" La pierre précieuse, voire de grand prix aux yeux de certains, qu'est l'émeraude, se voit insultée par un morceau de verre habilement truqué, s'il ne se rencontre personne qui soit capable de procéder à un examen et de démasquer la faute. Et lorsque de l'airain a été mêlé à l'argent, qui donc, s'il n'est connaisseur, pourra aisément le vérifier ? "(Saint Irénée, Contre les hérésies)


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lundi 13 juillet 2015

Dialogue avec les Juifs au IIe siècle : Saint Justin et Tryphon (2/3) - Argumentation contre les objections juives

Le christianisme naît et se développe dans la douleur. Les autorités et la population juive ne l’acceptent pas de manière générale. Elles maudissent les Chrétiens. Elles les persécutent, s’aidant si possible de la force romaine. Philosophe converti du IIe siècle, Saint Justin répond à leurs critiques et à leurs accusations. Son Dialogue avec Typhon est un de ses ouvrages apologétiques. Parfait connaisseur de la Sainte Écriture, il défend l’enseignement chrétien et s’attaque aux objections classiques du judaïsme contre le christianisme à partir des textes sacrés. « Puisque c'est à partir des Écritures et des faits, dis-je, que j'établis mes démonstrations et mes entretiens, vous ne devez pas hésiter ni différer à me croire, moi qui suis incirconcis. » (XXVIII, 2) La Sainte Écriture démontre à elle-seule la doctrine chrétienne. Elle suffit pour qu’ils entendent la vérité. Nous allons résumer ce Dialogue afin de prendre connaissance des principaux arguments de Saint Justin. 

Quelle est la source du salut des âmes ?

Un prologue introduit les protagonistes et le sujet de l’ouvrage. Tryphon, un juif hébreu hellénisé, et ses compagnons rencontrent le philosophe Saint Justin. Ouvert aux discussions philosophiques, Tryphon interroge Saint Justin. Ce dernier lui expose alors son itinéraire philosophique qui s’est conclu par la découverte de la Sainte Écriture et par sa conversion au christianisme. Il montre aussi la vanité des philosophes. Tryphon se moque alors de lui. A quoi bon raisonner si cela conduit au christianisme ! Saint Justin veut alors lui montrer qu’il a choisi la bonne voie. Pour cela, il va démontrer que la Sainte Écriture éclairée par le bon usage de la raison et par la lumière divine suffit pour prouver que la source du salut se trouve en Notre Seigneur Jésus-Christ et dans l’approfondissement de la doctrine chrétienne

Dès le début de la controverse, Saint Justin présente à Tryphon les trois critiques classiques que les Juifs soulèvent contre le christianisme : la désobéissance à la loi et aux prescriptions juives, la corruption des mœurs et la profession d’une doctrine erronée. Tryphon rejette les calomnies de la multitude. Il trouve au contraire dans les Évangiles de très beaux préceptes moraux mais se plaint de leur impraticabilité. Il ne comprend pas que les Chrétiens puissent attendre de Jésus, homme crucifié, des récompenses alors qu’ils ne suivent pas la Loi et n’obéissent pas à la Sainte Écriture. Tel est donc son principal grief. Il refuse aussi une doctrine qui lui paraît insensée.

L’obsolescence de l’ancienne Loi

Saint Justin rappelle à Tryphon le point de désaccord qui sépare le christianisme et le judaïsme : les Juifs espèrent en Moïse et en la Loi, les Chrétiens en Notre Seigneur Jésus-Christ. Le désaccord repose donc sur la source de leur espérance. 

Pourtant selon la Sainte Écriture (Jér., XXXI, 31-32), Dieu a annoncé l’instauration d’une nouvelle alliance et d’une nouvelle Loi qui ne seront jamais abolies. « C'est cette loi, c'est ce Testament que doivent désormais observer ceux qui veulent avoir part à l'héritage céleste. » (XI, 2) Cette nouvelle alliance est arrivée. La nouvelle Loi a abrogé l’ancienne. Le Nouveau Testament s’est substitué à l’Ancien. Et la nouvelle loi, le nouveau Testament, c’est le Christ

Alors que l’ancienne Loi s’appliquait aux seuls Juifs, la nouvelle s’applique à tous, sans exception comme l’annonce le prophète Isaïe (Is., 51, 4). Les conversions chez les païens et leur persévérance dans la foi jusqu’à leur martyr en sont une belle manifestation de l’accomplissement des prophéties. Israël est désormais le peuple chrétien, formé de toutes les nations. « La race israélite véritable, spirituelle, celle de Juda, de Jacob, d'Isaac et d'Abraham, lequel dans l'incirconcision, à cause de sa foi, reçut de Dieu témoignage, fut bénie, et appelée père de nombreuses nations, c'est nous qui, par ce Christ crucifié, avons été conduits à Dieu » (XI, 5).

L’inefficacité de l’ancienne Loi

L’ancienne Loi n’est pas seulement obsolète, elle est aussi inefficace au sens où elle ne peut pas faire obtenir la rémission de nos péchés et donc le salut de notre âme. Cela n’est rendu possible que par le sang de Notre Seigneur Jésus-Christ comme l’avait prédit Isaïe (Is., LII, 10). « Quant aux citernes que vous vous étiez creusées, elles sont lézardées et ne vous sont d'aucune utilité. A quoi donc sert ce baptême-là, qui nettoie la chair et seulement le corps. C'est de l'âme qu'il vous faut être baptisés, en renonçant à la colère, à la cupidité, à l'envie et à la haine, alors le corps est pur. » (XIV, 1) 

L’ancienne Loi n’est pas en effet nécessaire puisqu’elle n’a pas été appliquée aux Justes des temps anciens comme à Adam, Abel, Lot, Noé, Abraham, etc. Ces hommes ont été justifiés alors qu’ils ne suivaient pas les prescriptions de la Loi. Les Justes qui ont ou n’ont pas vécu la Loi sont en effet justifiés de la même façon. Comme nous l’enseigne la Sainte Écriture (Ez., XIV, 20), chacun sera justifié selon sa justice et non selon la Loi

En outre, l’ancienne Loi ne peut plus être pratiquée comme elle a été à l’origine définie. Tryphon nous apprend que seule la pratique du sabbat, de la circoncision, des fêtes et des ablutions justifient désormais les Juifs. Or les Justes qui ont vécu avant la Loi n’ont suivi aucune de ses institutions. De nombreux Juifs les ont suivies sans être sauvés comme Dieu le révèle à Elie. « Et nous savons bien que ce qui a été prescrit au peuple à cause de sa dureté de cœur ne contribue en rien à la pratique de la justice et de la piété. »(XLVI, 5) 

La véritable porte du salut

Le salut ne consiste pas à appartenir à la race d’Abraham mais à ceux qui se sont conformés à la foi d’Abraham et ont reconnu tous les mystères. Ce n’est pas parce que les Juifs se disent enfants d’Abraham qu’ils peuvent hériter de la « montagne sainte ». Seuls hériteront ceux qui auront cru en Notre Seigneur Jésus-Christ et se seront repentis des péchés qu’ils ont commis. « Ceux-là hériteront avec les patriarches, les prophètes et tous les justes de la descendance de Jacob. Même s'ils ne font pas le sabbat, n'ont pas la circoncision, et n'observent pas les fêtes, ils hériteront sûrement le saint héritage de Dieu. » (XXVI, 1) 

La lecture et la compréhension de la Sainte Écriture doivent alors être orientées vers la recherche de la porte du salut : « mettre vos soins à reconnaître par quelle voie vous pouvez obtenir la rémission des péchés et l'espoir d'hériter les biens promis. Il n'en est point d'autre que celle-ci : reconnaître ce Christ, vous laver dans le bain proclamé par Isaïe pour la rémission des péchés, et vivre désormais sans péché. » (XLIV, 4)

La valeur et l’utilité de l’Ancienne Loi

Si l’ancienne Loi n’est ni suffisante ni nécessaire pour être justifié, pourquoi Dieu a-t-Il donc donné la Loi aux Juifs ?

Selon Saint Justin, les prescriptions de la Loi ont été données en signe pour que les Juifs soient séparés des autres nations et soient aujourd’hui clairement identifiés afin de mieux voir la réalisation des promesses divines. Le rite de l’ancienne Loi figure en fait la nouvelle alliance. Elle prépare les âmes à la recevoir et à reconnaître le véritable Messie. 


La Loi leur a aussi été donnée à cause de leurs iniquités et de la dureté de leur cœur. L’histoire sainte est emplie de leur ingratitude. Ils sont enclins à se détourner de Dieu. Ainsi, Dieu leur a donné la Loi pour que les Juifs lui restent fidèles et qu’ils gardent sa mémoire, les préservant de l’idolâtrie. « Car le Temple aussi, celui qu'on appelle le Temple de Jérusalem, ce n'est pas parce qu'il en avait besoin qu'il le reconnaissait comme sa maison, ou sa cour, mais afin que par là encore, vous lui demeuriez attachés et n'idolâtriez point. » (XXII, 11) 

Croire que la Loi sauve les âmes revient en fait à remettre en cause l’existence même de la foi en un Dieu un et puissant, bon et omniscient. Car c’est le même Dieu qui a justifié les hommes incirconcis et circoncis et c’est la même justice qui les a rendus agréables à Dieu. Et les femmes qui ne sont pas circoncises sont-elles exemptes de la justification ? « Car tout ce qui est juste et vertueux, Dieu a fait les femmes également capables de l'observer. » (XXIII, 5) Par conséquent, la circoncision, le sabbat et toutes les autres prescriptions de la Loi ne peuvent être des œuvres de justice. « Comprenez, je vous le crie, que le sang de cette circoncision-là est aboli, et que nous croyons au sang qui sauve. Une autre alliance, désormais, et une autre Loi est sortie de Sion : Jésus-Christ » (XXIV, 1). L’ancienne Loi est adaptée à un peuple alors que le salut est ouvert à tous les hommes sans exception.

