" La pierre précieuse, voire de grand prix aux yeux de certains, qu'est l'émeraude, se voit insultée par un morceau de verre habilement truqué, s'il ne se rencontre personne qui soit capable de procéder à un examen et de démasquer la faute. Et lorsque de l'airain a été mêlé à l'argent, qui donc, s'il n'est connaisseur, pourra aisément le vérifier ? "(Saint Irénée, Contre les hérésies)


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samedi 6 mai 2017

Les doctrines de la prédestination

Les mouvements protestants ne sont guère unis au niveau doctrinal. Certes, la doctrine de la justification par la foi seule semble être le fondement du protestantisme mais rapidement, elle l'a séparé en plusieurs églises. Luther l'a développée, enrichie, défendue avec rage et vigueur. Elle est au cœur de sa pensée. Plus calme et intelligent, Melanchthon l'a corrigée de manière considérable pour la rendre plus humaine, plus cohérente. Rigoureux dans son raisonnement, Calvin la défend aussi mais comme conséquence d’une doctrine encore plus sévère, celle de la prédestination, doctrine qui sera encore radicalisée par ses disciples face aux contestations internes. La doctrine de prédestination est au cœur de la doctrine de Calvin, contrairement au luthéranisme. Cette doctrine s’oppose aussi à la prédestination telle qu’elle est enseignée par l’Église catholique. La prédestination est donc un des points qui séparent nettement les Chrétiens. Il est donc important de connaître les différentes doctrines ...

Conséquence de la justification par la foi seule selon Luther

La doctrine de la justification par la foi seule est au centre de la doctrine de Luther comme de tous les premiers  « réformateurs ». L’homme ne dispose d’aucune liberté dans l’œuvre du salut. « Celui qui sait que son salut est dans les mains de Dieu, renonce à ses propres forces, ne choisit plus ses moyens, mais attend l’action de Dieu en lui »[1]. Luther a défini sa doctrine à partir de son expérience personnelle et d’une interprétation des textes sacrés. Mais si l’homme n’a aucune liberté dans l’œuvre de son salut, tout dépend finalement et absolument de Dieu. Luther en arrive donc à l’idée de la prédestination. Néanmoins, il n’y insiste pas tant cette idée l’horrifie. Effrayé par les conséquences de sa doctrine et plus sage, Melanchthon atténue la doctrine de son maître au point d’affirmer une certaine coopération humaine dans sa justification.

Une doctrine finalement remise en cause par les luthériens

Luther refuse de s’attarder trop longtemps sur l’idée de la prédestination, pourtant elle est une conclusion évidente, inéluctable de son système. Elle est donc peu clairement enseignée par les premiers luthériens. Ils n'y insistent guère. En outre, dans la foi luthérienne, la doctrine de la justification par la foi seule est suffisamment modifiée pour écarter toute idée de prédestination.

Après avoir suivi fidèlement son maître, Melanchthon reprend sa doctrine de la justification. Comme d’autres luthériens, il se rend compte des conséquences fâcheuses pour la vie morale. Il finit par enseigner la nécessité de la coopération de l’homme avec la grâce dans l’œuvre de la conversion. C’est la thèse du synergisme. Il modifie en conséquence les ouvrages de référence du luthéranisme. Cependant, jusqu’à la mort de Luther, il demeure prudent. Mais d’autres n’ont pas cette même loyauté. En 1555, Jean Pfeffinger, professeur de Leipzig, enseigne ouvertement la coopération de la volonté avec la grâce. Les luthériens Amsdorf, Illyricus et d’autres s’insurgent, le couvrant de toutes les injures possibles, radicalisant même l'idée de la prédestination. Dieu est même présenté comme l'auteur du mal. Des professeurs de Wittenberg, d’Iéna et de Leipzig apportent leur appui auprès de Pfeffinger. Mais, à la demande du duc Jean Frédéric de Saxe, des théologiens réfutent le synergisme. En 1558, il est même déclaré d'opinion impie.

En 1576, le synergisme est de nouveau au centre des discussions entre les protestants. À Torgau, des théologiens sont réunis pour parvenir à une formule de concorde sur les points de divergence. Le Livre de Torgau a ainsi été écrit dans un sens très « melanchthonien ». Il professe la nécessité du concours de la volonté humaine avec la grâce tout en admettant que la grâce a le pouvoir de changer la volonté. Après avoir été diffusé dans tous les États de l’Empire, il a été modifié et a donné lieu à une nouvelle formule de concorde en 1577. Mais, les passages favorables au synergisme ont été omis ou amendés. En 1580, il est devenu le symbole de foi de l’Église protestante par la majorité des États de l’Empire. Néanmoins, dans certains États, comme dans la Saxe électorale, il a encore été modifié dans un sens synergiste. 

La souveraineté absolue de Dieu selon Calvin

Calvin arrive aussi à la même conclusion que Luther mais par une démarche différente. C’est l’idée de la souveraineté absolue de Dieu qui conduit le « réformateur » de Genève à affirmer la doctrine de la prédestination. En effet, si le salut dépendait de l’homme, la décision divine dépendrait également de lui, ce qui est inconcevable si Dieu est vraiment Dieu. Si l’homme avait une part de responsabilité dans sa justification, celle-ci ne serait plus en outre un don gratuit. Calvin définit alors la double prédestination : de toute éternité, Dieu élit les uns pour être sauvés, les autres pour être damnés. Sa miséricorde s’exerce sur les uns, sa justice sur les autres.

La doctrine de Calvin comprend plusieurs idées fortes. D’abord, Dieu a élu des hommes sans égard à un quelconque mérite. Puis, toute élection entraîne un choix et donc une séparation. Enfin, la sélection ne provient pas de la prescience de Dieu. Tout dépend du « bon plaisir de Dieu », c’est-à-dire de sa volonté. « Dieu n’a rien considéré hors de soi-même à quoi il ait eu égard en faisant cette délibération. »[2] Sa décision ne dépend d’aucune circonstance ou condition. « Dieu fait miséricorde à qui bon lui semble et endurcit qui bon lui semble. Nous voyons comme il remet l’un et l’autre sur le bon plaisir de Dieu. Si nous ne pouvons pas donc assigner autre raison pourquoi c’est que Dieu accepte les élus, sinon pour ce qu’il lui plaît, nous n’aurions aussi nulle raison pourquoi il rejette les autres sinon sa volonté. »[3]

Calvin parvient donc à sa doctrine par la logique. Il la justifie aussi par la Sainte Écriture, et plus précisément par Saint Paul. « C’est en lui que Dieu nous a élus dés avant la création du monde, pour que nous soyons saints et irrépréhensibles devant lui, nous ayant, dans son amour, prédestinés à être ses fils d’adoption par Jésus-Christ, selon le bon plaisir de sa volonté » (Épître aux Éphésiens, I, 4-5). Pour défendre sa doctrine, Calvin en appelle aussi à Saint Augustin comme Luther. Il utilise de nombreuses expressions de ses ouvrages. 

Une force et non un motif de découragement pour Calvin

Au contraire de Luther, Calvin voit dans sa doctrine non pas du découragement mais une force sur laquelle peuvent s’appuyer les fidèles. Si Dieu sauve par un décret qui ne dépend pas de l’homme, il suffit de faire partie des élus pour être certain de son salut. Remarquons que la cause profonde de la révolte de Luther a commencé par la crainte de la damnation, c’est-à-dire par l’absence de certitude de son devenir. La doctrine de la prédestination rend caduque toute crainte puisque tout est fixé selon le bon plaisir de Dieu sans tenir compte des œuvres de l’homme. Certes, on supprime la crainte qui tourmente Luther mais à quel prix !

