" La pierre précieuse, voire de grand prix aux yeux de certains, qu'est l'émeraude, se voit insultée par un morceau de verre habilement truqué, s'il ne se rencontre personne qui soit capable de procéder à un examen et de démasquer la faute. Et lorsque de l'airain a été mêlé à l'argent, qui donc, s'il n'est connaisseur, pourra aisément le vérifier ? "(Saint Irénée, Contre les hérésies)


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lundi 11 mai 2015

Christianisme : fidélité à la Parole de Dieu

Notre Seigneur envoie ses douze Apôtres en leur commandant : « N’allez point vers les gentils, et n’entrez point dans les villes des Samaritains ; mais allez plutôt aux brebis perdues de la maison d’Israël. » (Matth., X, 6). Son enseignement est clair. La Parole doit d’abord être annoncée aux Juifs. A plusieurs reprises en effet, il précise sa mission. « Je n’ai été envoyé qu’aux brebis perdues de la maison d’Israël. » (Matth., XV, 24). Les Apôtres sont donc envoyés pour convertir les juifs. Fidèles aux ordres de Notre Seigneur Jésus-Christ, ils enseignent auprès des Juifs dans le Temple et dans les synagogues.

La prédication de Saint Pierre


Saint Pierre et Saint Jean
guérissant un boiteux

(gravure Doré bible )



Dans sa première prédication, que relate les Actes des Apôtres, Saint Pierre interpelle les Juifs de Jérusalem. « Prêtez l’oreille à mes paroles. » (Act. Ap., II, 14). Pour expliquer les miracles qu'il vient de faire, il en appelle au témoignage prophétique de Joël et de David. Il affirme ainsi la continuité divine entre l’histoire sainte et les événements dont ils sont témoins. Ce qui a été promis, préparé, ébauché dans le passé se réalise enfin devant leurs yeux. Il donne donc du sens aux prodiges qui se manifestent. Tout cela a en effet un sens. Ils sont la réalisation des desseins divins.

Dans sa deuxième prédication, Saint Pierre rappelle à ses auditeurs les souvenirs de leurs ancêtres et unit de nouveau les événements au passé du peuple de Dieu. C’est donc une même histoire qui se poursuit. Il n’y a ni rupture ni scission. La Sainte Écriture en est témoin comme le montre les prophéties. Notre Seigneur est bien celui qui a été prédit par « tous les prophètes depuis Samuel et de l’alliance que Dieu a établie avec nos pères […] » (Act. Ap., III, 25). En outre, Notre Seigneur a été glorifié par « le Dieu de nos pères », c’est-à-dire par « le Dieu d’Abraham, le Dieu d’Isaac et le Dieu de Jacob » (Act. Ap., III, 13). Celui que Saint Pierre prêche a été justifié par Celui que les Juifs prétendent servir…

Avec un ton mesuré, sans aucune animosité, Saint Pierre reproche alors aux Juifs la mort de Notre Seigneur Jésus-Christ, « que vous avez livré à Pilate et renié devant lui […] Vous avez renié le Saint et le Juste, et vous avez sollicité la grâce d’un meurtrier. » (Act. Ap., III, 13-14) Mais il diminue leur responsabilité. « C’est par ignorance que vous avez agi, aussi bien que vos chefs. »(Act. Ap., III, 17). La passion et les souffrances ont aussi été prédites. Les Juifs ont finalement réalisé ce que les prophètes avaient annoncé.

Rien n’est pourtant perdu. « Repentez-vous donc et convertissez-vous pour que vos péchés soient effacés » (Act. Ap., III, 19). Il y a certes continuité entre l’histoire sainte dont ils sont les héritiers et Notre Seigneur Jésus-Christ mais le temps tant attendu est venu, « jours dont Dieu a parlé anciennement par la bouche de ses saints prophètes » (Act. Ap., III, 21), jours de rafraîchissement et de repos. Notre Seigneur Jésus-Christ est la fin de cette histoire comme il est le but de la première partie du plan de Dieu, que relate l'Ancien Testament. Il est « le terme régulier et l’aboutissement final de toute l’ancienne économie religieuse »[1].

Saint Pierre et Saint Jean
devant Sanhédrin

(P. Gall, XVIe)
Pour appuyer ses déclarations, Saint Pierre évoque l’autorité de Moïse que les Juifs ne peuvent récuser. « Moïse a dit : le Seigneur votre Dieu vous suscitera d’entre vos frères un prophète comme moi : vous l’écouterez en tout ce qu’il vous dira. Et quiconque n’écoutera pas ce prophète sera exterminé du milieu du peuple. » (Act. Ap., III, 22-23). Il faut donc écouter Notre Seigneur Jésus-Christ pour gagner cette éternité. 

Il rappelle que les Juifs détiennent un privilège puisqu’ils sont « les fils des prophètes et de l’alliance » (Act. Ap., III, 25). Ils ont été longuement préparés et c’est au milieu d’eux que Dieu a suscité le Sauveur. « C’est pour vous premièrement que Dieu, suscitant son Fils, l’a envoyé pour vous bénir, afin que chacun revienne de son iniquité. » (Act. Ap., III, 26).

Le discours de Saint Pierre est interrompu. Saint Luc nous apprend que les Sadducéens n’apprécient guère l’enseignement qu’il donne au peuple, notamment la résurrection des morts en la personne de Jésus. Ils sont aussi probablement mécontents qu’il puisse enseigner si librement au Temple. Comment les prêtres et les scribes peuvent-ils ignorer leurs prédications ?

L’embarras du Sanhédrin

Les Apôtres sont alors conduits au Sanhédrin. Les membres du grand conseil juif sont inquiets comme ils l’ont été avec Notre Seigneur Jésus-Christ. Rappelons que la seconde prédication de Saint Pierre fait suite à l’émotion de la population juive lorsqu’elle l’a vu guérir un boiteux. « Par quelle puissance ou au nom de qui avez-vous fait cela ? » (Act. Ap., IV, 7). Le Sanhédrin ne comprend pas comment Saint Pierre a pu accomplir un tel miracle. Ils savent aussi qu’il l’a réalisé au nom de Celui qu’ils ont condamné à mort.

