" La pierre précieuse, voire de grand prix aux yeux de certains, qu'est l'émeraude, se voit insultée par un morceau de verre habilement truqué, s'il ne se rencontre personne qui soit capable de procéder à un examen et de démasquer la faute. Et lorsque de l'airain a été mêlé à l'argent, qui donc, s'il n'est connaisseur, pourra aisément le vérifier ? "(Saint Irénée, Contre les hérésies)


lundi 24 juin 2013

Le christianisme dans le Coran

Au moment où Mahomet et les premiers califes forment la communauté musulmane, les chrétiens ne représentent pas un bloc homogène dans la péninsule arabique contrairement aux Juifs. Les communautés sont orthodoxes [1], judéo-chrétiennes, nestoriennes, etc. Les hérétiques sont probablement les plus nombreux. Ignorer cette réalité et ne pas faire les distinctions nécessaires conduisent inévitablement à des contre-sens, à des malentendus, à de l’incompréhension. Les relations entre l’Islam et les chrétiens se fondent principalement sur les doctrines que professent les différentes communautés chrétiennes. Ils font aussi l’objet des mêmes critiques que les Juifs en tant que « gens des Livres ». 

Gagner une légitimité auprès des Juifs et des Chrétiens

A ses débuts, l’Islam est face à une double difficulté. Il revendique l’héritage des Juifs et des Chrétiens tout en se considérant comme le nouveau peuple de Dieu. Il reconnaît globalement leurs textes sacrés mais refuse toute confusion, toute assimilation. Nouveau venu, l’Islam se définit fidèle aux religions juive et chrétienne tout en voulant les supplanter. Le Coran doit alors prouver la légitimité et la fidélité de l’Islam tout en démontrant sa pertinence et son originalité. Il doit aussi les discréditer en dénonçant leur illégitimité et leur infidélité.


Dans les premiers pages, pensant peut-être qu’ils allaient se rallier à la communauté musulmane toute naissante, le Coran est plutôt attentif et conciliant avec les religions juive et chrétienne. Or les Juifs comme les Chrétiens refusent de s’y associer. L’attitude coranique finit par changer. Désormais, il « se voit non comme une foi subséquente au Judaïsme et au Christianisme, mais comme la religion première »[2].

Face aux chrétiens, le Coran aurait pu adopter la même attitude qu’envers les Juifs et les regrouper en tant que « gens du livre » dans une même condamnation, ce qu’elle fait parfois. La situation est peut-être plus délicate. Il ne s’agit plus en effet de s’attaquer à une vocation exclusive d’un peuple particulier et identifiable, que l’Écriture Sainte reconnaît comme ingrat et infidèle. Le christianisme est porté vers l’universalité. Aucun texte sacré ne condamne leur attitude passée. Les condamnations portent donc davantage sur leurs doctrines et leur comportement actuel. 

Enfin, dans son dessein de légitimité, le Coran doit s’approprier non seulement des patriarches et des prophètes de l’Ancien Testament mais également et surtout de Notre Seigneur Jésus-Christ avec toutes les « personnalités » du Nouveau Testament. Cette appropriation doit néanmoins demeurer conforme à l’enseignement de Mahomet, en particulier à la croyance en l’unité absolue de Dieu et à sa vocation de dernier et ultime prophète. 

Mahomet et le moine chrétien Bahîra
 (XIVème siècle)
Un regard du christianisme à l’origine biaisé

A ses débuts, la situation est plutôt en faveur de l’Islam. Mahomet et les premiers musulmans connaissent des communautés chrétiennes. L’Islam en a fortement subi l’influence. Nous en trouvons de nombreuses traces dans le Coran. C’est par leur rencontre que Mahomet et ses disciples ont découvert la Sainte Écriture et les principales vérités chrétiennes. Mais les chrétiens qu’ils rencontrent sont hérétiques. Ils ne croient pas en la Sainte Trinité, encore moins à la nature divine du Christ. Mahomet découvre donc le christianisme dans ses erreurs, erreurs qui sont condamnées et poursuivies, erreurs qui l’influenceront.

Au fur et à mesure de son développement, l’Islam rencontre la véritable doctrine chrétienne qui s’oppose à ces hérésies et à sa propre doctrine. Le conflit apparaît donc inévitable. Les condamnations coraniques portent essentiellement sur le fait d’« associer » Dieu. C’est une faute irrémissible. Les chrétiens sont comparables aux païens « ajouteurs » …

Le refus de l’Incarnation de Notre Seigneur

Comme nous l’avons montré dans un article précédent, Jésus est considéré comme un prophète supérieur à tous ceux qui l’ont précédé mais il reste un homme et un serviteur d‘Allah. Le Coran lui refuse donc toute nature divine. Jésus est le fils de Marie, et non le Fils de Dieu. Ainsi son nom est toujours associé à celle de Marie. « O gens du Livre (Chrétiens), n’exagérez pas dans votre religion, et ne dites d’Allah que la vérité. Le Messie Jésus, fils de Marie, n’est qu’un Messager d’Allah » (IV, 171). 

Cela ne convient pas que Dieu se donne un fils. « Il ne convient pas à Allah de s’attribuer un fils. Gloire et pureté à Lui ! » (XIX, 35). Car Dieu ne s’est donné ni compagne ni enfant (CXXII,3). Il n’engendre pas et n’est pas engendré (LXII,3). Le Coran fulmine contre cette croyance qui s’oppose à l’unicité divine. « […] Les Chrétiens disent que le Christ fils de Marie, comme Seigneur en dehors d’Allah, alors qu’on leur a commandé que d’adorer un Dieu unique. Pas de divinité à part lui ! Gloire à Lui ! Il est au-dessus de ce qu’Ils [lui] associent » (IX, 30). 

Il considère cette filiation dans un cadre uniquement polythéiste. « Pour le Coran, une filiation divine ne peut être comprise qu’en analogie avec la filiation des déesses mecquoises et du dieu suprême du panthéon. La présentation de Jésus dans un cadre d’évangile de l’enfance et, par le fait même, en relation avec Marie indique clairement qu’il n’envisage pas d’interprétation de la filiation divine en dehors de ce cadre »[3]. Il ignore manifestement la pensée chrétienne puisqu’il ne se réfère jamais à l’enseignement de l’Église.

Incompréhension de la Sainte Trinité

Saint Gabriel et Mahomet
Le Coran semble s’opposer au dogme chrétien de la Trinité. « Et ne dites pas « Trois ». Cessez ! Ce sera meilleur que vous. Allah n’est qu’un Dieu unique. Il est trop glorieux pour avoir un enfant » (IV, 171). Mais ce dogme ne correspond pas à la doctrine enseignée par l’Église, un enseignement claire qui ne soulève plus d’interrogation depuis le Concile de Chalcédoine. Le Coran affirme en effet que les Chrétiens croient en trois divinités : Dieu, le Père, Marie, la mère, et Jésus, leur fils. « Rappelle-leur le moment où Allah dira [au jour du Jugement dernier]: O Jésus, fils de Marie, est-ce tout qui as dit aux gens : Prenez-moi, ainsi que ma mère, pour deux divinité en dehors d’Allah ? » (V, 116). Nous pouvons être surpris d’une telle erreur qui proviendrait probablement de l’influence du nestorianisme. Le Coran est cependant très mal renseigné …



Le Coran mentionne un « Saint Esprit » dans le prodige de la naissance de Notre Seigneur que dans ses missions auquel Il apporte assistance. « Nous avons donné des preuves à Jésus fils de Marie, et Nous l’avons renforce du Saint-Esprit » (II, 87). Ce terme évoque Gabriel ou figure « à titre d’énergie divine médiatrice entre Dieu et ses envoyés »[4]. 

Récit des événements de Notre Seigneur Jésus-Christ

Le Coran reprend l’Annonciation : « O Marie, voilà qu’Allah t’annonce une parole de sa part : son nom sera « al-Masih », « Issa », fille de Marie, illustre ici-bas comme dans l’au-delà, et l’un des rapprochés d’Allah » (II, 45). Il nous précise que Marie a été confiée à la tutelle de Zacharie. Nous retrouvons la visite de Zacharie d’un ange lui annonçant la naissance de Saint Jean Baptiste. Jean-Baptiste apparaît sous le nom de « Yahyâ ». Il est présenté comme le précurseur et l’annonciateur de Jésus.

Naissance de Jésus près d'un palmier
Le Coran décrit en détail la naissance de Jésus. Marie donne naissance à Notre Seigneur, seul, au pied d’une source et à l’ombre d’un palmier dattier, qui la nourrit et épancher sa soif. « Elle devint donc enceinte [de l’enfant], et elle se retira avec lui en un lieu éloigné. Puis les douleurs de l’enfantement l’amenèrent au tronc d’un palmier » (XIX, 21-22). Une fable chrétienne du IIème siècle relate déjà cette histoire.

Il ne donne guère d’informations sur les Apôtres. Ils apparaissent en de rares versets pour souligner leur soumission. « Les apôtres dirent : nous sommes les alliés d’Allah. Nous croyons en Allah. Et sois témoin que lui sommes soumis » (II, 52). 

Sermon sur la Montagne
(miniature persane)



Le Coran décrit les miracles opérés par Notre Seigneur. Nous retrouvons ceux de la Sainte Écriture mais également ceux des textes apocryphes qui traitent en particulier de son enfance. Nous découvrons ainsi que Jésus parle au berceau et anime un oiseau en argile.


L’enseignement de Jésus transparaît dans le Coran, le plus souvent sous forme de maximes. Nous retrouvons certaines paraboles : celles du figuier (XIV, 24-25), du semeur (II, 261), du chameau (VII, 40). Le style peut même être évangélique. 



La crucifixion n’a pas eu lieu. Ce n’est que pure illusion. Il condamne ainsi les Juifs de dire que « nous avons vraiment tué le Christ, Jésus, fils de Marie, le Messager d’Allah [...] Or, ils ne l’ont ni tué ni crucifié ; mais ce n’était qu’un faux-semblant ! Et ceux qui ont discuté sur son sujet sont vraiment dans l’incertitude : ils n’en ont aucune connaissance certains, ils font que suivre des conjectures et ils ne l’ont certainement pas tué ». Nous sommes bien surpris de ce verset qui affirme une telle incertitude quand les premiers chrétiens n’ont pas hésité à souffrir le martyr pour l’enseigner. Certains mouvements gnostiques et d’autres hérésies proclamaient déjà cette erreur. Le Coran reprend leur thèse : Jésus n’a pas été tué. Il a été élevé par Allah, peut-être comme Elie. 

