" La pierre précieuse, voire de grand prix aux yeux de certains, qu'est l'émeraude, se voit insultée par un morceau de verre habilement truqué, s'il ne se rencontre personne qui soit capable de procéder à un examen et de démasquer la faute. Et lorsque de l'airain a été mêlé à l'argent, qui donc, s'il n'est connaisseur, pourra aisément le vérifier ? "(Saint Irénée, Contre les hérésies)


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lundi 13 avril 2015

Les Évangiles, sources historiques

Notre Seigneur Jésus-Christ a vécu à une époque bien précise. Depuis le recensement de Quirinus jusqu’au gouvernement de Ponce Pilate, depuis sa naissance jusqu’à sa mort, ses faits et gestes se sont inscrits dans une réalité. Il a vécu dans une société précise, bien concrète, aussi vivante que la nôtre. En dépit des siècles qui nous séparent de cette époque, nous pouvons connaître ce passé. L’environnement politique et religieux dans lequel Il vivait nous est en effet accessible. Mais comme tout événement passé, cette connaissance n’est possible qu’au travers de témoignages, directs ou indirects, qui ont traversé les siècles sans trop de dommages. Les sources historiques nous sont bien connues. Nous pouvons citer le Nouveau Testament, Flavius Josèphe et les traditions juives que rapporte le Talmud, sans oublier les textes apocryphes. Ils décrivent le même fond historique, une même réalité, que confirment les études bibliques depuis plus d’un siècle. Mais pouvons-nous utiliser les Évangiles pour connaître de manière sûre le contexte dans lequel a évolué Notre Seigneur Jésus-Christ ?

Les Évangiles sont en effet une source historique incontestable et très précieuse, y compris pour les historiens. Certes ce ne sont pas des livres d’histoire tels que nous l’entendons aujourd'hui. Mais quelle que soit l’intention des évangélistes, ils décrivent une réalité historique. De nos jours, rares sont ceux qui contestent encore la sincérité des évangélistes et la véracité historique du monde qu’ils décrivent. Leur but est certes apologétique mais cela n’enlève rien à leur valeur historique.

L’Évangile selon Saint Matthieu

Simone Cantarini
Saint Matthieu et l'ange (1645-48)
Galerie nationale d'art, Washington


L’Évangile selon Saint Matthieu est un des témoins les plus précieux pour bien connaître la société juive au temps de Notre Seigneur Jésus-Christ. L’évangéliste connaît bien la réalité juive, les institutions et les coutumes juives. C’est un juif qui écrit pour des juifs. En effet, il n’explique pas ces choses, elles sont considérées comme sues, évidentes, familières. Il ne donne non plus aucune indication topographique détaillée. Tout cela n’a effectivement aucune raison d’être pour des gens du pays. Sa manière de parler est aussi propre aux juifs. Ainsi parle-t-il de royaume des cieux, et non de royaume de Dieu, comme le veut la pratique juive par respect du nom sacro-saint de Yahvé. L'évangéliste a aussi écrit en hébreu ou en araméen, langue du peuple juif de Palestine. Le but de son ouvrage est enfin explicite : il veut démontrer que Notre Seigneur Jésus-Christ est le Messie. Il s’attache donc à montrer qu’Il réalise les prophéties de l’Ancien Testament. Il s’applique également à marquer le lien qui rattache la loi nouvelle à l’Ancien Testament. Ses argumentations ne peuvent que s’adresser à des juifs. Elles n’ont aucun sens pour des païens.

Cela nous est aussi confirmé par les Pères de l’Église, en particulier Saint Irénée et Origène. Eusèbe de Césarée précise que « Matthieu, après avoir évangélisé les hébreux, sur le point de partir au milieu des païens, laissa à ses compatriotes, pour suppléer sa présence, l’Évangile qui porte son nom, écrit dans leur langue. »[1] Tel est aussi l’avis de Saint Jérôme. « Matthieu, le même que Lévi, de publicain devenu apôtre, composa le premier, en Judée et pour des Juifs convertis, l’Évangile du Christ, dans la langue hébraïque. » [2] Le témoignage le plus ancien est celui de Papias, disciple de Saint Jean et compagnon de Polycarpe, qui précise bien que Saint Matthieu a rassemblé les « dits [du Seigneur] en langue hébraïque » [3]. Il faut entendre par « dits » les paroles, les relations et les faits. Il est tout à fait vraisemblable de voir dans ces « dits » l’Évangile selon Saint Matthieu.

L’authenticité de cet Évangile ne pose pas de difficulté. Le texte est bien écrit par Saint Matthieu. Il est témoin véridique de ce qu’il rapporte. Il vit dans la réalité qui se dégage de son texte. Il est le publicain que cite l’Évangile, l’homme « assis au bureau des impôts » qui à l’appel de Notre Seigneur le suivra. Les autres évangélistes le nomment Lévi, fils d’Alphée. Il est donc un des douze apôtres. Il est donc un témoin oculaire des événements qu’il décrit.

Les témoignages des Pères apostoliques tendraient à montrer que son Évangile a été publié et diffusé avant 90. L’étude des critères internes au texte apporte une plus grande précision. Saint Mathieu a dû en effet écrire avant la destruction du Temple puisque ce fait majeur n’est pas mentionné et tout semble croire qu’il est encore intact. « Il n’y a aucune raison décisive de situer la rédaction de Matthieu au-delà de 63-64. »[4]

L’Évangile de Saint Marc

Comme Saint Matthieu, Saint Marc est juif. Son écriture le révèle sans trop de difficulté. Son Évangile est en effet marqué par des sémitismes. Il connaît aussi les usages juifs et la topographie palestinienne. Il donne suffisamment de détails pour que nous en soyons convaincus. Son style le trahit également. Il a  écrit dans un grec peu maîtrisé. La composition de son ouvrage est aussi pauvre en vocabulaire. Les propositions coordonnées se suivent pauvrement. C’est enfin un ouvrage mal agencé. Il montre « une évidente gaucherie littéraire »[5]. Il raconte les faits sans se préoccuper de faire un récit bien structuré. Ce n’est pas un écrivain, encore moins un grec.

Par la tradition, nous apprenons que Saint Marc est le compagnon de Saint Pierre. Les Pères apostoliques l’ont vu comme « le truchement de Saint Pierre », c’est-à-dire probablement comme son porte-parole. Voilà ce que nous dit Papias : « Voilà ce que disait l’ancien : Marc, secrétaire de Pierre, a écrit exactement, non pas cependant dans leur ordre, les choses dites ou faites par le Christ, selon qu’il s’en est souvenu. Car il n’avait pas entendu le Seigneur et ne l’avait pas accompagné ; mais il avait accompagné Pierre qui donnait ses enseignements suivant les besoins de ceux qui l’écoutaient et sans faire un ordre suivi des oracles du Seigneur. Aussi bien Marc ne commettait point d’erreur, tout en écrivant parfois au gré de ses souvenirs. Il mettait, en effet, tout son soin, à ne rien omettre, ni falsifier de ce qu’il avait entendu. » [6] Saint Irénée nous le confirme aussi. Nous savons aussi qu’il a accompagné Saint Barnabé, dont il est le cousin, et Saint Paul sur les chemins de l’apostolat. Saint Jérôme nous apprend que c’est à Rome qu’il a écrit son Évangile.

