" La pierre précieuse, voire de grand prix aux yeux de certains, qu'est l'émeraude, se voit insultée par un morceau de verre habilement truqué, s'il ne se rencontre personne qui soit capable de procéder à un examen et de démasquer la faute. Et lorsque de l'airain a été mêlé à l'argent, qui donc, s'il n'est connaisseur, pourra aisément le vérifier ? "(Saint Irénée, Contre les hérésies)


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samedi 9 février 2019

Le geste de rupture de Michel Cérulaire



Qui a commis la faute irréparable ? Il est bien inutile parfois de chercher des coupables, surtout lorsque depuis plusieurs siècles, ils reposent en terre. Il est bien plus utile de comprendre ce qu’il s’est passé pour la réparer et en tirer une leçon pour le présent. L’enchaînement des événements au cours du passé était aussi tel que la faute devenait irréparable. Il suffisait d’une étincelle pour que ce qui était réel ou sous-jacent devînt visible à tous. Le schisme d’Orient en est un bel exemple.


Nous ne cherchons pas à identifier les responsables de la rupture, encore moins à les juger. Le schisme d’Orient est plutôt intéressant pour d’autres raisons. Il montre que la primauté pontificale est non seulement reconnue depuis de longs siècles mais qu'elle aussi combattue par ceux qui veulent imposer un autre mode de gouvernement pour des raisons bien humaines. Il démontre aussi les motifs sur lesquels repose la primauté pontificale ainsi que les raisons qui poussent les uns à la rejeter. Ainsi, pour ces deux raisons, il entre parfaitement dans le cadre de notre sujet. Il est aussi intéressant pour mieux comprendre ce qu’est véritablement l’œcuménisme. L’effort d’unité des chrétiens serait vain sans identifier, avec impartialité, les raisons des déchirures, et non les coupables. Il révèle aussi le poids terrible du passé et les rancœurs accumulés au cours des siècles.

Enfin, Luther et les autres chefs du protestantisme se sont souvent appuyés sur le schisme d’Orient pour justifier leur position contre la primauté pontificale. Pour répondre à leur argumentation, faut-il aussi connaître ce qu’il s’est réellement passé. 

Notre article a pour but de vous présenter brièvement une thèse d'un grand spécialiste de Byzance, Martin Julie (1878-1954), qui demeure encore une référence, thèse que nous compléterons par d'autres articles et analyses historiques plus récents [15]

Michel Cérulaire (v. 1000-1059)

En 1042, Michel Keroularios, dit Michel Cérulaire, « le plus ambitieux de l’histoire byzantine »[1], accède au patriarcat de Constantinople. De caractère énergique, il veut soumettre toute l’Église d’Orient à son autorité. Il ne supporte guère toute idée de sujétion à l’égard du Souverain Pontife. Laissons à un byzantiniste le soin de le décrire : « La conscience, dont il était pénétré, de la sublimité de sa fonction ne le cédait en rien à celle de son antagoniste romain, et cette conscience s’alliait chez lui à une volonté de puissance qui n’hésitait pas à renverser tous les obstacles. »[2] Cet avis semble être unanime.

Michel Cérulaire se pose donc d’emblée comme l’égal du pape. Sur son sceau, nous pouvons ainsi lire : « par la grâce de Dieu, archevêque de Constantinople, la nouvelle Rome, et patriarche œcuménique. »[3] Si le titre a déjà été porté par d’autres patriarches, provoquant par ailleurs une grave crise avec les papes[4], le fait de l’inscrire sur un sceau est néanmoins innovant[5].

Notons enfin la forte implication de Michel Cérulaire dans la vie politique. Il est notamment impliqué dans complot sous Michel IV, se montre hostile envers l’impératrice Théodora, apporte un soutien décisif à Isaac Comnène… Ses ambitions ne se limitent pas en effet à la sphère religieuse. C’est pourquoi les historiens byzantins du XIe et XII siècle[6] ne parlent guère des démêlés religieux et insistent essentiellement sur son rôle et sur sa forte influence politique, ce qui est originale dans cet empire si accoutumé au césaropapisme.

Finalement, Michel Cérulaire apprécie l’état d’ignorance et d’indifférence qui séparent l’Église d’Orient et l’Église d’Occident. Soucieux de son indépendance, il souhaite donc le perpétuer. Or cette situation risque d’être compromise. En effet, pour se défendre contre les Normands qui ravagent les possessions byzantines ainsi que les terres pontificales dans la péninsule italienne, le pape et l’empereur prévoient de s’allier pour unir leurs forces contre leur ennemi commun. Cette alliance devrait alors aboutir à un rétablissement de liens religieux entre ces deux pôles de la chrétienté.

De vieilles accusations portées contre Rome

Au moment où le pape et l’empereur parviennent à s’unir, Michel Cérulaire s’élève contre un usage de l’Église latine. Il s’oppose fermement à l’usage du pain azyme dans le rite latin de la sainte messe. En effet, les Byzantins et la plupart des Orientaux consacrent du pain fermenté. À Constantinople, de sa propre autorité, il fait fermer les églises latines de la ville, et demande à tous les prêtres qui vivent dans les monastères latins de se conformer au rite grec. S’ils refusent, il les anathématisera.


