" La pierre précieuse, voire de grand prix aux yeux de certains, qu'est l'émeraude, se voit insultée par un morceau de verre habilement truqué, s'il ne se rencontre personne qui soit capable de procéder à un examen et de démasquer la faute. Et lorsque de l'airain a été mêlé à l'argent, qui donc, s'il n'est connaisseur, pourra aisément le vérifier ? "(Saint Irénée, Contre les hérésies)


samedi 2 juin 2018

Dictatus Papae (XIe siècle), l'affirmation de principes anciens : la suprématie du Pape sur les princes (VIIe-Xe siècle)




 
Certains biens pensants ou érudits éperdus accusent les Papes d’avoir voulu soumettre les États à leur bon vouloir, et cela dès le XIe siècle. Ils y voient une rupture dans l’enseignement de l’Église et dans son comportement à l'égard du pouvoir. La réforme grégorienne marquerait alors un tournant dans l’Église. Le Pape Saint Grégoire VII est en effet accusé d'être l'auteur de cette politique théocratique. Pourtant, comme nous l’avons évoqué dans le précédent article, la réforme entreprise par ses prédécesseurs, et qu'il poursuit, a surtout pour but de libérer l’Église de la tutelle des puissances laïques afin de mener les réformes nécessaires. En rééquilibrant les rapports de force, elle permet une collaboration plus féconde entre les autorités religieuses et temporelles.

Néanmoins, sans contester les faits évoqués, les accusateurs maintiennent leurs diatribes contre les Papes, voyant dans les actions pontificales non pas une réaction à des abus mais la réalisation d’une politique fixée ou d’une doctrine préalablement définie. Les faits historiques qu’ils mettent en avant ne seraient que l’application d’une volonté théocratique mûrement réfléchie. Il est vrai que certains documents semblent les conforter dans leurs opinions. Les Dictatus papae en sont un exemple.

Les Dictatus Papae, un recueil de textes anciens



 
Le texte intitulé Dictatus Papae est un texte de Saint Grégoire VII qui rassemble vingt-sept articles ou sentences. Il se trouve intercalé dans son registre entre deux lettres écrites par lui, l’une et l’autre en mars 1075. L’authenticité de cette lettre a donné lieu à de nombreux débats à la fin du XIXe siècle. Ne voulant pas y revenir, retenons simplement que « l'esprit de ce document se retrouve tout entier dans les idées et les actes de ce pontife. »[1] Ainsi, il peut être attribué à Saint Grégoire VII sans aucune difficulté.

Pourtant, certains points peuvent surprendre. Les sentences sont écrites avec brièveté. Cela ne ressemble guère au style de Saint Grégoire VII, plus habitué à la netteté et à la rigueur dans ses écrits. En outre, elles se succèdent sans cohérence ni ordre apparent. « En un mot, les Dictatus ne nous semblent pas être autre chose qu'un résumé de doctrine tracé à la hâte sous l'empire de circonstances particulières qui en auraient motivé la rédaction. » [2] Ce n’est donc pas une œuvre destinée à une publication officielle.

Ce texte n’innove guère. Certains détails montrent en effet que ces sentences proviendraient de textes plus anciens. Certains fragments semblent être tirés des textes de Saint Isidore de Séville qui datent du VIIe siècle. Tel est l’avis de Félix Rocquain de Courtemblay qui a comparé le texte de Saint Grégoire VII avec ceux de Saint Isidore, établissant alors à des rapprochements. Les sentences seraient aussi une reprise des Fausses Décrétales. Certains articles sont déjà connus au VIIIe siècle. Les Dictatus papae apparaissent bien comme un recueil de principes anciens.

Des articles du Dictatus Papae [3] soulignent le rôle de l’Église de Rome. Celui qui n’est pas avec l’Église romaine n’est pas considéré comme catholique (art. 26). Elle seule a été fondée par le Seigneur seul (art. 1). Elle n’a jamais erré et comme l’atteste la Sainte Écriture, elle ne peut jamais errer (art. 22). 