Saint Marc est généralement identifié à Jean dit Marc mentionné dans les Actes des Apôtres. Après sa libération miraculeuse, délivré par un ange, Saint Pierre se rend dans « la maison de Marie, mère de Jean, qui est surnommé Marc, où beaucoup de personnes étaient assemblées et priaient » (Act. Ap., XII, 12). Dans sa première épître, Saint Pierre le nomme.

En 1912, la commission biblique a ainsi déclaré qu’avec toute la tradition, le second évangile est l’œuvre de Saint Marc, disciple et interprète de Saint Pierre. La source principale de Saint Marc est donc la prédication de Saint Pierre. Nous pouvons donc dire que Saint Marc est un témoin de l’époque, disciple et « fils spirituel » du grand apôtre. Il décrit bien le milieu dans lequel a vécu Notre Seigneur Jésus-Christ.

Dans son Évangile, Saint Marc mentionne un fait avec une telle précision qu’il semble bien en être l’auteur. Il est certainement le jeune homme qui s’enfuit nu de Gethsémani. Certes Papias nous dit qu’il n’a jamais entendu l’enseignement de Notre Seigneur Jésus-Christ. Cela n’est guère contradictoire. Il ne L’a peut-être vu qu’en cette circonstance. Nous pouvons finalement conclure qu’il n’est pas un témoin oculaire mais indirect. Il a donc eu recours à des témoignages directs dont celui de Saint Pierre.

Saint Marc n’écrit pas à des Juifs. En effet, il ne fait aucune allusion à la Loi et ne cite que deux fois les prophètes. Il les suppose aussi peu familiarisés avec les usages du judaïsme. Il explique en effet certaines traditions et donne des détails sur la topographie de Jérusalem. Il traduit tous les mots araméens, convertit la monnaie grecque en monnaie romaine, utilise des latinismes. Selon la tradition, Saint Marc s’adresse aux Romains comme l’atteste Saint Clément d’Alexandrie. Dans son Évangile, il cherche à démontrer que le Christ est Fils de Dieu : « Commencement de l’Évangile de Jésus-Christ, fils de Dieu. » (Marc, I, 1). Il utilise abondamment des arguments qui peuvent frapper des païens, c’est-à-dire les miracles.

L’Évangile selon Saint Marc a été écrit après Saint Mathieu et avant la destruction du Temple comme l’a rappelé la Commission biblique. les critiques le confirment aussi. Les critiques le confirment aussi.

L’Évangile de Saint Luc

Contrairement à Saint Matthieu et à Saint Marc, Saint Luc semble bien étranger aux juifs. Pour lui, l’hébreu est une langue étrangère. Il est souvent considéré comme un converti du paganisme, un converti érudit. Il se montre cultivé avec un vocabulaire plus riche et un style plus littéraire. Il a aussi parfaitement assimilé la langue grecque. La présence d’aramaïsme dans les premiers chapitres s’explique par l’utilisation de sources.


Simone Martini 

Peinture sur bois (1330)
Saint Luc n’est pas en effet un témoin oculaire de ce qu’il relate, comme l’atteste aussi la Tradition. Dans son introduction, il informe Théophile qu’il s’est « diligemment informé de tout dès l’origine » et qu’il doit lui « écrire par ordre toute l’histoire » afin qu’il connaisse la vérité de ce donc il a été instruit  (Luc, I, 3-4). Pour composer son Évangile et les Actes des Apôtres, il a donc utilisé des sources orales et écrites. Au cours de ses voyages, il a eu l’occasion d’interroger les témoins oculaires. Il tient des relations avec Saint Barnabé, le diacre Saint Philippe, Saint Marc. Il a aussi probablement utilisé les écrits de Saint Mathieu et de Saint Marc. Compagnon de Saint Paul, il a aussi puisé ses informations auprès de l’apôtre. Ses ouvrages apparaissent comme une œuvre érudite, renseignée au point qu’il est considéré comme « un monument historique de première valeur »[7].

Remarquons qu’il a un grand souci de placer la biographie de Notre Seigneur Jésus-Christ dans le cadre de l’histoire universelle et de situer les faits et gestes de manière chronologique. Cependant, l’agencement de son récit ressemble à l’usage grec. Les faits sont groupés selon un ordre harmonieux afin de mieux laisser voir l’enchaînement.

Les Actes des Apôtres sont incontestablement de la même main que l’Évangile selon Saint Luc. L’authenticité de l’ouvrage ne semble guère poser de doute tant par la tradition que par les critères internes du texte. Tous, y compris l’ensemble des critiques, sont unanimes pour reconnaître le même auteur pour l’Évangile selon Saint Luc et les Actes des Apôtres. Ce dernier montre qu’il a été écrit avant 62, c’est-à-dire à la fin de la première captivité de Saint Paul, là où s’arrête le récit. Nous sommes encore avant la destruction du Temple.

Son Évangile est écrit principalement pour les Gentils, notamment pour l’« excellent Théophile ». Ainsi leur fournit-il des explications sur les mœurs et la religion juives qui seraient superflues pour des chrétiens provenant du milieu juif. Il nous donne ainsi une belle description du milieu.

Les trois évangiles, que nous appelons synoptiques, relatent le monde palestinien d’avant 70. Ils ont été écrits par des témoins de l’époque, parfois à partir de sources orales et écrites. Deux d’entre eux sont des juifs, connaissant parfaitement les usages et coutumes juifs. Il serait donc pertinent d’utiliser ces sources historiques pour connaître l’époque de Notre Seigneur Jésus-Christ. Elles concordent aussi avec les autres sources que nous possédons.

L’Évangile selon Saint Jean

Lippo di Benivieni
Musée de Rennes
(1300-1315)
La Sainte Tradition a toujours reconnu Saint Jean l’apôtre comme étant l’auteur du quatrième évangile. Il est l’un des douze apôtres de Notre Seigneur Jésus-Christ. « Jean, le disciple du Seigneur, lui qui avait reposé sur sa poitrine, publia lui aussi un évangile alors qu’il demeurait à Éphèse. »[8] Papias le rapporte selon des codex datant du IX et Xe siècle. C’est donc un témoin oculaire de premier plan, le plus proche de Notre Seigneur Jésus-Christ. Le texte lui-même le confirme. Il est « le disciple que Jésus aimait » (Jean, XXI, 21). « C’est ce même disciple qui témoigne de ces choses, et les a écrites, et nous savons que son témoignage est vrai. » (Jean, XXI, 24) Pourquoi ne se nomme-t-il pas ? Selon la tradition juive, il est en effet d'usage de ne pas se nommer dans son ouvrage tout en se désignant clairement.

