" La pierre précieuse, voire de grand prix aux yeux de certains, qu'est l'émeraude, se voit insultée par un morceau de verre habilement truqué, s'il ne se rencontre personne qui soit capable de procéder à un examen et de démasquer la faute. Et lorsque de l'airain a été mêlé à l'argent, qui donc, s'il n'est connaisseur, pourra aisément le vérifier ? "(Saint Irénée, Contre les hérésies)


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vendredi 19 août 2016

Le Concile de Vatican II : le décret de l'oecuménisme

Le Concile de Vatican II a pour but de faire entrer l’Église catholique dans le mouvement œcuménique au sens moderne du terme. Lors des discours d'ouverture, les Papes Jean XXIII puis Paul VI affirment la ferme volonté de travailler à l’Unité des Chrétiens. La constitution dogmatique Lumen Gentium est un des textes fondateur de cette nouvelle politique. Elle définit ce qu’est l’Église et ce que sont les églises et communautés chrétiennes par rapport à l’Église et à l’Église catholique[1]. Un autre texte traite plus précisément l’œcuménisme. Il est la continuation de Lumen Gentium. C’est le décret Unitatis Redingratio[2], promulgué le 21 novembre 1964. Remarquons qu’il est le premier texte officiel entièrement consacré à ce sujet.

Aider les chrétiens à œuvrer pour l’œcuménisme

Le décret rappelle la division des Chrétiens qui tous professent leur fidélité à l’égard de Notre Seigneur Jésus-Christ tout en ayant des attitudes différentes. Les conséquences sont évidentes. Une telle division est pour le monde un objet de scandale et se présente comme un obstacle à la prédication de l’Évangile. Elle s’oppose évidemment à la volonté de Notre Seigneur Jésus-Christ.

Mais selon toujours le décret, le contexte est favorable pour faire cesser ces divisions. Dieu « a commencé en ces derniers temps de répandre plus abondamment dans les chrétiens divisés entre eux l’esprit de repentir et le désir de l’union. »(1) Cette grâce serait la cause des mouvements œcuméniques.

Le texte a donc pour but d’aider les catholiques à participer au vaste mouvement œcuménique qui se manifeste dans le monde. Il propose plus exactement « les secours, les orientations et les moyens qui lui permettront à eux-mêmes de répondre à cet appel divin de la grâce. »(1)

Qu’est-ce que le mouvement œcuménique ?

Le décret définit « mouvement œcuménique » comme le mouvement vers l’unité de tous les Chrétiens, ou encore « les entreprises et les initiatives provoquées et organisées en faveur de l’unité des chrétiens, selon les nécessités variées de l’Église et selon les circonstances. »(4)

Ce mouvement ne comprend pas tous les Chrétiens. Il concerne uniquement « ceux qui invoquent le Dieu Trinité et confessent Jésus pour Seigneur et Sauveur »(1), qu’ils soient individus ou réunis en communautés. Ils aspirent aussi à une Église une et universelle.

Les principes de l’œcuménisme

Le premier chapitre définit les principes de l’œcuménisme. Il rappelle d’abord l’unité de l’Église. Elle est l’œuvre de Notre Seigneur Jésus-Christ qui en demeure aussi le principe. Il a institué le sacrement de l’Eucharistie qui l’exprime et la réalise. Il a fondé l’Église pour unir le peuple de la Nouvelle Alliance. Le Saint Esprit réalise la communion des fidèles et les unit dans le Christ, œuvrant pour construire le Corps du Christ, pour « établir en tout lieu son Église sainte jusqu’à la consommation des siècles »(2), Notre Seigneur Jésus-Christ a édifié l’Église sur Saint Pierre, porteur des clefs du Royaume. Il réalise l’unité de l’Église par la profession d’une seule foi, par la célébration commune d’un même culte, par la charité.

Œuvrer à la « pleine communion »

Cependant, le décret rappelle que, dès l’origine et au cours du temps, sont apparues des scissions et des divisions au sein du christianisme. Certaines d’entre elles persistent encore de nos jours.

Le décret traite des chrétiens qui sont nés dans les communautés chrétiennes séparées de « la pleine communion » de l’Église catholique. En effet, il est important de distinguer ceux qui se sont séparés de l’Église et ceux qui sont nés dans la division.

Or « ceux qui croient au Christ et qui ont reçu validement le baptême se trouvent dans une certaine communion, bien qu’imparfaite, avec l’Église catholique. »(3) Le mouvement œcuménique tend alors à surmonter les divergences qui font obstacle à « la pleine communion ». « Justifiés par la foi reçue au baptême, incorporés au Christ, ils portent à juste titre le nom de chrétiens et les fils de l’Église catholique les reconnaissent à bon droit comme des frères dans le Seigneur. »(3) Le décret justifie ainsi le terme aujourd’hui classique de « frère séparé ».

Les « frères séparés » sont ainsi incorporés au Christ sans être pourtant incorporés à l’Église catholique. Nous en déduisons donc que l’Église catholique ne forme pas le Corps du Christ. Nous retrouvons la fameuse doctrine de la constitution dogmatique Lumen Gentium selon laquelle l’Église subsiste dans l’Église catholique.

Le retour de la doctrine « subsiste dans »

Les liens qu’évoquent brièvement Lumen Gentium pour justifier la communion imparfaite entre les chrétiens sont précisés dans le décret. En effet, l’Église catholique, dans ses limites visibles, ne possède pas seule des éléments et des biens « desquels l’Église se construit et est vivifiée » comme « la parole de Dieu écrite, la vie de la grâce, la foi, l’espérance », etc. Ces éléments présents ailleurs sont « plusieurs et même beaucoup, et de grande valeur »(3). Parmi ces biens, se trouvent des dons de l’Esprit Saint. Tout cela appartient à l’unique Église du Christ. Cependant, le décret rappellera que les églises ou communautés des frères séparés sont « victimes de déficiences »(3).

Que désigne la forme visible de l’Église catholique ? Selon le décret, il rassemble ceux qui sont incorporés à l’Église catholique par le baptême. Il est différent du « cœur » de l’Église qui est formé par ceux qui sont unis à Notre Seigneur Jésus-Christ. La plénitude des grâces se situent donc dans ce cœur. Le décret rappelle en effet que « la plénitude de grâce et de vérité […] a été confiée à l’Église catholique. »(3) L’Église catholique possède les « moyens généraux du salut »(3).