Guérison de l'aveugle-né
(Duccio di Buoninsegna)
Les Sadducéens et les Pharisiens ne comprennent pas, pas plus qu’ils n’ont compris Notre Seigneur Jésus-Christ. Ils sont de nouveau confrontés à une situation paradoxale. Ils sont en effet témoins d’un miracle indiscutable, reconnu par un grand nombre. Or un miracle ne peut provenir que de Dieu ou de ses fidèles serviteurs. L’aveugle-né que Jésus a guéri a été parfaitement lucide devant ceux qui l’interrogeaient : « nous savons que Dieu n’écoute pas les pécheurs ; mais si quelqu'un honore Dieu et fait sa volonté, c’est celui-là qu’il exauce. Jamais on n’a ouï dire que quelqu'un ait ouvert les yeux d’un aveugle-né. Si celui-ci n’était pas Dieu, il ne pourrait rien faire. » (Jean, IX, 31-32). Or pour les Sadducéens et les Pharisiens, l’auteur du miracle est un homme infidèle aux prescriptions de la Loi tel qu’ils les entendent. « Cet homme n’est point de Dieu, puisqu'il ne garde point le sabbat. » (Jean, IX, 16). L’aveugle-né a bien compris qui était Notre Seigneur Jésus-Christ. Il ne résiste pas à l’évidence des faits.

La remise en question

Les membres du Sanhédrin interrogent donc l’Apôtre qui de nouveau proclame fermement la mission de Notre Seigneur Jésus-Christ et rappelle sans ambiguïté leur responsabilité et leur erreur dans sa mort. « Ce Jésus est la pierre qui a été rejetée par vous qui bâtissiez, et qui est devenu un sommet d’angle » (Act. Ap., IV, 11). Il fait en fait allusion à une prophétie. Il les dirige donc vers la Sainte Écriture. C’est encore la Sainte Bible finalement qui leur répond. Elle a aussi prédit les événements en cours : les disciples de Jésus sont rejetés par les autorités juives.

Le Sanhédrin interdit finalement les Apôtres « absolument de parler et d’enseigner au nom de Jésus » (Act. Ap., IV, 1). Mais en dépit de ses injonctions et de ses menaces, Saint Pierre ne peut pas se taire. « Nous ne pouvons pas ne point parler de ce que nous avons vu et entendu. » (Act. Ap., IV, 20). Or le Sanhédrin est le tribunal suprême. Saint Pierre révoque pourtant son autorité. « Jugez s’il est juste devant Dieu de vous obéir plutôt qu’à Dieu. » (Act. Ap., IV, 19) Il affirme finalement le droit divin et sa liberté d’apostolat. Le Sanhédrin n’a pas d’autres choix que de le menacer. Il ne peut pas en effet le punir tant le miracle est connu et éclatant. Qui ne peut pas y voir la main de Dieu ?

Les miracles des Apôtres et le succès de leur apostolat auprès du peuple juif énervent les Sadducéens. Les Apôtres finissent par être emprisonnés, sans-doute pour être exécutés. Quelle fut alors leur surprise lorsqu'ils apprennent que libérés de manière incompréhensible, ils enseignent de nouveau librement au Temple en toute tranquillité ?!

De nouveau emprisonné, Saint Pierre comparait devant le Sanhédrin. Le grand-prêtre se plaint qu’il fasse peser sur lui le sang de Notre Seigneur Jésus-Christ. Quel revirement ! « Vous voulez faire retomber sur nous la sang de cet homme ! » Il ne prononce pas le nom du condamné. « Nous vous avons expressément défendu d’enseigner ce nom-là » (Act. Ap., V, 28). 

Mais après avoir de nouveau affirmé le droit divin, Saint Pierre, inflexible, lui répète inlassablement le même témoignage de Notre Seigneur Jésus-Christ : Dieu a ressuscité Jésus qu’ils ont crucifié et l’a élevé « par sa droite comme prince et sauveur, pour donner à Israël pénitence et rémission des péchés » (Act. Ap., V, 31). Il réaffirme la continuité entre l’histoire sainte et Notre Seigneur Jésus-Christ. C’est bien « le Dieu de nos pères » qui « a ressuscité Jésus » (Act. Ap., V, 30). « Le christianisme n’est pas chose nouvelle, il est impliqué dans la doctrine même dont les membres du tribunal sont les représentants. »[2]

Gamaliel enseignant
(British Library)
En colère, le prince des prêtres veut faire mourir les Apôtres quand l’un des Pharisiens propose au Sanhédrin une voie plus sage. Gamaliel prend la parole. Il est le maître de Saül, celui qui deviendra plus tard Saint Paul. Il est un des premiers grands rabbins. Sa réputation est déjà grande. Il se lève dans l’assemblée et demande l’éloignement des Apôtres afin d’exprimer plus librement sa pensée.

Gamaliel rappelle la révolte de deux chefs rebelles qui ont péri et dont leurs disciples se sont vite dispersés. Flavius Joseph les mentionne aussi dans ses Antiquités juives. Avec le temps, leur révolte s’est en effet vite estompée. De même, le temps permettra de juger de la valeur du christianisme. « Ne vous occupez plus de ces hommes, et laissez-les ; car si cette entreprise ou cette œuvre est de l'homme, elle se dissipera ; que si elle est de Dieu, vous ne pourrez la détruire, et peut-être que vous vous trouveriez combattre contre Dieu lui-même. » (Act. Ap., V, 38-39). Prudent et mesuré, Gamaliel a été entendu. Le Sanhédrin suit l’avis du Pharisien.

Cet avis est surprenant pour deux raisons. D'une part, il révèle un certain doute de la part d’un grand docteur de la foi. Et si effectivement l’œuvre est de Dieu ? Les miracles ne peuvent qu’interroger les âmes attentives et non aveugles. La persistance du christianisme est un argument apologétique indéniable. Gamaliel demande donc au Sanhédrin de laisser agir le temps. D'autre part, il ne se prononce pas sur l’enseignement des Apôtres. Il ne leur reproche rien. Alors que les Pharisiens sont minoritaires dans l’assemblé, le Sanhédrin accepte de suivre l’avis de Gamaliel. Il n’est pas le seul à douter…

En dépit des supplices qu’ils ont subis, sans-doute pour les punir de rébellion à l’égard du Sanhédrin ou par haine, les Apôtres poursuivent leur apostolat et répandent la bonne parole en public, au Temple et dans les maisons particulières. « Tous les jours, ils ne cessaient, dans le Temple, et de maison en maison, d’enseigner et d’annoncer le Christ Jésus. » (Act. Ap., V, 42). Les Apôtres gagnent ainsi de nombreuses âmes à Jérusalem, y compris parmi les prêtres et les scribes. « Une multitude de prêtres obéissaient à la foi » (Act. Ap., VI, 7).

