouks s’affrontent. Ils s’opposent pour des questions de territoires et d’influences. Une guerre en 1467 ne règle rien. L’influence des Ottomans progresse. Ils s’emparent de la Syrie, deviennent maîtres d’Alep, de Damas et de Jérusalem. Les deux empires se font face sans que l’un ne puisse l’emporter sur l’autre. Ils finissent par vivre en bonne intelligence et même par coopérer. Mais aux yeux des musulmans, les Mamelouks demeurent les représentants légitimes de l’islam.

L’arrivée des Portugais dans l’Océan Indien renverse l’équilibre des forces. En dépit du soutien des Ottomans dans leur lutte contre les chrétiens, la flotte des Mamelouks est détruite en 1508. En 1515, le portugais Albuquerque s’empare d’Hormuz. Non seulement il enlève aux Mamelouks le commerce des épices, une de leurs principales sources de revenus, mais surtout il menace les lieux saints dont ils ont la garde depuis le XIIIe siècle. La légitimité religieuse des Mamelouks est alors remise en question.

Maître d’une grande partie de l’Europe slave, de l’Anatolie et de la Syrie, les Ottomans doivent aussi affronter un nouvel ennemi qui s’affirme à l’est, les Séfévides, c’est-à-dire des chiites, maîtres de la Perse depuis 1502. Chef de nomades au nord de l’Iran, Ismaïl, futur chah, c’est-à-dire roi, reconstitue l’empire des Sassanides et instaure le chiisme comme religion nationale. Au XIVe siècle, les Séfévides poursuivent leur conquête et avancent en Syrie. L'Ottoman Sélim Ier, dit le Brave ou le Terrible, mène alors la guerre sainte contre les chiites.

L’apogée de l’Empire Ottoman

En 1512 puis en 1514, les Ottomans arrêtent la progression chiite et parviennent à conquérir leur capital, Tabriz, sans cependant pouvoir occuper toute la Perse, faute d’hommes. Ils s’emparent aussi du Kurdistan. Leurs victoires contre les chiites, ennemis héréditaires des sunnites, confirment leur supériorité et accroissent davantage leur prestige. Ils s’affirment comme les véritables défenseurs de l’islam sunnite face à l’ennemi séculaire. Ils peuvent désormais se retourner contre les Mamelouks affaiblis et déconsidérés.

En 1517, les Ottomans finissent par écraser les Mamelouks. Ils exécutent leur sultan et mettent fin à leur sultanat. Ils s’emparent aussi du Liban, de l’Égypte et de la côte ouest de la péninsule arabique. Les lieux saints sont désormais sous leur protection. Ils sont les seuls maîtres de l'islam. La prière du Vendredi qualifie Sélim Ier de calife, successeur de Mahomet et protecteurs des lieux saints mais il faudra attendre au moins le XVIIIe siècle pour que le sultan ottoman prenne officiellement le titre de calife. Ainsi pour la première fois depuis des siècles, le calife possède les pouvoirs militaires, politiques et religieux comme aux premiers temps de l’empire abbasside. La prière du vendredi se dira désormais au nom du calife ottoman. Istanbul remplace le Caire. L’empire musulman devient turc …

Après leur victoire contre les Mamelouks, les Ottomans attaquent de nouveau les chrétiens en Europe. En 1520, Soliman le Magnifique s’empare de Belgrade puis en 1522, il reprend Rhodes à l’Ordre des Hospitaliers. La Méditerranée orientale est sous la maîtrise des Ottomans. La Hongrie finit par être annexée. Les Habsbourg ne sont plus maîtres que d’une bande de plaines et des montagnes de Slovaquie. En 1529 et en 1532, Soliman est aux portes de Vienne dont il fait le siège en vain. Ces échecs mènent un certain trouble dans l’empire.

Au Maghreb, au nom du calife ottoman, Barberousse et ses pirates de Kabylie conquièrent Alger et Tunis. A partir de ces ports, il menace la Méditerranée occidentale. Le Maghreb est désormais plus ou moins sous l’influence ottomane. Barberousse menace aussi Malte et la Sicile. Profitant des querelles des puissances chrétiennes et de la complicité de François Ier, les pirates progressent. Nice est ravagée, Toulon est prise…

En 1534, Soliman le Magnifique s’empare de Bagdad. L’Azerbaïdjan est conquis en 1536. En 1566, à la mort de Soliman le Magnifique, l’empire est à son apogée. L’Empire ottoman s’étend à cette date sur les Balkans, l’Europe centrale, le Moyen-Orient, l’Afrique du Nord hormis le Maroc. Aux portes de Vienne, il est aussi présent à Tunis, à Bagdad et à Eden. Il représente également une puissance maritime en Méditerranée et en mer Rouge. Ainsi après les empires arabe (Damas) et perse (Bagdad) se dresse un autre empire, celui des Turcs (Istanbul).


Le lent déclin de l’Empire ottoman

Mais après la mort de Soliman, l’empire entre rapidement en déclin. Au niveau militaire, la situation se dégrade progressivement. En octobre 1571, à la bataille de Lépante, sa flotte est défaite. Sa puissance maritime est provisoirement remise en cause. La guerre que les troupes ottomanes mène contre les Autrichiens (1593-1606) les épuise. A l’est, la situation n’est guère brillante. Les Séfévides s’emparent de nouveau de la Mésopotamie et de Bagdad.

Le pouvoir est en outre fragilisé par des rébellions, la corruption et des soulèvements de population. Est-il encore entre les mains des sultans ? Il est partagé entre les janissaires qui n’hésitent pas à assassiner les sultans et le harem tout puissant dans lequel ils s’enferment. Les sultans perdent aussi le pouvoir au profit des grands Vizirs, sortes de premiers ministres. 

Les grands Vizirs prennent finalement le pouvoir avec force et cruauté et redressent la situation à la fin du XVIIe siècle. En 1669, ils conquièrent la Crète après vingt deux ans de siège. Toute la Méditerranée orientale est désormais sous le contrôle des Turcs. Les forces ottomanes s’enfoncent en Pologne et en Ukraine. Appelées par les protestants hongrois, elles avancent en Autriche. En 1683, Vienne est de nouveau assiégée. Mais une alliance catholique, sous le commandement du roi de Pologne, Jean Sobieski, bat l’armée ottomane. L’Empire turc perd des territoires dont la Hongrie. Pour la première fois, il recule en Europe.

Au XVIIIe siècle, la situation s’empire en dépit des tentatives de réformes et de modernisations que mènent les sultans. L’Empire ottoman cède des territoires au profit de l'empire austro-hongrois. Les Séfévides reprennent le Caucase. Les Russes progressent aussi dans l’Empire ottoman. Leur avancée inquiète les européens au point que l’empire musulman devient le lieu d’affrontement entre les puissances de l’Europe. L’Empire ottoman subit ainsi de nombreuses humiliations. En 1798, Napoléon s’empare de l’Égypte puis avance en Syrie et en Palestine. « C’était la première grande incursion d’une puissance européenne au cœur même du monde islamique, la première fois que ses habitants se trouvaient exposés au nouveau type de puissance militaire des grands États d’Europe, et à leurs rivalités »[1]. Depuis cette expédition, l’influence des puissances occidentales grandissent dans l’Empire ottoman.


L’agonie et le démembrement de l’Empire ottoman

En dépit de nombreuses réformes militaires, politiques et sociales, l’Empire ottoman ne parvient pas à se redresser. Sous la pression des puissances occidentales, la Grèce obtient son indépendance en 1829. Dans les Balkans, des principautés obtiennent une véritable autonomie. Les populations se révoltent. La Serbie et la Roumanie gagnent leur indépendance. L’Égypte acquiert aussi pratiquement son indépendance avec la naissance de la dynastie de Mohammed Ali. L’Autriche, la Grèce et la Russie s’emparent de nouveaux territoires. La Grande-Bretagne occupe Chypre. L’Afrique du Nord est partagée entre la Grande Bretagne, la France et l’Italie.

