" La pierre précieuse, voire de grand prix aux yeux de certains, qu'est l'émeraude, se voit insultée par un morceau de verre habilement truqué, s'il ne se rencontre personne qui soit capable de procéder à un examen et de démasquer la faute. Et lorsque de l'airain a été mêlé à l'argent, qui donc, s'il n'est connaisseur, pourra aisément le vérifier ? "(Saint Irénée, Contre les hérésies)


lundi 8 décembre 2014

Emmanuel Kant, genèse d'une philosophie incontournable



Le XIXe siècle est marqué par un foisonnement philosophique impressionnant, surtout en Allemagne. Cette activité spéculative n’est pas sans importance. Le XXe siècle en a été profondément influencé. Notre manière de penser l’est encore. Nombreuses sont les théories, y compris scientifiques, qui ont leur origine dans ces philosophies. La confusion des idées que nous connaissons aujourd'hui en est aussi une des conséquences. En dépit de la diversité de leurs pensées et de leur particularisme, Fichte, Hegel, Heidegger, Kierkegaard et tant d’autres encore se réfèrent directement ou non à un philosophe marquant du XVIIIe siècle, Kant. « Avec Kant, cependant, l’homme occidental entre dans une lucidité, une profondeur et une intelligence que nul avant lui, sur le terrain philosophique en tout cas, ne peut lui contester. Dans l’histoire des idées et des systèmes, seul Aristote et saint Thomas ont autant d’importance. »[1] Les philosophies du XIXe siècle sont en effet difficilement compréhensibles sans le kantisme. Il nous est donc devenu impossible de poursuivre notre étude sans l’aborder en dépit de ses difficultés bien réelles.

Kant, professeur protestant tranquille
Kant (1724 – 1804) vient d’un milieu modeste et protestant[2]. Il entre au collège en 1732 puis à l’Université en 1740. En 1755, il est nommé « privat-docens »[12] à l’Université de Koenigsberg, puis en 1770, il y est reçu docteur et devient enfin professeur ordinaire. Dans sa thèse de doctorat apparaît pour la première fois « l’idée critique » d’où sortira le criticisme. 
En 1781, son grand ouvrage intitulé Critique de la raison pure est publié. Il va révolutionner la philosophie. De nombreux livres sont ensuite publiés à un rythme rapide : Critique de la raison pratique (1788), Critique du jugement (1790), La religion dans les limites de la simple raison (1793). 
De santé chétive, Kant est un professeur remarquable au dire de ses élèves. Il suit une carrière normale, sans grande difficulté, marqué par un labeur intellectuel extraordinaire. Contrairement aux philosophes allemands du XIXe siècle, il ne semble pas avoir connu de troubles ou d’inquiétudes religieuses.
Son origine protestante et plus spécialement le piétisme[3] ont influencé sa formation et sa philosophie. Kant a en effet adopté la conception luthérienne de la foi, c’est-à-dire comme démarche de la volonté sans motif intellectuel, sur laquelle il bâtit sa métaphysique : la liberté, l’immortalité de l’âme et l’existence de Dieu sont indémontrables et inconnaissables. Il adopte aussi la doctrine du libre examen, qui est en fait le pivot de sa morale. En règle générale, cette doctrine est appliquée dans l’interprétation de la Sainte Écriture. Kant l’applique sur le plan moral : la conscience est autonome, elle n’obéit qu’aux lois qu’elle se donne elle-même.
Le dogmatisme de Wolf