Cependant la prédestination soulève une question cruciale, aussi douloureuse, voire plus effrayante, que la crainte de ne pas savoir : comment le fidèle peut-il savoir s’il fait partie des élus ou des damnés ? Tout revient finalement à cette question.

La foi, signe d’élection
Dans la doctrine calviniste,
que devient le fils prodigue ?

Calvin ne semble pas avoir apporté de réponse précise à cette question pourtant légitime. Les avis des calvinistes divergent sur ce point. Pour certains, Calvin demande de se contenter de savoir que Dieu en a décidé ainsi et de persévérer dans la confiance en Notre Seigneur Jésus-Christ, c’est-à-dire dans la foi selon le sens donné par les protestants. « Quand ils enquièrent de la prédestination, [les hommes] entrent au sanctuaire de la sagesse divine, auquel si quelqu’un se fourre et ingère en trop grand confiance et hardiesse, il n’atteindre jamais là de pouvoir rassasier sa curiosité, et entrera en un labyrinthe où il ne trouvera nulle issue. »[4]

Cependant, pour d’autres, Calvin précise que des signes de salut ne manquent pas. Car « Dieu par sa vocation rend suffisant témoignage de son conseil secret ». Si le fidèle éprouve de la foi et réalise des bonnes œuvres, c’est qu’il fait parti des élus. « Pour celui qui se sait racheter, elle lui permet d’appuyer sa fragilité sur le roc, la volonté incompréhensible de Dieu. »[5] La persévérance dans la foi est « l’attestation ultime et décisive de la grâce prédestinée »[6].

La prédestination au cœur des polémiques chez les calvinistes

Comme la justification est objet de querelles entre les luthériens, les calvinistes se divisent sur la prédestination. Elle a donné lieu aux Pays-Bas à leur séparation entre les supralapsaires et les infralapsaires. Les premiers enseignent que Dieu a prédestiné les élus au ciel et les damnés à l’enfer, conformément aux doctrines de Calvin, et cela avant que le monde fût. Le décret de prédestination serait donc antérieur à la chute d’Adam. Il n’en dépend pas. C’est la prédestination absolue. Les infralapsaires soutiennent au contraire que la prédestination est liée à la chute du premier homme ou aux mieux à sa prévision, ainsi au bon ou au mauvais usage que la volonté libre de l’homme fait de la grâce. C’est une prédestination dite conditionnelle.

Au XVIIème siècle, en étudiant la doctrine des infralapsaires dans le but de les réfuter, Jacques Arminius finit par y adhérer et par la défendre. La prédestination absolue est, dit-il, contraire à la sainteté de Dieu. Car si Dieu prédestine certains hommes à la damnation, Il devient l’auteur du péché, ce qui est inconciliable avec sa sainteté. Le calviniste Gomar attaque alors Arminius, démontrant sans difficulté l’incompatibilité de sa doctrine avec celle de Calvin. Le conflit finit par s’étendre dans tout le pays, au-delà même des protagonistes. En 1610, les successeurs d’Arminius finissent par attaquer aux dogmes calvinistes. Finalement, suite à l’intervention du stadhouder Maurice de Nasau, partisan des gomarismes notamment par intérêt politique, les Arminiens sont déclarés hérétiques au synode de Dordrecht en 1619. Le même synode déclare notamment que Notre Seigneur Jésus-Christ n’est mort que pour les élus ou encore que les élus ne peuvent pas perdre la grâce, vu le décret éternel de Dieu, ou bien que l’élection dépend du bon plaisir de Dieu sans égard aux actions des hommes. On en vient finalement à remettre en cause la doctrine du salut universel. Notre Seigneur Jésus-Christ ne serait pas mort pour tous les hommes. Telle est la conséquence logique de la double prédestination.

La prescience de Dieu
La divine comédie, Gustave Doré

Par rapport à Dieu, la prédestination n’a pas de sens. Dieu est hors du temps [8]. Le passé, le présent et le futur n’ont en fait de sens que pour ses créatures et donc pour nous. Dieu connaît en outre toute chose, y compris ce qui est le plus insondable. « L’Esprit pénètre tout, même les profondeurs de Dieu » (1ère épître aux Corinthiens, II, 10) Dieu sait, d’une manière parfaite, tout ce qui, de quelque manière, peut être l’objet de connaissance. Il est dit omniscient. La science de Dieu comprend les actions passées et présentes et s’étend aux actions libres futures. Hors du temps, Dieu voit en quelques sortes du haut de sa montagne ce que les hommes ont fait, font et feront.

La « prescience » est la connaissance certaine que Dieu a de l’avenir, même des actes libres. Remarquons que les choses ne se produisent pas parce que Dieu les connaît avant qu’elles ne se produisent. Dieu sait d’avance nos actions libres parce qu’elles se passeront dans le futur. La prescience n’est pas une causalité. La prescience et la prédestination n’ont donc aucun rapport.

La prédestination selon la doctrine catholique

La prédestination n’a donc de sens que d’après notre manière de penser. Elle se rapporte à la volonté de Dieu relativement au salut des hommes. Au sens étymologique, la prédestination signifie « destination antérieure ». Au sens théologique et catholique, elle désigne la volonté ou le dessein que Dieu a formé, de toute éternité, de conduire par sa grâce des hommes au salut éternel, de manière à les y faire arriver infailliblement.

Notons déjà qu’elle est différente de la volonté divine de salut par laquelle Dieu a résolu de racheter et de sauver tous les hommes. La prédestination concerne au sens strict les hommes en particulier. L’Église enseigne en effet l’universalité du salut, qui donne à chaque homme le droit de se compter au nombre des élus, et donc de croire que Dieu veut sa béatitude. Cependant, personne n’a une certitude surnaturelle de son état de grâce ni de sa prédestination.

Toujours selon la doctrine catholique, Notre Seigneur Jésus-Christ est mort pour tous les hommes. Cela ne signifie pas que tous les hommes sont ou seront sauvés. L’homme peut résister à sa grâce. Dieu veut notre salut mais de manière conditionnelle. Il accorde à tous les hommes, en vertu des mérites de Notre Seigneur Jésus-Christ, les moyens ou les secours nécessaires pour arriver au salut, même si ces moyens sont différents selon les hommes. Dieu demeure maître de ses dons. Cependant, l’homme peut résister à ses grâces. Il peut en usant mal de son libre-arbitre rejeter le secours que Dieu lui offre pour son salut. Il y a véritablement une coopération entre la grâce divine et le libre arbitre [9].

Comme nous l'apprend Notre Seigneur Jésus-Christ par la parabole des talents [10], tous les hommes ne reçoivent pas les mêmes grâces, même si la grâce est donnée à tous, sans exception. Dieu accorde à certains plus de grâces qu’à d’autres. C’est ainsi qu’un certain nombre d’hommes sont prédestinés. Et ceux qui y sont prédestinés seront infailliblement sauvés.

La prédestination, un acte libre et gratuit de Dieu

La prédestination est une grâce ou plutôt une série de grâces donc un don totalement gratuit de Dieu. Les élus n’ont donc aucun mérite. Certains théologiens catholiques affirment qu'elle est absolue et antérieure, suivant notre manière de penser, à la prévision des mérites de l’homme aidé par la grâce, et d’autres la voient comme conditionnelle ou postérieure à la prévision de ses mérites. Selon la première thèse, l’homme correspond à la grâce parce qu’il est prédestiné. Dieu accorde aux prédestinés les grâces efficaces qui, sans nuire à son libre arbitre, doivent le faire arriver infailliblement au salut éternel. Selon la seconde thèse, Dieu prévoie que parmi ceux qui recevront les grâces, certains en useront bien et Dieu les prédestinent à la gloire. Comme les mérites dépendent de la grâce divine, le décret reste gratuit puisqu’il ne suppose que des mérites acquis par la grâce. Dans les deux cas, les hommes sont rejetés par refus des grâces que Dieu a accordées.