Selon Saint Matthieu et Saint Marc, Saint Jean est fils de Zébédée et frère de Saint Jacques le Majeur. Saint Jean a rencontré Notre Seigneur Jésus-Christ par l’intermédiaire de Saint Jean Baptiste. Revenant à ses travaux, il est définitivement appelé par Jésus en même temps que Saint Pierre et son frère. Il occupe ensuite une place privilégiée parmi les Apôtres. Certaines indications montrent aussi qu’il est proche de Notre Seigneur Jésus-Christ. Il nous dévoile en particulier les sentiments qui l’animent, les pensées les plus intimes de ses disciples et contrairement aux autres évangélistes, il nous peint la plupart des Apôtres. « Cette fraîcheur de détails est inexplicable si l’évangéliste n’est pas un témoin oculaire. »[9]

Quelques indices montrent que l’auteur de l’Évangile est juif. Sans égaler Saint Marc, les hébraïsmes et les tournures sémantiques le montrent suffisamment. Il connaît les mœurs et les fêtes juives. Il cite aussi les livres de l’Ancien Testament en précisant que les Écritures sont accomplies. L’auteur connaît en détail les lieux géographiques. Les indications topographiques sont d’une précision remarquable. « Si toutes ces indications n’ont pu être vérifiées sur le sol, du moins aucune n’a pu être convaincue d’erreur. »[10]

Le fragment P52 Rylands témoigne de l’existence de cet Évangile avant 130 en Haute Égypte. Des textes apocryphes datant vers 140-150 le citent aussi. Dès le début du IIe siècle, des Pères apostoliques, comme Polycarpe et Saint Ignace d’Antioche, font allusion à certains versets. L’auteur des Odes de Salomon, apocryphe chrétien du début du IIe siècle, utilise l’écrit de l’Apôtre. Pour être si bien répandu et cité, l’Évangile selon Saint Jean devrait être écrit à la fin du Ier siècle. Saint Jean relate la mort de Saint Pierre qui a eu lieu en 64. Il a écrit après la chute du Temple. Enfin, selon la Tradition, il complète les autres Évangiles. Il date donc après l’Évangile selon Saint Luc.

En outre, selon le témoignage des Pères apostoliques, Saint Jean s’est installé à Éphèse avant le martyr de Saint Paul, donc avant 67. Toujours selon la Tradition, il a été écrit contre Cérinthe et ses disciples gnostiques. Or Cerinthe s’est installé à Éphèse à la même époque que Saint Jean.

Selon Clément d’Alexandrie et bien d’autres témoignages, en particulier le canon de Muratori, Saint Jean écrit « à la demande de ses familiers ». Son Évangile ne cherche pas en effet à convertir mais à confirmer la foi des chrétiens. Son but est donc plutôt dogmatique. « Jésus a fait encore en présence de ses disciples beaucoup d’autres miracles qui ne sont pas écrits dans ce livre. Mais ceux-ci ont été écrits afin que vous croyez que Jésus est le Christ, le Fils de Dieu, et afin que, croyant, vous ayez la vie en son nom. » (Jean, XX, 30). Il atteint son objectif non en tant qu’apologiste mais en théologien. Il s’appuie avant tout sur le discours de Notre Seigneur Jésus-Christ afin que ses disciples puissent en avoir une plus grande connaissance. Son écrit est aussi spirituel.

Des critiques ne contestent pas ces faits mais refusent de donner à l’ouvrage une valeur historique. Ils le présentent en effet comme une œuvre uniquement spirituelle. Mais ils oublient que Saint Jean mentionne des faits, des circonstances, des lieux précis. Il n’y a pas de confusion entre les allégories, qui sont bien signalées, et les faits réels. Certes, il défend une thèse en tant que théologien mais toute thèse se fonde sur des faits historiques

En outre, Saint Jean est un témoin oculaire des événements qu’il rapporte. Contrairement aux autres évangélistes, il a suivi Notre Seigneur Jésus-Christ pendant toute sa vie publique. Proche des événements qu’il décrit, il est très précis dans son récit. Nul ne peut non plus contester sa sincérité. La qualité de son écrit et le témoignage des Pères apostoliques montrent que c'est un homme profondément religieux, éloigné de tout mensonge et de toute bassesse. Enfin, son Évangile est parfaitement fiable lorsqu’il est comparé aux éléments archéologiques. L’intention principale de Saint Jean n’exclut donc pas un but historique même s’il est secondaire.

La valeur historique des Évangiles est donc incontestable. Ils décrivent une réalité historique que nous ne pouvons pas ignorer. Elle reste conforme aux autres témoignages que le passé nous a légués. Quelles que soient les intentions des évangélistes, leur ouvrage donne des informations certaines de grande valeur sur l’époque de Notre Seigneur Jésus-Christ. Notre foi repose aussi sur des faits historiques…



Références
[1] Eusèbe de Césarée, Histoire ecclésiastique, III, XXIV, 6 cité dans Manuel d’étude bibliques, Abbé Lusseau et Abbé Collomb, Tome I, Les Évangiles, chap. I, Téqui, 1938.
[2] Saint Jérôme, De vir. ill., III, cité dans Manuel d’étude bibliques, Abbé Lusseau et Abbé Collomb, Tome I, Les Évangiles, chap. I.
[3] Papias dans Eusèbe de Césarée, Histoire ecclésiastique, III, XXXIX cité Manuel d’étude bibliques, Abbé Lusseau et Abbé Collomb, Tome I, Les Évangiles, chap. I.
[4] Abbé Bernard Lucien, Apologétique, La crédibilité de la révélation divine transmise aux hommes par Jésus-Christ, éditions Nuntiavit, 2011.
[5] R. P. Jean René, Manuel d’Écriture Sainte, Tome IV, Les Évangiles, n°46.
[6] Papias dans Eusèbe de Césarée, Histoire ecclésiastique, III, XXXIX cité Manuel d’étude bibliques, Abbé Lusseau et Abbé Collomb, Tome I, Les Évangiles, chap. II.
[7] R. P. Jean René, Manuel d’Écriture Sainte, Tome IV, Les Évangiles, n°62.
[8] Saint Irénée, Contre les Hérésies, 1, 1.
[9] R. P. Jean René, Manuel d’Écriture Sainte, Tome IV, Les Évangiles, n°107.
[10] Lagrange, Saint Jean dans R. P. Jean René, Manuel d’Écriture Sainte, Tome IV, Les Évangiles, n°107.

mercredi 8 avril 2015

La pensée religieuse juive au temps de Notre Seigneur Jésus-Christ

Le christianisme trahit-il la religion juive comme le prétend Porphyre ? Selon son discours, les chrétiens seraient devenus infidèles à la foi de leur père. Ils se seraient séparés de leurs traditions et de leur culture pour adhérer à une croyance nouvelle. Le philosophe païen veut ainsi discréditer la religion chrétienne en un temps où l’infidélité et la nouveauté sont condamnables aux yeux des païens. Et dans une direction opposée, Voltaire dans les Mémoires de Meslier ou les nazis dans leur christianisme positif attaquent la doctrine et la morale chrétiennes comme fortement imprégnée de judaïsme qu’ils considèrent comme sources d’erreurs et d’absurdités. Ainsi veulent-ils attaquer le christianisme en la rattachant à une religion si peu appréciée en leur temps. Selon les saisons et les humeurs, les critiques insistent donc sur l’infidélité ou la fidélité du christianisme à l’égard du judaïsme. Afin d’y voir plus clair, nous proposons de revenir aux temps de Notre Seigneur Jésus-Christ et de mieux connaître la pensée religieuse juive.