Au XIXe siècle, en proie à des difficultés financières et à des révoltes, l’Empire Ottoman continue de se disloquer lentement. Les puissances européennes s’emparent de zones d’influences à l’intérieur même de l’Empire. Des communautés sont directement sous la protection des Européens. La France protège les catholiques, la Russie les orthodoxes. Les Allemands développent et maîtrisent les chemins de fer quand les ports et les fleuves sont sous le contrôle des Français et des Anglais. Les entreprises ottomanes sont contrôlées par des fonds européens. La banque impériale ottomane, créée en 1863, en charge des finances et des douanes de l’Empire ottomane, est par exemple dirigée par un consortium franco-anglais.

Au début du XXe siècle, l’Empire ottoman est un malade à l’agonie. En 1913, les Jeunes Turcs prennent le pouvoir et dans la volonté de restaurer l’empire, ils s’allient avec l’empire allemand. Mais le déclin n'est pas enrayé. La légitimité de l'empire est durement remis en cause. Entre 1916 et 1918, une révolte éclate dans la péninsule arabique. Le chérif de la Mecque veut créer un état musulman. L’Empire ottoman meurt enfin sous les coups de la Première Guerre Mondiale. Il est démembrée par les puissances européennes (traité de Sèvre, 1920). Après la suppression du sultanat en 1922, une république turque est proclamée en 1923. Mustapha Kémal est élu à la présidence de la République. En 1924, le califat est aboli…

L'islam, le reflet de l'histoire


L’histoire de l'islam et notamment du dernier empire musulman est importante pour bien comprendre la situation actuelle du monde musulman. A plusieurs reprises, l’Europe a failli se faire écraser par les troupes musulmanes. De la péninsule arabique, une première vague a déferlé de manière continue sur l'Orient puis sur l'Occident. Elle a conquis le Moyen-Orient, l’Afrique du Nord et atteint les Pyrénées. Une deuxième vague a repris sous les Abbassides, progressant en Afrique, en Inde et jusqu’aux Philippines. Enfin, une troisième vague a écrasé Byzance et progressivement conquis l’Europe du Sud, la Hongrie, le Caucase, avançant vers l’Ukraine et la Pologne. Hormis quelques cas particuliers, l’islam n’a progressé qu’avec les armes. Les vaincus n'ont qu'un choix : se convertir à l’islam, payer un tribut ou mourir. Beaucoup de chrétiens préféreront se convertir que de vivre dans la misère ou dans les humiliations.

Le fanatisme religieux, que de bons penseurs trouvent si nouveau dans l’islam, est le moteur de ses victoires et de son expansion. Les janissaires en sont un exemple. Les premiers conquérants arabes en étaient peut-être dépourvus, plus soucieux de butin que de répandre l'islam. Tout change vraisemblablement avec les Abbassides plus préoccupés de légitimité politique et de pouvoir. La principale force de l’islam réside dans sa puissance armée.

Mobilisées, les forces musulmanes n'ont guère de difficultés à écraser des empires et des royaumes divisés et épuisés par des luttes internes. Parfois ce sont des chrétiens eux-mêmes qui demandent l'intervention des musulmans ou les laissent progresser pour de vains calculs politiques. Quand les Ottomans menacent Vienne, le Pape Innocent XI appelle tous les États chrétiens à venir défendre l’Europe. Seuls le Portugal, quelques cités italiennes et la Pologne répondent à son appel ! La force des musulmans résident aussi dans la faiblesse de leurs adversaires.

Soliman 1er le Magnifique
La victoire est essentielle dans l'islam. Le chef n’est légitime que s’il se montre puissant et victorieux des ennemis de l'islam. Tant qu’il parvient à vaincre et à dominer, il règne. La moindre défaillance ou faiblesse provoque sa chute. Mais le déclin prend souvent sa source non dans la défaite des troupes mais dans ses chefs qui se vautrent dans les harems et désertent le pouvoir pour assouvir leurs plaisirs au profit de leurs gardes, des sultans ou des vizirs. La guerre leur fournit l’argent nécessaire pour leurs débauches. Faute de butin ou de tributs suffisants, le système s’écroule. Ainsi faut-il éviter trop de conversions pour éviter la ruine de l'Empire…

Soulignons enfin le règne éphémère des arabes dans cette histoire si longue. Rapidement, ils ont laissé leur place aux Perses, aux Berbères, aux Mamelouks et aux Turcs. Et chaque fois, une nouvelle capitale se substitue à l'ancienne : Damas, Bagdad, Le Caire, Istanbul. Chacune tente alors de se revêtir de sainteté. Les yeux sont rivés sur le siège du conquérant. Là se trouve la source de l’islam…

Par la guerre et souvent par la cruauté, les troupes musulmanes ont donc conquis un vaste empire qui a laissé de nombreux souvenirs et de terribles dévastations. Le temps glorieux de l'islam, bref et éloquent, a depuis disparu, non sans véritables et profondes humiliations. Le XIXe siècle est un siècle terrible pour les musulmans. La disparition du califat en 1924 n'est guère une surprise. Depuis bien des siècles déjà, le successeur de Mahomet n’avait plus de réalité. Cette histoire n'est pas simplement un souvenir pour l’islam ;  l'islam est inséparable de cette histoire, sa compréhension également.


Références
[1]
Albert Hourani, Histoire des peuples arabes, Paris, Seuil, 1993, dans Les clés du Moyen-Orient, article Empire ottoman, Anne-Lucie Chaigne-Oudin, publié le 01/12/2010.

[2] Voir Émeraude, janvier 2015, article "L'islam au lendemain de la chute des Abbassides".

mercredi 25 mars 2015

Dieu et le temps

Saint Augustin
 
(Philippe de Champaigne)
Il n’est guère possible de parler de la nature du temps sans évoquer Saint Augustin. Aujourd’hui, il demeure une référence incontournable surtout lorsqu’il est question du temps de la conscience. Mais rares sont les discours qui expliquent les raisons de ses réflexions. Effectivement, il ne traite pas du temps dans le but de philosopher.

Temps et éternité

Dans le onzième livre de ses Confessions, il entreprend le commentaire de la Genèse, c’est-à-dire l’œuvre de la Création. Au Xe chapitre, il présente l’erreur de ceux qui disent : « Que faisait Dieu avant de créer le ciel et la terre ? S’il était oisif, s’il ne faisait rien, pourquoi ne s’est-il pas toujours ainsi abstenu de toute œuvre dans la suite du temps comme dans le temps précédent ? »[1] 

Comment pouvons-nous en effet concilier la nouveauté que présente la Création avec un Dieu éternel ? Il est difficile d’entendre que Dieu est véritablement éternel et qu’il ait voulu une chose qui n’existait pas. « Si de toute éternité, Dieu a voulu l’existence de la créature, pourquoi la créature, elle aussi, n’est-elle pas éternelle ? » Dans ses Mémoires, Meslier lève de nouveau cet argument pour montrer l’absurdité de l’idée de Dieu. Nous pouvons aussi évoquer un argument équivalent chez Porphyre qui s’étonne que l’œuvre de la Rédemption s’est réalisée en un temps précis. Finalement, l’acte de la Création est-il compatible avec l’éternité de Dieu ? Telle est donc le sujet de sa réflexion sur le temps.

Saint Augustin différencie le temps et l’éternité. « La longueur du temps n’est faite que d’une succession d’une multitude d’instants » quand dans l’éternité, au contraire, « rien n’est successif, tout est présent ». « L’éternité n’est ni future, ni passée » [2]. L’éternité n’a donc pas de durée contrairement au temps. Il est donc vain de chercher une durée avant que le temps ne soit créé. Avant que Dieu fit toute chose, il n’y avait ni de temps, ni de durée. La question de savoir ce que faisait alors Dieu avant la Création n’a donc pas de sens. « Il n’y avait pas d’ « alors » là où il n’y avait pas de temps. » [3]

Et Dieu demeure dans l’éternité. « Vous précédez tout le passé de la hauteur de votre éternité, et vous dominez tout l’avenir, parce qu’il est l’avenir » [4]. A la différence des créatures qui demeurent dans le temps, « vous demeurez le même, et vos années ne passeront pas ». Les années de Dieu ne passent pas contrairement aux nôtres. « Vos années ne font qu’un seul jour » (II Pier., III, 8). Tout est simultané pour Dieu. Est-ce un présent qui dure perpétuellement ? C’est encore autre chose. « Qu’est-ce qu’un présent qui ne cesse pas d’être, sinon un présent qui ne passe plus ; un tel présent n’est plus du temps, c’est l’éternité. L’éternité, ce n’est pas un présent qui dure, c’est un présent qui ne passe pas, qui ne rejoint pas le passé, c’est donc un présent qui n’est plus la suite d’un présent passé et le début d’un présent à venir ; c’est un présent pour lequel le passé et l’avenir sont présents, en même temps, pour ainsi dire. » [5] Une éternité n’est pas une durée de temps infinie. « Pour Dieu au contraire tout est présent sans avoir été dans le passé ni à être dans l’avenir. » L’éternité et le temps s’opposent donc. Dieu ne peut être dans le temps.