Or le culte « chez nos frères séparés » peut « produire effectivement la vie de la grâce […] qu’ils ouvrent l’entrée de la communion du salut. ». En clair, par leur culte, les frères séparés pourraient appartenir au cœur de l’Église. Mais remarquons qu’ils peuvent obtenir des grâces non directement par Notre Seigneur Jésus-Christ mais par le culte lui-même comme dans l’Église catholique. Selon la doctrine de l’Église, le chrétien séparé peut en effet recevoir des grâces mais jamais en raison de la religion à laquelle il appartient. Elle ne peut être la cause des grâces qu’il reçoit. Nous pourrions dire qu’il reçoit des grâces malgré elle. Comme nous l’avons déjà évoqué[3], avant le concile de Vatican II, l’Église évoque le sort du chrétien quand le concile traite plutôt du sort des églises et communautés. Nous ne sommes pas dans la même perspective.

C’est pourquoi en toute logique le décret en déduit que « ces Églises et communautés séparées […] ne sont nullement dépourvues de signification et de valeur dans le mystère de salut. »(3) Les églises et communautés séparées seraient des moyens au service de Notre Seigneur Jésus-Christ pour sauver des fidèles séparés. Néanmoins, le décret souligne que la force du salut provient de l’Église catholique. Sa cause ou son efficacité – le terme de force est plutôt flou - ne réside pas dans ces Églises et communautés séparées.

Cependant, en dépit de la valeur de ces églises et communautés, les frères séparés ne jouissent pas de l’unité voulue par le Christ puisqu’ils n’appartiennent pas à l’Église catholique qui seule a été édifiée pour cela.

Un œcuménisme concret

Le concile demande aux catholiques de reconnaître « les signes du temps », c’est-à-dire ce temps de grâces pour l’unité des Chrétiens, et à y participer. Ce temps favorable est fortement souligné dans les textes conciliaires comme dans les documents post-conciliaires, notamment ceux de Jean-Paul II. Le décret définit ensuite les actions la favorisant ou évitant d’accentuer la division.

De manière pratique, cela consiste :

  •          à supprimer tout ce qui peut marquer un manque de respect et de justice à l’égard des frères séparés ;
  •          à faire mener les « dialogues » par des experts et à présenter de manière claire la doctrine de sa communauté ;
  •          à s’unir dans des actions et des prières en commun ;
  •          à faire un examen de conscience pour un effort soutenu de rénovation et de réforme.

Il s’agit ainsi de faire croître la connaissance et l’estime mutuelle tout en évitant d’accentuer les tensions qui peuvent exister avec les frères séparés. Le but est de parvenir à la communion eucharistique.

L’œcuménicité passe aussi par l’exemplarité des catholiques. Ils doivent tendre vers la perfection « de sorte que l’Église, portant dans son corps l’humilité et la mortification de Jésus, se purifie et se renouvelle »(4) jusqu’à l’arrivée de Notre Seigneur Jésus-Christ.

« Il faut avant tout cultiver la charité. »(4) Le décret demande aux catholiques, selon la fonction qu’ils occupent, de « conserver la liberté voulue » au sein de l’Église notamment dans la variété des rites théologiques et même dans l’élaboration théologique de la vérité révélée, tout « en conservant l’unité dans ce qui est nécessaire ». Nous pouvons aujourd’hui comprendre ce que peut faire cette « liberté » livrée à elle-même dans un cadre œcuménique. Cependant, à plusieurs reprises, le décret demande de la prudence.

Les catholiques doivent aussi reconnaître les richesses chrétiennes qui se trouvent chez les frères séparés.

Les différents exercices œcuméniques

Le décret nous donne les exercices classiques du mouvement œcuménique : la conversion, la prière en commun, dit encore « œcuménisme spirituel », la connaissance mutuelle et la formation (« œcuménisme intellectuel »). Plus loin, il évoque l’ « œcuménisme pragmatique », c’est-à-dire la collaboration des chrétiens dans des œuvres sociales, charitables, etc.





Cependant, ces exercices réclament de la prudence. La prière commune nécessite des instructions de la part des évêques ou du Saint Siège. Ce n’est pas un « moyen à employer sans réserve »(8). Pour mieux connaître les autres religions, les catholiques doivent les étudier avec « loyauté et bienveillance ». Ils peuvent se réunir avec les frères séparés mais « sous la vigilance des évêques »(9) et sous condition qu’ils soient compétents. Les prêtres doivent être particulièrement formés.

Présentation de la doctrine de la foi

S’il demande que la présentation de la doctrine de la foi ne soit pas un obstacle au dialogue avec les frères séparés en évitant notamment des termes polémiques, le décret demande qu’elle soit exposée intégralement, sans « faux irénisme »(11). Il faut utiliser « une manière de parler et un langage qui soient facilement accessibles même aux frères séparés. »(11) Les textes conciliaires en sont un parfait exemple.

Présentation des frères séparés

Le décret s’achève en présentant les deux catégories de frères séparés, les Orientaux et les Protestants. Il souligne les biens qui se trouvent dans leurs églises sans négliger les différences qui les séparent des Catholiques. Le but est bien de « souligner certains points qui peuvent et doivent servir de base et de point de départ au dialogue »(19). C’est l’application des conseils donnés précédemment.

Conclusion

L’ « activité œcuménique ne peut être, en effet que pleinement et sincèrement catholique, c’est-à-dire fidèle à la vérité reçue des Apôtres et des Pères, et conforme à la foi que l’Église catholique a toujours professée. »(24) Tout ne serait donc qu’objet de forme et d’attitude. Mais le fond est-il vraiment dépendant de la forme ? Que devient cet esprit œcuménique s’il n’est pas guidé par la prudence et la vigilance ? Que devient le mouvement œcuménique quand le dialogue en devient une fin ?

