" La pierre précieuse, voire de grand prix aux yeux de certains, qu'est l'émeraude, se voit insultée par un morceau de verre habilement truqué, s'il ne se rencontre personne qui soit capable de procéder à un examen et de démasquer la faute. Et lorsque de l'airain a été mêlé à l'argent, qui donc, s'il n'est connaisseur, pourra aisément le vérifier ? "(Saint Irénée, Contre les hérésies)


N. B. Aucun article n'est généré par de l'IA. Aucun texte généré par de l'IA n'est étudié...

samedi 2 mai 2026

La personne comme conscience de soi, l'invention de Locke

Le projet de loi sur l’euthanasie et le suicide est encore un pas supplémentaire vers la culture de mort. Au lieu de porter nos efforts vers la protection et la défense de la vie, dans un contexte pourtant contraint, notamment en terme de finance, nos législateurs se penchent sur les moyens d’aider les hommes à mourir. Et ceux qui témoignent de l’effroi que suscite ce projet font l’objet d’acerbes critiques ou d’injures. Les partisans de l’euthanasie, se trompant atrocement de combat, se justifient par la défense du droit de mourir librement dans la dignité. Un débat si fondamental pour notre société est de nouveau faussé comme tant d’autres. Faut-il qu’une personne, avec l’appui et la protection de l’État, en vient à donner la mort à un homme, ou l’assister dans cet acte irréparable, sous prétexte qu’il le demande pour abréger des souffrances jugées inacceptables ? Si le pas est franchi, aucune règle ne serait assez forte et durable pour en limiter l’application. L’évolution des lois sur l’avortement en est un parfait exemple. Au fur et à mesure que l’homme s’habitue à une règle de droit particulière, qui répond à des cas exceptionnels, parfois avec de bonnes intentions, il finit par oublier les circonstances qui l’ont fait naître ; il n’est plus sensible aux risques qu’elle porte ; il ne comprend plus les raisons des précautions et des limites qu’elle impose. À l’écoute des progressistes, plus habiles en parole qu’en sagesse, il a alors tendance à en faire un droit absolu sans aucune limite ni contrainte…

Droit de mourir dans la dignité... Le slogan est connu, maintes fois répété. Comment justifie-t-il ce qui n’est finalement qu’une mise à mort ? Selon un des experts en matière de bioéthique, la vie nous fournit « des exemples d’êtres humains qui ne sont pas des personnes. »[1] De qui parle-t-il ? « Des fœtus, des nouveau-nés, des individus souffrant d’un handicap mental très grave et ceux qui sont plongés dans un coma irréversible ». S’ils font partie de l’espèce humaine, ces êtres ne sont pas des personnes. En outre, « la personne humaine est pourvue de droits et en particulier du droit fondamental de vivre, ainsi qu’une dignité intrinsèque qui exige que la personne soit traitée […] comme une fin en soi et jamais comme un simple moyen. » Seule une personne humaine posséderait ainsi des droits et de la dignité.

Mais qu’est-ce qu’une personne humaine ? Au lieu de se référer à la définition substantielle de la personne[2], « substance, existant individuellement et pour soi, de nature raisonnable. »[3], le principe sur lequel se fondent les décisions actuelles se réfère à d’autres conceptions, en particulier à celles de Locke (1632-1704) et de Kant (1724-1804), à savoir que « selon des philosophes, l’être humain n’est pas nécessairement une personne de par sa seule appartenance à l’espèce humaine, mais il ne l’est une que dans la mesure où il est un sujet qui exerce concrètement, à savoir empiriquement, la rationalité ou la conscience de soi, d’une part, et les actions morales d’autre part. »[4] La vie humaine en soi n’a donc pas de valeur morale, ce qui laisse libre cours à des lois funestes. C’est pourquoi, dans le cadre de notre étude apologétique, nous allons désormais nous pencher sur les idées de Locke …

L’étude sur l’entendement humain

John Lock ne nous est pas inconnu. Nous l’avons trouvé sur notre chemin à deux reprises quand nous avons étudié la théorie de l’appropriation[5] et la propriété de soi[6]. Ces deux sujets ne sont pas en effet sans rapport avec la notion de « personne ».