Le paradoxe du temps

Saint Augustin souligne un paradoxe, celui de la fuite du temps : le temps n’a de réalité qu’en tant que chacune de ses parties n’en a pas. Chacune de ses parties que sont le passé, le présent et le futur ne peuvent coexister ensemble. Le temps passe. Le temps est présent s’il passe dans le passé pour se jeter dans le futur. « Le temps est ce qu’il tend à n’être plus » [6].

Pour aller plus loin dans ses réflexions, Saint Augustin cherche à définir la nature du temps et en vient à la conclusion que par abus de langage, nous usons des termes de passé et de futur comme s’il existait au temps présent. « Un langage fait de termes propres est chose rare : très souvent nous parlons sans propriété, mais on comprend ce que nous voulons dire »[7]. Le problème apparaît alors lorsque nous interrogeons notre langage avec rigueur. Il est alors difficile de résoudre les paradoxes apparents du temps puisque notre langage est habitué à obscurcir la notion du temps par des termes impropres.

La mesure du temps

Saint Augustin avoue donc son incapacité à définir ce qu’est la nature du temps. Mais il n’abandonne pas. Il en vient en effet à chercher ce qu’est la mesure du temps. C’est un acte qui peut apparaître simple. Nous le faisons régulièrement. Pourtant, elle comporte des difficultés insurmontables. Il ne peut y avoir de mesure que s’il y a durée, c’est-à-dire un intervalle de temps mesurable. Cela n’est possible que si des parties du passé, du présent et du futur coexistent. Mais ils ne peuvent coexister que s’ils existent simultanément. La durée traduit alors une certaine extension : la mémoire rend présent le passé, l’attention nous met au présent et l’attente nous approche du futur. « Toute la réalité du temps se résume alors dans le présent vivant de la conscience. » [8] Une mélodie dure car les notes déjà jouée sont rendues présentes par notre mémoire, celle en cours par notre attention et celles qui viennent par notre attente. Elle est pourtant jamais entendue toute entière d’un seul coup. La mélodie est « une présence entourée d’une absence toujours changeante, vivante. »[9]
 
La distension de l’âme

Saint Augustin en conclue que « c’est en toi, mon esprit, que je mesure le temps ». « L’impression que produisent en toi les choses qui passent persiste quand elles ont passé : c’est elle que je mesure, elle qui est présente, et non les choses qui l’ont produite et qui ont passé. » [10] Ainsi le temps s’explique parce que « dans l’esprit, auteur de ces transformations, il s’accomplit trois actes : l’esprit attend, il est attentif et il se souvient »[11]. L’esprit se tend vers le passé, le présent et l’avenir. Saint Augustin parle de « distension de l’âme ». La mesure du temps est donc possible car notre esprit reste attentif tout en retenant le proche passé et en anticipant le proche à venir. C’est ainsi que nous percevons que le temps s’écoule. La mesure du temps est finalement l’écoulement du temps en nous.

Insensé ceux qui veulent enfermer Dieu dans le temps…

Dieu demeure dans l’éternité. Immuable, Il n’attend pas et ne se souvient pas car Il demeure attentif dans un présent qui ne cesse pas. Dieu est dans un aujourd'hui qui ne cesse jamais. Tout est présent devant lui, le passé comme le futur. Toutes ses actions et ses pensées, qui sont unes, ne passent pas par des étapes successives. Dieu est immuablement éternel. Il est Celui qui est…

Ainsi il est insensé de vouloir encadrer la volonté divine dans un cadre temporel. Notre langage et notre manière de penser ne peuvent que buter sur des contradictions et des absurdités si nous voulons lier Dieu et le temps. Certes ses actions s’impriment dans notre monde et donc peuvent être perçues et racontées dans un cadre temporel mais nous ne faisons que fixer ces interventions divines puisque par nature, nous n’avons pas d’autres moyens de raconter ce que les yeux ont vu et ce que les oreilles ont entendu. Nous sommes naturellement contraint de temporaliser ce qui est finalement éternel, c’est-à-dire la volonté divine. Notre nature humaine est bien incapable d’exprimer l’ineffable. « Maintenant "mes années s’écoulent dans les gémissements", et vous, ma consolation, ô Seigneur, mon Père, vous êtes éternel. Mais moi, je me suis éparpillé dans le temps, dont j’ignore l’ordre ; de tumultueuses vicissitudes déchirent mes pensées et les profondes entrailles de mon âmes, jusqu'au jour où je m’écoulerai en vous, purifié et fondu au feu de votre amour. »[12]

Mais n’imaginons pas que Dieu nous est inaccessible puisque nous sommes jetés et enfermés dans le temps quand Il demeure dans l’éternité. Kant le croyait. Certes nous ne pouvons ni Le comprendre ni Le connaître parfaitement. Qui est Dieu pour se mesurer à Lui ? Cependant nous pouvons Le connaître par nos moyens naturels. Lui-même s’est fait connaître par sa Parole. Dieu s’est fait aussi visible par le Verbe fait chair.  Toutefois, son existence est connue par ses œuvres et par sa Révélation. Cette connaissance n’est pas parfaite et ne peut l’être. De manière imparfaite, notamment par analogie, nous pouvons connaître ses attributs. Entre l’ignorance et la connaissance parfaite s’élèvent des marches que nous pouvons gravir à l’aide de notre raison et des lumières divines.




Références
[1] Saint Augustin, Les Confessions, livre XI, chapitre X, Flammarion, traduction par J. Trabucco, 1964.
[2] Saint Augustin, Les Confessions, livre XI, chapitre XI.
[3] Saint Augustin, Les Confessions, livre XI, chapitre XIII.
[4] Saint Augustin, Les Confessions, livre XI, chapitre XIII.
[5] Sylvain Duforêt, professeur agrégé de philosophie, La Mesure du temps.
[6] Saint Augustin, Les Confessions, livre XI, chapitre XVI.
[7] Saint Augustin, Les Confessions, livre XI, chapitre XX.
[8] Sylvain Duforêt, professeur agrégé de philosophie, La Mesure du temps.
[9] Sylvain Duforêt, professeur agrégé de philosophie, La Mesure du temps.
[10] Saint Augustin, Les Confessions, livre XI, chapitre XXVII.
[11] Saint Augustin, Les Confessions, livre XI, chapitre XXVIII.
[12] Saint Augustin, Les Confessions, livre XI, chapitre XXIX.

lundi 23 mars 2015

Qu'est-ce que le temps ?

Qu’est-ce que le temps ? Les hommes se sont toujours interrogés sur cette notion. Elle en effet difficile à saisir, voire impossible. Nombreux sont les philosophes qui en parlent sans vraiment parvenir à la définir. Si nous devions étudier l’histoire des réflexions sur le temps, nous serions peut-être dans l’obligation de retracer toute l’histoire de la philosophie. Or sans que nous en doutions peut-être, il est au centre des philosophies et des idéologies depuis plus de deux siècles. Le temps est au cœur des pensées contemporaines. Que serait l’évolutionnisme ou la dialectique hégélienne sans le temps ? La théorie du genre, l’eugénisme ou le relativisme seraient difficilement compréhensibles sans aborder la notion du temps. Toute explication sérieuse du monde ne peut se permettre de ne pas l’étudier.