Au jour de la Résurrection aura lieu le jugement qui séparera ceux qui l’ont cru et les autres. « O Jésus, certes, je vais mettre fin à ta vie terrestre t’élever vers Moi, te débarrasser de ceux qui n’ont pas cru et mettre jusqu’au Jour de la Résurrection, ceux qui te suivent au dessus de ceux qui ne croient pas » (III, 55). Jésus témoignera contre les Juifs et les Chrétiens qui n’ont pas cru. Un châtiment impitoyable leur est réservé.

Ignorance et incompréhension

Le Coran présente donc un récit des événements assez brefs de Jésus, se concentrant principalement sur sa naissance. Le récit est mêlé d’erreurs, de malentendus, d’ambiguïtés. Certaines d’entre elles s’expliquent par l’influence de textes apocryphes ou de pensées hérétiques, d’autres peuvent provenir d’une méconnaissance profonde de la Sainte Écriture ou des dogmes chrétiens. Tout cela ne plaide pas en faveur de l’origine divine du Coran. Comment peut-il ignorer la Sainte Trinité quand tout était parfaitement défini, écrit, connu dans tout l’Empire et au-delà ? Pour se défendre, le Coran affirme que les Chrétiens ont déformé la vérité et qu’il vient la restaurer. Mais cette explication ne peut tenir devant l’incompréhension profonde de la Sainte Écriture et devant tant d’ignorances sur le christianisme. 

Concluons cette étude qui mériterait encore plus d’approfondissement. A travers un récit erroné, influencé par des hérésies, le Coran rejette catégoriquement deux dogmes fondamentaux du christianisme : la nature divine de Notre Seigneur Jésus-Christ et la Sainte Trinité. Contre le premier, il insiste particulièrement sur sa naissance et sa filiation, rejetant absolument son incarnation. Il rejette sa crucifixion sans doute indigne pour un prophète tel que lui. Il refuse catégoriquement la Sainte Trinité au nom de l’unité absolue de Dieu et de sa transcendance exclusive. 

Le Coran présente en fait une vision erronée et incomprise des dogmes chrétiens comme il méconnaît les principales vérités de la Sainte Écriture. Il ignore même le sens de l’Évangile. Il y a véritablement une incompréhension profonde du christianisme. Le traducteur contribue aussi à aggraver cette méprise en mêlant son ignorance et son incompréhension à celles du texte.

Ces erreurs sont pourtant parfaitement compréhensibles. Comment Mahomet et sa troupe ont-ils pu connaître le christianisme ? Par Dieu ? Pourquoi tant d’erreurs naïves ? Pourquoi d’ignorance de la part de Dieu ? Nous ne pouvons pas l’admettre comme le musulman ne peut l’admettre. N’est-il pas Celui qui sait Tout ? La connaissance que le Coran nous livre sur notre religion ne provient que des communautés chrétiennes hérétiques que Mahomet et sa troupe ont rencontrées. Elle n’est que d’origine humaine et non divine. Cela était si flagrant au début de l’Islam que les Chrétiens le considéraient comme une hérésie et non une religion à part...


Nota Bene - Écrits apocryphes

Les écrits apocryphes sont des livres qui ne sont pas considérés et acceptés par l’Église comme des livres inspirés et ne figurent donc pas dans le canon des Saintes Écritures, même s’ils se présentent sous le nom d’un écrivain sacré, même s’ils ont été utilisés parfois dans des offices religieux. « Chez les anciens, on appelait apocryphe des écrits, dont l’origine était inconnue ou qui portait un faux nom, ainsi que des écrits non admis dans le canon, bien, d’après leur titre ils eussent pu revendiquer leur admission, et que même, durant un certain temps quelqu’uns aient été regardés comme canoniques »[5]. Souvent de valeurs historiques peu fiables, ils ont un caractère en général fantaisiste. La plupart des écrits apocryphes sont d’origine gnostique.

Les évangiles apocryphes racontent principalement la vie de Notre Seigneur Jésus-Christ, que ne décrivent par les Évangiles canoniques, comme sa jeunesse et son enseignement après sa résurrection. L’Évangile de Saint Pierre raconte l’histoire de la Passion et de la Résurrection. Il est empreint de donatisme comme d’autres écrits plus récits Les Actes de Pierre (ou Martyr de Pierre). Le Proto-évangile de Jacques relate la vie de Saint Marie jusqu’au massacre de Saints Innocents. Nous y apprenons le nom des parents de la Sainte Vierge. De nombreux détails sur la vie de Sainte Marie et de Notre Seigneur Jésus-Christ que mentionne le Coran ne sont décrits que dans cet ouvrage.



Références
[1] Orthodoxe au sens être uni à l’Église et non dans le sens d’église orthodoxe. 
[2] Mark Durie, pasteur anglican australien, membre de l’Académie Australienne des Sciences Humaines, ‘Issa, le « Jésus » musulman. 
[3] Moussali, L’Islam
[4] Petit Guide du Coran, Dictionnaire des Concepts. 
[5] Berthold Ataner, Précis Patrologique (1961).

jeudi 20 juin 2013

Vers le progrès social : eugénisme et socialisme anglais (fin XIXème -début XXème)

Pour Sir Francis Galton, seule une solution biologique peut perfectionner l’espèce humaine [1]. Il convient donc d’appliquer des pratiques eugéniques pour la pureté de la race et le progrès social. L’eugénisme moderne apparaît comme un moyen d’évolution sociale. Le socialisme anglais se développe également en Angleterre et prétend aussi au progrès social. Comment le socialisme anglais réagit-il à cette nouvelle théorie ? 

Rappelons que lorsque Galton ou les eugénistes parlent d’amélioration ou de perfectionnement de l’espèce humain, ils prennent en compte tous les aspects humains, y compris l’intelligence et la morale

Rappel : débat entre hérédité et milieu

En 1907, se crée à Londres la Société eugénique. Y participent de nombreux acteurs sociaux, médecins, hommes de sciences, hommes politiques, intellectuels. Trois tendances s’affirment au sein de cette association. La première veut améliorer la société par des pratiques hygiénistes : amélioration des conditions d’hygiène, lutte contre les facteurs de risques tels que l’alcoolisme et la tuberculose, etc. La seconde privilégie la protection sociale. Des mesures peuvent venir en aide aux plus faibles afin d’améliorer leurs conditions de vie. La dernière tendance, la plus forte, veut intervenir directement sur la reproduction pour favoriser les plus aptes et supprimer les inaptes

Pour améliorer la race humaine, des actions peuvent être appliquées sur l’environnement (hygiénisme, protection sociale) et sur la génération (eugénisme). Mais lesquelles sont les plus importantes ? Éternel débat sur la part respectif de l’hérédité et du milieu ou de l’inné et de l’acquis dans la formation de l’homme ! Ce débat est engagé au sein de la Société eugénique. « Si la majorité des membres de la société considérait que les mesures visant à améliorer la qualité biologique de la race étaient essentielles, nombreux étaient également ceux qui considéraient qu'une action sur l'environnement devait être menée parallèlement »[2]. Les socialistes anglais participent naturellement à ce débat. Ils privilégient l’action sur l’environnement…

« L’eugénisme, à l’époque, était très populaire dans les milieux de gauche »[3].

Au XIXème siècle, le socialisme se développent en Angleterre grâce notamment à la Fabian Society, club politique de centre gauche. Elle a pour but de promouvoir un état socialiste démocratique. Elle sera à l’origine de la création du parti travailliste. 



L’eugénisme influence les idées socialistes pour plusieurs raisons. Comme leurs contemporains, les socialistes craignent une dégénérescence de la « race blanche ». Des signes semblent en effet montrer le début du déclin de l'Angleterre (guerre des Boers (1899-1902), baisse du taux de natalité des élites [4], etc.). Ils voient en outre dans l’hérédité la cause majeure de dégénérescence. Ils remettent enfin en cause la protection sociale qui favorise le développement des « classes inférieures ». 

Les pratiques eugéniques apparaissent comme un des moyens de lutte contre ce déclin et la misère. Des socialistes prônent la stérilisation des « inaptes » pour lutter contre le « suicide de la race »[5], contre ceux qui sont incapables de gagner leur vie. Ils jugent de l’aptitude des hommes selon leur capacité de vivre par leur seul travail. Enfin des raisons économiques expliquent aussi la nécessité d’appliquer des pratiques eugénistes. « Les Fabiens se sont demandés pourquoi il y avait tant de pauvres. La vie, à l’époque, était très dure. Ils se sont dits qu’il fallait une limite dans la distribution des gains et des avantages d’une société industrielle à des personnes qui n’avaient ni l’intelligence ni le potentiel de les utiliser. Le principe était d’encourager les gens incapables de mener une vie civilisée – que ce soit à cause de déficience mentale ou de maladies génétiques et héréditaires – à ne pas se reproduire. Ils estimaient qu’il était possible d’avoir un respect pour la vie tout en contrôlant les naissances » [6]. 

Nous vous invitons maintenant à rencontrer quatre socialistes influents de la société britannique, tous membres de la Société eugénique de Londres…

Sydney Webb (1859-1947) : limitation des naissances et ségrégation des « inaptes »

Sydney Webb, économiste et militant, est une des figures les plus importantes du mouvement socialiste. Député travailliste en 1922, il sera membre du gouvernement anglais. Webb est opposé aux idées de Galton. Elles nuiraient à l’action de l’État dans l’avènement de la société socialiste. Néanmoins, son épouse, très influente également, admire Galton. 




Webb refuse l’idée que la sélection naturelle ne joue plus de rôle dans la société moderne. Le croire reviendrait à un laisser-aller dans la lutte contre la misère et l’abandon de toute lutte sociale. L’eugénisme deviendrait alors irrationnel. Il laisserait toute liberté à la « charité » privée, sentimentale et irraisonnée, qui favoriserait les pires éléments hypocrites et mendiants. Or, il en appelle à une plus grande implication de l’État. 