La prédestination est surtout un mystère qui dépasse notre entendement, un mystère qui se fonde sur le secret de la volonté divine du salut pendant notre pèlerinage terrestre, sur la liberté complète avec laquelle Dieu accomplit la prédestination et enfin sur la gratuité absolue de la prédestination.

La doctrine catholique de la réprobation

Il n’est pas possible de traiter de la prédestination sans parler de la réprobation. La réprobation est un acte, un décret par lequel Dieu exclut du royaume des cieux et condamne aux supplices de l’enfer les pécheurs qui demeurent dans l’impénitence finale. Un certain nombre d’hommes est donc non seulement rejeté du bonheur éternel mais subit des peines éternelles. Ils ne sont pas réprouvés par la volonté divine - contrairement à la doctrine de Calvin  - mais parce qu’ils persévèrent volontairement et librement dans leurs péchés jusqu’à la fin. Ils sont donc prédestinés non pas par rapport aux péchés mais par rapport aux châtiments. Les réprouvés demeurent responsables de leur perdition. Ou dit autrement, les méchants ne périssent pas parce qu’ils n’ont pas pu être bons mais parce qu’ils n’ont pas voulu être bons. Selon la doctrine catholique, personne n’est donc prédestiné au mal par la puissance divine.

Ainsi, dans le choix de ceux qui seront sauvés, la miséricorde de Dieu précède leur mérite, tandis que dans la condamnation de ceux qui périront, leur démérite précède le juste jugement de Dieu.

Les fausses conceptions

Deux voies opposées à la conception catholique de la prédestination sont possibles : le pélagianisme et le calvinisme. 

Il y a ceux qui voient le salut uniquement dans les œuvres humaines et donc réside essentiellement dans la nature humaine. Ce sont les pélagiens. Il n’y a aucune place à la prédestination puisque tout dépend de l’homme et de sa liberté entière. Les pélagiens n’admettent naturellement que la prescience. 

Il y a ceux qui admettent la prédestination non seulement pour la vie mais encore pour le péché et la damnation. Ce sont les calvinistes. C’est la double prédestination. « Nous appelons prédestination le conseil éternel de Dieu par lequel il a déterminé ce qu’il voulait faire de chaque homme. Car il ne les crée pas tous en pareille condition, mais ordonne les uns à la vie éternelle, les autres à l’éternelle damnation. Ainsi selon la fin pour laquelle est créé l’homme, nous disons qu’il est prédestiné à la mort ou à la vie. »[7]

La voie de l’équilibre

La doctrine chrétienne se trouve entre les deux voix. Elle enseigne la prédestination des élus à la vie et la réprobation des pécheurs destinés au châtiment mérité. Dieu a, par sa grâce, prédestiné à la vie ceux qu’Il avait connus d’avance, et pour lequel Il avait préparé d’avance la vie éternelle. Pour les autres, le destin n’est pas déterminé. Pour ceux qui se perdent par leurs fautes, Il les avait aussi connus d’avance et les avait prédestinés non pas à la perte, mais à l’éternel châtiment. Et là réside la différence entre la prédestination enseignée par l’Église catholique et la double prédestination de Calvin. L’Église catholique refuse la prédestination divine au mal. Sur les pécheurs impénitents, Dieu a prononcé le rejet. Il ne les rend pas impénitents.

Conclusion



La prédestination est une conséquence de la doctrine de la justification. Si l’homme mérite seul son salut par sa volonté et son action, la prédestination n’a pas de sens. Cependant, le salut n’est plus une grâce, c’est-à-dire le don gratuit de Dieu, libre et puissant souverain. Que deviennent finalement les mérites de Notre Seigneur Jésus-Christ ?

Si au contraire, on pense que l’homme n’a aucune part dans le salut, faute de libre-arbitre, on ne peut qu’affirmer que Dieu prédestine les uns à la vie éternelle et les autres au mal. On préserve certes la toute puissance de Dieu et sa libéralité mais l’homme n’est plus qu’un pantin, irresponsable de son destin surnaturel. Cela va à l’encontre de la volonté divine de sauver tous les hommes.

Mais si le libre-arbitre de l’homme est préservé dans sa justification tout en laissant à la libéralité souveraine de Dieu la cause totale, mais non unique, de son salut, on arrive à la doctrine catholique, qui préserve le dogme fondamental du salut universel. Dans la conception catholique, c’est Dieu qui a l’initiative mais l’homme répond librement. Le don gratuit et la libre coopération de l’homme sont donc inséparables dans son salut. L’Église catholique rejette donc nécessairement toute doctrine qui nuirait l’un au profit de l’autre, ou accentuerait l’un au détriment de l’autre.

Toutefois, n’oublions pas que la justification et la prédestination demeurent pour l’homme des mystères qu’il ne faut pas vouloir creuser trop loin de peur de s’égarer dans de vaines subtilités spéculatives ou encore dans de dangereuses prétentions, celles de penser comme Dieu…





Notes et références
[1] Luther, Du serf arbitre, traduction et notes par Georges Laguarrigues, Folio, essais, 2001.
[2] Calvin, Institution,  III, 22, 3 dans Élection et prédestination, Christian Link, Calvin et le calvinisme : cinq siècles d’influence sur l’église et la société, éd. Martin Ernst Hirzel et Martin Sallmann, Fédération des Églises protestantes de Suisse, Labor et Fides, 2008.
[3] Calvin, Institution, III, 22, 11 dans Calvin et le calvinisme : cinq siècles d’influence sur l’église et la société. 
[4] Calvin, dans Calvin, Bernard Cottret, édition Lattès, 1995.
[5] Jean-Luc Mouton, Calvin, éditions Gallimard, 2009 dans https://levigilant.com.
[6] Heinz Otten, Calvins theologische Anschauung von der Prädestination, Munich, 1938.
[7] Calvin, Institution dans La Prédestination et la liberté humaine, peuvent-elles faire bon ménage ?, Egbert Brink.
[8] Voir Émeraude, article "Dieu et le temps", mars 2015.
[9] Voir Émeraude, article "Les différentes doctrines de justification", avril 2017.
[10] Voir Émeraude, article "L'oeuvre du salut : enseignement par les paraboles", mars 2017.

samedi 29 avril 2017

Calvin et sa logique impitoyable

Luther a développé sa doctrine selon des principes tirés de son expérience et des circonstances, de l’adversité et de ses contrariétés. Ainsi elle contient des incohérences et des contradictions au point que les néfastes conséquences dans la vie réelle sont prévisibles. De sa révolte intérieure et de sa haine, ne peuvent naître que de la violence et des divisions. Nettement plus intelligent et habité par une âme de chef, Calvin est un homme logique et rigoureux, beaucoup plus efficace que Luther. Non seulement il a pensé sa doctrine mais il a aussi discerné les causes des erreurs de son devancier. De manière générale, il n’apporte pas de réelles nouveautés doctrinales, puisant ses idées dans celles de Luther, Melanchthon, Zwingli et Bucer. Cependant, il a structuré avec rigueur et clarté sa doctrine tout en radicalisant certains points, tels que la prédestination, la Cène et l’organisation de l’Église. Il a aussi introduit de nouvelles idées et tiré toutes les conséquences des notions qu’il a reçues au point que sa doctrine s’avère nettement plus opposée à celle de l’Église catholique.