D’autres affirment la primauté du Pape dans l’Église, marquée par son autorité universelle, unique et absolue. Seul le Pape est dit de droit universel (art. 2). Son nom est unique (art. 11) et seul il est prononcé dans toutes les Églises (art. 10). Lui-seul peut déposer ou rétablir les évêques (art. 3, 25) et seul, il peut dégrader un clerc (art. 15). Toute cause importante de toute église doit lui être rapportée (art. 21). Un jugement posé par lui ne peut être modifié, annulé et lui-même ne peut être jugé (art. 18 à 20). Seul, il peut convoquer un concile (art. 16) et aucun concile ne peut être appelé général sans son ordre (art. 6).

D’autres articles déclarent sa suprématie sur l’autorité des princes. Seul le Pape peut user des insignes impériaux (art. 8). Il lui est ainsi permis de déposer les empereurs (art. 12) comme il peut délier les sujets du serment de fidélité fait aux injustes (art. 27).

Ainsi les Dictatus papae réaffirme clairement la primauté pontificale et sa primauté sur l’Empereur et donc sur toute autorité politique.

Saint Isidore de Séville dans le royaume de Wisigoth (entre 560 et 570 - 436)

Revenons à Saint Isidore, évêque de Séville à partir de 601, successeur de son frère moine et évêque, saint Léandre. Celui-ci convertit le roi Récarède au catholicisme en 589. Il est surtout connu comme un grand encyclopédiste. Il est en effet soucieux de préserver le savoir et la culture antique afin de restaurer la société hispanique dans l’ordre de la culture, de la morale et même des institutions. Il écrit des traités qui peuvent être considérés comme des encyclopédies ou de véritables sommes, notamment Les Étymologies et Les Origines. Il écrit aussi de nombreux manuels liturgiques, exégétiques, théologiques à l’usage des clercs et des moines mais aussi des laïcs appelés à de hautes fonctions. Il est ainsi un des écrivains latins les plus lus et recopiés au Moyen-âge. Il est Docteur de l’Église, voire le dernier père de l’Église latine[4]. Son enseignement est donc consacré, orthodoxe. Comme nous le rappelle Benoît XVI, le concile de Tolède de 653 le définit comme « illustre maître de notre époque » et « la gloire de l’Église catholique »[5]. Son autorité est donc incontestable.

L’une de ses œuvres attire notre intuition dans le cadre de notre étude. Elle est intitulée Sentences ou traité de la religion, constituée de trois livres. Sa particularité est « de nous offrir l’un des tous premiers traités systématiques de morale sociale, en présentant les règles applicables aux différents corps constitués de la société wisigothique : les moines, les évêques et les gouvernants politiques. »[6] Il commence par le pouvoir religieux, le plus important par la dignité, pour terminer par le pouvoir politique. Au moins dans l’ordre du prestige, le pouvoir ecclésiastique a la première place. Il fonde cette supériorité sur la Sainte Écriture en s’appuyant sur l'exemple du roi David.

Saint Isidore étudie la nature du pouvoir politique selon de grands principes. Sa fonction est de limiter la liberté excessive de mal agir ou encore d’« obliger par les lois à vivre correctement », « prêcher la foi par les lois ». Il peut intervenir dans les affaires de discipline ecclésiastique quand l’Église est impuissante contre ceux qui agissent contre la foi et la discipline, notamment les puissances de la société politique. Cette intervention est présentée comme un dernier recours quand les situations normales ont échoué. La fonction royale a donc un rôle de défense contre les agressions. Le pouvoir ecclésiastique doit aussi rappeler au pouvoir politique les exigences de la défense des pauvres et de dénoncer les injustices de la société. Enfin, le roi est comme tout chrétien soumis aux lois de l’Église. Il n’a pas de vocation exceptionnelle qui le sorte du peuple de Dieu.

Les devoirs du roi sont définis dans un concile régional, le IVe concile de Tolède, tenu en 633. Dans le royaume wisigothique, les conciles sont une véritable institution qui joue non seulement un rôle religieux mais aussi politique. Régulièrement convoqués, ils élaborent des lois ecclésiastiques mais « très tôt, l’habitude est prise de soumettre à cette assemblée toutes les affaires législatives et contentieuses politiques de la nation, qu’elle fut religieuse ou politique. » [7] Les grands laïcs du royaume peuvent y participer. Dans la ville de Tolède, onze conciles sont ainsi tenus entre 589 et 702.