En outre, selon Webb, ceux qui survivent ne sont peut-être pas les meilleurs. « La nature ne poursuit pas de fins raisonnables, elle ignore les valeurs posées par la société. Ceux qui succombent dans la mêlée d'une concurrence déréglée sont peut-être ceux que nous désirerions vouloir vivre »[7]. Tout dépend des conditions de lutte et non de la qualité de la race. La sélection naturelle n’est donc pas automatiquement considérée comme un progrès. Webb est donc convaincu que l’eugénisme, à lui tout-seul, est incapable de lutter contre la misère. 

Cependant, Webb est conscient que les plus faibles ne savent pas limiter leur procréation. Leurs mauvaises conditions de travail et de vie font croître leur nombre. « Cette différence dans la natalité des différentes classes sociales a pour conséquence de restreindre le nombre des enfants issus des meilleures lignées ou susceptibles d'être élevés dans les meilleures conditions [...]. Les individus, qui par suite de leur hérédité ou du milieu sont les plus mal venus, se multiplient [...] par l'état anarchique du marché du travail et par les mauvaises conditions de logement » [8]. Il faut donc agir sur l’environnement pour faire changer la situation. « Nous ne pouvons changer cette sélection à rebours qu'en changeant le milieu qui en est responsable [...] Élever les conditions de vie de l'ouvrier des docks, ne fût-ce que jusqu'au niveau des conditions de vie des porteurs de gare, c'est à coup sûr enrayer la procréation indéfinie de la plus basse classe des travailleurs »[9]. Cela ne suffit pas. S’il exclut toute forme d’eugénisme positif, Webb prône la limitation des naissances des « inaptes ». « Nous ne voyons aucun inconvénient à ce que la société y [la sélection humaine] consacre toute l'énergie et toutes les ressources dont elle peut disposer et en particulier à ce qu'elle prenne sans retard les mesures nécessaires pour mettre un terme à la multiplication indéfinie des individus atteints de faiblesse d'esprit congénitale »[10]. 

Webb préconise aussi la ségrégation et l’exclusion des « inaptes » dès l’enfance. « La tâche qui s'impose est de découvrir tous les anormaux et de les isoler définitivement dans des conditions de bien-être suffisant et sous une surveillance ferme mais bienveillante ». L’État doit donc développer des services d’assistance aux « aliénés » plus performants.

H. G. Wells : la suppression en douceur des inaptes sur l’île d’Utopie, rêve ou réalité ?…

L’écrivain H. G. Wells a « très tôt critiqué les idées de Galton et son programme d’élevage sélectif des meilleurs souches de la nation »[11]. Il considère la sélection des meilleurs comme étant pratiquement impossible. Néanmoins, il préconise des pratiques eugénistes pour y parvenir. 

Il préconise comme solution la stérilisation. « C'est en recourant à la stérilisation d'éléments déficients de la société et non à la sélection des meilleurs qu'il sera possible d'améliorer la race humaine »[12]. Nous retrouvons son programme dans son ouvrage A Modern Utopia (1905). Dans son rêve, l’État doit permettre aux « inaptes » de vivre décemment mais sous la condition de ne pas se reproduire.


Qui sont ces inaptes ? « Les invalides congénitaux, idiots et fous, ivrognes et hommes d'esprit vicieux, âmes cruelles et furtives, ses imbéciles, trop stupides pour être utiles à la communauté, habitants mal dégrossis, inéducables et sans imagination ». Sont considérés aussi inaptes à la descendance ceux qui ne parviennent à gagner un salaire minimum. « D'autre part l'État exigera que le citoyen qui rend le minimum de services pour ces concessions ne deviendra pas parent jusqu'à ce qu'il trouve un salaire supérieur à ce minimum, et soit libre de toute dette » [13].

Wells propose aussi de les éliminer : « l'espèce doit s'engager dans la voie de l'élimination ; c'est absolument nécessaire, et inversement les gens de qualité exceptionnelle doivent être en phase ascendante »[14]. « Par des procédés aussi évidents, l'État assurera l'élimination maximale de ses membres faibles et sans caractère à chaque génération avec le minimum de souffrance et de désordre public » [15]. Tout doit être réalisé dans des conditions agréables. La mort en douceur peut-être… Contrairement à Sparte, il ne veut pas en effet de « chambre de la mort », mais « les réprouvés quitteront tranquillement leurs frères humains »

Contrairement à Webb, Wells étend ses idées sur la race humaine et ne se restreint pas à la société britannique. Il plaide donc pour une solution supranationale. Il ne s’agit pas simplement de supprimer des inaptes mais aussi des races inférieures. « Supposons, pour un moment, qu'il existe une race entièrement inférieure ; une Utopie moderne est soumise à la rude logique de la vie, et elle devrait exterminer cette race aussi rapidement que possible ». Il propose de les exterminer sans distinction raciale. « Mais l'Utopie le ferait sans la moindre maladresse de distinction raciale, exactement de la même manière et par les mêmes moyens qu'elle extermine toutes ses souches inférieures et déficientes. Il faudra agir de même manière qu'avec les tarés de notre société, par des lois de mariage et la loi du salaire minimum ». En effet, si certains individus d’une race inférieure ont les moyens de survivre, ils seront exemptés de la mort. Wells voit en fait l’avenir de l’humanité dans un super-état mondial, gouverné par une élite, formée de scientifiques et d’ingénieurs. L’eugénisme apparaît dans son rêve comme l’un des moyens d’améliorer graduellement l’humanité. Mais le considère-t-il comme une idéal inaccessible ou un avenir possible ?...

Georges Bernard Shaw (1856-1950) : l’avénement d’un Surhomme …

Shaw est une autre figure marquante du socialisme, promoteur du stalinisme. Critique musical, dramatique irlandais, il est le maître incontesté du théâtre anglophone. Il obtiendra un prix Nobel de littérature en 1925.


Darwiniste convaincu, Shaw se convertit progressivement vers l’eugénisme. L’évolution biologique des qualités morales et physiques des hommes lui parait préalable avant même de vouloir améliorer la société.
Déçu des échecs du socialisme et des lenteurs du progrès social, il voit dans l’eugénisme la possibilité de créer un « Surhomme », qu’il considère comme la solution pour l’avènement d’une société parfaite


« Et ainsi nous arrivons à la fin du rêve socialiste de socialisation des moyens de production et d'échange, du rêve des positivistes de moraliser le capitaliste, des rêves du professeur, du législateur, de l'éducateur d'imposer des commandements, codes, leçons et examens sur le dos d'un homme comme on pose un harnais à un cheval [...] le seul socialisme fondamental et possible est la socialisation de l'élevage sélectif de l'homme : en d'autres termes, de l'évolution humaine »[16]. 

Shaw ne croit pas cependant aux idées de Galton. La sélection animale ne peut donner un Surhomme. Sont aussi jugés inadéquats les projets de stérilisation et d’isolement de Webb et Wells. Il propose des solutions plus subtiles. Les procédés modernes de contraception « pour combiner le plaisir avec la stérilité, maintenant connus de tous et accessibles à tous, permettent à ces personnes de s'éliminer elles-mêmes de la race, et ce procès est déjà vigoureusement à l'œuvre »[17]. L’égalité permettra en fait son avènement. « La survivance des plus aptes signifie en fin de compte la survivance de ceux qui savent se contrôler, car eux seuls savent s'adapter au changement constant de conditions produit par le progrès industriel » [18]. Or « la propriété et le mariage, en détruisant l'égalité et entravant ainsi la sélection sexuelle par des conditions inadéquates, sont hostiles à l'évolution du surhomme » [19] Il prône donc la fin de la propriété et de la relation mariage / reproduction. Son analyse est foudroyante et si actuelle...

Comme Galton, il voit l’eugénisme comme une religion, capable « formater » l’esprit. « L'élevage eugénique devenait une condition nécessaire à l'avènement d'une société socialiste, que Shaw considérait comme la loi fondamentale de l'évolution, la manifestation d'une sorte de force vitale à l'œuvre dans l'histoire, et chez lui l'eugénisme devint, en fin de compte, une forme de religion tout comme chez Galton »[20]. 

Il finit par proposer une solution radicale. « Une partie de la politique eugénique nous pousserait finalement vers une utilisation extensive de la chambre de mort. Un grand nombre d'individus devraient être éliminés tout simplement parce que c'est une perte de temps pour les autres de s'occuper d'eux »[21]. Mais cette déclaration faite devant les membres de la Société eugénique serait une provocation. 

Karl Pearson : l’hygiène raciale…




Karl Pearson est un scientifique socialiste. Pour lui, « la nation doit être un groupe homogène sans grandes différences de classe ou de richesse. Il faut organiser les besoins des classes sociales du point de vue de l'efficacité du troupeau en général [...]. Cette tendance à l'organisation sociale [...] peut s'appeler socialisme dans le sens le meilleur et le plus large du mot ». Le socialisme doit assurer à la nation le maximum de cohésion sociale pour se maintenir dans la lutte contre les races inférieures ou égales. Nous sommes loin du socialisme comme nous pouvons l’entendre. Vers la fin du siècle, Pearson l’abandonnera socialisme pour suivre pleinement les idées de Galton. 

Pearson prône une politique d’amélioration raciale. Il voit dans les lois naturelles les clés des lois de la vie sociale. Il réclame la ségrégation des inaptes, voire leur stérilisation. Plus tard, il sera favorable aux premières lois d’hygiènes raciales d’Allemagne.

Conclusions

Ainsi, au travers de quatre personnalités socialistes de l’Angleterre, certains militants, d’autres théoriciens, nous voyons quatre attitudes différentes. Sauf Pearson, qui se convertira totalement à l’eugénisme, les autres socialistes s’opposent plus ou moins aux idées de Galton, les mesures préconisées n’étant ni pratiques, ni adaptées. Encore moins efficaces pour améliorer la société. Ils préconisent tous l’isolement des « inaptes » et leur stérilisation. Seul Wells semble sérieusement songer à leur suppression dans son rêve utopique. 