Au temps nous associons les idées de changement, de mouvement, d’évolution, sans oublier les idées de progrès ou d’inconstance, d’impuissance, d’incertitude. Le temps semble s’opposer à la constance, à la permanence, à l’être. Il est avant tout le lieu du devenir. Le temps fait douter, fragilise la connaissance, exergue la critique. Le temps fait aussi rêver ou angoisser. 

La notion de temps ne préoccupe pas seulement les philosophes. La science elle-même s’y est confrontée, entraînant une véritable révolution. Les théories de relativité ont en effet révolutionné la connaissance scientifique. Elle a aussi renversé les habitudes intellectuelles. Le temps de Newton a été renversé.

La pensée contemporaine et la vision moderne du monde sont liées à une certaine notion du temps. Le devenir s’est imposé au détriment de l’être. Héraclite a supplanté Socrate. Le temps moderne a brisé l’éternité des temps anciens. Nous pouvons alors nous demander si le christianisme a été à l’abri de ces différentes révolutions…

Qu’est-ce que le temps ? Nous ne pouvons pas ne pas nous poser cette question. Au regard de tous les commentaires, nous distinguons généralement deux types de temps : le temps physique et le temps perçu, ou encore le temps objectif et le temps subjectif. Le premier est indépendant de nous, le second inhérent à notre condition humaine. S’ajoutent à cette notion d’autres concepts tels que la durée ou la temporalité. Quelle est la nature du temps ?…

Temps et mouvement

Le temps est déterminé par des changements perceptibles, c’est-à-dire par une succession continue d’états sensibles différents d’un même objet. « Le temps n’existe pas sans un changement qui s’opère par le mouvement. »[1] Le temps se manifeste alors par un avant et un après. Ces états peuvent être intérieurs comme nos états psychiques ou extérieurs à notre esprit. Lorsqu'ils sont physiques, nous parlons de temps physique. C'est celui que nous mesurons à partir de mécanismes bien physiques. Le temps subjectif est plutôt mesuré dans notre esprit. Dans ce dernier cas, nous parlons parfois de temps de la conscience.

Nous devons distinguer le changement et le mouvement. De manière classique, depuis au moins Newton, le mouvement est lié à des notions d’espace, à des déplacements, à un parcours spatial. Si nous caractérisons le temps par le mouvement, nous risquons alors de l’associer à l’espace comme le font les scientifiques et finalement de restreindre la notion du temps à celle du temps physique. Nous traitons donc de tout type de changement, spatial ou non.

Temps physique

La montre marque le temps grâce aux aiguilles qui tournent régulièrement. Elle nous donne le temps ou plus précisément la mesure du temps. Nous voyons aussi le temps passer lorsque notre corps montre des signes de vieillesse ou quand nos enfants grandissent. Le temps se manifeste par le changement. Un mouvement régulier et déterminable, comme la rotation de la terre autour d’elle-même, peut donc marquer le temps. On peut lui associer une grandeur mesurable identique pour tous. Autrefois, la position du soleil donnait le temps, puis ce fut le clepsydre et le sablier avant que n’apparaissent les horloges mécaniques puis atomiques. Ce sont des référentiels temporels qui nous donnent une mesure universelle du temps. Aujourd'hui, le temps se mesure à partir d’un mouvement d’une extrême précision, indispensable à certains de nos instruments comme le GPS.

Depuis Newton au moins, la science classique a introduit le temps sous la forme d’une variable mathématique à une dimension, le célèbre t des formules que nous avons manipulé en classe sans trop nous poser de questions. Cette variable détient aussi une valeur absolue contrairement à l’espace représenté par des variables dont la valeur dépend d’un référentiel. « Le temps absolu, vrai et mathématique, en lui-même et de sa propre nature, coule uniformément sans relation à rien d'extérieur. »[2] C’est un temps parfaitement objectif. Ainsi tous les êtres vivent selon le même temps, dans un même référentiel temporel. Nous savons depuis Einstein que l’hypothèse de Newton est fausse. Le temps physique varie en effet en fonction de l’observateur. Il est aussi relatif que le sont les variables de l’espace…

En physique classique, nous calculons la vitesse d’un objet en mouvement en divisant la distance parcourue par la durée du déplacement effectué. Inconsciemment, nous déterminons la vitesse en pensant que l'objet en mouvement dépend du temps. Mais si c’était le contraire ? Nous percevons en effet le temps à partir du mouvement qui se caractérise par une vitesse et des variations spatiales. Le temps est donc dépendant du mouvement et de l’objet en mouvement. La vitesse de la lumière est bien une valeur absolue. Le temps est aussi une valeur relative. Telle est la leçon de la science moderne

Peut-il y avoir du temps sans sujet au changement ? Dans une pièce isolée de l’univers, où tout est fixé, où rien ne périt, y a-t-il du temps ? Le temps physique n’existe en effet que parce que des grandeurs physiques caractérisant un être changent. Il dépend donc de la nature de l’être changeant. Pourtant, Newton considère que les êtres sont déterminés en fonction du temps. Le temps devrait donc être antérieur au monde. Or il est inhérent au monde, à un monde changeant.

Le temps physique est une propriété d’un monde voué au changement, à l’usure, à la transformation. Il caractérise aussi bien le mouvement des astres que les transformations chimiques et les réactions atomiques. Un monde inaltérable non voué au changement est donc un monde sans temps. Et comme nous vivons dans un monde corruptible, dégradable, sans cesse renouvelé, nous percevons les changements donc le temps qui passe…

Le temps physique est une grandeur nécessaire dépendant du mouvement, grandeur dont l’homme a besoin pour caractériser le mouvement, le visualiser, l’anticiper. Il est une notion mesurable qui reflète une réalité physique, un objet bien utile pour représenter cette réalité. N’est-ce pas le but de Newton ?

Le temps perçu

Le temps perçu ou subjectif désigne le temps que nous percevons. Il est dit aussi temps de la conscience. Nous l’expérimentons tous les jours. Combien de fois sommes-nous surpris du temps qui passe trop vite ou trop lentement ?! Étrange expression qui nous fait croire à un temps qui peut s’accélérer et se ralentir. Nous sommes loin d’un temps qui s’écoule uniformément comme l’indique la montre imperturbablement. Le temps de la montre ne se presse pas ou ne ralentit pas. Il y a donc une distinction entre le temps physique que nous mesurons au moyen de mouvements physiques et le temps que nous percevons. Généralement, pour décrire ce temps subjectif, les discours reviennent unanimement sur la pensée de Saint Augustin. « On peut partir de Saint Augustin, puisque personne, sur le temps de la conscience, n’a mieux dit l’essentiel. »[3]

« Qu’est-ce en effet le temps ? Qui serait capable de l’expliquer facilement et brièvement ?»[4] Saint Augustin cherche à définir le temps mais il se heurte à des paradoxes insoutenables. Les mots ne cessent de se contredire lorsqu'il veut saisir le passé, le présent ou le futur. « Combien, donc ces deux temps, le passé et l’avenir, sont-ils, puisque le passé n’est plus, et l’avenir n’est pas encore ? Quant au présent, s’il est toujours présent, s’il n’allait pas rejoindre le passé, il ne serait pas du temps, il serait l’éternité. Donc, si le présent, pour être du temps, doit rejoindre le passé, comment pouvons-nous déclarer qu’il est aussi, lui qui ne peut être qu’en cessant d’être ? Si bien que ce qui nous autorise à affirmer que le temps est, c’est qu’il tend à n’être plus. »

Saint Augustin rend compte de notre impuissance à définir ce que nous vivons tous les jours. Nous vivons dans le temps et pourtant nous ne pouvons pas saisir ce qu’est le temps. Nous sommes finalement des êtres temporels incapables de se détacher du temps. Est-il possible de définir le temps lorsque les objets que nous pouvons manipuler pour le définir sont insérés dans le temps ?

Le temps, un acte de l’âme ?

Saint Augustin considère le temps comme un « acte de l’âme ». Il n’existe que par l’âme et pour l’âme. Ils le désignent comme un temps subjectif sans véritable réalité objective. Le temps est ainsi vécu, psychologique, tout intérieur. La mémoire est la conscience du présent de ce qui est passé ; l’attention la conscience du présent de ce qui est présent et l’attente la conscience du présent de ce qui sera le futur.

