" La pierre précieuse, voire de grand prix aux yeux de certains, qu'est l'émeraude, se voit insultée par un morceau de verre habilement truqué, s'il ne se rencontre personne qui soit capable de procéder à un examen et de démasquer la faute. Et lorsque de l'airain a été mêlé à l'argent, qui donc, s'il n'est connaisseur, pourra aisément le vérifier ? "(Saint Irénée, Contre les hérésies)


dimanche 28 juin 2015

Le salafisme

Depuis les attentats de World Trade Center en 2001, le terme de "salafisme" apparaît souvent dans l’actualité. Les médias le présentent sous une connotation guerrière, synonyme de violences et de terrorisme. Le salafiste est décrit comme un musulman fanatique, radicalisé, des fous d’Allah. Mais cette image qui nous paraît bien simpliste peut nous détourner de la réalité. Le salafisme ne se réduit pas à ces guerriers ou à des terroristes. Il est beaucoup plus complexe qu’il apparaît dans les journaux.

Le salafisme est tiré de « salaf » qui signifie « ancêtres » ou « pieux prédécesseurs ».Ces « ancêtres » désignent Mahomet, ses compagnons et les deux générations qui les suivent. Il est parfois défini comme « une quête de l’authenticité et un retour à la pureté des sources » (1). Tel est le premier regard que nous pouvons porter sur ce courant musulman. Ce regard, plutôt positif, pourrait cependant être influencé par l’esprit occidental. 

Les penseurs du salafisme

Le salafisme appartient à l’islam sunnite. Les salafistes se revendiquent comme les disciples de Tamaiyya et surtout de Wahhab, tous les deux appartenant à l’hanbalisme. Ils prônent le retour d’un islam pur par l’application stricte de ses textes sacrés, Coran et hadiths, et par le rejet de toute spéculation rationnelle. Rappelons également que leurs doctrines religieuses sont centrées sur l’unicité absolue de Dieu et sur le refus de tout partage de sa majesté, de sa gloire, de son culte. Les disciples de Wahhab sont les partisans du "Tawhid", les gens de l’unicité de Dieu. Ainsi refusent-ils le culte des saints. Puis, Wahhab appelle à une union entre les autorités religieuses et politiques, chacun dans leur domaine mais le religieux guidant le politique. Tamaiyya fonde l’obéissance à l’autorité politique sur sa fidélité à l’égard de la loi religieuse. Cette doctrine a été appliquée et s’est traduite par l’union entre le wahhabisme et l’Arabie Saoudite. Cet État joue un rôle important dans le salafisme et son expansion. Enfin, pour conclure nos rappels, soulignons que le wahhabisme est un mouvement arabe, ce qui apparaît surprenant quand nous songeons l’absence des tribus arabes dans la gouvernance de l’empire musulman depuis les Abbassides. 

« Les partisans de la salafya aujourd’hui, tous courants confondus, s’inscrivent dans cette longue chaîne. Ils se sont tous abreuvés des sources de Médine et de l’islam wahhabite. Quand un étudiant a fréquenté cette université auprès des plus grands imams saoudiens, il ne manquera pas de le proclamer, car les références sont très importantes. Le fait de les avoir côtoyés fait d’eux des personnes touchées par la grâce » (2). 




Le salafisme se caractérise donc par leur volonté de retourner à la pureté de l’islam par l’application littérale des textes sacrés. Il est perçu comme un mouvement religieux et politique qui cherche à réislamiser la société. Cela consiste à imiter la vie de Mahomet ou de ses compagnons et à appliquer strictement la Sunna. Le salafiste rejette tout usage de la raison, toute piété jugé contraire à l’unicité de Dieu, toute influence occidentale, la démocratie et la laïcité, accusées de corrompre l’islam. Les salafistes sont particulièrement visibles par le respect d’un ensemble de prescriptions (habillement, salutations, position lors de la prière, formules incantatoires, interdiction de la musique et de la photographie, etc.). Le salafisme dispose d’écoles coraniques et est puissamment financé par de grands états musulmans comme l’Arabie Saoudite.

Le retour aux origines par la littéralité des textes sacrés de l’islam doit, selon les salafistes, redonner à l’islam sa splendeur des premiers temps au cours duquel l’islam semblait dominer le monde. Ce n’est pas un hasard si les salafistes veulent imiter les deux premières générations, c’est-à-dire revenir au temps où l’islam était aux mains des arabes. C’est aussi un retour en arrière vers les origines de l’islam arabe. 

Les salafistes vivent de ce mythe de l’âge d’or des premiers siècles. Aujourd’hui, ils dénoncent un islam décadent, dominé par des Occidents qui veulent l’empêcher de dominer le monde. Ce retour de l’âge d’or passe par l’unité des musulmans.

La complexité du salafisme

Le salafisme est difficile à déterminer même si sa doctrine et son objectif sont clairs. « Sa définition fait l’objet de luttes intestines entre théologiens, prédicateurs et clercs, qui s’affrontent autour d’interprétations divergentes voire antagoniques. Le salafisme ne se résume ni ne s’incarne dans al-Qaïda. C’est un ensemble composite, hétérogène, d’initiations multiples, pas toujours coordonnées, d’individus seuls ou formant de petits groupes autonomes. Mouvance complexe et évolutive, il couvre un large spectre de sensibilités [...] »(3) Les salafistes ne se réduisent pas à des guerriers ou à des terroristes. Le salafisme se divise en plusieurs tendances dont la plus violente, ou la plus bruyante, est en faite minoritaire. Elles partagent globalement la même doctrine mais elles se différencient par les moyens pour imposer la réislamisation de la société musulmane. Ces tendances se différencient aussi par leur rapport avec la politique et le soutien des États.

Le salafisme est généralement divisé entre trois courants : 
  • le salafisme « cheikhite » ou quiétiste, la plus populaire ; 
  • le salafisme dit Al Sahwa al Islamiya (« le Réveil islamique ») ; 
  • le salafisme « jihadiste ». 
Ces mouvements salafistes ne se reconnaissent pas et se déchirent. Nous sommes parfois témoins de leurs affrontements, notamment en Irak et en Syrie.

La « salafiyya al-da’wa » dit salafisme quiétiste : purification et éducation

Le salafisme quiétiste (4) veut appliquer strictement la Sunna, lue de manière très littérale afin que la foi musulmane revivifiée transforme la société et, par delà, le monde entier




Méprisant la vie politique, il se manifeste essentiellement par la prédication. Pour eux, la politique est source de division, ce qui ne leur empêche pas d’être légaliste et d’accepter d’appliquer la loi du pays. Il condamne toute forme de violence. Finalement, la réislamisation de la société musulmane passe avant tout par la prédication d’une foi régénérée plutôt que par des actions politiques et par la prise de pouvoir. Il s’agit donc d’une part de purifier la foi musulmane en l’épurant de toutes les innovations que l’homme a pu apporter et d’autre part d’éduquer les musulmans afin qu’ils abandonnent des pratiques jugées corrompues. C’est alors par la diffusion de cette « foi authentique » que le politique changera. 

Comme nous l’avons à maintes reprises évoqués dans nos articles, la foi musulmane dirige le droit. Ce n’est pas un hasard si les principales écoles religieuses de l’islam sont des écoles de droit. Soyons encore plus précis. C’est la foi de la communauté musulmane qui oriente le droit. Par conséquent, si le salafisme parvient à influencer la piété des musulmans, le droit appliquera leurs doctrines. Le but du salafisme quiétiste est bien social et politique mais cette conversion est obtenue par la prédication. 

Discrètement, sans attirer les médias, cette tendance salafiste tend à se répandre dans les mosquées en Occident.

Nous voyons dans ce courant salafiste une certaine divergence avec les idées de Tamaiyya et de Wahhab qui ne voit un retour à la pureté de l’islam qu’avec l’appui du politique. Il semble qu'il se soumet plutôt au pouvoir politique, croyant pouvoir l’influencer par des moyens légaux. Nous pouvons songer que l’Arabie Saoudite et les États sont favorables à ce courant religieux.

Le salafisme dit Al Sahwa al Islamiya (« le Réveil islamique ») 

Le salafisme dit "Al Sahwa al Islamiya" veut rétablir le pouvoir des religieux face au politique, n’hésitant pas à intervenir dans la vie politique. Il utilise en effet les moyens légaux pour influencer les autorités politiques, voire pour prendre le pouvoir. 

Il est né de la première guerre du Golfe et plus particulièrement de la protestation d’une partie des oulémas contre l’entrée de l’armée américaine en Arabie saoudite. Il est donc directement inspiré d’un courant plus politique, conduite en 1991 par deux cheikhs wahhabites.

