" La pierre précieuse, voire de grand prix aux yeux de certains, qu'est l'émeraude, se voit insultée par un morceau de verre habilement truqué, s'il ne se rencontre personne qui soit capable de procéder à un examen et de démasquer la faute. Et lorsque de l'airain a été mêlé à l'argent, qui donc, s'il n'est connaisseur, pourra aisément le vérifier ? "(Saint Irénée, Contre les hérésies)


mercredi 25 juin 2014

Le mutazilisme : le recours à la raison, est-il possible dans l'islam ?

A plusieurs reprises au cours de notre étude de l’islam, nous avons rencontré le mutazilisme [11]. Il apparaît comme une doctrine hétérodoxe contre laquelle s'est développé l’islam orthodoxe. Aujourd'hui, il est considéré comme un « mouvement de libre pensée »[1] ou une tendance déraisonnée du rationalisme appliquée à la doctrine islamique. Ainsi est-il incontournable de l’étudier de plus près dans le cadre de notre étude ...
Qu’est-ce que le mutazilisme ?
Le mutazilisme est généralement présenté comme une école de pensée, un mouvement, une doctrine qui privilégie la raison sur la foi : « nous rejetons la foi comme seule voie vers la religion si elle rejette la raison »[2], tel serait l’adage du mutalizisme.
Le terme de mutazilisme provient d’un terme arabe « al-muʿtazila » qui signifie « ceux qui se sont abstenus » ou encore de « iʿtazala » qui signifie « retiré ». L’article de Wikipédia reprend deux interprétations classiques sur l'origine du mouvement. Elles nous éclairent sur la nature du mouvement. Selon les commentaires les plus courants, Wasil Ibn ‘Ata (699-748) aurait contesté l’enseignement officiel des écoles de l’islam et se serait retiré à Basra au VIIIe siècle pour fonder sa propre école. Dès son origine, le mutazilisme marquerait donc une rupture intellectuelle avec l’islam officiel. Selon une seconde hypothèse, l’origine est plus ancienne. Elle remonterait aux débats qu’a donnés lieu la succession des Omeyyades lors de l’assassinat du calife Othman[12]. Des théologiens de Bassorah aurait refusé de participer aux querelles et auraient fondé une école qui aurait donné naissance au mutazilisme[3]. Le mutazilisme apparaît alors comme indifférent aux problèmes politiques et semble se concentrer sur la pensée théologique.
Vers 750, Wasil Ibn ‘Ata quitte l'école d’Al-Hassan al-Basrî et crée sa propre école à Bassorah. Elle prend le nom de mutazilite. En 827, sous le califat d'al-Mamûn (786-833), elle devient la doctrine officielle de l’empire abbasside. Une persécution est menée pour l’imposer. Elle est aussi la doctrine officielle sous le règne de son frère puis de son neveu, al-Mu‘tasim (794-842) et al-Wâthiq (812-847). Elle est ensuite abandonnée par leur successeur, le calife al-Mutawakkil (821-861). Le mutazilisme est réprimé, ses textes détruits. Il est de nouveau enseigné sous le règne des Buyides aux X et XIe siècle. Sous le pouvoir des Seldjoudikes, il disparaît officiellement au XIIe siècle. Il serait néanmoins maintenu en Asie centrale jusqu’au XIIIe siècle et au Yémen jusqu’au XVIIe siècle[4]. Il aurait influencé des mouvements chiites tels que celui des zaydites [14] et des imamites [15],  et juifs, notamment les karaïtes[13].