Puis, Léon, évêque d’Achrida en Bulgarie, envoie une lettre à l’évêque grec de la ville italienne Trani, Jean. En fait, elle est destinée à tous les évêques, au clergé et aux moines francs ainsi qu’« au révérendissime pape lui-même »[7]. Dans cette lettre, l’Église romaine est accusée de se judaïser en raison d’utilisation de pain azyme dans la célébration de la Sainte Eucharistie et de l’observance du sabbat tous les samedis de Carême[8]. Il s’attaque aussi à d’autres usages disciplinaires qu’il considère comme des énormités. « Comment en êtes-vous arrivés à pareilles aberration ? Comment ne voyez-vous, ne comprenez-vous pas ? Comment ne vous vous corrigez-vous pas et ne remettez-vous pas vos fidèles dans le droit chemin ? »[9] Nous retrouvons les mêmes accusations que celles prononcées par le patriarche Photius contre les catholiques romains[10].

Le vrai motif de la querelle

Léon XI
La situation n’est guère brillante en Italie. Les troupes pontificales et byzantines sont défaites par les Normands avant leur jonction. Le pape Léon IX est même prisonnier. Puis dans une sorte de semi-captivité, il est retenu au Bénévent. C’est durant son séjour qu’il prend connaissance de la lettre de l’évêque d’Achrida, et des événements qui se déroulent à Constantinople. Léon IX écrit aussitôt au patriarche de Constantinople et s’attaque directement à la question principale, laissant de côtés les « énormités » qu’on dénonce pour aller au cœur du sujet, c’est-à-dire à la primauté pontificale. Il rappelle au patriarche qu’il ne lui convient pas de faire la leçon à l’Église romaine, qui a toujours été indéfectible dans sa foi contrairement aux patriarches de Constantinople, et dont les usages ont droit au respect de tous, d’autant plus qu’elle se montre tolérant pour les usages des monastères grecs établis à Rome et en Italie.

Comme la situation est de plus en plus critique dans la péninsule italienne, le gouverneur des possessions byzantines réclament la fin de la controverse afin d’arrêter les progrès de la conquête normande et de mener une action commun avec les forces pontificales. Sous la pression de l’empereur, Michel Cérulaire envoie au pape une lettre conciliante, sans toutefois évoquer les griefs ni admettre la primauté pontificale. Il se déclare totalement étranger de la lettre de l’évêque d’Achrida et des manifestes contre les Latins. Il propose un compromis qui met Rome et Constantinople sur le même pied d’égalité.

Les légats romains vs Michel Cérulaire

Mais face à Michel Cérulaire, se dresse le cardinal Humbert (1015-1061). Celui-ci n’est guère porté à un tel oubli. Il rédige au nom du pape une lettre, à l’adresse du patriarche byzantin, dans laquelle il présente le patriarche de Constantinople comme un personnage suspect sur lequel courent de graves accusations et dont il doit s’amender devant des légats pontificaux pour éviter une condamnation. Il s’attaque à son tour à des griefs qui sont forts anciens. Il défend enfin fermement la primauté pontificale. « Nous espérons, dit le pape en terminant, que nos légat trouveront innocent, ou corrigé, ou prêt à céder à leurs admonitions et à t’amender. »[11] Puis, dans une lettre adressée à l’empereur, le pape signale la conduite intolérable de Michel Cérulaire qui persécute les fidèles de l’Église Latine en raison du rite romain. Le pape envoie trois légats à Constantinople, dont le cardinal Humbert.

Michel Cérulaire recevant les légats
Miniature du XIe siècle
Si l’empereur accueille les légats romains avec tout le respect dû au pape, Michel Cérulaire n’a point cette attention. Selon une lettre adressée au patriarche d’Antioche[12], les légats n’acceptent pas de prendre place après les métropolitains lorsqu’ils sont reçus dans la salle de la chancellerie. Ils protestent de l’offense faite au pape, s’abstiennent d’adresser au patriarche les salutations et les marques de respect d’usage, remettent la lettre du pape et se retirent aussitôt. La réaction de Michel Cérulaire varie selon deux versions. Pour l’une, Michel Cérulaire ne considère pas cette lettre comme authentique en raison d’un examen minutieux du document, du sceau et du contenu. Pour l’autre, il conteste la légitimité de ces légats, le pape étant mort après leur départ. Il est vrai que le pape étant mort, les légats romains ne peuvent plus guère le représenter. Finalement, Michel Cérulaire refuse de les recevoir ou de comparaître devant eux. Selon une lettre qu’il envoie à Pierre d’Antioche, il donne une autre raison de sa conduite. Il trouve intolérable l’arrogance des légats, qui affirment être venus non pour recevoir des leçons mais pour en donner, non pour s’amender d’eux-mêmes pour remettre les autres dans le droit chemin. Le fossé est gigantesque entre les légats romains qui défendent la primauté apostolique et le patriarche de Constantinople qui agit en toute indépendance. Toute entente s’avère impossible.

La rupture…

Devant l’obstination de Michel Cérulaire à refuser toute entrevue avec les légats, ces derniers décident de lancer contre lui et ses partisans une sentence d’excommunication. Le 16 juillet 1054, au moment où les fidèles viennent s’assembler pour la messe et le clergé se prépare à commencer la sainte liturgie, les légats s’avancent vers le maître-autel et y déposent la sentence d’excommunication. Le geste est public. Les fidèles s’insurgent. Une émeute gronde à Constantinople contre l’attitude des légats. Michel Cérulaire, en est-il l’investigateur ? Il la laisse se développer…

Quatre jours plus tard, à Sainte Sophie, le synode permanent[13], qui réunit une vingtaine de métropolites et d’évêques, prononce à son tour l’excommunication des légats. Il veut amener toutes les Églises à la rupture avec Rome. Michel Cérulaire envoie ensuite des lettres aux patriarches d’Orient justifiant son attitude et traitant l’évêque de Rome en brebis perdue. Il énumère aussi une liste de nombreux griefs[14] qui « révèle, mieux que tout le reste, toute l’étroitesse d’esprit de celui qui l’a dressée et son aversion profonde pour les Occidentaux. »[15] Certes, des griefs sont puérils et ne devraient pas impressionner les esprits cultivés mais ils peuvent impressionner la masse des fidèles orientaux et renforcer le mépris qu’ils éprouvent à l’égard des Latins, considérés comme séparés de l’Église catholique.