La "salafiyya al-jihâdiyya", le salafisme jihadiste, révolutionnaire

Le salafisme « jihadiste » encourage des actions violentes contre les Occidentaux et les musulmans jugés infidèles. Il statue que tout musulman a l’obligation, où qu’il soit, de porter le fer contre ceux, musulmans ou non, qui oppriment les « musulmans pieux ». Il combat pour libérer les pays musulmans de toute occupation étrangère et de tout régime jugé impie.

Il est né de la guerre contre l’URSS en Afghanistan où se sont rencontrés différents combattants islamistes, unis contre l’occupation étrangère et l’impiété du gouverneur afghan. Certains salafistes mènent le combat sur une échelle internationale (Al Quaïda), d’autres dans un cadre national (Tchétchénie, Irak, Palestine, Algérie). Dorénavant, un troisième courant se bat pour créer et étendre un État ou un empire musulman.

Un état musulman, prônant un salafisme jihadiste, s’étend en Orient et au Nord de l’Afrique par les armes et la guerre. Un empire se reconstitue. Dans nos villes et nos campagnes, se développent aussi un salafisme certes non violent mais aussi dangereux, en quête d’un même objectif. Les médias aujourd’hui pointent leurs regards en Irak, en Syrie, en Libye, oubliant que le salafisme s’étend aussi en France, de manière silencieuse. Le malékisme, majoritaire chez les musulmans, peut-il devenir un jour minoritaire. Alors craignons qu’effectivement, ce salafisme légaliste use des moyens qu’offre la démocratie pour imposer l’islam en France et dans d’autres pays occidentaux. 




Notes et références
1 Antoine Sfeir, article « Islam– Salafisme, jihadisme », blog http://antoinesfeir.wordpress.com, tiré de Antoine Sfeir (dir.), Dictionnaire du Moyen-Orient, Bayard Éditions, 2011.
2 El Watan dans Qu´est-ce que le salafisme?, Augustin Arteche, 16 mars 2015. 
3 Amghar Samir, « Le salafisme en France : de la révolution islamique à la révolution conservatrice », Critique internationale 3/2008 (n° 40) , www.cairn.info/revue-critique-internationlae-2008
4 Un des représentants du salafisme quiétiste est le cheikh Muhammed Nacer ad-din al-Albani.
















mardi 23 juin 2015

Réflexions sur la représentation du temps


Comment représentons-nous le temps ? La question peut paraître étrange ou inutile, voire une vaine spéculation intellectuelle. Pourtant, en la considérant bien, nous pourrions être étonnés de son importance dans notre vie et dans nos actions. Le monde étant temporel et nous-mêmes étant dans le temps, nous ne pouvons pas ne pas penser et vivre sans avoir une conception du temps, qu’elle soit consciente ou non. Rappelons que le temps n’a pas de réalité propre. Il n’est que la perception des changements qui affecte le monde sensible et notre intérieur. Il est un être de raison tiré de la réalité, ou dit autrement, une abstraction de la réalité. Le temps n’existe donc que dans la conscience mais il est construit à partir de la réalité.
Certes, notre conception ou représentation du temps peut être inconsciente au sens où elle agit en nous sans que nous nous en apercevions. Elle peut aussi être « imposée » en nous par notre éducation ou par le conditionnement social. Pendant deux siècles, la notion du temps absolu conçu par Newton a dominé les esprits scientifiques et domine encore l’opinion.
Une représentation du temps peut aussi être pleinement choisie et assumée. La conversion à une religion ou à une idéologie oriente et modèle inévitablement notre conception du temps. La conversion d’une âme passe parfois par la remise en cause d’une conception devenue désuète ou obsolète.
Vision cyclique ou linéaire du temps
Il existe en effet plusieurs types de représentations du temps, dont certains ont dominé certaines époques. La plus ancienne est probablement la vision cyclique du temps, les événements revenant régulièrement après une certaine période. Le temps est donc imaginé comme un cercle sans fin ni début. Cette vision cyclique présente plusieurs modèles. Le cercle peut être strict au sens où les événements se répètent strictement au moindre détail. Il peut être lâche, le cercle se modifiant au cours du temps, les événements pouvant eux-mêmes l’influencer. Les grandes étapes du cercle sont néanmoins préservées, les détails évoluant au cours des périodes.

L’autre représentation possible du temps est la vision linéaire. Le temps est vu comme une ligne ouverte, le long duquel se succèdent les événements. Il peut être symbolisé par une simple droite, c’est-à-dire une ligne aussi infinie que ne l’est le cercle mais perçant un horizon inatteignable. Elle n’a pas d’origine, ni de fin. Cette vision apparaît surtout avec Descartes (1596-1650). Ce n’est pas un hasard. Il associe la connaissance du monde avec la lumière. Or la lumière et le temps ont des ressemblances. Comme le temps, la lumière est permanente et en mouvement. Son trajet est composé d’une succession de points comme le temps est une succession d’instants. Il n’est pas possible de saisir un « point » de lumière comme l’instant présent ne peut être arrêté. Comme la lumière se diffuse en ligne droite, le temps peut aussi être vu comme une droite…

La droite est une vision extrême du temps. Il peut aussi être vu comme une demi-droite, commençant et ne s’achevant pas, ou perçu comme un segment, le temps étant encadré par un début et une fin.
Dans ces représentations linéaires, rien n’indique si le temps est réversible ou non. Depuis le XIXe siècle, la ligne du temps est marquée d’une flèche[1], montrant ainsi que les événements se succèdent les uns aux autres selon un sens irréversible. Le retour dans le passé est alors inconcevable.

Nous pouvons encore enrichir cette vision linéaire en lui donnant une courbure. Une ligne peut être strictement croissante, s’élevant davantage vers le « haut » ou strictement décroissante en plongeant vers le « bas » ou encore n’être qu’une succession de « haut » et de « bas », périodiques ou non. Mais ces « hauts » et ces « bas » n’ont de sens que si la courbe est incluse dans un repère préalablement défini. Sans repère, tout cela n’a guère de sens…
Évidemment, nous pouvons complexifier ces représentations en les associant. Une vision linaire ou cyclique peut subitement s’enrichir de plusieurs visions cycliques.
Dans toutes ces représentations, nous voyons que le temps est vu comme une ligne fermée (vision cyclique) ou ouverte (vision linéaire). Il apparaît bien comme un flux continu. Les choses passent par des états successifs de manière déterminée et continue sans qu’un « blanc » ne soit possible. Nous sommes certains qu’un glaçon plongé dans un verre d’eau fond progressivement et non soudainement. Cette représentation est bien conforme à notre expérience. Le temps apparaît bien comme une succession d’instants continus à l’image d’une ligne qui n’est qu’une succession de points. 
Les qualités représentatives du temps
S’il y a généralement unanimité dans une vision continue du temps, les philosophes et scientifiques divergent lorsqu'ils cherchent à qualifier ce temps. Les divergences tournent autour de quatre propriétés : l’éternité, l’infinité, la réversibilité, la variabilité.
Nous parlons :
  • d’éternité pour signifier que le temps peut être vu comme sans début et sans fin. Il est un flux qui ne cesse pas d’exister. Il a été, est et le sera toujours ;
  •  d’infinité quand il n’a pas de fin tout en ayant une origine. Dans le cas où il admet une fin, il est dit fini ;
  • de réversibilité lorsque son cours peut être inversé, ce qui signifie que le futur peut devenir passé et le passé devenir futur. Le retour dans le passé est alors possible. Les événements passés peuvent donc se reproduire ;
  • de variabilité. La courbe linéaire du temps est vue comme croissante ou décroissante lorsque le temps manifeste une évolution, un enrichissement ou une régression, une dégradation. Cela nécessite peut-être de porter un jugement de valeur sur l’écoulement du temps.
Nous pouvons constater que dans la vision cyclique, le temps est nécessairement réversible et éternel. La vision linéaire est moins précise. Plus elle est enrichie ou complétée, plus le temps apparaît comme fini et irréversible. Nous pouvons même lui associer un niveau de valeur si la vision est encadrée dans un référentiel moral.
Une représentation des perceptions
Ces représentations du temps reflètent-elles vraiment le temps ? Effectivement non puisque le temps n’a pas d’existence en soi. Elles reflètent en fait notre perception des changements qui affectent le monde ou encore simplement notre manière de voir le monde et les phénomènes qui s‘y déroulent.
La vision cyclique tente de représenter le cycle des événements naturels dont nous sommes témoins. Le jour laisse sa place à la nuit selon un rythme imperturbable. Chaque année, après l’automne, l’hiver se lève pour laisser ensuite sa place au printemps avant que ne revienne l’été. Tout autour de nous, nous sommes témoins de nombreux cycles. Le cycle de l’eau est bien connu. Le plus classique est celui de la vie. Après la vie, vient la mort d’où sortira de nouveau la vie. Ne sommes-nous pas nés de la poussière et voués à la poussière ? Les aiguilles de notre montre parcourent inlassablement les mêmes cercles. La vision cyclique tend à refléter la répétition inlassable de certains phénomènes avec une régularité plus ou moins lâche.