Le discours de Saint Étienne

Un autre épisode des Actes des Apôtres nous permet de mieux comprendre encore les relations entre les premiers chrétiens et les Juifs. Saint Luc nous relate l’institution des diacres et l’apostolat de Saint Étienne. D'origine grecque, Saint Étienne se démarque rapidement des autres diacres. Il accomplit lui-aussi des miracles au nom du Seigneur Jésus-Christ. « Homme de plein de foi » (Act. Ap., VI, 5), « plein de grâces et de force » (Act. Ap., VI, 8), il apparaît plus agressif et résolu que les autres disciples.

La prédication de Saint Etienne soulève la résistance des Juifs de la Diaspora, et plus particulièrement des Synagogues des Affranchis, des Cyrénéens, des Alexandrins. Contre lui se coalisent en effet les Juifs occidentaux et helléniques. Mais ils sont incapables de répondre à Saint Étienne. Pour le faire taire, ils sont dans l’obligation d’user de moyens odieux. Ils subornent des témoins qui l’accusent de blasphémer. « Nous l’avons entendu proférer des paroles blasphématoires contre Moïse et contre Dieu. » (Act. Ap., VI, 11). « Cet homme ne cesse de proférer des paroles contre le lieu saint et contre la Loi. » (Act. Ap., VI, 13). L’accusation est terrible. Elle soulève naturellement la population et attire la colère du Sanhédrin.

Prédication de Saint Étienne 
( Charles-Joseph Natoire, XVIIIe)
Saint Étienne est conduit devant le Sanhédrin. Il parle librement. Il professe clairement sa foi juive. Son discours montre combien il est familier avec l’histoire du peuple d’Israël et avec le plan de Dieu. A plusieurs reprises, il insiste sur la libre volonté et action de Dieu. « C’est lui » qui agit à sa convenance. Et Moïse n’est que son serviteur. Il rappelle aussi les nombreuses oppositions, contestations et révoltes qui sont intervenues au cours de la vie de Moïse. Il évoque aussi les circonstances qui ont conduit à la construction du Temple sans oublier la protestation de Saint Jérémie. Le prophète a en effet protesté contre l’orgueilleuse sécurité des Juifs pour qui le Temple était une garantie divine. Salomon lui-même sait combien le Temple lui est indigne. « N’est-ce pas ma main qui a fait toutes ces choses ? »(Act. Ap., VII, 50). Tout le passé montre finalement l’amitié de Dieu à l’égard de son peuple en dépit de ses ingratitudes et révoltes, une amitié qui ne dépend pas des Juifs, qui dépasse la Loi et le Temple, une amitié parfaitement libre. Il est donc faux de donner au Temple et à la Loi une valeur absolue. Ainsi Saint Étienne s’oppose à la conception juive de la religion. 

Et continuant son discours avec plus d’énergie, il accuse les Juifs de s’entêter à s’opposer à Dieu. « Durs de tête et incirconcis de cœur, vous résistez toujours à l’Esprit-Saint ; il en est de vous comme de vos pères. Lequel des prophètes vos pères n’ont-ils point persécutés ? » (Act. Ap., VII, 51). Il dénonce leur aveuglement, leur étroitesse de cœur et d’esprit, leur orgueil qui rabaisse Dieu à des pensées bien humaines. Il les accuse d’avoir tué ces hommes qu’ils considèrent désormais comme des Justes par excellence, ces prophètes qui ont annoncé la venue du Juste, celui-là même qu’ils ont condamné à mort. Ils n’ont cessé de mépriser Dieu. Son réquisitoire est sans appel.





La foule est furieuse en entendant de tels propos. « En entendant ces paroles, la rage déchirait leur cœur, et ils grinçaient des dents contre lui. »(Act. Ap., VII, 4). Mais ce n’est pas la foule qui fait interrompre le discours. C’est une vision surnaturelle. Dans le ciel, il voit la gloire de Dieu et de Jésus, debout à la droite du Père. « Voici que je vois les cieux ouverts, et le Fils de l’homme debout à la droite de Dieu » (Act. Ap., VII, 56). C’en est trop pour les Juifs. Saint Etienne est finalement lapidé, devenant le premier martyr d’une longue série. Cependant, imitant Notre Seigneur Jésus-Christ, avant de mourir, il pardonne ses bourreaux…

Remarquons que ce sont bien des Juifs qui tuent Saint Étienne, enfreignant ainsi la loi romaine. Saint Étienne est bien l’objet d’une véritable exécution menée selon les règles juives et non d’un excès de fureur d’une foule excitée. Les Romains semblent être en fait absents de la scène. Ils sont moins préoccupés de leur domination. Effectivement, nous sommes à une époque où Jérusalem est bien vue par Rome. Elle a été la première cité à saluer le nouvel empereur Caligula.


Les discours de Saint Pierre et de Saint Étienne sont riches d’enseignement. Remarquons d’abord qu’ils prêchent en s'appuyant sur la Sainte Écriture. Ils témoignent de ce qu’ils ont vu et entendu tout en rapportant leurs témoignages aux prophéties bibliques. En outre, ils défendent leur foi et leur piété. Et nombre de Juifs, y compris des chefs de synagogues, des prêtres et des Pharisiens, adhèrent à leurs paroles. Les docteurs de la Loi ne parviennent pas non plus à contester leur enseignement. En un mot, leurs discours ne sont pas contraires à la foi juive et à la Sainte Écriture. Contrairement aux accusations des Juifs, les chrétiens ne forment pas une « secte séditieuse » ou une « hérésie ». Ils s’opposent plutôt à l’étroitesse d’esprit, à l’orgueil et à l’aveuglement des Juifs. « Le cœur de ce peuple s’est appesanti, et ses oreilles se sont endurcies » (Matth., XIII, 15).

Conscient de sa culpabilité et désespérant de tout salut, Judas a préféré se tuer. De peur de se remettre en cause, les Juifs n’ont qu’une solution : réprimer les chrétiens. Ils ne veulent point entendre leurs méfaits. Ils ne veulent plus assumer la mort de Notre Seigneur Jésus-Christ.

Une ère nouvelle

Saint Pierre défend particulièrement la continuité de l’histoire sainte et de Notre Seigneur Jésus-Christ. Il n’y a aucune rupture. Cependant, s’il y a continuité et unité, il y a aussi nouveauté. Le temps du salut promis est enfin arrivé. Notre Seigneur Jésus-Christ a ouvert les cieux. Un temps est donc achevé, un autre commence. Saint Pierre révèle nettement la déchéance du Sanhédrin. Saint Étienne révèle l’amitié de Dieu qui dépasse la Loi et le Temple. Nous sommes désormais loin de la conception religieuse de leur temps, conception qu’ils dénoncent avec vigueur.