Dans son ouvrage, Étude sur l’entendement humain, paru en 1690, Locke cherche à « examiner les différentes facultés de connaître qui se rencontrent dans l’homme » puisque « l’entendement élève l’Homme au-dessus de tous les êtres sensibles, et lui donne cette supériorité et cette espèce d’empire sur eux ». Locke ne fonde la supériorité de l’homme ni sur sa nature spirituelle ni sur sa substance rationnelle comme l’enseigne la théologie chrétienne mais sur les activités de l’entendement et leur efficacité. C’est ainsi qu’il s’interroge non sur les idées en elles-mêmes, comme la nature de l’âme, mais sur ces deux sujets.

Locke s’emploie à montrer que toutes les idées, tout ce qui est objet de la pensée, proviennent soit des sens soit de la réflexion, c’est-à-dire de l’expérience, conformément à la thèse de l’empirisme, dont il est le fondateur. Il tente alors de réfuter l’innéisme, qui consiste à croire qu’il existe des idées innées dans notre esprit. Selon Locke, notre esprit est comme une table rase, une page blanche, une chambre noire où pénètrent, par le biais des sens, les informations venues de l’extérieur. « Les observations que nous faisons sur les objets extérieurs et sensibles, ou sur les opérations intérieures de notre âme, que nous apercevons et sur lesquelles nous réfléchissons nous-mêmes, fournissent à notre esprit tous les matériaux de ma pensée. »[7]

Locke applique ensuite sa théorie à toutes les sortes d’idées. Au chapitre XXVII, il en vient à parler de l’identité personnelle et de la diversité, c’est-à-dire de la permanence des êtres dans le temps et l’espace. Il appelle identité « les idées qui ne sont pas différentes de ce qu’elles étaient dans le moment que nous considérons leur première existence, et à quoi nous comparons leur existence présente. »(§1) L’identité permet de considérer un être comme unique à travers la variation de temps et de lieux. Locke demande alors en quoi consiste l’identité personnelle, qu’il correspond à la notion de « personne ». Comment pouvons-nous dire qu’une personne est la même au cours du temps et quel que soit le lieu qu’il occupe ?

La démarche nominaliste de Locke

Selon les principes empiristes, l’entendement humain ne peut saisir que les diverses qualités communes observables à un certain nombre d’individus à partir duquel il construit une essence nominale. Les propriétés d’une chose sont à rechercher au niveau de l’espèce qui est du ressort de l’entendement, et non au niveau de l’individu. Locke rejette ainsi l’essence réelle de la philosophie aristotélicienne. Pour lui, seul l’individu existe alors que l’universel est de l’ordre de la création de l’entendement. Locke refuse donc de reconnaître l’universel dans le singulier. Une chose appartient à une espèce si ses propriétés dites essentielles sont constatables, c’est-à-dire si elles sont concrètement exercées. Ainsi, un individu appartient à une espèce, tout en se différenciant d’un autre individu, s’il correspond à l’idée que l’entendement s’est formé d’une espèce particulière. « Pour se faire une idée exacte de l’identité, et en juger sainement, il faut voir quelle idée est signifiée par le mot auquel on l’applique »(§7).

Ainsi, « lorsque nous voudrons rechercher ce que c’est qui fait le même Esprit, le même Homme, ou la même Personne, nous ne saurions nous dispenser de fixer en nous-mêmes les idées d’Esprit, d’Homme et de Personne ; et après avoir ainsi établi ce que nous entendons par ces trois mots, il ne sera pas malaisé de déterminer à l’égard d’aucune de ces choses ou d’autres semblables, quand c’est qu’elle est, ou n’est pas la même. »(§15) Il s’agit donc de définir le contenu de l’idée de l’identité en général, et plus spécifiquement, de l’idée de l’identité personnelle.

Les critères distinguant les êtres

Selon Locke, l’identité d’un être est déterminée par des critères de temps et d’espace, et non par sa nature même. « Quand nous voyons une chose dans une telle place durant un certain moment, nous sommes assurés (quoi que ce puisse être) que c’est la chose même que nous voyons, et non une autre qui dans le même temps existe dans un autre lieu, quelque semblable et difficile à distinguer qu’elles soient, à tout autre égard. »(§1) Locke remarque que les choses se distinguent aussi par le commencement de leur existence.