La vision linéaire définit plutôt la fuite du temps, ces événements passés que nous regrettons et que nous ne pouvons pas changer ou cet avenir que nous souhaitons ou appréhendons. Elle reflète le vieillissement inéluctable, l’inaccessible jeunesse lorsqu’elle est une fois perdue. Notre existence est unique, comme notre passé …

Mais est-ce le monde qui modèle notre conception du temps ou le contraire ? N’avons-nous pas en effet tendance à voir notre monde selon notre propre conception du temps ?

La conception du temps peut aussi influencer notre regard sur le monde. Un temps considéré comme éternel conduit à penser à un monde éternel, sans création et sans fin. Lorsqu’il est perçu comme infini, le monde est vu comme une création qui perdure toujours. D’une représentation finie du temps dérive celle d’un monde créé qui s’achèvera nécessairement. Une courbe croissante du temps est l’image d’un progrès continu, d’un monde ne pouvant évoluer que  positivement. 

Irréversibilité ou réversibilité ?
L’irréversibilité des phénomènes n’est pas seulement une certitude que nous acquérons avec l’expérience. Le regret n’est pas une lubie de la conscience. Il se fonde sur une réalité passée que nous ne pouvons plus effacer ou modifier. Elle est aussi un principe scientifique. Nous la trouvons notamment dans le second principe de la thermodynamique. Cette loi stipule que les transformations physiques sont irréversibles sous certaines conditions. Un système physique complexe ne peut spontanément revenir à l’un des états qu’il occupait antérieurement. Cette loi s’applique donc à un niveau macroscopique. Cette réversibilité serait en fait possible au niveau microscopique. La science fait aussi l’hypothèse de phénomènes réversibles dans certains cas précis. Selon les théories de la relativité et de la mécanique, certains phénomènes physiques sont en effet réversibles. Effectivement, les formules scientifiques n’imposent pas de sens à la ligne temporelle. Elles sont applicables pour des valeurs temporelles positives comme négatives.
La notion de réversibilité ou d’irréversibilité des événements au sens physique se joue en fait sur la probabilité. Henri Poincaré illustre cette notion par le cas simple d’un vélo dont un pneu est crevé. Si le cycliste attend suffisamment longtemps sans rien faire, il se peut que son pneu se regonfle par le simple jeu du mouvement des molécules d’air. Nous pouvons en effet concevoir que plus le système est complexe, plus la probabilité de réversibilité est faible. Or la notion de probabilité est généralement absente dans les formules scientifiques. Elle introduit un niveau de complexité que le scientifique ne peut aborder.
Devenir et être, éternelle et nécessaire question
L’opposition entre visions cyclique et linéaire est très ancienne. Elle remonte à l’antiquité. Le plus souvent, nous résumons cette dualité en présentant les philosophies d’Héraclite et de Parménide.
Pour Héraclite, tout est changement. « A ceux qui entrent dans des fleuves identiques, autres et autres leurs eaux coulent dessus. […] Il est impossible de descendre deux fois dans le même fleuve. » Il prône en effet l’irréversibilité du temps et l’inéluctabilité du changement. Le perpétuel changement est pour le grec la condition de l’unité. Il voit dans les oppositions le ressort de ces transformations. « Tout vient à l’être par querelle et par nécessité. » Cependant, au-delà des métaphores classiques, Héraclite défend l’idée d’un temps sempiternel. Le monde a été, est et le sera toujours. Si tout est en effet changement, tout revient finalement au même. « Le jour et la nuit sont uns » [2].
Parménide défend l’éternité et la permanence. Il refuse en fait tout changement. L’être n’existe que dans le présent. « Jamais il n’était ni ne sera, puisqu'il est maintenant, tout entier à la fois, un, et d’un seul tenant. »[3] L’être n’existe ni dans le passé ni dans le futur. Il ne voit donc aucune existence au temps. Sa représentation serait plutôt linéaire comme le lit du fleuve qui immuable porte l’eau jusqu'à la mer. Une ligne dessinée sur une feuille reste pour l’observateur une figure figée. Nous pouvons concevoir le temps se déplaçant selon cette ligne mais finalement tout est fixe, seul notre regard est mouvant.
Ces deux philosophes grecs affrontent en fait un problème essentiel, le même problème auquel répond Newton : comment l’être peut-il concilier unité et immobilité avec le changement et la multiplicité que nous percevons ? L’idée du temps est ainsi inévitable quand nous abordons l’idée de l’être. La pensée se heurte au conflit qui oppose le devenir et la permanence, la multiplicité perçue et la nécessaire unité. Il n’y a point de changement sans stabilité. « Pour autour de soi des réalités, pour exister, des réalités qui durent. » Les questions que soulève l’évolutionnisme sont aussi des questions d'ordre métaphysique, même si les évolutionnistes refusent généralement d’en discuter. Les idéologies évolutionnistes tentent en effet à leur tour de donner une réponse à cette difficulté tout en excluant cependant toute question métaphysique d’où leurs erreurs…
Des visions multiples et complexes dans l’antiquité

Chronos, dieu du temps
de la mythologie grec
Platon voit le monde créé selon un modèle dont la réalité dure toujours, c’est-à-dire selon un modèle éternel. Définissant le temps comme le mouvement de l’univers, il considère que le temps apparaît avec l’univers créé. Il est l’image de l’éternité. La durée sans fin telle qu’il se présente est la plus étroite approximation de l’éternité dont l’univers est capable. Ainsi distingue-t-il le temps et l’éternité. Plotin reprendra en partie sa conception du temps : « le temps est l’image mobile de l’éternité. […] Il doit être à l’éternité comme l’univers sensible est au monde intelligible »[4] Il voit en outre le temps comme le déploiement de la vie. Mais contrairement à Platon qui voit dans le temps une tendance à imiter l’éternité, Plotin le conçoit plutôt comme le produit d’une dégénérescence de la vie. La vie « perd sa force par ce progrès même. »[5] Les visions platonicienne et néoplatonicienne semblent reproduire un modèle du temps directionnel. Mais ce flux du temps revient à son origine au bout d’une Grande Année et reprend la course qu’il a déjà parcourue. La conception du temps platonicienne et néoplatonicienne est finalement cyclique.
Aristote s’oppose à l’idée platonicienne du temps. Associé au mouvement sans être confondu, le temps est considéré comme un flux continu qui n’a ni origine ni fin. Il le voie comme un cercle à l’image des cycles naturels. La société est aussi en proie à des changements cycliques, constitués d’ascensions et de déclins. Il refuse une vision linéaire selon laquelle elle progresse de manière continue. Cependant, il refuse l’idée que les événements se répètent strictement dans le temps.
Contrairement à l’idée dominante d’un temps continu, Épicure défend la discontinuité du temps. Fidèle à sa conception atomiste du monde, il considère en effet le mouvement comme étant discontinu en dépit de l’apparente continuité. Il distingue en fait le temps concevable par la raison et le temps sensible tel que nous le percevons. Il n’est en fait continu qu’en apparence car nous ne pouvons pas percevoir la discontinuité. Cette distinction s’appuie donc sur une remarque très importante : la différence entre le mouvement perceptible par nos sens et le mouvement des atomes qui se déplacent. 
Comme nous venons de le voir de manière peut-être simple et rapide, la vision du temps est complexe et multiple dans la vieille civilisation grecque. Elle est le reflet des philosophies qui n’ignorent pas l’apparente contradiction entre l’être et le devenir.
L’ordre moral du temps
Une représentation cyclique du temps tend à souligner la régularité que nous constatons dans la nature. Elle reflète ainsi un certain ordre naturel. Les événements se répètent sans surprise. Chez les Grecs anciens, le temps manifeste même l’ordre moral. Ils parlent de « tribunal du temps » devant lequel les hommes devront porter la responsabilité de leurs actes.
Ce rôle du temps se retrouve en particulier dans les systèmes qui défendent l’idée de métempsychose. A l’issue d’une existence correspondant à un cycle, une vie reprend une nouvelle existence sous une forme inférieure ou supérieure selon le jugement apporté à la vie passée.