Si cela est nouveau, rien n'est surprenant. Tout se déroule en effet selon un plan divin que Dieu Lui-même a annoncé par ses Prophètes. Les signes sont en effet nombreux dans la Sainte Écriture pour indiquer l’ère promise. En refusant ces signes et en persévérant dans leur conception erronée, le judaïsme a fait sécession.

Dans une conclusion magnifique, Saint Paul reprend toutes les prophéties qui annonçaient leur aveuglement : « Vous entendrez de vos oreilles, et vous ne comprendrez point ; regardant, vous regarderez, et vous ne verrez point. Car le cœur de ce peuple s’est appesanti, leurs oreilles sont devenues sourdes, et ils ont fermé leurs yeux ; de peur qu’ils ne voient de leurs yeux, qu’ils entendent de leurs oreilles, qu’ils ne comprennent de leur cœur, qu’ils ne se convertissent et que je ne le guérisse. » (Act. Ap., XXVIII, 25).

Saint Étienne prononce sans doute le discours le plus clairvoyant. Il montre l’origine de la sécession des Juifs. Leur conception de Dieu est radicalement opposée au Dieu véritable. Dans une telle conception, que devient en effet sa volonté divine et sa liberté ? La justice et l’amitié de Dieu sont bien éloignées des vues étroites et orgueilleuses des Juifs. Les fidèles de Dieu ne peuvent pas suivre une telle conception qui les éloigne de la véritable connaissance et de l’adoration. Les chrétiens n'ont pas d'autre nécessité que celle de se séparer des Juifs pour demeurer fidèles à Dieu et poursuivre le long chemin que Dieu a tracé afin de conduire les hommes dans la bienheureuse éternité.



Références
[1] Dom Paul Delatte, Les Épîtres de Saint Paul, replacées dans le milieu historique des Actes des Apôtres, Actes des Apôtres, chapitre III, Tome I, 1928.
[2] Dom Paul Delatte, Les Épîtres de Saint Paul, replacées dans le milieu historique des Actes des Apôtres, Actes des Apôtres, chapitre III.

jeudi 7 mai 2015

Christianisme : continuité dans le plan de Dieu et nouveauté dans l'homme

Selon une thèse fermement condamnée par l’Église, « le Christ n’a pas enseigné un corps de doctrine déterminé applicable à tous les temps et à tous les hommes, mais il a plutôt commencé un mouvement religieux adapté ou à adapter à divers temps et à divers lieux. »[1] Le christianisme ne serait qu’un mouvement religieux particulier, issu du judaïsme, que Notre Seigneur Jésus-Christ aurait initié en vue de mieux répondre aux besoins des hommes. Comme les besoins varient avec le temps et les lieux, le christianisme devrait aussi évoluer avec le temps. Selon une autre erreur, l’homme aurait eu besoin non pas d’un mouvement réformé ou adapté du judaïsme mais d’une nouvelle religion en rupture avec celles qui existaient en son temps. Le Christ aurait alors fondé une nouvelle religion. Ces thèses sont toutes erronées et dangereuses. Croire que le christianisme n’est qu’une réforme du judaïsme ou une rupture, c’est finalement le remettre en question et plus particulièrement remettre en cause son origine divine.

Une religion ne peut être en effet une nouveauté. Elle n’aurait aucune crédibilité. Elle doit être aussi vieille que le genre humain. Elle ne peut non plus se contredire dans le temps. Si elle n’est pas fidèle à elle-même, si elle ne s’enracine pas dans le passé, elle n’est qu’une chimère, qu'une invention humaine.

Le christianisme, adaptation ou rupture du judaïsme ?

Temple de Jérusalem (reconstitution)
La connaissance de l’époque de Notre Seigneur Jésus-Christ nous aide à saisir l'origine de ces erreurs. Elles oublient la réalité de la foi juive telle qu’elle existait à cette époque. A l’avènement de Notre Seigneur Jésus-Christ, le contexte est particulièrement difficile pour le Juif. Il éprouve bien des difficultés à s’écarter des pensées bien matérielles. Les passions sont grandes, l’espérance forte. Certes, le regard est toujours tourné vers Dieu mais il tend à se rabaisser et à se limiter à une vaine attente matérielle. Il est parfois porté par les douleurs et les déceptions. Sa foi reste cependant toujours vive, l’attente du Messie ardente. Nous ne pouvons pas en douter. Cependant son regard, ses souvenirs, ses sentiments tendent à se détourner de la véritable lumière.

Parmi les erreurs que nous avons présentées, certaines omettent également la multiplicité des opinions religieuses qui caractérise le temps de Notre Seigneur Jésus-Christ. Elles confondent souvent la religion juive de cette époque avec le judaïsme orthodoxe, c'est-à-dire celui qui s’est développé après la destruction du Temple en l’an 70.

La vision d’un christianisme comme une rupture ou une réforme de la religion juive ne se justifie pas. Elle provient probablement d’une vue simpliste de la situation religieuse au temps de Notre Seigneur Jésus-Christ. Elle est aussi généralement mêlée d’une mauvaise intention. Le but est bien de remettre en cause le christianisme en le présentant soit comme une nouveauté, soit comme une déviation d’une religion ancestrale donc vénérable. Dans les deux cas, les critiques tentent de le présenter comme une adaptation humaine de la religion juive, une déviation religieuse, une invention humaine.

Ce regard simpliste et erroné du christianisme s’efface rapidement lorsque nous étudions avec attention les différents témoignages historiques de l’époque. Les chrétiens eux-mêmes refusent une telle conception de leur religion. Il est vrai que leur position ne surprend pas. Quels croyants en effet ne prétendraient-ils pas être fidèles à une foi originelle et éternelle ? Aucune religion ne peut prétendre à une origine divine si elle ne demeure pas fidèle à une volonté divine durable et cohérente dans le temps. L’islam lui-même prétend remonter à la foi d'Abraham. Toute religion digne de ce nom tente alors de prouver que si elle est la continuité d’une religion antérieure authentique, elle la corrige et doit la remplacer. Elle apporterait ainsi la vérité et la lumière au sens où elle redresserait une foi menacée ou déviante et renouerait avec la foi originelle. L’ancienne religion est alors accusée de ne plus être légitime. L’islam dénonce ainsi les Juifs et les Chrétiens d’avoir trahi Dieu et falsifié les Saintes Écritures. Nous retrouvons aussi cette pensée dans le protestantisme ou dans le modernisme catholique. L’important est donc de savoir déceler cette continuité …

Dans notre article, il s’agit de présenter la position de Notre Seigneur Jésus-Christ Lui-même. Comment considère-t-il son enseignement par rapport aux pensées religieuses dominantes du peuple juif à laquelle il appartient ?