Pour que les Juifs puissent se repentir et être agréables à Dieu, les prophètes leur rappellent les prescriptions de la Loi à cause de leur dureté de cœur et de leur ingratitude. « De même qu'à l'origine, c'est à cause de vos forfaits qu'il a établi ces prescriptions, c'est de même à cause de votre opiniâtreté − bien plus, de l'obstination dont vous faites preuve en cela − qu'il vous invite, par elles encore, à vous souvenir de lui, et à le connaître. » (XXVII, 4) Mais ils s’obstinent dans l’erreur et leur dureté de cœur. « Mais vous, vous êtes un peuple au cœur dur, sans intelligence, aveugle, boiteux, des fils qui n'avez pas de foi, comme il dit lui-même, l'honorant seulement des lèvres, loin de lui par le cœur, enseignant leurs propres enseignements, et non les siens. » (XXVII, 4) Or, le temps presse. Il sera trop tard lorsque Notre Seigneur Jésus-Christ reviendra. Tout est annoncé dans les Saintes Écritures mais les Juifs ne les comprennent pas. « Vous, vous les lisez, mais sans comprendre l'esprit qui est en elles. » (XXIX, 2).


Le prophète d'Isaïe

Gustave Doré 
La messianité de Notre Seigneur Jésus-Christ

Tryphon s’oppose à l’idée que Notre Seigneur Jésus-Christ soit le Messie tel qu’il est annoncé dans la Sainte Écriture : « ce prétendu Christ qui est le vôtre fut sans honneur et sans gloire, au point de tomber sous la suprême malédiction qui figure dans la Loi : il fut en effet crucifié. » (XXXII, 1). Les souffrances du Christ et la Croix sont les principaux obstacles à cette reconnaissance.

Pourtant, des textes sacrés n’ont point caché l’aspect souffrant et humiliant du Messie. En fait, les Juifs ne rapportent pas ces prophéties au Messie mais à des personnages historiques, à Ézéchias (Ps., CIX) ou à Salomon (Ps., LXXI). Saint Justin montre alors qu’elles ne conviennent pas clairement à ces rois. « Que Salomon, sous le règne duquel fut édifiée la « maison » dite Temple de Jérusalem ait été un roi grand et illustre, je le sais bien. Mais que rien de ce qui est dit dans le psaume ne lui arriva, c'est également clair. » (XXXIV, 7) Les faits historiques démontrent effectivement que ces versets bibliques ne les désignent pas. Il n’est pas le roi devant lequel tous les rois se sont prosternés et qui a régné jusqu’aux extrémités de la terre. Or ces paroles conviennent à Notre Seigneur Jésus-Christ. « Les choses qu'il a prédites comme devant se faire en son nom, nous les voyons effectivement accomplies sous nos yeux. » (XXXV, 2) 

La Sainte Écriture annonce aussi la nature divine du Messie comme nous pouvons l’entendre de certains psaumes (XXIII, XLVI, IIC, XLIV). Tryphon ne peut accepter que le Christ crucifié soit digne d’être adoré. Comment est-il possible d’adorer celui qui a subi la malédiction de la Croix ? Les Juifs ne peuvent comprendre ce paradoxe. « Donne-nous donc, maintenant cette preuve que celui-ci, qui, dis-tu, a été crucifié et est monté au ciel, est bien le Christ de Dieu. Que le Christ, par les Écritures, soit annoncé souffrant, puis revenant avec gloire, pour recevoir le royaume éternel de toutes les nations, tout royaume lui étant soumis, les Écritures citées par toi le démontrent suffisamment. Mais qu'il s'agit bien de cet homme-là, démontre-le nous ! » (XXXIX, 7) Saint Justin reviendra plus tard sur la malédiction de la Croix.

L’ancienne Loi annonce aussi la messianité de Notre Seigneur Jésus-Christ. Ses prescriptions sont en effet des figures du Messie. La Passion est par exemple annoncée par l’agneau pascal, les deux parousies par l’envoi des deux boucs. Ce sont des types du Christ. « Toutes les autres prescriptions de Moïse, amis, dis-je, sont en un mot, je puis le montrer en les prenant une à une, des types, des symboles et des annonces de ce qui devait arriver au Christ, de ceux dont il prévoyait qu'ils croiraient en lui, et semblablement de ce qui doit arriver par le Christ lui-même. » (XL, 4)

Selon les prophéties, le retour d’Elie aurait précédé l’avènement du Messie, objecte Tryphon. Or Saint Justin lui fait remarquer que son arrivée est prévue avant le grand jour du jugement, lorsque le Messie apparaîtra glorieux, c’est-à-dire lors de la seconde parousie. Cependant, l’esprit d’Elie était présent lors du premier avènement en la personne de Saint Jean Baptiste, le dernier prophète comme l’Esprit qui habitait en Moïse est passé à Josué (Nbre, XI, 17). C’est ainsi sous ses deux aspects que Notre Seigneur Jésus-Christ parle du retour d’Elie (Matth., XVII, 11). 

Le Messie est Dieu

A deux reprises, Tryphon s’oppose à la nature divine de Notre Seigneur Jésus-Christ. Comment peut-il exister un autre Dieu que le Créateur ? Ou plus exactement, quelles prophéties ont-elles annoncé l’existence d’un autre Dieu que le Créateur, le terme de « Dieu » entendu au sens propre. Selon Saint Justin, le Verbe de Dieu serait l’un des anges de l’apparition de Mambré. Il s’est aussi manifesté dans la vision de Jacob et a apparu à Moïse dans le buisson ardent. L’analyse des événements semble confirmer ses hypothèses. Ces manifestations font apparaître un Dieu distinct de Dieu. Saint Justin prend aussi l’exemple de la Genèse (Gen., I, 26 ; Gen., III, 22). A deux reprises, Dieu a employé le pronom « nous » comme s’Il agissait avec d’autres. Selon l’enseignement des sectes ou des rabbins, ce « nous » désigne Dieu et les anges. Mais cette interprétation demeure incohérente avec d’autres paroles de la Sainte Écriture. Un ensemble de témoignages justifient l’interprétation de Saint Justin. Ainsi Tryphon approuve le fait que la Sainte Écriture témoigne l’existence d’un autre Dieu que Dieu le Créateur. « C'est avec vigueur et avec abondance, ami, dit-il, que par toi ce point-là est établi. » (LXIII, 1) 

Saint Justin termine sa démonstration en montrant par les prophéties que c’est ce Dieu qui est le Messie attendu, celui qui doit naître d’une Vierge, doit souffrir et s’élever au ciel. Et c’est par lui que les Juifs eux-mêmes sont sauvés comme le témoigne encore la Sainte Écriture.

L’abondance des témoignages trouble Tryphon. « Par autant de passages tirés des Écritures, je demeure troublé » (LXV, 1) Il est surtout troublé car son interprétation semble contradictoire avec d’autres versets comme celui d’Isaïe : « Je suis le Seigneur Dieu, tel est mon nom, je ne donnerai à nul autre ma gloire, pas plus que mes vertus » (Is., XLII, 8). Or, il apparaît clairement que Dieu parle du Christ. Dieu ne donnera sa gloire qu’à celui qu’Il a établi lumière des nations et à personne d’autres.

Saint Justin revient sur la distinction « numérique » entre Dieu le Père et le Verbe en appliquant à ce dernier des versets bibliques. Il tente de définir les relations existantes entre eux. Il définit le Verbe comme engendré de Dieu le Père. Ils s’opposent aussi à ceux qui voient le Verbe comme une émanation de Dieu le Père. « Cette puissance, disent-ils, demeure indivisible et inséparable du Père, de même que la lumière du soleil, sur la terre, est indivisible et inséparable du soleil, tandis que celui-ci se trouve dans le ciel : et lorsqu'il se couche, la lumière disparaît avec lui. Ainsi, disent-ils, le Père, lorsqu'il le veut, provoque une projection de sa puissance, et, lorsqu'il le veut, il la ramène à soi. » (CXXVIII, 3) Ses écrits sont donc aussi tournés contre les hérésies. Le Verbe est numériquement distinct de Dieu le Père et engendré par Lui de toute éternité. 

Les objections à la naissance virginale du Messie

Le prophète Isaïe et 
la Vierge à l'enfant  
Icône du Sinaï, 13° siècle
Tryphon présente à Sant Justin un deuxième paradoxe : la naissance virginale de Notre Seigneur Jésus-Christ. Pourtant Isaïe l’a prophétisée. « C'est encore pour que les hommes qui croient en lui puissent savoir comment, né au monde, il a été engendré, que par ce même Isaïe l'Esprit prophétique a prophétisé ainsi comment il devait venir. » (XLIII, 4) Le Dialogue aborde ainsi la célèbre prophétie d’Isaïe (Is., VII, 14). 

