Pourtant,
cette loi doit répondre à ceux qui veulent « mourir dans la
dignité ». Mais « de quelle dignité parlez-vous ? »
La question est essentielle. Elle n’est guère posée en dépit des dialogues et
des débats. Et pourtant, en raison même de ce concept fou, indéfinissable, un
« nouveau droit », un « droit à mourir »,
a été institué. On évoque même une nouvelle liberté conquise, « une
liberté de choix pour les malades en fin de vie tout en maintenant
des garde-fous indispensables »[3], sans doute pour ne point
nous inquiéter. Mais qui est assez dupe pour croire à ces garde-fous ? Nous savons ce qu'ils deviendront dans les futurs débats médiatiques et parlementaires quand, de nouveau, la minorité agissante excitera l'opinion. Les mots finissent par perdre
leur sens …
Habitués aux conforts et au luxe, ne croyant plus grand-chose, nos contemporains espèrent que leur vie se terminera comme ils ont vécu, comme ils ont voulu la maîtriser, dans un acte réfléchi, ultime… Mais qu'est-ce que la dignité de l’homme lorsqu'elle est réduite aux sentiments et au bien-être ? Que reste-t-il à faire pour la malmener encore plus ? Elle est déjà touchée dans le ventre de la mère. Elle est désormais atteinte au seuil de la mort. Ils finiront par autoriser la mort des inutiles et des faibles sous couvert d’amour et de liberté. Que devient la société quand elle donne si peu de cas à la vie et à la nature humaine, quand rien n’est plus sacré et qu’elle se permet de telles audaces ?…
Le temps est proche où l’homme
vivra un nouveau cauchemar. De nouveau, comme hier, il touchera l’abîme. Il
s’est tant exalté depuis si longtemps qu’il finira par chuter lourdement,
emportant ses chimères dans de profondes souffrances. Centrés sur eux-mêmes,
nos contemporains ont oublié ce qu'ils étaient. Ils ont oublié leurs fautes et leurs déchéances. Ils ont délaissé les pages noires de leur histoire. Que
peuvent-ils alors comprendre de la dignité humaine si elle ne se fonde pas sur
la véritable nature de l’homme, s'ils ne portent pas leur regard sur la misère humaine ? …
Être aimé de Dieu, être pardonné de Dieu
L’Église
enseigne que toute personne humaine possède une valeur indéniable, « inaliénablement
fondée dans son être même, en toute circonstance et dans quelque état ou
situation »[5]. Elle entend par personne
tout substance individuelle de nature intellectuelle, y compris l’enfant à
naître, l’homme inconscient ou à l’agonie, le clochard ou le criminel. La dignité humaine est ainsi
intrinsèque à tout homme, indépendante de sa psychologie, de sa morale ou de
son environnement. Elle n’est ni à construire ni à développer. Elle n’est pas
non plus à conquérir. Elle est inhérente à la nature humaine et par conséquent
impérissable.
Unique créature créée à l’image et à la ressemblance de Dieu et destinée à la vie éternelle, l’homme est doté d’une valeur sacrée. Celle-ci ne vient pas d'une loi ou d'une constitution. Elle ne relève pas d'une construction humaine. Elle ne naît pas d'une théorie.
Finalement, l’homme ne cesse d'être aimé de Dieu, Lui qui nous a aimé le premier. Et cet amour illustre la valeur inestimable que Dieu
attribue à l’homme. Ainsi, surpasse-t-il même les anges, sans néanmoins être
comparable à Dieu, qui, seul, possède une dignité infinie !
À un tel amour, quelle réponse ?
Mais,
quelle que soit les conditions dans laquelle il vit, quelle que soit l’image
qu’il a de lui-même, quel que soit encore le péché qu’il a commis, l’homme
demeure digne de l’amour de Dieu. Sa miséricorde est inépuisable.