Locke distingue deux catégories d’êtres : la substance corporelle, qui est une « agrégation de corpuscule matériel », ou dit autrement la masse d’atomes qui la constituent, et l’être vivant, qui correspond à l’organisation de ces atomes. Les êtres se distinguent donc par leur composition corporelle et par leur organisation biologique. C’est ainsi que Locke peut définir ce qu’est la même substance et ce qu’est le même homme. L’identité d’un même homme consiste « en cela seul qu’il jouit de la même vie, continuée par des particules de matière qui font dans un flux perpétuel, mais qui dans cette succession sont vitalement unies au même corps organisé. » (§6) Locke définit donc l’homme d’un point de vue strictement biologique, excluant en particulier sa rationalité.

Locke affirme que tous les êtres humains ne sont pas des personnes. Un même homme et une même personne ne signifient pas la même chose. Ces deux mots représentent deux idées différentes. Ainsi, il rejette dans le terme de « personne » toute idée de corporéité, même si toute personne est nécessairement incarnée.

L’idée de personnes comme conscience de soi

Locke conçoit la personne comme « un être pensant et intelligent, capable de raison et de réflexion, et qui peut se considérer soi-même comme le même, comme une même chose qui pense en différents temps et en différents lieux ; ce qu’il fait uniquement par le sentiment qu’il a de ses propres actions, lequel est inséparable de la pensée, et lui est, ce me semble, entièrement essentiel, étant impossible à quelque Être que ce soit d’apercevoir qu’il aperçoit. »(§9) Il affirme donc que la personne est telle qu’elle perçoit ses propres perceptions, nul être ne pouvant percevoir sans savoir qu’il perçoit. C’est ainsi que « la conscience accompagne toujours la pensée, et que c’est là que chacun est à lui-même ce qu’il appelle soi-même. »(§9)

Par la conscience, chacun est ce qu’il nomme soi-même, et toujours par la conscience, il se distingue de toute autre chose pensante. L’identité personnelle consiste donc en la conscience de soi. Elle ne se réduit pas à l’acte de penser mais aux activités efficaces de la conscience qui ramène les activités de la raison, dont le jugement moral, à l’unité d’un « moi ». Une personne ne peut donc affirmer qu’une pensée ou une action est sienne que dans la mesure où elle se l’est appropriée par la conscience de soi. Sans cette appropriation, la pensée ou l’action particulière appartiendrait à un autre moi. Une personne est alors la même dans le temps si elle s’approprie, à l’aide de sa mémoire, les pensées et les actions passées au sein d’un même « moi », un « moi » qui est distingué par là des autres personnes.

Ainsi, une personne est la même en dépit de la variation temporelle et spatiale car elle a la capacité de s’identifier comme telle, de se reconnaître comme un unique moi, de lier ses actions et ses états à ce même moi., c’est-à-dire de se l’attribuer et de les imputer à elle-même.

Les différences entre unité de l’individu et continuité de la personne

Ce n’est ni le corps ni l’âme qui fondent l’identité d’une personne. Une même personne peut subsister dans le temps si son corps est modifié comme elle peut changer tout en ayant le même corps. La continuité corporelle ne fonde donc pas l’identité personnelle. Ce n’est pas non plus l’âme toute seule qui constitue l’unité de la personne à travers le temps et l’espace. L’individu, c’est-à-dire corps et âme, peut, dans le temps, devenir deux personnes distinctes. La continuité du corps ou de l’âme fonde l’unité de l’individu, mais non la continuité de la personne.

Certes, sans substance corporelle, il ne peut y avoir de personne. Celle-ci est nécessairement incarnée dans le temps et l’espace. Mais, selon Locke, la substance n’est pas constitutive de la définition de la personne. Un autre corps que le sien pourrait tout aussi bien la convenir. « Quelle soit la substance, de quelque manière qu’elle soit formée, il n’y a point de personnalité sans conscience ; et un cadavre peut aussi bien être une personne, qu’aucune sorte de substance peut l’être sans conscience »(§23) En dissociant la notion de personne de celle de substance, Locke rompt radicalement avec la philosophie classique.