Isaïe annonce à Achaz un signe : « le Seigneur lui-même vous donnera un signe. Voici : la vierge concevra et enfantera un fils, son nom sera Emmanuel. » (Is., VII, 14). Il est bien un signe puisque « dans la race d'Abraham selon la chair personne jamais ne soit né ou n'ait été dit né d'une vierge, sinon notre Christ Emmanuel. » (LXVI, 4) Or selon la lecture juive, le verset parle non pas d’une « vierge » mais d’« une jeune fille ». En outre, toujours selon l’enseignement juif, la prophétie ne se rapporte pas au Messie mais à Ézéchias. Enfin, Tryphon compare cette naissance virginale aux fables païennes. « Vous devriez rougir de raconter les mêmes choses qu'eux. » (LXVII, 1) 

Retour et avancée dans la démonstration

Nous constatons qu’en dépit des nombreux témoignages qu’il accepte, Tryphon considère encore le Christ homme parmi les hommes. « Il vaudrait mieux dire que ce Jésus fut un homme d'entre les hommes, et, si vous démontrez à partir des Écritures qu'il est bien Christ, que c'est à cause de sa vie parfaite et conforme à la Loi qu'il fut jugé digne d'être choisi pour Christ. Mais ne vous risquez pas à conter des prodiges, si vous ne voulez pas, comme les Grecs, être convaincus de déraison. » (LXVII, 1) Saint Justin dénonce alors sa mauvaise foi. « Tu n'agis, en tout cas, ni avec droiture ni selon ce que veut l'amour de la vérité, lorsque tu t'ingénies à remettre en question même ce sur quoi nous étions progressivement tombés d'accord » (LXVII, 4) Tryphon témoigne ainsi de la dureté de cœur et de l’obstination juive.

Saint Justin est donc dans l’obligation de revenir sur ce dont ils étaient convenus. Mais en reprenant ses conclusions de manière claire et successive, il fait en fait une réelle avancée dans sa démonstration. Il en rappelle d’abord la première partie. La justification ne vient pas de la Loi qui est en soi inefficace. Inutile pour Dieu, la Loi n’a été donnée aux Juifs qu’à cause de leur dureté de cœur et de leur penchant pour l’idolâtrie. Ainsi Dieu a-t-il promis une nouvelle alliance qui sera instituée, « non comme avait été instituée la première sans crainte, ni tremblement, ni éclair » (LXVII, 10), une alliance éternelle adaptée à tous les peuples. Saint Justin en conclut que Notre Seigneur Jésus-Christ a été justifié parce qu’il a accompli l’économie de Dieu le Père. Saint Justin rappelle ensuite la deuxième partie de la démonstration. La Sainte Écriture témoigne de l’existence d’un autre Dieu que Dieu le Père et que cet autre Dieu n’est autre que le Christ. 

Tryphon ne peut visiblement pas concilier la nature divine de Notre Seigneur Jésus-Christ et sa naissance virginale. Mais Saint Justin rappelle que sa foi ne se fonde pas sur des enseignements et des raisonnements humains mais sur la Sainte Écriture qui est Parole et volonté de Dieu. Ainsi devons-nous admettre ce qu’elle impose de croire. Toutes ses démonstrations tiennent sur cette hypothèse partagée par les Juifs et les Chrétiens. 

Arguments de Saint Justin relatifs à la naissance virginale de Notre Seigneur Jésus-Christ

Saint Justin s’attaque d’abord sur la comparaison de la naissance virginale de Notre Seigneur Jésus-Christ avec les fables païennes. A partir d’une connaissance précise des fables et des prophéties, il n’a aucune difficulté pour démontrer leur incompatibilité. 

Puis il donne des prophéties qui attestent l’origine ineffable du Messie, né de la volonté de Dieu en vue d’accomplir l’œuvre de la Rédemption. Enfin, il explique en quoi les versets prophétiques incriminés ne peuvent s’appliquer à Ézéchias dans sa totalité comme l’entendent les Juifs. Saint Justin démontre ensuite qu’ils peuvent se rapporter à Notre Seigneur Jésus-Christ.

Mais revenons à la prophétie qui donne comme signe la naissance virginale du Messie. Si les Juifs entendent la vierge comme une jeune fille, comment une naissance charnelle pourrait-elle alors être un signe ? « S'il devait en effet naître lui aussi, comme tous les autres premiers-nés, d'un commerce charnel, pourquoi donc Dieu a-t-il dit qu'il faisait un signe, ce qui n'est pas commun à tous les premiers-nés ? » (LXXXIV, 1) Les Juifs rejettent l’interprétation de la Septante qui effectivement parle d’une « vierge » et substitue l’expression « la vierge » par « la jeune fille », ce qui est incohérent avec le terme de « signe ». L’Ancien Testament témoigne que par la puissance divine, des femmes stériles ont pu enfanter. Dieu est en effet capable de tout faire. La naissance virginale n’est point impossible.

La malédiction de la Croix

Tryphon s’attaque de nouveau à la Croix qui représente pour lui une malédiction incompatible avec le Messie. « Sache bien, dit-il, que notre race toute entière attend le Christ ; et toutes les Écritures que tu as citées sont dites à son sujet, nous le reconnaissons ; […] quant à savoir si le Christ doit subir l'infamie de la crucifixion, nous demeurons perplexes, car le crucifié, est-il dit dans la Loi, est maudit ; aussi ne suis-je pas encore sur ce point disposé à te croire. Que les Écritures proclament un Christ « souffrant », c'est évident ; mais que ce soit de la souffrance maudite dans la Loi, nous aimerions l'apprendre » (XXCIX, 1-2)

Pourtant, la Sainte Écriture prédit clairement les humiliations que devra subir le Christ. Il doit être mis au rang des condamnées et amené à l’abattoir comme une brebis. Tryphon ne conteste pas ces prophéties mais la Croix représente un tel niveau d’humiliation qu’il ne peut l’accepter. Car cette mort est maudite par la Loi (Deut., XXI, 23).

Dieu nous a donné des signes qui prédisent le genre de mort du Christ. Soutenu par Aaron, Moïse étend les bras pour que son peuple puisse vaincre son adversaire Amalek. Dès qu’il baisse les bras, l’ennemi prend le dessus. La force de la victoire est donc dans son attitude qui a la forme d’une Croix. L’attitude habituelle pour prier Dieu est d’être à genou. « Qui de vous ne sait que la prière qui fléchit Dieu, est surtout celle s'accompagne de lamentations et de larmes, lorsque l'on se prosterne les genoux pliés ? » (XC, 4) L’étrange attitude de Moïse est un signe de la Croix qui sera source de salut.

La difficulté réside dans la lecture de la Sainte Écriture. C’est parce que nous ne la comprenons pas que nous y voyons parfois des contradictions. Il nous faut recevoir la grâce divine pour l’entendre. « Si quelqu'un, donc, entreprend sans le secours d'une grande grâce reçue de Dieu de comprendre ce qui par les prophètes fut dit ou accompli, il ne lui servira de rien de vouloir rapporter paroles ou événements, s'il n'est point en mesure d'en rendre raison aussi. » (XCII, 1) 

Comment en effet Tryphon peut-il rejeter la Croix sous prétexte qu’elle est considérée comme maudite quand Moïse utilise un serpent d’airain alors qu’il a interdit toute image ou représentation ? Au lieu de rejeter la Croix, faut-il plutôt chercher à en comprendre le sens.

Saint Justin revient longuement sur le serpent d’airain. Ce signe proclame un mystère. Tous ceux qui le regardent sont sauvés de la morsure des serpents. « Il proclamait d'une part qu'il détruirait la puissance du serpent, qui avait mis en œuvre la transgression d'Adam, d'autre part le Salut pour ceux qui croient en celui qui par ce signe, c'est-à-dire la Croix, devait mourir des morsures du serpent, à savoir les actions mauvaises, idolâtries et autres injustices. » La malédiction cesse de s’appliquer contre le Christ par qui sont sauvés tous ceux qui ont commis des actes dignes de malédiction. Est plutôt maudit celui qui ne suit pas la volonté de Dieu. Et les chrétiens sont maudits non par Dieu mais par ceux qui les persécutent jusqu’au martyr alors que les chrétiens n’éprouvent aucune haine pour eux. Les faits répondent cruellement à la question de Tryphon.

Les Chrétiens sont le nouveau peuple de Dieu

Si la Loi était vraiment utile au salut de l’homme et donc seule source de justice, il y a aurait une contradiction dans la Sainte Écriture, suggère Saint Justin. Comment en effet pouvons-nous expliquer qu’un moment de l’histoire, la circoncision et les autres préceptes de la Loi devaient être utiles au salut des hommes ? Dieu ne connaitrait-il pas l’avenir ? Serait-il injuste ? Donc l’hypothèse est absurde. Car Dieu propose ce qui est juste à tous les hommes. Le salut est universel.

La prophétie de Malachie est considérée comme prophétique par les Chrétiens et les Juifs. Elle annonce la conversion des nations. Les Juifs attendent le Messie qui se fera connaître dans la gloire et accomplira cette prédiction. Pour les Chrétiens, la prophétie s’est en partie réalisée. Pour Saint Justin, elle proclame aussi deux parousies du Messie, « l'une où il est annoncé souffrant, sans gloire et sans honneur, crucifié ; la seconde où avec gloire, du haut des cieux il paraîtra » (CX, 1) Ces deux avènements sont aussi symbolisés par les deux boucs offerts à l’occasion du jeûne.

Les Chrétiens comprennent la Sainte Écriture par la grâce divine. « Croyez-vous, amis, que nous aurions jamais pu comprendre ces choses, dans les Écritures, si par la volonté de celui qui les a voulues nous n'avions point reçu la grâce de comprendre ? » (CXIX, 1) Dieu a en effet choisi un nouveau peuple saint comme l’avaient annoncé les Prophètes. « Nous avons refleuri en un autre peuple, et nous avons germé, épis nouveaux et prospères, comme l'ont dit les prophètes. » (CXIX, 3) C’est l’accomplissement de la prophétie d’Abraham, père de nombreuses nations, et non d’un peuple particulier. Sorti d’une terre d’iniquité, les Chrétiens ont hérité la promesse de la terre sainte. Ils ont foi en la parole de Notre Seigneur Jésus-Christ allant jusqu’au martyr. Enfant spirituel d’Abraham, le peuple nouveau a aussi été annoncé à Isaac et Jacob. Le Christ est bien l’attente des nations. La foi universelle en Notre Seigneur Jésus-Christ atteste qu’Il est le Christ comme l’atteste la Sainte Écriture. 


