" La pierre précieuse, voire de grand prix aux yeux de certains, qu'est l'émeraude, se voit insultée par un morceau de verre habilement truqué, s'il ne se rencontre personne qui soit capable de procéder à un examen et de démasquer la faute. Et lorsque de l'airain a été mêlé à l'argent, qui donc, s'il n'est connaisseur, pourra aisément le vérifier ? "(Saint Irénée, Contre les hérésies)


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dimanche 5 juillet 2026

La personne selon Kant : un être de raison, sujet de droit, qui est sa propre fin... Mais un être abstrait, désincarné, irréel...

Il n’est pas facile de l’entendre tant ses mots et ses paroles nous conduisent dans un univers étrange qui nous est difficilement accessible. Raide et tranchant, d’une rigueur asséchant et d’une technicité toute prussienne, aux termes obscurs et au style dur, il nous oblige à quitter la clarté du jour pour nous enfoncer sur des chemins rêches au risque de nous perdre dans d’incompréhensibles discours. À plusieurs reprises, et toujours avec crainte et réticence, nous avons dû hâtivement pénétrer dans ses écrits afin de répondre à nos interrogations[1]. Rarement, nous nous sommes restés dans ses œuvres si peu faites pour nous. Mais, aujourd’hui, nous ne pouvons guère nous contenter d’une rapide excursion. Faisant fi de nos ressentiments, réels ou infondés, nous devons surmonter nos inquiétudes et nos faiblesses afin de progresser dans notre étude. Car, il nous est difficile de saisir tout ce qui se cache derrière la notion de « personne » et son évolution si nous nous refusons de l’entendre puisqu’il est indéniable que sa philosophie l’a fait évoluer de manière profonde et durable. C’est ainsi que dans notre article, nous allons nous attarder sur Emmanuel Kant (1724-1804)[2] et plus particulièrement sur sa conception de la personne, et plus particulièrement sur les Fondements de la métaphysique des mœurs

Le principe de la morale

Les Fondements de la philosophie des mœurs[3] est un traité de philosophie morale, publié en 1785, dans lequel Kant cherche à comprendre ce qui définit la morale afin de déterminer le principe suprême de la moralité.

Selon Kant, un acte n’est moral que parce qu’il répond à un principe de devoir moral, et non en raison d’un sentiment, du résultat d’une action ou encore parce qu’il est orienté vers le bien, vers le bonheur. Il s’oppose ainsi à toutes les théories de son temps. Un acte est bon parce qu’il est effectué pour respecter une loi morale, quel que soit son effet.

La moralité consiste plus précisément dans une volonté bonne, dans la volonté dont l’intention est pure. « De tout ce qu’il est possible de concevoir dans le monde, et même en général, en dehors du monde, il n’y a qu’une seule chose qu’on puisse tenir pour bonne sans restriction, c’est une bonne volonté. »[4] La valeur d’une action dépend donc du principe de la volonté. La moralité n’a alors du sens que pour un être doué de raison. La fin en soi de la raison est de produire une volonté bonne.

Kant introduit ainsi le concept de devoir, c’est-à-dire de la nécessité d’accomplir une action par respect pour la loi morale, et non par conformité. Un acte est moral lorsque la personne agit par devoir et non conformément au devoir. La simple conformité extérieure à la loi morale ne comporte aucune moralité. Les actions par cette conformité risquent n’être bonnes qu’en apparence et non en soi. Le respect n’est mû ni par inclinaison naturelle ou instinctive, ni par intérêt. L’action accomplie par devoir doit provenir de la loi morale et du pur respect de celle-ci.

Une action est donc bonne lorsqu’elle est produite par respect pour la loi morale, ce qui signifie que cette loi morale est un concept a priori qui vaut pour l’ensemble des êtres raisonnables, de manière absolue et nécessaire. Mais comment est-il possible de la déterminer ?