Luther dissémine, développe et radicalise sa doctrine au fur et à mesure qu’il parle et écrit, n’aboutissant finalement à aucune synthèse. La confession de foi des luthériens est dispersée entre plusieurs documents qui ont été rédigés selon des intentions différentes. Calvin n’a pas commis cette faute. Pour connaître sa doctrine, un seul livre suffit. Toute sa doctrine est en effet contenue dans la dernière édition de lInstitution chrétienne. Les différents traités dogmatiques ou de moral qu’il a pu écrire, ses commentaires bibliques, ses controverses ne font que s’y rattacher. Et contrairement encore à son prédécesseur, sa doctrine a été pensée et concoctée dans le silence et le calme de la réflexion. Ainsi contrairement à Luther, voire en réaction contre les conséquences désastreuses de sa doctrine, Calvin a élaboré un système complet et cohérent, qui forme un cadre bien présenté, sous forme d’un dogmatisme impérieux

Cependant, l’évolution des éditions de l’Institution chrétienne montre une certaine évolution de Calvin. La première édition, datée de 1536, contient de larges emprunts des ouvrages de Luther. Les idées sont essentiellement tirées des catéchismes de Luther, de la Captivité de Babylone et enfin de la Liberté chrétienne. La doctrine qu’il enseigne n’est pas éloignée de celle du « réformateur ». Comme Luther, Calvin professe la corruption radicale de l’homme, la justification de la foi seule au sens luthérien, en vertu de l’imputation des mérites de Notre Seigneur Jésus-Christ, l’inutilité des œuvres, vu qu’elles sont dépourvues de valeur. Mais Calvin se montre indépendant envers Luther et ses ouvrages. Il ne veut avoir aucun maître et ne dépendre d’aucun livre. Sur la question des images dans les églises, si Luther se montre tolérant en pratique tout en les condamnant, Calvin ne les admet ni en principe ni en pratique. Il réclame nettement leur destruction. Nous voyons ainsi la logique de Calvin. Sa doctrine n’est pas que vaine pensée. Il veut appliquer ce qu’il croit.

L’influence des autres chefs de la « réforme », tels Zwingli et Bucer, se fait ressentir dès la deuxième édition de l’Institution chrétienne, parue en 1539. Il partage la conception de la nature et de la Providence de Dieu de Zwingli mais contrairement à lui, et suivant Bucer, il les tire de la Sainte Écriture et non du raisonnement puisque l’homme en est incapable tant il est corrompu. Le seul moyen d’arriver à la connaissance de Dieu est d’entendre sa Parole. Or cette Parole est consignée dans la Sainte Écriture. Par conséquent, Calvin affirme nettement que la Sainte Bible seule contient tout ce que nous devons savoir. Il professe un biblicisme intégral. En outre, selon toujours le « réformateur » français, la Sainte Écriture porte en elle l’autorité doctrinale et sa certitude. Selon Calvin, seule la conscience de l’homme, son esprit illuminé par le Saint Esprit, découvre le vrai sens de la Parole.

Toujours comme Luther, Calvin ne voit en l’homme que corruption. « Nous sommes produits de semence immonde, nous naissons souillés d’infection du péché. » Il professe l’évidence du péché originel. Ses mots sont sans équivoque. « L’homme est un singe, une bête indomptée et féroce, une ordure » qui tend nécessairement au mal. Sa doctrine est encore plus rigoureuse que celle de Luther. La nature humaine est si profondément corrompue que l’homme est incapable de lutter. La lutte lui est même interdite. Ce n’est pas un serf mais un esclave sans aucune liberté. Seule la foi au sens luthérien peut le sauver. Ainsi sans la grâce de Dieu, l'homme est incapable de faire et de vouloir le bien. «Vouloir est de l'homme. Vouloir le mal est de nature corrompue. Vouloir le bien est de grâce. »[3] Ou bien encore, « tout ce qui est de bien au cœur humain est oeuvre de pure grâce. » [4]

Cependant, contrairement à Luther, Calvin ne part pas de son expérience intérieure pour bâtir sa doctrine. Plus proche de Zwingli, il la tire de sa conception de Dieu. Il le conçoit en effet comme une volonté infinie qui ne souffre d’aucune limite. Il ne peut donc y avoir une place à la liberté humaine qui poserait une limite à sa toute-puissance. Il s’ensuit que Dieu seul est libre. Laisser la moindre puissance à l’âme humaine, ce serait « obscurcir la gloire de Dieu et se dresser contre lui ». Plus il magnifie la puissance et la souveraineté de Dieu, plus il piétine la nature humaine. Sa conception sur Dieu n’accepte aucune atténuation.

Tout ce qui arrive est même voulu par Dieu, le mal comme le bien. Et tout est déterminé pour sa glorification personnelle. Ainsi, Calvin arrive tout naturellement à la prédestination comme un principe de droit. Il enseigne que Dieu a prédestiné certains hommes au ciel et les autres à l’enfer, et cela uniquement pour sa gloire. « Nous appelons prédestination le conseil éternel de Dieu, par lequel il a déterminé ce qu’il doit faire d’un chacun homme. Car il ne les créé pas tous en pareille condition, mais ordonne les uns à la vie éternelle, les autres à l’éternelle damnation. » Si la masse humaine est une masse de perdition, Dieu en choisit certains auxquels Il octroie la grâce inamissible et la certitude du salut pour manifester sa miséricorde. Sa sentence décide donc du sort de chacun. « Ceux qu’il a préordonnés, il les a appelés ; ceux qu’il a appelés, il les a justifié. »[1] Calvin s’écarte nettement de la doctrine luthérienne. Elle sera combattue par des protestants dont Melanchthon qui, comme nous l’avons vu penche nettement, vers une collaboration de l’homme dans son salut.

La certitude de l’élection divine est donc une idée centrale de Calvin. Mais cette certitude n’est point découragement. Il y voit une force extraordinaire, capable de transformer ses disciples en apôtres, qui ne reculeraient pas devant la mort s’il le fallait pour défendre leur foi. Elle est donc exaltation. Si nous avons la foi, nous sommes donc prédestinés à la vie éternelle. Celui qui éprouve le témoignage de son élection ne peut donc céder au découragement, bien au contraire…

Mais ceux qui ne sentent pas ce témoignage, sont-ils éprouvés et donc voués à la damnation, sans aucun espoir ? Tout en défendant le mystère insondable de la justice divine, Calvin enseigne que lorsque l’homme commet le mal, il le commet contre Dieu. Il en appelle en la conscience de chacun. Mais s’ils sont damnés, qu’importe la conscience ? Qu'importent ses cris ? Elle peut toujours dénoncer le crime. En vain. C'est un homme damné. Là réside une véritable contradiction dans la pensée de Calvin. « Il y a là, on n’en serait douter, la faille la plus grave du système, obligé de rétablir la liberté dans l’ordre moral tout en la refusant dans l’ordre théologique. »[2]

Ainsi selon Calvin, l’homme doit bien se conduire non pour se sauver mais parce qu’il est sauvé. Luther enseigne aussi cette idée  mais de manière plus hésitante. Si nous nous comportons comme des saints, nous prouvons notre foi donc notre élection divine. Une telle idée élève certainement la vie spirituelle du croyant. Cependant, il n’a nul besoin de sacrifice ou de renoncement. Cela n'a plus de sens. Le croyant doit accepter l’état dans lequel Dieu l’a placé et doit user modérément de tous les biens qu’Il a daigné lui donner.