Rappel du contexte

Le mois dernier, nous avons décrit l’environnement politique et social du peuple juif. Nous avons rencontré un peuple complexe, profondément divisé et troublé. Des signes montrent une certaine tension en Palestine. Des juifs se montrent particulièrement intransigeants à l’égard de leur religion et de leur culture. L’occupation romaine est en outre très mal perçue. Les maladresses du préfet romain Ponce Pilate ne font qu’accentuer leurs ressentiments des juifs à l’égard des païens. Les Zélotes forment un parti qui encourage la rébellion alors que les Hérodiens mènent une politique de collaboration avec les occupants romains…Les Romains n’apprécient guère non plus ce peuple dont les pratiques religieuses et l’intransigeance les répugnent ou les déconcertent. De nombreuses tentatives d’hellénisation de la société ont échoué devant la résistance du peuple juif. Soucieux de maintenir le calme dans cette région stratégique et turbulente, les empereurs tolèrent la religion juive et évitent toute occasion d’énervement.

Fiers d’une histoire parfois glorieuse, les Juifs n’oublient guère leur indépendance si chèrement acquise au temps des Macchabées. Certains d’entre eux songent encore aux erreurs que les rois asmonéens ont commises par leurs innovations et leurs faiblesses. Le règne du cruel et impie Hérode n’est pas non plus oublié. Le royaume de Judée hante encore les esprits.

La religion juive est aussi divisée entre « conservateurs » que représentent les Sadducéens et les « libéraux » que sont les Pharisiens, plus écoutés du peuple. Mais les termes si usuels aujourd'hui ne doivent pas nous tromper. Si les premiers veulent demeurer fidèles à la Loi de Moïse uniquement, les seconds privilégient l’obéissance à la Tradition, c'est-à-dire à l’application des nombreuses prescriptions que les scribes ont élaborées au cours du temps. La foi juive se fixe-t-elle dans une histoire qui s’achève par l’exil à Babylone ou se poursuit-elle par le long et silencieux travail des docteurs de la Loi ?

Depuis l’exil et en dépit de la reconstruction du Temple, le rôle des prêtres a profondément décliné au profit des scribes, plus proches de la population et  porteurs de l’enseignement de la religion juive et de sa culture. Les Pharisiens, en majorité scribes, forment un parti puissant. Un autre groupe, celui des Esséniens, s’attache davantage à préserver la pureté légale. Délaissant le Temple, ils sont en quête d’un culte plus spirituel.

Jérusalem et le Temple d'Hérode
N’oublions pas enfin les Juifs de la Diaspora, disséminés et regroupés autour des synagogues, probablement plus ouverts aux idées philosophiques et à la réflexion, plus soucieux de prosélytisme. Les « craignant Dieu » sont nombreux mais hésitent à embrasser la foi juive. N’oublions pas enfin ces populations qui adhèrent à une religion juive hétérodoxe, comme les Samaritains si détestés par les Juifs. 


Au temps de Notre Seigneur Jésus-Christ, la situation sociale et politique paraît donc bien complexe et déconcertante. La pensée religieuse est-elle aussi difficile à cerner, aussi confuse ? Comment les Juifs de l’époque vivent-ils leur religion ? Telles sont les questions que nous allons désormais traiter.

Un Dieu un, tout-puissant, Dieu de justice et de miséricorde

En dépit de la multiplicité des courants religieux, tout juif professe de manière unanime la foi en un seul Dieu, créateur et maître de l’Univers. Il est le seul peuple à embrasser le monothéisme. Spécificité unique dans un monde où domine le paganisme ! « C’est le point invulnérable du judaïsme, sur lequel l’union existe, absolue, entre tous les partis. »[1] Son credo est formulé dans une prière, connue sous le nom de « séma ». Elle regroupe trois prières de l’Ancien Testament. Elle professe un Dieu unique qu’il doit servir et ne servir que Lui.

Le Temple tel qu'il a été imaginé en 1966
« Écoute, Israël : le Seigneur notre Dieu est l’unique Seigneur. Tu aimeras le Seigneur ton Dieu, de tout ton cœur, de toute ton âme, de toute ta force. Et ces paroles que moi je te prescrits aujourd'hui seront dans ton cœur. Tu les raconteras aussi à tes enfants, et tu les méditeras, assis en ta maison, et marchant dans le chemin, dormant et te levant. » (Deut., VI, 4-7).

« Si donc vous obéissez à mes commandements, que moi je vous prescris aujourd'hui, d’aimer le Seigneur votre Dieu, et de le servir en tout votre cœur et en toute votre âme, […] » (Deut., XI, 13).

« Je suis le Seigneur votre Dieu, qui vous ai retirés de la terre d’Égypte afin que je fusse votre Dieu. » (Nombre, XV, 37-41).

Le Dieu que le Juif professe est un Dieu tout puissant qui agit dans l’histoire des hommes, guide les peuples et gouverne les temps. Il est aussi juste et miséricordieux. Dieu pratique en effet une justice absolue et redoutable à l’égard de tous les hommes comme un juge intègre et infaillible, aimant les bons et haïssant les impies. Il se montre aussi patient envers le pécheur, accueillant pour le pénitent et l’indulgent. Le Juif voit Dieu unissant en Lui la justice et la miséricorde. Les rabbins voient ces deux attributs sous les noms particuliers de Dieu : Dieu de justice dans le nom de Yahweh et le Dieu de la miséricorde dans celui d’Élohim.

Le Dieu d’Abraham et de Moïse

Le Juif professe cette unicité divine à titre spécial puisqu'il se proclame comme le « gardien officiel, le représentant officiel et le Hérault qualifié du monothéisme »[2], d’où une certaine fierté légitime. Il est le peuple élu de Dieu. Il a reçu sa profession de foi de Dieu Lui-même et non d’un raisonnement ou d’une démarche spéculative. Sa croyance est donc fondamentalement liée à cette élection divine : « Dieu a voulu choisir un peuple et le préparer par une longue et lente sélection et éducation, afin de le constituer le digne dépositaire de la révélation, du monothéisme moral et de la loi de sainteté »[3]. Avec un certain anachronisme, nous pourrions dire que la religion juive est nationale.

Le peuple juif est le peuple de l’Alliance. Il adore le Dieu d’Abraham et de Moïse. Si le peuple est fidèle à Dieu et pratique les commandements qu’Il lui a donnés, Dieu lui prodiguera de nombreuses faveurs et le protégera. Il se multipliera comme les étoiles du ciel et ses ennemis seront écrasés. Dieu réside même au milieu de son peuple dans le Temple de Jérusalem. Le Temple est réellement au centre de la foi juive.

Conscients de l’élection divine du peuple juif, les docteurs de la loi ont tendance à souligner les mérites d’Israël et à oublier ou méconnaître la portée universaliste des promesses faites aux Patriarches. Ils ont aussi pris l’habitude de confondre la cause de Dieu avec les intérêts du royaume de Judée

Puisqu'ils sont conscients d’être membres du peuple élu, les Juifs invoquent Dieu comme un père. Cependant, l’expression « Père » est relativement rare. Ils s’intitulent aussi « fils de Dieu ». Des relations intimes unissent donc le Juif au Dieu. Mais ils craignent toujours de Le nommer. Des lèvres impures ou profanes peuvent-elles prononcer ce qu’il y a de plus sacré ? Il remplace son nom par l’un de ses attributs ou qualificatifs qui le désignent. 