Essayons loyalement d'examiner ce temps de dialogue. Au nom du mouvement œcuménique, des mots ont été censurés, des doctrines bâillonnées, des traditions bafouées. Des gestes ont soulevé des cœurs et scandalisé des âmes. Des images demeurent encore vivaces dans nos mémoires. La réalité est aujourd’hui terrible. Les années qui ont suivi le second concile de Vatican font partie de ces années noires de l’Église, que les générations futures regarderont certainement avec honte… Péché d’optimisme ? Utopisme ? Naïveté ? Les textes conciliaires ont certainement manqué de rigueur et de clarté. Il n’est pas bon d’être si équivoque et imprécis dans des domaines si difficiles et importants. Le Saint Siège a aussi manqué de force et d’autorité pour contrôler ce qu’il a naïvement ouvert. La prudence et la vigilance ont cruellement manqué…




Notes et références  
[1] Voir Émeraude, juillet 2016, article "Le Concile de Vatican II: Lumen Gentium, source d'interrogation et d’inquiétude".
[2] Décret de Oecumenismo, Unitatis Redintegratio, texte latin dans les Acta Apostolicae Sedis (1965) et dans les Constitutiones, Decreta, Declarationes, traduction établie par le Secrétariat pour l’Unité des Chrétien et publié par l’Observatore Romano (édition française), le 11 décembre 1964 dans Vatican II, Les seize documents conciliaires, nouvelle édition, édition Fides.
[3] Voir Émeraude, juillet 2016, article "Mouvement œcuménique expression "subsistit in" dans Lumen Gentium".

samedi 13 août 2016

L'Eglise, corps mystique du Christ dans l'encyclique de Pie XII, Mysticis Corpis (1943)

Il ne peut y avoir qu’un seul Sauveur, qu’une seule Église. Et pourtant, que d’églises prétendues chrétiennes ! Le message proclamé et la réalité de la division des Chrétiens sont de véritables obstacles à la conversion de nombreuses âmes en quête de Dieu. Le mouvement œcuménique tente de répondre à ce problème difficile.

L’Église, une et catholique

Comme l’exprime si fortement Saint Cyprien, évêque de Carthage, l’Église est par nature une et indivise selon la volonté même de son fondateur, Notre Seigneur Jésus-Christ. Cette vérité est reprise par d’autres Pères de l’Église et par les Papes, notamment au XIXe siècle. Et dans notre profession de foi, nous proclamons cette unité. Sa catholicité est une autre note de l’Église, que nous reconnaissons également dans notre Credo. L’Église est accessible à tous, partout et en tout temps, sans aucune discrimination. Elle est donc naturellement marquée par la diversité. L’unité et la catholicité sont deux des signes[1] qui nous permettent de reconnaître l’Église de Notre Seigneur Jésus-Christ. Nous ne pouvons pas séparer l’une del’autre. C’est notamment par ces signes associés que nous pouvons identifier la véritable Église.


Pour exprimer cette réalité, une et diverse dans ses membres, nous comparons souvent l’Église à un corps. Le corps est en effet composé de membres divers, et pourtant, il demeure un. De même, diverse dans le temps et dans l’espace, l’Église demeure une. Elle ne se réduit pas au temps présent comme à une contrée ou à une civilisation, encore moins à une culture. Nous appartenons donc à la même Église qu’à celle des premiers martyrs ou qu’aux lointains chrétiens australiens. Elle est une depuis que Notre Seigneur Jésus-Christ l’a fondée. Elle est une en dépit du temps et donc de son histoire. Elle est une malgré son expansion sur la terre.

L’unité de l’Église se fonde notamment sur l’unité de foi. Cela signifie que tous les membres de l’Église professent la même foi. Ainsi la foi ne peut évoluer ni avec le temps, ni avec la langue ou la culture dans laquelle elle s’exprime, même si les formules qui la portent peuvent évoluer sans jamais la trahir. 

L’unité de l’Église se fonde aussi sur l’unité de gouvernement. Cette dernière n’est possible que par la succession légitime de Saint Pierre et des Apôtres et par la communion entre les évêques au Pape.

Face à la division des Chrétiens

Cependant, devant la multitude des églises et des communautés qui prétendent être l’Église du Christ ou revendiquer leur véracité et leur légitimité, notre contemporain peut être troublé et les rejeter toutes, ne sachant comment distinguer le vrai du faux. Ou encore il peut demeurer dans l'indifférence, ce qui revient au même.

L’autre attitude face la multiplicité des églises et communautés chrétiennes est de les considérer toutes comme une des expressions de la véritable Église, chacune étant finalement vraie selon un certain regard. Mais elles se différencient tellement sur des choses essentielles que cette solution s’avère vite insoutenable.

Nous pourrions aussi croire que l’Église n’est finalement que l’ensemble de ces églises et communautés. Que deviennent alors l’Unité et l’Indivisibilité de l’Église ? Elles ne deviennent plus qu’un objectif et non une réalité déjà présente. Telle est parfois l’idée de certains mouvements œcuméniques. Remarquons qu’elle est adaptée à une œcuménicité perçue comme une union des églises reconnues chacune sur un même pied d’égalité. Certains pensent qu’en dépit de leurs différences, les différentes églises et communautés sont liées par des liens spirituels, invisibles.

Une autre solution est de voir chacune des églises ou communautés comme une réalisation plus ou moins parfaite ou achevée de l’Église. Deux solutions sont alors possibles. Soit l’Église est en fait une fin à atteindre, chacune tendant à la réaliser. Dans ce cas, chaque église ou communauté est une réalisation plus ou moins proche d’une Église à construire. Soit l’Église existe déjà de façon invisible au sens où aucune église ou communauté ne parvienne encore à la réaliser pleinement. Chacune des églises et communautés cherchent donc à l’atteindre. Dans les deux cas, il est inutile de chercher à réintégrer des Chrétiens dans l’Église mais il est plutôt nécessaire d’unir les églises et les communautés.

Enfin, la dernière solution est de croire qu’il existe déjà une seule Église, bien visible et concrète, les autres églises et communautés étant hors de l’Église. L’unité des Chrétiens passe alors par leur réintégration dans l’Église. Cette dernière solution est celle qu’enseignait clairement l’Église catholique avant le second Concile de Vatican, l’Église catholique s’identifiant pleinement à l’Église du Christ.