Pourtant,
l’histoire encore toute récente montre toute l’horreur que l’homme est capable
de faire pour parvenir à ses fins, pour assouvir ses ambitions ou satisfaire
ses plaisirs. Il est même capable de tuer des innocents et d’appeler soin ce
qui n’est que mort. Il en vient à rejeter l’ordre dans lequel il est né, sans
craindre le désordre qu’il enclenche. En dépit de ses œuvres, parfois
admirables, éclatantes et prodigieuses, il sombre parfois dans les
ténèbres. La modernité ne doit pas en effet nous faire oublier qu’en l’homme,
se côtoient grandeur et misère…
L’œuvre ascétique et morale de Lothaire, futur
Innocent III
Innocent
III est considéré comme l’un des papes les plus marquants du Moyen-âge. Fils
d’une famille aristocrate, implantée à Rome, il est devenu un théologien
réputé, expert en exégèse et en liturgie. Promu cardinal en 1188, il est élu
pape dix ans plus tard. Énergique, animé d’un grand esprit de charité, il
affirme l’autorité pontificale et impose la réforme tant attendue par l’Église.
Il lutte contre la simonie et le nicolaïsme. Dans son De miseria humanae
conditionis, il n’est pas tendre avec le clergé. La luxure « envahit
jusqu’au prêtre qui embrassent Vénus la nuit et vénèrent la Vierge au matin. »[9] Son pontificat est marqué
par le IVe concile de Latran et les soutiens qu’il apporte à Saint Dominique et
à Saint François d’Assise. Il n’est pas non plus sans échec, comme celui de la
quatrième croisade.
L’œuvre De miseria humanae conditionis
Le
De miseria humanae conditionis connaît un grand succès au
Moyen-âge. On dénombre aujourd’hui 435 manuscrits et 48 éditions [10]. Il est recopié, au XIIIe
siècle dans de nombreux monastères, en particulier au nord de la France, en
Angleterre, au sud de l’Empire [11], puis au XIVe siècle en
Europe centrale et au XVe siècle dans toute l’Europe. Qualifié de livre,
d’opuscule ou encore de traité, il est loué par Pétrarque, utilisé par
Alexandre de Halés, par Saint Bernardin de Sienne… Il exerce une influence
certaine sur les chrétiens dans le monde ecclésiastique et monastique.
L’ouvrage
pourrait s’inscrire dans le thème traditionnel du « mépris du monde »,
« contemptus mundi », qui rejette les ambitions du siècle,
dénonce les plaisirs de la chair, condamne les richesses terrestres afin de
détacher les âmes des vanités de ce monde pour se tourner vers Dieu. C’est
ainsi qu’il a été connu sous ce titre bien que Lothaire ne l’ait pas été voulu.
Pourtant, les emprunts aux ouvrages de ce genre sont peu nombreux. Selon les sources
identifiables, l'ouvrage dépasse ce genre littéraire.
Le
mot « miseria » désigne le malheur, l’affliction ou encore la
désolation. Il s’oppose à la joie, à la gloire ou aux délices. Le terme est
moral. « Nous naissons tous en pleurant, car nous exprimons ainsi la
misère de notre nature »[12]. Il ne signifie pas la
misère sociale, la saleté ou encore la bassesse de nature physique. L’ouvrage
de Lothaire est un traité moral.
Les
mots « humanae conditionis » renvoient à la condition humaine,
c’est-à-dire à l’état de la créature humaine dans son milieu, marqué par la
mort. Lothaire ne cesse de regretter l’état malheureux de l’homme qui lui est
imposé par son existence charnelle et par le péché. Il est donc lié à l’état de
l’homme depuis le péché originel.
De la misère de la condition humaine
Le prologue décrit la pensée de Lothaire, qui réside dans le couple que forme l’orgueil et l’humilité.
Lothaire est alors convaincu que les puissants deviennent terribles, cruels, trompeurs, impatients et uniques car ils ont oublié ce qu’est la condition humaine. C’est pourquoi réveiller en soi la conscience de cette condition incite à l’humilité. Pour susciter l’humilité en l’homme, que Lothaire décrit comme la vertu fondamentale du chrétien, l'homme doit donc connaître la condition humaine qu’il décrit dans son ouvrage.
Dans un premier temps, revenant sur la nature humaine, Lothaire s’attriste du corps humain, se lamente des conditions de sa naissance, l’enfance et les activités profanes, et étale les souffrances et accidents de toute sorte qui accablent l’homme dans sa vie terrestre.