Il est étrange que ces sentences prononcées par les deux parties soient restées dans les mémoires. Que vaut en effet la sentence d’excommunication des légats romains qui ont agi de leur propre gré, voire sans mandat en raison de la mort du pape Léon IX ? En outre, elle présente de graves erreurs et d’anachronisme. Michel Cérulaire est accusé d’avoir supprimé le filioque du Crédo de Nicée-Constantinople, ce qui est faux. Les légats romains ont excommunié Michel Cérulaire et ses partisans tout en faisant l’éloge de l’empereur. Le patriarche de Constantinople a seulement excommunié les légats. Eux-seuls sont donc concernés par la sentence. Mais, n’oublions pas, il s’est adressé aux autres patriarches pour dénoncer la discipline, les coutumes et la foi des Latins. Il a aussi rayé le nom du pape dans les diptyques[16], manifestant ainsi le refus de communion.

L’effacement du nom du pape dans les diptyques

diptyque d'Anastasius
(ivoire)
Un diptyque était une double tablette liturgique sur laquelle étaient inscrits les noms des papes, des patriarches, des évêques, des martyrs ainsi que des empereurs et des rois, et tout bienfaiteur de l’Église dont il devait être fait mention à la messe et dans les prières[17]. Lorsqu’un patriarche était élu, il envoyait aux autres patriarches une lettre dite synoptique contenant l’avis de sa consécration et sa profession de foi. Son nom figurait alors dans les diptyques de leurs Églises. L’absence de nom signifiait la rupture entre deux Églises.

L’effacement du nom est donc révélateur. C’est en fait l’absence du nom du pape au diptyque qui consacre véritablement le schisme[18]. En 1089, le pape Urbain II s’étonne que son nom ne soit pas invoqué dans la liturgie byzantine. Le nom des papes n’est donc plus inscrit dans les diptyques. Il interroge alors Constantinople. Pour lui répondre, un synode est tenu en Orient la même année. Le clergé admet que le pape n’a pas été exclu de la communion par un jugement synodal et qu’il sera admis dans les diptyques lorsqu’il leur enverra sa profession de foi. Mais aucune lettre contenant sa profession de foi ne sera naturellement reçue. En effet, est-il raisonnable de demander au pape de justifier sa foi quand il en est le garant ? La commémoraison du pape n’a donc pas été réintroduite. Le synode rejette en outre la demande du pape sur la levée de l’interdiction des azymes pour la communion faite aux Latins. Mais comme le signale l’empereur, les Latins peuvent célébrer leur messe en toute tranquillité dans la ville de Constantinople. Enfin, le synode propose au pape de l’inviter à un concile pour traiter de l’union. Il paraît donc évident qu’en 1089, l’Église d’Orient est bien consciente de sa séparation avec l’Église d’Occident.

Un schisme silencieux

Après la mort de Michel Cérulaire, les excommunications réciproques ne semblent pas avoir d’effet dans les relations entre les chrétiens occidentaux et orientaux. « Rares furent ceux qui mesurèrent l’ampleur du désastre. »[19] En 1055, le pape Victor II n’y fait pas allusion dans la lettre qu’adresse à l’impératrice Théodora pour proposer une alliance contre les Normands. L’empereur Alexis Ier entretient des relations avec les abbés du Mont-Cassin et se préoccupe du sort du pape Pascal II retenu par l’empereur Henri V. Sur sa proposition, une ambassade romaine se rend à Constantinople pour débattre de l’union. Nombreuses sont ses tentatives. Les débats portent sur des griefs sérieux, dont le principal demeure au XIIe siècle la primauté pontificale. Nous revenons en fait au point de départ : « l’empire universel et sans fin de la Nouvelle Rome état à l’évidence symétrique de la primauté non moins universel de l’Église romaine »[20].

Le pape défend la primauté romaine quand le patriarche de Constantinople une certaine collégialité. Byzance développe l’idée d’une Église une dans sa diversité, n’ayant qu’un chef, Notre Seigneur Jésus-Christ. Tel est le sujet des lettres que s’échangent le pape Adrien IV et le patriarche Georges Tornikès en 1156, puis entre le pape Innocent III et le patriarche Jean Kamatêros avant 1204.

Finalement, selon la thèse de Steven Runciman[21] (1903-2000), souvent reprise, le schisme serait consommé en 1204 quand les croisés latins saccagent et pillent la ville de Byzance.

En outre, Michel Cérulaire n’est guère apprécié par ses interventions dans les affaires politiques, notamment  son affrontement avec l’empereur Isaac Comnène. Son esprit d’indépendance à l’égard du pouvoir impériale et ses ambitions ne plaisent guère dans l’Empire byzantin, plus habitué à voir un patriarche docile aux empereurs. Cela expliquerait sans-doute le silence des chroniqueurs sur le schisme. Il sort de l’état de grâce quand les adversaires à l’accord d’union entre l’Église byzantine et l’Église romaine au concile de Florence s’opposent à l’empereur. Enfin, au XIe et XIIe siècle, des négociations entre les Byzantins et les Latins obligent les premiers à ne pas rappeler l’incident de 1054.

