Au XIXe siècle, de farouches adversaires de l’Église
prônent la primauté de la raison et de la science dans la recherche de la
vérité et dénoncent l’obscurantisme du christianisme. Cette confiance effrénée et aveugle dans les
capacités intellectuelles de l’homme touche aussi certains catholiques qui
finissent par remettre en cause la primauté de la foi dans le salut sans toutefois atteindre l’excès des rationalistes, ce qui rend encore leurs doctrines plus
dangereuses. Selon ces « semi-rationalistes »,
nous ne devons croire aux vérités de la foi que d’une manière provisoire mais
qu’ensuite la raison doit garantir leur véracité. Cela revient finalement à
reposer notre foi sur la raison. L’Église les a vivement condamnés.
L’hermesianisme
Georg Hermes (1775-1831), professeur de dogmatique à
Münster puis à Bonn, veut justifier la foi au regard de la raison et plus
précisément à partir du kantisme. Que les vérités métaphysiques soient connues
par raisonnement ou par révélation, la raison est nécessaire pour les imposer comme
étant vraies. « La foi doit pouvoir
s’imposer en vertu d’une nécessité rationnelle contraignante »[1] Tout
doute en est exclu. Pour une foi totalement raisonnable, il prône même la mise
en doute systématique pour ceux qui sont nés catholiques afin qu’ils trouvent
les arguments rationnels qui s’imposent de manière contraignante. Cet acte de
foi, purement rationnel, précède toute grâce. Dans sa théorie, l’autorité de
Dieu devient un motif de crédibilité parmi d’autres. Ainsi par des méthodes
rationnelles, il est possible de comprendre et d’expliquer les vérités de foi.
Maître prestigieux des universités allemandes, notamment
celles de Bonn, Hermes a développé ses idées dans des livres comme Recherches
sur la vie intérieure du Christianisme. Elles se sont répandues dans
les universités et les séminaires allemands[2]. L’hermésianisme
est presque devenu une sorte de théologie d’État. L’administration prussienne l’a
en effet protégé et répandu. Plus de trente chaires de théologie l’ont
enseigné. Des brochures l’ont défendu…
Mais une grande majorité des évêques s’y sont opposés. Le bref
Dum
acerbissimas du 26 septembre 1835 a condamné le « doute positif considéré comme la base de
toute recherche théologique, et par le principe qu’il a établi et selon lequel
la raison est la norme première et l’unique moyen par lequel l’homme peut
atteindre la connaissance de la vérité surnaturelle. »[3] Ses
ouvrages ont été mis à l’Index. La constitution Dei Filius sur la foi
catholique (avril 1870) est aussi une réponse au rationalisme d’Hermes.
Le güntherisme
Anton Günther (1783-1863), prêtre éminent de Vienne,
cherche aussi à concilier la foi et la raison sur la base de l’idéalisme
allemand. Il veut démontrer scientifiquement les vérités de foi tout en donnant
un rôle à la foi. « C’est par la foi
que nous percevons la réalité de ces vérités dont la raison démontre la nécessité. »
Il distingue le fait de la révélation, qui est objet de foi, et son contenu,
qui devient objet de science nécessaire. L’homme peut donc arriver par sa
raison à la compréhension des mystères même si elle ne peut les expliquer. La
Révélation n’est donc pas nécessaire. La raison humaine est capable de
comprendre les vérités révélées. Elle les comprend de mieux en mieux au point
qu’elle peut transformer les dogmes à mesure qu’elle acquiert une intelligence
plus complète. Günther propose donc un développement de la connaissance des
mystères en plusieurs étapes, l’intelligence augmentant d’âge en âge, par suite
des progrès des sciences humaines et de la philosophie. « Ainsi, dit Günther, les jugements doctrinaux
de l’Église n’ont rien de définitif. Ce sont des formules provisoires qui
répondent à l’intelligence qu’on possède d’un dogme à une époque donnée ;
ces formules admises dans les définitions d’une époque fera place un jour à
d’autres formules et à d‘autres définitions ; car un jour viendra où l’on
comprendra les dogmes définis et où on leur donnera un nouveau sens ».
Nous retrouvons ainsi l’idée d’un évolutionnisme dans l’élaboration du dogme
selon les progrès supposés de l’intelligence et de la connaissance.
Ses idées ont d’abord eu un grand succès mais elles a été rapidement condamnées. Dans le bref Eximiam tuam (15 juin 1857), Pie IX a énuméré les différentes erreurs de Günther . Ce dernier s'est soumis « sans détour, de façon pieuse et louable »[4] aux
autorités romaines. Mais comme ses erreurs n'ont été condamnées qu’en termes
généraux, ses partisans ont continué de soutenir certaines de ses propositions.