Puis, dans un deuxième temps, il peigne l’inconduite humaine et décrit les mauvaises actions des hommes et leurs turpitudes afin de souligner leur orgueil. Ce deuxième livre répond au but que Lothaire s’est fixé. Il décrit les actes pervers, les actes honteux et les actes vains, et leur donne à chacun leur cause. « Trois genres de choses, d’ordinaire, intéressent les hommes : les richesses, les plaisirs, les honneurs. Les richesses causent les actes pervers, les plaisirs, les actes honteux, les honneurs les actes vains » selon les trois concupiscences qu’énonce Saint Jean : concupiscence de la chair, concupiscence des yeux et l’orgueil de la vie (cf. Première épitre de Saint Jean, II, 16). Les richesses engendrent la cupidité et l’avarice, les plaisirs conduisent à la gloutonnerie et à la luxure, les honneurs nourrissent l’orgueil et la jactance. Lothaire décrit les différentes formes de ces vices.
Enfin, le
troisième livre porte sur « la damnable fin de la condition humaine »,
qui décrit les souffrances des mauvais à l’instant de la mort, la putréfaction
des cadavres, les peines et les angoisses des damnés, le jugement final et les
cataclysmes qui le précéderont, et les attributs du Juge.
Dans ses différents sermons, Lothaire revient sur les misères humaines selon son triptyque pour les surmonter à l’exemple de Notre Seigneur Jésus-Christ, par la soumission, la compassion et le rejet.
La
description de la misère inhérente à la condition humaine et les lamentations
qui en découlent ont pour but de susciter notre compassion afin de nous
conduire au rejet.
De la dignité humaine selon Lothaire
Si
Lothaire n’a pas écrit le deuxième volet de son triptyque, portant sur la
dignité humaine, il n’est pas resté silencieux sur ce thème. Il l’a souvent
repris dans ses sermons.
Qu’elles relèvent de notre état, de notre comportement ou de notre fin, les misères de la condition humaine ne doivent pas faire oublier la miséricorde divine.
Dans ses sermons, Lothaire rappelle l’attention de Dieu à notre égard et les œuvres qu’Il a réalisées pour nous, ce qui révèle la valeur inhérente à la nature humaine. « Comme Dieu a, par un décret de suprême bonté, fait l’homme à son image et à sa ressemblance, il eût été indigne qu’une créature aussi digne périt tout entière, car Dieu eût été frustré de son dessein qui fit l’homme pour qu’il Le connût, que Le connaissant, il L’aimât, que L’aimant, il Le possédât et reçût ainsi le bonheur d’une inestimable félicité. »[13]
Lothaire nous demande donc d’avoir confiance en la miséricorde de Dieu, qui nous a fait par l’œuvre de la Création, et, encore plus admirablement, nous a sauvés par l’œuvre de la Rédemption. « Qui pourrait douter que Dieu ne veuille avoir pitié de celui qu’Il a fait tel et si grand en le créant, qu’Il a fait tel et si grand aussi en le rachetant ? »[14]
Lothaire évoque la dignité humaine pour que l’homme ait confiance en sa miséricorde. Dieu ne peut laisser périr la plus éminente de ses créatures. Ainsi, quelle que soit la misère qu’il peut connaître ou la faute qu’il peut commettre, quelle que soit la conscience qu’il a de sa misère, conscience qui peut le conduire au désespoir, il ne doit pas s’abandonner à toute forme d’abattement. Dieu fait miséricorde à celui qui s’humilie. Nous pouvons alors conclure que « la conscience de la dignité de sa nature le relève alors et lui apporte la confiance en la miséricorde divine. »[17] C’est pourquoi il doit s’engager dans la voie de la conversion.
Finalement, la conscience de la
dignité humaine doit permettre à l’homme de s’élever vers Dieu, et non de
s’exalter en lui-même.