Le mutazilisme a donné naissance à de nombreuses écoles dont les deux plus importantes sont celles de Basra et de Bagdad. Il ne présente pas une véritable homogénéité. Les écoles présentent en effet des particularités doctrinales et politiques. A Basra, deux écoles l’enseignent et le développent, l’école d’Abû Hâshim al-Jubbâ`î, dite aussi la Bahshamiyya, et l’école d'Abû al-Husayn al-Basrî. Elles sont hostiles au chiisme. L’école de Bagdad reste fidèle au chiisme modéré. Leurs doctrines varient selon les docteurs. Parmi leurs maîtres, nous pourrions citer Abd al-Gabbar, auteur d’une somme au XIe siècle.
L’opposition au mutazilisme donne naissance aux principales écoles officielles ou madhabs du sunnisme, notamment les écoles acharite et maturidite. Le sunnisme a été construit en partie en opposition à ce mouvement jugé hétérodoxe. Le fondateur de l’école acharite est un ancien mutazilite de Basra. Il regroupe autour de lui les mécontents de ce mouvement devenu tout puissant. Il s’oppose à son rationalisme et défend la soumission de la raison au Coran. Le conflit entre les différents mouvements de pensée marque la période dite de l'Idjtihad, définie comme l'effort d'interprétation des textes sacrés. De manière générale, la fin du mutazilisme caractérise la fin de cette ère. Ainsi est-elle généralement présentée comme la fin de tout développement rationnel de la doctrine islamique.


Le mutazilisme est souvent présenté comme une conséquence de l’influence de la pensée grecque sur l’islam ou un effort de rationalité de la pensée musulmane. Certains commentateurs refusent cette influence et le présentent plutôt comme une réaction à la dialectique grecque et chrétienne. Tous sont néanmoins d’accord sur sa démarche fortement spéculative. Il représente une orientation de la théologie musulmane vers une approche plus philosophique. De ce mouvement sortiront des philosophes considérés éminents aujourd’hui tel Al Kindi et Alfarabi. Il est aussi considéré comme une marque de rationalisme, c’est-à-dire comme une influence excessive de la spéculation intellectuelle dans l’islam. Mais est-il un mouvement unique ou un ensemble de pensées marquées par la philosophie grecque ? « Il y a chez les Mu'tazilites un goût pour l'usage scientifique et philosophique de l'entendement qui ne suffit pas à les caractériser, mais qui les distingue cependant […] »[8]
Les sources 
Il est assez difficile de connaître les doctrines des mutazilites puisque leurs écrits ont été détruits durant les persécutions dont ils ont été victimes. Elles sont généralement connues par les hérésiologues musulmans ou indirectement par leurs influences sur le chiisme et les karaïtes. « Les zaydites et les karaïtes ont non seulement intégré des éléments importants de la doctrine mu`tazilite dans leurs propres systèmes de pensée, mais ils ont également recopié une somme considérable de textes mu`tazilites datant de la période classique du mouvement. »[5] A la fin du XXe siècle, de nombreux textes mutazilites ont cependant été découverts et ont permis une meilleure connaissance du mutazilisme.
Il existe aujourd'hui de nombreux articles sur le mutazilisme mais un grand nombre se rapporte à des notions purement modernes donc inadéquates au temps historique. Il existe néanmoins des ouvrages et des études reconnues sérieux qui permettent de mieux le connaître.
Le mutazilisme se distingue principalement de l’islam orthodoxe  sur :
  •           le rapport entre la liberté de l’humaine et la toute-puissance divine ;
  •           le statut du pécheur ;
  •           la nature du Coran incréé.