Un concile est donc réuni à l’initiative de Saint Isidore de Séville afin de mettre de l’ordre dans le royaume et définir des règles dans l’élection royale. Il instaure l’onction sacrée qui légitime la fonction royale. En échange de cette onction, le roi doit promettre d’agir en chrétien selon la discipline de la religion. Le VIIIe siècle de Tolède convoqué en 653 précise que le roi est le protecteur de la foi catholique et rappelle l’obligation d’agir bien et justement. Nous retrouvons dans ces décisions, surtout dans celles du IVe concile une volonté de définir les devoirs du roi et d’encadrer ses pouvoirs. Elles marquent l’effort pour christianiser le royaume et la nouvelle société.

Dans le royaume wisigothique de la péninsule ibérique, « les évêques gouvernent en compagnie du prince dont ils légitiment le pouvoir »[8]. Faut-il alors parler de « théocratie » ? Si les conciles semblent être une sorte d’assemblée représentative, ils sont bien convoqués par le roi qui, par ailleurs, dispose de la nomination des évêques. Ceux-ci ont néanmoins une fonction de contrôle sur les officiers royaux. Les relations entre les pouvoirs religieux et temporels manifestent les principes qu’a défendus Saint Isidore de Séville.

Les Fausses décrétales, la réforme des isidoriens

Les Fausses décrétales est le nom donné à une collection canonique contenant des décrétales des Papes et des canons des conciles. Elles parassent vers le milieu du IXe siècle. Longtemps, ils ont été attribués à Saint Isidore de Séville. Dans la préface de l’ouvrage, le compilateur s’attribue le nom d’Isidore Mercator, évêque fictif, traditionnellement appelé « pseudo-Isidore ».

La collection se présente comme une édition améliorée et augmentée d’une collection plus ancienne dite Hispano[9], mise sous le patronage de Saint Isidore de Séville. Certains des textes sont apocryphes, notamment la célèbre donation de Constantin. Elle contient aussi l’ensemble des décrets des conciles de Tolède, qui sont authentiques à quelques exceptions près. Les Fausses décrétales ne sont donc pas fausses dans la totalité des documents qu'elles contiennent...

Longtemps, certains commentateurs ont affirmé que cette collection avait été élaborée pour favoriser la suprématie du Pape et d’accroître ses pouvoirs. Cette opinion n’est plus guère admise par les érudits sérieux. D’autres n’ont vu que le souci de défendre une cause particulière et très localisée. 

Les textes apocryphes insistent souvent sur les conditions nécessaires pour juger un clerc ou un évêque. Ils défendent l’indépendance des clercs et des évêques pour les causes judiciaires de l’Église. Ils dénoncent aussi la confiscation des biens ecclésiastiques par les laïcs et réclament aussi une indépendance des biens, garantie de liberté pour le pouvoir spirituel. « Il convient de soustraire les membres du clergé à des occupations contraires à leur vocation, auxquelles ils se trouvent mêlés par leur contact avec les séculiers et leur dépendance de l’aristocratie. » [10] Ils se tournent alors vers Rome à laquelle ils reconnaissent le pouvoir suprême. C’est un appui efficace sur lequel peut s’appuyer l’évêque. La juridiction du Pape s’exerce sur les évêques isolés comme sur les évêques réunis en conciles. Enfin, ils définissent la hiérarchie de l’Église, donnant plus de liberté et d’autorité aux évêques. « Que le but poursuivi par le pseudo-Isidore soit bien celui que l’on vient d’indiquer, c’est-à-dire donner une assise plus forte au pouvoir de l’évêque, garantir son siège, la liberté de son ministère, son avenir, ses biens, en un mot assurer l’indépendance de l’église diocésaine contre les violences des laïcs puissants […], tout le prouve, depuis la préface où le compilateur dit qu’il publie sa collection afin que les évêques, ses collègues, ne soient plus tourmentés par les méchants, jusqu’au nombre même des canons (70) qu’il a fabriqués afin de garantir les évêques contre les accusations injustes. »[11] La Papauté apparaît comme la clé de voûte de l’édifice ecclésiastique, l’appui de l’épiscopat et le soutien de son indépendance. L’évêque ne peut guère s’appuyer sur la puissance politique pour assurer son indépendance.