L’impératif catégorique de Kant

La loi morale ne vient pas de l’instinct. Elle ne nous est pas naturelle. Elle ne dépend pas de nous non plus. Elle s’impose à toute, indépendamment de nos désirs et de nos objectifs. Elle doit donc contenir la nécessité d’agir selon elle et de manière universelle sans qu’elle ne dépende de conditions ou d’un contexte. Kant l’exprime par un impératif catégorique, c’est-à-dire par une loi pratique, inconditionnelle, qu’il les associe de la manière suivante : « agis uniquement d’après une maxime telle que tu puisses vouloir en même temps qu’elle devienne une loi universelle. »[5] Ainsi, une action est bonne si elle agit selon une règle que  nous pourrions vouloir la faire adopter par tous les hommes sans exception. La volonté individuelle est alors universelle législatrice, dans la mesure où elle cherche en elle-même une loi morale inconditionnée et valable pour tout être raisonnable.

Par exemple, le mensonge. Puis-je mentir quand cela est profitable pour moi ? Si cette règle devient universelle, toute parole perdrait de la crédibilité et susciterait de la suspicion, de la méfiance. Il ne serait donc plus possible de communiquer. Nous arrivons donc à une contradiction. Mentir n’est donc pas morale. Puis-je me suicider quand la vie me devient pénible ? Si cette action est généralisée à tous les hommes, l’humanité disparaîtrait, ce qui est contradictoire avec la conservation de la vie.

L’impératif catégorique se présente sous la forme d’une proposition valable pour tout être raisonnable et exprime la nécessité d’une action. Il se présente à tous les êtres, munis de raison et de volonté car elle est donnée comme un fait de raison. Il s’applique à tous les êtres finis. Il est une contrainte que l’homme s’exerce sur lui-même, et selon des motifs objectifs. Elle s’impose ainsi comme un devoir, comme une limitation à son vouloir, et plus qu’un commandement de la raison, elle impose une action. Mais, cet impératif n’a pas de sens si l’homme raisonnable n’est pas autonome dans sa volonté, capable de se contraindre par sa propre raison.

L’impératif catégorie implique que c’est l’être raisonnable doué de volonté qui s’impose la loi morale, ou dit autrement, qu’il la cherche en lui-même de manière autonome et qu’il se l’impose de lui-même. C’est ainsi que l’homme se pose comme un être libre. Cette liberté est le fondement de la morale.

La personne est un être rationnel dont l’existence est en elle-même une fin

Après cette rapide excursion dans la philosophie morale de Kant, revenons sur le concept de personne tel qu’il le définit. Nous le retrouvons surtout dans deux textes : la Fondation de la métaphysique des mœurs et la Métaphysique des mœurs.

Dans le premier, Kant oppose la personne à la chose. « Les êtres dont l’existence repose certes non pas sur notre volonté mais sur la nature ont toutefois, s’ils sont des êtres dépourvus de raison, seulement une valeur relative, comme moyens, et se nomment pour cela choses, quand des êtres rationnels sont appelés personnes, parce que leur nature les distingue déjà comme des fins en elles-mêmes, c’est-à-dire comme quelque chose que l’on est pas autorisé à utiliser simplement comme un moyen, et qui par conséquent restreint dans cette mesure tout arbitre (et constitue un objet de respect). »[6] La personne est décrit comme un être rationnel qui est en lui-même une fin contrairement à la chose qui n’est qu’un moyen.

Dans cette célèbre formulation, Kant énonce l’exigence absolue de nous considérer dans notre personne et de considérer la personne de tout autre comme une fin et pas seulement comme un moyen. « L’homme peut certes disposer de tout ce qui appartient à sa personne, mais non de sa personne elle-même. »[7]

Par cette distinction, Kant énonce un principe moral qui condamne toute instrumentalisation de l’homme ou de soi, et plus positivement, de favoriser l’accomplissement de l’homme en tant que personne, ce qui impose des devoirs envers soi et autrui.