Saint Augustin (Botticelli)
Notre esprit manipule des objets dans des raisonnements, des réflexions ou au travers d’une succession d’images. Nos pensées se meuvent. Nos idées nous agitent. Nos souvenirs se succèdent. Nos rêves laissent sa place à d’autres rêves. La joie suit l’angoisse. Et ce changement n’est pas régulier. Nos états de conscience varient selon un rythme qui peut nous surprendre. Notre intelligence manipule les pensées au gré de ses réflexions. Nous pensons de manière successive et notre connaissance progresse étape après étape selon un rythme propre à chacun d’entre nous. Ainsi notre esprit est en proie à des changements dont nous avons pleinement conscience. Nous savons que nous pensons, que nous rêvons, que nous nous souvenons. Nous savons que notre réflexion est successive. Or s’il y a perception de changement, il y a perception d’un temps. Le changement est intérieur, subjective, un changement que nous percevons bien. Notre âme éprouve donc le temps…

Nous vivons dans le temps

Temps objectif ou temps subjectif, nous retrouvons ce temps qui passe, soit dans la création au travers des créatures vouées au changement, soit en nous par la succession des pensées et des sentiments qui nous agitent. Extérieur ou intérieur, mesuré ou perçu, il prend forme par le changement.

Kant considère le temps comme une forme de connaissance. « Le temps est la condition formelle a priori de tous les phénomènes en général ». Il est une réalité transcendantale au sens qu’il est la condition suprême de toute connaissance. La dimension temporelle est la condition de notre savoir. Ainsi est-il indéfinissable. Mais notre connaissance peut-il se séparer de la réalité, d’une réalité toujours changeante ? Peut-elle aussi ignorer l’être qui ne peut connaître que de manière progressive et non instantanée ? Le temps n’est pas condition de notre connaissance, il est inhérent au savoir et au sachant. Il est fondé sur le réel.

Bergson nous rappelle que le temps est d’abord une durée. Il n’est pas uniquement des instants qui se succèdent, que nous intellectualisons, que nous fixons par notre pensée, mais également un flux qui ne cesse point, un flux que nous ne pouvons pas saisir. Le temps est aussi un fleuve qui ne cesse point de couler et que nous ne pouvons pas arrêter dans notre pensée. Le passé n’est plus, le futur n’est pas encore. Et qu’est-ce que le présent ? Le temps semble provenir du futur pour se perdre dans le passé. Il fuit lorsque nous songeons à le saisir. Le présent n’existe que parce qu’il tend à ne plus être. Selon Bergson, il y a changement avant que les choses changent. Il est existence. Le temps serait-il la condition ou la cause du changement et non le témoin du changement ? Pas de temps, pas de changement. Mais le temps n'a pas d'existence…

Le temps est un temps qui passe. Et que vaut le temps qui passe sans les choses qui bougent ? Y a-t-il vraiment du temps dans un paysage fixe ? Y aurait-il encore du temps perçu si nous ne prenons pas conscience du mouvement qui nous agite ? Combien de fois sommes-nous surpris du temps qui passe quand nous sommes fixés dans nos réflexions ? Le monde est temporel. Nous sommes insérés dans cette temporalité. Nous percevons les mouvements, nous percevons le temps. Ainsi nous est-il connu. Le temps est fondé sur le mouvement. Mais est-il réel en tant que tel ?

Le temps, produit de l’homme ?

Le temps pourrait-il exister sans l’homme ? L’homme a la particularité de le percevoir, de l’évaluer et de le mesurer. Car il est conscient. C’est un être qui sait, qui peut lier les souvenirs et les attentes. Il identifie le passé, c’est-à-dire les choses qui ont été et qui ne sont plus, le présent, c’est-à-dire les choses en cours d’être vécues avant d’être mémorisés, et le futur, choses qu’il appréhende, espère, attend. Lorsqu'il ne sait plus lier ces instants passés, présents et futurs, sa perception du temps est bouleversée. Le temps poursuit évidemment son cours mais il est perdu dans ses pensées. Le temps tire sa réalité de notre perception du changement…

Or comment pouvons-nous mesurer le temps, se demande Saint Augustin ? Il serait difficile de mesurer le passé puisqu'il n’existe plus. L’avenir n’est pas encore. Qu’entendons-nous alors par la mesure du temps ? Le temps n’existe en fait que dans le présent mais ce n’est qu’un instant non mesurable, sans épaisseur, impossible à saisir. Il n’y a mesure du temps que s’il y a intervalle de temps à mesurer, c’est-à-dire s’il y a une durée qui existe au présent.

Lorsque nous parlons du passé, le passé devient alors présent. Quand nous songeons à l’avenir, le futur devient aussi présent. Saint Augustin montre ainsi la raison de notre perplexité. Certains paradoxes viennent en effet d’un abus de langage. Quand nous parlons de passé ou de futur, nous devrions parler du présent du passé et du présent du futur. Le présent est aussi le présent du présent. Nous pensons finalement toujours au présent car nous ne nous vivons plus au passé et pas encore dans l’avenir. La mémoire, l’attention et l’imagination nous permettent de nous retourner dans le passé ou de nous plonger dans l’avenir alors que nous sommes perpétuellement dans le temps qui passe. Le passé, le présent et le futur ne sont finalement que des termes utiles que nous abusons dans notre langage. Ils ne peuvent définir ce qu’est le temps…

Le passé n’existe que dans nos souvenirs qui perdurent dans le présent. Les choses qui passent laissent leur impression sur nous et c’est cette impression qui nous donne le temps du passé. « C’est elle que je mesure quand je mesure le temps »[5]. Et l’avenir se mesure par l’attente. La mesure du temps existe car « l’esprit attend, il est attentif et il se souvient »[6]. La durée du présent existe en nous car nous faisons coexister le proche passé, l’instant présent et le proche futur par nos souvenirs, notre attention et nos attentes. Cette durée n’existe qu’en nous. Et c’est ainsi qu’à l’instant présent, nous établissons des relations d’antériorité et de postériorité. Nous percevons alors l’écoulement du temps. Notre esprit crée en quelque sorte son propre temps, le temps dit subjectif, qui n’existe que dans notre esprit, un esprit toujours présent.

Le temps, inhérent et indispensable à notre nature humaine

Le temps structure l’esprit qui réfléchit et connaît de manière progressive. Il structure aussi le langage. Il est donc un moyen de nous repérer et de nous ordonner dans nos pensées et dans nos paroles. Est-il une réalité transcendantale ? Certainement, sans cet outil, nous ne pourrions ni penser et connaître, ni nous construire et construire un discours. Il est bien une condition de notre connaissance mais il n’est pas que cela puisqu’il est aussi le reflet d’un monde qui passe, la perception d’une réalité qui imprime en nous le changement dont elle fait l’objet. 

Le temps reflète donc l’inéluctable changement de notre monde et de notre vie intérieure. Il n’existe que parce que nous sommes capables de souvenirs, d’attention et d’attente. Il n’existe parce que nous percevons les changements qui affectent le monde dans lequel nous évoluons. Le temps n’est finalement perceptible et mesurable que par l’âme. Il n’est pas réel.

Le temps n’est pas uniquement objectif ou subjectif. Il ne s’agit pas non plus de les opposer. Ils sont bien complémentaires. Le temps de la conscience se confronte au temps physique comme notre vie intérieure se confronte au monde qui nous entoure. Nous sommes dans le vrai lorsqu’ils se confondent. L’un est le produit de notre conscience à partir des impressions de la réalité lorsque l’autre reflète la réalité, c’est-à-dire le changement. Et de manière naturelle, le premier se réfère au second.

Le temps, être de raison fondé sur le réel

Selon Aristote, le temps est dérivé du changement. Il en est la mesure. Il n’est donc pas une réalité autonome. Il est une réalité qui suppose un esprit qui mesure, qui prend conscience du changement. Le temps n’est finalement réalisé que dans l’âme. Il n’y aurait pas de temps sans être humain. Il n’est donc pas un être réel. Mais Aristote rappelle qu’il a une origine réelle qui est extérieure à l’homme. Il se fonde sur une propriété caractéristique des êtres, sur leur temporalité. Le temps est finalement un être de raison.