Quelles sont leurs véritables intentions ? S’agit-il vraiment d’apporter du bonheur à tous en améliorant les conditions sociales ? Certes, contrairement à Galton, ils sont conscients qu’il faut intervenir dans l’environnement pour améliorer la « race », mais véritablement, ils ne songent pas au bonheur des « inaptes ». Ils ne se préoccupent que de la partie saine de la société. Shaw pense à un Surhomme, sans-doute sous l’influence de Nietzsche, mais il est probablement le plus proche du projet socialiste : créer un nouvel homme, supérieur à l’homme présent. Ils privilégient l’éducation, l’amélioration des conditions sociales, le contrôle des naissances… comme facteur d’évolution vers le modèle rêvé d’un homme parfait. Mais les succès sont lents à venir et le découragement peut plonger certains d’entre eux dans des solutions radicales, c’est-à-dire dans l’élimination des plus faibles. Le réalisme les pousse à de telles propositions. Comme le montre l’article de Becquemont, les penseurs socialistes ont intégré l’idéal eugéniste. D’autres études le montrent pour d’autres pays européens [22]. L’eugénisme n’est pas propre à l’extrême droite…

Derrière ces pensées se trouve une autre réalité, plus profonde : le mépris à l’égard des plus faibles. Écoutons Haveloch Ellis, autre socialiste influent de l’Angleterre : « par l’éducation spécifique des faibles d’esprits, par leur confinement dans des institutions et colonies adaptées et par le sacrifice volontaire de la puissance créatrice de ceux capables de travailler dans le monde, nous devrions être en mesure, en une seule génération, d’éliminer en grande partie une des souillures les plus graves et les plus pesantes de notre civilisation, et ainsi œuvrer considérablement à la régénération de la race »[23]. Ils ne recherchent pas l’habilitation des « inaptes » mais bien leur suppression, leur disparition. Est-ce de l’humanisme ? L'homme n'est pas jugé en lui-même mais en vertu de son utilité. 

Derrière ce mépris, se trouve une idéalisation des élites, jugées seules capables de conduire l’Angleterre vers le bonheur et la prospérité. Les idées de stérilisation et de ségrégation sont ainsi associées à l’idéal d’une communauté nationale saine. Seul Wells étend l’eugénisme dans une vision supranationale. Tous semblent être guidés non pas par la lutte contre les « inaptes » mais par le mépris contre les plus faibles…

L’eugénisme apparaît ainsi comme un « ensemble d’idées sociales, biologiques et culturelles »[24] qui s’emploient à redéfinir l’individu et la communauté humaine en se fondant sur l’évolutionnisme. C’est pourquoi les socialistes anglais ne pouvaient qu’y adhérer, soit par conviction, soit par opportunisme. 





Références
[1] Voir Émeraude, mai 2013, article, « Sir Francis Galton, le père de l’eugénisme moderne ». 
[2] Becquemont Daniel, Eugénisme et socialisme en Grande-Bretagne
[3] David Lodge, Un homme de tempérament, bibliographie de H.G. Wells, Le Figaro, article David Lodge, Very Wells, 1/1/1970. 
[4] Webb, The Decline Of the Birth-Rate, 1907. 
[5] Rentoul, Eugenism and pauperism, The Times, 7 novembre 1910. 
[6] David Lodge, Un homme de tempérament 
[7] Sidney et Béatrice Webb, La lutte préventive contre la misère, Paris, Giard et Brière, 1913 cité dans Becquemont Daniel, Eugénisme et socialisme en Grande-Bretagne, 1890-1900
[8] Sidney et Béatrice Webb, La lutte préventive contre la misère
[9] Sidney et Béatrice Webb, La lutte préventive contre la misère
[10] Sidney et Béatrice Webb, La lutte préventive contre la misère
[11] Becquemont Daniel, Eugénisme et socialisme en Grande-Bretagne, 1890-1900
[12] Galton, E. Westermarck, P. Geddes, E. Durkheim, H. H. Mann, V.V. Branford, Sociological Papers, Londres, Macmillan, 1904 cité dans Becquemont Daniel, Eugénisme et socialisme en Grande-Bretagne, 1890-1900
[13] H.G. Wells, A Modem Utopia (1904), Lincoln, University of Nebraska Press, 1967, cité dans Becquemont Daniel, Eugénisme et socialisme en Grande-Bretagne, 1890-1900
[14] H.G. Wells, A Modem Utopia
[15] H.G. Wells, A Modem Utopia
[16] « A Revolutionist's Handbook », in Man and Superman (1903), Londres, Penguin Books dans Becquemont Daniel, Eugénisme et socialisme en Grande-Bretagne, 1890-1900
[17] « A Revolutionist's Handbook ». 
[18] « A Revolutionist's Handbook ». 
[19] « A Revolutionist's Handbook ». 
[20] Becquemont Daniel, Eugénisme et socialisme en Grande-Bretagne, 1980-1900
[21] Daily Express, 4 mars 1910, cité par G.R. Searle, Eugenics and politics, Leyde, Noordhoff, 1976, in Becquemont Daniel, Eugénisme et socialisme en Grande-Bretagne, 1890-1900
[22] Gilles Jeanmonod, Aspects et développements récents de l’histoire eugénique, Gesnerus 60 (2003) 83–100. 
[23] Ellis, The Problem of the Race Regeneration
[24] Marius Turda, Modernisme et eugénisme.

lundi 17 juin 2013

La noosphère

Nous sommes en 1922. Sur les bancs de la Sorbonne, le Père Teilhard du Chardin écoute attentivement le conférencier. L’intervenant est un scientifique russe, Vladimir Vernadsky, en exil en France. Sur le même banc, près de lui, aussi attentif, Édouard Le Roy, mathématicien français. Unis par l’amitié, Teilhard et Le Roy partagent aussi la même admiration pour la pensée de Bergson. L’Évolution créatrice les a enthousiasmés. Ils ne cessent d’en parler et travaillent ensemble pour développer encore sa pensée. Ils connaissent aussi Vladimir Vernadsky. Ils se sont rencontrés dans le laboratoire de Marie Curie. Bergson est aussi leur ami commun. Tous animés par la même pensée, ils sont persuadés de la véracité de l’évolution. Mais ils s’opposent résolument à la prétention de la science et aux scientifiques de vouloir tout expliquer. « Les trois hommes, auxquels il faut adjoint Henri Bergson, s’influencèrent mutuellement »[1]. 

Le teilhardisme provient sans-doute de la rencontre de ces hommes, même si leurs pensées se différencieront progressivement. Ils sont notamment à l’origine de l’idée de la Noosphère. Cette idée constitue la représentation du Monde et de la Vie et d’un certain courant évolutionniste, le teilhardisme

Représentation de la Terre

Teilhard conçoit la planète sous forme de couches qui se succèdent les unes aux autres par la loi de complexité. La première couche est formée de la lithosphère, composée de corps inorganiques, de minéraux, puis de la biosphère, « zone de vie non réfléchie »[2], où se situe la masse d'êtres vivants qui couvre la surface du globe, et enfin d’une sphère psychique, la noosphère, où se poursuit l’évolution spiritualisante de la vie. 




Qu’est-ce que la Noosphère ?

La noogenèse est la « couche pensante (humaine) de la Terre, constituant un règne nouveau, un tout spécifique et organique, […], et distinct de la biosphère […] bien que nourri et supporté par celle-ci. A la fois réalité déjà donnée, et valeur à réaliser librement » [3]. Ce terme est tiré du grec « noos », qui signifie « psyché » (âme, esprit, pensée, conscience) et de « genèse », qui signifie « origine » (formation, création). Il indique l'acte de la création de quelque chose de psychique.

La« noosphère » représente la nappe psychique née de la noogenèse qui croît et enveloppe notre planète au-dessus de la biosphère. Elle est la couche pensante de l’homme qui recouvre la planète, d’une humanité de plus en plus consciente d’elle-même. Elle est en quelque sorte le « réseau mondial de communication des pensées humaines », ou encore le « réseau spirituel de l’ensemble des humains ». Elle est « une couche plus mûre, épanouissante et définitive, faite par l'ensemble de la pensée de l'Homo Sapiens. Elle est ouverte à toute modification subtile depuis l'étage primitif jusqu'à ce qu'elle puisse abriter toutes les connaissances humaines, toutes les idées et technologies de plus en plus complexes voire toute la conscience planétaire »[4] . 

Comment se réalise la Noosphère ?

La noosphère est le fruit de l’effort des hommes. « L’Humanité travaillant, sous l’impulsion d’un instinct obscur, à déborder autour de son point étroit d’émersion jusqu’à submerger la Terre. La Pensée se faisant Nombre pour conquérir tout espace habitable par-dessus toute autre l’orme de la Vie : l’Esprit, autrement dit, tissant et déployant les nappes de la Noosphère. En cet effort de multiplication et d’expansion organisée se résument et s’expriment finalement, pour qui sait voir, toute la Préhistoire et toute l’Histoire humaines, depuis les origines jusqu’à nos jours »[5]. 

Selon Teilhard, la noosphère se manifeste par la socialisation et la collectivisation. « Autour de nous, tangiblement et matériellement, l'enveloppe pensante de la Terre - la Noosphère - multiplie ses fibres internes, resserre son réseau; et, simultanément, sa température intérieure s'élève, son psychisme monte. A ces deux signes associés, impossible de se méprendre. Sous le voile, sous la forme de la collectivisation humaine, c'est vraiment la super-organisation de la Matière sur elle-même qui continue sa marche en avant, avec son effet habituel, spécifique, d'une libération de conscience »[6]. 

Elle est aussi le fruit des progrès de la recherche. L’homme évolue en effet vers plus de cerveau. C’est la « céphalisalisation ». « C’est par centaines de milles, en ce moment, que les hommes, dans toutes les directions de la Matière, de la Vie et de la Pensée sont en train de chercher. La Recherche, est en passe de devenir fonction primaire, et même principale de l’Humanité. L’Humanité progressivement se « céphalise ». La Noosphère, une immense machine à penser. Ce qui s’apprête à se produire au sein de l’Humanité planétisée, c’est essentiellement, si je ne me trompe, un rebondissement de l’Évolution sur elle-même. Sous nos yeux, l’Humanité tisse son cerveau »[7]. 