Or selon l’interprétation juive, « les nations » sont en fait les prosélytes. Mais souligne Saint Justin, par la circoncision, les Gentils se mettent sous la Loi. Ce serait donc la Loi qui illuminerait les nations. Quel besoin aurions-nous alors d’une nouvelle alliance ? Car Dieu a bien annoncé une nouvelle alliance comme l’a reconnu Tryphon. Et cette nouvelle alliance est le Christ. Ces prosélytes ne forment pas des nations puisqu’ils se rapprochent du peuple juif. Comment pouvons-nous aussi comprendre que les prosélytes seuls entendent la Loi alors que les Juifs demeurent aveugles selon les prophéties ? Cette interprétation conduit à des absurdités. 

Les prophètes ont en effet annoncé un nouvel Israël qui n’est pas le peuple juif (Ez., XXXVI, 12). Les Chrétiens sont les véritables enfants de Dieu parce qu’ils observent les préceptes du Christ, Notre Seigneur Jésus-Christ. Or « de Jacob vous êtes les enfants selon la descendance charnelle, vous vous attendez à être assurément sauvés. » (CXXV, 4) Le véritable Israël est constitué des nations appelées par Notre Seigneur Jésus-Christ et des Juifs qui ont cru en Lui. Comme le proclament des prophéties, les nations, c’est-à-dire les Gentils, sont appelées à se réjouir avec la descendance des Patriarches. Elles sont dignes de connaître Dieu et de recueillir l’héritage des promesses divines comme ceux du peuple juif qui sont restés fidèles à la volonté de Dieu.

La Parole de Dieu promet l’héritage de la Terre sainte à la descendance de Jacob et de Juda. Mais il y a deux descendances, l’une de sang et de chair, l’autre de la foi et de l’Esprit. Dieu nous annonce alors que de l’une sortira l’autre. L’une sera rejetée par sa méchanceté et irritera Dieu. Or les Juifs ont commis le mal devant Dieu en rejetant et en tuant le Christ. « Or, qui ne le connaît pas ne connaît pas non plus la volonté de Dieu, et celui qui l'outrage et lui voue de la haine, c'est aussi, sans conteste, celui qui l'a envoyé qu'il hait et qu'il outrage. Et si l'on ne croit pas en lui, c'est que l'on ne croit pas aux proclamations par lesquelles les prophètes avaient annoncé et proclamé à tous la bonne nouvelle de sa venue. » (CXXXVI, 3) Les Chrétiens sont la postérité de Jacob et de Juda. 

Le dialogue se termine par une prière de Saint Justin pour Tryphon et ses compagnons : « il n'est pas de meilleure prière que je puisse faire pour vous, mes amis, que de vous voir reconnaître que c'est par cette voie-là qu'à tout homme est donné de trouver le bonheur, et croire sans réserve, vous aussi comme nous, que c'est à nous qu’appartient le Christ de Dieu. » (CXLII, 3)





























jeudi 9 juillet 2015

Dialogue avec les Juifs au IIe siècle : Saint Justin et Tryphon (1/3) - La vraie philosophie


Saint Justin est né vers le début du IIe siècle au cœur de la Galilée à Flavia Neapolis, une colonie gréco-romaine de l’actuelle Palestine, aujourd’hui dans la ville de Naplouse. Détruite durant la guerre juive par Vespasien, elle a été reconstruite. Fils de colons italiens et très probablement de famille païenne, lui-même incirconcis[1], « il est le représentant parfait de la classe moyenne de son temps : citadin aisé, loyal, dégagé des vieilles traditions, d’esprit large et entreprenant, cosmopolite, mais aussi homme d’une grande probité. »[2] 


Saint Justin reçoit une excellente formation intellectuelle. Sa carrière semble toute tracée. Il veut se lancer dans la philosophie. Il assiste alors aux leçons des stoïciens, des péripatéticiens puis des pythagoriciens. Cependant ces systèmes philosophiques ne parviennent pas à le satisfaire. Il est finalement attiré par le platonisme. Enfin, vers 130, à Éphèse, il se convertit au christianisme et se voue à la défense de la foi et des chrétiens. Après avoir voyagé en Italie, à Rome et en Samarie, il ouvre une école philosophique chrétienne à Rome. Vers 165, accusé par un philosophe cynique, il meurt martyr, décapité, sous Marc-Aurèle, avec six autres chrétiens. « N’ayant pas voulu sacrifier aux dieux, ni obéir aux ordres de l’empereur, ils seront selon la loi fouettés et conduits au lieu de l’exécution pour être décapités. »[3]


Saint Justin a écrit de nombreux ouvrages. Il nous a notamment laissé deux discours, l’un justifiant sa conversion, l’autre démontrant les erreurs des philosophies et l’excellence de la doctrine chrétienne. Il a aussi écrit deux apologies aux empereurs Tite-Antonin et Marc-Aurèle pour défendre les chrétiens contre les persécutions. Notre article s’intéresse à un autre ouvrage intitulé Dialogue avec Tryphon

Dialogue avec un Juif

Le Dialogue retranscrit une discussion entre Saint Justin et Tryphon, un juif qui depuis son départ de la terre de Judée vit en Grèce. Tryphon évoque une guerre récente qui l’a chassé de sa patrie. Ce serait celle de Bar Kokhba (132-135) [4]. 

Un prologue évoque l’itinéraire philosophique de Saint Justin et sa rencontre avec un vieillard, rencontre qui le conduit à la découverte de la Sainte Écriture et à la conversion à la foi chrétienne. Puis, Saint Justin mène la discussion avec Tryphon qui lui oppose une série d’objections contre la véracité du christianisme, objections auxquelles Saint Justin répond. Le Dialogue est ainsi une série d’argumentations en faveur de la religion chrétienne, rythmées par les questions de Tryphon.

« Tryphon est une synthèse : à travers lui, c'est la pluralité des judaïsmes de son temps que Justin cherche à atteindre et à représenter. »[5] Certains commentateurs voient dans ce débat une pure invention littéraire. Dans un but apologétique, Saint Justin l’aurait imaginé afin de présenter les objections juives classiques et de les réfuter [6]. Son ouvrage participerait ainsi à un plan d’ensemble. Il est en effet complémentaire à ses autres oeuvres qui sont destinés à démontrer les erreurs des philosophes grecs et des païens. Le Dialogue se présente lui-aussi comme une véritable démonstration, armée de tout un arsenal didactique classique. Les termes de « prouver » ou de « démontrer » y sont particulièrement nombreux. 

Cependant, il est incontestable que le Dialogue contient de véritables arguments juifs contre le christianisme. Il reflète de véritables débats qui ont eu lieu et auxquels il a peut-être participé. « Même si le Dialogue, tel qu'il nous est parvenu, est le résultat d'une mise en forme littéraire, la controverse qu'il restitue ne peut être regardée comme une pure construction. Les références à l'exégèse rabbinique que confirment des sources midrashiques et talmudiques y sont trop nombreuses pour pouvoir être considérées comme imaginaires ou inspirées par les conventions de la polémique. » [7]

D’autres commentateurs pensent que cette œuvre apologétique serait plutôt la transcription d’un vrai débat [8] qui aurait eu lieu à Éphèse entre 132 et 135 auquel aurait participé un rabbin connu, Tarphon (ou Tarfon), autrement dit Tryphon. 

Retenons simplement que le Dialogue contient des arguments juifs classiques contre le christianisme et leur réfutation

Une discussion sérieuse et méthodique

Le Dialogue est une discussion sérieuse sur des questions de foi. Elle respecte toutefois les règles des débats philosophiques. « Le Chrétien et le Juif qui sont aux prises s’efforcent chacun de garder un ton digne et de trouver des arguments rationnels, objectifs et impartiaux. L’un et l’autre respectent les règles de la discussion et renoncent au succès facile. Il importe seulement de reconnaître la vérité et celle-ci doit se faire jour à travers une discussion calme, pour ainsi dire méthodiquement conduite. »[9]

Les arguments de Saint Justin s’appuient uniquement sur la Sainte Écriture éclairée par la raison et par un don que Dieu lui a transmis. Le philosophe chrétien les expose avec clarté et méthode, allant jusqu’à une étude exhaustive des preuves scripturaires. Le Dialogue est alors un vaste compendium de tous les passages de l’Ancien Testament susceptibles de fonder la foi chrétienne. 

Mais le Dialogue est de manière générale considéré comme un livre difficile à lire, étant de composition jugée maladroite et confuse, avec de nombreuses digressions. Rares sont les commentateurs qui parviennent à y définir une structure [10]. L’abondance des citations le rend fastidieux.

Le prologue : où pouvons-nous trouver la véritable philosophie ?

Le prologue du Dialogue est important même si à la première lecture, il peut paraître étranger à la suite de l’ouvrage. Certes il situe le cadre du débat et les protagonistes mais il traite surtout des rapports entre la philosophie grecque et le christianisme. Il montre la suprématie de la foi chrétienne sur la raison. Le sujet abordé ne semble donc n’avoir aucun rapport avec le débat qui confronte deux conceptions religieuses, celles du christianisme et du judaïsme. Pourtant, contrairement à ce que nous pourrions croire, le prologue a toute son importance.