La croyance générale aux anges et aux démons

Tobie et l'ange (Filippino Lippi)
Les Sadducéens mis à part, les Juifs croient à l’existence et à l’activité des anges et des démons. Contrairement aux païens, ils ne sont pas considérés comme des émanations de deux principes bons et mauvais et ne font pas l’objet d’adoration. Ils tiennent leur existence de Dieu seul et exercent leurs activités sous sa dépendance. Dieu est créateur de toutes choses.

Les démons sont considérés comme des anges déchus qui ont perdu par leur faute la qualité d’être spirituels agréables à Dieu. Ils s’appliquent à nuire à l’homme en leur causant des dommages spirituels et corporels. Ils inspirent les impies et les païens, auxquels ils enseignent les pratiques idolâtriques, les maléfices et les sortilèges. Satan est leur chef. Pour les éviter, le Juif doit invoquer le secours des bons anges et recourir aux conjurations et exorcismes.

Les doctrines juives sur les anges et les démons ont surtout été développées lors de l’exil. Selon une thèse, elles viendraient des païens perses qui auraient influencé les scribes au cours de leur séjour à Babylone. Mais cette thèse est difficilement tenable compte tenu des différences fondamentales qui séparent les doctrines juives et perses. En outre, elles sont antérieures au temps de l’exil. Il serait donc plus judicieux d’y voir un approfondissement de la foi et de la doctrine en réaction au paganisme. « Le judaïsme n’avait pas précisément emprunté des doctrines étrangères, mais avait été plutôt excité et stimulé à développer ses propres germes doctrinaux. » [4]

Une croyance confuse en la résurrection des corps

La croyance en la résurrection des corps n’est pas unanime. 

Les Sadducéens, qui nient l’existence des anges et des esprits, ne croient pas non plus en l’immortalité de l’âme : l’âme ne survivrait pas à la mort du corps. Ils ne peuvent donc croire en une rétribution dans la vie future. La croyance en la résurrection des corps s’appuie surtout sur les derniers livres de la Sainte Bible, livres que les Sadducéens ne reconnaissent pas comme canoniques, et sur la tradition qu’ils rejettent également. Isaïe le proclame pourtant dans son cantique sur la délivrance du peuple de Juda. « Ils vivront vos morts ; ceux qui m’ont été tués ressusciteront ; réveillez-vous, et chantez des louanges, vous qui habitez dans la poussière… » (Is. XXVI, 19). Dans ses malheurs, Job aussi se console par l’espérance de la résurrection. « Car je sais que mon rédempteur est vivant, et qu’au dernier jour je ressusciterai de la terre ; et que de nouveau je serai environné de ma peau, et que dans ma chair  je verrai mon Dieu. Je dois le voir moi-même, et non un autre, et mes yeux doivent le contempler : c’est là mon espérance ; elle repose dans mon sein. » (Job, XIX, 25-27). Ont-ils peur de voir se répandre les croyances païennes si favorables à l’existence des esprits ?

La résurrection de la chair (Signorelli à Orvieto)
Les Pharisiens admettent la survivance des âmes et la rétribution future. C’est parce qu’Ils croient au jugement de Dieu et du monde à venir qu’ils admettent la résurrection des corps. Chacun doit rendre compte à Dieu de ses actes. Le monde de l’au-delà, objet de tant de promesses divines, sera inauguré par la résurrection des corps. L’homme juste verra alors Dieu. « Celui qui acquiert les paroles de la Loi, acquiert la vie du monde à venir. »[5] Il sera admis à contempler la face de Dieu et à habiter dans la demeure de Dieu. « Ceux qui quittent la vie suivant la loi naturelle et remboursent à Dieu le prêt qu’ils ont reçu … obtiennent une gloire immortelle… Leurs âmes, restées pures et obéissantes, reçoivent pour séjour le lieu le plus saint du ciel, d’où, d’après les siècles révolus, ils reviennent habiter des corps exempts de souillures. Ceux, au contraire, dont les mains insensées se sont tournées contre eux-mêmes, le plus sombre enfer reçoit leurs âmes. »[6]

Les Esséniens reconnaissent les récompenses et les châtiments outre-tombes ainsi que la rétribution définitive et éternelle mais ils refusent l’idée de toute résurrection des corps. Seule l’âme, délivrée de sa prison, peut y participer. Par ailleurs, seule l’âme du Juste sera délivrée du corps.

De manière générale, le Juif croit en la survivance des âmes après la mort. Elles descendent au schéol, séjour des morts dans les profondeurs de la terre. Elles seraient dans un état amoindri, léthargiques.

Quelle est la destinée des âmes ? L’idée de jugement n’est pas très précise. L’idée d’une rétribution individuelle après la mort s’impose progressivement depuis le retour d’exil. L’idée d’une résurrection des corps s’affirme aussi surtout depuis la révolte des Macchabées. Les livres apocryphes juifs traitent de plus en plus de ce sujet. La croyance en un double jugement, immédiatement après la mort et au jour du jugement dernier, est aussi de plus en plus partagée par les Juifs à l'approche de l’ère chrétienne.

La piété juive

La pitié tient une grande place dans la vie quotidienne du Juif. De nombreux écrits rabbiniques définissent les nombreuses modalités de la prière touchant la forme, le temps, le mode ou les conditions.

Le Juif devait prier plusieurs fois par jour en récitant notamment le « séma » ou encore une autre formule intitulé « semoné ‘esré », dix-huit bénédictions où s’expriment les sentiments d’adoration, d’humilité et d’espérance envers le Dieu du peuple juif. « Bénissez Elohim », tel est le commencement de la formule que récite l’archisynagogue. Ces bénédictions sont presque toutes issues des Psaumes et des Prophètes. Tout homme libre doit réciter la « séma » deux fois par jour, le matin et le soir. Les femmes, les enfants et les esclaves n’y sont pas tenus. Tout juif doit réciter le « semoné ‘esré » trois fois par jour. 

La piété juive ne se résume pas en ses prières officielles. Les prières privées sont aussi très pratiquées. Le Juif croit profondément en l’efficacité de ses supplications et en la puissance de ses prières.

Le jeûne est aussi très suivi pour s’humilier devant Dieu, expier des fautes ou encore pour obtenir du ciel secours et faveurs. Les Pharisiens jeûnent deux fois la semaine, le mardi et le jeudi.

Les œuvres de charité et de miséricorde sont également recherchées. La pratique des bonnes œuvres envers les Juifs relève d’une obligation morale à laquelle nul ne peut se soustraire, pas même le pauvre. En se montrant aussi miséricordieux que Dieu, le Juif espère obtenir la rémission de ses fautes et s’assurer du bonheur dans le monde à venir. Selon Siméon le Juste[7], « le monde repose sur trois choses : la Torah, le culte et l’exercice de la charité ».