« Ne pensez pas que je sois venu abolir la Loi et les Prophètes »

Nous savons que Notre Seigneur Jésus-Christ fait l’objet de deux accusations de la part des autorités juives et des gardiens de la foi. Ils l’accusent de violer la Loi et d’être un usurpateur, un faux Messie. A plusieurs reprises, il est même dénoncé comme blasphémateur. Ainsi par son comportement et son enseignement, il est accusé d’éloigner les Juifs de la vérité et de la justice divine. Nous pourrions alors en conclure que le christianisme ne serait donc qu’un mouvement hétérodoxe juif.

Or les faits démontrent le contraire. Notre Seigneur Jésus-Christ est un Juif qui respecte les commandements de la Loi et demande à ses disciples de les respecter. Au lépreux qu’il vient de guérir, il lui demande de se présenter au prêtre et de se purifier comme le prescrit Moïse. Il demande aussi à la foule qui le suit d’appliquer ce qu’enseignent les Pharisiens. Son enseignement est en effet parfaitement clair : il n’est pas venu pour abroger la Loi.

La Sainte Écriture est en outre bien présent dans son enseignement. Notre Seigneur Jésus-Christ justifie ses paroles et ses gestes en la citant à plusieurs reprises. Il ne peut guère non plus surprendre celui qui connaît la Sainte Écriture. Il la reprend, la résume, l’éclaire. Il parle même comme un docteur avec une autorité qui ne trompe pas. Aucun scribe ou Pharisien ne parvient à le contredire ou à le confondre en dépit des nombreux pièges qu’ils lui présentent.

En outre, Notre Seigneur Jésus-Christ présente publiquement son enseignement. Il parle au Temple, dans les synagogues ou sur la place publique. Il ne refuse pas non plus les débats. Certes par prudence il emploie des paraboles mais pour celui qui sait entendre, rien n’est véritablement caché. La vérité doit être lumineuse. Il demande aussi à ses disciples de parler ouvertement.

Enfin n’oublions pas que parmi ses disciples se trouvent des Juifs. Certains sont mêmes des Pharisiens. L’un d’entre eux appartient au Sanhédrin. Son enseignement n’est donc pas si contraire à la foi juive.

Notre Seigneur Jésus-Christ participe aussi à tous les moments de la piété et du culte juifs. Le Temple est également au centre de ses pensées. Sa colère est ainsi grande de le voir transformer en un vaste marché. « Ne faites pas la maison de mon Père une maison de trafic » (Jean, II, 16).

En un mot, Notre Seigneur Jésus-Christ est irréprochable dans ses paroles et dans ses faits et gestes. Son enseignement est parfaitement orthodoxe et conforme à la Sainte Écriture. Il se repose sur l’autorité des Patriarches et des Prophètes qui témoignent de lui.


« Et vous, pourquoi transgressez-vous le commandement de Dieu, pour votre tradition ? » (Matth., XV, 3)

Il est vrai cependant que Notre Seigneur Jésus-Christ s’oppose fermement aux différentes prescriptions qui commandent l’existence du Juif à son époque. Car il fait une distinction entre les différentes règles qui s’imposent au Juif et règlent son existence, voire l’enchaînent. Certaines proviennent de la Sainte Écriture. Elles sont donc d’origine divine. D’autres ont été développées, précisées, ajoutées, notamment par les scribes lors de l’exil de Babylone. Elles viennent d’une tradition bien humaine. 

Notre Seigneur Jésus-Christ rappelle en effet aux Pharisiens cette distinction fondamentale. Il indique aussi qu’elles se reposent sur des autorités et des intentions d’inégales valeurs ; elles n’ont donc pas toutes la même importance. Il montre l’exemple de David qui par nécessité a mangé les offrandes qui étaient pourtant destinées aux seuls prêtres. Il rejette notamment les multiples pratiques liées au sabbat et aux ablutions. « Le sabbat a été fait pour l’homme, et non l’homme pour le sabbat. »(Marc, II, 27). Il les accuse donc de supplanter la Loi de Dieu par des lois humaines, de confondre ce qui est de Dieu et ce qui est de l’homme.

Cette confusion implique en particulier deux erreurs graves. Elle détourne d’abord le Juif de la véritable finalité de la religion au point qu'il se concentre uniquement sur les moyens. Les Pharisiens et les Sadducéens ne comprennent plus le sens même de la Loi et demandent d’appliquer des règles en les vidant de l’esprit de la Loi. Ils en oublient l’essentiel au point de désobéir aux commandements de Dieu. Ainsi en enfermant le Juif dans ces prescriptions, ils s’opposent à l’accomplissement de la Loi. Ce sont des aveugles qui guident des aveugles.

La deuxième erreur est encore plus redoutable. L’amour et la justice de Dieu ne consistent pas en effet en un strict suivi de multiples prescriptions mais en une obéissance beaucoup plus profonde, celle du cœur et de l’esprit. Notre Seigneur Jésus-Christ donne en effet le véritable sens des commandements de Dieu et veut les faire appliquer avec sagesse avant toute considération humaine. Il revient donc aux sources mêmes de la Loi, c’est-à-dire à Dieu. Il élève la foi alors qu’elle ne cesse d’être rabaissée par ceux qui sont censés en être les interprètes et les défenseurs. Que devient la justification de l’âme si elle ne se repose que sur des prescriptions extérieures ? Dieu ne récompense finalement que l’obéissance à des règles, aussi nombreuses soient-elles. Est-cela la justice divine ? Elle devient purement superficielle et rapidement dangereuse. Elle oriente en effet l’homme vers l’ostentatoire et l’hypocrisie, vers la pure extériorité…

Le discours de Notre Seigneur Jésus-Christ sur la montagne est significatif. Il prône une autre conception de la religion, plus intérieure et profonde. « Au lieu d’être extérieure, elle sera chose d’âme ; au lieu d’être une justice devant les hommes, elle sera une justice devant Dieu. »[2] Il demande en effet d’incliner notre vie vers Dieu et de gagner les biens surnaturels selon le jugement divin et non selon les pensées humaines. Il ne s’agit pas d’attirer les regards et l’approbation des hommes ou de gagner de la réputation en montrant ses largesses, ses pénitences et en étalant une dévotion tapageuse. Tout doit être gardé soigneusement dans le secret de l’âme que seul Dieu peut connaître. La prière, l’aumône ou le jeûne doivent garder un caractère intime et discret afin qu’ils ne s’accomplissent que devant Dieu et non devant les hommes. Et Dieu qui voit dans le secret récompensera… Notre Seigneur peut alors rappeler au Pharisien l’accusation d’Isaïe : « ce peuple s’approche de moi par sa bouche mais son cœur est loin de moi » (Isaïe, XXIX, 13). Dans un tel esprit, vain est le culte qu’ils rendent à Dieu.