Vêtu de l’habit de philosophe, Saint Justin est interpellé par Tryphon qui aime discuter avec les philosophes qu’il rencontre. Une discussion s’engage alors sur la philosophie. Tryphon définit la finalité de la philosophie. « Si je me trompe, la philosophie n'a pas d'autre but que la connaissance de Dieu. » (I, 3). Saint Justin l’approuve tout en regrettant l’échec des philosophes grecques. « Assurément la philosophie est le plus grand de tous les biens et le plus précieux devant Dieu, puisqu'elle nous conduit à lui et nous rend agréables à ses yeux ; aussi je regarde comme les plus grands des mortels ceux qui se livrent à cette étude, mais qu'est-ce que la philosophie ? » (II, 1). Pour Saint Justin, la philosophie doit permettre de connaître la vérité et de jouir de la paix et du bonheur. Elle est le moyen de bien vivre. Or les systèmes philosophiques qu’il a rencontrés ne parviennent pas à ces objectifs. Seul le platonisme tel qu’il est enseigné à son époque semble l’attirer. Saint Justin raconte alors à Tryphon son étrange rencontre avec un vieillard.

Alors qu’il s’était retiré dans la solitude, il a rencontré un vieillard à qui il a confié son besoin de raisonner dans le silence. « Vous n’êtes qu’un philologue, c’est-à-dire un ami des mots, et non des œuvres et de la vérité […] vous aimez mieux être un raisonneur qu’un homme d’action ». Étonné, Saint Justin a défendu la raison de manière élogieuse. Elle est en effet capable de tout connaître, elle-seule conduit donc au bonheur. « Quoi de plus grand et de plus utile que de montrer aux hommes que c'est la raison qui doit commander en nous ; que d'étudier, en la prenant soi-même pour guide et pour appui, les passions et les erreurs qui travaillent les autres ; que de sentir combien leur conduite est insensée et déplaît à Dieu ! » (III, 3) Ainsi selon Saint Justin, la philosophie doit occuper le premier rang des études. « La philosophie, […] c'est la science de ce qui est, c'est la connaissance du vrai ; et le bonheur, c'est la possession même de cette science, de cette connaissance si précieuse. » (III, 4)

Mais le vieillard lui a fait comprendre l’ignorance des philosophes sur Dieu et sur le bonheur, et donc toute la vanité de leurs études. Conduit par de pertinentes questions, Saint Justin en a été finalement convaincu. « Mais, […], à quels maîtres recourir, quel appui réclamer pour nous soutenir, si ces grands génies eux-mêmes ont ignoré la vérité ? » Le vieillard lui fit alors découvrir la Sainte Bible. « Ceux qui les lisent attentivement et sans prévention comprennent le principe et la fin de toutes choses, et savent bientôt tout ce que doit savoir un véritable philosophe. » Les prophètes « ne discutaient pas quand il fallait parler. Ils étaient les témoins de la vérité, et combien leur témoignage est supérieur à tous les raisonnements ! Les événements passés et ceux qui arrivent tous les jours nous forcent impérieusement de croire à leurs paroles. » (VII, 2) Ce n’est point la raison qui guide leurs écrits mais Dieu lui-même. Par conséquent, leur enseignement est sûr puisque la Sainte Écriture est d’origine divine. Effectivement, les Juifs croient en Dieu et en l’inspiration des Livres sacrés, contrairement aux païens. Ils doivent donc s’appuyer sur ces textes pour connaître Dieu. Inutile donc de chercher ailleurs leur salut.

Après sa rencontre avec le mystérieux vieillard, Saint Justin a étudié les textes sacrés. « Je pensais que là devait se trouver la seule philosophie utile et certaine » (VIII, 1). Il y a en effet trouvé la véritable paix. Il a donc embrassé le christianisme.

Saint Justin, un expert de la Sainte Écriture


Saint Justin écrivant. Legenda aurea.
Bx J. de Voragine. Mâcon. XVe.
Saint Justin maîtrise la Sainte Écriture. Les citations bibliques et les commentaires sont très abondants. Il répond aux questions de Tryphon en usant abondamment de la Sainte Écriture. Malgré sa formation philosophique, il s’appuie essentiellement sur l’argument biblique. « Je ne vous citerai que les livres saints, lui dis-je ; je ne veux pas ici étaler un vain appareil de mots, uniquement pour faire parade d'éloquence ; d'ailleurs je n'ai pas ce talent : Dieu m'a seulement donné la grâce de comprendre les Écritures. » (LVIII, 1) 

Rappelons que Saint Justin est très probablement issu de la gentilité. Il n’a pas été élevé dans le judaïsme et dans la connaissance de la Sainte Écriture. Pourtant, ses connaissances bibliques sont remarquables. Remarquons aussi que Saint Justin n’utilise que la Septante

Enfin, « il est incontestablement informé de certaines exégèses rabbiniques et sa méthode rappelle singulièrement, parfois, celle de ses adversaires. »[11] Il connaît aussi les thèmes fondamentaux qui opposent les Juifs et les Chrétiens. « Les interventions de Tryphon correspondent, en effet, précisément à ce qui caractérise ou heurte la foi juive. » 12

À des fins essentiellement apologétiques, Saint Justin veut donc débattre avec les Juifs sur leur propre terrain, à savoir la Sainte Écriture. Il est bien armé pour cela. Dans le prologue, il a montré la valeur de la Sainte Bible, défendant la supériorité de la Sainte Écriture sur la philosophie grecque dans la connaissance de Dieu. Par les textes sacrés, nous accédons directement à l’enseignement de Dieu. La Sainte Écriture a donc valeur de preuve dans l’argumentation qu’il va mener. Le prologue justifie la démonstration qu’il va conduire.

La véritable philosophie est dans le christianisme

Or dès le début de la discussion, Tryphon explique à Saint Justin qu’il est aussi ami des philosophes. Il nous informe que suite à une rencontre avec un disciple de Socrate, il se plait à les entendre et à discuter avec eux afin d’échanger leurs idées. C’est pourquoi voyant Saint Justin en habit de philosophe il l’a abordé. Il se présente aussi comme un juif hébreu qui a quitté la Judée depuis la guerre. Il vit désormais en Grèce à Corinthe. Sans-doute a-t-il été influencé par les idées philosophiques qui y règnent. Tryphon est donc un juif hellénisé, ami des philosophes…

« Et qu'espérez-vous de la philosophie ? » (I, 3), lui demande Saint Justin. « Peut-elle vous être aussi utile que votre législateur et vos prophètes ? » Le prologue est une réponse à cette question. Il est évidemment une remise en cause de la prétention de la raison de vouloir seule connaître Dieu et les moyens du bonheur. Cette prétention est vouée à l’échec et à la division, nous rappelle Saint Justin. C’est pourquoi il existe tant d’écoles philosophiques rivales.

Lorsque Saint Justin explique à Tryphon et à ses compagnons le chemin qui l’a conduit au christianisme, ces derniers se moquent de lui. « A ces mots, les compagnons de Tryphon poussèrent un grand éclat de rire. Pour lui, il me dit en souriant : — J'applaudis au motif qui vous anime, au zèle tout divin qui vous embrase ; mais il eût mieux valu rester disciple de Platon ou d'un autre philosophe, et vous appliquer à acquérir la constance, l'empire sur les passions, la sagesse, que de vous laisser prendre à tout ce faux langage et de vous attacher à des hommes méprisables ; en demeurant fidèle à vos principes et vivant sans reproche, vous conserviez l'espoir d'une vie meilleure. Mais, quand vous abandonnez Dieu pour croire à la parole d'un homme, quel espoir de salut peut vous rester ? » (VIII, 3). 

Le débat que mène Saint Justin consiste alors à montrer à Tryphon qu’il a choisi la bonne voie en s’appuyant uniquement sur la Sainte Écriture guidée par la raison. Autrement dit, il va démontrer que la véritable philosophie se trouve dans le christianisme. Si Tryphon veut donc connaitre Dieu, il doit donc étudier la doctrine chrétienne comme le prouve la Sainte Écriture.

La Sainte Écriture, valeur démonstrative

Comme nous l’avons déjà précisé, Saint Justin cite abondement la Sainte Écriture dans son Dialogue. Ce sont des citations longues et littérales, parfois fastidieuses. Elle doit démontrer son discours. A partir du sens littéral, auquel il demande toujours l’assentiment à son interlocuteur, il les commente avec clarté et donne ce que nous appelons aujourd’hui leur sens spirituel

Mais comme nous l’explique P. Bodichon dans sa thèse, un commentaire ne suffit pas à épuiser toute la richesse d’une citation. Dans son texte, Saint Justin revient alors souvent à des versets qu’il a déjà cités en les présentant et en les commentant sous un autre aspect. Saint Justin utilise-t-il les méthodes exégétiques des rabbins ? Probablement. P. Bodichon justifie cette méthode par la nature de la raison humaine qui ne peut que penser de manière analytique contrairement à la Parole de Dieu qui se présente comme une vérité indivisible. Cela explique en partie les difficultés de l’ouvrage.

Enfin, ces commentaires ne se restreignent pas à une citation. Dans son argumentation, il associe aussi d’autres passages de la Sainte Écriture pour éclairer et renforcer son interprétation. Sa force démonstrative s’appuie ainsi sur la cohérence et l’harmonie de la Sainte Écriture. Il y a bien une interdépendance des textes sacrés, ce qui augmente la valeur démonstrative de son argumentation mais accentue la difficulté de l’ouvrage.