Les Fausses décrétales manifestent donc une volonté de libérer les autorités religieuses des autorités politiques pour répondre aux abus constatés. Elles ne proviennent pas du Pape mais plutôt du milieu ecclésiastique qui est « comme étouffé par l’ambition et la cupidité de l’aristocratie laïque, qui convoite les dignités et les biens ecclésiastiques. »[12] La réforme rendue nécessaire provient du clergé franc au temps des carolingiens. Sans-doute, comme le suggère Paul Fournier, ne pouvant obtenir des lois plus justes, certains réformateurs forgent des décrétales apocryphes pour confirmer leurs positions et faire croire à leur existence. « Une des préoccupations capitales des réformateurs isidoriens est d’affranchir l’Église des liens de la servitude où la tient enchaînée la puissance séculière. » [13] Les Fausses décrétales ne sont pas l’œuvre de la papauté mais confirment ce que les plus éclairés veulent appliquer afin de réformer l’Église. Elles annoncent la réforme grégorienne.

Les Fausses Décrétales ont joué un grand rôle dès leur parution. Elles sont souvent évoquées par des conciles (Quierzy (857), Fismes (881), Cologne (887), Metz (889), Trolley (909), etc.) et par des évêques influents comme Hincmar de Reims. Les Papes les gardent avec une prudente réserve jusqu’au XIe siècle. Comme nous l’avons déjà évoqué dans de précédents articles, certaines affirmations que nous trouvons dans les Fausses Décrétales sont déjà défendues par des Papes antérieurs à ce texte, comme Saint Gélase Ier. Il est vraisemblable néanmoins qu’elles donnent plus de fondement à leurs positions. « Le principe de l’« exceptio spolii »[14], plus solidement fondé, a été plus fréquemment appliqué selon des règles plus précises ; ce paraît bien être un effet de l’influence des textes isidoriens. »[15] Certains Papes ont utilisé des citations de textes apocryphes sans qu’elles n’apportent rien de nouveau. Cependant, Saint Grégoire VII utilise fréquemment les textes des Fausses Décrétales qu’il cite de la meilleure foi du monde. À partir du XIIe siècle, leur authenticité est remise en cause, notamment par Pierre Comestor chancelier de l’Université de Paris.

Jonas d’Orléans (760-841)

Les mesures de réformes qui transparaissent dans les Fausses Décrétales se manifestent aussi dans un autre registre. La volonté d’indépendance pour les évêques est aussi réclamée par Jonas (760-841), fidèles des rois carolingiens et évêque d’Orléans à partir de 818. Il est l’auteur de traités de moral et politiques.

Jonas d'Orléans, lettre à l'évêque Walcaud
Dans son traité politique Institution royale adressé à Pépin le Bref, Jonas distingue deux autorités, l’une représentant le sacerdoce, l’autre la royauté. La première est supérieure à la seconde selon le pouvoir des clés. Le Pape détient les clefs du ciel pour tous les chrétiens, y compris les rois. Jonas rappelle une des leçons constantes des Pères de l’Église. L’empereur chrétien n’est pas hors de l’Église, et comme tout chrétien, il doit se soumettre aux lois de l’Église. Les évêques le rappellent aussi dans un concile en 829 et n’hésitent pas à l’appliquer. Et c’est en vertu du pouvoir des clés que les évêques destituent le roi Louis le Pieux. « Puisque le ministère des évêques est d’une telle « auctoritas » qu’ils devront rendre compte à Dieu des rois eux-mêmes, il est nécessaire […] que nous soyons toujours soucieux de votre salut et que nous vous admonestions avec vigilance afin que vous n’erriez pas hors de la volonté de Dieu et du ministère qu’il vous a confié. Et si vous vous en écartiez de quelque manière, nous devrions proposer collégialement une mesure opportune (« opportune consultum ») pour votre salut. »[16] Ainsi l’autorité spirituelle devient « une prérogative de légitimation et de délégitimation du pouvoir royal. »[17]