Certains observateurs voient dans la naissance et le développement des technologies de la communication la réalisation concrète de la noosphère. « Devenue collective et mondiale grâce aux technologies modernes de la communication (Internet en particulier), l'interconnexion des consciences a vocation à se poursuivre au sein d'une même couche pensante, englobant désormais la totalité de l'humanité et que Teilhard appelle la noosphère »[8], ce qui nous apparaît une grave erreur sur le sens et la réalité du cyberespace [9].

Les religions contribuent aussi à la réalisation de la « noosphère ». « Pour Teilhard, les religions sont des voies par lesquelles se réalise l’unité de la noosphère» [10]. Ainsi, il « juge les religions en fonction de leur aptitude à la construction de la noosphère qui converge vers le point Oméga » [11]. Le christianisme est considéré comme la religion la plus propre à la réaliser. C’est pourquoi il est « la religion de l’avenir ». « ll s’inscrit dans le mouvement de la vie en évolution ; il anticipe la réalisation ultime et il assume ce qu’il y a de meilleur dans les religions » [12]. 

Dans cet épanouissement de la pensée, l’Église est au cœur de la « noosphère ». « Dans l'Univers, avions-nous d'abord reconnu, c'est la Vie qui est le phénomène central, - et, dans la Vie, la Pensée, - et, dans la Pensée, l'arrangement collectif de toutes les pensées sur elles-mêmes. Voici maintenant que, par une quatrième option, nous nous trouvons amenés à décider que, plus profond encore, c'est-à-dire au cœur même du phénomène social, une sorte d'ultra-socialisation est en cours : celle par laquelle « l'Église » se forme peu à peu, vivifiant par son influence, et collectant sous leur forme la plus sublime, toutes les énergies spirituelles de la Noosphère ; - l'Église, portion réflexivement christifiée du Monde; - l'Église, foyer principal d'affinités inter-humaines par super-charité, - l'Église axe central de convergence universelle, et point précis de rencontre jaillissante entre l'Univers et le Point Oméga »[13].

La noosgenèse, un mouvement toujours actuel, orienté vers le Point Omega

La noosgenèse se poursuit encore de nos jours jusqu’à atteindre son paroxysme. « C'est toujours le même mouvement qui se poursuit. Et, de par la nature même des éléments mis en jeu, le processus ne saurait atteindre son équilibre que lorsque, tout autour du globe, le quantum humain se trouvera non seulement […] cerclé sur lui-même, mais encore organiquement totalisé ». La noosphère s’épanouira dans le Point Omega. 

Le principe de la Biosphère

La notion de la « noosphère » dérive d’un autre principe, celui de la biosphère. Ce terme est inventé par Eduard Sess (1831-1914), géologue autrichien, pour distinguer la croûte externe du globe constituée de la couche terrestre et du manteau supérieur, appelé lithosphère. Il a ensuite été développé et synthétisé par un scientifique soviétique, Vladimir Vernadsky. Il étend cette définition à « la région unique de l’écorce terrestre occupée par la vie » [14], une mince couche de notre planète où se concentre la vie. « Toute la vie, toute la matière vivante peut être envisagée comme un ensemble indivisible dans le mécanisme de la biosphère »[15]. La vie ne peut provenir que de cet unique matériau. La biosphère est en transformation perpétuelle. C’est le lieu d’échanges d’énergies et de matières.



D’autres savants russes ou scientifiques ont contribué à élaborer cette théorie. Vasily Deskoutchaïev recherche « les interrelations » entre les différents règnes qui composent le monde, « le lien génétique, éternel et toujours en ordre entre la nature inerte et vivante, entre les règnes végétales, animal et minéral d’un côté et l’être humain, sa vie quotidienne et même le monde spirituel, de l’autre ». Il recherche plus particulièrement des « lois qui comprennent l’essence d’une connaissance de la nature, le noyau d’une véritable philosophie de la nature – le meilleur et plus haut achèvement de la connaissance scientifique » [16]. 


La vie fait partie de la structure de la terre. Elle est issue « d’un mécanisme long et compliqué où il est connu que des lois strictes s’appliquent, et où le hasard n’existe pas » [17]. Vernadsky rejette toute idée de création et tout rôle au hasard dans l’apparition de la vie. Il critique l’idée de « l’existence d’un commencement de la vie [qui] a pénétré dans la science sous forme de spéculations religieuses et philosophiques ». La matière vivante participe à la vie de la planète. 

Vernadsky croit en une évolution dirigée. La vie se manifeste par un déploiement irrésistible et continu. Elle occupe toute place laissée vide. Tout est en devenir, en perpétuel mouvement et transformation selon une direction, conformément aux théories de Bergson. Il y a bien une direction dans l’évolution : l’accroissement de l’activité chimique ou dans celui « de la vitesse de la migration biogène des atomes ». L’évolution se déroule donc selon deux processus : élargissement du domaine de la vie et concentration du biogène. Nous sommes proches des idées de Teilhard…




Selon Vernadsky, la noosphère est la troisième étape du développement de la Terre, après la géosphère, qui comprend la matière inerte, puis la biosphère. Elle apparaît avec l’apparition de la conscience humaine. Comme la biosphère enveloppe la terre, la « nappe pensante » est décrite comme une couche de pensée et de conscience. 

A partir des années 20 et jusque dans les années 30, Vernadsky développe sa pensée, la diffuse à travers des conférences, notamment en France, où il écrit deux ouvrages : La Géochimie (1924) et La Biosphère (1926).



La noosphère, fruit d’influences et de collaboration

Le Roy et Teilhard sont des auditeurs des conférences de Vernadsky [18] dans les années 20. Ils ont aussi probablement lu son livre La Géochimie où Vernasky traite de « l’activité géochimique de l’humanité ». Selon Vernadsky, Le Roy aurait accepté son principe de biosphère suite à une de ses interventions à la Sorbonne. Dans son cours de 1926, publié en 1927, Le Roy diffuse les idées de Vernadsky. Son cours mentionne aussi la noosphère comme l’aboutissement évolutif de la biosphère. 

La notion de noosphère est dérivée des idées de Vernadsky sur la « biosphère » et d’une collaboration étroite entre Le Roy et Teilhard, le tout sous l’influence de Bergson. A son tour, Vernadsky a adopté le principe de la noosphère [19] et le développera. Certaines théories, dont celle de Gaïa, seraient issues de cette pensée. Dans les années 2000, les théories de Vernadsky ont été reprises, notamment dans le cadre de l’écologie internationale.

Nota Bene
Edouard Le Roy

Edouard Le Roy (1870,1954), mathématicien puis philosophe, disciple de Bergson. Il le succède au Collège de France et à l'Académie française. Ami de Loisy, il est l'un des acteurs de la crise moderniste. Une des propositions du décret Lamentabili le vise directement.

Vernadky (1863, 1945), scientifique russe puis soviétique. Il est l'un des fondateurs de la géochimie. Dans la Russie tsariste, il est un démocrate libéral militant. Il se met au service de l'URSS et fonde des institutions scientifiques soviétiques. Il reçut les décorations les plus hautes. Certains le considèrent comme l'un des "pères de la science soviétique", le rendant ainsi intouchable.





Références
[1] Jean-Paul Deléage, Préface de La Biosphère de V. Vernadsky, Diderot Éd., 1997, in Revue d’histoire des sciences, année 2000, Volume 53, numéro 3, www.persee.fr. 
[2] Mot « biosphère » dans Lexique de l’association Pierre Teilhard de Chardin, « Pour ceux qui aiment le Monde ». 
[3] Mot « noosphère » dans le Lexique de l’association Pierre Teilhard de Chardin. 
[4] Maria Luiza Glycerio et Janice B. Paulsen , La Noogénèse progresse-t-elle ?, le 14 avril 2001. 
[5] Teilhard, Le Phénomène Humain, chapitre II. 
[6] Teilhard, L’avenir de l’Homme
[7] Teilhard, L’avenir de l’Homme
[8] Gérard Donnadieu, Lecture chrétienne de l’évolution, frère Maldamé, « Prêtre et savant, P. de Chardin ». 
[9] Voir Émeraude 16, avril 2013, article « Le Monde de Teilhard, un monde déjà obsolète ». 
[10] Gérard Donnadieu, Lecture chrétienne de l’évolution
[11] Gérard Donnadieu, Lecture chrétienne de l’évolution
[12] Gérard Donnadieu, Lecture chrétienne de l’évolution
[13] Teilhard, Comment je crois cité dans Tresmontant, Introduction à la pensée de Teilhard de Chardin, Seuil, 2ème partie. 
[14] J.-P. Déléage, Préface de La Biosphère, Diderot, 1997. 
[15] Vladimir Vernadsky, cité dans le site qui lui est consacré Vernadsky.fr
[16] Vladimir Vernadsky, Vernadsky.fr
[17] Vladimir Vernadsky, La Biosphère, Préface, Vernadsky.fr
[18] Wikipédia, article « Noosphère ». 
[19] Anne Fagot-Largeau, Ontologie du Devoir, 3, 5 mars 2009, Collège de France, année 2008-2009.

jeudi 13 juin 2013

La cosmologie

Le ciel nous interroge et ne cesse pas d’éveiller notre curiosité. Si elle répond souvent à une nécessité toujours actuelle, elle répond également à un besoin intellectuel et spirituel. D’où venons-nous ? Qui sommes-nous ? Que faisons-nous sur la planète Terre perdue dans l’Univers ? Quelle est cette voûte céleste qui, chaque soir, nous couvre de ses étoiles scintillantes ? Les mythes antiques sont une tentative naïve d’explication. Le ciel s’est très tôt comblé d’histoires et de passions humaines. Le rêve et la poésie, la cruauté aussi, se sont mêlés aux êtres célestes et aux hommes pour donner du sens aux mystères du Monde. Puis à partir des Grecs, des pensées plus élaborées se sont développées et ont fourni des explications plus rationnelles. La mythologie a progressivement laissé sa place à la science, la raison prenant davantage la barre de l’imagination…

La contemplation du ciel conduit l’homme à s’interroger…

L’Univers a toujours été l’objet d’études ou d’explications plus ou moins fantaisistes. Les tentatives de description et de compréhension ont été nombreuses. A partir d’observations et de principes philosophiques, des modèles ont été conçus, améliorés, sophistiqués. Ils ont dominé pendant de longs siècles avant de disparaître au profit d’autres plus probables et crédibles. Des observations plus justes, de nouvelles hypothèses, de nouvelles idées ont fait émerger de nouvelles théories plus conformes à la réalité. Au cours de l’Histoire, l’Univers est ainsi apparu fini ou infini, éternel ou périssable, aussi parfait que les dieux ou imparfait comme les hommes, monde multiple ou singulier, etc. Toutes les théories possibles ont certainement été trouvées. Parfois, une idée en apparence innovante n’est qu’une reprise d’une ancienne.