Le temps est fondé sur le réel au sens qu’il est dégagé ou dérivé du réel par abstraction. Il désigne un « accident » du réel. Or un accident ne peut exister seul sans être associé à une substance. S’il est pensé seul et pour lui-même, il perd de sa réalité.

Constatons aussi que le temps physique ou objectif, devenu temps absolu par Newton, est un outil indispensable pour mathématiser le monde. Le temps est aussi précieux puisqu'il met de l’ordre dans notre pensée, définit ce qui est, ce qui sera et ce qui a été. Ainsi le temps nous permet de nous situer dans un monde changeant et de distinguer ce que nous appelons le passé et le futur. Il est un outil nécessaire pour structurer notre pensée et caractériser notre monde voué au changement…



Références
[1] Saint Augustin, La Cité de Dieu.
[2] Newton, Principes Mathématiques de Philosophie Naturelle.
[3] André Comte Sponville, L’Être-Temps, dans Le Temps et sa Flèche sous la direction d’Etienne Klein et de Michel Spiro, Flammarion, 1996.
[4] Saint Augustin, Les Confessions, livre XI, chapitre XIV, Flammarion, traduction par J. Trabucco, 1964.
[5] Saint Augustin, Les Confessions, Livre XI, chapitre XXVII.
[6] Saint Augustin, Les Confessions, Livre XI, chapitre XXVII.

vendredi 20 mars 2015

Le Temps de Notre Seigneur Jésus-Christ (3) : les partis religieux et politiques

Soumis aux païens, le peuple juif est un peuple divisé tant au niveau religieux que politique. « Au début de l'ère chrétienne constitue certainement un des moments où la multiplicité des courants se manifeste avec le plus d'intensité. »[1] Éparpillés dans l’empire romain et divisés en Palestine, les juifs ne forment guère un bloc monolithique. Le judaïsme au temps de Notre Seigneur Jésus-Christ est donc bien différent du judaïsme contemporain.

La diversité juive

Au temps de Notre Seigneur Jésus-Christ, la secte est un groupe de juifs qui se caractérise par « la faiblesse des effectifs et par un sentiment aigu d’une différence, d’une supériorité, d’une élection »[2]. Elle appartient au judaïsme officiel. Depuis Flavius Josèphe, nous avons l’habitude de reprendre cette terminologie pour désigner les groupes religieux de cette époque : les Pharisiens, les Sadducéens et les Zélotes. À ces sectes, nous pouvons rajouter les Esséniens sans oublier les groupes hérétiques. Sans être un groupe marginal ou une secte, nous devons aussi ajouter les Juifs de la diaspora, notamment autour de la mer Méditerranée. Parmi ces juifs, se trouvent aussi des hérétiques.

La diversité des juifs n’est pas simplement d’ordre religieux. Le peuple juif est aussi divisé politiquement et culturellement. Comment le juif doit-il se comporter avec l’occupant romain ou avec la culture hellénique ? Faut-il défendre la politique d’Hérode ? Entre les Zélotes et les Hérodiens, les Juifs doivent parfois choisir…

Les Pharisiens

Les Pharisiens semblent provenir de « Hassidéens » (ou « Assidéens »), qui ont combattu fermement au côté des Macchabées pour défendre la religion juive contre l’hellénisation d’Israël. Le terme vient d’« hasidim » ou « assidim »[3] qui signifie les pieux. Le nom de Pharisien apparaît au temps de Jean Hyrcan (135-104). Pour des motifs religieux, ils se sont cependant opposés aux rois asmonéens. Leur nom peut aussi être tiré d’un terme hébreu, « peroushim » (ou « perushim ») qui signifie « séparés ». Ce sobriquet leur est donné du fait qu’ils cherchent à vivre séparés du vulgaire, c’est-à-dire  des « ‘am-hâ’ârés », pour se garder de toute impureté légale et pratiquer de manière austère les prescriptions de la Loi. L’esprit séparatiste est « une note distinctive du pharisaïsme »[4].

Les rois asmonéens s’opposent en général à l’influence des Pharisiens. Ils se refusent en effet de se plier à leurs interprétations juridiques. Sous le règne d’Hérode le Grand, les Pharisiens perdent leur pouvoir. Ils refusent de lui prêter le serment de fidélité et ne se mêlent pas aux affaires politiques. Leurs actions ne s’exercent plus que dans le domaine religieux comme guides spirituels de la communauté juive. Leur ascendant sur le peuple est alors considérable. Sous l’occupation romaine, ils ne s’opposent pas en principe à la juridiction de Rome dans la mesure où la liberté d’observer la Loi est sauve. Ils conseillent même aux Juifs la soumission aux Romains tout en aspirant à l’instauration d’un régime théocratique qui permettrait à Israël d’assumer sa mission religieuse.



Les Parisiens proviennent de toutes les classes de la société juive. Ce sont surtout des laïques. Pour entrer dans cette sorte de communauté, il faut posséder :
  • une connaissance exacte des commandements et des traditions ;
  • adhérer à l’enseignement des docteurs du parti ;
  • accomplir minutieusement tous les préceptes relatifs à la Loi et aux traditions

Leurs chefs sont des scribes. La plupart des scribes professent les doctrines pharisiennes et c’est par eux que les Pharisiens influencent le peuple juif et le Sanhédrin. C’est pourquoi les noms de scribe et de pharisien sont interchangeables.

La science juridique des Pharisiens se concentrent particulièrement sur trois points : 
  • l’observation du repos sabbatique ;
  • les purifications rituelles légales ;
  • les dîmes lévitiques, c’est-à-dire le paiement des redevances sacrées. 

Ils ont multiplié les interdictions touchant le sabbat, entrant dans les détails les plus intimes. Les règles les plus minutieuses se sont ajoutées aux prescriptions de la Loi sur la question des impuretés. Les Pharisiens ont ainsi érigé tout un ensemble de préceptes détaillés.

Sur le plan doctrinal, les docteurs pharisiens contribue à l’élaboration de concepts religieux plus précis ou plus spiritualistes à partir de la Sainte Écriture et de la tradition orale. Il semble que la tradition des anciens, élaborée par des déductions subtiles, est parfois placée au-dessus de la Loi. Les Pharisiens croient à l’immortalité de l’âme, au jugement après la mort, à la résurrection des corps, qu’ils restreignent aux seuls justes, et à l’existence des anges. Ils attendent fermement la venue du Messie et le règne de Dieu ici-bas.

Les Pharisiens se distinguent aussi des autres juifs par un amour sincère de la Loi allant jusqu'au culte excessif au point d’enfermer le peuple juif dans cette même Loi. Selon leurs doctrines, pour plaire à Dieu, il est nécessaire de connaître les préceptes et observances marqués dans la Loi ou fixés par la tradition des anciens puis de les accomplir. Le moindre commandement est obligatoire. Par conséquent, seule la connaissance exacte de la Loi et la pratique des commandements de la Loi procurent la possession de la justice. « L’idéal du pharisien était élevé, mais il n’avait pour l’atteindre que son orgueil »[5]. Leur application à observer minutieusement la lettre de la Loi sans se soucier suffisamment de l’esprit les fait verser dans un formalisme religieux mesquin. De ce formalisme découle notamment un profond mépris pour tous ceux qui ne s’astreignent pas à leurs observances.


La tentation est alors grande de voir la piété comme uniquement affaire d’intelligence et non de cœur. La religion du Pharisien risque aussi de dégénérer en un formalisme extérieur, où l’observation minutieuse du rite se trouve être l’objet principal de l’attention et de l’effort. Un autre danger menace le Pharisien : il risque de se croire l’ouvrier de sa justice et de sa sainteté, ce qui le porte à avoir de lui-même un sentiment d’estime exagéré, favorise l’orgueil et, dans bien des cas, mène à l’hypocrisie.

Le Pharisien et le Publicain
 (Gustave Doré)
Les Pharisiens finissent par mépriser tous ceux qui ne professent pas le même culte qu’eux, notamment les ignorants, les gens dont la moralité est inférieure à la leur ou relâchée mais aussi les prêtres peu soucieux des lois de pureté rituelle et les pécheurs publics. Parmi eux, les « ‘am hâ’âres », ou littéralement les gens de la terre ou du peuple. Les Pharisiens s’éloignent d’eux de peur d’en être souillés.