Jonas rappelle aussi que l’exercice de la royauté est conditionné par l’accomplissement d’une mission auquel l’Église doit veiller au nom de Dieu. « Si le roi gouverne avec piété, justice et miséricorde, il est avec raison appelé roi ; mais s’il manque de ces vertus, il perd le nom de roi. »[18] Ainsi s’il ne règne pas selon les préceptes chrétiens, sa légitimité est remise en cause.

Louis le Pieux s'humilie
dans l'église de Soissons
Jonas étudie alors le serment du sacre dans lequel il voit les trois missions du roi. Celui-ci doit gouverner et régir le peuple de Dieu en équité et en justice, exerçant ainsi un pouvoir de commandement et de justice. Il doit aussi être le défenseur de l’Église et des serviteurs de Dieu. Le roi est donc garant de la protection de l’Église. Enfin, il doit empêcher l’injustice et toute malveillance dont il a connaissance doit être punie. Le serment du sacre définit les devoirs du roi qui légitiment finalement son pouvoir : devoirs envers son peuple et l’Église. 

Si le roi n’accomplit pas ses missions, des malheurs s’abattront sur lui, sur son royaume comme châtiment divin et sur sa dynastie. Son pouvoir pourrait lui être retiré au profit d’un autre. S’il est jugé incapable de remplir sa fonction, il pourra être déposé par le Pape. Ainsi Jonas d’Orléans justifie la suprématie du Pape sur les rois par le serment du sacre.

Hincmar de Reims (806-882)

Le sacre des rois carolingiens comprend deux temps : la promesse du roi et une série de rites parfaitement fixées au cours duquel le roi reçoit les insignes de son pouvoir. Avant 816, le roi reçoit une onction sur le front. Puis en 869, Hincmar, évêque de Reims, introduit le serment du sacre afin de définir avec précision la mission du roi et de fixer un cadre à son action. L’archevêque consécrateur pose des questions au roi qui lui répond. Le roi s’engage solennellement à protéger l’Église dans ses personnes et ses biens, puis à faire régner la paix, la justice et à faire preuve de miséricorde. Ce triple engagement est ensuite transcrit dans un texte que le roi signe et celle du sceau royal. Plus tard, à compter du XIVe siècle, on ajoute une autre promesse, celle de sauvegarder les libertés de l’Église de France[19] en un temps où le roi Philippe le Bel et le Pape Boniface VIII s’affrontent.

Le serment du sacre est fidèle aux pensées d’Hincmar. Elles se retrouvent dans un de ses ouvrages intitulés De Ordine Palatti qu’il a écrit en 882. Il a rédigé d’autres livres sur le même sujet, notamment un traité sur les devoirs du roi, De Regis persona et regio ministerio, un véritable manuel du roi chrétien, qu’il adresse au roi Charles le Chauve. Il a aussi écrit un petit traité de l’éducation des princes De institutione regis.

Le De Ordine Palatti est en quelques sortes un complément des canons publiés lors du concile de Saint Macre, tenu à Fismes le 2 avril 881. Il rappelle au roi Louis III les devoirs que lui impose sa dignité et qu’il semble avoir oubliée.

Dans ce traité, Hincmar pose avec netteté le principe du droit divin. Le roi est comme le vicaire du Tout-puissant sur la terre. L’onction sainte lui confère ses pouvoirs. Mais il n’exerce son autorité qu’en vertu de la délégation qu’il a reçue au jour de son sacre. Il distingue donc l'origine du pouvoir et l'exercice de ce pouvoir. 