« Là où est votre trésor, là aussi sera votre cœur. » (Luc, XII, 33-34)

La conception religieuse des Pharisiens et des Sadducéens est radicalement différente. Ils voient leur salut dans leur origine juive et le respect intégral de la Loi. Hors d’Israël, point de salut. Que devient alors la liberté de Dieu ? Cette prétention est vivement condamnée. Saint Jean Baptiste l’a déjà dénoncée en annonçant la venue de celui qui doit les confondre : « Race de vipère, qui vous a montré à fuir devant la colère qui va venir ?  […] Ne songez pas à dire en vous-mêmes : Nous avons Abraham pour père, car je vous le dis, Dieu peut, de ces pierres mêmes, susciter des enfants à Abraham. » (Matth., III, 8-9).

Notre Seigneur Jésus-Christ est en effet particulièrement sévère à l’égard du comportement des Pharisiens. Ses mots sont durs à entendre, terribles et sans nuance. Il les accuse d’hypocrites et d’orgueilleux, à la recherche d’applaudissements. « Gardez-vous soigneusement du levain des pharisiens et des sadducéens. »(Matth., XVI, 6). « Ce n’est pas ceux qui me disent : Seigneur, Seigneur, qui entreront dans le Royaume des cieux ; mais celui qui fait la volonté de mon Père qui êtes aux cieux. » (Matth., VII, 21) Il demande donc de respecter la Loi de manière authentique, le regard tourné uniquement vers Dieu. Tout en appliquant ce que les docteurs de la Loi enseignent, il ne s’agit pas d’imiter ceux qui ne recherchent qu’à plaire aux hommes. Ils obtiendront certes la satisfaction devant leurs contemporains mais non devant Dieu.

Or parmi les Pharisiens, cette ostentation n’est pas sans arrière pensée. « Il y a beaucoup de gens insubordonnés, vains discoureurs et séducteurs, surtout parmi les circoncis ; il faut fermer la bouche à ces hommes qui bouleversent des familles entières et, pour un misérable gain, enseignent ce qu’il ne faut pas. » (Matth., XXIII, 14) L’intention peut être guidée par le gain…

D’une manière profonde, Notre Seigneur recentre donc l’homme vers un rapport d’intimité avec Dieu. Toute la vie doit être ordonnée à Lui. Si l’œil se fixe sur le monde, l’âme vivra selon le regard du monde.

Nous pouvons alors comprendre les mots terribles qu’il jette sur les scribes et les Pharisiens. « Malheur à vous, scribes et pharisiens hypocrites, parce que vous fermez aux hommes le royaume des cieux. […] Malheur à vous, scribes et pharisiens hypocrites, parce que sous le prétexte de vos longues prières vous dévorez les maisons des veuves […] Malheur à vous guides aveugles […] qui négligez les choses les plus graves de la foi, la justice, la miséricorde et la foi […] parce que vous vous nettoyez les dehors de la coupe et du plat, tandis qu’au-dedans vous êtes pleins de rapines et de souillures […] Ainsi vous aussi, au dehors, vous paraissez justes aux hommes, mais au-dedans vous êtes pleins d’hypocrisie et d’iniquité. » (Matth., XXIII, 13).

« Si la lumière qui est en vous est ténèbres, quelles seront les ténèbres ! » (Matth., VI, 23)

L’enseignement de Notre Seigneur Jésus-Christ révèle aussi l’étroitesse spirituelle des Pharisiens. Ils demeurent ancrés dans leurs certitudes. Non seulement ils ne remplissent pas le rôle d’interprètes authentiques de la Parole de Dieu mais ils mènent les Juifs dans l’erreur. Ainsi ne voient-ils pas ce qu’ils doivent voir. Ils ne perçoivent pas les signes qui manifestent l’identité et la mission de Notre Seigneur Jésus-Christ. Pourtant, ce sont eux les savants du Livre. La Sainte Écriture leur est en fait inintelligible, inefficace, inutile. Les prophéties bibliques leur sont inaudibles. Devant l’ignorance des Pharisiens, l’aveugle-né guéri par Jésus-Christ s’étonne en effet : « il y a en cela une chose étonnante, c’est que vous ne sachiez d’où il est, et il a ouvert mes yeux » (Jean, IX, 30).

Mais comment peuvent-ils comprendre la Sainte Écriture quand leur regard est tourné vers des pensées bien matérielles et qu’ils ne songent qu’à protéger et défendre leurs certitudes ? Il y a bien une confrontation entre leur croyance et une réalité. Au lieu de remettre en cause leurs certitudes, les Pharisiens rejettent les témoignages de Notre Seigneur Jésus-Christ. Voilà le point d’achoppement. Ils n’entendent pas ce qu’ils devraient entendre. Ce n’est donc pas la réalité qui commande leur foi mais bien l’idée qu’ils s’en sont faits.

Le temps est enfin venu

Notre Seigneur Jésus-Christ n’est donc pas venu abroger la Loi mais lui redonner son sens véritable. Il ne s’est pas non plus présenté comme un innovateur mais comme un maître dont son enseignement dépasse de loin celui des Pharisiens. Il enseigne les grandes vérités religieuses, réaffirme la doctrine juive et apprend aux Juifs à les vivre réellement selon la volonté de Dieu.

Cependant, il ne se présente pas comme porteur d’une réforme ou d’un mouvement plus authentique. Il est plus qu’un maître et un sage, il se présente comme le Messie, non pas comme l’imaginent les Juifs mais comme l’annoncent les Saintes Écritures. Il est venu en effet accomplir ce qui était prévu. Il réalise en effet la Loi. Il n’est donc ni un conservateur ni un innovateur mais un réalisateur. Là est la nouveauté. Le temps a changé, les cieux se sont ouverts. Notre Sauveur est enfin parmi nous.