Le rôle essentiel de la mémoire dans l’identité personnelle

La conscience doit disposer d’une capacité à lier les perceptions qui se sont produites dans le passé aux perceptions présentes. La mémoire est cette capacité. Le souvenir d’un acte passé rend identique la personne à celle qui l’a accompli.

Mais, la mémoire ne détermine pas l’identité personnelle. Elle lui est un moyen essentiel sans lequel il ne peut y avoir d’identité personnelle. C’est par elle qu’une pensée ou action perçue par une conscience dans le passé est de nouveau perçue au présent au sein de la conscience. L’appropriation dans le temps des pensées et des actions pour les imputer à un même « moi » constitue l’efficacité de la conscience et assure l’unité de la personne dans le temps.

Par conséquent, si nous oublions une partie de nos actions ou de notre vie, nous ne sommes plus la même personne qui a réalisé ces actions ou vécu cette vie puisque, faute de mémoire, nous n’avons pas conscience de les avoir réalisées, même si c’est le même individu qui a agi ou vécu.

Cependant, en fondant l’identité personnelle sur la mémoire qui varie selon le temps et peut souffrir d’oubli, Locke ne semble pas résoudre le problème qu’il tente de régler, c’est-à-dire la continuité du moi à travers le temps. Selon sa thèse, un vieillard qui perd ses souvenirs change d’identité personnelle au fur et à mesure de ses oublis. Puis, en raison de nos faiblesses, il nous est bien difficile de nous rappeler, d’une manière immédiate, de toutes nos pensées et de toutes nos actions passées. Qui est capable de ne rien oublier ? Par conséquent, sans cette conscience à la mémoire absolue, ni faille ni ombre, il serait impossible d’être une même personne à travers le temps.

En fait, au chapitre XIV de son essai, chapitre dédié à l’idée de durée, Locke affirme qu’il n’y a pas d’intermittence dans la conscience ou de série discontinue de pensées conscientes. La conscience est animée de l’intérieur par l’écoulement constant des idées qui se succèdent les unes par les autres. Et c’est au travers de ce train d’idées que nous appréhendons la durée de l’être. Cependant, cette idée de la durée qui donne corps à la « conscience continuée » de Locke ne répond pas aux problèmes que soulèvent les oublis de la mémoire. Il ne faut pas confondre la durée qui s’écoule hors de nous-mêmes et la perception que nous avons de la durée, ou encore la réalité et la perception de la réalité. Là réside probablement le point d’achoppement de la doctrine.

Pour répondre aux difficultés liées à l’oubli, Locke propose en fait que, pour être une même personne, il suffit que la conscience s’impute au minimum une pensée ou une action passée.

La conscience de soi, un nouveau concept

La conscience est le fait de percevoir ce qui se passe dans son propre esprit. « Consciousness is the perception of what pass in a Man’s own Mind »(II, 1, §19). Coste, qui, le premier, a traduit son essai en français, utilise aussi le terme de « convaincu », « pensant », « perçu » ou de tout autre terme équivalent pour traduire le mot « conscousness », c’est-à-dire « conscient »[8]. Le terme de « conscience » tel qu’il est employé par Locke, est en fait son invention. Il crée ce concept lorsqu’il montre qu’une pensée est toujours associés à la conscience de la pensée dans son argumentation contre l’innéisme. « Thinking consists in being conscious that one thinks » (II, 1, §19). Avant cet usage, il n’était que la transcription du terme latin « conscientia ».

Le terme de « conscientia », à partir duquel Coste traduit « consciousness » par « conscience », est construit à partir du mot « scientia », qui signifie « connaissance » ou « savoir », et du préfixe « cum », qui désigne le « partage », la « communauté ». Ainsi, il peut être traduit par « complicité », « connivence » mais aussi par « secret », « for intérieur », qui correspond à un savoir que nous ne partageons qu’avec nous-mêmes, savoir qui, depuis Cicéron et Sénèque, est la vie morale. Ainsi, le terme désigne le jugement moral, d’estime de soi-même, de remords ou de regrets. Nous retrouvons alors l’idée d’une voix intérieure qui nous juge et rend témoignage de nous.