Le temps est aussi le moyen de renaître de ses fautes. Héraclite voit en effet dans l’ordre temporel un cycle de renaissance. L’âme renaît au bout d’un cycle d’une durée définie. Certains philosophes comme Pythagore suggère la transmigration des âmes, qui n’est en fait qu’un passage répétée de la vie à la mort puis de la mort à la vie toujours selon un cycle fixé. Empédocle définit lui-aussi une doctrine de renaissance, l’âme passant d’un être à un autre. Cependant, il y associe un ordre moral. Cette transmigration s’effectue en effet selon la justice. Les êtres vivants s’élèvent ou s’abaissent selon la manière dont ils ont vécu. Il y a par conséquent une hiérarchie des êtres …
Le temps est le lieu où s’applique une sanction, temps aussi d’expiation et de réparation des fautes. Il apparaît alors comme porteur d’une certaine sérénité – car il apporte le rachat – ou d’une inquiétude – car il est aussi temps de sanction. Il est alors le lieu de notre libre arbitre. Nous sommes bien éloignés de l’idée de fatalisme que nous pouvons retrouver dans les représentations cycliques strictes du temps. Dans cette dernière vision, les événements revenant de manière sempiternelle, le libre arbitre n’est qu’une amère illusion.
Le temps, révélateur d’illusions
Pour Sophocle, le cycle du temps est l’image d’une fluctuation inflexible de la fortune. En ce sens, la vie apparaît insensée, dérisoire. Que devient le changement dans ces conditions ? « C’est la même chose en nous que la vie et la mort, la veille et le sommeil, la jeunesse et la vieillesse, car ceux-ci se transforment en cela, et inversement cela se transforment en ceux-ci. »[6] Les propos d’Héraclite décrit aussi une existence qui peut paraître bien illusoire.

L’ordre du temps tel qu’il peut être représenté dans un modèle cyclique s’oppose à la marche inévitable du temps qui s’enfonce dans l’inconnu, laissant derrière elle des échecs et des pertes inéluctables. Dans un modèle cyclique du temps, la mort laisse la place à la vie, la dégradation à la renaissance. Dans un modèle linéaire, les vies se terminent et le temps épuise les forces. Rien ne résiste au temps. Pourtant, emporté vers un horizon inconnu, le temps linéaire ouvre le champ des possibilités. L’aventure a du sens, la liberté aussi. La vision linéaire est aussi un temps de développement, un temps d’histoire.
Rien n’est constant, tout change. L’homme apparaît comme dépendant du temps. Il le subit avec plus ou moins de fatalisme selon la représentation qu’il en fait. Pourtant, le temps n’est pas une réalité. Nous subissons en fait l’ordre naturel de la vie puisque nous faisons partie de la nature. Mais la vie subit aussi nos actions. Nous influençons parfois le cours du temps…
Événement et causalité
Par la science, nous pouvons prédire des événements physiques grâce à des théories et des lois qu’elle formalise par des formules mathématiques. Ainsi pouvons-nous sans difficulté prédire le mouvement des astres ou la trajectoire d’une fusée. Les mêmes causes produisent en effet les mêmes effets. Le principe de causalité est le fondement de toute science.

Le modèle cyclique est-il compatible avec la loi de causalité ? Dans une telle conception du temps, si une cause produit un effet, l’effet peut être antérieur à la cause, ce qui est bien inconcevable. L’antériorité et la postériorité n’ont pas en fait de sens dans une vision cyclique du temps. Il n’est pas possible de distinguer la cause et l’effet, chaque événement pouvant être perçu comme cause et effet d’un même événement. Le modèle linéaire du temps est donc celui de la science. Le principe de causalité impose aussi une direction à la ligne, sinon un effet existera avant sa cause. La science identifie donc le temps comme une flèche…
Selon toujours le principe de causalité, un point sur la ligne conditionne le point suivant sans qu’il y ait un retour possible vers le passé. La ligne serait-elle alors prévisible ? Le temps serait-il écrit avant que le futur n’arrive ? D'un point sur la ligne, nous pourrions alors imaginer les points suivants et finalement tracer toute la ligne. Tout l’avenir nous est alors accessible si nous connaissons l’ensemble des lois qui conditionnent les phénomènes ici-bas à un instant précis. Telle était la croyance de Laplace et des scientistes. Les scientifiques ont depuis longtemps abandonné cette prétention. Le déterminisme laplacien n’est pas envisageable non pas par simple impossibilité technique de tout connaître mais par faiblesse de notre nature. Nous sommes donc incapables de dessiner la ligne du temps quelle que soit la capacité de nos supercalculateurs.
Temporalité et moralité
La notion du temps porte notre vision de l’univers et des changements qui l’affecte. Nous ne représentons pas en soi le temps mais les états successifs des objets et les événements qui surviennent, tels que nous percevons. Notre représentation du temps reflète alors le jugement que nous portons sur ces changements, sur leur enchaînement, sur leurs causes et leurs conséquences, ou encore sur le sens général qu’ils manifestent. Et nous jugeons aussi les choses selon cette conception du temps. Dans la vision cyclique, l’homme est plutôt l’objet d’un ordre dont il est entièrement dépendant. Dans la vision linéaire, la situation est différente. Rien n’est véritablement écrit. Tout est encore possible. La liberté a du sens non seulement pour l’homme mais aussi pour Celui qui de toute éternité dirige le monde.
Dieu et le temps
Cyclique ou linéaire, la représentation que nous faisons du temps est ainsi étroitement associée à des notions beaucoup plus hautes, d’ordre moral et religieux

Pour tous les philosophes grecs, le temps est la manifestation de l’ordre de l’univers, lui-même porteur de vérités morales et religieuses. Il est le reflet des dieux. Il est indissociable à leurs actions. La plupart considère cet ordre comme un cycle imperturbable. Toute nouveauté est vue comme un désordre.
La vision judaïque ou chrétienne du temps est aussi influencée par leur pensée religieuse. Mais contrairement aux païens, elle est également liée à un plan divin. Le temps est en effet perçu comme la réalisation d’une volonté divine. Il est ainsi plutôt conçu comme une flèche qui doit nécessairement arriver au but que Dieu s’est fixé. Ce temps a donc une origine et une fin. Il est irréversible, orienté. Du passé, il s’élance dans l’avenir sous la direction de la Providence. Il est en particulier erroné de parler d’une « fuite du temps » comme s’il était sans contrôle.
Contrairement à la vision grecque, les Juifs et les Chrétiens ne voient pas Dieu et les hommes dans des mondes indifférents. Certes Dieu est éternel, c’est-à-dire hors du temps alors que l’homme est temporel, périssable. Ils ne vivent pas cependant séparés dans deux mondes différents inaccessibles. Il n’existe en effet qu’un seul univers. Il est donc insensé de les voir dans une sorte de dualité, enfermés dans un système clos. Rappelons aussi qu’il est insensé de vouloir représenter l’éternité sous forme de cycle. Récemment, nous avons pu lire un article qui oppose Dieu et les hommes, le cycle pour l’un et la linéarité pour l’autre[7]. À partir d’une présentation de la notion du temps à travers l’histoire, l’auteur expose un christianisme erroné.
Les Juifs et les Chrétiens se différencient par l’adhésion ou non à un événement. Les premiers attendent encore le Messie quand les seconds croient qu’il est déjà arrivé. Ainsi les Juifs attendent un temps qui doit venir quand les chrétiens conçoivent le temps en fonction d’un événement déjà survenu, qui éclairent désormais la flèche du temps.
Le temps sous deux cycles
Ainsi apparaissent clairement deux ordres, celui de la nature et celui de l’homme ou de l’histoire, non opposables ou indifférents, mais interagissants. L’un peut être vu comme un modèle cyclique tel que nous le percevons dans les événements naturels, l’autre linéaire, directionnel, irréversible. L’un est commandé par des lois, indépendantes de nous, l’autre par des volontés. L’un reflète le mouvement que nous percevons et que nous pouvons prédire, l’autre manifeste la capacité à « créer » de l’événement. L’un est mesurable et déterminable, l’autre est libre. Nous pouvons aussi suivre Hegel qui différencie l’ordre de la nature, où tout se reproduit et se répète, et l’ordre de l’histoire, temps événementiel où tout est unique. Nous pouvons aussi rajouter l’ordre scientifique que traduisent ou fondent les formules mathématiques, un ordre linéaire mais déterministe, contrairement à l’ordre de l’histoire, lieu du libre-arbitre.
Or généralement, ces ordres sont mélangés dans une unique représentation du temps d’où des confusions, des malentendus et des erreurs. La vision cyclique propre à l’ordre naturel tend ainsi à représenter également l’ordre de l’histoire quand l’ordre scientifique tend à dévorer celui de la nature. Il est donc indispensable de dissocier les ordres dans nos représentations. Que devient alors ces confusions lorsque le temps est perçu comme une réalité et non un être de raison ? C’est probablement l’erreur de l’évolutionnisme…
Mais ces ordres ne peuvent subsister sans un ordre supérieur. Le devenir et l’être ne peuvent non plus être une unique réalité cohérente sans considérer une autre réalité. Se pose inévitablement l’idée d’un ordre divin …