La personne est l’être qui, n’ayant pas de prix, suscite respect et a des droits

Dans la Métaphysique des mœurs, Kant décrit la personne comme « sujet d’une raison moralement pratique ». À ce titre, « seul l’homme […] est élevé au-dessus de tout prix ; car, en tant que tel, il est à estimer non pas simplement comme moyen en vue des fins d’autrui, ni même de ses propres fins, mais comme fin en soi, c’est-à-dire qu’il possède une dignité (une valeur interne absolue », par laquelle il force à son égard le respect de tous les êtres mondaines rationnels »[8].

Puisqu’elle est un moyen, une chose peut être acquise, remplacée, échangée comme tout instrument comparable à d’autre chose.  Sa valeur, purement technique, est conditionnée par les circonstances, par des éléments qui ne dépendent pas d’elle, ni de son contenu.  Sa valeur est toute relative.

Or, comme la personne n’est pas un moyen et qu’elle est une « fin en soi », sa valeur n’est pas relative, elle est absolue. Elle n’a pas de prix. Sa « dignité » est la valeur intrinsèque de la personne. Elle suscite le respect, elle le force. La personne est le seul être respectable. Seule, elle l’éprouve.

Ainsi, en tant que personne, l’homme ne saurait être intégralement soumis aux fins d’autrui comme s’il était une chose. C’est lui reconnaître des droits, que Kant qualifie de sacrés. « La personnalité est la propriété d’un être qui a des droits. »[9] Ainsi, « la personne est un être qui a des droits dont il peut devenir conscient »[10]. Cela ne signifie pas que toute personne est obligée, c’est-à-dire qu’elle est soumise à des obligations. Dieu n’a que des droits. Seule la personne finie dispose de droits et de devoirs.

La personne, « sujet d’une raison moralement pratique »[11]

En raison de son indépendance à l’égard de toute contrainte exercée par l’arbitre d’autrui, la personne est sujet de droits, dont les actions peuvent lui être imputées. « La personne est ce sujet dont les actions sont susceptibles d’une imputation »[12], ce qui la différencie encore de la chose.  Elle agit « avec liberté, et en effet, ce n’est qu’en tant qu’être libre qu’il peut être considéré comme susceptible d’imputation. »[13]

C’est pourquoi la personne acquiert une personnalité morale. Celle-ci n’est « ainsi rien d’autre que la liberté d’un être rationnel sous des lois morales […], d’où il suit qu’une personne n’est soumise à aucune autre loi que celles qu’elle se donne elle-même (soit seul, soit au moins en même temps que d‘autres). »[14] La personne est un être autonome dont la loi morale révèle sa personnalité. Seule cette autonomie fait la véritable personnalité.

L’imputabilité s’ajoute à la rationalité de la personne. « De ceci qu’un être est doué de raison, il ne suit pas du tout que celle-ci renferme un pouvoir de déterminer inconditionnellement l’arbitre par la simple représentation de la qualification de ses maximes en vue d’une législation universelle, et ainsi d’être par elle-même pratique »[15]. La loi morale ne peut être déduite de la rationalité. Et comme nous l’avons déjà évoqué, la loi nous rend conscients de notre liberté et donc, en même temps, de l’imputabilité de toutes les actions. Par conséquent, « la raison ne donne pas la dignité »[16].

Ainsi, la personne est un sujet susceptible d’imputation, ce qui présuppose donc une responsabilité. Elle possède alors une dignité, ce qui fait qu’elle est incomparable et insubstituable comme toute chose. Comme sujet de la moralité, elle apparait comme une valeur absolue. « Kant comprend donc la personnalité comme le principe pratique suprême. »[17]

La reconnaissance de l’homme comme une personne n’émane pas du monde ni de Dieu, ni de la science ou de toute autre connaissance. Elle s’impose à lui-même. Selon Kant, la personne est l’être moral qui est l’auteur de lui-même, qui se fonde lui-même.