Comme Zwingli, Calvin admet uniquement deux sacrements : le baptême et la Cène. Ce ne sont que des signes extérieurs de la justification obtenue par la foi seule. Ils ne sont donc pas nécessaires au salut puisque dans le cas contraire, cela lierait la puissance de Dieu à des éléments matériels et à des signes sensibles. Sa doctrine est encore tirée de sa conception volontariste sur Dieu. Mais dans la question de la Cène, Calvin est proche de celle de Bucer. Il nie la présence réelle qu’admet Luther, mais contre Zwingli, il professe que la Cène est plus qu’une commémoration, plus qu’une union symbolique de l’âme avec Notre Seigneur Jésus-Christ. Il enseigne une présence spirituelle. Le corps du Christ est donné virtuellement aux communiants pour leur donner force, vie et confiance à ceux qui sont prédestinés.

Calvin est aussi proche des idées de Zwingli concernant le culte. Il cherche la simplicité, écartant toute forme extérieure : images, ornements, orgues, etc. La Cène est écartée du service divin. Elle n’a lieu que quatre fois par an avec participation de toute la communauté.

Contrairement à Luther, Calvin conçoit l’Église comme une société invisible de parfaits mais professe une Église visible composée de tous les prédestinés, élus et damnés, instituée par Dieu pour Le glorifier chacun à sa manière. L’expérience lui a montré que l’État et les hommes doivent être fortement encadrés, établissant des formulaires de foi précis et des dogmes, définissant une morale austère et une discipline rigide. Il crée une organisation indépendante de l’État, le Consistoire, doté d’une ferme autorité pour se faire obéir. Là aussi, sa doctrine est en réaction complète contre le luthéranisme.


Calvin emprunte donc des éléments doctrinaux de ses prédécesseurs, les poussant à l’extrême, les serrant jusque dans leurs dernières conséquences, cherchant à se parer aux défauts et aux manques qu’il a pu constater. Il en réalise une véritable synthèse, qui, par sa cohérence et sa rigueur, peut convaincre l'intelligence. C'est pourquoi elle est radicale comme la logique humaine. Luther et Melanchthon gardent une certaine sentimentalité et sont guidés par une certaine humanité. La doctrine de Calvin est froide, implacable. Mais, justement, c'est une oeuvre impitoyablement logique, d'une logique humaine, trop humaine. Et l'application de sa doctrine dans la vie réelle en montre toutes ses faiblesses. Il lui manque l'essentiel...


Notes et références

[1] Calvin, Institution chrétienne, livre III, chap. XXI, 7.
[2] Daniel-Rops, L’Église de la Renaissance et de la Réforme, Une Révolution religieuse : la réforme protestante, VI, Fayard, 1955.
[3] Calvin, Institution chrétienne, édition de 1559, livre II, chap. III, 5, dans article " Calvinisme", André Dumas, Dictionnaire  de l'histoire du christianisme, 2000, Albin Michel.
[4] Calvin, Institution chrétienne, édition de 1559, livre II, chap. II, 6 dans Histoire Générale de l'Eglise, Abbé A. Boulenger, Tome III, Les Temps Modernes, Volume II, 1ère partie, La réforme protestante, Vitte, 198.

samedi 22 avril 2017

Calvin, le procureur de Dieu

Luther a ébranlé l’Occident chrétien, séparant et divisant les consciences. Refusant toute opposition et réagissant avec fureur à toute contrariété, pris de haine contre le Pape, il a développé une doctrine en rupture avec celle de l’Église catholique. Ses discours ont enflammé les cœurs et ravagé les campagnes. Ses paroles ont livré les âmes à leurs passions,  apportant désordre et violence. Face aux révoltes, les maîtres de ce monde, princes et magistrats, ont pris en main les rênes de la prétendue réforme de peur de voir la société se perdre dans l’immoralité et l’anarchie. En Suisse, l’autre « réformateur », Zwingli, déchaîne aussi ses partisans avant qu’il ne meurt sur un champ de bataille. La fureur des « innovateurs » ne s’abat pas uniquement sur l’Église catholique. Elle divise aussi le camp des « réformateurs ». Ils se déchirent à coup de pamphlets injurieux et de menaces terribles. Certes, face à l’ennemi commun, ils s’unissent dans leurs propos véhéments, mais la désunion est grande entre eux. Combat de personnalité, combat d’idées également. Par leurs disputes, ils montrent combien leurs idées sont erronées et leurs critiques infondées. Ce temps de révolte et de violence nous suffit pour nous détourner de leurs folles doctrines qui prétendaient apporter la vérité et le salut au monde.

Il est facile de se lancer dans les critiques et de détruire ce qui a été longuement mûri et bâti au cours des siècles, surtout lorsque de criants abus fragilisent l’édifice. Il est encore plus aisé de concevoir un système et de convaincre une foule prête à entendre de beaux discours qui le bercent dans ses illusions et semblent répondre à ses intérêts. Mais dur est de construire dans le temps. Plus dur encore de s’opposer à ses rêves.

Luther a réussi à imposer ses idées et à enlever à l’Église catholique une partie de ses fidèles. Embourbée dans de profonds abus, Rome vacille sous ses coups redoutables. Les terres germaniques de l’Empire et la Suisse sont emportées par une tempête qui les mettra à feu et à sang. La révolte gagne d’autres pays comme l’Angleterre et la France, puis l’Est de l’Europe. Le succès de Luther est rapide …

Sans l’appui et le soutien des princes et des magistrats, Luther aurait-il pu réussir ? Sa révolte a permis aux politiques de prendre la main sur les âmes. La situation peut paraître paradoxale. La confusion entre le religieux et le temporel est si grande que l’Église catholique connaît de graves maux, maux qui ont conduit les hommes à suivre Luther qui finalement conduit le temporel à diriger le religieux ! Ce sont finalement les princes et les magistrats qui en sortent vainqueurs de la révolte de Luther. Triste réussite à vraie dire...

Conscient probablement de cette situation paradoxale, un autre prétendu « réformateur » va tenter de redresser la situation, apportant ordre et autorité là où il y avait désordre et individualisme, soumettant le temporel au religieux. Cet homme, c’est Calvin…

La formation de Calvin

Jean Cauvin (1509-1564), « calvinus » en latin, d’où le nom de Calvin, est le fils d’un personnage puissant de Noyon. Il est d’une bourgeoisie aisée. De bonne heure, il perd sa mère qui l’a éveillé à la foi et à la piété. Son père autoritaire et violent se remarie. Sa nouvelle épouse n’a pas la même tendresse. Elle est plutôt indifférente. Son enfance explique probablement la tristesse et la gravité qui le caractérisent. C’est en effet un homme « froid et résolu, réservé, mais capable de violences terribles, et sévères aux autres autant qu’à soi. »[1]

Calvin est destiné à une carrière ecclésiastique. C’est un brillant élève. Son intelligence et sa force de travail lui permettent de suivre de bonnes études à Paris, grâce aussi aux revenus[2] de son père et de la protection d’une puissante famille de Noyon. Au collège de la Marche, à Paris, il suit les cours de Mathurin Cordier (1479-1564) qui devient son maître. C’est un éminent prêtre humaniste, soucieux des lettres mais aussi du développement d’un français correct. En 1524, il entre au célèbre collège de Montaigu. Les élèves y sont soumis à une sévère discipline. Ils doivent par exemple se dénoncer les uns les autres. Calvin se montre particulièrement impitoyable pour ses camarades : il surveille tous leurs actes et relève leur moindre faute. Il est surnommé « l’accusatif ». Dans cette école, on apprend aussi à raisonner et à argumenter. Calvin apprend ainsi la dialectique et tout l’art de la controverse.