Notes et références
[1]
Innovation d’Eddington en 1927.
[2] Héraclite, fragment 57 dans Le développement de la philosophie contemporaine, « Temps et histoire dans la diversité des cultures », Le temps dans la pensée grecque, Dr G. E.R. Llyod, 25 octobre 1972.
[3] Parménide, fragment 8, dans Le développement de la philosophie contemporaine, « Temps et histoire dans la diversité des cultures », Le temps dans la pensée grecque, Dr G. E.R. Llyod, 25 octobre 1972.
[4] Plotin, Ennéades, I, 11, 7 dans Réflexions sur le concept de temps, Michel Paty, conférence organisée par le Centre national de documentation pédagogique dans le cadre de la fête de la science, Grand salon de Sorbonne, Paris, 18 octobre 2000.
[5] Plotin, Ennéades, dans Le développement de la philosophie contemporaine, « Temps et histoire dans la diversité des cultures », Le temps dans la pensée grecque, Dr G. E.R. Llyod.
[6] Héraclite, fragment 88, dans Le développement de la philosophie contemporaine, « Temps et histoire dans la diversité des cultures », Le temps dans la pensée grecque, Dr G. E.R. Llyod, 25 octobre 1972.
[7] Xavier COSNARD, Représentations du temps et de la formation, SPIRALERevue de Recherches en Éducation, 2005 HS4.
[8] Saint Saint-Exupéry, Courrier sud.

jeudi 18 juin 2015

Arguments contre les théories de l'évolution appliquées au christianisme

Selon la pensée dominante, toute chose ici-bas ferait l’objet d’une évolution. Les êtres vivants, les sociétés, les idées, les religions changeraient au cours du temps selon parfois une direction bien orientée. Le monde et l’humanité poursuivraient leur marche selon le sens du progrès. Cette évolution a-t-elle vraiment un sens ? Est-elle orientée ou hasardeuse ? Peut-on identifier le moteur de cette marche ? Les questions sont nombreuses, les problèmes parfois insurmontables. Les tenants de l'évolutionnisme se divisent sur la cause de ces évolutions et sur la nature du moteur. En un mot, le principe évolutionniste ne règle rien

Le christianisme n’échappe pas à cette pensée omniprésente. Il résulterait d’une évolution spirituelle de l’humanité. Il ne serait qu’une invention des chrétiens. Ce seraient en effet eux-mêmes qui l’auraient fondé et développé pour répondre à leurs besoins ou par inconscience. Ils parlent d’hallucination, de mythisation ou d’idéalisation. Il manifesterait aussi la capacité d’une communauté à s’adapter aux circonstances changeantes et à surmonter les épreuves pour survivre. Ou bien encore, il serait le produit d’un syncrétisme religieux, un mélange de croyances qui se sont rencontrées, une synthèse de mouvances d’origines diverses. Dans toutes ces théories, on cherche à déterminer la cause du christianisme, son origine et sa permanence. Toutes sont unanimes pour refuser l’action divine et tout événement surnaturel. Certes, on ne parle ni de mensonge ni de tromperie mais de démarche inconsciente, naturelle, inévitable.

Les dogmes feraient aussi l’objet de l’évolution au fur et à mesure de l’expérience religieuse des chrétiens. L’enseignement de l’Église se serait ainsi adapté à l’intelligence de la foi. Le dogme ne serait qu’une de ses inventions pour surmonter des difficultés passagères. Le fixer dans le marbre, ce serait donc ne rien comprendre au christianisme. Ainsi tout en défendant la légitimité et l’utilité de la vérité, on proclame sa relativité et son nécessaire évolution. Dans ces théories, on confond bien vite vérité et énoncé, on oublie les obstacles liés à la compréhension et à l’enseignement, on méconnaît les limites de notre nature humaine. Le développement n’est point l’évolution. Le dogme du péché originel en est un bel exemple de continuité et de permanence dans le temps.

La Sainte Écriture et son interprétation n’échappent pas non plus à cette folie de l’évolutionnisme. Elles manifesteraient l’évolution de la pensée religieuse d’un peuple puis de l’humanité, se modifiant au gré de l’histoire. Or des faits indubitables démontrent son intégrité substantielle au moins depuis le IIIe siècle avant Jésus-Christ. Certes elle a subi des modifications suites aux avaries du temps et aux manipulations humaines sans pourtant altérer l’essentiel. Les dispositifs ont joué un rôle non négligeable dans la transmission intègre des Livres Saintes. Ainsi la Sainte Écriture demeure un témoignage sûr et accessible, fixé dans le temps.

Mais peut-être pourrions-nous croire que sa composition a évolué au cours du temps ? L’histoire des canons et sa proclamation plutôt récente pourraient nous le faire penser. Mais c’est encore oublier le sens même des mots, oubli qui conduit à des malentendus. Le canon n’est qu’une reconnaissance de l’origine divine des Livres Saints. Or la reconnaissance d’un fait ne donne pas la réalité au fait lui-même. Une proposition ne devient pas vraie quand elle est proclamée comme telle. La connaissance de l’histoire des canons conduit à des conclusions beaucoup moins simplistes que celles des évolutionnistes.

C’est grâce au témoignage historique de la Sainte Écriture que nous pouvons assister à la naissance du christianisme en un temps où la pensée religieuse juive était plutôt complexe. Le peuple juif partage la même foi en un Dieu unique, créateur et souverain, juste et bon, auteur véritable de la Sainte Écriture. Éclairé et préparé par la Sainte Bible, il est en attente du Messie et du temps à venir, espérant en l’accomplissement de la promesse divine. Il attend le salut promis et le règne éternel de Dieu. Plus rattaché à une conception matérialiste de cette attente, il semble toutefois oublier les aspects les moins glorieux du Fils de David comme il voyait leur délivrance dans l’application stricte des prescriptions de la Loi. C’est un temps où le judaïsme orthodoxe n’existait pas. Il viendra un siècle plus tard quand déjà le christianisme se serait répandu…

Généralement, on présente le christianisme et le judaïsme comme deux mouvements issus d’une même origine, deux tendances qui auraient évolué selon des besoins propres. Cette présentation n’a guère de sens. Il s’agit de connaître les relations entre la religion juive ancienne et les soi-disant mouvements qui y sont nés. Y a-t-il continuité ou rupture ? En quoi le christianisme et le judaïsme orthodoxe se diffèrent-ils ? En quoi se différent-ils de la religion juive ?

Le judaïsme orthodoxe ne peut prétendre être la continuité de la religion juive. Il est plutôt le développement du pharisaïsme, un des partis dominants du peuple juif au temps de Notre Seigneur Jésus-Christ. Il ne peut donc prétendre représenter légitimement la religion juive ancestrale. Il s’est véritablement formé après la destruction du Temple en l’an 70, parfois en opposition au christianisme.

Notre Seigneur Jésus-Christ, les Apôtres et ses premiers disciples se sont toujours défendus de vouloir réformer la religion juive. Ils se présentent comme ses défenseurs, appliquant fidèlement la Loi. Leur foi et leur piété sont irréprochables. Cependant, contrairement aux Pharisiens, ils savent distinguer ce qui est de Dieu et ce qui est aux hommes. Ils annoncent en fait un temps nouveau qui exige un esprit nouveau. Leur annonce n’est pourtant ni une surprise ni une innovation pour celui qui sait entendre la Sainte Écriture. Notre Seigneur Jésus-Christ et ses apôtres annoncent en effet l’accomplissement des promesses divines. La différence fondamentale entre le christianisme et le judaïsme repose sur cette reconnaissance. Le temps messianique est-il réalisé ou devons-nous encore l’attendre ? Si effectivement Notre Seigneur Jésus-Christ est Celui qui est annoncé par la Sainte Bible, nous comprenons rapidement que le christianisme est la continuité d’une histoire qui a débuté depuis l’origine du Monde. Le judaïsme apparaît alors comme en rupture avec cette histoire. Si l’un est dans la vérité, l’autre demeure dans l’erreur.