Les Pharisiens représentent une école religieuse autour duquel se groupent des sympathisants. Leur influence et leur autorité sur les Juifs n’ont pas cessé de grandir. « Le Judaïsme, les Pharisiens étaient le cœur. Comme tels, ils survivront à la catastrophe de 70, toujours semblables à eux-mêmes, souples en apparence, mais, en réalité, ne concédant que pour obtenir. »[6]



Les Sadducéens

Selon l’hypothèse la plus communément admise, le nom des Sadducéens est tiré de Sadoc, fils d’Achitob, de la race d’Eléazar, qui, au temps de Salomon, a supplanté Abiathar dans le culte suprême[7]. Il est le fondateur de la famille sacerdotale par excellence. Les prêtres sont en effet souvent appelés fils de Sadoc dans l’Ancien Testament. Selon Saint Jérôme, le terme peut aussi être dérivé de « tsaddiq » ou « zaddikim » qui signifie « juste ». Les Sadduccéens prétendent en effet observer rigoureusement la Loi seule

Les Sadducéens forment le parti des prêtres. Leurs principaux représentants appartiennent à l’aristocratie sacerdotale. Issus des familles fortunées, ils forment une véritable aristocratie juive dont l’influence est très importante. Certains grand-prêtres y sont issus. Ils sont ainsi les maîtres du Temple, les chefs du personnel cultuel, héritiers de la tradition des prêtres, versés dans la connaissance du cérémonial liturgique.

Du le IIIe siècle avant Jésus-Christ jusqu'à l’avènement des rois asmonéens, le pouvoir est exercé dans l’état juif par le grand prêtre qu’assiste un conseil composé de représentants des grandes familles. Les rois asmonéens prennent ensuite la direction des affaires religieuses et politiques. D'origine lévitique, les rois sont aussi grand-prêtre. Ainsi cumulent-ils les pouvoirs religieux et politiques, cumul unique dans l’histoire du peuple juif.

Plus dociles aux Pharisiens, Jean Hyrcan (135-104) réduit le pouvoir des prêtres. Les membres de l’aristocratie sacerdotale et laïque se liguent contre les docteurs pharisiens en un groupement rival, celui des Sadducéens. Ils finissent par être influents sous la fin du règne de Jean Hyrcan puis de celui de son successeur. Mis à l’écart temporairement, les Sadducéens redeviennent puissants sous Aristobule II (67-63) avant d’être durement traités et décimés par Hérode. L’annexion de la Judée à la province de Syrie leur redonne de l’importance. Sous l’occupation de Rome, le grand prêtre est le représentant officiel des Juifs. Très présents au Temple et jouissant d’une autorité très grande au Sanhédrin, les Sadducéens participent activement à la direction des affaires public de l’an 6 à 70. Le parti disparaît à la destruction du Temple de Jérusalem.

Fondé pour s’opposer aux docteurs pharisiens, considérés plutôt comme progressistes, le parti sadducéen représente le conservatisme religieux qui s’en tient en matière religieuse à la lettre de la Loi et repousse tout développement dogmatique qui s'appuient uniquement sur la tradition des anciens. Ils refusent toute vie d’outre-tombe, toute idée d’immortalité personnelle, tout jugement individuel après la mort, toute résurrection des défunts. Au niveau du droit, les Sadducéens appliquent rigoureusement la loi du talion contrairement aux Pharisiens qui admettaient parfois des adoucissements et des compensations pécuniaires. 

Le peuple juif ne les aime guère pour leur dureté et leur arrogance à l’égard de tous ceux qui n’appartiennent pas à l’aristocratie juive. Les Sadducéens apparaissent à ses yeux comme surtout soucieux de garder leur rang social et leurs privilèges, s’accommodant assez bien de la domination romaine. « C’étaient des gens ambitieux, opportunistes en conséquence, et très larges sur la question des alliances, ententes et compromissions avec les païens et demi-Juifs […] »[8]

Les Esséniens


Dans un article précédent [12], nous avons déjà évoqué le cas des Esséniens. Certains historiens remettent en cause leur existence. D'autres pensent qu’ils sont à l’origine des manuscrits de Qumrân.

Depuis le début du dernier siècle avant Jésus-Christ, ils forment une sorte de communauté qui s’est développée à Jérusalem, en plusieurs bourgs de Judée et à Engaddi, sur la rive occidentale de la mer Morte. Après un noviciat, s’il est accepté à entrer dans la communauté, l’Essénien promet d’obéir à la règle, de pratiquer ses rites et de garder secret ses doctrines et ses traditions. Il renonce au mariage et à tout bien. 

Les Esséniens s’appliquent à suivre rigoureusement la Loi et se montrent particulièrement scrupuleux en matière de pureté légale. La recherche de pureté absolue est une de leurs caractéristiques. Leur piété se manifeste par des prières et des offrandes au Temple et par tout un ensemble de pratiques ascétiques. Ils se montrent finalement plus radicaux que les partisans du pharisaïsme.

Les Esséniens croient en l’immortalité de l’âme mais aussi en sa préexistence au corps. Après la mort, elle devait retourner dans les régions célestes d’où elle venait. Ils croient aussi en la rétribution au terme de la vie présente sans admettre la résurrection corporelle des justes.

La communauté de Qûmran se présente plutôt comme une communauté coupée du Temple depuis que les rois asmonéens ont accaparé le pouvoir religieux. Elle forme même le seul Temple légitime auquel il faut présenter des offrandes spirituelles. La recherche de la pureté légale est encore accentuée.

Les Zélotes

Les Zélotes forment plutôt un parti politique reconnu comme étant particulièrement extrémiste. Comme leur nom l’indique, ils sont zélés pour les observances. Ils partagent la croyance des Pharisiens dont ils se sont détachés. Mais, contrairement aux Pharisiens, leur « nationalisme » prend le pas sur la religion. Ce sont des patriotes ardents, farouches, qui ne reconnaissent d’autre seigneur et maître que le Dieu d’Israël. Ce sont donc des adversaires acharnés de la domination étrangère.

Les Zélotes se sont organisés au temps du recensement de Quirinus en l’an 6 ou 7 de notre ère, sous la direction de Judas le Gaulonite. Véritables révolutionnaires, ils usent de tous les moyens, y compris l’assassinat, pour combattre l’occupant et punir les croyants tièdes ou trop conciliants avec les Romains. Jusqu'à la révolte de 66, ils mènent une lutte, parfois ouverte et violente, contre les païens installés en Palestine. Ils provoqueront la catastrophe de 70.

Les Hérodiens

Moins importants, les Hérodiens forment un parti que citent seulement les Évangiles[9]. Peut-être Flavius Josèphe parle d'eux orsqu'il mentionne ceux qui partagent les sentiments d’Hérode ?

Ce sont les partisans de la famille d’Hérode et du gouvernement des Hérode et tous ceux qui se sont ralliés à l’autorité romaine. Ce sont probablement des courtisans ou tous ceux qui n’ont guère été lésés par les Iduméens. Ils ne semblent avoir aucune influence sur le peuple juif.

Les « ‘âm hâ’ârés »

Le terme d’« ‘am hâ’ârés » signifie « gens du pays ». Ils ne sont pas véritablement une secte ou un parti. Les Pharisiens désignent par ce terme le bas peuple qu’ils considèrent comme ignorant et peu digne de confiance en termes de religion. Les Sadducéens les méprisent aussi.

Les Samaritains

Les Juifs attribuent ce nom aux habitants de la Samarie après la conquête de la ville par les Assyriens en 722 avant Jésus-Christ. Après les déportations, le roi assyrien, Sargon II, en déporte la majorité de la population et installe des Assyriens dans le royaume du Nord. Les colons emportent avec eux leurs dieux. L’adoration au Dieu d’Israël n’a pas cependant disparu. Il a été même remis en honneur sur demande des colons eux-mêmes. Un mélange s’est alors opéré. L’ancien royaume de Judée devient une terre idolâtre. Les juifs d’Israël méprisent les Samaritains qu’ils considèrent comme des païens, voire des « suppôts de Satan ». Ils évitent leur contact.