La vie juive est ainsi authentiquement religieuse au temps de Notre Seigneur Jésus-Christ : culte public, sacrifices, prières privées, respect du sabbat, fêtes, jeûnes, œuvres de miséricorde… Les docteurs de la Loi insistent fortement sur les dispositions morales que le Juif doit requérir pour accomplir ces pratiques. La piété est profonde et authentique.




Références

[1] Abbé Lusseau et abbé Coulomb, Manuel d’études bibliques, tome IV, chapitre VII, §II, Téqui, 1938.
[2] Tricot, Le Monde juif au temps de Notre Seigneur, chapitre XIX, III, 1 dans Initiation biblique, sous la direction d’A. Robert et A. Tricot, Desclée et cie, 1938.
[3] R. P. Bonsirven, Le judaïsme palestinien au temps de Jésus-Christ, tome I, 1935, cité dans Initiation biblique.
[4] Voir Tixeront, Histoire des Dogmes, Tome I, La Théologie anténicéenne, chapitre I, librairie Lecoffre, 1909.
[5] Hillel, Aboth, II, 7.
[6] Flavius Joseph, Guerre des Juifs, III, 8, 5.
[7] Siméon le Juste, Pirqé Aboth, traité du IIIe siècle avant Jésus-Christ.

lundi 6 avril 2015

La faillite d'une société

Très récemment, de jeunes filles ont incendié une voiture et un garage, risquant de mettre le feu aux maisons toutes proches afin de se venger des « bourgeois » qui possèdent tout. Avant de commettre leurs méfaits, quelques jours auparavant, elles avaient emprunté des voitures, volé des magasins, tenté d’incendier d’autres voitures. Récidivistes, elles vivaient dans un foyer. Aujourd’hui, en attendant leur procès, elles ont changé de foyer, peut-être un peu mieux encadrées. Banal fait divers qui a donné lieu à quelques lignes dans un journal local.


Mais que deviennent les victimes ? Qui s’en intéresse par ailleurs ? En pleine nuit, se lever en toute vitesse de son lit pour se réfugier dans le jardin, voir les flammes ravager un bâtiment et des souvenirs, … Et s’apercevoir le lendemain que la voiture d’assistance a failli être à son tour réduite en flamme… Tout cela n’est pas anodin. Les dégâts sont en effet bien là. Ils ne sont pas simplement d’ordre matériel : de jeunes enfants devenus craintifs à la tombée de la nuit, des nuits hantées de cauchemars, des parents dont le sommeil est léger, s’éveillant au moindre bruit suspect, des projets ensevelis … Déjà condamnées pour les mêmes méfaits quelques années auparavant, ces filles ont à peine vingt ans…

Pourquoi une telle violence ? L’histoire d’une de ces filles suffit à comprendre leur geste : père seul, alcoolique, enfant délaissé, livré à lui-même. Une victime de la misère sociale, diront certains. Nous voilà replongés dans un roman de Zola. Et pourtant, ce cas n'est pas unique. Nombreux sont les faits divers qui mêlent des enfants sans mère ou sans père aux dires des gendarmes et des policiers débordés. « Faites des garçons toute seule », selon un slogan destiné aux jeunes femmes avides de liberté. Pauvres insensées ! 

Les banlieues ne sont pas les seuls endroits où se répandent les faits divers qui peuvent à tout moment vous faire oublier la paix et le sommeil. Ne parlons pas de ces familles où les pères et les mères ne valent pas mieux que leurs enfants. La misère sociale est grande dans notre société dite moderne ! Quelle faillite sociale ! Quelle irresponsabilité générale !

Ces filles sont les produits de notre société. Au lieu de les élever et de leur ouvrir les yeux vers les cieux, elle les livre à leurs instincts et à leurs vices, elle excite leurs envies et énerve leurs appétits, elle leur ferme les portes de l'éternité. Nous songeons encore à ces enfants qui un siècle plus tôt mourraient dans les usines et délaissés, ils n'étaient que les bras d'un monde avide de profit ou révoltés, des brigands sans foi ni loi. Aujourd'hui, d'autres maux frappent la jeunesse de notre pays. Au-delà des apparences, c'est la même misère. Les mêmes vices sévissent pour que certains puissent jouir d'une paix illusoire... Quel avenir voulons-nous donner à nos enfants ? Quel modèle d'enfants notre société veut-elle édifier ? Quel regard doivent-ils porter sur le monde ? Telles sont les principales questions que nous devons nous poser...

Une société qui favorise et encourage l'instabilité des familles peut craindre que la paix ne soit qu’un vague souvenir. Un État qui diminue l’autorité des parents et les rend irresponsables ne remplit plus ce pour quoi il a été fondé, perdant ainsi toute sa légitimité et finalement son autorité. L’anarchie n’est pas très loin. Les milices non plus. Il est très dangereux de mépriser le rôle et la force de la famille et d'exacerber l'individualisme. Détruire le pivot naturel d’une société n'est pas sans conséquence…

Que faut-il donc pour que nous comprenions l’iniquité de nos lois et de ces idéologies qui ne sèment que le désordre et le mal ?!  Chaque jour, des drames nous révèlent davantage la hauteur de cettefolie… 


Au même moment, les journaux nous font découvrir le drame de ces enfants violés par un directeur d’école pédophile reconnu depuis longtemps comme tel… Voyez alors ces ministres minables devant les parents des victimes. Il y a un siècle de tels ministres avaient encore le courage d’abandonner leurs fonctions. Ils se sentaient au moins responsables. Leurs discours n’étaient pas que de vains mots…

Que Notre Seigneur ait pitié de nous ! ....

mardi 31 mars 2015

Les Ottomans, l'apogée de l'empire musulman et sa fin

Au début du XV siècle, les Mamelouks sont maîtres des lieux saints de l’islam et protecteurs du calife réfugié au Caire. Vainqueurs des Mongols, ils représentent la seule force légitime de l’islam. Ils ont pu craindre un moment les Ottomans dont l’empire s’étendait en Europe mais le conquérant Tamerlan les ont écrasés en 1402 [2]. En pleine gloire, l’empire ottoman succombe à ce coup terrible. 

Le réveil des Ottomans

Istanbul


Aussi éphémère que cruel, l’empire de Tamerlan ne dure pas. L’Anatolie est rapidement divisée en principautés autonomes. Les Ottomans reprennent le pouvoir et rétablissent la domination ottomane en Asie Mineure. Ils reprennent ensuite l’offensive en Europe. Après avoir éliminé ses adversaires, dont le roi de Hongrie, et conquis tous les Balkans, l’empire ottoman s’empare de Constantinople en 1453. Après des siècles de sièges et d’attaques incessantes, l’Empire byzantin s’achève. Constantinople est livrée à trois jours de pillages et de massacres. Elle est ensuite promue capitale de l’empire sous le nom d’Istanbul, la Sublime Porte. Dès la fin du XVe siècle, l’empire ottoman apparaît comme l’une des plus grandes puissances de la Méditerranée.