Un concept ni métaphysique ni psychologique

Selon Kant, un homme est une personne en tant qu’être soumis à sa propre volonté et capable de se constituer librement lui-même, ce qui implique une capacité d’agir selon la représentation des lois. La personne est l’être qui se veut lui-même, qui représente sa fin. Elle est un sujet moral. Elle ne relève donc pas de la métaphysique. Kant rejette donc la définition de Boèce[18]. Il dissocie l’idée de personne de celle de substance.

Selon Locke, l’identité personnelle est la conscience de soi à travers les différents de son existence[1ç]. Contrairement à cette notion de personnalité psychologique, Kant ne rapporte pas l’identité personnelle à la conscience de soi. « Cette identité du sujet, dont je puis avoir conscience dans toutes ses représentations, ne concerne pas l’intuition de ce même sujet dans laquelle il est donné comme objet. Elle ne peut donc signifier l’identité de la personne par laquelle on entend la conscience de l’identité de sa propre substance, comme être pensant, dans tout changement d’état. »[20] Le « je » n’est pas connaissance de soi mais la simple représentation du pouvoir d’unification de ma conscience. Il est la condition de possibilité de l’unité de la conscience. Inséparable de la conscience, il se donne avec chaque représentation. « Autrement dit, il est inobjectivable et il n’y a rien à dire d’autre sur lui au-delà de sa fonction synthétique. »[21] 

Kant dissocie donc l’identité du « je » et l’identité personnelle définie comme « conscience de l’identité de sa propre substance ». La conscience de soi en général ne constitue donc pas la personne. L’être de la personne se trouve dans ce qui élève l’homme au-dessus de lui-même, c’est-à-dire dans cette responsabilité de soi, cette responsabilité qui fait la véritable différence entre chose et personne. La personnalité est « le mode d’être de l’homme qui agit en tant que conscience de soi moral. »[22] L’expérience de la personne, que constitue sa liberté pratique, est « la modalité selon laquelle elle prend conscience d’elle-même en son effectivité. »[23] Finalement, la personne n’est pas la conscience de soi mais elle est la conscience de son devoir. Elle est l’être pour lequel l’idée du devoir est un motif suffisant pour respecter la loi morale. Celui qui commet une tâche, ou la fait commettre, au mépris de la conscience de son devoir, ou la sienne, méprise sa dignité et la sienne.

Ainsi, pour Kant, la fin de toute l’homme est le perfectionnement moral suprême, qui est lui-même un devoir pour l’homme. Son devoir est en effet de favoriser le développement de sa nature morale par laquelle il est inestimable. Cette fin est donc l’homme en tant que personne. « L’homme ne peut être un but final de la création que comme être moral. »[24] 

Une philosophie aux hypothèses fortes

Dans son œuvre Le Fondement de la morale (1841), Schopenhauer s’oppose ouvertement à la philosophie morale de Kant, et plus précisément au lien entre la liberté et la morale. Pour Schopenhauer, la volonté n’est jamais libre, elle n’existe pas. L’homme est complétement déterminé, gouverné par une volonté, une volonté extérieure. Or, pour Kant, la volonté est totalement guidée par la raison. Pour l’un, le vouloir n’est pas dans l’individu, pour l’autre, il est totalement libre en lui. Cette opposition radicale illustre un point important, celle de la liberté sans laquelle une volonté n’a pas de sens, comme l’écrit Kant lui-même. Or, Kant suppose la liberté comme idée de raison, que nous pouvons que supposer, nous dit-il, faute de la démontrer. Or, comme le fait remarquer Schopenhauer, il n’est guère sérieux de démontrer le fondement de la morale sur une idée de raison, c’est-à-dire sur une supposition si fragile.