L’opposition contre les « erreurs » de l’Église romaine du XIe au XIIe siècle

Concile de Florence
Bulle de l'union Laetentur coeli
Des traités consacrés aux erreurs des Latins se développent surtout au début du XIIe siècle au temps du règne d’Alexis Comnène. Ils colportent de nombreux stéréotypes. Ils se réfèrent essentiellement à Photius, ce qui confère à leurs arguments le poids de la tradition et les renvoient à un lointain passé. Michel Cérulaire n’est pas cité dans les principaux documents. Ce n’est qu’à partir du XIIIe siècle qu’il prend un rôle central dans les textes antilatins. En effet, au concile de Lyon, en 1274, un accord d’union est conclu entre le pape, l’empereur, le patriarche de Constantinople et d’autres personnalités, ce qui provoque une hostilité farouche des adversaires à tout rapprochement avec l’Église romaine. Les différents traités ou opuscules puisent ainsi leurs arguments de la lettre de Photius aux patriarches orientaux, de celle de Michel Cérulaire à Pierre, patriarche d’Antioche, et enfin du fameux Contre les Francs. « Tous ceux qui sont avec le pape se trouvent depuis des années hors de l’Église universelle, étrangers à la tradition des Évangiles, des Apôtres et des Pères en raison de leurs usages illicites et barbares. »[22]

La primauté de Constantinople à la place de celle du pape…

Finissons par le droit byzantin. Il est surtout marqué par le patriarche d’Antioche et canoniste Théodore Balsamon (v. 1130, v. 1195), qui traitent les Latins de schismatiques. Selon ses propos, comme l’Églises de Rome est dans l’erreur et que l’Églises de Constantinople partage les mêmes privilèges, c’est à elle désormais d’assurer seule la primauté sur l’Église. La primauté provient de la donation de Constantin. Par conséquent, sa dignité lui vient aussi de l’empereur. Le transfert vers la nouvelle Rome opéré par Constantin fait du patriarche de Constantinople le véritable héritier de la donation. « Une telle interprétation annule en outre la préséance de la fondation apostolique, au profit exclusif de l’origine constantinienne. »[23] Cependant, il prône aussi l’égalité entre les cinq patriarches, tous oints et vicaires du Christ, ce qui peut surprendre. Il défend notamment la primauté universelle du patriarche de Constantinople dans ses Commentaires au Nomocanon en quatorze titres[24], rédigé vers 1170. Vers 1335, dans ses Syntagma kata stoichéion, le canoniste Matthieu Blastarès défend à son tour la primauté du patriarche de Constantinople en s’appuyant sur les commentaires de Théodore Balsamon[25].

Conclusions

La plupart des commentateurs voit dans la rupture de 1054 la manifestation d’une incompréhension entre deux mondes de cultures différentes, que l’incompréhension a finis par séparer. Les différences liturgiques, linguistiques, disciplinaires ne cessent en effet de croître entre eux. Une opposition séculaire latente a conduit à une séparation progressive. Il ne faut pas non plus oublier tous ceux qui ont développé, voire exalté, le mépris populaire à l’égard de l’autre Église, éloignant de manière irréparable les uns des autres pour de viles ambitions au point que le schisme est devenu « une donnée identitaire pour l’Église byzantine. »[26]

Au centre du schisme, se trouve donc la primauté pontificale. Les principaux erreurs ou griefs qu’on reproche à Rome ne sont guère sérieux ou ont déjà été justifiées. Au commencement du schisme, nul ne conteste vraiment cette primauté en soi. Michel Cérulaire refuse celle d’un pape en raison des prétendues hérésies de l’Église romaine. Les canonistes ne la rejettent pas non plus mais la reportent sur celle du patriarche de Constantinople toujours en prétextant la même raison. Il est étrange que ce prétexte soit aussi celle des princes opposés aux papes et des conciliaristes. Or, aujourd’hui, nul n’ignore que les accusations portées contre l’Église de Rome ne valent ni une excommunication ni une condamnation pour hérésie. Aujourd’hui, les masques étant tombés, le véritable motif apparaît clairement…