Conclusions
Lothaire
ne cherche pas à abaisser l’homme pour que ce dernier demeure dans sa misère et
dans le désespoir. Il ne veut pas non plus exalter l’homme de peur de le
laisser dans son orgueil et dans ses chimères. Dans les deux cas, la voie vers
Dieu lui est inaccessible. L’objectif de Lothaire est de conduire l’homme vers
l’éternel bonheur. Il lui indique ainsi son état misérable dans lequel il est
né, ses actes mauvais et sa fin malheureuse s’il persiste dans le péché. Mais,
cette misère est surmontable. Elle n’est pas inéluctable. Car au-dessus de
toute créature, il est aimé de Dieu comme l’atteste l’œuvre de Création et de
la Rédemption. Il est destiné à une vie meilleure. Il est destiné à la vie
éternelle. En dépit de notre misère, nous devons ainsi avoir confiance en Dieu
et en sa miséricorde infinie.
La
leçon est évidente. C’est dans l’humilité et par l’humilité que nous pouvons
nous exalter de notre dignité. Chose alors admirable. Chose déjà connue depuis
que Notre Seigneur Jésus-Christ nous l’a enseigné par ses paroles et par son
exemple. « Quiconque s’exalte sera humilié, et quiconque s’humilie sera
exalté. »(Luc, XVIII, 14)
Or,
les discours actuels n’ont-ils pas tendance à exalter l’homme par sa dignité
sans lui faire prendre conscience préalablement de sa condition humaine ?
Il s’élève ainsi, ne voyant en lui que ses qualités, véritables ou fausses, et
fort de ses prétentions, il réclame droits et privilèges. Il se construit une
tour de Babel sur du sable mouvant. Il sombre dans la folie de son orgueil…
[1] Emmanuel Macron, @EmmanuelMacron,
Facebook, 15 juillet 2026.
[2] Conseil constitutionnel,
décision n°2026-910 du 14 août 2026, conseil-constitutionnel.fr.
[3] Emmanuel Macron, @EmmanuelMacron,
Facebook, 15 juillet 2026.
[4] Voir Émeraude,
septembre 2026, « La dignité humaine selon le regard de la sainte Messe »,
et août 2026, « La
dignité humaine selon l’enseignement pontifical ».
[5] Section pour la section
doctrinale, Déclaration Dignitas Infinita sur la dignité humaine,
2 avril 2024, vatica.va.
[6] Voir Émeraude, septembre 2026, article « La dignité humaine à la lumière de la Sainte Messe ».
[7] Sauf avis contraire, les
citations proviennent Mépris du monde, misère et dignité de l’homme dans
la pensée d’Innocent III, Robert Bultot, dans Cahiers de
civilisations médiévales, 4ème année, n°16, octobre-décembre
1961, persee.fr. Bultot se réfère à l’édition de M. Maccabrone, collection Thesaurus
mundi, Lungano, 1955.
[8] Lothaire de Segni, De
miseria humanae conditionis, II, 22, édition Lewis, dans De
Lothaire à Innocent III, L’ascension d’un clerc au XIIe siècle, Olivier
Hanne, Presses universitaires de Provence, books.openedition.
[9] Voir Émeraude, octobre 2026, article « La dignité humaine vue par les humanistes ».
[10] Voir Mépris du monde,
misère et dignité de l’homme dans la pensée d’Innocent III, Robert
Bultot.
[11] On compte cent soixante
manuscrits au XIIIe siècle. L’ouvrage connaît quarante six éditions imprimés
jusqu’à la fin du XVIIIe siècle. Voir De Lothaire à Innocent III,
Olivier Manne, Les sources.
[12] Lothaire, De miseria
humana conditionis, I, 6, dans De Lothaire à Innocent III,
Olivier Manne, Les sources. Bultot, 1961.
[13] Lothaire, Sermon pour le 1er
dimanche de l’Avent, dans Mépris du monde, misère et dignité de
l’homme dans la pensée d’Innocent III, Robert Bultot.
[14] Lothaire, Sermon pour la
fête de la conversion de saint Paul, dans Mépris du monde, misère
et dignité de l’homme dans la pensée d’Innocent III, Robert Bultot.
[15] Lothaire, Lettre I,
13, adressée à des nobles en 1198, dans Mépris du monde, misère et
dignité de l’homme dans la pensée d’Innocent III, Robert Bultot.
[16] Lothaire, Lettre IX,
175, dans Mépris du monde, misère et dignité de l’homme dans la pensée
d’Innocent III, Robert Bultot.
[17] Robert Bultot, Mépris du
monde, misère et dignité de l’homme dans la pensée d’Innocent III.







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