Voyez mes œuvres et jugez

Contrairement aux rabbins, Notre Seigneur Jésus-Christ n’apporte pas simplement un discours ou une interprétation de la Parole de Dieu. Il agit et se justifie plus par des actes que par des paroles. Ses miracles confirment ce qu’il enseigne et ce qu’il est. Et cette justification est vivement repoussée par les autorités juives. Le Talmud le présente comme un magicien. Des Juifs voient en lui un démon. Ils ne croient pas en ses miracles. Ont-ils oublié les miracles de Moïse ? Ont-ils perdu le sens surnaturel, la toute-puissance divine ? « Hypocrites, vous savez juger d’après l’aspect du ciel et de la terre ; mais ce temps-ci, comment ne le reconnaissez-vous point ? » (Luc, XII, 56).

La source de leur rejet est peut-être ailleurs. Comment cet homme en effet peut-il réaliser des miracles alors qu’il ne suit pas les prescriptions qu’ils demandent de suivre ? Les Juifs se heurtent toujours à leur conception de la religion. Pour eux, le Juste consiste à être fidèle à une pratique. Dieu récompensera l’homme selon son obéissance à la Torah. Notre Seigneur Jésus-Christ leur montre que la justice n’appartient qu’à Dieu et non à l’homme.

D’une manière générale, les Juifs sont scandalisés par l’attitude de Notre Seigneur Jésus-Christ. Il ose parler avec des pécheurs, des publicains et les gens du peuple. Il ose même s’entretenir avec une Samaritaine. Cela doit être choquant pour celui qui voit dans le peuple juif l’unique source du salut. Comment ? Il ne pratique pas les multiples ablutions corporelles. Comment le Messie peut-Il ignorer leur impureté ? Le Messie, n’est-il pas venu vaincre les impies ? Le Pharisien ne songe qu’au salut du peuple d’Israël, à un salut collectif. Or le cœur de l’enseignement de Notre Seigneur Jésus-Christ est le salut de l’homme. Deux points de vue qui s’opposent encore…


Le Bon Samaritain 

José Tapiro Baro (1836-1913)
Son enseignement et ses faits agacent des hommes déconcertés dans leurs habitudes et dérangés dans leur certitude. Ils reçoivent en public des leçons qui montrent leurs erreurs et les éclairent sur des vérités qui, eux docteurs, n’ont jamais soupçonnées ! Critiqué pour se mêler avec les pécheurs publics sans craindre leur souillure, Notre Seigneur Jésus-Christ leur rappelle que le médecin ne vient que pour guérir les malades. Ceux qui croient être en bonne santé ne demandent pas en effet ses services. Malheur donc à ceux qui se suffisent ! Malheur aussi à ceux qui n’ont pour les pécheurs que du mépris ! Il renvoie les Pharisiens au prophète Osée (Os., VI, 6) : « Allez et comprenez ce que veut dire : c’est la miséricorde que je veux, et non le sacrifice » (Matth., XII, 7).

Notre Seigneur Jésus-Christ se présente comme le Messie, le « Fils de l’homme » tant attendu. « Si vous croyiez à Moïse, vous croiriez sans doute à moi aussi, parce que c’est de moi qu’il a écrit. Mais si vous ne croyiez point à ses écrits, comment croirez-vous à mes paroles ? » (Jean, V, 46-47) Ses paroles le disent, les prophètes l’annoncent, ses actes le confirment. Mais que ce Messie est bien différent de l’image que les Juifs se sont faits ![3]

« Ne versez pas un vin nouveau dans une vieille outre »

Notre Seigneur Jésus-Christ ne cherche pas à adapter la religion comme l'imaginent les Pharisiens. Il exclut tout accommodement avec un tel judaïsme. Il n’est pas en effet pertinent de rapiécer un vêtement usager avec des morceaux d’étoffe solide ou de verser du vin nouveau dans de vieilles outres. Il refuse toute compromission ou fusion avec la religion telle qu’elle est conçue des Pharisiens et qui donnera le judaïsme orthodoxe actuel. Ancré dans ses certitudes, le Pharisien est habitué au vieux vin et ne peut apprécier la saveur du vin nouveau.


Le judaïsme des Pharisiens ou des Sadducéens est vétuste, incompatible avec le plan de Dieu. En réalisant la Loi, Notre Seigneur Jésus-Christ inaugure une nouvelle ère marquée par un nouvel esprit comme le prévoie la Sainte Écriture. Ce nouvel esprit réclame une nouvelle œuvre qu’est le christianisme. Ce dernier n’est donc pas une adaptation du pharisaïsme ou du mosaïsme aux besoins des fidèles ou une simple variété de la Loi juive. Il est véritablement une création nouvelle tout en étant fidèle au plan de Dieu. Continuité dans le plan de Dieu, nouveauté dans l’homme. Saint Paul l’a bien compris. Il s’agit de se dévêtir du vieil homme pour se revêtir de l’homme nouveau.



Voir Notre Seigneur Jésus-Christ comme un fondateur d’une religion innovante ou un réformateur, c’est ne rien comprendre à son enseignement. Il est un maître qui se présente comme la Voie à suivre pour demeurer fidèle à Dieu, une Voie que Dieu a tracée depuis le commencement. Il est venu éclairer la Parole de Dieu. Il est conforme à la Sainte Écriture dans son enseignement, dans son action, dans sa pédagogie. En un mot, si nous embrassons tout le passé, et non pas uniquement sur une période très courte de l’histoire, aussi importante soit-elle, nous constaterions sans difficulté qu’il est la continuité de l’histoire que Dieu mène en toute liberté et toute justice…

Mais soulignons-le, il n’est pas seulement un maître ou un sage, il est surtout le Messie tant promis, venu réaliser ce que les Patriarches et les Prophètes attendaient. L’œuvre de la Rédemption se réalise en Lui. Il est le Messie qui a instauré une ère nouvelle. La Loi n’est donc plus d’actualité. Par sa venue, tout ne peut plus être pareil. Le temps a changé. Le ciel s’est ouvert. Un nouvel esprit est nécessaire. Esclaves, nous sommes devenus libres.






Un abîme sépare aussi deux compréhensions de la volonté de Dieu et des rapports qui doivent exister entre le Créateur et l’homme. Dans cet article, nous avons présenté quelques « points de désaccords ». Il en existe d’autres. Mais ils suffisent pour montrer que le christianisme n'est ni un mouvement ni une réforme issue du judaïsme. Notre Seigneur Jésus-Christ ne réclame pas non plus des adaptations. Nous sommes à un autre niveau. L’homme est à un carrefour où il doit nécessairement choisir. Il est à un point de conversion, à un haut moment de la foi comme nous en rencontrons dans la Sainte Écriture. Mais ce point-là est unique, extrême. Soit il persévère dans ses certitudes et ses habitudes de pensées, soit il se soumet aux vérités qui se dévoilent à lui. Dieu pose à l’homme un choix fondamental. Pour cela, il doit se défaire de lui-même pour pouvoir avancer selon la volonté de Dieu. Nous sommes à un instant crucial. Rien ne peut plus être pareil après. Il est « la lumière qui éclairera les nations, et la gloire d’Israël » et « a été établi pour la ruine et la résurrection d’un grand nombre en Israël, et un signe que l’on contredira » (Luc, II, 34).