Centralisé et plutôt sagement administré, l’empire ottoman tient avant tout sa puissance de sa force et de son organisation militaires. Il suscite l’admiration de l’Europe, notamment par son armée, ses effectifs et sa discipline. Les fameux janissaires représentent un corps d’élite redoutable. Ce sont des fils de vaincus chrétiens, enlevés dès leur plus jeune âge, élevés en purs musulmans et dressés pour faire la guerre. Dévoués au régime, fanatisés comme nous dirions aujourd'hui, ils forment un corps puissant d’une très grande solidité, voire un état dans l’état. Ce sont eux les piliers de l’empire, faisant et défaisant les sultans puis les califes. L’armée de l’empire tient aussi sa force de son artillerie, de sa logistique, de sa discipline. Régulièrement nourrie et soldée, l'armée ottomane apparaît comme la première armée moderne.

Inévitablement, les Ottomans et les Mamelouks s’affrontent. Ils s’opposent pour des questions de territoires et d’influences. Une guerre en 1467 ne règle rien. L’influence des Ottomans progresse. Ils s’emparent de la Syrie, deviennent maîtres d’Alep, de Damas et de Jérusalem. Les deux empires se font face sans que l’un ne puisse l’emporter sur l’autre. Ils finissent par vivre en bonne intelligence et même par coopérer. Mais aux yeux des musulmans, les Mamelouks demeurent les représentants légitimes de l’islam.

L’arrivée des Portugais dans l’Océan Indien renverse l’équilibre des forces. En dépit du soutien des Ottomans dans leur lutte contre les chrétiens, la flotte des Mamelouks est détruite en 1508. En 1515, le portugais Albuquerque s’empare d’Hormuz. Non seulement il enlève aux Mamelouks le commerce des épices, une de leurs principales sources de revenus, mais surtout il menace les lieux saints dont ils ont la garde depuis le XIIIe siècle. La légitimité religieuse des Mamelouks est alors remise en question.

Maître d’une grande partie de l’Europe slave, de l’Anatolie et de la Syrie, les Ottomans doivent aussi affronter un nouvel ennemi qui s’affirme à l’est, les Séfévides, c’est-à-dire des chiites, maîtres de la Perse depuis 1502. Chef de nomades au nord de l’Iran, Ismaïl, futur chah, c’est-à-dire roi, reconstitue l’empire des Sassanides et instaure le chiisme comme religion nationale. Au XIVe siècle, les Séfévides poursuivent leur conquête et avancent en Syrie. L'Ottoman Sélim Ier, dit le Brave ou le Terrible, mène alors la guerre sainte contre les chiites.

L’apogée de l’Empire Ottoman

En 1512 puis en 1514, les Ottomans arrêtent la progression chiite et parviennent à conquérir leur capital, Tabriz, sans cependant pouvoir occuper toute la Perse, faute d’hommes. Ils s’emparent aussi du Kurdistan. Leurs victoires contre les chiites, ennemis héréditaires des sunnites, confirment leur supériorité et accroissent davantage leur prestige. Ils s’affirment comme les véritables défenseurs de l’islam sunnite face à l’ennemi séculaire. Ils peuvent désormais se retourner contre les Mamelouks affaiblis et déconsidérés.

En 1517, les Ottomans finissent par écraser les Mamelouks. Ils exécutent leur sultan et mettent fin à leur sultanat. Ils s’emparent aussi du Liban, de l’Égypte et de la côte ouest de la péninsule arabique. Les lieux saints sont désormais sous leur protection. Ils sont les seuls maîtres de l'islam. La prière du Vendredi qualifie Sélim Ier de calife, successeur de Mahomet et protecteurs des lieux saints mais il faudra attendre au moins le XVIIIe siècle pour que le sultan ottoman prenne officiellement le titre de calife. Ainsi pour la première fois depuis des siècles, le calife possède les pouvoirs militaires, politiques et religieux comme aux premiers temps de l’empire abbasside. La prière du vendredi se dira désormais au nom du calife ottoman. Istanbul remplace le Caire. L’empire musulman devient turc …

Après leur victoire contre les Mamelouks, les Ottomans attaquent de nouveau les chrétiens en Europe. En 1520, Soliman le Magnifique s’empare de Belgrade puis en 1522, il reprend Rhodes à l’Ordre des Hospitaliers. La Méditerranée orientale est sous la maîtrise des Ottomans. La Hongrie finit par être annexée. Les Habsbourg ne sont plus maîtres que d’une bande de plaines et des montagnes de Slovaquie. En 1529 et en 1532, Soliman est aux portes de Vienne dont il fait le siège en vain. Ces échecs mènent un certain trouble dans l’empire.

Au Maghreb, au nom du calife ottoman, Barberousse et ses pirates de Kabylie conquièrent Alger et Tunis. A partir de ces ports, il menace la Méditerranée occidentale. Le Maghreb est désormais plus ou moins sous l’influence ottomane. Barberousse menace aussi Malte et la Sicile. Profitant des querelles des puissances chrétiennes et de la complicité de François Ier, les pirates progressent. Nice est ravagée, Toulon est prise…

En 1534, Soliman le Magnifique s’empare de Bagdad. L’Azerbaïdjan est conquis en 1536. En 1566, à la mort de Soliman le Magnifique, l’empire est à son apogée. L’Empire ottoman s’étend à cette date sur les Balkans, l’Europe centrale, le Moyen-Orient, l’Afrique du Nord hormis le Maroc. Aux portes de Vienne, il est aussi présent à Tunis, à Bagdad et à Eden. Il représente également une puissance maritime en Méditerranée et en mer Rouge. Ainsi après les empires arabe (Damas) et perse (Bagdad) se dresse un autre empire, celui des Turcs (Istanbul).




Le lent déclin de l’Empire ottoman

Mais après la mort de Soliman, l’empire entre rapidement en déclin. Au niveau militaire, la situation se dégrade progressivement. En octobre 1571, à la bataille de Lépante, sa flotte est défaite. Sa puissance maritime est provisoirement remise en cause. La guerre que les troupes ottomanes mène contre les Autrichiens (1593-1606) les épuise. A l’est, la situation n’est guère brillante. Les Séfévides s’emparent de nouveau de la Mésopotamie et de Bagdad.

Le pouvoir est en outre fragilisé par des rébellions, la corruption et des soulèvements de population. Est-il encore entre les mains des sultans ? Il est partagé entre les janissaires qui n’hésitent pas à assassiner les sultans et le harem tout puissant dans lequel ils s’enferment. Les sultans perdent aussi le pouvoir au profit des grands Vizirs, sortes de premiers ministres. 

Les grands Vizirs prennent finalement le pouvoir avec force et cruauté et redressent la situation à la fin du XVIIe siècle. En 1669, ils conquièrent la Crète après vingt deux ans de siège. Toute la Méditerranée orientale est désormais sous le contrôle des Turcs. Les forces ottomanes s’enfoncent en Pologne et en Ukraine. Appelées par les protestants hongrois, elles avancent en Autriche. En 1683, Vienne est de nouveau assiégée. Mais une alliance catholique, sous le commandement du roi de Pologne, Jean Sobieski, bat l’armée ottomane. L’Empire turc perd des territoires dont la Hongrie. Pour la première fois, il recule en Europe.