Poursuivre l’œuvre de Notre Seigneur Jésus-Christ

Rappelons les raisons qui ont conduit à la fondation de l’Église. Elle a été fondée pour perpétuer la mission de Notre Seigneur Jésus-Christ. Il est venu sauver tous les hommes comme un pasteur à la recherche de ses brebis égarées. Après son Ascension, des brebis restent encore à chercher, des fils prodigues à accueillir, des filles de mauvaise vie à pardonner, des hypocrites à dénoncer. Son œuvre se perpétue alors par l’Église. Pie XII nous rappelle que par son sacrifice sur la Croix, Il a notamment voulu communiquer ses grâces aux hommes par l’intermédiaire d’« une Église visible, qui grouperait les hommes ; et cela pour leur permettre d'être, par elle, ses coopérateurs dans la distribution des fruits de la Rédemption. »

L’Église est un corps

Pour mieux décrire ce qu’elle est, l’Église catholique a développé une doctrine, celle du Corps mystique de Jésus-Christ. Pie XII nous la rappelle dans son encyclique Mystici Corporis Christi[2]. 

Soulignons que l'encyclique rappelle que « les communautés particulières de chrétiens, tant orientales que latines […] forment ensemble une seule Église catholique. » Il rappelle également que l’expression « corps mystique du Christ » n’est pas une innovation. Elle est déjà présente dans la Sainte Écriture.

L’idée du corps porte plusieurs réalités. Il exprime

  • l’unité des membres pourtant diverses ;
  • la visibilité de l’Église. 

L’Église est bien concrète et accessible aux sens. Cela s’oppose à l’idée d’une Église composée de plusieurs églises reliées par des liens invisibles, spirituels.

Dans un corps, la faiblesse ou la souffrance d’un membre a des conséquences sur les autres membres. Nous voyons régulièrement dans notre vie quotidienne l’interdépendance de nos membres. « Si, dans notre organisme mortel, lorsqu'un membre souffre, tous les autres souffrent avec lui, les membres sains prêtant leur secours aux malades, de même dans l'Église, chaque membre ne vit pas uniquement pour lui, mais il assiste aussi les autres, et tous s'aident réciproquement, pour leur mutuelle consolation aussi bien que pour un meilleur développement de tout le corps. »

L’idée du corps exprime aussi l’idée de la diversité des fonctions des membres le constituant. S’ils ne font pas tous la même chose, ils concourent néanmoins à une chose qui les dépasse et qui fait que le corps fonctionne. « De même que nous avons plusieurs membres dans un même corps, et que tous les membres n'ont pas la même fonction, ainsi, nous qui sommes plusieurs, nous ne faisons qu'un seul corps dans le Christ, et chacun en particulier, nous sommes membres les uns des autres. » Cette diversité s’exprime dans la hiérarchie ecclésiastique et dans le choix de vivre sa foi (vie religieuse contemplative, active, mariage, etc.).

Comme notre corps, l’Église a besoin de ressources et de soin pour qu’elle se maintienne et se développe. « Comme le corps humain se trouve muni de moyens propres pour pourvoir à sa vie, à sa santé, au développement de chacun de ses membres, de même le Sauveur du genre humain, dans son infinie bonté, a pourvu son Corps mystique de moyens merveilleux en l'enrichissant de sacrements qui doivent soutenir les membres, comme par des degrés de grâce ininterrompus, depuis le berceau jusqu'au dernier soupir, et subvenir de même abondamment aux nécessités sociales de tout le Corps. » Les sacrements répondent aux nécessités de l’Église afin qu’elle poursuive son œuvre dans le temps et l’espace.

Les membres de l’Église

Mais qui sont les membres de l’Église ? « Au sens plein de l'expression, seuls font partie des membres de l'Église 

  • ceux qui ont reçu le baptême de régénération et 
  • professent la vraie foi ». 

Ainsi croyons-nous en un seul baptême. Pie XII précise aussi qu’ils « ne se sont pas pour leur malheur séparés de l'ensemble du Corps, ou n'en ont pas été retranchés pour des fautes très graves par l'autorité légitime. » Un membre peut donc être séparé ou retranché du corps. Dans son encyclique, Pie XII nous rappelle donc qu’il y a deux possibilités de se détacher de l’Église, soit par séparation, soit par retranchement. Dans le premier cas, le membre se détache de lui-même. C’est le cas lorsqu’il adhère à une hérésie ou à un schisme ou lorsqu’il apostasie. Dans le deuxième cas, « l’autorité légitime » le punit en l’excluant de l’Église. Or comme l’expriment Notre Seigneur Jésus-Christ et ses apôtres, tout membre détaché du corps est voué à la mort.

Les membres de l’Église ne sont pas tous saints. L’Église n’est pas en effet constituée de saints. « Qu'on n'imagine pas non plus que le Corps de l'Église, ayant l'honneur de porter le nom du Christ, ne se compose, dès le temps de son pèlerinage terrestre, que de membres éminents en sainteté, ou ne comprend que le groupe de ceux qui sont prédestinés par Dieu au bonheur éternel. » Elle comprend aussi des pécheurs. Mais la vie qui anime le corps coule encore en eux. Ainsi « tant que le membre est encore attaché au corps, il ne faut pas désespérer de sa santé ; mais s'il en est retranché, il ne peut plus ni être soigné ni être guéri. »

Rappelons encore que comme un corps, l’Église est visible. « Le Corps du Christ doit être un corps visible ». L’accord de tous ses membres « se manifeste aussi extérieurement, par la profession d'une même foi, mais aussi par la communion des mêmes mystères, par la participation au même sacrifice, enfin par la mise en pratique et l'observance des mêmes loi », sans oublier la manifestation visible d’un même chef aux yeux de tous. Ce sont des liens, dits juridiques, bien visibles et concrets. S’ajoutent aussi des liens supérieurs que sont la foi, l’espérance et la charité, liens qui unissent les membres avec Dieu.

Notre Seigneur Jésus-Christ, la tête de l’Église

Comme tout corps, l’Église a besoin d’une tête. C’est Notre Seigneur Jésus-Christ. Pie XII rappelle dans son encyclique les raisons qui légitiment son statut. D’abord pour une raison historique, Notre Seigneur Jésus-Christ l’a fondée par l’œuvre de la Rédemption qu’Il a réalisée, par sa mort offerte pour nous. « La mission dite juridique de l'Église, son pouvoir d'enseigner, de gouverner et d'administrer les sacrements, n'ont de vigueur et d'efficacité surnaturelle pour édifier le Corps du Christ que parce que le Christ sur la Croix a ouvert à son Église la source des dons divins, grâce auxquels elle peut enseigner aux hommes une doctrine infaillible, les diriger utilement par des pasteurs éclairés de Dieu et les inonder de la pluie de ses grâces surnaturelles. » Après son Ascension, Notre Seigneur Jésus-Christ l’a ensuite consolidée le jour de la Pentecôte par la venue du Saint Esprit. N’oublions pas non plus qu’Il a choisit Saint Pierre et les autres apôtres, leur demandant de répandre son enseignement.