Liberté de l’homme et toute-puissance de Dieu
Avant la fondation de l’école mutazilite, les théologiens musulmans se divisaient sur la notion de liberté de l’homme dans ses actes. Est-il totalement libre comme l’enseignaient les Qadariyya ou est-il pleinement déterminé par Dieu comme l’affirmaient les Jabariyya ? Les mutazilites ont des positions proches des Qadariyya au point que selon certains historiens, ils seraient à l'origine du mutazilisme.
« La thèse caractéristique du mutazilisme » est « que les actes de l’homme ne sont pas créés par Dieu »[6]. La liberté de l’homme est plus ou moins importante selon les positions minimalistes ou maximalistes des mutazilismes.
A partir de la reconnaissance de la liberté de l’homme face à la puissance de Dieu, les mutazilites déduisent la pleine responsabilité de l’homme dans ses actes, dans le bien et le mal qu’il accomplit. En faisant le bien, il se soumet à Dieu donc il sera récompensé ; en faisant le mal, il s’oppose à Dieu donc il sera condamné. Car selon les mutalizites, le bien ne provient que de Dieu et Dieu ne peut pas vouloir du mal. L’homme est donc capable d’être libre car Dieu lui a donné un pouvoir qui lui permet effectivement d’user d’une liberté pleine et entière. C’est pourquoi Dieu ne peut lui demander que ce qu’il est capable de faire. L’homme crée ses propres actes.
Mais selon les sunnites, cette doctrine s’oppose au Coran. « Il accorde sa faveur à qui Il veut » (3, 73 – 4) ou encore « C’est Lui qui vous a créés, et tout ce que vous faites » (37, 96). En outre par le pouvoir octroyé par Dieu, l’homme poserait des actes indépendants de Dieu, hors de son pouvoir. Et si la justice de Dieu dépend de l’obéissance ou de la désobéissance de l’homme, cela induit une contrainte à Dieu. Selon certains mutazilites, Dieu agirait pour le plus grand avantage des hommes d’où une nouvelle contrainte qu’ils imposent au Tout-Puissant. Face aux mutazilites est donc réaffirmée la toute puissance de la volonté de Dieu dont tout être et tout acte tirent leur existence. L’homme croit être libre quand finalement Dieu crée ses actions. Il est contraint au bon choix non selon la vue de l’homme qui agit mais selon la vue de Dieu qui en est le véritable auteur.
« Pour les Sunnites, Dieu se définit avant tout par Sa toute-puissance, que rien ne limite et à quoi rien n'échappe : tout ce qui existe est voulu et créé par Dieu. Pour les Mu'tazilites, la puissance de Dieu a pour limite Sa justice : tout ce qui est mauvais ne saurait procéder de Lui. »[7]
Le statut du pécheur
La question de la liberté de l’homme est majeure dans toute religion puisque elle définit l’action morale et le statut du « pécheur ». Ce statut divise aussi la communauté musulmane. D'après les hérésiologues musulmans, il est la raison du départ de Wasil Ibn ‘Ata. Elle explique aussi la scission des kharidjites.
Les kharidjites les plus radicaux affirment que le pécheur est un infidèle, ce qui est grave aux yeux de l’islam. La faute morale est donc équivalente à une apostasie. Le pécheur mérite donc la mort. Certains refusent cette confusion et définissent un état intermédiaire entre l’infidèle et l’incroyant, entre l’apostasie et la soumission totale du fidèle à Dieu. Des historiens proposent de voir en ces « tolérants » des ancêtres du mutazilisme. Le nom de mutazilisme pourrait provenir de l’expression « al-manzila baina'l'manzalitain », « la demeure entre les deux demeures ».
A cette époque, il  existe aussi une tendance plus tolérante, celle des murdjites. Selon ces derniers, l’homme n’est pas jugé sur son obéissance mais sur son amour à l’égard la toute puissance de Dieu. Par conséquent, il peut violer les commandements divins sans cesser d’aimer Dieu. Il peut rester un bon fidèle. Le mutazilisme semble ainsi apparaître comme une position intermédiaire.

La nature du Coran
Les mutazilites se séparent des sunnites par leur rejet de la doctrine du Coran incréé [16]. Le Coran ne serait ni Dieu, ni une créature mais une création de Dieu. Éternel, infaillible et inaltérable, il reprend tous les attributs de Dieu sans être de nature divine. Ils sont en effet conscients des implications d’une telle doctrine. Elle conduit inévitablement à rompre l’unité de Dieu. A côté de Dieu, il y aurait une autre « entité ». Il dénonce un associationnisme...

La primauté de la raison
Pour justifier leurs doctrines, les mutazilites appliquent une démarche opposée à celle des écoles de droit. Ces dernières cherchent surtout à définir l’autorité des hadiths pour se référer à cette source de la foi musulmane. Les mutazilites étudient plutôt le contenu des hadiths sans craindre de le remettre en question. Concernant l’interprétation du Coran, les mutazilites rejettent son interprétation littérale fortement anthropomorphistes. Ils appliquent une méthode critique, ce que ne peuvent accepter les sunnites qui orientent définitivement l’exégèse coranique vers l'interprétation littérale et le mysticisme.
Le mutazilisme est souvent présenté comme un effort d’intégration de la philosophie grecque dans l’islam. Il a développé une démarche rationnelle tant dans l’interprétation des sources de la foi musulmane que dans le traitement des grands problèmes théologiques.