De même, la loi morale qu’impose Kant comme une réalité nécessaire a priori est une hypothèse forte à laquelle il est possible de ne pas adhérer. À partir de ce présupposé, il établit sa nécessité et son universalisme tout en affirmant que cette loi si nécessaire n’est pas visible dans la réalité. « Il est absolument impossible de cerner par expérience avec une complète certitude un seul cas où la maxime d’une action par ailleurs conforme au devoir ait reposé purement et simplement sur des principes moraux et sur la représentation du devoir. »[25] Mais si la loi morale est si nécessaire, elle ne peut pas ne pas être, elle doit advenir dans la réalité. Et quelle est cette loi si nécessaire qui ne peut être ni connue et donc ni respectée ?

Une action désintéressée, condition de la moralité ?

Kant considère impossible qu’une action morale fondée sur un autre principe que le sien, soit réellement désintéressée. La conformité au devoir est même, pour lui, déterminée par des motifs extérieurs, comme la crainte du châtiment divin ou humain, par l’amour propre, ou encore par la recherche du bonheur. Ainsi, une action que nous réalisons au détriment de nos intérêts par obéissance à une loi à laquelle nous sommes soumis n’est pas réellement bonne. L’obéissance n’est donc point une vertu. La pitié, non plus. Le principe de Kant enlève à la morale tout mérite. L’effort que nous réalisons ou le combat que nous menons pour obéir à la loi est vain.

L’expérience permet de témoigner avec certitude le manque d’intéressement dans nos actions, nous dit Kant, mais elle ne nous permet pas d’affirmer l’existence de la véritable morale. Certes, des intentions pures de tout intéressement donnent à la moralité toute sa beauté mais cela soulève deux questions. Le désintéressement, est-elle nécessaire pour qu’une action soit morale ? Une action désintéressée n’est pas elle-même une pure illusion ? Schopenhauer émet même un doute sur l’absence d’intéressement dans son impératif catégorique. Le principe d’universalisation de l’action, condition de sa moralité, est en fait un principe de réciprocité, qui cache un certain égoïsme, le seul point, par ailleurs, que Schopenhauer, trouve humain dans sa philosophie. Comment en effet une action peut-elle être vraiment désintéressée ?

Une action raisonnable est-elle une action moralement bonne ?

Une action est bonne si la raison détermine qu’elle est universalisable sans se soumettre à aucune instance autre qu’elle-même. Elle donne à elle-même sa propre loi.  Elle est finalement l’acte d’une raison pure. Puisque l’action s’inscrit dans un contexte particulier, qui, parfois, ne peut être difficilement universalisable, il s’agirait alors, pour la raison, de s’extraire de ces circonstances pour vérifier si elle est universalisable comme si, justement, cette action se déroulait dans un monde abstrait, rationnellement pur. Mais, la morale d’une action ne se fonde pas sur un monde abstrait, rationnellement pur. Le devoir moral est concret

Le monde dans lequel se place Kant est en fait un monde théorisé et non un monde réel. Kant ne part pas en effet de l’expérience mais de la raison. « Dans une philosophie pratique, il ne s’agit pas de donner les raisons de ce qui arrive, mais les lois de ce qui devrait arriver. Cela n’arrive-t-il jamais. » Or, qu’est-ce que la morale si elle n’est pas applicable dans la réalité ? L’exigence rationnelle pure peut ne pas être moralement bonne.

Mais que propose Kant comme acte moral ? Revenons sur son impératif. Le vol n’est pas moral puisque s’il est universalisé, il contredit le droit de la propriété. Mais le droit de la propriété est-il moral ? Si nous supprimons le respect de la vie, le meurtre n’est plus moralement mauvais. Le raisonnement d’Hegel est imparable. Pour qu’il y ait contradiction, il faut qu’il y ait déjà un contenu auquel notre maxime puisse s’opposer, tel le droit de propriété ou le respect de la vie, et ce contenu n’est pas posé, mais présupposé par la loi morale. Le principe de non-contradiction ne dit pas ce que nous devons faire mais ce que nous faisons est moralement bon. Kant apporte ainsi un critère d’acceptation ou de refus sans néanmoins nous donner du contenu moral. Sa morale n’a finalement qu’une valeur critique.