Au-delà de ces théories, de ces va-et-vient de la pensée, une constante : le changement irréversible de notre perception du monde. Aujourd’hui, nous ne voyons pas l’Univers et la Vie de la même façon qu’un Athénien ou qu’un contemporain de François Ier. Quii pourrait encore croire que la Terre est immobile au centre du Cosmos ? Au fur et à mesure que se développe notre connaissance, l’Univers apparaît différemment tout en déployant davantage de mystères. Les théories se succèdent, les hypothèses s’accumulent et notre ignorance s’approfondit inéluctablement. Le monde étale une réalité qui nous est bien difficile de saisir. 



Qu’est-ce que la cosmologie ?

La cosmologie est « l’étude de l’Univers en tant qu’objet physique, mathématique, astronomique » [1], ou encore « l’étude globale des caractéristiques de l’Univers » [2]. Dans un modèle d’Univers instable, elle est également l’étude de son évolution. Elle tente d’éluder deux mystères : l’origine de l’Univers et le fondement de notre compréhension physique du monde. Aujourd’hui, « l’ambition première de la cosmologie est de déterminer l’état actuel thermique, chimique et structurel, de l’Univers à partir des conditions qui régnaient dans l’univers primordial » [3].

Depuis plus d’une dizaine d’années, la cosmologie connaît un véritable succès. Les nouvelles mesures qu’apportent les nouvelles technologies et les découvertes scientifiques semblent confirmer et consolider le modèle standard du Big Bang, théorie « actuellement la seule qui fonctionne correctement pour décrire l’évolution de l’Univers »[4] au point qu’« une compréhension de la formation des structures est peut-être à portée de main »[5]. 

Une fresque enfin dévoilée ?

« Les avancées scientifiques ont radicalement modifié la conception de nos origines. Elles écrivent aujourd’hui une grande fresque historique, déployée sur un temps exceptionnellement long – quelque 14 milliards d’années – et dans un espace exceptionnellement vaste. Jamais la fresque ne fut aussi vraie […] »[6]. 




Tout paraît simple et clair dans les récits que nous entendons. Une « grandiose épopée » se déploie devant nous, « de la naissance de l’Univers jusqu’à l’émergence de la vie et de la conscience, en passant par la formation des galaxies, des étoiles et des planètes ». Trinh Xuan Thuan est un de ces scientifiques célèbres qui nous racontent sous une forme poétique la création du monde et son développement depuis le premier instant jusqu’à maintenant. Certes, quelques fractions de poussières de secondes résistent encore à notre entendement mais que sont-elles face aux milliards d’années qui se suivent dans une cohérence inégalée ? 

Une fresque qui cache pourtant de grandes complexités scientifiques et technologiques





Pourtant, derrière les images fascinantes qui se défilent devant nos yeux émerveillés, que de sciences pointues, de théories complexes, d’hypothèses ardues ! « La cosmologie a été vulgarisée sur le mode « on va vous raconter une histoire, une belle histoire », en évacuant les aspects techniques qui sont effectivement rébarbatifs et pourtant essentiels »[7]. La cosmologie s’appuie aujourd’hui sur les théories les plus complexes et les moins évidentes : relativité générale, mécanique quantique, géométrie non-euclidienne, etc. Elle s’appuie aussi sur des mesures précises obtenues par les moyens les plus sophistiqués : télescopes spatiaux, détection et analyse de la lumière, etc. Ces mesures sont ensuite traitées aux moyens de puissants calculateurs informatiques pour obtenir des simulations numériques. A partir des ces théories, de ces mesures et de ces simulations, la cosmologie moderne recherche la représentation de l’Univers la plus conforme à la réalité observée. 

Une fresque hypothétique et contestable

Or comme tout modèle, la cosmologie s’appuie sur des hypothèses qui, par définition, sont contestables. Il est en effet nécessaire de poser des hypothèses pour alléger les calculs ou les rendre simplement possibles ou encore pour expliquer une observation imprévue. Ces suppositions font alors naître des divergences et des théories concurrentes. Or, aujourd’hui, lorsque des contestations sérieuses sont évoquées, elles sont aussitôt relativisées. On insiste sur la solidité de ses fondements et sur l’impuissance des autres théories. « La théorie du Bug Bang n’est plus sérieusement remise en cause aujourd’hui parmi la communauté des astronomes » [8]. 



Et pourtant, la cosmologie peut-elle apporter une telle certitude dans la connaissance de l’Univers ?

La cosmologie, une philosophie avant tout ?

Toute représentation de l’Univers se repose sur des notions de plus en plus difficile à manipuler. Des mots comme le temps et l’espace perdent leur simplicité. Leur sens est remis en cause. Nous disons même que le bon sens n’a plus lieu d’être. Et ces mots en apparence si simples contiennent peut-être les clés pour déchiffrer le Monde ou sont de véritables obstacles à sa compréhension. Car s’interroger sur l’Univers revient à s’interroger sur nos représentations et sur notre perception de la réalité, sujets philosophiques par excellence. 

Toute représentation s’appuie sur des mots, des images, des concepts, nécessaires à la compréhension et à la construction d’un modèle. Plus nous connaissons davantage le monde, plus nous sommes confrontés à des questions qui dépassent le domaine scientifique. Elle soulève des questions essentielles sur notre propre compréhension du monde et de la réalité. Elle aborde le délicat problème de la connaissance. Vouloir comprendre le Monde, c'est s’interroger sur la connaissance elle-même… La cosmologie s’appuie finalement sur une théorie de la connaissance… 



La cosmologie, une science ?

La cosmologie peut apparaître comme une « science » assez particulière. Elle prend comme objet le Tout. Tout ce qui est l’intéresse. Elle ne se restreint à aucune limite. De l’infiniment petit à l’infiniment grand, rien ne lui est étranger [9]. Elle englobe toute connaissance, elle unifie toute science. Or, la prise en compte du Tout est métaphysique. « La cosmologie est tendancieusement métaphysique car son objet unique, l’Univers, c’est-à-dire la Totalité » [10]. 

L’homme fait aussi partie de ce Tout. Objet d‘étude, il est lui-même celui qui le manipule. En quelques sortes, le scientifique est juge et partie. 

L’Univers présente une qualité particulière : il est unique dans le temps et dans l’espace. Il existe, c’est une certitude. Irréversible, il ne peut être ce qu’il a été. Il ne peut non plus être répété. Aucune expérience ne peut reproduire son état. Aucune expérimentation possible pour confirmer les théories si ce n’est par simulation. Toute explication part d’un état présent pour supposer un état passé. Les cosmologistes remontent le temps en partant de notre époque connue pour s’enfoncer lentement vers les premiers instants de l’Univers. Elle suit une démarche purement inductive. 

La cosmologie cherche à être une démarche rationnelle, à s’appuyer sur des théories scientifiques fondées et sur des observations irréfutables, mais quelle que soit la rigueur de la méthode, la cosmologie n’est pas une science comme une autre. « Dit un peu sévèrement, je pense qu’il ne s’agit pas d’une vraie science »[11]. 


Une certitude remise en question

Ne croyons pas que les théories actuelles sur le cosmos sont des faits acquis. Compte tenu de leur importance, un véritable débat est depuis quelques années engagé. Car la certitude des discours actuels irrite, agace, scandalise. La vulgarisation de la science, que développent notamment les médias, tend à imposer une certaine conception du monde comme réalité intangible. Vouloir s’y opposer revient à remettre en cause les plus grands savants, les observations les plus incontestables, les expériences les plus lourdes et coûteuses. Qui oserait s’opposer à une certitude si chèrement acquise ?

Cette conception unilatérale de l’Univers pose deux problèmes. Elle aborde un domaine de connaissances qui dépassent celles de la science. Elle s’appuie nécessairement sur des hypothèses philosophiques, sur l’essence même de la vie. La tentation de répondre aux questions existentielle de la vie est bien réelle et rarement évitée. Or de telles réponses engagent la morale… 
Vouloir imposer une explication revient à refuser toute autre explication, toute autre tentative, toute recherche dans des voies différentes, même si des faits semblent contredire la pensée dominante. Des aveugles finissent par conduire d’autres aveugles…

En dépit de ces faiblesses et de l’importance du sujet traité, « la cosmologie est désormais plus affirmative » [12]. Nous frisons parfois le ridicule quand nous écoutons la radio ou lisons quelques articles de vulgarisation, par exemple sur les « trois premières minutes de l’Univers les mieux expliquées de l’histoire » ! 

Heureusement, il n’est plus rare de voir des ouvrages remettre en cause la démarche de la cosmologie contemporaine. « Les cosmologistes s’estimeraient-ils exempts des obligations d’honnêteté de la recherche physique ? »[13]. Ils proposent une analyse critique des théories en vogue et des alternatives au monde standard du Big Bang [14]. Des astrophysiciens s’inquiètent notamment de la domination des cosmologues qui « se prennent comme l’aristocratie de l’astrophysique » [15]. 

Tout récit sur la création et l’évolution de l’Univers n’est pas une vaine histoire… Car « nous avons en effet une tendance à croire que, si nous connaissions les conditions initiales de l’Univers, nous pourrions comprendre toute la suite. Nous pourrions ainsi donner du sens à l’Univers, et finalement à nos vies » [16].