Au XVIIIe siècle, la situation s’empire en dépit des tentatives de réformes et de modernisations que mènent les sultans. L’Empire ottoman cède des territoires au profit de l'empire austro-hongrois. Les Séfévides reprennent le Caucase. Les Russes progressent aussi dans l’Empire ottoman. Leur avancée inquiète les européens au point que l’empire musulman devient le lieu d’affrontement entre les puissances de l’Europe. L’Empire ottoman subit ainsi de nombreuses humiliations. En 1798, Napoléon s’empare de l’Égypte puis avance en Syrie et en Palestine. « C’était la première grande incursion d’une puissance européenne au cœur même du monde islamique, la première fois que ses habitants se trouvaient exposés au nouveau type de puissance militaire des grands États d’Europe, et à leurs rivalités »[1]. Depuis cette expédition, l’influence des puissances occidentales grandissent dans l’Empire ottoman.


L’agonie et le démembrement de l’Empire ottoman

En dépit de nombreuses réformes militaires, politiques et sociales, l’Empire ottoman ne parvient pas à se redresser. Sous la pression des puissances occidentales, la Grèce obtient son indépendance en 1829. Dans les Balkans, des principautés obtiennent une véritable autonomie. Les populations se révoltent. La Serbie et la Roumanie gagnent leur indépendance. L’Égypte acquiert aussi pratiquement son indépendance avec la naissance de la dynastie de Mohammed Ali. L’Autriche, la Grèce et la Russie s’emparent de nouveaux territoires. La Grande-Bretagne occupe Chypre. L’Afrique du Nord est partagée entre la Grande Bretagne, la France et l’Italie.

Au XIXe siècle, en proie à des difficultés financières et à des révoltes, l’Empire Ottoman continue de se disloquer lentement. Les puissances européennes s’emparent de zones d’influences à l’intérieur même de l’Empire. Des communautés sont directement sous la protection des Européens. La France protège les catholiques, la Russie les orthodoxes. Les Allemands développent et maîtrisent les chemins de fer quand les ports et les fleuves sont sous le contrôle des Français et des Anglais. Les entreprises ottomanes sont contrôlées par des fonds européens. La banque impériale ottomane, créée en 1863, en charge des finances et des douanes de l’Empire ottomane, est par exemple dirigée par un consortium franco-anglais.

Au début du XXe siècle, l’Empire ottoman est un malade à l’agonie. En 1913, les Jeunes Turcs prennent le pouvoir et dans la volonté de restaurer l’empire, ils s’allient avec l’empire allemand. Mais le déclin n'est pas enrayé. La légitimité de l'empire est durement remis en cause. Entre 1916 et 1918, une révolte éclate dans la péninsule arabique. Le chérif de la Mecque veut créer un état musulman. L’Empire ottoman meurt enfin sous les coups de la Première Guerre Mondiale. Il est démembrée par les puissances européennes (traité de Sèvre, 1920). Après la suppression du sultanat en 1922, une république turque est proclamée en 1923. Mustapha Kémal est élu à la présidence de la République. En 1924, le califat est aboli…

L'islam, le reflet de l'histoire


L’histoire de l'islam et notamment du dernier empire musulman est importante pour bien comprendre la situation actuelle du monde musulman. A plusieurs reprises, l’Europe a failli se faire écraser par les troupes musulmanes. De la péninsule arabique, une première vague a déferlé de manière continue sur l'Orient puis sur l'Occident. Elle a conquis le Moyen-Orient, l’Afrique du Nord et atteint les Pyrénées. Une deuxième vague a repris sous les Abbassides, progressant en Afrique, en Inde et jusqu’aux Philippines. Enfin, une troisième vague a écrasé Byzance et progressivement conquis l’Europe du Sud, la Hongrie, le Caucase, avançant vers l’Ukraine et la Pologne. Hormis quelques cas particuliers, l’islam n’a progressé qu’avec les armes. Les vaincus n'ont qu'un choix : se convertir à l’islam, payer un tribut ou mourir. Beaucoup de chrétiens préféreront se convertir que de vivre dans la misère ou dans les humiliations.

Le fanatisme religieux, que de bons penseurs trouvent si nouveau dans l’islam, est le moteur de ses victoires et de son expansion. Les janissaires en sont un exemple. Les premiers conquérants arabes en étaient peut-être dépourvus, plus soucieux de butin que de répandre l'islam. Tout change vraisemblablement avec les Abbassides plus préoccupés de légitimité politique et de pouvoir. La principale force de l’islam réside dans sa puissance armée.

Mobilisées, les forces musulmanes n'ont guère de difficultés à écraser des empires et des royaumes divisés et épuisés par des luttes internes. Parfois ce sont des chrétiens eux-mêmes qui demandent l'intervention des musulmans ou les laissent progresser pour de vains calculs politiques. Quand les Ottomans menacent Vienne, le Pape Innocent XI appelle tous les États chrétiens à venir défendre l’Europe. Seuls le Portugal, quelques cités italiennes et la Pologne répondent à son appel ! La force des musulmans résident aussi dans la faiblesse de leurs adversaires.

Soliman 1er le Magnifique
La victoire est essentielle dans l'islam. Le chef n’est légitime que s’il se montre puissant et victorieux des ennemis de l'islam. Tant qu’il parvient à vaincre et à dominer, il règne. La moindre défaillance ou faiblesse provoque sa chute. Mais le déclin prend souvent sa source non dans la défaite des troupes mais dans ses chefs qui se vautrent dans les harems et désertent le pouvoir pour assouvir leurs plaisirs au profit de leurs gardes, des sultans ou des vizirs. La guerre leur fournit l’argent nécessaire pour leurs débauches. Faute de butin ou de tributs suffisants, le système s’écroule. Ainsi faut-il éviter trop de conversions pour éviter la ruine de l'Empire…

Soulignons enfin le règne éphémère des arabes dans cette histoire si longue. Rapidement, ils ont laissé leur place aux Perses, aux Berbères, aux Mamelouks et aux Turcs. Et chaque fois, une nouvelle capitale se substitue à l'ancienne : Damas, Bagdad, Le Caire, Istanbul. Chacune tente alors de se revêtir de sainteté. Les yeux sont rivés sur le siège du conquérant. Là se trouve la source de l’islam…

Par la guerre et souvent par la cruauté, les troupes musulmanes ont donc conquis un vaste empire qui a laissé de nombreux souvenirs et de terribles dévastations. Le temps glorieux de l'islam, bref et éloquent, a depuis disparu, non sans véritables et profondes humiliations. Le XIXe siècle est un siècle terrible pour les musulmans. La disparition du califat en 1924 n'est guère une surprise. Depuis bien des siècles déjà, le successeur de Mahomet n’avait plus de réalité. Cette histoire n'est pas simplement un souvenir pour l’islam ;  l'islam est inséparable de cette histoire, sa compréhension également.


Références
[1] Albert Hourani, Histoire des peuples arabes, Paris, Seuil, 1993, dans Les clés du Moyen-Orient, article Empire ottoman, Anne-Lucie Chaigne-Oudin, publié le 01/12/2010.

[2] Voir Émeraude, janvier 2015, article "L'islam au lendemain de la chute des Abbassides".