Comme Jonas, il reconnaît le droit des prêtres à gouverner le roi. Au concile de Saint Macre, en s’appuyant sur le texte de Saint Gélase Ier, il proclame plus nettement le principe de la subordination de la royauté à l’Église. « Comme il est dit dans les actes du concile récemment tenus au tombeau de Saint Macre, deux puissances concourent au gouvernement général du monde, en même temps que certaines choses sont plus spécialement dévolues à chacune d’elles : l’autorité sacrée des pontifes et le pouvoir royal. Les devoirs que chacune de ces dignités impose à ceux qui en sont revêtus ne sont pas moins différents que les noms qui les désignent. » [20] Tout en reconnaissant la distinction des deux pouvoirs religieux et temporel, il montre que l’autorité des évêques dépasse celle des rois.

Enfin, toujours dans son ouvrage, Hincmar rappelle au roi ses obligations. Il reprend les termes de Jonas qui voit dans sa charge un office. Le roi a des devoirs envers Dieu et l’Église. « En un mot, il se montrera en toutes occasions l’auxiliaire de l’Église. »[21] Et parmi les nombreux devoirs qu’Hincmar lui assigne, notons le refus de toute intervention dans les élections épiscopales. Il « ne doit pas faire difficulté de se conformer en toutes manières aux règles ecclésiastiques […] Les évêques et les rois doivent faire en sorte de n’apporter dans les élections épiscopales aucune préoccupation étrangère au service de Dieu. » [22]

Conclusion

Avant le Xe siècle, la suprématie du Pape sur l’Empereur et sur les rois était un principe connu. Saint Isidore de Séville, Jonas, évêque d’Orléans ou Hincmar, évêque de Reims défendent l’indépendance de l’Église et la primauté de l’autorité des évêques sur celle du roi. Les Fausses décrétales ou encore le serment du sacre des rois carolingiens en sont des manifestations. Les hommes sensés voient dans cette indépendance et cette hiérarchisation des pouvoirs non seulement le moyen de combattre les abus qui affligent l’Église mais aussi le moyen de christianiser la société. Le devoir des rois et leur engagement à l’égard de l’Église sont aussi clairement affirmés. La légitimation du pouvoir royal est donc dans les mains de l’Église. Leurs pensées demeurent conformes à celles de leurs aînés. Leurs propos sont fidèles à ceux des Pères de l’Église. Les rois ou l’empereur ne sont pas hors de l’Église.

Cependant, que peuvent faire des évêques devant la puissance des seigneurs ? Comment peuvent-ils s’opposer à leur pouvoir lorsqu’ils sont insérés dans le régime féodal ou lorsque leur nomination relève du roi ? Comment peuvent-ils leur résister lorsque leur serment les oblige ? Leurs regards se tournent naturellement vers le Pape, la seule autorité sur laquelle ils pourraient s’appuyer pour recouvrer leur indépendance. Conscients de leurs responsabilités et leur dignité, les Papes réformateurs veulent assumer leur rôle et affirment avec force leur autorité. Il serait faux de voir dans les Dictatus papae des innovations ou la manifestation d’une volonté orgueilleuse. Les sentences reprennent l’enseignement de l’Église qui perdure clairement depuis le VIIIe siècle. Elles portent le témoignage d’une véritable réforme.

L’indépendance des évêques et leur primauté sont alors fortement associées à un principe fondamental : la primauté du Pape dans l’Église. La remise en question de la primauté du Pape à l’égard de l’Empereur et des rois revient en fait à remettre en cause sa primauté dans l’Église. Les deux principes sont inséparables. Ce n’est pas un hasard si la réforme grégorienne agit sur les deux plans. Ce n’est pas non plus un hasard si les Dictatus papae traitent des deux points. Si le Pape est le chef de l’Église et si le roi s’engage à la protéger et à régner selon les principes chrétiens, alors le Pape peut le déposer s’il n’est pas fidèle à ses promesses. Les protestants, comme tous les adversaires de la primauté pontificale ou de sa primauté à l’égard des princes, ont aussi bien compris le lien qui unit ces deux vérités indissociables...