Au cours de sa formation intellectuelle, Kant a surtout connu la philosophie de Wolf. Véritable « pédagogue de l’Allemagne », Wolf (1679-1754) a diffusé de nombreux ouvrages philosophiques dans toute l’Allemagne. Clairs, précis et rigoureux, ses traités recouvrent l’ensemble de la philosophie. Kant le considère comme « le plus grand de tous les philosophes dogmatiques ». Il fait surtout l’éloge de sa méthode.
La philosophie de Wolf est la « science de toutes les choses possibles », c’est-à-dire « ce qui n’implique pas de contradiction ». La vérité est alors ce qui lui paraît concevable. Elle est donc définie par rapport au possible et non à l’existence. Son principe de base est donc le principe de contradiction. Mais contrairement à Aristote, il s’agit d’une loi de la pensée et non de l’être. Aristote s’appuie sur l’évidence objective, Wolf sur une expérience intellectuelle. « Nous expérimentons que la nature de notre esprit est telle que, quand il juge que quelque chose est, il ne peut pas juger en même temps que cette chose n’est pas ». De la loi de la pensée, Wolf en vient à la loi de l’être : « il ne peut se faire que la même chose à la fois soit et ne soit pas ».
Le deuxième principe qu’il adopte est le principe de raison suffisante de Leibniz : « rien n’est sans une raison suffisante qui permette de comprendre pourquoi cela est ainsi plutôt qu’autrement ». Wolf tente de le démontrer par le seul principe de contradiction.
Wolf définit l’être comme ce qui peut exister et l’essence ce qui est premièrement conçu dans son être. Il identifie finalement l’essence avec la possibilité. L’essence est constituée de caractères qui ne se contredisent pas et qui ne se déduisent pas l’un de l’autre. L’essence est la raison suffisante pour laquelle les caractères lui appartiennent ou peuvent lui appartenir. L’existence est alors définie comme « le complément de la possibilité ». Elle a peu de rôle et d’importance. Wolf accorde en effet le primat à l’essence. « L’essence d’un être n’est pas autre chose que sa possibilité intrinsèque ; celui qui comprend cette possibilité comprend l’essence, et celui qui comprend la possibilité, c’est celui qui est en mesure de la démontrer a priori[4]. » En résumé, pour Wolf, l’existence se définit par rapport au possible. Avec ses principes et en suivant la démarche de Leibniz, il définit la preuve ontologique de Dieu, de l’être nécessaire, celui dont l’essence est la raison suffisante de l’existence.
La métaphysique de Wolf est « mathématisée à l’extrême »[5]. Elle est l’aboutissement du rationalisme issu de Descartes. Il commet aussi de nombreuses méprises sur la métaphysique aristotélicienne et sur celle de Saint Thomas d’Aquin. Wolf prétend même avoir porté la métaphysique à sa perfection et ses contemporains l’ont cru. Kant n’a pas étudié d’autres métaphysiques que la sienne. Ainsi quand il critique la métaphysique, il ne songe qu’à celle de Wolf. Mais ses critiques touchent aussi indirectement la métaphysique d’Aristote et de Saint Thomas d’Aquin.
Kant critique en effet la métaphysique de Wolf qu’il considère comme dogmatique car elle se développe sans avoir préalablement critiqué son instrument, à savoir sa raison. Ainsi prétend-il connaître l’être en soi par raison pure, c’est-à-dire a priori, indépendamment de toute expérience. 
Mais Kant garde l’idée que la métaphysique doit être a priori, c’est-à-dire au-delà de l’expérience. « Ses principes ne doivent jamais être empruntés à l’expérience, car il faut qu’elle soit une connaissance non pas physique, mais métaphysique, ce qui signifie au-delà de l’expérience. »[6]
Newton, le modèle de l’homme de science moderne
Newton représente pour Kant la science moderne, une science capable d’apporter une explication satisfaisante à tous les phénomènes physiques. Il serait même absurde de mette en doute sa vérité. Elle s’est constituée par la jonction des mathématiques avec l’expérience. L’expérience présente des faits dispersés, divers, séparés, et l’esprit les lie selon des lois nécessaires qu’il invente. L’esprit humain confère l’intelligibilité aux faits par son activité. L’expérience donne un contenu réel à la pensée. 
Nous sommes proches de l’idée centrale de Kant : la connaissance se fait par la rencontre d’une « forme » et d’une « matière ». La forme est a priori, c’est un acte du sujet, indépendante de l’expérience. La matière est a posteriori, elle est reçue par le sujet, elle est une donnée de l’expérience. La matière est pure diversité, faite d’éléments dispersés. La forme est principe d’unité, de liaison, de synthèse.
Hume, « le plus ingénieux des sceptiques »