Notes et références
[1] Georges Ostrogorsky, Histoire de l’État byzantin, chap. V.
[2] Georges Ostrogorsky, Histoire de l’État byzantin, chap. V.
[3] Voir Le monde byzantin. Tome 2 : L’Empire byzantin (641-1204), Jean-Claude Cheynet, Presses Universitaires de France, 2006.
[4] Voir Émeraude, janvier 2019, article « Tension entre Rome et Constantinople jusqu'au XIe siècle avant Photius et le schisme  ».
[5] Voir Grumel Venance, Le titre de patriarche œcuménique sur les sceaux byzantins dans Revue des Études Grecques, tome 58, fascicule 274-278,1945, https://doi.org, www.persee.fr.
[6] Les historiens byzantins : Michel Psallos, Jean Skylitzès, Tia Kolbaba, Zônaras, Michel Attaleiatès.
[7] P. G., tome CXX, col. 836.
[8] Les samedis du Carême, les Catholiques jeunent comme le font les Juifs mais pour des raisons bien différentes.
[9] Léon, évêque d’Achrida, à Jean, évêque de Trani, P. G., tome CXX, col. 841.
[10] Voir Émeraude, février 2019, article « L'ambition au cœur de la rupture entre l'Occident et l'Orient ».
[11] Léon IX, lettre à Michel Cérulaire, patriarche de Constantinople, P. G. tome CXLIII, col. 777.
[12] Voir Epist. Cerularii ad Petrum Antiochenum, 6, P. G., tome CXX, col. 785-788.
[13] Le synode est une assemblée permanente qui aide le patriarche à gouverner son église. L’armature du synode comprend douze métropolites dont la plupart ont leur siège à proximité de Constantinople. S’ajoutent les évêques qui sont présents dans la capitale. Généralement, lorsqu’il est convoqué pour traiter des questions importantes, il comprend un nombre nettement plus important de participants. En 1030, contre une hérésie, il est constitué de trente-deux métropolites, onze archevêques, une foule d’autorités politiques. Cela montrerait une convocation improvisée de Michel Cérulaire, qui n’aurait pas prévu un tel dénuement. Voir Le schisme de 1054 : un non-événement ?, Jean-Claude Cheynet, Paris-Sorbonne IV, Centre d’histoire et de civilisation de Byzance, presses universitaires, 2007, Faire l’événement au Moyen-âge, https//books.openedition.org.
[14] Le nombre de griefs est de vingt-huit. Ils comprennent toutes les différences de croyances, d’usages ou de coutumes, entre Rome et Byzance, même les plus puériles. Ils sont parvenus jusqu’à nous dans un opuscule appelé Contre les Francs ou Sur les Frances et les autres Latins. Cf. P. G., tome CXL, 541 et suivant.
[15] Martin Jugie, Le Schisme de Michel Cérulaire, dans Échos d’Orient, tome 36, n°188, 1937, https://www.persee.fr/doc/rebyz_1146-9447_1937_num_36_188_2915
[16]Le geste de Michel Cérulaire est rappelé au XIIe siècle.
[17] Dictionnaire de culture religieuse et catéchistique, chanoine L. E. Marcel, imprimerie Jacques et Démontrond, 1938.
[18] Le patriarche d’Antioche Pierre nous informe en effet que Michel Cérulaire a rayé le nom de Léon XI sur les diptyques alors qu’en 1009, les noms des papes étaient encore inscrits.
[19] Daniel-Rops, Ces chrétiens, nos frères, chap. IV, Fayard, 1965.
[20] Evelyne Patlagean, Apogée de la papauté et expansion de la chrétienté (1054-1274), chap.VI, Histoire du Christianisme, tome V, Desclée, 1993.
[21] Voir La Papauté et les Églises d’Orient, XI-XIIe siècle, Steven Runciman.
[22] Opusculum contra Francos, édition J. Hergenröther, Monumenta graeca ad Photium eiusque historiam pertinentia, Ratisbonne, dans Apogée de la papauté et expansion de la chrétienté (1054-1274), Evelyne Patlagean, chap.VI
[23] Evelyne Patlagean, Apogée de la papauté et expansion de la chrétienté (1054-1274), chap.VI.
[24] Le Nomocanon aux quatorze titres est un recueil de canons apostoliques, de canons de conciles et de lois impériales aux matières ecclésiastiques. L’auteur serait Photius selon Théodore Balsamon.  Cependant, des canonistes n’acceptent pas tous cette attribution.
[25] Voir La réception du Syntagma de Matthieu Blastarès en Serbie, Jivko Panev, dans Études balkaniques, 2003, n°10, http//etudesbalkaniques.revues.org.
[26] Jean-Claude Cheynet, Le schisme de 1054 : un non-événement ?

vendredi 1 février 2019

L'ambition au cœur de la rupture entre l'Occident et l'Orient ...


Concile de Chalcédoine
Constantinople, qui s’en souvient encore ? Qui songe de nos jours à l’empire chrétien qui réunissait l’Orient et l’Occident pendant de longs siècles ? La ville d’Istanbul a-t-elle fait disparaître son souvenir dans nos mémoires ? Ce serait l’une des plus belles victoires des conquérants musulmans. Chrétiens, nous ne le pouvons pas. C’est en Orient que se sont définis les principaux dogmes de notre foi. Nicée, Éphèse, Chalcédoine, Constantinople, … Comment pourrions-nous comprendre notre présent si nous abandonnons cette longue et riche histoire qui est aussi la nôtre ?

Et aujourd’hui, ce passé pèse encore sur l’Église. Nous ne pouvons parler de cette ville sans douloureux regrets et sans-doute d’immenses douleurs. Car là s’est joué un drame qui depuis le XIe siècle se perpétue, de génération en génération, comme si tout cela paraissait normal. L’Orient chrétien s’est séparé de l’Occident chrétien, l’Église divisée en deux. Certes les relations entre Rome et Constantinople n’ont jamais été faciles mais qui aurait pu imaginer un schisme si durable ?

Depuis que l’empereur s’est installé sur les rives du Bosphore, l’évêque de Constantinople a cherché à exercer dans l’Église la même autorité que celle détenue par la ville dans l’empire[1]. S’appuyant sur son rôle de capitale impériale, il revendique pour son siège épiscopal une place plus appropriée dans la hiérarchie ecclésiastique. Peu à peu, il gagne de la notoriété et du pouvoir, et, profitant de la faiblesse des antiques patriarches orientaux, elle parvient à les supplanter et en devenir en quelques sortes la Rome de l’Orient. Mais face à elle, soucieuse de la justice, se dresse la véritable Rome. L’ambitieuse Constantinople acceptera-t-elle longtemps de la primauté pontificale ?