Selon l’enseignement de l’Église, Notre Seigneur Jésus-Christ est bien le Messie que Dieu a envoyé comme Il l’a annoncé dans la Sainte Écriture. Or il est évident pour les évolutionnistes qu’une telle affirmation ne peut être vraie. La messianité de Notre Seigneur Jésus-Christ est pour eux une invention que ses disciples ont forcément construite au cours du temps. Or Notre Seigneur Jésus-Christ s’est clairement affirmé par ses paroles et ses actes comme le véritable Messie. Il en appelle à la Sainte Écriture qui témoigne de lui. Ses affirmations ne trompent pas les Juifs de son temps. Écrits bien avant son arrivée, des versets bibliques ont en effet prédit des événements sur le Messie et donné des signes pour que nous puissions le reconnaître. Ces prophéties peuvent se rapporter à Notre Seigneur Jésus-Christ et à son temps. Lui-même se pose comme Celui qui doit être envoyé. Ses disciples les plus proches et leurs successeurs n’ont aussi cessé de défendre sa messianité. Comment en si peu de temps une telle croyance aurait-elle pu s’imposer dans les communautés chrétiennes si elle était vraiment l’œuvre d’une construction humaine ? La messianité du Christ n’est donc pas l’œuvre d’une pensée théologique en évolution. Elle est dès le départ au cœur de la foi des Chrétiens.

Le passé justifie le présent et le présent éclaire le passé. L’Ancien et le Nouveau Testament sont deux œuvres d’un même auteur, témoignant une volonté unique. Ils manifestent en effet une intelligence et une volonté qui surpassent le temps. Comment l’homme aurait-il pu prévoir les événements évangéliques, lui qui demeure dans le temps ? Seul un esprit hors du temps est donc capable d’annoncer l'avenir et d'éclairer le passé par le présent.


Enfin les conceptions messianiques au temps de Notre Seigneur Jésus-Christ ne sont guère favorables à Notre Seigneur Jésus-Christ. A nombreuses reprises, il doit clarifier la Sainte Écriture, rectifier son interprétation et rappeler l’esprit de la Loi. Plus tourné vers une attente matérielle du Messie et une conception bien humaine de la religion, des juifs refusent une remise en cause de leurs certitudes. Leur regard sur Dieu est terriblement limité, leur amour étroit, leur cœur fermé. Il n’y a pas de place pour la miséricorde divine. Le paganisme est aussi bien éloigné de la religion chrétienne. Les persécutions que les chrétiens ont subies sont une des manifestations d’une opposition radicale entre deux esprits. Et pourtant le christianisme a supplanté le judaïsme et vaincu le paganisme.

Il n’y a pas d’adaptation dans ces victoires puisque le vaincu a disparu ou évolué sous son influence. Figé après la destruction du Temple, le judaïsme orthodoxe reprend le pharisaïsme en l’adaptant aux discours des chrétiens. Les païens les plus cultivés ont cherché à modifier leur religion en prenant en compte des idées chrétiennes, y compris dans son organisation. L’apostat Julien a cherché à adapter sa religion mais son œuvre n’a pas survécu. Ancré dans son étroitesse spirituelle, le judaïsme orthodoxe n’a pas gagné l’empire. Fidèle à une volonté qui œuvre dans le monde depuis le commencement, le christianisme a gagné toutes les nations. Comment l’évolutionnisme peut-il exploiter cette victoire ? Pourquoi le paganisme n’a-t-il pas évolué pour demeurer ? Pourquoi en dépit de ses adaptations, le judaïsme actuel n’a-t-il pas converti les peuples ?

Le dogme du péché, la Sainte Écriture, la messianité de Notre Seigneur Jésus-Christ sont d’imperturbables rochers sur lesquels viennent se briser les vagues des différentes théories évolutionnistes. Elles n’apportent aucune explication fiable et cohérente et présentent en outre des difficultés infranchissables. Elles cherchent des raisons bien humaines pour expliquer l’origine et l’extension du christianisme. Oubliant les faiblesses et les limites de la raison, rejetant toute idée de Dieu, elles se heurtent à une réalité qui n’entre guère dans leurs hypothèses.

Comme toute erreur, elles soulèvent des questions qui peuvent nous déranger et à laquelle nous devons répondre. Elles sont de deux ordres. D'une part, elles nous interrogent sur la notion de religion et de son développement. Comment pouvons-nous en effet expliquer la présence et le développement des autres religions ? Comment expliquer la croissance du christianisme ? Comment diffère-t-il avec celle des autres religions ? D'autre part, en intégrant pleinement le christianisme dans le temps, elles posent la délicate question de l’influence de l’histoire et de son étude historique. C’est par ces questions et par d’autres que le christianisme a finalement continué de croître dans la voie de la connaissance et de l’amour de Dieu en puisant dans le dépôt sacré de l’Église …


lundi 15 juin 2015

L'affirmation de la messianité de Notre Seigneur Jésus-Christ

Selon une thèse très classique, souvent érigée en vérité, Notre Seigneur Jésus-Christ ne serait pas présenté comme le Messie tant attendu du peuple juif[1]. Ce seraient ses disciples qui, de bonne foi, auraient  cru à sa messianité. « Après la mort de Jésus, les disciples, tous juifs, font l'expérience d'une "résurrection" de Jésus qu'ils expriment par des récits d'apparitions. »[2] Voyant en Notre Seigneur Jésus-Christ de nombreux caractères messianiques, ils se seraient finalement persuadés qu’il était le véritable Messie. Leur rêve se serait devenue réalité[3]. Selon une thèse encore plus radicale, nous ne pourrions connaître le Jésus de l’histoire et par conséquence la conscience messianique que Jésus aurait eue nous serait inconnue[4].

Contre ces erreurs, l’Église s’est vivement prononcée. Elle a condamné l’idée que « Jésus, lorsqu'il exerçait son ministère, ne parlait pas dans l’intention d’enseigner qu’il était le Messie, et ses miracles ne visaient pas à prouver qu’il l’était. »[5]

Si Notre Seigneur Jésus-Christ ne s’était pas manifesté par ses paroles et par œuvres comme le Messie attendu, le christianisme ne serait alors qu’un mensonge ou une erreur. Or il est devenu impossible d’attaquer la sincérité des évangélistes et des premiers chrétiens. La messianité de Notre Seigneur Jésus-Christ ne serait donc qu’une erreur ou un malentendu. Ce serait les disciples qui auraient fini par croire ce qu’il voulait croire. Le christianisme résulterait alors de leur « bonne foi » mais d’une foi erronée. L’attaque est donc subtile. Il ne s’agit plus de dénoncer le mensonge du christianisme mais de le décrire comme le résultat d’une « expérience » authentique, supprimant ainsi son origine divine et sa légitimité.

Or si la messianité de Notre Seigneur Jésus-Christ était une invention de ses disciples, le christianisme perdrait toute valeur. S’il n’était pas le Messie attendu, la continuité avec l’Ancien Testament serait brisée. Les cieux resteraient encore fermés. Il n’aurait pas inauguré un temps nouveau donc point besoin d’esprit nouveau. En un mot, il n’aurait enseigné qu’une réforme de la religion juive de son temps avant que s’affirme le judaïsme orthodoxe. Telle est une des théories que défendent des rabbins juifs.

L’opposition du judaïsme ancien et actuel repose sur le refus de la messianité de Notre Seigneur Jésus-Christ. Croire ou ne pas croire en Lui comme le Messie est le point à partir duquel les âmes se séparent. 

Or comme nous l’enseigne clairement l’Église, Notre Seigneur Jésus-Christ s’est bien affirmé par ses paroles et ses œuvres comme étant le Messie promis. Les Apôtres et les Pères de l’Église n’ont pas aussi cessé de défendre sa messianité.

Deux visions du Messie, un point d’affrontement




Comme nous l’avons déjà évoqué[6], les Juifs attendent avec ferveur la venue d’un Messie comme le montrent les Évangiles, les écrits apocryphes juifs et les ouvrages profanes. Leur représentation du Messie est différente selon la « secte » religieuse à laquelle ils sont plus ou moins rattachés. Mais de manière générale, le « Messie » est imaginé comme le sauveur du peuple d’Israël qui manifestera la puissance et la gloire de Dieu, un roi glorieux, vainqueur des impies et restaurateur de la gloire d’Israël, l’annonciateur du règne de Dieu…

L’attente du Messie n’est pas l’œuvre de l’imagination juive. Elle n’est pas non plus un palliatif aux douleurs et au désespoir d‘un peuple humilié. Elle résulte d’une lecture de la Sainte Écriture. Les Juifs attendent en effet en lui la réalisation de promesses divines qui ont été données aux Patriarches et aux Prophètes, prophéties que nous retrouvons continuellement dans l’Ancien Testament.