Alors que Calvin s‘apprêtait à commencer la théologie à la Sorbonne, son père refuse qu’il entre dans les ordres et l’envoie à l’université d’Orléans puis à Bourges pour des études de droit. Après la scolastique, il découvre le droit mais surtout l’hellénisme avec l’humaniste et luthérien Melchior Wolmar (1492-1560). À la mort de son père en 1531, Calvin retourne à Paris et poursuit ses études de lettres au Collège des lecteurs royaux, que le roi vient d’instituer, le futur Collège de France. Il suit les cours de grec et d’hébreu. Il publie en 1532 des commentaires sur De clementia de Sénèque. Ainsi finit-il sa formation d’humaniste.

Vers le protestantisme

Pendant de nombreuses années, Calvin côtoie un milieu favorable aux idées religieuses nouvelles. À Paris, il côtoie des hommes qui discutent des écrits d’Érasme, de Lefèvre d’Etaples, de Luther, de Melanchthon. Son maître Wolmar est un luthérien convaincu. Un de ses cousins, Pierre Robert, le futur Olivétain, est déjà gagné à la « réforme ». Selon Théodore de Bèze, son disciple, il l’aurait instruit à la nouvelle religion. À Orléans et à Bourges, les questions religieuses passionnent la jeunesse. De retour à Paris, il est introduit dans la famille de Cop, médecin du roi, qui adhère aux idées audacieuses du groupe de Meaux. Sans être luthériens, ses partisans, les « fabristes », nom tiré de leur chef Lefèvre d’Etaples, défend une religion toute personnelle et des thèses toutes équivoques, qui rappellent étrangement celles de Luther. Calvin lit aussi des œuvres de Luther. Soulignons que le spectacle des abus de l’Église ne semble pas avoir joué un grand rôle dans son adhésion aux idées luthériennes. L’idée que les scandales du catholicisme soit à l’origine de la prétendue réforme est bien erronée …

Naturellement, au contact de ce beau monde, Calvin s’interroge à son tour sur la nature de l’homme et sur la valeur des pratiques religieuses extérieures. En 1532, dans ses commentaires sur De clementia de Sénèque, il s’interroge sur les hommes qui pèchent sans motif et sur les prédicateurs qui « vendent les tristes pratiques de sainteté ». Maintes pointes frondeuses visent la scolastique et l’Église. Il ne cesse pas pourtant d’être un bon catholique, participant notamment à une prière publique en vue d’obtenir la cessation de la peste à Noyon. Lors d’un conflit de libelles entre des « fabristes », qui veulent « épurer » l’Église, et les gens de la Sorbonne, qui s’opposent à leurs propositions de réforme, Calvin prend parti pour Gérard Roussel, un des réformistes. C’est chez lui qu’il rencontre le luthérien Etienne de la Forge, qui l’influencera fortement, et de nombreux partisans exaltés de Luther.

Puis, le 1er novembre 1533, Nicolas Cop, fils du médecin du roi, prononce un discours inaugurant sa charge de recteur temporaire à l’université de Paris. Dans l’église des Mathurins, il commente le sermon de Notre Seigneur Jésus-Christ sur la montagne de manière peu conformiste. C’est en fait un vrai manifeste contre la théologie traditionnelle sur la valeur des œuvres. Il soutient la doctrine luthérienne de la justification par la foi seule à l’exclusion des œuvres. Il contient des passages du commentaire de Saint Matthieu par Luther. Or Nicolas Cop est un ami de Calvin. Certains disent, encore aujourd’hui, que Calvin l’a sous-doute rédigé ou du moins a participé à sa rédaction. Dénoncé par des franciscains, le discours provoque tant d’agitation que Nicolas Cop est convoqué par le Parlement. Il s’empresse alors de quitter Paris pour rejoindre Bâle. Alerté à temps, Calvin quitte aussi précipitamment la capitale pour se réfugier chez un ami luthérien. En mai 1534, résignant tous ses bénéfices, il finit par abandonner la foi catholique. « Au respect va succéder la haine, une haine farouche et implacable, et tous ses efforts vont tendre à la détruire pour édifier sur ses ruines une Église nouvelle, reconstruite soi-disant sur le modèle de l’Église primitive. »[3]

Dans une lettre qu’il adresse au cardinal Sadolet en 1539, Calvin nous renseigne sur les motifs de sa rupture. Il lui déclare qu’il a longtemps gardé la foi de son enfance et a fidèlement suivi les pratiques religieuses malgré le peu de confiance qu’elles lui inspiraient du fait qu’elles ne lui apportaient pas une suffisante tranquillité de conscience. Retenu par le respect à l’égard de l’Église, il a résisté aux idées nouvelles mais tourmenté par une grande inquiétude religieuse, Il a fini par adopter la doctrine consolante de la justification par la foi seule qu’il a découverte par les œuvres de Luther ou par ses relations avec le groupe de Meaux.

Mais contrairement à Luther, Calvin est un homme profondément logique ou rationnel. Il tire rigoureusement toutes les conséquences de la justification par la foi seule. Si l’homme est corrompu par le péché originel au point de ne plus être libre et ne pas pouvoir se justifier par les œuvres, il en conclut que c’est Dieu seul qui sauve ou damne, sans mérite ou démérite de sa part. En clair, les moyens proposés par l’Église sont inutiles contrairement à ce qu’Elle enseigne. Si Elle se trompe, c’est qu’Elle n’est pas infaillible. Il faut donc chercher une autre autorité à laquelle il peut se rapporter. Pour Calvin, c’est la Sainte Écriture. Elle est la seule règle de foi. Il est alors décidé de détruire la religion catholique.

Première tentative pour imposer son idéal

La situation en France change. La protestantisme s'est bien répandu dans le royaume. Mais les protestants commencent à être persécutés après l’affaire des Placards. Dans la nuit du 17 au 18 octobre 1534, un « réformateur » placarde des affiches offensantes et injurieuses pour les catholiques à Paris et sur les principales villes du royaume jusque sur les murs des appartements royaux du roi François 1er. Le roi s’indigne, le Parlement et la Sorbonne protestent. Un édit est publié, demandant l’extermination de l’hérésie.

Calvin fuit la France. Il rejoint d’abord Strasbourg, ville de Bucer, puis se rend à Bâle, haut lieu de la « réforme » en 1535, sans-doute pour rejoindre Nicolas Cop. Il reprend avec ardeur ses études littéraires et bibliques, étudiant la théologie qu’il connaît peu. C’est dans cette ville qu’il finit de rédiger l’Institution de la religion chrétienne, véritable manifeste et programme d’action, ou encore exposé complet de ce qui deviendra le calvinisme. « Je voudrais que ce livre confessât la foi des fidèles pourchassés », écrit-il dans la dédicace qu’il adresse au roi. Son ouvrage est un véritable succès dans les rangs protestants. Il est reconnu comme étant le livre fondamental du protestantisme. Calvin s’impose comme un maître et un chef, une des grandes personnalités de la « réforme ». Mais à Bâle, il ne parvient pas à passer ses idées sur le plan des faits. Il voyage alors en Italie mais le bûcher ne l’attire guère. Profitant d’un édit de tolérance, il se rend une dernière fois en France où son autorité grandit. Puis, souhaitant s’installer à Strasbourg, il quitte définitivement sa patrie pour prendre la route du sud, par la Savoie et Genève. Mais Genève ne sera pas une ville étape. Calvin y reste sur l’insistance de Guillaume Farel.

Genève est une ville impériale, fière de sa liberté, une liberté cependant menacée par le duc de Savoie. Le gouvernement est exercé par l’évêque et par le peuple, lequel exprime ses vœux dans le conseil général, qui délègue son autorité à trois conseils, le Petit conseil, le Sénat et le Grand conseil. 