L’ambition de la nouvelle Rome va conduire à une rupture sérieuse au IXe siècle. Tout commence par un appel au pape, celui d’Ignace, patriarche de Constantinople. Il vient d’être déposé, par Photius (815-891) ou par l’empereur Michel III.

Photius (810-891), un érudit ambitieux

Arrêtons-nous d’abord sur Photius, « le plus grand maître de tous les temps, […] l’esprit le plus remarquable, le politique le plus brillant et le diplomate le plus fin »[2]. Tous, y compris ses ennemis, loue son érudition et son intelligence. Sa personnalité fait plutôt l’objet d’avis contradictoires. Les catholiques le décrivent comme un fourbe et un ambitieux. Les protestants louent son action. Les orthodoxes le considèrent comme un saint. Prenons l’avis d’un chartreux, admiratif de l’homme de lettre qu’il a été et connaisseur de ses ouvrages : « pour son malheur il abusa de ses lumières et ne s’en servit que pour des fins humaines, ou pour déchirer l’Église par un schisme »[3]. Il émet quelques réserves sur son attitude à l’égard de Rome. Dans la littérature catholique, Photius est très généralement loué pour ses qualités intellectuelles et pour le bien qu’il a apporté dans la science, mais il est blâmé pour ses ambitions et son orgueil. Photius « excella dans le bien (les services inestimables qu’il a rendu aux sciences) comme dans le mal (les malheurs sans nombre qu’il a causés à l’Église) »[4].

Remarquons qu’après le XIe siècle, de nombreux ouvrages antilatins lui ont été faussement attribués. Certes, le prestige de l’illustre personnage leur apporte une certaine notoriété en Orient mais cela reflète aussi son rôle et son influence dans le schisme d’Orient. Il apparaît en effet aux yeux des Byzantins comme un héros de la lutte contre les Latins. De même, en Occident, Photius a été longtemps considéré comme le véritable responsable du schisme. Notons enfin qu’en attribuant des ouvrages à Photius, on lui confère le poids de la tradition, le passé lointain leur garantissant une certaine légitimité.

Ignace (797-877), un patriarche peu docile

Revenons à Ignace, patriarche de Constantinople. Il fait donc appel au pape en raison d’une condamnation qui l’exclut de son siège patriarcale. L’irrégularité de son élection apparaît comme le principal motif de sa déposition. Mais le contexte dans lequel se déroule l’affaire en révèle les véritables causes. L’impératrice Théodora aurait imposé Ignace comme évêque de Constantinople, notamment en raison de sa position en faveur du parti iconophile et de son rigorisme. Rappelons qu’elle a contribué à la fin de la crise iconoclaste. Mais l’impératrice n’assure qu’une régence. Elle finit par être évincée du pouvoir au profit du seul empereur Michel III (840-867), son neveu, lui-même influencé par l’homme fort de la cour, le césar Bardas, frère de Théodora. Il est le véritable instigateur de la révolution de palais. Or, Ignace reste fidèle à Théodora. Il refuse notamment de la tonsurer contre son gré prenant ainsi parti contre le nouvel empereur. Enfin, Ignace n’hésite pas à interdire à l’empereur l’entrée de Sainte-Sophie en raison d’une liaison avec la veuve de son fils. Auparavant, le jour de l’Épiphanie 857, il a aussi refusé la communion à Bardas, jugé inceste. Nous pouvons alors comprendre la volonté de certains de déposer du siège épiscopal un patriarche si peu docile. Pour le remplacer, l’empereur choisit un laïc, Photius, qui devient prêtre en cinq jours puis est consacré patriarche le sixième jour.

La condamnation de Photius

Dans les relations avec Rome, Photius est plus rapide qu’Ignace. Cette hâte de communiquer avec Rome, soit pour dénoncer soit pour justifier un acte d’une si haute importance révèle encore le poids de l’autorité du pape dans l’Église au IXe siècle.

Saint Photius sur son trône patriarcal
Chronique de Ioannis Skylitzès, XIe siècle
Madrid, Biblioteca Nacional
Photius a en effet déjà écrit au pape Nicolas Ier pour annoncer l’abdication d’Ignace en raison de grand âge et pour solliciter de lui la confirmation de son élection. L’empereur Michel III lui a aussi écrit pour l’informer qu’Ignace, sur qui pesaient de graves soupçons, s’est retiré dans un couvent. Le patriarche est en effet accusé d’être impliqué dans un complot contre le trône. Puis Michel III demande au pape la convocation d’un concile destiné à mettre fin à la division qu’a provoquée la querelle des images[5]. Les lettres du patriarche et de l’empereur sont d’une grande politesse et les marques de prévenance y sont nombreuses. Cependant, Nicolas Ier n’est guère dupe d’un tel langage. Leurs explications ne lui suffisent guère. Il envoie alors deux légats à Constantinople afin de recueillir des informations, leur demandant de ne pas porter de jugement sur l’affaire. En attendant leur retour, le pape refuse de reconnaît l’élection de Photius.

En mai 861, les légats étant arrivés, un concile est réuni à Constantinople pour régler définitivement l’iconoclasme. Mais il n’est en fait question que d’Ignace. Photius demande son abdication ou, en cas de refus de sa part, sa déposition. Contrairement aux prescriptions du pape, les légats condamnent à leur tour le patriarche. Selon une autre version de l’histoire, Photius donne communication de la lettre du pape, qu’il a auparavant falsifiée, dans laquelle Nicolas Ier reconnaît sa déposition ainsi que l’élection de Photius. Cependant, Ignace reste ferme. Il refuse d’abdiquer. Il finit alors par être condamné, déposé et excommunié au motif d’avoir utilisé la puissance séculière pour s’approprier du siège de Constantinople. Quel sarcasme !