« Justin accorde aux textes scripturaires une valeur de preuve intrinsèque, pré-existant à tout commentaire ; il leur reconnaît également une fonction didactique parce que les vérités dont ils sont porteurs sont interdépendantes et doivent être prises en compte sans oublier l’ensemble dans lequel elles se trouvent originellement insérées. Le Dialogue n’est de ce point de vue qu’une longue exégèse de textes cités. »[13]

Ainsi la raison guide l’interprétation de la Sainte Écriture pour prouver la véracité du christianisme. Saint Justin use évidemment de la raison pour pouvoir lire correctement les textes sacrés, les comprendre et leur extraire le véritable sens. C’est par la raison qu’il démonte les accusations des Juifs. Il accuse même souvent les Juifs de ne pas les avoir compris et de laisser les docteurs raisonner à leur place. La raison est donc capable de connaître la pensée de Dieu à partir du sens littéral de la Sainte Écriture. 

Il explique aussi qu’il use d’un don de Dieu pour la scruter en profondeur et exposer son interprétation. Les philosophes antiques ne parviennent pas à atteindre la vérité car, selon le vieillard, un mauvais esprit les guide. La raison en est en effet capable si elle est elle-même animée par l’Esprit de Dieu, le même esprit qui a animé les prophètes. La lumière vient finalement de Dieu et elle n’est pas à rechercher en nous. Seul Dieu peut en effet nous éclairer. Le dernier mot du vieillard est d’une très grande clarté : « avant tout, demandez que les portes de la lumière s'ouvrent pour vous. Qui peut voir et comprendre, si Dieu et son Christ ne lui donnent l'intelligence ? » (VII, 3) 

Ainsi Saint Justin montre que la Sainte Écriture est fiable car d’origine divine, elle contient l’enseignement de Dieu. Mais son accès et sa compréhension nécessitent l’usage de la raison éclairée elle-même par Dieu. Par conséquent, il est bien inutile de chercher dans la philosophie grecque les réponses aux questions fondamentales que nous pouvons nous poser sur Dieu et sur le bonheur. La véritable paix n’est pas atteignable par la raison seule, c’est-à-dire par la philosophie grecque, mais par la raison guidée par Dieu. Saint Justin défend donc la capacité de la raison à connaître Dieu si elle est bien utilisée selon l’esprit de Dieu…

Les pélerins d'Emmaüs en chemin
James Tissot
La source du salut se trouve dans la Sainte Écriture. Or que dit la Sainte Écriture bien comprise ? Que la philosophie véritable se trouve dans le christianisme. Elle est dans l’approfondissement de la doctrine de Notre Seigneur Jésus-Christ. « Ceux qui méditent cette doctrine y trouvent […] le plus délicieux repos. Si vous vous intéressez à vous-mêmes, si avec le désir du salut, vous avez confiance au Dieu qui veut vous le procurer, venez vous instruire à l'école du Christ, faites-vous initier à ses mystères et vous pourrez connaître le bonheur. » (VIII, 2) Pour en être convaincu, il suffit donc de comprendre la Parole de Dieu que contient la Sainte Écriture selon l’Esprit de Dieu. L’objectif véritable du débat est donc de montrer à Tryphon ce bon usage de la raison…

Une bonne compréhension de la Sainte Écriture montre donc que la source du salut se trouve bien en Notre Seigneur Jésus-Christ. L’ouvrage se termine alors par ces belles paroles : « vous comprenez si bien, leur dis-je, que la raison a été donnée à l'homme pour lui servir de guide, tout ce que je puis vous souhaiter de plus heureux, c'est que vous sachiez faire un bon usage de cette raison pour arriver à reconnaître, comme nous, que Jésus est le Christ de Dieu. » (CXLII, 3) Saint Justin a finalement défini la finalité de la philosophie. 

Le débat porte donc essentiellement sur la source du salut. « La question du salut est apparue essentielle dans le Dialogue. C’est elle qui sous-tend le débat entre Justin et Tryphon, c’est elle-aussi qui motive explicitement sa mise en forme. »[14] La principale préoccupation de Saint Justin est le jugement de l’âme. Cette question fondamentale est au cœur de l’opposition entre les Juifs et les Chrétiens. Notre Seigneur Jésus-Christ est-il bien le Sauveur promis ? 



Notes et références
1 Voir Dialogue avec Tryphon, XXVIII, 2. Dans l’article, nous utilisons le Dialogue avec Tryphon traduit par M. de Genoude, numérisé par Marc Szwajcer, édition Royer, 1843. Nous disposons aussi de la traduction de G. Archambault, 1909, édition Picard et Fils, et la plus récente, celle de Philippe Bobichon. Elles sont toutes accessibles sous format numérique. 
2 Hans von Campenhausen, Les Pères grecs, I, éditions de l’Orante, 1963. 
3 Act. Justin, 5, 8 dans Les Pères grecs de Hans von Campenhausen.
4 Encore appelé Bar Kokibas. Voir Émeraude, avril 2015, article « L’idée du Messie au temps de Notre Seigneur Jésus-Christ ». 
5 Bobichon, Dialogue avec Tryphon de Justin Martyr, volume 1, Introduction Justin et son œuvre, Thèse de doctorat en langues anciennes soutenues à l’Université de Caen, 1999. 
6 Voir Les enseignements juif, païen, hérétique et chrétien dans l’œuvre de Justin Martyr, Philippe Bobichon, dans Revues des Études augustiniennes, 45, 1999.
7 Bobichon, Dialogue avec Tryphon de Justin Martyr.
8 Voir La Bible et les Pères, Philippe Henne, chapitre Ier, les éditions du cerf, 2010. Eusèbe semble le croire selon Archambault. 
9 Hans von Campenhausen, Les Pères grecs, I. 
10 Selon la thèse de P. Bobichon, le Dialogue est au contraire très cohérent et réfléchi selon une structure qui peut néanmoins désorienter une lecture classique. 
11 Bobichon, Dialogue avec Tryphon de Justin Martyr.
12 Bobichon, Dialogue avec Tryphon de Justin Martyr.
13 Bobichon, Dialogue avec Tryphon de Justin Martyr.

14 Bobichon, Dialogue avec Tryphon de Justin Martyr.

lundi 6 juillet 2015

Le sens de l'Écriture Sainte

Selon l'enseignement de l’Église, Notre Seigneur Jésus-Christ est le Messie que Dieu nous a envoyé pour nous apporter le salut et la véritable liberté. Notre Sauveur Lui-même s’affirme comme tel par ses paroles et ses actes. La Sainte Écriture témoigne clairement de sa messianité. Par la Révélation, Dieu nous a en effet donné des signes pour que nous puissions Le reconnaître. C’est aussi au regard des textes sacrés que les Apôtres et leurs successeurs ont défendu sa messianité face aux Juifs incrédules. Mais faut-il encore discerner les versets messianiques et bien les entendre. 

Ancrés dans leurs certitudes, des Juifs ont refusé et refusent encore de voir en Lui l’accomplissement des prophéties comme ils rejettent l’interprétation chrétienne de la Sainte Écriture. Les débats entre les Juifs et les Chrétiens sur la messianité de Notre Seigneur Jésus-Christ soulèvent alors la question de l’interprétation de la Sainte Bible. Quel est en effet la juste interprétation des livres saints ?

Un texte quelconque doit nous transmettre ce que l’auteur souhaite exprimer. Une bonne lecture consiste alors à retrouver ce qu’il voulait justement exprimer. « Il n’échappe, en effet, à personne que la loi suprême de l’interprétation est de reconnaître et de définir ce que l’écrivain a voulu dire. » [1] Mais le texte seul ne nous suffit pas. Nous devons aussi connaître le contexte dans lequel l'auteur s’est exprimé sans oublier d’autres éléments, notamment linguistiques, pour atteindre le sens du texte et finalement l’intention de l’auteur. Effectivement, hors de tout contexte, des mots peuvent signifier une idée indépendamment de l’intention de celui qui l’exprime. Nous distinguons ainsi sens et signification. Les malentendus et les incompréhensions viennent souvent de la confusion entre le sens d’un texte et la signification des mots qui le composent. 

Dans cet article, nous allons présenter la doctrine catholique relative au sens authentique de la Sainte Écriture.

Quelques textes principaux


Léon XIII
Depuis le XIXe siècle, tous les Papes ont dû intervenir soit pour développer l’étude biblique, favoriser et stimuler l’exégèse, soit pour s’opposer à des erreurs d’interprétation ou de méthodes. Leurs encycliques traitent de la Sainte Écriture en général. 

Le premier document qui traite de l’interprétation de la Sainte Écriture est un décret du 1er Concile du Vatican. L’encyclique de Léon XIII, Providentissimus Deus (18 novembre 1893), est considérée comme « la loi fondamentale des études bibliques »[2]. Nous pouvons aussi citer l’encyclique de Benoît XV, Spiritus Paraclitus (15 septembre 1920) et enfin celle de Pie XII, intitulée Divino Afflante Spiritu (30 septembre 1943). Pie XII récapitule la doctrine catholique et les efforts entrepris par ses prédécesseurs pour améliorer l’étude et la formation biblique. Le 2ème Concile du Vatican traite encore de ce sujet dans Dei Verbum. Enfin, la Commission biblique [3] est intervenue à plusieurs reprises pour affirmer et préciser la doctrine catholique, notamment en 1993 dans L’interprétation de la Bible dans l’Église.

A la recherche du sens véritable de la Sainte Écriture

La Sainte Écriture est un livre divin de par son origine mais rédigé par des hommes pour les hommes. L’auteur véritable est Dieu lui-même et non celui qui s’exprime même si ce dernier garde le libre usage de ses facultés. Elle est donc œuvre divine et œuvre littéraire

Comme toute œuvre humaine, son interprétation suit des règles qui s’appliquent à tout ouvrage. L’herméneutique [4] est la science ou l’art qui transmet les normes de la juste interprétation d’un texte. Comme tout texte ancien, les Livres Saints présentent des difficultés de lecture et de compréhension. Les principes d’interprétation applicables aux textes anciens peuvent alors nous aider à accéder à une juste interprétation de la Sainte Bible. 