Ancien élève de Lefèvre d’Étaples, Guillaume Farel (1489-1565) est un prédicateur que Berne, gagnée à la « réforme », envoie à travers la Suisse pour répandre les idées luthériennes. Il se rend alors à Genève pour introduire la foi nouvelle. Or il y rencontre de véritables difficultés. La population a certes embrassé le protestantisme mais beaucoup plus par hostilité contre l’évêque et le duc de Savoie que par conviction et esprit de foi. 

En 1532, l’évêque est chassé, laissant les conseils seuls maîtres de la ville. Après une dispute publique, qui semble avoir été remportée par les luthériens, la messe catholique est interdite. En 1535, soutenus par François Ier et les Bernois, les Genevois parviennent à repousser le duc de Savoie, appelé à l’aide par les catholiques. Cependant, un groupe de catholiques convaincus s’y maintient et tente de regagner le terrain perdu. Enfin, Farel est opposé à un autre groupe qui pour défendre la liberté de leur cité a combattu en faveur de la  « réforme » tout en étant indifférent aux questions religieuses. Se sentant impuissant face à tant de résistance et d'indifférence, Farel voit en Calvin l’homme de la situation. Il réussit à le convaincre de rester à Genève.

Nommé « lecteur de la Sainte Écriture en l’église de Genève », Calvin enseigne la Sainte Écriture devant un public réduit. Les Genevois ne se montrent peu empressés à l’entendre. Lors d’une dispute publique à Lausanne en 1536, entre protestants et catholiques, puis dans une rencontre entre les luthériens et les zwingliens, Calvin se révèle brillant controversiste et excellent orateur. Son autorité à Genève en sort grandie.

De retour à Genève, Calvin décide avec Farel d’organiser la nouvelle Église suivant son idéal. Par les Articles sur la Discipline ecclésiastique, rédigés en novembre 1536, ils demandent la destruction de toutes les images dans les églises, la suppression de toutes les croix, la proscription de la messe, l’obligation d’assister au service divin, réduit à des prêches, accompagnés de prières et de chants de psaumes, la pratique de la Cène quelques fois l’an. Ils réussissent ainsi à substituer au culte catholique le culte réformé. Pour implanter leurs doctrines, ils publient ensuite un catéchisme puis une confession de foi à partir de son Institution. Ils obtiennent du Grand conseil un décret ordonnant aux citoyens d’adhérer à cette confession sous peine de bannissement. Enfin, ils veulent réformer les mœurs de la ville. Pour cela, ils obtiennent le pouvoir d’excommunication, c’est-à-dire le droit d’écarter de la cène ceux dont les mœurs ne correspondent pas à la dignité de chrétien. « La force de l’Église est dans la discipline, et la force de la discipline est dans l’excommunication », dit en chaire le terrible prédicateur. Il demande alors la création d’un organisme chargé de surveiller la vie privée de chaque citoyen et d’écarter de la cène ceux qui en sont indignes.

La réaction des Genevois est vive. Sa demande est de trop pour eux qui n’ont pas voulu se débarrasser de l’autorité du duc de Savoie pour se plier au joug de ces deux étrangers, qui veulent non seulement imposer leurs doctrines mais aussi s’ingérer dans leur vie. Beaucoup d’entre eux refusent d’adhérer à la confession de foi. Les Bernois s’opposent aussi à Calvin car ce dernier ne se conforme pas à leurs usages liturgiques. Lors des élections du 3 février 1538, la majorité du Grand Conseil passe aux adversaires de Calvin et de Farel. Il leur est demandé de ne plus se mêler à la politique et de suivre les usages liturgiques de Bernes. Calvin refuse de se soumettre à leurs décisions. Il est alors interdit de prêcher. Pour riposter, le jour de Pâques, il refuse de distribuer la cène à un peuple qu'il considère comme dissolu, sacrilège, blasphémateur. La population se trouve ainsi excommuniée. L’effusion de sang est évitée de justesse. Le Grand Conseil finit par les expulser de Genève. En dépit de leur intervention auprès du synode des pasteurs suisses, devant lequel Calvin s’accuse de ses maladresses, les Genevois confirment l’arrêt d’exil.

Les raisons du succès de Calvin

Appelé par Bucer, Calvin se rend à Strasbourg, où collaborent les autorités civiles et religieuses. Il dirige une petite communauté de réfugiés français. Menant une vie relativement calme et studieuse, il reprend ses études bibliques, participe aux colloques qu’organise Charles Quint pour réconcilier les chrétiens et gagne en autorité. Il se montre plus souple, moins exigeant. Avec la publication en français de son Institution, sa notoriété devient incontestable. Elle se répand partout. Puis un jour, il voit venir à lui une délégation de Genevois le suppliant de revenir dans leur ville.

Genève est l’objet d’un violent désordre entre les partis protestants, qui s’opposent en véritables clans ennemis, se bannissant mutuellement. Profitant des dissensions entre les « réformés », les catholiques commencent à progresser. Mais les élections du 8 février 1840 permettent la victoire des partisans de Guillaume Farel. Le conseil vote alors une mention réclamant le retour de Calvin. Après avoir résisté pendant plus d’un an aux sollicitations des Genevois, Calvin finit par céder. Le 13 septembre 1541, il revient à Genève en triomphateur, c’est-à-dire en maître absolu. De 1541 à 1561, Calvin se consacre alors entièrement à l’organisation de l’Église calviniste, cherchant à appliquer son Institution. Sa ville sera son œuvre…

Lors de son séjour à Strasbourg, Calvin a cherché à comprendre son échec. D’une part, il a compris que la théorie de la justification par la foi sans les œuvres aggrave le relâchement des mœurs. Pour réduire les méfaits de la doctrine sans l’abandonner, Calvin affirme la nécessité des bonnes œuvres comme signe de la foi. Par les bonnes œuvres, l’homme montre qu’il a la foi. Si nous nous comportons comme des saints, nous prouvons notre élection ! Nous constatons que face au même constat que Luther, Calvin arrive à la même solution mais avec plus de fermeté et de logique. Sa doctrine garde plus solidement une morale. 

D’autre part, il constate que l’autorité civile s’est attribuée un pouvoir suprême. Il professe alors que l’État doit être soumis à l’Église, même si les deux autorités, civiles et religieuses, doivent coopérer pour maintenir la pureté des mœurs et de la doctrine. Les magistrats ne doivent toutefois agir que sous les directives des pasteurs, unissant leurs efforts pour la gloire de Dieu. Finalement, Calvin impose la théocratie. Et surtout, en écartant le pouvoir des autorités civile sur la religion, l’Église de Calvin n’est plus limitée aux intérêts de la cité, elle devient universelle. tout le contraire du luthéranisme...

Le despotisme religieux de Calvin

En 1541, le 20 novembre, Calvin fait approuver les Ordonnances ecclésiastiques que le Conseil de Genève promulgue. Elles définissent le statut de la ville, y établissant le règne de Dieu. Il constitue l’Église de Genève en guide et en censeur. Il impose une discipline rigide et met en place les moyens pour surveiller les mœurs des citoyens. Une véritable terreur est installée avec l’accord d’un peuple, ou du moins ceux qui l’approuvent. Ses adversaires sont néanmoins nombreux, y compris chez les pasteurs. À force de lutter, Calvin parvient à dompter les pasteurs, ou plutôt à les épurer, puis à restreindre les pouvoirs de l’autorité civile et enfin à supprimer le régime démocratique, qui lui a été octroyé par les évêques. Il réussit finalement à se débarrasser de ses adversaires, notamment par de multiples exécutions. Gruet, qui ose afficher un manifeste contre le régime mis en place et sa doctrine, est arrêté, torturé, décapité. Il a aussi demandé l’aide de François Ier. Bolsec accuse également Calvin d’être hérétique. Il est aussitôt banni. Cependant, dans les élections de 1553, Calvin perd la majorité. Son règne est menacé. Mais l’affaire Servet lui procure une victoire définitive.