Apprenant la décision du concile et son déroulement, Nicolas Ier désavoue ses légats et déclare la nullité du concile. Puis, informé par un proche d’Ignace des intrigues menées contre le patriarche, le pape réunit un concile à Rome en 863 dans lequel il condamne Photius et déclare Ignace seul patriarche de Constantinople. Photius mène alors une vaste campagne contre « l’autorité tyrannique du pape ». Fort de l’appui de l’empereur et de son puissant ministre, il reste sur son siège en dépit de son excommunication. Dans une lettre injurieuse, l’empereur menace le pape de marcher sur Rome.

La déposition du pape Nicolas Ier

Dans une encyclique qu’il adresse aux autres patriarches, Photius se présente comme le défenseur de l’orthodoxie. Il tente en effet de gagner les autres patriarches à sa cause. Il s’adresse à eux ainsi qu’aux évêques orientaux, pour les convoquer à un grand concile destiné à juger le pape. Il l’accuse en effet d’hérésie. Parmi les dix motifs de condamnation, se trouvent de nombreux points liturgiques et disciplinaires. Il dénonce en fait les pratiques qui différencient l’Occident de l’Orient. Il les transforme en hérésie. Photius tente donc de transformer le conflit en querelle doctrinale. Il veut ainsi confondre sa cause avec celle de l’Église d’Orient en faisant revivre tous les griefs que les orientaux portent contre les occidentaux.

Finalement, en 867, lors du concile tenu à Constantinople, Photius dépose le pape Nicolas Ier. Il est aussi proclamé patriarche œcuménique. Ce titre est de nouveau justifié par la théorie que défendaient les anciens patriarches en vertu de laquelle les papes doivent leur primauté au seul fait d’avoir été les évêques de la capitale de l’empire[6]. La rupture entre l’Occident et l’Orient est donc complète.

Le pape Saint Nicolas Ier réfute les accusations de Photius. Les textes en faveur des coutumes romaines remises en cause ont été rédigés sous la direction d’Hincmar, archevêque de Reims. Aux Bulgares, nouvellement convertis et troublés par les attaques de Photius, le pape leur rédige une admirable instruction. Il leur enseigne que toutes ces questions disciplinaires et rituelles sont choses secondaires, le chrétien devant surtout s’appliquer à la pratique de la justice et de la charité. Il leur révèle l’intrigue de l’ambitieux patriarche et son véritable motif : Photius transforme des différences d’usages en motif de querelles doctrinales afin d’appuyer ses prétentions et de s’affirmer devant le pape qui condamne ses agissements. Ce n’est qu’un prétexte pour renforcer sa position et affaiblir l’autorité romaine en Orient. Combien de points secondaires ont-ils exploité dans l’histoire de l’Église pour de noires ambitions ? Que de mensonges et de crimes pour peu de choses…

Sur l’Internet, certains sites Web orthodoxes dénoncent l’attitude de Saint Nicolas Ier qui aurait voulu imposer les rites romains aux Grecs et « affirmer, pour la première fois de façon si manifeste dans l’histoire de l’Église, la prétention des papes de Rome à la juridiction sur toute la terre et sur l’Église universelle. »[7] Dans cette affaire, il est vrai qu’il existe de nombreuses versions. Mais l’important pour notre étude ne réside pas dans l’attitude des uns et des autres ni dans leur responsabilité mais d’identifier le point de rupture et ses raisons. Dans son étude approfondie sur cette affaire, Ratramne, moine de Corbie, souligne les véritables erreurs. D’abord, il soulève la question de l’intervention de l’empereur dans les dogmes et les cérémonies religieuses. Est-ce bien son rôle ? Il montre ensuite que les différences entre les Églises d’Orient et d’Occident sont peu importantes. Il souligne enfin le danger de les souligner avec trop d’insistance au risque de « scandaliser les faibles ». Tout est clairement exposé dans son ouvrage.

Le retour de la concorde

Mais la situation change de manière inattendue le 23 septembre 867 quand l’empereur est assassiné. Son successeur renvoie Photius en disgrâce puis convoque un concile pour le juger, le quatrième concile de Constantinople et huitième concile œcuménique. Il s’ouvre le 5 octobre 869 à Sainte-Sophie. Il dure cinq mois.

Léon VI le Sage au pied du Christ
Saint Sophie
Après avoir entendu ses victimes et ses défenseurs, Photius est solennellement condamné. Les irrégularités qui ont entaché son élection sont censurées. Le concile lui interdit en outre toute fonction ecclésiastique. Le concile proteste aussi contre l’intrusion trop fréquente de l’empereur dans les affaires ecclésiastiques. « Quant à vous (les laïques), soit que vous soyez constitués en dignité, soit que vous soyez simples particuliers, que vous dirais-je, sinon qu’il ne vous est pas permis de disputer des matières ecclésiastiques… Examiner les matières ecclésiastiques, les approfondir, c’est l’affaire des patriarches, des évêques et des prêtres, qui ont ne partage le gouvernement de l’Église, qui possèdent le pouvoir de sanctifier, de lier ou de délier, puisqu’ils ont reçu les clefs de l’Église et du ciel  mais ce n’est pas votre affaire à vous qui avez besoin d’être déliés ou délivrés de vos liens. Le laïque, quelles que soient l’étendue de sa sagesse et la conviction de sa foi, ne cesse pas d’être brebis et l’évêque, quelle que soit la médiocrité de son mérite et de ses vertus, ne cesse pas d’être pasteur, tant qu’il est évêque et qu’il prêche la parole de vérité. »[8] Le vingt-unième canon établit la règle selon laquelle dans toute question douteuse, on doit recourir à Rome et en accepter les décisions[9]. Ignace est enfin confirmé sur son siège. La primauté du pape est en outre de nouveau universellement reconnue ainsi que le second rang du patriarche de Constantinople, « mettant avant tous les autres le très saint pape de l’ancienne Rome »[10]. La concorde est ainsi rétablie entre l’Orient et l’Occident.