Saint Thomas d’Aquin définit la « conscientia » comme une certaine catégorie de jugements rendus par notre intellect, « à savoir les jugements que nous portons sur les actes que nous avons faits ou que nous faisons ou encore, que nous pensons faire. »[9] La conscience est donc un acte de l’intellect par lequel nous appliquons notre connaissance à notre propre action. Or Locke ne conçoit pas la conscience comme un acte d’intellect mais plutôt comme une inspiration, une affirmation. Ainsi, Coste traduit parfois le terme de « consciouness » par « conviction ».

Le terme français de « conscience » viendrait des disciples immédiats de Descartes. « Je suis donc assuré que j’existe toutes les fois que je connais ou que je crois connaître quelque chose ; et je suis convaincu de la vérité de cette proposition, non par un véritable raisonnement, mais par une connaissance simple et intérieure, qui précède toutes les connaissances acquises, et que j’appelle conscience. »[10] Le philosophe Malebranche utilise aussi le terme de « conscience » au sens de « sentiment intérieur ». Elle désigne la connaissance confuse ou imparfaite que nous avons de l’âme et de nous-mêmes. Contrairement à Descartes et à Malebranche, Locke attribue à la conscience la reconnaissance immédiate de soi par la pensée, de ses propres actions et opérations intérieures. Cette innovation lui permet d’assurer la permanence de la personne dans le temps et de lui imputer des actions individuelles. Il lie conscience de soi et conscience morale.

Et un nouveau regard sur la personne

Locke procède selon une démarche novatrice pour son époque. Comme nous l’avons déjà évoqué, il ne respecte pas la tradition théologique et philosophique. Il envisage en effet la personne indépendamment de toute substance matérielle ou immatérielle, refusant donc sa définition classique comme « substance individuel de nature raisonnable »[11]. La question qu’il tente de résoudre n’est pas de savoir si la même substance identique pense toujours dans la même personne mais de savoir ce qui fait qu’il s’agit de la même personne dans le temps et l’espace. Il rejette donc l’idée que l’unité de substance détermine l’identité personnelle. Ainsi, la définition du « moi » ne se fonde plus sur le « moi » comme substance mais sur le « moi » comme conscience, c’est-à-dire sur la cognition ou encore l’exercice efficace de la conscience. La notion de personne tel que conçoit Locke ne fait donc aucunement référence à la substance rationnelle et s’écarte totalement de sa définition théologique.

La démarche de Lock est ainsi différente de ces prédécesseurs. Il « regarde le mot de personne comme un mot qui a été employé pour définir précisément ce qu’on entend par soi-même »(§26) et non ce qu’est la personne. Comme il l’a précisé dans son avant-propos, il examine nos facultés de connaître sans chercher à spéculer sur les idées en elles-mêmes. Pourtant, sa réflexion porte naturellement sur les idées et sur ce que signifient les mots.

De la conscience de soi à la conscience morale

Selon Locke, le mot « personne » est un « terme du barreau », c’est-à-dire un terme juridique qui « approprie des actions, et le mérite ou le démérite de ces actions ; et qui par conséquent n’appartient qu’à des agents intelligents¸ capables de loi et de bonheur ou de misère. »(§26) En reconnaissant ses actions passées comme les siennes par le moyen de la conscience, qui fait qu’elle prend intérêt à ses actions, la personne en assume la responsabilité comme il l’assume pour ses actions présentes. C’est ainsi qu’est possible la conscience morale.

De même, les actions passées que la personne ne s’est pas appropriées par la conscience pour l’intégrer dans son « soi » sont comme si elle ne l’avait point faites. Elle ne peut donc être punie pour des actions qu’elle n’aurait pas commises en tant que personne. Sans cette conscience, tout châtiment ou récompense par la justice divine ou humaine serait donc injustifié ou aléatoire. Il perdrait tout sens. Il ne serait que le verdict d’un juge et non de la justice. Ainsi, pour qu’un jugement moral soit considéré comme juste, il est nécessaire d’attribuer des actions passées à une personne, c’est-à-dire de déterminer sa continuité à travers le temps.

Finalement, Locke ne n’intéresse pas à ce qu’est une personne, comme l’entend les théologiens ou les philosophes, mais à justifier la justice divine et humaine, et donc à définir la fin ultime de la destinée personnelle après la mort.