L’absence de contenu n’est pas sans conséquence. Deux actions opposées peuvent être universalisées et donc bonnes. Devons-nous aider notre prochain lorsqu’il est en difficulté ? Non, si nous n’attendons pas que les autres nous aident lorsque nous-mêmes nous sommes en difficulté. Oui, si nous espérons compter sur eux pour surmonter nos difficultés. La réponse dépend ainsi de notre souhait. Le principe d’universalisation peut alors reposer sur un choix qui pourrait introduire une certaine subjectivité. Il n’apporte donc pas toujours l’objectivité attendue. Finalement, ce que nous pourrions vouloir comme universalisable ne rend pas l’action objectivement bonne.

Ces présupposés soulèvent de nombreuses difficultés. Pour dire ce que nous devons faire, il nous demande de nous référer à une loi qui ne dépend pas de nous et donc de notre raison. Or, que dit Kant ? Un acte est moralement bon s’il ne dépend pas d’un principe extérieur. Comment pouvons-nous résoudre cette contradiction ? La difficulté relève d’une contradiction interne au principe de la morale de Kant. Nous ne pouvons appliquer le principe d’universalisation que si nous sommes déjà dotés d’une morale, c’est-à-dire d’une loi morale et plus encore d’une conception de la nature humaine. L’idée d’une vie à conserver, celle d’une promesse à tenir ou encore l’idée de dons à cultiver ne se déduisent pas de la loi morale. Elles sont constitutives de la nature humaine. Son principe de non-contradiction relève donc de l’anthropologie, et non d’une loi morale présupposée.

Conclusions

Selon Kant, le principe sur lequel il fonde la morale ne relève que de la seule raison humaine. Une action est bonne si elle répond à un impératif catégorique, si elle est universalisable. Or, un tel fondement est faillible. Le principe d’universalisation d’une action peut s’appuyer sur un désir, un souhait, et non sur un choix purement rationnel. La raison pure sous-entend que l’homme s’extrait de lui-même, de ses sentiments, de son histoire, de sa vie même. Or, nous agissons dans le temps, avec nos passions. La morale de Kant, une morale sans condition, s’applique dans toute sa rigueur, dans un monde décontextualisé, c’est-à-dire irréel.

Le principe de non-contradiction, qui nous permettrait finalement de conclure sur la moralité d’une action, présuppose surtout une loi morale ou encore une moralité. Le fondement de la morale que Kant nous propose est en fait stérile. Elle ne donne aucune règle morale. Elle n’a qu’une valeur critique, parfois peu fiable. Plus tard, dans ses écrits, Kant postulera l’existence de Dieu comme une hypothèse logique ou pratique nécessaire à la morale. C’est réduire Dieu à peu de chose, à un législateur, sans puissance ni amour. Faut-il alors fonder la morale sur son impératif catégorique pour ensuite montrer que ce principe est conditionné à l’hypothèse d’un Dieu ?...

Si Kant réduit la morale à un devoir désintéressé, réalisé pour lui-même, il la rend bien abstraite, bien inhumaine. Nous ne réalisons pas un devoir pour lui-même mais pour réaliser ce que le devoir nous rappelle.

Il ne s’agit pas non plus de nous perfectionner dans la morale. Kant définit en fait une fin qui nous demande une autre fin. Or une fin inatteignable n’est guère une fin. La morale comme le devoir n’est pas une fin en eux-mêmes. Ils ne naissent pas en nous-mêmes. Nous les recevons. Ils s’appuient nécessairement sur une loi extérieure à nous-mêmes que nous appliquons dans notre vie.