Or à première vue, selon les récits évangéliques, Notre Seigneur Jésus-Christ n’apparaît guère comme un roi glorieux qui domine toutes les nations. Il apparaît plutôt comme un innocent mis au rang des malfaiteurs, condamné à mort et mourant sur la croix après de multiples humiliations et souffrances. Certes, il a accompli des prodiges et son enseignement est d’une grande profondeur. Ses leçons égalent celles des plus grands prophètes. Mais sa fin ruine toutes les espérances qu’il pouvait susciter. La vision juive du Messie et les événements racontées par les évangélistes s’opposent donc radicalement. Le spectre royal du serviteur de Dieu contraste avec la Croix humiliante du condamné.

Nous pouvons donc en conclure que soit la lecture juive de la Sainte Écriture et son interprétation sont erronées, soit Notre Seigneur Jésus-Christ n’est pas le Messie. Les Juifs et les Chrétiens ne peuvent prétendre détenir ensemble la vérité. Jésus est le Messie ou non. Les uns se trompent, les autres disent vrais. S’il est le véritable Messie, le christianisme demeure fidèle à Dieu qui l’a annoncé et a réalisé ses promesses et le judaïsme n’est qu’un refus de Dieu. S’il ne l’est pas, le christianisme n’est qu’une imposture. Dans les deux cas, ils ne forment pas deux mouvements issus d’une même origine. Car la source fondamentale d'où ils puisent leur existence est la croyance ou non en la messianité de Notre Seigneur Jésus.

Pour répondre à cette question, la solution la plus simple serait de scruter les prophéties qui annoncent le Messie puis de comparer notre lecture avec la vision juive et le récit des Évangiles. Or, des érudits chrétiens ont montré que Notre Seigneur Jésus-Christ réalisait les prophéties bibliques et que par conséquent, il était bien le Messie promis. Convaincus de cette conformité, des Juifs se sont naturellement convertis au christianisme. Mais convaincus de leur propre version, des Juifs ont aussi rejeté avec force leur argumentation. Ils ont refusé soit l’interprétation chrétienne des prophéties, soit le caractère messianique de certains versets bibliques. Le débat s’est donc concentré sur l’interprétation de la Sainte Bible. Long et interminable débat peut-être, diront des sceptiques et des agnostiques, travail d’expert probablement…

Mais revenons à la thèse initiale. Elle prétend non pas que Notre Seigneur Jésus-Christ n’est pas le Messie mais qu’il ne s’est jamais affirmé ou manifesté comme étant le Messie. Dans ce cas, le débat entre les Juifs et les Chrétiens n’aurait plus de sens. Il serait inutile de vouloir écouter l’apologétique chrétienne puisque leur maître lui-même aurait refusé de porter ce titre. Il est donc important de rappeler que le premier à enseigner et à défendre la messianité de Notre Seigneur Jésus-Christ, c’est Lui-même

L’affirmation messianique des Apôtres

Saint Mathieu montre dans son évangile que Notre Seigneur Jésus-Christ est le Messie annoncé par les Sainte Écriture. Il répète des formules qui ne trompent pas : « conformément aux Écritures », « pour que soit accompli ce qui avait été prédit par les prophètes », etc. Saint Jean use aussi de ces formules. Ils sont bien conscients que les événements dont ils sont témoins réalisent ce qui a été annoncé dans les Saintes Écritures.

L’affirmation de la messianité de Notre Seigneur Jésus-Christ est explicite dans leurs écrits. Saint Matthieu définit son ouvrage comme le « livre des origines de Jésus Christ, fils de David, fils d’Abraham, etc. » (Matth., I, 1). Saint Jean est aussi très clair en précisant le but de son œuvre : il écrit « afin que vous croyiez que Jésus est le Christ, le Fils de Dieu » (Jean, XX, 31). Porteur de la prédication de Saint Pierre, Saint Marc présente aussi de manière indéniable Notre Seigneur Jésus-Christ comme le véritable Messie. Saint Paul, l’ancien Pharisien, connaissant parfaitement les Saintes Écritures, ne cesse de qualifier de « Christ » Notre Seigneur Jésus-Christ.

Saint Matthieu et Saint Jean montrent que les événements qu’ils décrivent réalisent les prophéties. Destiné aux Juifs, l’Évangile selon Saint Matthieu est construit pour cela. La messianité de Jésus est en effet l’argument apologétique efficace pour toucher et convertir les Juifs.

Saint Luc est moins préoccupé de montrer la messianité de Notre Seigneur Jésus-Christ puisqu'ils s’adressent surtout à des païens, moins sensibles à cet argument apologétique. Cependant, il l’affirme à quelques reprises. Il relate la confession de Saint Pierre qui affirme que Jésus est « le Christ de Dieu » (Luc, IX, 20). Dans les Actes des Apôtres, Saint Luc est encore plus clair.

Les Apôtres attribuent donc de manière unanime la dignité du Messie à Notre Seigneur Jésus-Christ. S’il y a erreur, elle se trouve alors dès l’enseignement apostolique, ce qui interdit par conséquent toute idée d’évolution dans l'idée de la messianité de Jésus. Une « expérience » qui se concrétise en croyance nécessite en effet un certain délai. L’argumentation des Apôtres réfute aussi ceux qui voient la messianité de Notre Seigneur Jésus-Christ comme l’œuvre d’une exégèse chrétienne « accumulées au cours des siècles »[7]. Sa messianité est reconnue dès le temps apostolique. En outre, dans leur prédication, les Apôtres renvoient les événements dont ils sont témoins aux prophéties de la Sainte Écriture. Ils le reconnaissent comme Messie au sens de l’Ancien Testament. Saint André dit à son frère Simon : « nous avons trouvé le Messie » (Jean, I, 41).

L’affirmation de Jésus lui-même

A deux reprises, Notre Seigneur Jésus-Christ s’affirme explicitement et publiquement comme étant le Messie


Jésus-Christ guérit l'aveugle

El Greco


Dans une ville appelée Naïm, Notre Seigneur Jésus-Christ ressuscite le fils d’une veuve. La nouvelle de ce miracle se répand dans toute la Judée. L’apprenant, Saint Jean Baptiste envoie deux de ses disciples vers Jésus pour lui demander s’il est vraiment le Messie. « Étant donc venu vers lui, ces hommes lui dirent : « Jean-Baptiste nous a envoyés vers vous pour vous demander : est-ce vous qui devez venir, ou est-ce un autre que nous attendons ? » (Luc, VII, 20). Notre Seigneur Jésus-Christ leur demande d’annoncer ce qu’ils voient et entendent : « Allez annoncer à Jean ce que vous avez entendu et vu : que des aveugles voient, des boiteux marchent, des lépreux sont purifiés, des sourds entendent, des morts ressuscitent, des pauvres sont évangélisés » (Luc, VII, 22). Il les envoie à une prophétie, celle d’Isaïe (Is., XXXVI, 5-7), et à son accomplissement. Les signes messianiques dont ils sont témoins apportent une réponse à leur question. Il réalise ce qui a été prédit et il l'annonce clairement, montrant par là qu'Il est bien « celui qui doit venir ».

Notre Seigneur Jésus-Christ montre aussi que Saint Jean Baptiste accomplit aussi une des prophéties, celle de Malachie (III, 1). « Qu’êtes-vous allés voir ? Un prophète ? C’est celui dont il est écrit : voici que j’envoie mon ange devant votre face, pour préparer votre voie devant vous. » (Luc, VII, 26-27). Il est le précurseur annoncé. « Et aussitôt viendra dans son temple le dominateur que vous cherchez, et l’ange de l’alliance que vous désirez » (Malachie, III, 1). Il leur annonce que le temps du Messie est arrivé.

Arrêté au jardin des Oliviers, Notre Seigneur Jésus-Christ comparaît devant Caïphe. « Le prince du peuple lui dit : Je t’adjure par le Dieu vivant de nous dire si tu es le Christ, le Fils de Dieu ? Jésus lui répondit : Tu l’as dit » (Matth., XXV, 63-64).

Jésus et les titres messianiques

Notre Seigneur Jésus-Christ s’attribue des titres messianiques. Le titre qu’il emploie le plus souvent est celui de « Fils de l’homme », le titre messianique par excellence. Parlant de Lui, il dit à un scribe voulant le suivre partout : « les renards ont des tanières et les oiseaux du ciel des nids ; mais le Fils de l’homme n’a pas où reposer sa tête. » (Matth., VIII, 20). Après son agonie, il dit à ses disciples : « Voici que l’heure approche, et le Fils de l’homme sera livré aux mains des pécheurs. Levez-vous donc, allons ; voici qu’approche celui qui me livrera. » (Matth., XXVI, 45-46). 