Mais les Livres Saints ont pour véritable auteur Dieu. Les écrivains sont inspirés par l’Esprit Saint. « Comme ils sont l’œuvre de l’Esprit Saint, les mots y cachent nombre de vérités qui surpassent de beaucoup la force et la pénétration de la raison humaine, à savoir les divins mystères et ce qui s’y rattachent. Le sens est parfois plus étendu et plus voilé que ne paraîtraient l’indiquer et la lettre et les règles de l’herméneutique. »[5] Léon XIII précise donc que l’herméneutique classique ne suffit pas pour accéder pleinement au véritable sens de la Sainte Écriture.

Pour y accéder, les Juifs et les Chrétiens ont développé une science particulière, l’exégèse biblique. Cette discipline a pour tâche d’étudier les différents sens de l’Écriture et de déterminer les manières de les découvrir et de les proposer selon des normes développées par l’herméneutique [6] biblique. 

Enfin, la Sainte Écriture constitue un trésor de la Révélation qui a été confié à la garde vigilante de l’Église. C’est donc à l’Église et à elle-seule qu’il appartient de juger du vrai sens de la Sainte Écriture. « Dans les choses de la foi et des mœurs, tendant à la fixation de la doctrine chrétienne, on doit regarder comme le sens exact de la Sainte Écriture, celui qu’a regardé et que regarde comme tel notre Sainte Mère l’Église, à qui il appartient de juger du sens et de l’interprétation des Livres sacrés. Il n’est donc permis à personne d’expliquer l’Écriture d’une façon contraire à cette signification ou encore au consentement unanime des Pères. »[7]

Sens littéral et sens spirituel

« Il y a une double signification : l’une par les mots, l’autre par les réalités que les mots signifient. Cela est spécifique à l’Écriture Sainte et ne se trouve pas dans les autres : son auteur est Dieu, qui a le pouvoir d’accommoder à la signification non seulement les mots (ce que l'homme lui aussi peut faire) mais aussi les réalités elle-même. »[8] De manière classique, l’Église distingue en effet deux sens : 
  • le sens littéral, qui « s’attache immédiatement à la signification des mots et des unités textuelles plus amples, compte-tenu du contexte »[9]
  • le sens spirituel ou typique, dit encore mystique, qui est « ce que les choses signifiées par les mots signifient à leur tour. » [10]
Prenons un exemple simple. Au sens littéral, Jérusalem est une ville historique bien déterminée en Palestine. Au sens spirituel, elle désigne le Royaume messianique, la Patrie céleste ou encore l’âme du juste.

Selon le sujet, chacun de ces sens est généralement divisé à son tour en sens : 
  • historique lorsque le sujet concerne l’histoire, les événements ; 
  • tropologique si le sujet est d’ordre moral ; 
  • anagogique quand il s’agit de la vie future, de la vie éternelle ; 
  • prophétique s’il est question des choses futures ; 
  • dogmatique pour les choses à croire. 
On parle enfin : 
  • de sens conséquent quand le sens n’est pas contenu dans la Sainte Écriture mais qu’il est tiré d’une affirmation biblique en lui associant des connaissances extérieures ; 
  • de sens accomodatice quand il est tiré d’une adaptation des paroles de la Sainte Écriture alors qu’elle n’est pas voulue par l’écrivain sacré et même par Dieu. 
Le sens conséquent et accomodatice débordent le sens littéral ou spirituel de la Sainte Écriture. Le sens accomodatice ne peut être présenté comme sens authentique de la Sainte Écriture même si son usage est légitime et utile lorsqu’il est utilisé de manière mesurée et prudente.

Le sens littéral

Inhérente à la Sainte Écriture, le sens littéral correspond directement au sens voulu, sous l’effet de l’inspiration, par l’écrivain sacré et exprimé effectivement dans le texte. La détermination du sens littéral requiert un travail à trois niveaux : l’analyse textuelle, l’étude du contexte historique et la compréhension mettant en œuvre la philosophie et la théologie.

Le sens littéral peut être propre ou figuré. Il est dit propre lorsque les mots sont pris dans leur sens propre, c’est-à-dire lorsqu’il est déterminé avant tout par l’usage commun de ceux qui utilisent la langue. Lorsqu’un mot est utilisé dans un sens imagé, nous parlons de sens métaphorique. Lorsque la Sainte Écriture parle du bras de Dieu, ce qui est signifié par ce membre est la puissance d’agir de Dieu. Les sens propre et métaphorique appartiennent pleinement au sens littéral. 

Le sens est dit plénier quand le sens est voulu par Dieu. Il est plus développé et plus profond que celui qui a été compris par l’écrivain inspiré. « Ce sens est donc dans la même lignée que celui visé par l’écrivain humain, mais n’a été conçu par lui – en général – que confusément. »[11] C’est le cas par exemple des prophéties messianiques. Leur sens est plus clair aujourd’hui pour nous qui connaissons comment elles se sont accomplies que pour les écrivains sacrés. Le sens plénier s’explique par l’unité de la Sainte Écriture. Il manifeste en effet qu’elle soit voulue par Dieu, son véritable auteur. La recherche du sens plénier nécessite le recours à toute la Sainte Écriture et à la Tradition. Lorsque nous procédons ainsi, nous parlons d’analogie de la foi

Ainsi « pour la lecture et l’interprétation des Saints Livres il faut s’en tenir au sens que l’Esprit Saint avait en vue quand elle fut écrite »[12]. La recherche du sens littéral ne se contente pas d’une exégèse localisée à un texte ou réduite à la Sainte Écriture. Elle fait appel à une « exégèse plus large qui permet d’accéder, avec toute l’Église, au sens plénier des textes. »[13]

Le sens spirituel ou typique

La Sainte Écriture contient, outre le sens littéral, un sens spirituel ou typique. Une chose qui en signifie une autre est dite type, la chose signifiée est appelée antitype. L’agneau pascal de l’Ancien Testament est le type de Notre Seigneur Jésus-Christ en son sacrifice. Notre Seigneur Jésus-Christ en Croix est l’antitype de l’agneau pascal. Le type diffère de l’allégorie car cette dernière possède seulement un sens littéral, quoique exprimé par des images et des métaphores. 

Saint Thomas d’Aquin divise le sens spirituel en trois sens. Lorsque les choses de la loi ancienne signifient celle de la loi nouvelle, le sens est dit allégorique. Selon que les choses accomplies dans le Christ, ou dans ce qui signifie le Christ, sont signes de ce que nous devons faire, le sens est dit moral. Enfin, en tant que ces choses signifient les réalités de la gloire éternelle, le sens est dit anagogique.

Le sens spirituel n’est pas toujours présent dans les récits et les affirmations de la Sainte Écriture. « Toute sentence ou tout récit biblique ne contient pas un sens typique »[14]. Il doit se prouver par l’intervention directe d’une autorité légitime, « soit par l’usage de notre Seigneur, des apôtres ou des écrivains inspirés, soit par l’usage traditionnel des saints Pères et de l’Église, spécialement dans la liturgie sacrée »[15]. Le sens typique fonde le lien entre les deux parties de l’Écriture Sainte. « Inspirateur et auteur des livres de l’un et l’autre Testament, Dieu les a en effet sagement disposés de telle sorte que le Nouveau soit caché dans l’Ancien et que, dans le Nouveau, l’Ancien soit dévoilé. »[16]

Sens littéral ou spirituel ?


Saint Jérôme
Spada Lionello
La distinction fondamentale du sens de la Sainte Écriture ne doit pas conduire à une opposition ou à une hiérarchisation de sens. Ce serait une erreur de privilégier le sens spirituel au détriment du sens littéral. Le risque est alors de s’éloigner du véritable sens du texte pour s’égarer dans son imagination. L’interprétation de la Sainte Écriture nécessite un fondement solide. C’est « en prenant pour base le sens littéral » qu’il faut « s’élever avec mesure et discrétion jusqu’à des interprétations plus hautes »[17]. Selon Saint Jérôme, « le plus grand des Docteurs dans l'interprétation des Saintes Lettres »[18], le sens spirituel doit reposer sur un terrain ferme que seul peut procurer le sens littéral. Toujours présent dans la Sainte Écriture, le sens littéral est donc à rechercher avant toute chose. Le sens spirituel présuppose même le sens littéral. 

Une erreur plus subtile est de confondre le sens plénier avec le sens spirituel. Le sens littéral est alors réduit au sens historique. Cela tend à dissocier, voire opposer deux réalités, celle de Dieu et celle de l’histoire.

Cependant, il ne faut pas s’en tenir au seul sens littéral. Comme l’a rappelé Léon XIII, il serait erroné et dangereux d’étudier un Livre Saint uniquement selon des critères herméneutiques classiques pour en découvrir le sens littéral en oubliant ou négligeant le « sens caché ». Le sens spirituel est bien un sens biblique authentique, certes moins immédiat.

Le sens spirituel est donc à découvrir mais avec précaution et sans dédaigner le sens littéral sous la direction et le contrôle de la Sainte Église, seule garante du sens authentique de la Sainte Écriture. 

Critères linguistiques 

Comme la Sainte Écriture est œuvre divine et humaine, nous y appliquons deux types de critères pour découvrir le sens authentique de la Sainte Bible, chacun associé à l’un de ses caractères divin ou humain.