En outre, la volonté de réaliser une action bonne ou de faire notre devoir suffit-elle pour la réaliser ? C’est peu connaître l’homme de croire que notre volonté seule, totalement désintéressée, suffise pour réaliser les efforts et les sacrifices que le devoir nous réclame. Ainsi, Kant défend l’autonomie de l’homme dans la moralité quand, finalement, la morale démontre tout le contraire. Il n’y a finalement point de moral si l’homme est autonome, guidé par sa seule raison…

Pourtant, Kant désigne la personne comme étant capable de se doter d’une loi morale par sa raison autonome. La personne que conçoit Kant est en fait un être abstrait, doué d’une raison pure, dans un monde irréel, dans un univers qui n’existe guère. Elle n’est dotée d’aucun sentiment. Elle n’est sans inclination ni passion. En un mot, la personne tel qu’il conçoit n’est pas incarnée ici-bas. Comme disait Charles Péguy, « le kantisme a les mains pures mais il n’a pas les mains. »[26]  De cette capacité, Kant déduit la dignité de la personne. Que devient alors ceux qui n’ont pas cette capacité ou qui ne dispose pas de raison ? Devons-nous les considérer comme des choses ?...

 

 


Notes et références

[1] Nous avons brièvement présenté Emmanuel Kant et sa philosophie dans plusieurs articles, décembre 2014 : « Emmanuel Kant, genèse d’une philosophie incontournable », « Kant et le criticisme », « La critique de la raison pratique : le devoir moral », « Le kantisme : influence et danger ».

[2] Nous nous appuyons sur l’article d’Antoine Grandjean, Personnalité morale et rationalité selon Kant, dans Archives de philosophie, 2016/2, Tome 79, shs.cairn.info.

[3] En allemand, Grundlegung zur Metaphysik der Sitten.

[4] Kant, Fondements de la métaphysique des mœurs, première section, trad. J. Barni, Bordas.

[5] Kant, Fondements de la métaphysique des mœurs.

[6] Kant, Fondation de la Métaphysique des mœurs, IV, 428.

[7] Kant, Leçon d’éthique.

[8] Kant, Métaphysique des mœurs, Doctrine de la vertu, VI, 435.

[9] Kant, Opus Postumus, XXI, 12.

[10] Kant, Opus Postumus, XXII, 51.

[11] Kant, Métaphysique des mœurs, VI, 434.

[12] Kant, Métaphysique des mœurs, VI, 223.

[13] Kant, Métaphysique des mœurs, XXVII, 599.

[14] Kant, Critique de la raison pratique, V, 86 et Métaphysique des mœurs, VI, 213.

[15] Kant, Religion, VI, 26.

[16] Feyerabend, Leçons sur le droit naturel, dans Personnalité morale et rationalité chez Kant, Antoine Granjean.

[17] Emmanuel Housset, La personne au-delà de l’anthropologie.

[19] Voir Émeraude, mai 2026, article « La personne comme conscience de soi… Une invention de Lock ».

[20] Kant, Critique de la raison pure, B 408, trad. Œuvres philosophiques 1, Bibliothèque de la Pléiade, Paris, Gallimard, 1980 dans La personne au-delà de l’anthropologie, Emmanuel Housset, Université de Cane-Normandie dans Archives de philosophie, 2016/2, Tome 79, shs.cairn.info.

[21] Emmanuel Housset, La personne au-delà de l’anthropologie.

[22] Emmanuel Housset, La personne au-delà de l’anthropologie.

[23] Emmanuel Housset, La personne au-delà de l’anthropologie.

[24] Kant, Métaphysique des mœurs, Doctrine de la vertu, Introduction, VI, 389, Hambourg, F. Meiner, 1965, dans La dignité humaine chez Kant, Olivier Reboul dans Revue de Métaphysique et de Morale, 75e année, n°2, avril-juin 1970, www.jstor.org.

[25] Kant, Fondements de la métaphysique des mœurs.

[26] Charles Péguy, Victor-Marie, comte Hugo, dans ses Œuvres en prose, Gallimard, 1992.

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