La foule ne se trompe pas sur le sens messianique de l’expression. « Nous avons appris par la loi que le Christ demeure éternellement ; et comment dis-tu, toi ; il faut que le Fils de l’homme soit élevé ? Qui est ce fils de l’homme ? » (Jean, XII, 34). Caïphe ne se trompe pas non plus quand Jésus annonce qu’il verra « le Fils de l’homme, assis à la droite de la majesté de Dieu » (Matth., XXVI, 64).

Le témoignage de la Sainte Écriture

Notre Seigneur Jésus-Christ se réfère explicitement aux Saintes Écritures. Après avoir lu dans la synagogue un texte d’Isaïe (Is., LXI, 1), il le commente comme veut la coutume. « Il commença à leur dire : c’est aujourd'hui que cette Écriture que vous venez d’entendre est accomplie. » (Luc, IV, 20) Il renvoie en effet ses paroles et ses actes aux Patriarches et aux Prophètes. « Si vous croyiez à Moïse, vous croiriez sans doute à moi aussi, parce que c’est de moi qu’il a écrit. » (Jean, V, 46). Il rappelle aussi les prophéties pour éclairer ses disciples sur les événements qui vont se produire. « Vous savez que la Pâque se fera dans deux jours, et que le Fils de l’homme sera livré pour être crucifié. » (Matth., XXVI, 2). Il rappelle aussi la prophétie de Zacharie (Zach., XXVI, 31) qui a annoncé que le pasteur sera frappé et les brebis dispersées (voir Matth., XXVI, 31). Tout se déroule comme l’avaient prévu la Sainte Bible. « N’avez-vous jamais lu dans les Écritures : la pierre rejetée par ceux qui bâtissent, est devenue un sommet d’angle. Ceci est l’œuvre du Seigneur et elle est admirable à nos yeux. » (Matth., XXI, 42) Il reprend en effet le psaume CXVII (22-23).

Des Juifs contemporains le reconnaissent aussi comme le Messie. A Jérusalem, ils l’acclament comme le Christ et agissent comme tel. Notre Seigneur Jésus-Christ accepte aussi qu’on lui attribue ce titre. La profession de Saint Pierre est sans-doute celle qui apparaît la plus claire et solennelle. « Vous êtes le Christ, le Fils de Dieu vivant » (Matth., XVI, 16). Notre Seigneur demande alors à ses disciples de ne pas dire qu’Il est lui-même le Christ. La Samaritaine le confesse aussi. Il ne dit rien quand Nathanaël l’appelle « Fils de Dieu », « roi d’Israël » (Jean, I, 49) ou quand des aveugles l’appellent « Fils de David » (Matth., IX, 27).

Cependant, s’il semble parfois protester contre cette reconnaissance, il cherche surtout à combattre les idées fausses en corrigeant les conceptions vulgaires, rabbiniques ou eschatologiques. Lorsque la foule voit que « celui-ci est vraiment le prophète qui doit venir dans le monde » (Jean, VI, 14), Notre Seigneur Jésus-Christ s’enfuit sur la montagne de peur d’être enlevé et d’être nommé roi. Il n’est pas venu pour fonder un royaume ici-bas comme le croient les Juifs. Il s’oppose en particulier à une conception humaine et terrestre du royaume de Dieu. Il démontre notamment que les Prophètes ont aussi annoncé un Messie souffrant. « Comme le Fils de l’homme n’est point venu pour être servi mais pour servir et donner sa vie pour la rédemption d’un grand nombre. » (Matth., XX, 28).


Les adversaires de Notre Seigneur Jésus-Christ sont aussi bien conscients de la portée de ses paroles et de ses gestes. Les prêtres ne se trompent pas quand ils demandent à Ponce Pilate de changer l’inscription de la Croix. Dans le Talmud, il est aussi présenté comme un imposteur qui s’est arrogé le titre de Messie. La tradition juive nous confirme qu’il s’est bien affirmé comme tel.


Manifestation des signes messianiques

Notre Seigneur Jésus-Christ ne s’est pas seulement affirmé qu’Il était le Messie. Il a également manifesté sa messianité par des signes évidents – des miracles accomplissant les prophéties - et par son enseignement. Lorsque des Pharisiens Lui demandent de faire un grand miracle, il leur répond qu’à leur génération, « il ne sera donné d’autre miracle que celui du prophète Jonas. Car comme Jonas fut trois jours et trois nuits dans le ventre du poisson, ainsi le Fils de l’homme sera dans le sein de la terre trois jours et trois nuits. » (Matth., XII, 39-40). Il prophétise sa résurrection. Il leur annonce que les Ninivites et la reine de Saba condamneront cette génération car ils ne reconnaissent pas ce qui lui a été annoncé.

« Vous ne savez pas reconnaître les signes du temps ? » (Matth., XVI, 4) Notre Seigneur Jésus-Christ nous montre aussi l’accomplissement de certains événements qui ont été prédits. L’obstination des Juifs, le témoignage des enfants, l’abomination dans les lieux saints, le fleuve coulant de la poitrine, le culte seulement extérieur, la haine gratuite… Tant d’éléments prophétisés qui révèlent l’arrivée des temps promis. Ils montrent clairement ces signes afin que les Juifs le reconnaissent comme le Messie promis. Il y a bien une volonté de se faire reconnaître comme le Messie

En rappelant les faits bibliques comme figures de ce qui arrive et en renvoyant le temps présent aux prophéties messianiques, Notre Seigneur Jésus-Christ éclaire l’Ancien Testament qui témoigne de lui… « Et vous qui dites-vous que je suis ? » (Matth., XVI, 15).

De nombreux exemples montrent incontestablement que non seulement Notre Seigneur Jésus-Christ s’est affirmé comme étant le Messie attendu mais qu’il a aussi souligné l’accomplissement des signes messianiques. Il ne cesse de se référer à l’Écriture comme témoin de sa messianité. « N’avez-vous jamais lu dans les Écritures ? » Ce n’est pas uniquement par des paroles que Jésus s’affirme clairement comme étant le Messie attendu. Ces faits et gestes, les événements de son temps, ses souffrances et sa mort, sa résurrection ont aussi été prédits, parfois dans les détails. Et Notre Seigneur les renvoie clairement aux prophéties de l’Ancien Testament. Tout doit être accompli. Il est parfaitement conscient de sa messianité. Sa messianité est en outre clairement affirmée par ses disciples directs, ce qui permet de rejeter toute idée d'évolutionnisme religieux. Cette double affirmation de la messianité de Notre Seigneur Jésus-Christ, à l’origine de notre foi, provoque la persécution juive. Il est accusé d'être un imposteur, c'est-à-dire de se faire passer pour le Messie.

Tout cela rend bien vaine de nombreuses théories qui remettent en cause l’affirmation de la messianité par Notre Seigneur Jésus-Christ. Elle n’est pas une pensée qui a progressivement évolué et affermi dans les communautés chrétiennes. Elle n’a pas été construite par une exégèse au cours du temps. Dès le début, elle s’affirme nettement. La remettre en cause revient à remettre en question les Évangiles eux-mêmes. Par conséquent, sur quel fondement ces théories peuvent-elle se justifier ?




Notes et références
[1] Strauss, Bauer, Volkmar de l’école critique de Tübingen ont nié l’affirmation messianique de Notre Seigneur Jésus-Christ en niant simplement la valeur historique des Évangiles. Voir Émeraude, janvier 2015.
[2] CICAD, Coordination Intercommunautaire contre l'Antisémitisme et la Diffamation, article « La séparation du christianisme et du judaïsme », www.cicad.ch
[3] Cette thèse viendrait de W. Wrede. Elle est suivie par K.Wellhausen, A. Merx et bien d‘autres encore. Certains modernistes l’ont aussi adoptée.
[4] Thèse de R. Bultmann.
[5] Saint Pie X, décret du Saint Office Lamentabili, 3 juillet 1907, Denzinger 3428.
[6] Voir Émeraude, avril 2015, article « L’idée du Messie au temps de Notre Seigneur Jésus-Christ ».
[7] Mireille Hadas-Lebel, Depuis quand existe-t-il un messianisme juif ?, dans Bulletin du centre de recherche de Jérusalem, 2006, mis en ligne le 15 novembre 2007, bcrfj.revues.org.