Conclusions

Faute de sources suffisantes, il semble difficile de connaître véritablement le mutazilisme sans appliquer nos conceptions modernes. Au-delà d’une tendance très probable à une forte rationalisation, il marque une volonté de résoudre les incohérences de l’islam et d’insérer la philosophie grecque dans la doctrine islamique. L’échec est flagrant. Le jabrisme, la théorie du coran incréé, l’interprétation littérale du Coran se sont définitivement ancrés dans l’islam. Les écoles sunnites se sont élevées contre le mutazilisme et toute autre tendance philosophique.

A la fin du XXe siècle, il est noté une tendance à faire revivre un certain mutazilisme « pour la rénovation de la culture arabe et musulmane »[9]. Il se caractérise par le recours à la raison : « le mu'tazilisme encourage la réflexion spéculative, voire la méditation comme premier moyen de connaître Dieu et pour comprendre et pratiquer la religion. Ceux qui croient en cela, peuvent se dire mu'tazilites. »[10] Ce mouvement est souvent mis en avant pour montrer la rationalité possible de l’islam. Nous pouvons encore constater aujourd'hui un véritable échec. L’islam ne peut que refuser cette voie s’il veut effectivement persister. Accepter une telle démarche serait suicidaire. C’est pourquoi il est aussi difficile de débattre avec un musulman. Le débat tourne court. La raison n’a pas sa place. Comment pouvons-nous alors considérer l’islam comme une source de progrès ? ...



Références
[1] Sylvain Métafiot, Le mutazilisme : la libre pensée islamique, 28/05/2010 dans http://archives-lepost.huffingtonpost.fr/
[2] Article « les principes mu’tazilite anciens et nouveaux », dans mutazilareturn.over-blog.com, un blog en faveur du mutazilisme.
[3] L’historien Tabari (839-923) serait à l’origine de cette thèse.
[4] Voir Un projet international : le manuel des œuvres et manuscrits mu`tazilites Gregor Schwarb, Arabian Humanities, 1 juin 2006 dans http://cy.revues.org/198.
[5] Un projet international : le manuel des œuvres et manuscrits mu`tazilites Gregor Schwarb.
[6] Daniel Gimaret, Théories de l'acte humain en théologie musulmane, 1980, Revue de l’histoire des religions de Jean Jollivet, compte rendu de lecture, tome 199 n°2, 1982, www.persee.fr.
[7] Islamisme, Conférence de D. Gimaret dans École pratique des hautes études, 5e section, Sciences religieuses. Annuaire. Tome 82, Fascicule III. Comptes rendus des conférences de l'année universitaire 1973-1974, www.persee.fr.
[8] Jean Jollivet, Revue de l’histoire des religions, compte rendu de lecture, tome 199 n°2, 1982, www.persee.fr.
[9] Cheikh Bouamrane, Le problème de la liberté humaine dans la pensée musulmane (Solution Mu'tazilite), Paris, J. Vrin, 1978, cité dans Revue de l'histoire des religions, tome 197 n°2, 1980, www.persee.fr.
[10] Article « les principes mu’tazilite anciens et nouveaux », dans mutazilareturn.over-blog.com.
[11] Notamment Émeraudemai 2014, article "L'apogée de la science : mythe et réalité" et février 2014 article "Une pluralité relative de la sharia".
[12] Voir Émeraude, article "La douloureuse question de l'autorité dans l'Islam", décembre 2012.
[13] Courant du judaïsme qui n'adhère qu'à la Bible hébraïque et rejette la Loi orale. Il s 'oppose au judaïsme rabbinique.
[14] Zaïdisme, branche du chiisme qui ne reconnaît le 5e imam comme étant le dernier imam. Très présent au Yémen.
[15] Imamisme, duodécimains (croyance chiite en l'existence des 12 imams) qui croient en des imams saints et infaillibles après Mahomet.
[16] Voir Émeraude, mars 2012, article "Le Coran incréé, une contradiction fondamentale".

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