Un autre homme influence Kant : Hume (1711-1776). Hume est convaincu que toutes les sciences dépendent de la science de l’homme. C’est en connaissant « l’étendue et la force de l’entendement », « la nature des idées dont nous nous servons et des opérations que nous accomplissons en raisonnant » que nous pouvons transformer les sciences. Et le seul fondement solide que nous pouvons leur donner consiste dans l’observation et l’expérience.
Hume s’oppose à l’innéisme, c’est-à-dire à la doctrine professant que les idées sont innées. Toute idée est dérivée d’une impression, c’est-à-dire d’une perception forte de l’esprit humain fournie par l’expérience. L’idée n’est qu’une perception faible de l’esprit humain. Et toutes les idées sont particulières. L’association d’idées particulières ayant quelques ressemblances donne un thème général dont dérive une idée générale. Les relations entre idées ne sont que de simples associations qui ne se fondent que sur l’habitude. La science résulte donc d’une habitude psychologique.
La relation de cause à effet est une des lois d’association entre les idées. Hume remet en cause le principe de causalité. Il n’est qu’une association d’impressions successives qui donne l’illusion de la nécessité parce qu’elle est psychologiquement déterminante pour l’esprit, et elle est déterminante parce qu’elle est habituelle. Il n’y a donc pas de « conjonction nécessaire » entre les phénomènes mais une « conjonction constante ». Nous sommes accoutumés à voir cette chose suivie d’un effet que nous attendons tel effet quand nous voyons cette chose. Une fois l’habitude prise, nous ne pouvons plus penser autrement.
Par conséquent, le principe de causalité ne peut pas être utilisé pour dépasser le plan de l’expérience et pour poser l’existence d’une cause transcendante aux phénomènes. Hume condamne la métaphysique et refuse à la science la capacité de formuler des lois nécessaires et universelles.
Qu’est-ce que nous pouvons finalement connaître ? « Hume soutient que nous ne pouvons rien connaître d’autres que nos propres impressions. »[7] Sa doctrine est du scepticisme classique. Hors de nos perceptions, rien n’est connaissable. Cependant, Hume admet que l’homme sceptique n’existe pas. Il est obligé de croire pour agir. 
Wolf et Hume incarnent deux pôles, l’un le rationalisme, l’autre le scepticisme. Grâce à Hume, Kant se réveille de son dogmatisme. « Je l’avoue franchement, ce fut l’avertissement de David Hume qui interrompit, voilà bien des années, mon sommeil dogmatique et qui donna à mes recherches en philosophie spéculative une direction toute nouvelle. »[8] Mais la critique du principe de causalité heurte Kant. Elle lui pose problème. C’est le point de départ de ses réflexions. Il voit dans la critique de Hume la ruine de la science qui prétend poser des lois nécessaires et la morale qui prétend poser des obligations inconditionnelles. Après Hume, il est nécessaire de fonder d’une manière indubitable la science et la morale.
Le sentimentalisme de Rousseau
La dernière personne qui a joué un rôle important dans sa formation est Rousseau, qu’il lit avec passion. Il voit en lui « le Newton du monde moral ». Il retient de lui le « sentimentalisme », c’est-à-dire « l’idée que la conscience morale est un absolu, règle unique de l’action et fondement des certitudes métaphysiques, l’idée aussi que toute moralité réside dans la pureté d’intention, sans référence à la matière ou à l’objet des actes humains »[9]. « Conscience, conscience, instinct divin, immortel et céleste voix, guide assuré d’un être ignorant et borné,  juge infaillible du bien et du mal, qui rend l’homme semblable à Dieu… »[10]








Après avoir rappelé le contexte philosophique dans lequel évolue Kant, nous allons désormais nous pencher sur sa philosophie. Nous allons d’abord présenter rapidement sa philosophie qui tente de dépasser le dogmatisme de Wolf et le scepticisme de Hume. Pour cela, Kant tente d’apporter des réponses aux difficultés auxquelles ces erreurs ont bien voulu répondre grâce à une nouvelle méthode, la critiqueNous allons ensuite approfondir sa pensée en présentant la Critique de la raison pure, qui fonde notre connaissance, et enfin la Critique de la raison pratique, qui justifie notre vie morale. Enfin, nous présenterons les difficultés du kantisme. 
Ces présentations s’appuient essentiellement sur un ouvrage de Roger Verneaux[11] qui a le grand mérite de bien nous faire comprendre une pensée complexe. Nous sommes conscients que parfois nous le paraphrasons tant ses commentaires nous paraissent clairs et précis. Comme notre habitude, nous ajoutons à notre réflexion d’autres lectures qui confortent son analyse ou s’y oppose. Notre but est bien de présenter le kantisme ou le criticisme pour nous aider dans notre apologétique. La connaissance de l’erreur et de ses failles est impérative pour le combat de la vérité et de la foi…




Références
[1]
Initiation à la philosophie moderne, CTU 2012-13, Kant et le criticisme.
[2] Sa mère appartenait à la secte protestante des Piétistes.
[3] Le piétisme est « un mouvement mystique de retrait du monde, qui tente de fuir les malheurs de la civilisation pour se diriger vers une foi réfléchie, intellectuellement démontrée. » (wikipédia)
[4] Est dit « a priori » ce qui est avant et en dehors de l’expérience.
[5] Roger Verneaux, Histoire de la Philosophie moderne, Beauchesne, 1963, chapitre VI.
[6] Kant, Prolégomènes, Avant-propos.
[7] Roger Verneaux, Histoire de la Philosophie moderne, chapitre V.
[8] Kant, Prolégomènes, Préface, cité dans Histoire de la Philosophie moderne de Roger Verneaux, chapitre V.
[9] Roger Verneaux, Histoire de la Philosophie moderne, chapitre VI.
[10] Rousseau, Profession de foi du vicaire savoyard cité dans Histoire de la Philosophie moderne de Roger Verneaux, chapitre VI.
[11] Roger Verneaux, Histoire de la Philosophie moderne, chapitre VI.
[12] Le "privat-docent" est un titre universitaire. Il désigne un enseignant qui obtient une habilitation et peut donner des cours particuliers et des conférences sans néanmoins recevoir une chaire d'enseignement (Wikipédia).

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