Par les œuvres qu’Il a accomplies et par sa nature, Notre Seigneur Jésus-Christ mérite d’être à la tête de l’Église. Durant sa vie ici-bas, Il a dirigé et enseigné ses Apôtres. Il s’affirme comme notre Maître, notre Pasteur, notre Roi. Il leur a donné les pouvoirs d’enseigner, de gouverner et de conduire les hommes à la sainteté. Et ces pouvoirs, Il les garde encore. Il donne la lumière à toute l’Église et infuse la lumière de la foi à toutes les intelligences. Il est l’auteur et l’artisan de la sainteté. « De lui dérivent dans le Corps de l'Église toute lumière par laquelle Dieu illumine les croyants, et toute grâce qui les rend saints comme lui-même est saint. »  Il prend non seulement soin des individus mais aussi de l’Église. « Le divin Rédempteur gouverne son Corps mystique visiblement et ordinairement par son Vicaire sur la terre. » Notre Seigneur Jésus-Christ et son Vicaire, c’est-à-dire le Pape, ne forment qu’une seule tête.

Notre Seigneur Jésus-Christ est ainsi « la Tête, dont tout le Corps, bien ordonné et composé, reçoit sa croissance et son développement en vue de sa parfaite constitution. » Il est évident que nous avons besoin de Notre Seigneur Jésus-Christ comme Lui-même a dit : « sans moi vous ne pouvez rien faire ». Et tout dérive de Lui. « Toutefois il ne faut pas penser que le Christ étant la Tête, occupant une place si élevée, ne requiert pas l'aide de son Corps. » C’est bien à ses membres qu’Il a demandé de répandre la Parole de Salut. Un grand nombre d’âmes dépend aussi des prières et des sacrifices des autres membres du corps.

Le Christ est l’Église

« Il ne faut pas expliquer cette expression de Corps du Christ seulement par le fait que le Christ doit être appelé la Tête de son Corps mystique, mais aussi par le fait qu'il soutient l'Église, qu'il vit dans l'Église, si bien que celle-ci est comme une autre personne du Christ. [ …], en ce sens que notre Sauveur communique à son Église des biens qui lui sont tout à fait propres, pour qu'elle reproduise dans tout son mode de vivre, aussi bien visible que caché, avec toute la perfection possible, l'image du Christ. […] C’est bien Lui qui, par l'Église, baptise, enseigne, gouverne, lie, délie, offre, sacrifie. »

Ainsi Notre Seigneur Jésus-Christ fait vivre l’Église de sa vie surnaturelle, la pénètre et alimente chacun de ses membres. Il a lui-même exprimé cette réalité en évoquant la vigne nourrissant les serments. Il Lui donne le Saint Esprit. « Son Esprit est communiqué à l'Église avec profusion, pour qu'elle-même et chacun de ses membres soient de plus en plus conformés à notre Sauveur. » Et cet Esprit relie les membres aussi bien entre eux qu’avec la Tête. C’est Lui qui insuffle la vie surnaturelle dans tous les membres. Il est ainsi le principe vital de toute action vitale et vraiment salutaire. « Qu'il suffise d'affirmer que, si le Christ est la Tête de l'Église, le Saint-Esprit en est l'âme. »[3]

Ainsi « c'est par cette même communication de l'Esprit du Christ qu'il se fait que l'Église est comme la plénitude et le complément du Rédempteur ; car tous les dons, toutes les vertus, tous les charismes qui se trouvent éminemment, abondamment et efficacement dans le Chef dérivent dans tous les membres de l'Église et s'y perfectionnent de jour en jour selon la place de chacun dans le Corps mystique de Jésus-Christ : ainsi peut-on dire d'une certaine façon que le Christ se complète à tous égards dans l'Église. »

Différences avec les corps physique et moral



Mais l’Église n’est pas un corps comme un autre. Dans un corps physique, les membres manquent de subsistance propre, les liens les unissant étant très forts. Ils ne vivent pas par eux-mêmes. Dans le Corps mystique, chaque membre jouit de sa personnalité propre même si les liens qui les relient sont profonds, « intimes ».

En outre, dans un corps physique, les membres sont unis pour l’intérêt du corps. Dans une société, la fin est l’intérêt de tous et de chacun. L’Église est ordonnée aux biens de ses membres. « Comme le Fils du Père éternel est descendu du ciel pour le salut éternel de nous tous, ainsi il a fondé ce Corps qu'est l'Église et il l'a enrichi de l'Esprit divin pour donner aux âmes immortelles le moyen d'atteindre leur bonheur. » L’Église est aussi destinée à la gloire de Dieu.

Dans un corps moral, « il n'y a pas d'autre principe d'unité que la fin commune et, au moyen de l'autorité sociale, la commune poursuite de cette même fin ». Dans l’Église, s’ajoute un autre principe, plus excellent, présent aussi bien dans le tout que dans ses parties. Ce principe d’unité est le Saint Esprit. Il est « un et unique, remplit toute l'Église et en fait l'unité »[4].