L'affaire Servet

Avant son arrivée à Genève, Michel Servet est connu pour deux ouvrages contre le dogme de la Sainte Trinité. Pratiquant le libre examen, il étudie avec vigueur la Sainte Écriture. Or il n’y trouve aucune preuve de la doctrine trinitaire. Convaincu d’être guidé par le Saint Esprit, Servet veut alors ramener le christianisme à sa pureté, croyant qu’il a été falsifié par les Pères de l’Église puis par l’Église et enfin par les réformateurs. Il conçoit un christianisme gnostique, mêlé de platonisme et de nombreuses élucubrations. Les réformistes de Bâle et de Strasbourg l’ont condamné. Or, dans son Institution, Calvin évoque peu le dogme trinitaire au point que certains de ses adversaires l’accusent aussi d’hérésie. En outre, Servet remet en question le cœur de la doctrine de Calvin et de sa piété, c'est-à-dire l’exaltation de la divinité de Notre Seigneur Jésus-Christ. Il s’oppose alors violemment à Servet. « Je ne souffrirai pas qu’il s’en retourne vivant », écrit-il à Farel.

En 1353, Servet arrive à Genève après quatre mois d’errance. Convoqué par l'Inquisition, il vient de fuir la France. Il a été dénoncé comme hérétique. Il semble en fait que Calvin ait joué un rôle dans cette dénonciation. Des lettres que Servet lui a envoyées ont en effet été remises aux autorités catholiques. 

À peine est-il arrivé à Genève que Servet est arrêté. Calvin l'a accusé d’hérésie et de blasphème. Un procès est ouvert. On n’hésite pas à demander aux enquêteurs inquisitoriaux des pièces à conviction. Au lieu de se défendre, Servet attaque Calvin de manière maladroite. Certains bourgeois de la ville le soutiennent afin de détrôner Calvin. Il devient alors vite un enjeu entre les calvinistes et leurs adversaires. Finalement, Servet est condamné à mort. Il est brûlé vif avec ses écrits. Ce n’est pas vraiment pour des raisons religieuses qu’il a connu un tel sort. Ce qui était en cause est d'ordre politique. C’était Servet ou Calvin. Sa condamnation est une approbation de son œuvre. Après l’affaire Servet, l’autorité de Calvin est indiscutable. Il devient le maître absolu de la cité.

Une étrange intolérance

Servet n’est pas le seul à mourir pour s’être opposé à Calvin. Ce dernier entend ainsi châtier les coupables, c'est-à-dire les résistants à sa politique, sans le moindre scrupule. Pourtant, ne prétend-il pas que l’homme ne peut ni accomplir le bien ni se sauver par ses actes, ne disposant pas de liberté ? Par conséquent, selon sa doctrine, il devrait être irresponsable de ses actes ! Pourquoi doit-il donc juger les Genevois si sévèrement et les conduire à la mort ? « Il faut procurer leur bonheur malgré eux. » Il faut les contraindre au bien puisque les hommes sont des pécheurs par nature. Telle est la conviction de Calvin. Seul maître de Genève, il accentue sa domination et renforce la discipline. Une véritable dictature morale s’abat sur la ville. Il est le « Procureur de Dieu ».

Calvin ne s’occupe pas uniquement de doctrine et de discipline. Il oeuvre pour bâtir des hôpitaux, des asiles de nuit, des ouvroirs. Il introduit l’industrie de la laine et de la soie. Genève lui doit aussi une organisation économique efficace. Aucun domaine ne lui est étranger. Il finit par tout réglementer, y compris la propreté des latrines. Effets naturels du totalitarisme...

Une de ses autres œuvres est la création de l’Académie de Genève, destinée à la formation des pasteurs. Elle attirera de nombreux auditeurs de toute l’Europe. Contrairement à Luther, Calvin donne à son Église les moyens de se fournir d’un corps pastoral de bonne qualité et finalement d’une élite protestante.

Finalement, par le travail acharné de Calvin et par son intransigeance implacable, Genève finit par être un des phares du protestantisme, voire une nouvelle Rome, d’où rayonne sa doctrine, où règne un nouveau pape au pouvoir sans égal.

Conclusion

Perspicace et brillant orateur, Calvin est certainement l’un des esprits les plus vigoureux de son temps. Sûr de lui-même, il dispose d’une volonté froide et inflexible à la hauteur de son intelligence, qui fait de lui un véritable chef. Rigoureux et clair dans ses écrits et ses discours, « nul mieux que Calvin n’a l’art de bien poser les problèmes et de les résoudre par des raisonnements serrés et parfaitement enchaînés dans un ordre lumineux »[4]. Il réussit à exprimer ses pensées dans des formules brèves et fortes qui se gravent facilement dans l’esprit. Ainsi armé d’une ténacité incroyable et servi par belles qualités littéraires, il surmonte toutes les adversités. Car il est convaincu qu’il tient sa mission de Dieu. Il est persuadé qu’il est dans la vérité. Il a appris néanmoins à être tempérant aux intransigeances de sa doctrine. Il se plie aux circonstances.

Contrairement à Luther, Calvin a donc mis en place une organisation et une élite capables de propager sa doctrine, de concentrer les efforts et de l’imposer. Il a donné à la « réforme » un principe d’autorité suffisamment fort. Cependant, si Genève devient une capitale du protestantisme au temps du « réformateur », le calvinisme ne se cloisonne pas dans les murs de la cité. Calvin construit une Église à vocation universelle. Sa doctrine gagne l’Écosse, les Pays-Bas, la Hongrie. Néanmoins, s’il absorbe le zwinglianisme et se substitue au luthéranisme dans de nombreuses régions, il se heurte aux luthériens qui refusent toute négociation. Ainsi, le protestantisme doit à Calvin son ordre, ses cadres, ses méthodes et ce visage grave si facilement reconnaissable. Calvin lui a donné l’idée-force du chef, inflexible et droit, intraitable avec ceux qui ne partagent pas ses convictions.

Lorsque nous regardons le travail de Calvin, nous pouvons constater qu’il a bâti une nouvelle Église, reprenant les mêmes idées d’autorité et d’universalisme de l’Église catholique, cherchant à le rendre indépendante des pouvoirs temporels. Il a pris conscience des néfastes conséquences de la doctrine luthérienne. Grâce à lui, le protestantisme a évité l’anarchie et la dissolution dans lesquelles il sombrait. Mais à quel prix ! 

Certes Calvin impressionne par sa puissance de travail, sa force de volonté et son génie d’organisation mais il a certainement oublié les deux plus grands préceptes que Notre Seigneur Jésus-Christ nous a laissés : l’humilité et la bonté. Plus sûr de lui-même et de ses convictions, tyrannique et sans scrupule pour se défendre, d’un cœur endurci, Calvin est surtout l’homme de la rupture décisive. Avec rigueur, il est l’homme qui a contribué à dresser un mur infranchissable entre l’Église catholique et son œuvre. Qui pourrait oublier cette faute ?




Notes et références

[1] Daniel-Rops, L’Église de la Renaissance et de la Réforme, Une Révolution religieuse : la réforme protestante, VI, Fayard, 1955.
[2] Calvin se voit attribuer des bénéfices d’une chapellerie puis d’une cure.
[3] Abbé Boulanger, Histoire générale de l’Église, Tome III, Les Temps Modernes, Volume VII, XVIème et XVIIème siècle, 1ère partie, La Réforme protestante, n°58, Librairie catholique Emmanuelle Vitte, 1938.
[4] Abbé A. Boulanger, Histoire générale de l’Église, Tome III, Volume VII, 1ère partie, n°68.