Références
[1] Décret du Saint Office, Lamentabili, 3 juillet 1907.
[2]Dom Paul Delatte, L’Évangile de Notre Seigneur Jésus-Christ le Fils de Dieu, chapitre V, Maison Alfred Mame et fils, 3ème édition, 1926.
[3] Voir Émeraude, avril 2015, article « L’idée du Messie au temps de Notre Seigneur Jésus-Christ ».

lundi 4 mai 2015

Un intrus dans une abbatiale du XIe siècle

Nous avons assisté récemment à une étrange cérémonie religieuse. Elle s’est déroulée dans une superbe abbatiale du XIe siècle. Annonçant déjà l’heure glorieuse du gothique, elle porte encore l’esprit du roman. Étirée dans une simplicité étonnante, elle attire notre regard vers les cieux et tend à sortir notre âme de sa misère. Élancée dans une nudité toute lumineuse, elle garde précieusement le silence des prières anciennes. Les voies grégoriennes et polyphoniques semblent encore résonner dans ces pierres que le temps et les hommes ont préservées. Une âme hante encore ce trésor de la chrétienté.


Or dans cette abbatiale, une cérémonie religieuse s’est déroulée comme un corps étranger. Le dernier chant reflète à lui-seul l’esprit qui a guidé cette Messe dite sous la forme ordinaire. D'un rythme effréné, le chant final nous a emportés dans une charge héroïque, loin de ce temps qui avait élevé l’abbatiale. Ce rythme harassant ne nous a pourtant pas étonnés. Depuis plus d’une heure déjà, notre âme se battait pour essayer de se recueillir dans ce lieu sacré. Sans-cesse dérangés par d’incessants chants haletants, elle a éprouvé bien des difficultés pour s’élever de terre. Le silence en était presqu'absent.

Ce dernier chant a définitivement brisé nos efforts de recueillement. Pourtant le prêtre avait annoncé aux assistants un chant de louange en faveur de la Sainte Vierge. Notre âme pourrait-elle enfin quitter son moi terriblement alourdi ? Notre espoir a été de très courte durée. Les paroles étaient certes belles, d’une grande vérité, aussi antique que l’abbatiale, aussi confiante que ces voix d'antan. Mais non seulement le rythme pressant du chant a gâché l’âme de cette prière mais la prière elle-même nous a déçus. Est-il possible de chanter Saint Bernard avec un air d’exaltation de la fin du XXe siècle ? Née d’une âme confiante à l'égard de la Reine du ciel, la prière s'est transformée en un chant de marche pour des pèlerins hardis et vaillants en quête de courage. Les voix ont alors abîmé cette prière. Mais chose plus grave, en dépit de sa beauté et de sa profondeur, les paroles de cette prière était loin d’une prière de louange comme le prêtre avait pourtant annoncé. Elle ne louait pas, elle demandait. Elle ne chantait pas les louanges de la Sainte Vierge mais sortie d’une âme, elle se tournait vers Sainte Marie à la recherche de faveurs célestes. Nous étions ainsi loin de ces chants de louange que cette abbatiale a pourtant connus par cœur. C’était encore le moi qui demandait et se présentait avec force et fanfare dans une assemblée exaltée…

Le chant fini, nous avons pensé à ces âmes qui, s’oubliant dans leurs prières, nous a légués de beaux cantiques de louanges. La Sainte Écriture nous donne de beaux modèles. Les prières de louange s'adressent à Dieu et louent ses œuvres admirables. Elles parlent à ses saints et ne voient que la bonté et la puissance divines qui se manifestent en eux. L’âme s’oublie pour contempler et magnifier Dieu dans ses saints et ses œuvres. Elle n’est ni demande, ni pardon. Elle est pure louange.

En quittant l’abbatiale si riche de prières et de présence, nous avons aussi pensé aux paroles du prêtre demandant à ses fidèles de vivre davantage en présence de Dieu. La cérémonie à laquelle nous avons assisté en silence en était malheureusement bien dépourvue. Certes des paroles ont chanté à tue-tête des prières ou des acclamations mais est-ce en disant « Seigneur, Seigneur » que nous pouvons nous unir à lui ? Nous n’avons entendu que l’exaltation d’un moi tonitruant. Nous étions loin de l’âme de cette bâtisse si humble et pourtant si éprise de hauteur et de profondeur…

Nous avons enfin pensé à cette Messe vieille de cinquante ans qui devait renouer avec les origines du christianisme et le revigorer. Aujourd'hui encore, nous constatons avec plus de clarté et d'amertume l’erreur des innovateurs. Elle est dépourvue de tout le trésor de l’Église comme elle nous éloigne aussi de la Sainte Écriture. Nous avons cherché en vain l’âme des Patriarches, des Prophètes et des Apôtres. Coupée du passé, elle est même dépourvue de sens. Elle ne parle pas à l’âme. Les assistants ont même perdu le sens biblique de la prière. Quelle ironie !

Le temps est en effet sans complaisance. Avec le temps, la Messe dite de forme ordinaire apparaît telle qu’elle est. Nous voyons avec une véritable tristesse combien elle éloigne l’âme d’une véritable élévation spirituelle. Certes elle est riche en émotions et favorise la participation des fidèles mais à quel prix ! Ne soyons donc pas étonnés de la fuite massive des fidèles qui ont vidé les églises. On a beau y réintroduire les mots et symboles anciens, pourtant bannis il n’y a pas si longtemps encore. Cela ne suffit pas. 

Vide de sacré et de sens, incapable de toucher réellement les âmes de toutes conditions, elle se remplit naturellement de bons sentiments humains, de fortes émotions, de belles exaltations. On recherche la participation, on fuit le silence, on se perd dans des chants ou plutôt dans des rythmes exaltants. Le prêtre devient presque un animateur. Or les hommes en quête de Dieu ne recherchent ni un spectacle ni un concert. Ils ne sont pas dupes. Ils recherchent avant tout la présence divine dans des silences et des chants sacrés afin que s'opère leur union à DieuIls ne veulent point laisser leur moi envahir l'église mais se remplir de Dieu... Comment pouvons-nous en effet nous tourner véritablement vers Dieu si nous sommes si emplis de nous-mêmes ?…