Notes et références
[1] Félix Rocquain de Courtemblay, Quelques mots sur les « Dictatus papae » dans Bibliothèque de l'école des chartes, 1872, tome 33, www.persee.fr.
[2] Félix Rocquain de Courtemblay, Quelques mots sur les « Dictatus papae ».
[3] Les articles sont extraits d’Histoire de l’Église, A. Fliche, t. VIII, www.textushistoriae.wikidot.com. Ils peuvent être accessibles sur le site www.philisto.fr tiré de Réformateurs avant la Réforme (XVe siècle) d’Émile de Bonnechose.
[4] Tel est l’avis défendu par Dom Paul Séjourne dans Le dernier Père de l’Église : saint Isidore de Séville. Son rôle dans l’histoire du droit canonique, 1929. Hans von Campenhausen l’exclut de sa liste dans Les Pères Latins, trad. C. A. Moreau, éd. de l’Orante, 1967.
[5] Benoît XVI, L’enseignement de Saint Isidore de Séville sur les relations entre vie active et vie contemplative, audience générale du mercredi 18 juin 2008, w2.vatican.va.
[6] Pierre Cazier, Isidore de Séville et la naissance de l’Église catholique, Introduction, édition Beauchesne, tiré de la thèse L’Église dans la société visigotique d’après les Sentences d’Isidore de Séville, soutenue en 1984.
[7] J. Chelini, Histoire religieuse de l’Occident médiéval, II, Hachette, 1991.
[8] Adeline Rucquoi, Histoire médiévale de la Péninsule ibérique, 1ère partie, 2, éditions du Seuil, 1993.
[9] La forme considérée comme généralement la plus ancienne, de l’Hispana est contemporain du IVe concile de Tolède, 633. Elle est la collection la plus riche et le mieux composée de toutes les collections du haut Moyen-âge. Voir Histoire des collections canoniques en Occident depuis les fausses décrétales jusqu’au décret de Gratien, Tome I, De la réforme carolingienne à la réforme grégorienne, Paul Fournier, 1931, gallica.bnf.fr.
[10] Paul Fournier, Histoire des collections canoniques en Occident depuis les fausses décrétales jusqu’au décret de Gratien, Tome I, chap. I, I.
[11] A. Villien, Dictionnaire de Théologie catholiques des abbés Vacant et Mangenot, article « décrétales », 1903.
[12] Paul Fournier, Histoire des collections canoniques en Occident depuis les fausses décrétales jusqu’au décret de Gratien, Tome I, chap. I, I.
[13] Paul Fournier, Histoire des collections canoniques en Occident depuis les fausses décrétales jusqu’au décret de Gratien, Tome I, chap. I, I.
[14] Exception juridique qui se rapporte aux accusations contre les évêques.
[15] Paul Fournier, Revue d’histoire ecclésiastique, 1907, dans Dictionnaire de Théologie catholiques, A. Villien.
[16] Jonas, De institutione regia, dans Entre théologie, philosophie et politique : analyse historique de la légitimation de l’autorité pédagogique, Agnès Rivolier, thèse de doctorat, 2013.
[17] Y. Sassier, Auctoritas pontificum et potestas regia: faut-il tenir négligeable linfluence de la doctrine gélasiennne aux temps carolingiens ? dans Entre théologie, philosophie et politique : : analyse historique de la légitimation de l’autorité pédagogique, Agnès Rivolier.
[18] Jonas d’Orléans, De institutione regia, dans L’atelier des paradigmes, Histoire des idées politiques, 2, La pensée chrétienne au Moyen-âge, www.aphip-nice.blogspot.fr.
[19] Voir Pouvoirs et institution de la France médiévale, des temps féodaux aux temps de l’État, Olivier Guillot, Albert Rigaudière, Yves Sassier, Tom II, 1998, éd. Armand Colin.
[20] Hincmar, De Ordine Palati Epistoli, V.
[21] M. Prou,  Introduction de De Ordine Palati Epistoli, Hincmar, Bibliothèque de l’École des Hautes Études, 58ème fascicule, 1885.
[22] M. Prou,  Introduction de De Ordine Palati Epistoli, Hincmar, Bibliothèque de l’École des Hautes Études, 58ème fascicule, 1885.

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