Néanmoins, fort de son grand prestige en Orient, Photius réussit à conquérir les bonnes grâces de l’empereur. Il proteste alors contre l’injustice dont il a été victime tout en poursuivant ses intrigues et ses flatteries. À la mort d’Ignace, il est finalement rétabli sur le siège patriarcal après avoir obtenu le consentement du pape Jean VIII sous des conditions définies dans la lettre Inter Claras. Un nouveau concile est alors tenu à Constantinople en 879, réunissant trois cent quatre-vingts évêques. Photius lit des lettres du pape qu’il a de nouveau falsifiées. Elles déclarent l’annulation des décisions du VIe concile de Constantinople et approuvent l’élection de Photius. Il n’énonce pas les conditions que Jean VIII lui a pourtant imposées. Informé des événements, le pape excommunie de nouveau Photius qui, assuré de la protection du trône impérial, conserve toutefois son siège jusqu’à la mort de l’empereur. En 891, le nouvel empereur Léon VI le Sage (886-912) met fin au schisme et relègue Photius dans un monastère où il meurt cinq ans plus tard.

Conclusions

Photius et Michel III
Les divergences religieuses que souligne Photius ne sont que des prétextes pour justifier ses intrigues et asseoir son pouvoir. Elles sont très réduites et se résument à des questions disciplinaires et liturgiques. La primauté pontificale ne semble pas être remise en question. Elle a même été affermie lors des troisième et quatrième conciles œcuméniques de Constantinople. Une des causes de la séparation réside plus dans la personnalité de Photius, dans ses intrigues et ses ambitions. Mais ses prétentions dépendent de l’empereur. Celui-ci peut autant l’élever que le rabaisser. Le drame réside donc finalement dans les interventions des autorités temporelles dans les affaires ecclésiastiques. Il n’y a pas vraiment une intention de rupture dans cette affaire. Tout se serait bien passé si le pape n’avait pas dénoncé l’injustice commise…



Cependant, la primauté pontificale est-elle bien supportée par l’empereur et son patriarche ? Le pape peut s’opposer efficacement à leurs intérêts et certainement à leurs ambitions. Ses interventions et ses victoires peuvent alors apparaître pour eux comme une déchéance ou une humiliation. Or, il est clair que la nouvelle Rome veut devenir le siège de l’Église universelle et ne pas dépendre de l’ancienne Rome. Cette ambition ne date pas de Photius comme nous l’avons déjà évoqué. Cependant, servie par un homme aussi intelligent, habile et prestigieux que Photius, elle devient une menace pour l’unité de l’Église. Puis, le danger de la rupture ne cesse de grandir, en raison notamment des différences culturelles entre deux mondes qui finissent non seulement à ne plus se comprendre mais aussi à se détester et à se mépriser. Entre Rome et Constantinople, le dissentiment est donc réel. Hélas, Photius l’utilise et l’exacerbe à son profit, unissant sa cause injuste à celle de l’Église d’Orient. « S’il n’a pas créé l’antagonisme de Byzance et de Rome, il l’a développé et précisé. Il l’a ramassé dans les formules de combat et en tiré dans la pratique les dernières conséquences. Sans doute, il a été vaincu ; mais sa doctrine est restée ; son schisme est une dangereuse expérience. Il suffira de le répandre pour le rendre définitif. »[11]




Notes et références
[1] Voir Émeraude, janvier 2019, articles "Le 28e canon du concile de Chalcédoine : Constantinople, la nouvelle Rome s'élève", "Tensions entre Rome et Constantinople jusqu'au IXe avant Photius et le schisme".
[2] Georges Ostrogorsky, Histoire de l’État byzantin, chap. IV, trad. de l’allemand par J. Gouillard, éditions Payot & Rivage, 1996. Il est considéré saint par l’Église orthodoxe.
[3] Noël Bonaventure D’Argonne (1634 ? - 1705), Histoire de la théologie
[4] Ch. Faucher, Histoire de Photios.
[5] Voir Émeraude, janvier 2019, article "Tensions entre Rome et Constantinople jusqu'au IXe avant Photius et le schisme".
[6] Voir Émeraude, janvier 2019, article "Le 28e canon du concile de Chalcédoine : Constantinople, la nouvelle Rome s'élève".
[7] Article Saint Photius, Religion-orthodoxe.eu. Cet article souligne aussi le despotisme romain.
[8] IV concile de Constantinople, collection LABBE, tome VIII.
[9] Remarquons que les accords de Chieti semblent ignorer ce canon.
[10] 21e canon du IVe concile de Constantinople.
[11] J. Rainault, Le schisme de Photius, conclusion, Bloud & Cie, 1910.