« Il faut également réprouver et
condamner fortement le fait que dans les livres de Günther la raison humaine et
la philosophie qui, dans les choses de la religion, ne doivent pas dominer mais
rester totalement servantes, se voient attribuer de façon téméraire le droit
d’un magistère ». Cette erreur fragilise ce qui doit être ferme,
« aussi bien pour ce qui est de la
distinction entre science et foi, que pour ce qui est du caractère constamment
immuable de la foi »[5]. Or comme le rappellent les condamnations romaines, la philosophie n’est pas
exempte d’erreurs. Nous retrouvons des erreurs de Günther dans le catalogue
établi par Pie IX, le célèbre Syllabus publié le 8 décembre 1864.
A la recherche d’une apologétique nouvelle
Ecole de Tübingen, centre de renouveau théologique au XIXe siècle |
Ce n’est pas un hasard si les erreurs d’Hermes et de
Günther proviennent des universités catholiques allemandes. Elles sont au XIXe
siècle le théâtre d’une ferveur religieuse extraordinaire. Elles mènent un
véritable effort pour « repenser
la foi catholique en fonction des problèmes modernes, spécialement de ceux qui
étaient posés en philosophie »[6],
en particulier l’hégélianisme. Nous pouvons notamment citer l’université de
Tübingen, tournée vers la spéculation et la philosophie, ou l’Université de
Munich, qui préconise un renouvellement de la théologie par le travail
scientifique, surtout historique.
Pour s’opposer aux philosophies du XVIII et du XIXe
siècle qui remettaient en cause la foi et le christianisme, les universités catholiques
allemandes ont cherché à rapprocher la foi et la raison, la croyance et les
connaissances scientifiques. Mais comme nous constatons souvent dans la longue
histoire de l’Église, les défenseurs de la foi vont parfois trop loin dans le
combat contre les erreurs. Si les universités allemandes ont été des foyers de
renaissance intellectuelle de la foi, elles ont aussi donné naissance à des
erreurs. Elles sont allées trop loin dans l’audace au point de dévier dans la
doctrine. Hermes a essayé de bâtir les dogmes sur une méthode kantienne, Günther
sur l’hégélianisme. Leurs erreurs
reflètent l’influence des philosophies du XIXe siècle. « Pour concilier les doctrines qui les fascinent
avec la foi, ces catholiques ont cherché à mettre les vérités révélées en
harmonie avec elles » [7].
Théologien, un des représentants de l'école de Tübingen |
Nous pouvons constater qu’Hermes et Günther ont perdu
leur foi au cours de leur jeunesse en étudiant la philosophie. « Les doctrines de Kant et de Fichte firent
naître en son esprit une foule de doutes sur la foi. Ces doutes augmentèrent
encore pendant ses cours de théologie ». La doctrine de Wolf a
persuadé Günther de l’inutilité de la Révélation avant de connaître les idées
de Kant, de Fichte et de Schelling qui ont fini pas l’éloigner de l’Église.
Convertis, ils n’ont alors cessé de travailler pour une nouvelle apologétique
estimant que « la philosophie des
Pères et des scolastiques ne répondait plus aux besoins de notre temps et que
les coups du criticisme de Kant en avaient fait un monceau de ruines. »
Ils ont alors cherché à offrir une base solide aux dogmes de la théologie
chrétienne à partir de la philosophie nouvelle.
Ainsi de manière paradoxale, en voulant chercher à
s’opposer à l’influence des nouvelles philosophies pour défendre la foi, Hermes
et Günther les ont introduites dans la théologie, menaçant à leur tour la foi
qu’ils voulaient défendre…
Références
[1] B. Sesbouë, Histoire des Dogmes, Tome IV, La Parole du Salut, chapitre IV, éditions Desclée, 1996.
[2] Daniel-Rops, L’Église des Révolutions, En face des nouveaux destins, chap.IV, éditions Fayard, 1960.
[3] Grégoire XVI, Bref Dum acerbissimas du 26 septembre 1835, Denzinger 2738.
[4] Noté par le décret qui fut publié après sa soumission. Voir Denzinger 2828.
[5] Pie IX, Bref Eximiam tuam à l’archevêque de Cologne, le 15 juin 1857, Denzinger 2829
[6] Daniel-Rops, L’Église des Révolutions, En face des nouveaux destins, chap.V.
[7] Jean-Michel-Alfred Vacant, Etudes théologiques sur les Constitutions du Concile de Vatican, tome 1, édition Delhomme et Briguet, 1895, www.liberius.net.
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