« L'Église […] doit être regardée comme une société parfaite en son genre ». Elle « n'est pas seulement composée d'éléments et de principes sociaux et juridiques. Elle surpasse, et de beaucoup, toutes les autres communautés humaines ». Et cette supériorité est de l’ordre surnaturel. « Ce qui élève la société chrétienne à un degré qui dépasse absolument tout l'ordre de la nature, c'est l'Esprit de notre Rédempteur qui, comme source des grâces, des dons et de tous les charismes, remplit à jamais et intimement l'Église et y exerce son activité. »

Certes, Notre Seigneur a voulu que parmi ses membres se trouvent des pécheurs. « Ce n'est cependant pas à l’Église qu'il faut reprocher les faiblesses et les blessures de certains de ses membres, au nom desquels elle-même demande à Dieu tous les jours : Pardonnez-nous nos offenses, et au salut spirituel desquels elle se consacre sans relâche, avec toute la force de son amour maternel. » Prenant conscience de la nature de l’Église, ses membres doivent alors se rappeler les paroles de Saint Léon : « Reconnais, ô chrétien, ta dignité ; et, entré en participation de la nature divine, veille à ne pas retomber par une conduite indigne dans ton ancienne bassesse : souviens-toi de quelle Tête et de quel Corps tu es le membre ! »[5]

« C'est le Christ, en effet, qui vit dans son Église, c'est lui qui, par elle, enseigne, gouverne et communique la sainteté ; c'est le Christ aussi qui se manifeste de façon diverse dans les divers membres de sa société. Dès lors donc que les chrétiens s'efforcent de vivre réellement de ce vivant esprit de foi. »

Et les autres églises ?

Pie XII n’oublie pas les chrétiens séparés. Il prie pour leur retour à l’Église catholique. Il rappelle que « même si, par un certain désir et souhait inconscient, ils se trouvent ordonnés au Corps mystique du Rédempteur, ils sont privés de tant et de si grands secours et faveurs célestes, dont on ne peut jouir que dans l'Église catholique. » Il rappelle clairement que les biens célestes ne peuvent être reçus que dans l’Église catholique. Il parle en outre d’une possibilité d’ordonnancement à l’Église, et non d’union ou de communion. Et cette réintégration ne peut que se faire librement et de plein gré.

Conclusion

Dans l'encyclique Mysticis Corporis, Pie XII reprend la doctrine traditionnelle de l’Église définie comme le Corps, mystique de Notre Seigneur Jésus-Christ. Cette définition instructive et pertinente donne une idée claire de ce qu’est l’Église et de ce qu’elle n’est pas. Elle a aussi l’avantage d’insister sur la visibilité de l’Église et sur les relations concrètes qui doivent exister entre ses membres. Elle s’oppose à l’idée d’une Église à atteindre ou à construire, d’une Église à plusieurs faces ou réalisations. En outre, Pie XII identifie clairement l’Église que Notre Seigneur Jésus-Christ a fondée et l’Église catholique. 


Cette définition de l’Église a aussi le mérite de traduire l’unité et la catholicité de l’Église, deux notes qui permettent de la reconnaître. Ainsi elle est bien utile pour répondre aux questions que peut soulever la multiplicité des églises et communautés chrétiennes. Elle est enfin indispensable dans la recherche de l’unité des Chrétiens.

Enfin, le Pape n’oublie pas de préciser les limites de l’image du corps. L’Église est une société surnaturelle, la plus parfaite qui soit, fondée en vue du salut des hommes et pour la plus grande gloire de Dieu. Par sa nature divine et par sa fin, elle dépasse ce qui peut exister ici-bas. 








Notes et références

[1] Les deux autres signes ou notes sont la sainteté et l’apostolicité.
[2] Toutes les citations, sauf précision, sont tirées de l’encyclique Mystici Corporis Christi sur le corps mystique de Jésus-Christ et sur notre union en lui avec le Christ, 29 juin 1943, www.vatican.va.
[3] Léon XIII, encyclique Divinum illud. Voir Émeraude, article
[4] Saint Thomas d’Aquin, De Veritate, q. 29, art. 4, c.
[5] Saint Léon, Sermo XXI, 3, PL 54, 192-1.

samedi 6 août 2016

Unité des Chrétiens vaine sans charité

Épîtres aux Corinthiens : Enluminure

Bibliothèque Nationale de France
Fondée par Notre Seigneur Jésus-Christ, l’Église est une et indivisible. Faite de chairs et d’âmes, de faiblesses et de forces, de membres divers et uniques, animée du souffle divin, elle rassemble les hommes et les femmes de toute origine, de tous les temps, de tous les pays. Divine et humaine, elle est ancrée dans le réel et dans les cieux, traversant les siècles et perdurant dans l’éternité. L’ineffable se mêle ainsi aux mortels. Qu’il est bon d’être dans la demeure du Seigneur ! Qu’Il est bon et miséricordieux, Celui qui nous a conduit à la montagne de Dieu !



La maison de Dieu est aussi faite de bois et de pierres que les Apôtres ont plantées autrefois dans les terres romaines et barbares. Écoutant la voix de leur Maître et guidés par le Saint Esprit, ils ont semé la bonne parole, répandant l’enseignement du Verbe fait chair, de Notre Seigneur Jésus-Christ, mort sur la Croix pour nous sauver et ressuscité des morts avant d’être élevé dans les cieux. Par leurs œuvres, l’Église s’est développée et s’est répandue rapidement sur toute la terre : Jérusalem, Antioche, Rome, Éphèse, Alexandrie, Smyrne, Carthage…


Mais les hommes demeurent des hommes, poussières nées de poussières. Les Apôtres le savent bien. Profondément réalistes, ils ne s’égarent pas dans des utopies ou dans des chimères. L’espérance qui les guide n’est point naïveté. Ils visitent les communautés chrétiennes, veillent sur elles, les reprennent, les réprimandent lorsqu’il le faut. Leurs paroles ne sont pas que douceur. Elles sont aussi sainte colère. Car certaines communautés chrétiennes s’égarent et s’oublient. L’Église de Corinthe en est un exemple. Au temps de Saint Paul, elle est déjà divisée par les troubles. Le premier siècle chrétien n’est pas en effet encore achevé que les chrétiens de Corinthe se font reprendre par l’Apôtre. Ses faiblesses et ses misères nous sont décrites dans une de ses épîtres. Sa lettre est dure, terriblement ironique. Elle nous rappelle combien l’unité des Chrétiens est vaine sans la charité …

La ville de Corinthe

Au temps de l’Empire romain, la ville de Corinthe est un des plus importants ports de la Grèce antique. Elle est immensément riche. Célèbre par l’éclat des arts et des sciences, elle attire un grand nombre d’étrangers. Célèbre aussi par ses fêtes religieuses, elle abrite un temple dédié à la déesse Aphrodite.