Références
[1] Julie Patris, Histoire de la cosmologie, octobre 2011. 
[2] Jaimes Rich, Principes de la cosmologie, les éditions de l’école polytechnique, adaptation française par Jean-Louis Basdevant, septembre 2004. 
[3] Jaimes Rich, Principes de la cosmologie
[4] Jean-Pierre Luminet, astrophysicien, directeur de recherche du CNRS, article « L’hypothèse du multunivers est plus excitante », Le Point, mai 2010. 
[5] Jaimes Rich, Principes de la cosmologie
[6] Trinh Xuan Thuan, Origines, la nostalgie des commencements, édition Folio, 2003. 
[7] J.P. Uzan cité dans Ciel et Espace, article « Origine de l’Univers et débat qui fâche », mai 2013, n°516. 
[8] Trinh Xuan Thuan, Origines, la nostalgie des commencements, édition Folio, 2003. 
[9] La difficulté actuelle de la cosmologie est de relier les théories, qui actuellement s’appliquent sur ces deux extrêmes, l'infiniment petit et l'infiniment grand, au point où elles se rencontrent. On est à la recherche d'une science unificatrice.
[10] Bertrand Liaudet, Histoire de la représentation de l’Univers, cours d’histoire des sciences, Epitech. 
[11] Jean-Marc Bidaud, centre d’énergie atomique, revue Ciel et Espace, « Origine de l’Univers et débat qui fâche ». 
[12] Etienne Klein, dans Ciel et Espace, article « Origine de l’Univers et débat qui fâche ». 
[13] Christian Magnan, Le Théorème du Jardin, éditions AMDS, 2012. 
[14] Voir Cédric Villani, Un autre Cosmos ?, édition Vuibert, 2011. 
[15] J.-M. Bonnet, dans Ciel et Espace, article « Origine de l’Univers et débat qui fâche ». 
[16] Etienne Klein, dans Ciel et Espace, article « Origine de l’Univers et débat qui fâche ».

lundi 10 juin 2013

Le gnosticisme au IIème siècle, une hérésie de la connaissance



L’homme a toujours voulu comprendre le monde dans lequel il évolue et percer les secrets indicibles de la vie. Donner du sens à son existence et à l’Univers semble lui être une nécessité inéluctable. De nombreux systèmes ont été ainsi élaborés pour expliquer l’Histoire. Les mythes naissent probablement de cette volonté de connaître. Des systèmes philosophiques se sont aussi développés. Des doctrines se sont ainsi construites à partir de spéculations intellectuelles. Prémices de la science, elles ont parfois abouti à des aberrations. Jusqu’à quel point la connaissance peut-elle égarer l’homme ? Au lieu de l’éclairer, elle peut l’obscurcir. L’homme recherche en elle le salut et il y trouve finalement sa perte…



Au IIème siècle, le christianisme se développe rapidement. Il gagne toute la société et se répand dans l’Empire romain et au-delà. Il ne peut alors éviter la confrontation avec les systèmes intellectuels et religieux de son temps. Il se heurte aussi à ce désir de tout comprendre. C’est en répondant clairement à un véritable besoin spirituel d’une chrétienne qu’un chef gnostique parvient à la convertir [1]. Cette chrétienne est en effet soucieuse d’approfondir sa foi mais insatisfaite des réponses que l’Église lui donne sur les grands problèmes existentiels, notamment sur la question cruciale de l’existence du mal, elle s’est tournée vers ce gnsotisque. Le gnosticisme naît de ce désir bien humain d’embrasser l’Univers et la Vie dans une Histoire cohérente…

Le gnosticisme est un mouvement religieux très complexe. Il est difficilement saisissable, compte tenu de la multiplication des courants, des doctrines, des sectes et des rites qui le composent. Néanmoins, un dénominateur commun les regroupe : la croyance en une connaissance salvatrice, « qui a pour objet les mystères du monde divin et des êtres célestes, et qui est destinée à révéler aux seuls initiés le secret de leur origine et les moyens de la rejoindre, et à leur procurer ainsi la certitude du salut »[2]. Les sectes gnostiques pratiquent certes un baptême avec des onctions mais « ce n’est pas seulement le baptême qui est libérateur, mais c’est aussi la gnose : qui étions-nous ? Que sommes-nous devenus ? Où étions-nous ? Où avons-nous été jetés ? Vers quel but nous hâtons-nous ? D’où sommes-nous rachetés ? Qu’est-ce que la génération ? Et la régénération ? » [3]. Destinée à des privilégiés, la gnose révèle à l’homme le secret de son origine et de sa destinée en vue du salut. 

Le gnosticisme, une tentative de synthèse entre des doctrines de nature et d’origine différentes.

« On donne le nom de gnosticisme [4] à toute une collection de systèmes nés de bonne heure au IIème siècle, dont plusieurs ont survécu jusqu’au Vème siècle et au-delà, et qui représentent dans leur ensemble un effort ou de la pensée philosophique pour absorber le christianisme et le transformer en une simple philosophie religieuse, ou de la pensée religieuse, pour lui trouver un sens plus profond que ne comportait la simplicité de l’Évangile et la transformer en une mystagogie d’initiations et de rêves » [5]. 

Le gnosticisme a été longtemps considéré comme une « hérésie chrétienne, résultant de la contamination de la doctrine chrétienne par la philosophie hellénistique » [6]. Son origine chrétienne reste encore une thèse valable selon certaines études [7]. Il ne peut pas en effet être compris sans le situer dans un référentiel chrétien. Il a aussi été présenté comme une nouvelle religion qui a pris des apparences chrétiennes pour mieux s’imposer en profitant du dynamisme des communautés chrétiennes, mais elle serait née hors du christianisme, peut-être du judaïsme hétérodoxe comme le prétend Hégésippe [8]. Le gnosticisme peut enfin apparaître comme une tentative de syncrétisme des doctrines religieuses de la Méditerranée [9] ou comme la volonté d’hellénisation du christianisme [10]. 

Un mouvement ancien et multiple qui touche toutes les communautés chrétiennes

Chute de Simon
Le gnosticisme apparaît très tôt dans le christianisme. Traditionnellement, Simon, que nous retrouvons dans le Nouveau Testament, est considéré comme son fondateur. Il se développe à partir de trois centres : Antioche entre 70 et 100 avec Ménandre, Satornil (100 à 130), Alexandrie dans la première moitié du IIème siècle avec Carpocrate (120), Basilide et Rome avec Valentin (140). Le valentinisme est le mouvement gnostique le plus influent de l’Empire romain, grâce notamment à son école et à ses disciples, Ptolémée et Héracléon en Occident, Théodote en Orient. Il gagne de nombreuses communautés. Il atteint l’Espagne… Le marcionisme (140) et le montanisme (156) sont dérivés du gnosticisme ou en subissent une forte influence. 

Le gnosticisme se diffusent par de nombreux livres apocryphes comme le Livre d’Hénoch, le Livre de secrets de Jean, l’Apocalypse de Paul, l’Apocalypse de Jacques, l’Évangile selon Saint Thomas, etc. 

D’abord philosophique, le gnosticisme se perd dans les rites et la médiocrité

Au IIème siècle, naissent et se développent les premières sectes gnostiques de tendance philosophique aux différences bien nettes. Leurs fondateurs sont de brillants intellectuels et souvent moralement intègres. Les sectes gnostiques ressemblent surtout à des écoles philosophiques. 

Chute de Simon
Mosaïque du XIIème siècle
Au siècle suivant, les sectes se multiplient, le plus souvent sous la direction d’hommes inconnus ou médiocres. Les différentes théories se rapprochent et finissent par se confondre dans une doctrine commune aux nuances imperceptibles. L’élément philosophique cède la place à des considérations religieuses. Elles développent leurs cérémonies et leur organisation et finissent par ressembler à des églises. Elles s’appuient plus sur des révélations et des textes apocryphes que sur des spéculations intellectuelles. Les rites et les cérémonies mystérieuses sont nombreux. Certaines sectes apparaissent moralement infamantes. Au IVème siècle, Épiphane trouve encore des gnostiques en Égypte. Peu à peu, les sectes gnostiques disparaissent. 

En dépit de ses différentes formes très complexes, le gnosticisme peut se résumer en quelques idées simples. 

L’homme perdu dans un combat qui oppose Dieu et le Démiurge

L’Univers gnostique comprend trois « niveaux » hiérarchiques : 

- au sommet : un Dieu unique, premier principe, seul de son rang, d’où émanent ou non des êtres divins qui l’entourent. Il incarne le bien et la bonté. Inconnu des hommes, il apparaît comme une abstraction inaccessible ;

- à la base : notre monde, plus concret, œuvre d’un de ces êtres divins. 

- entre le Dieu et le monde inférieur : le plérôme, monde intermédiaire qui émane généralement du premier principe, composé d’« éons », êtres bien réels ou abstraits, décrits parfois comme des passions personnifiées. Il comble la distance entre l’infini et le fini, l’absolu et le relatif.


Parmi les êtres divins qui composent le monde intermédiaire, se trouve le Démiurge, distinct de Dieu. Il est le créateur et le maître du monde inférieur. Il incarne généralement le mal. Adam est une de ses créatures, créée à partir de l’image d’un éon. Mais cherchant à contrecarrer son ouvrage, Dieu aurait fait insuffler de la Lumière dans cette créature. Selon les gnostiques, le fruit défendu de la Genèse représente la gnose. Par l’intermédiaire du serpent, Dieu a voulu apporter à Adam et à Ève la science salvatrice, le chemin de la connaissance et de la vie, que le Démiurge leur a interdit. 



Le Démiurge représente le Dieu de l’Ancien Testament. Animé de passions, notamment de jalousie, il lutte contre les parfaits, les Élus, leur envoyant des cataclysmes et des persécutions. La Loi mosaïque dont il est l’auteur a pour but de les enfermer dans leur servitude. Dieu envoie des prophètes pour leur rappeler leurs origines célestes à travers des révélations. Finalement, fruits du Démiurge, la Création et la Loi apparaissent comme mauvaises. Le christianisme vient détruire les œuvres du Démiurge. 