Les critères linguistiques correspondent à l’aspect humain des Livres Saints. « Ils s’appuient sur la signification native des mots et des locutions, selon les usages lexicaux, grammaticaux, rhétoriques »[19] Ils nécessitent la connaissance des langues originales et du milieu culturel dans ses diverses dimensions. Ils s’appuient sur la critique textuelle, la sémantique des textes, l’intertextualité [20], des méthodes d’analyse structurale et sur des sciences comme la philologie, l’archéologie, la géographie, l’histoire… La recherche du sens authentique nécessite donc une étroite collaboration entre les sciences et la Sainte Écriture.

Le sens littéral d’un texte sacré est dépendant de son genre littéraire. Pie XII nous rappelle la nature et la nécessité de la doctrine des genres littéraires, exposée par Léon XIII dans l’encyclique Providentissimus Deus. « Il faut absolument que l’exégète remonte en quelque sorte par la pensée jusqu’à ces siècles reculés de l’Orient, afin que, s’aidant des ressources de l’histoire, de l’archéologie, de l’ethnologie et des autres sciences, il discerne et reconnaisse quels genres littéraires les auteurs de cet âge antique ont voulu employer et ont réellement employés. »[21]

Tout texte est en effet associé à un genre littéraire. Il correspond à « un programme de prescriptions positives ou négatives, et de licences qui règlent aussi bien la génération d’un texte que son interprétation ; elle ne relève pas du système fonctionnel de la langue, mais d’autres normes sociales. »[22] Le genre historique en est un exemple. La prise en compte du genre littéraire d’un texte permet ainsi de mieux comprendre ce que voulait vraiment dire l’écrivain sacré sans cependant remettre en cause la vérité absolue de la Sainte Écriture.

Le genre est associé à la notion de discours, « ensemble d’usages linguistiques codifiés attaché à une pratique sociale. »[23] Nous parlons ainsi de discours juridique, médical, religieux… Pour bien comprendre un texte, il est alors important de reconnaître le type de discours auquel il appartient.

Critères dogmatiques

Les critères dogmatiques correspondent au caractère divin de la Sainte Écriture. Ils se fondent sur deux principes fondamentaux : 
  • l’inspiration et l’inerrance de la Sainte Écriture, conduisant alors à refuser toute interprétation qui suppose une erreur dans le texte sacré ; 
  • l’autorité de l’Église qui seule peut garantir l’interprétation authentique de la Sainte Écriture. 

Le « sens qu’a tenu et tient l’Église » se trouve : 
  • dans les définitions des Conciles et des Papes soit de manière positive [24] ou négative [25], soit de manière directe ou indirecte [26]
  • dans les décrets des Sacrées Congrégations (Commission biblique pontificale, Congrégation pour la Doctrine de la Foi, etc.) ; 
  • dans l’accord unanime des Pères de l’Église [27]. L’interprétation doit être affirmée comme appartenant à la foi et non comme relevant simplement de l’opinion ; 
  • dans l’analogie de la foi au sens de rapprochement avec la Révélation. 
Nous devons aussi prendre en considération le commentaire des auteurs approuvés par l’Église.



En conclusion, l’interprétation de la Sainte Écriture est un art particulier qui nécessite de multiples précautions. En portant un regard purement humain sur les textes sacrés, nous risquions de perdre leur sens authentique et finalement ne pas entendre la Parole de Dieu. Cependant, cette difficulté ne doit pas empêcher leur lecture et nous éloigner de la nourriture céleste. Elle doit surtout nous inciter à mieux connaître la doctrine de l’Église. Sachons aussi reconnaître que les grâces divines nous sont bien nécessaires pour apprécier un tel trésor…








Notes et références

1 Pie XII, Divino afflante Spiritu, lettre encyclique sur les études bibliques, 30 septembre 1943, n°34, www.vatican.va
2 Pie XII, Divino afflante Spiritu, n°5. 
3 La Commission biblique a été fondée par Léon XIII, Lettre apostolique Vigilantiae du 30 octobre 1902. 
4 Herméneutique d’un terme grec qui signifie interpréter. 
5 Léon XIII, Providentissimus Deus
6 Herméneutique d’un terme grec qui signifie interpréter. 
7 Concile de Trente, session 3, chapitre II, De Revelatione, 4.3.1.4. 
8 Saint Thomas d’Aquin, Commentaire sur l’Épître aux Galates dans Révélation et Tradition de l'abbé Bernard Lucien
9 Abbé Bernard Lucien, Révélation et Tradition, les lieux médiateurs de la Révélation divine publique, du dépôt de la foi au Magistère vivant de l’Église, 4.3.1.1, éditions Nuntiavit, 2009. 
10 Abbé Bernard Lucien, Révélation et Tradition, les lieux médiateurs de la Révélation divine publique, du dépôt de la foi au Magistère vivant de l’Église, 4.3.1.1. 
11 Abbé Bernard Lucien, Révélation et Tradition, 4.3.1.4. 
12 Benoît XV, Spiritus Paraclitus
13 Jean-Paul II, Fides et Ratio, n°55. 
14 Lettre du Secrétaire de la Commission biblique aux archevêques et évêques d’Italie, 20 août 1941. 
15 Lettre du Secrétaire de la Commission biblique aux archevêques et évêques d’Italie, 20 août 1941. 
16 Concile de Vatican II, Dei Verbum, n°16. 
17 Benoît XV, Spiritus Paraclitus
18 Pie XII, Divino afflante Spiritu, 14. 
19 Abbé Bernard Lucien, Révélation et Tradition, 4.3.2.1. 
20 Effets de sens issus du rapprochement entre différents textes. Voir Révélation et Tradition, 4.3.2.1. 
21 Pie XII, Divino afflante Spiritu, n°6. 
22 Rastier, Sens et textualité, Hachette Supérieur, 1989 dans Révélation et Tradition de l'abbé Bernard Lucien, 4.2.2.1. 
23 Rastier, Arts et sciences du texte, Presses Universitaires de France, 2001 dans Révélation et Tradition de l'abbé Bernard Lucien, 4.2.2.1. 
24 Le sens d’un texte biblique est l’objet d’une définition. 
25 Une interprétation est exclue dans une déclaration. 
26 Une interprétation est apportée comme argument en faveur d’une doctrine affirmée et définie (positif) ou est utilisée pour justifiée une doctrine condamnée. 
27 L’unanimité morale est suffisante.

vendredi 3 juillet 2015

Christianisme et judaïsme, ne pas refuser le débat

Il est commun aujourd'hui d'accuser le christianisme et l'Église catholique d'avoir suscité ou développé l'antisémitisme. Ainsi, pour plaire au monde et apaiser les voix accusatrices, on s'excuse et on multiplie les actes de repentance. On tente même d'effacer tout ce qui pourrait irriter la communauté juive. Or tout cela est bien faux et ridicule. Cette attitude est même dangereuse et contraire à la charité chrétienne.

Il ne faut pas en effet confondre les responsabilités. Si effectivement certains chrétiens se sont montrés antisémites, par conviction ou par opportunisme, leurs péchés n'engagent pas la responsabilité de l'Église. L'accusation doit porter sur son enseignement, sur sa doctrine et sa morale. Dans ce cas, le judaïsme porterait le poids des péchés de leurs ancêtres. Prions plutôt pour ceux qui ont péché...

Il ne faut pas non plus confondre la haine et l'apologétique. Le christianisme doit nécessairement se justifier pour défendre sa foi contre les objections et les acrimonies mais aussi pour défendre les chrétiens contre l'erreur et les déviations doctrinales. Au début du christianisme, les Apôtres et leurs successeurs devaient affermir la foi des jeunes communautés face à l'influence du judéo-christianisme. Ils devaient aussi se justifier devant les Juifs qui les accusaient et les maltraitaient. Il est surtout inconvenant et injuste d'accuser les premiers chrétiens d'antisémites quand ils étaient la cible des persécutions menées par les autorités et par la populace juives. Rappelons-nous aussi que les premiers qui ont engagé des débats sont les chrétiens...

Le christianisme et le judaïsme ne sont pas seulement différents. Ils s'opposent sur des points essentiels qui fondent leur existence même. Or enfermé dans la crainte d'une accusation injuste, on finit par ne plus parler de ces différences. On évite les sujets qui fâchent, on efface les différences. On en finit par oublier l'essence même du christianisme. Une telle attitude laisse les chrétiens dans une amère illusion et dans une ignorance qui peut remettre en cause leur foi. On finit par ne plus être convaincus du christianisme. On finit par ne plus savoir ce qu'est le christianisme.

Douloureuse ironie. Nous sommes aujourd'hui obligés d'imiter les premiers défenseurs de la foi. Nous devons en effet parfois montrer en quoi le christianisme et le judaïsme ne peuvent être considérés comme des religions soeurs et encore moins nées d'une même source.

Certes, il n'est pas toujours agréable de dire la vérité à ceux qui sont dans l'erreur mais il est pire encore de laisser l'homme dans ses mensonges et dans sa perte. Ce serait contraire à la charité. Ce serait confondre le respect humain et le véritable amour. C'est aussi refuser de voir l'arbre porté de bons fruits. En refusant de dire la vérité, nous finissons par ne plus la reconnaître et par vider le christianisme de tout sens. Nous mettons en danger les croyants eux-mêmes.

N'ayons donc pas peur de témoigner de notre foi avec toute la prudence et la douceur nécessaires. Ne nous enfermons pas dans un discours qui nous enferme dans les erreurs de passé. Pour cela, il est nécessaire de comprendre les différences fondamentales qui demeurent entre le christianisme et le judaïsme, différences qui conduisent nécessairement à une opposition et à une confrontation sans cependant conduire à la haine. Bien au contraire...