Temple d'Apollo, Corinthe
En l’an 52, durant son deuxième voyage apostolique, Saint Paul arrive dans cette ville pour l’évangéliser. Il « demeura un an et demi à Corinthe, y enseignant la parole de Dieu. » (Actes des Apôtres, XVIII, 11). En dépit de l’hostilité des juifs, il y fonde une communauté chrétienne qui devient florissante. Elle est composée en grande partie de païens et renferme aussi des juifs. Après son départ de Corinthe, son œuvre est continuée par Apollos, un juif, originaire d’Alexandrie, « homme éloquent et versé dans les Écritures » (Act. Ap., XVIII, 24).

Un esprit de faction

Mais rapidement, l’église de Corinthe est divisée par une querelle d’où naissent des factions, chacune groupée autour d’un prédicateur. Les uns disent en effet « moi, je suis à Paul ! », les autres disent : « moi, je suis à Apollos » ou encore «  et moi, à Cephas ! ». Chacun prend parti pour le prédicateur de qui il a reçu la foi.

Saint Paul
Apprenant leur dispute, Saint Paul adresse aux chrétiens de Corinthe une lettre. Il les exhorte à cesser leur querelle et à rester unis. « Je vous exhorte, mes frères, au nom de Notre Seigneur Jésus-Christ, à avoir tous un même langage ; qu’il n’y ait point de divisions parmi vous, mais soyez bien unis dans un même esprit et un même sentiment. »(I Épître aux Corinthiens, I, 10) Saint Paul leur rappelle que Céphas, Apollos et lui-même ne sont que « des ministres par le moyen desquels vous avez cru, selon ce que le Seigneur a donné à chacun. J’ai planté, Apollos a arrosé ; mais Dieu a fait croître. Ainsi celui qui plante n’est rien, ni celui qui arrose ; Dieu, qui fait croître, est tout. » (I Cor., II, 5-7) Il nous ramène à l’essentiel : « Moi, je suis du Christ, tout simplement. » Et seul Dieu assure l’efficacité au travail de chacun. La mission vient de Dieu, son succès également. « Dieu seul est, et Dieu seul agit, puisque Dieu seul donne d’agir »[1]. Tout l’honneur revient donc à Dieu. Et chacun œuvre pour lui. Il est aussi vain de se revendiquer d’un homme puisque tous appartiennent au Christ. Ce n’est point l’esprit de Dieu qui les guide mais un esprit de jalousie et d’orgueil, qui divise les cœurs. Comme tout cela est bien humain ! « Vous êtes encore charnels » (I. Cor., III, 2)

Un esprit enflé de vanité

Dans son épître, Saint Paul dénonce une certaine ivresse doctrinale. Elle semble être une caractéristique des habitants de Corinthe. Plus tard, le Pape Saint Clément devra à son tour apaiser la communauté remuante de cette ville.

« Que nul ne s’abuse soi-même. Si quelqu’un parmi vous pense être sage dans ce siècle, qu’il devienne fou, afin de devenir sage. » (I Cor., III, 18) Si l’un des docteurs de l’église de Corinthe se croit sage, sage de cette sagesse dont Notre Seigneur Jésus-Christ n’a pas voulu, qu’il y renonce. « En effet, la sagesse de ce monde est folie devant Dieu. » (I Cor., III, 20). 

Certains fidèles dotés de dons les utilisent parfois à mauvais escient au lieu de les employer pour l’édification de l’Église. Enflés de leur science et de leurs privilèges, ils prétendent même dépasser ceux qui leur ont apporté l’Évangile. Saint Paul les accable de son ironie. « Nous sommes insensés à cause du Christ, et vous, vous êtes sages en Christ ; nous sommes faibles, et vous êtes forts ; vous êtes en honneur, et nous dans le mépris ! » (I Cor., IV, 10) À eux l’élévation et aux autres souffrances et indignités ! Quelle suffisance ! Quelle vanité ! Tout cela est bien indigne du titre qu’ils portent ! « Qu’as-tu que tu ne l’aie reçu ! Et si tu l’as reçu, pourquoi te glorifies-tu comme si tu ne l’avais pas reçu ? Déjà vous êtes rassasiés ! Déjà vous êtes riches ! » (I Cor. IV, 7-8) Au contraire, « que personne donc ne mette sa gloire dans des hommes » (I Cor., III, 21). Saint Paul demande alors aux Corinthiens de « ne pas aller au-delà de ce qui est écrit, ne vous enflant pas d’orgueil en faveur de l’un ou de l’autre. » (I Cor., IV, 6) Il leur demande de ne pas emprunter une voie qui n’est pas celle de Notre Seigneur Jésus-Christ.

Des mœurs perverties

Un autre sujet de querelle indigne Saint Paul. « On entend dire généralement qu’il y a parmi vous de l’impudicité, et une telle impudicité, qu’elle ne se rencontre pas même chez les païens » (I Cor., V, 1) Les mœurs se sont déjà relâchées ! L’Apôtre dénonce en effet un cas d’inceste.

Corinthe est une ville réputée pour sa corruption et ses nombreuses tentations. Le seul nom de Corinthe est synonyme de dissolution et de dérèglement. Le risque pour les chrétiens d’être pervertis est donc grand. Et certains d’entre eux le sont déjà comme le révèle un scandale. Or Saint Paul nous rappelle que « ni les impudiques, ni les idolâtres, ni les adultères, ni les efféminés, ni les infâmes, ni les voleurs, ni les avares, ni les ivrognes, ni les outrageux, ni les rapaces ne posséderont le royaume de Dieu » ! (I  Cor., VI, 9)

Mais la réprimande de Saint Paul ne concerne pas directement le cas d’inceste. Il s’attaque principalement à l’indifférence des chrétiens de Corinthe à l’égard de ce péché. Il s’indigne en effet que l’incestueux n’ait même pas été excommunié, c’est-à-dire exclu de la communauté ! Les chrétiens de Corinthe ne sont même pas émus du scandale !