L’Histoire manifeste la lutte entre un Dieu bon et un Démiurge mauvais, entre le bien et le mal, entre l’esprit et la matière. Le gnosticisme développe une philosophie et une morale centrées sur ce dualisme et cette confrontation. Il introduit aussi une double rupture entre l’Ancien et le Nouveau Testament, entre la Création et la Rédemption. Les premiers sont l’œuvre d’un génie malfaisant, les seconds d’un dieu bon. 
Évangile selon Saint Thomas

Une connaissance salvatrice

A l’insu du Démiurge, le Dieu bon ou quelques esprits supérieurs laissent tomber dans la Création quelques éléments spirituels divins qui se diffusent dans les créatures du monde inférieur. L’esprit, bon en soi, est donc emprisonné dans la matière, tout en gardant sa pureté originelle. Le Démiurge le persécute comme étranger de son œuvre et cherche à le détruire. Le salut revient alors à libérer les éléments divins de ce monde mauvais pour qu’ils rejoignent le principe d’où il émane au moyen d’une connaissance particulière. L’Histoire s’achèvera par le retour à l’unité parfaite de l’esprit et donc par la dissolution de la matière. 

Une humanité divisée

Selon l’importance des éléments divins qui les composent, les hommes sont divisés en catégories distinctes et fermées. Certains hommes ont le souvenir de leur perfection. Ce sont les élus, les spirituels ou encore les pneumatiques, ceux dont le salut est assuré. Ils ont, de manière innée, la connaissance. L’élément divin domine en eux. D’autres, les psychiques, peuvent gagner le salut ou le perdre par l’instruction et par l’effort. Les éléments divins et matériels s’équilibrent. Ils ont besoin d’être convertis. Une troisième catégorie d’hommes, les hyliques, regroupent les charnels, voués à la condamnation. La matière l’emporte sur l’esprit. Le salut de l’homme dépend donc de leur nature.

Un Sauveur au secours des hommes

La Rédemption consiste à délivrer les éléments divins afin qu’ils retournent au plérôme. Pour opérer cette délivrance, un Sauveur a été envoyé, Jésus. Selon Carpocrate, c’est un pur homme, supérieur aux autres en justice et en sainteté. Selon Valentin, il est composé de deux éléments humain et céleste qui s’unissent pour opérer en lui et sous son couvert la Rédemption. Pour les autres gnostiques, l’élément humain n’est qu’apparent. Comme la matière est par essence mauvaise, elle ne peut pas faire partie intégrante du Rédempteur ni concourir à son œuvre. 

Selon les gnostiques, Jésus a apporté la science nécessaire pour le salut. « Connaître le Père inconnu jusque là, pénétrer dans les mystères de la secte, croire à ses traditions secrètes, interpréter comme elle les récits évangéliques et les phénomènes de la nature, participer à ses rites, tel est le salut que Jésus nous a apporté » [11]. Il ramène les âmes élues à leur origine et les rassemble à nouveau dans le plérôme.

Au-delà de la spéculation, une morale extrême et un culte syncrétique

Selon le gnosticisme, le mal physique et moral provient d’une puissance mauvaise, créateur du monde. « Les gnostiques admettent, dans l’intelligible, des générations et des corruptions de toute sorte, ils blâment l’univers sensible ; ils traitent de faute l’union de l’âme et du corps : il critique celui qui gouverne notre univers ; ils identifient le Démiurge à l’âme et lui attribuent les mêmes passions qu’aux âmes particulières » [12].




La connaissance a une efficacité morale. « La science, ou ce qu’ils décorent de ce nom, est pour eux l’équivalent de la vertu ou plutôt la dépasse ; c’est par la connaissance et non par l’effort de la volonté que se gagne le royaume des cieux » [13]. Au niveau de la morale gnostique, Saint Clément d’Alexandrie note deux tendances [14]. La matière étant mauvaise, il faut soit maltraiter le corps d’où une tendance à l’ascétisme, soit la rabaisser et la souiller d’où une tendance à la licence et à l’indifférence

Le gnosticisme n’est pas simplement une doctrine qui peut ravir les intellectuels de l’époque. Il a aussi développé un culte, proche des religions orientales, fait de rites d’initiation, de sacrement de purification, de formules magiques, de divinations astrologiques, etc. Tout cet ensemble est propre à émouvoir les adeptes moins aptes à se satisfaire des élucubrations intellectuelles…

Une philosophie aux multiples ruptures 

Les chefs gnostiques offrent une conception d’ensemble de l’Histoire et cherche à lui donner du sens, notamment en développant une cosmologie et une anthropologie complètes fondée sur des dissociations, des ruptures et des oppositions : Dieu et Démiurge, Création et Rédemption, monde intelligible et monde sensible, corps et âme, Ancien et Nouveau Testament, etc. Une philosophie tend à tout expliquer et à tout régir. Elle finit par se substituer à la Révélation. 

Le mépris du monde


Selon H.-C. Puech, le gnostique se sent extérieur au monde. Il éprouve son existence ici-bas comme une situation anormale et considère le monde sensible comme une prison, un lieu dominé par le mal et les passions. Il se sent appartenir à un autre monde, un monde transcendant, étranger au monde sensible. Il sent en lui une étincelle divine émanée d’un Dieu inaccessible. Mais il est absolument certain de son salut, de sa délivrance. Ainsi, le gnostique tente d’expliquer l’existence du mal et la genèse du monde. Il rend des puissances supérieures responsables des maux et des souffrances. Comme le monde n’est pas conforme à ce qu’il attend, il en vient à lui donner un créateur mauvais. Le mal ne peut provenir que d’une volonté mauvaise…


Un destin tout tracé

Le salut est issu d’une connaissance particulière et de la nature de l’homme. Aucun effort moral exigé, aucune volonté particulière. Le gnostique est sauvé ou condamné par nature. Il n’y a plus finalement de moral. L’homme est tombé dans le monde sensible par suite d’un drame dont il n’est pas responsable. Son malheur vient seulement du lieu où l’âme se trouve. Son salut consiste dans un changement de lieu, résultant lui-même d’une lutte entre des puissances extérieures.

« Le gnosticisme fut une aberration de l’intelligence, l’abus de la recherche et de la spéculation appliquées aux mystères de Dieu ». Il apparaît comme une « hérésie de la connaissance » [15]…

L’Église a combattu les doctrines gnostiques selon deux axes. Elle a montré d’une part qu’elles étaient contraires au christianisme (Saint Irénée) et d’autre part qu’il existait une gnose authentiquement chrétienne (Origène, Saint Clément d’Alexandrie). 

Le gnosticisme contraire à l’enseignement de l’Église

Les doctrines gnostiques sont contraires au christianisme en dépit des prétentions des chefs gnostiques. Saint Irénée le montre dans un de ses ouvrages : Dénonciation et réfutation de la gnose au nom menteur, plus connu sous le nom de Contre les Hérésies. Après avoir présenté et analysé les doctrines gnostiques, il expose la foi et réfute les erreurs gnostiques. Deux idées forces résument sa pensée. 

Contre le gnosticisme, Saint Irène oppose d’abord la tradition ecclésiastique : seuls les successeurs des Apôtres sont qualifiés pour nous enseigner le christianisme. C’est à eux qu’il faut donc s’adresser pour connaître la doctrine chrétienne. Puis, il souligne que l’Église de Rome est la tradition avec laquelle toutes les autres doivent s’y accorder. Il témoigne de l’autorité doctrinale de l’Église. Elle repose sur le Saint Esprit, qui, vivant dans l’Église, garantit l’intégrité de sa foi et l’inerrance de son enseignement. Il garantit aussi son unicité qui s’oppose au foisonnement des doctrines gnostiques. Elle reflète l’unité du dessein de Dieu. 

Contre le gnosticisme qui prône la rupture, Saint Irénée décrit une Histoire du monde cohérent qui relie la Création et la Rédemption dans un même plan divin. « C’est le même Dieu qui remplit tout et, conformément à son décret mystérieux, conduit le monde et l’humanité à l’accomplissement éternel » [16]. 

Conclusion
Les gnostiques ont développé une pensée philosophique qui embrasse tout l’Univers, une pensée marquée par des ruptures et des oppositions. Avant qu’elle ne s’emporte dans les rites et l’immoralisme, elle a été développée par des intellectuels, certes brillants philosophes, mais enfermés dans leurs pensées, sûrs d’eux-mêmes et de leur science. Face à cette hérésie, l’Église rappelle que l’enseignement de la foi et de la morale repose avant tout sur la tradition ecclésiastique et sur l’Église de Rome, elles-mêmes garanties par Dieu. Ce sont les références indispensables pour distinguer la vérité de l’erreur. Sans cette autorité, l’intelligence livrée à elle-même ne peut que s’égarer dans des spéculations, peut-être enthousiasmantes et enivrantes pour l’esprit mais erronées et vaines. 





Références
[1] Ptolémé, Lettre à Flora
[2] Dictionnaire de l’Histoire du christianisme, article « gnosticisme » de Pierre Hadot, Encyclopedia Universalis, Albin Michel, 2000. 
[3] Cité dans Dictionnaire de l’Histoire du christianisme, article « gnoticisme ». 
[4] La gnose vient du terme grec « gnvsiz  » qui peut signifier connaissance salvatrice. 
[5] Tixeront, Histoire des Dogmes, Tome I, La Théologie anténicéenne, 1909. 
[6] Pierre Vanderlindern, Le Printemps du Christianisme, édition Salvator, 2002. 
[7] Simone Pétrement, Le Dieu séparé. Les origines du gnosticisme, édition du Cerf, 1984. 
[8] Voir Hégésippe, écrivain chrétien du IIème siècle, Histoire ecclésiastique, V, 22, 5, selon Jean Daniélou, Henri Mariou, Nouvelle Histoire de l’Église, Des Origines à Grégoire le Grand, V, 1963. 
[9] Serges Hutin, Les Gnostiques, Que sais-Je ? Presses Universitaires de France, 1959. 
[10] Adolf von Harnack.
[11] Tixeront, Histoire des Dogmes, Tome I, La Théologie anténicéenne
[12] Saint Clément d’Alexandrie, Stromates, II, IX, 6, 56, cité dans Dictionnaire de l’Histoire du christianisme, article « gnosticisme ». 
[13] Tixeront, Histoire des Dogmes, Tome I, La Théologie anténicéenne
[14] Saint Clément d’Alexandrie, Stromate, III, 5. 
[15] Daniel-Rops, L’Église des Apôtres et des Martyrs, édition Fayard, 1948. 
[16] Hans von Campenhausen, Les Pères grecs.