Lors de leur retour de l’exil de Babylone, les Juifs veulent reconstruire le Temple de Jérusalem. Les Samaritains demandent à participer à cette œuvre, aide que les juifs rejettent aussitôt avec mépris. Les Samaritains se séparent alors définitivement d’Israël et élève sur le mont Garizim un temple concurrent à celui de Jérusalem. Ils sont aussi rejoints par un grand nombre de juifs qui ont refusé de se séparer de leurs épouses étrangères comme le demandaient les autorités religieuses juives de retour d'exil. En 128 avant Jésus-Christ, Jean Hyrcan détruit le temple samaritain. Toutefois, le mont Garizim reste un lieu de culte.

Les Samaritains sont plutôt conciliants avec Rome. Ils acceptent de servir dans les armées romaines et hérodiennes. Au cours de la période trouble qui suit la mort d’Hérode, la Samarie demeure calme. Une cohorte de Samaritaines est envoyée contre les Judéens révoltés contre le pouvoir romain. Cependant, sans doute las des exactions commises par les procurateurs romaines, ils se soulèvent avec les Juifs lors de la grande révolte vers 67 contre l’autorité de Rome. Vespasien les assiègent sur le mont Garizim. Dix mille cents mourront…

Les Juifs de la diaspora

Au début de l’ère chrétienne, il existe de nombreuses communautés juives dans le monde connu des Grecs et des Romains. Leur expansion est extraordinaire, surtout autour de la Méditerranée.

Nathan (6ème) - http://lastel-histoire-geo.wifeo.com/

Disséminé dans tout l’empire romain, les Juifs forment des groupes très solidaires, que reconnaît et protège la loi romaine. Dirigés par un conseil d’anciens, ils sont libres d’exercer leur culte et de régler leurs affaires intérieures ou privées selon les lois et coutumes du droit juif. Ils peuvent obtenir le titre de citoyen romain soit par privilège, soit par affranchissement, ce qui leur assure une meilleure protection de la part des autorités et les exempte de certaines charges. Ils peuvent aussi obtenir le droit de cité. Cependant, ils appartiennent toujours à la communauté juive.

Les Juifs de la diaspora demeurent généralement fidèles à la croyance monothéiste et garde intacte la foi aux destinées glorieuses d’Israël. Jérusalem reste leur capital. Ils envoient régulièrement des offrandes au Temple et, chaque année, plusieurs milliers d’entre eux se rendent à Jérusalem pour passer la Pâque dans la Ville sainte. Ils sont assidus aux réunions liturgiques de leur synagogue, conservent jalousement les coutumes et traditions reçues de leurs ancêtres. Ils se sentent attachés par le double lien du sang et de la religion.

Ils connaissent le grec. Seuls les rabbins connaissent l’hébreu. Les textes sacrés et les prières sont lus en grec. Certains de ces juifs ont été influencés par l’hellénisme comme par exemple Philon, platonicien juif, qui a tenté de faire une synthèse entre la révélation de la Sainte Écriture et la philosophie de Platon. 

Sans pourtant se mélanger aux païens qui les entourent, les Juifs éprouvent moins de répulsion à leur égard que chez leurs frères de Palestine. Ils sont aussi moins préoccupés de pureté légale.

Parmi les Juifs de la Diaspora, nous trouvons des hérétiques, notamment les thérapeutes alexandrins. Localisés à Alexandrie, ils ressemblent aux Esséniens préoccupé « d'éthique et de cosmologie, d'allégorie et de mystique, plus que de casuistique, de messianisme et d'eschatologie » [10].

Les « craignant Dieu », les « metuentes »

St Pierre et Corneille
Les Juifs de la Diaspora mènent une grande activité missionnaire. Ce prosélytisme remonte au temps de l’exil, de la captivité de Babylone. Un certain nombre d’étrangers sont admis dans la communauté juive. Des païens en Palestine et dans le monde gréco-romain ont en effet embrassé la religion juive, parfois de manière forte. Les rois asmonéens ont ainsi imposé la circoncision aux populations des territoires qu’ils ont conquis. Ils ont « rejudaïsé » la Galilée.  Les Juifs de la Dispersion sont animés de la même volonté sans toutefois employé les mêmes méthodes.

De nombreux écrits apologétiques ont été diffusés soit pour faire connaître aux païens la foi et l’histoire juives, soit pour défendre la religion contre les attaques dont elle fait souvent l’objet. Une littérature apocryphe apparaît aussi pour exalter le Dieu d‘Israël et décrire le peuple juif comme le dépositaire et le révélateur de la science et de la philosophie.

Les Juifs atteignent surtout les païens par leurs vertus religieuses et morales et par leur enseignement. Ils présentent une doctrine religieuse très claire et très haute sur Dieu, un culte tout spirituel élevé, une moralité supérieure et un code de règles précis pour la conduite de la vie. Les Synagogues sont ouvertes aux païens. Quand les païens admettent la foi en un seul Dieu et abjure leur idolâtrie, ils peuvent prendre part aux assemblées liturgiques. Ils deviennent alors les « craignant Dieu ». Pour faire réellement partie de la communauté et se soumettre à toutes les prescriptions de la Loi, ils doivent être circoncis après avoir pris le bain rituel de purification.

Or la circoncision est un obstacle souvent difficile à surmonter. Non seulement elle est regardée comme étant une humiliation mais surtout parce qu’elle leur faisait perdre le droit de cité. « La circoncision, elle, était plutôt un frein, expliquant qu’il y ait eu plus de convertis parmi les femmes »[11]. Ainsi les juifs se contentent souvent d’une adhésion à la foi en Dieu. 

Des juifs généralement peu appréciés

Si les Juifs sont ainsi divisés pour des questions religieuses ou politiques, ils font généralement tous l’objet d’un mépris général de la part des païens. Ces derniers ne les apprécient guère. Ils ne supportent pas le caractère national très accentué de leur religion et leur intransigeance religieuse. Ils ne supportent guère non plus leur mépris à l’égard de tout autre culte que celui du Dieu unique, leur fierté d’être si différents des autres peuples et leur jalousie à sauvegarder leur caractère propre. Parfois, un incident sans grande importance transforme cette méfiance en haine, cette animosité en hostilité violente. Des juifs ont été massacrés par milliers en Égypte et en Syrie. Nous oublions souvent : l’antisémitisme est d’abord une réalité païenne.





Références
[1] Jean Hadot, Revue de l'histoire des religions, tome 162, n°1, 1962, synthèse de la lecture du livre de Marcel Simon, professeur de l’Université de Strasbourg, Les sectes juives au temps de Jésus, Paris, Presses Universitaires de France, coll. « Mythes et Religions », 1960, www.persee.fr.
[2] Marcel Simon, Les sectes juives au temps de Jésus cité par Jean Hadot, Revue de l'histoire des religions.
[3] Du terme « chassidim », les pieux.
[4]  R. P.J. Renié, Manuel d’Écriture Sainte, Tome IV, 2ème  partie, n°142. 
[5] Prat, La théologie de Saint Paul, tome I, Beauchesne, 1930 cité dans Manuel d’Écriture Sainte, R. P.J. Renié, Tome IV, 2ème partie, n°143.
[6] Abbé Lusseau et abbé Coulomb, Manuel d’études bibliques, tome IV, chapitre VII, §II, Téqui, 1938.
[7] Voir I. Chronique, XXIX, 22 et I. Reg., II, 35.
[8] P.de Grandmaison, Jésus-Christ, I, cité dans Manuel d’études bibliques, abbé Lusseau et abbé Coulomb, tome IV, chapitre VII, §II, Téqui, 1938.
[9] Voir Matth., XXII, 16 et Marc, III, 6.
[10] Marcel Simon, Les sectes juives au temps de Jésus cité par Jean Hadot, Revue de l'histoire des religions.
[11] Mireille Hadas-Lebel, Rome, la Judée et les Juifs, Picard, 2009, dans GéoHistoire, « Une longue soumission à l’empire », décembre 2006-Janvier 2005, n°18.
[12] Voir Émeraude, janvier 2015, Les Manuscrits de la mer Morte.