L’indifférence coupable

Saint Paul dénonce donc leur indifférence alors qu’ils s’enflent de leurs privilèges et s’enivrent de leurs discussions. Comment des chrétiens peuvent s’enfler et se glorifier alors que leur communauté porte en elle un tel scandale ! « Et vous êtes enflés d’orgueil ! Et vous n’avez pas été plutôt dans le deuil, afin que celui qui a commis cet acte fût ôté du milieu de vous ! » (I Cor., V, 2) Ils auraient dû pleurer comme nous pleurons sur un mort ! Ils auraient dû aussi expulser de leur sein le coupable s’il ne venait à se repentir. Car nous le rappelle Saint Paul, il ne faut pas avoir de relations avec les impudiques de ce monde. « Ôtez le méchant de chez vous. » (I Cor., V, 13) Comme il le précise, il ne s’agit pas de rompre avec les gens de ce monde sinon « il vous faudrait sortir du monde » (I Cor., V, 10), fuir dans le désert. Il parle des impudiques chrétiens, c’est-à-dire ceux qui portent le nom de frère. Car ils déshonorent l’Église de Dieu. Il faut laisser Dieu juger les non-chrétiens…

Dans une lettre qu’il adresse aux Thessaloniciens, Saint Paul nous exhorte de nouveau à rompre la communion avec les chrétiens rebelles. « Et si quelqu’un n’obéit pas à ce que nous vous adressons dans cette lettre, notez-le et ne le fréquentez pas, afin qu’il éprouve de la honte. » (II Thess., III, 14) Par cette exclusion, il s’agit bien de l’édifier. Car rajoute-t-il aussitôt, « ne le regardez pourtant pas comme un ennemi, mais avertissez-le comme un frère » (II Thess., III, 15).

Saint Paul redoute aussi l’action perfide qu’exerce autour d’elle une faute scandaleuse. « Un peu de levain fait lever toute la pâte » (Épître aux Galates, V, 9). Ce proverbe est familier à l’Apôtre. Une faute suffit pour infecter toute la communauté. Lorsqu’elle n’est pas réprimée, elle perd de son horreur. Son influence est encore plus dévastatrice. 

Ainsi pour le bien des coupables et de la communauté, il est nécessaire de les excommunier, c’est-à-dire de les retrancher de l’Église …

Une charité refroidie…

Enfin, Saint Paul nous apprend que certains chrétiens « osent aller en jugement devant les injustes, et non devant les Saints » (I Cor., V, 1), c’est-à-dire devant des fidèles. « Un frère est en procès avec un frère, et cela devant des infidèles ! » (I Cor., VI, 6) Autre véritable scandale ! Car ce sont bien les Chrétiens qui doivent juger le monde et « ce sont des gens méprisés dans l’Église que vous prenez pour juges ! » (I Cor., VI, 4)


Dans la jeune communauté chrétienne de Corinthe, la charité s’est déjà refroidie, la discipline s’est relâchée, la vie morale s’est affaiblie, donnant lieu à de véritables scandales. Et personne ne semble en être offusqué !

Ainsi confronté aux querelles des chrétiens de Corinthe, Saint Paul nous expose les raisons de leurs divisions : jalousie, vanité, indifférence, refroidissement de la charité. Avant que n’éclatent les disputes, les cœurs sont déjà dominés par un esprit contraire à celui de Notre Seigneur Jésus-Christ.

De sa lettre, nous pouvons finalement retenir deux choses. 
D’une part, le retour à l’unité impose une conversion. Puisque la division naît d’un esprit tourné vers soi et vers le monde, il est nécessaire que l’âme se retourne vers Dieu. 
D’autre part, le salut des fidèles impose parfois l’exclusion de ceux qui peuvent le menacer dans sa foi ou dans sa morale. La charité le commande. 

Ainsi la recherche de l’unité des Chrétiens ne doit pas remettre en cause la fin de l’Église, c’est-à-dire l’union des âmes à Dieu. La fin et les moyens ne doivent pas être confondus. La première des charités est de dénoncer les erreurs et de rappeler la vérité.

Le retour à Dieu

Saint Paul aux Colossiens

Joseph-Benoît Suvée, XVIIIe.
La franchise et l'honnêteté de Saint Paul sont efficaces. Après plusieurs interventions, Saint Paul parvient à apaiser les dissensions qui ont frappé l’église de Corinthe. Tite lui apporte en effet la bonne nouvelle. « Il nous a raconté votre ardent désir, vos larmes, votre zèle pour moi, en sorte que ma joie en a été plus grande. »(II Épître aux Corinthiens, VII, 7) Il sait que sa première lettre les a attristés mais il ne s’en repent pas car « vous avez été attristé selon Dieu » et « cette tristesse selon Dieu produit un repentir pour le salut, qu’on ne regrette pas, au lieu que la tristesse du monde produit la mort. » (II Ep. Cor., VII, 9-10) La première épître a conduit les fidèles à la pénitence, ce qui est indispensable pour un retour à Dieu. Après avoir été excommunié, le fidèle responsable de l’inceste a reconnu sa faute et a demandé pardon…

Mais les divisions persistent à cause d’un clan judaïsant. Ce dernier accuse Saint Paul d’être trop sévère, versatile et charnel, et d’agir avec intéressement. Dans sa deuxième lettre, il se défend de ses accusations et réfute leur calomnie. Il revendique l’autorité d’Apôtre. Il la défend avec énergie. Ses mots sont de nouveau durs. « Je déclare à ceux qui ont péché auparavant et à tous les autres pécheurs, que, si je retourne chez vous, je n’userai d’aucun ménagement. »(II Ep. Cor., VIII, 3) Ainsi il leur demande de s’éprouver eux-mêmes  pour voir s’ils sont dans la foi. Le retour de l’unité passe par un examen de conscience.

Les lettres de Saint Paul sont pleines d’ardeur et de confiance. L’Apôtre veut regagner le cœur des âmes. Comme une mère inquiète de ses enfants, il parle aux Corinthiens avec douceur et sévérité, avec prière et menace, avec tendresse et éloquence. « Notre bouche s’est ouverte pour vous, ô Corinthiens, notre cœur s’est élargi. Vous n’êtes point à l’étroit dans nos entrailles, mais les vôtres se sont rétrécis. Rendez nous la pareille, - je vous parle comme à mes enfants,- vous aussi, élargissez vos cœurs. » (II Ep. Cor., VI, 11-13) Comme un père avec ses enfants, il veille sur leur salut, même si cela nécessite sévérité et remontrance.











[1] Dom Paul Delatte, Les Épîtres de Saint Paul, replacées dans le milieu historique des Actes des Apôtres, tome I, 1928.