Le recours au bon sens, une étrange argumentation

La philosophie de Locke n’est pas sans faille. Locke se réfère ainsi au sens commun pour affirmer ses idées et en réfuter d’autres. Or, le bon sens ne constitue pas un argument rationnel. S’il peut orienter la pensée, il ne démontre rien, et n’apporte aucune certitude. Ainsi, à plusieurs reprises, Locke en vient à décrire des expériences virtuelles où il expérimente ses idées. Il imagine par exemple le cas où un porc aurait été investi par l’âme d’un homme pour montrer l’absurdité de la définition de l’être humain à partir de l’âme. « Renvoyer au sens commun pour soutenir la vérité d’une affirmation sur la réalité des choses ne constitue toutefois pas une preuve d’un point de vue argumentatif. »[12] L’absurdité qu’il dénonce souvent avec arrogance ne réside pas dans l’idée qu’il veut dénoncer mais dans la situation qu’il invente, situation totalement imaginaire, parfois ridicule. L’argumentation est finalement de nature uniquement rhétorique.

Mais, en même temps, Locke refuse de donner la même valeur au bon sens lorsque ce dernier le contredit. Ainsi, rejette-t-il l’intuition première de considérer le corps humain comme critères distinctifs de la personne. Comme il le dénonce souvent à l’égard des autres philosophes, nous pourrions ainsi lui reprocher de faire « un étrange usage »(§6) du terme de personne lorsqu’il la conçoit sans corps.

Une doctrine aux inquiétants paradoxes

Appliquons la doctrine de Locke à des cas pratiques que nous pouvons rencontrer. Imaginons un homme privé de conscience, tel un homme ivre. Il ne sait pas ce qu’il fait ou ce qu’il dit. Selon la doctrine de Locke, il ne peut être considéré comme une personne. Par conséquent, s’il se fait tuer, il ne s’agit pas ni d’un homicide ni d’un meurtre puisque aucune personne ne serait tuée. De même, si un homme refuse de s’approprier d’un meurtre alors qu’il l’a véritablement commis, en tant que personne, il n’en est pas l’auteur. Certes, c’est le même être humain qui a tué mais il ne s’agit pas de la même personne. Par conséquent, il ne peut en assumer la responsabilité. Qui peut l’assumer puisque l’autre personne n’est plus tant que l’action n’a pas été appropriée ? Que devient encore la situation si la personne rejette cette action en connaissance de cause pour éviter justement le jugement ? Si elle n’avoue pas, elle ne peut être condamnée avec justice. Enfin, si deux hommes s’imputent les mêmes actions sans en être tous les deux les véritables auteurs, les deux n’en font qu’une personne.

Comme l’ont bien remarqué des critiques, le même soi a accompli l’action et se la remet à son esprit. En effet, nous rappelons de la mémoire des souvenirs des actions passées. Mais comment est-il possible de s’en souvenir sans d’abord préalablement se les imputer à soi et les approprier ? Le fait de souvenir d’être le même qu’hier présuppose notre existence continuée indépendamment de nos connaissances. « Il va de soi que la conscience de l’identité personnelle présuppose l’identité personnelle et ne peut donc pas la constituer, pas plus que la connaissance, dans tout autre cas, ne peut constituer la vérité qu’elle présuppose. »[13] Ce problème, dit de circularité, remet ainsi en cause la doctrine de Locke.

Hume, autre philosophe empiriste, s’oppose même à l’idée d’une conscience de soi qui persiste dans le temps. Il est pour lui qu’une fiction tirée de notre imagination. « Il y a certains philosophes qui imaginent que nous avons à tout moment la conscience intime de ce que nous appelons notre moi ; que nous sentions son existence et sa continuité d’existence ; et que nous sommes certains, plus que par l’évidence d’une démonstration, de son identité et de sa simplicité parfaite »[14]. Montaigne remet aussi en cause la réalité d’une identité personnelle permanente.

La certitude de l’identité personnelle ?

Concernant l’appropriation d’une pensée ou d’une action passée, comment pouvons-nous en effet distinguer ce qui est authentique de ce qui est imaginé ou mensonger ? Comment en effet pouvons-nous être sûr qu’une pensée et une action passée soit effectivement celle de la personne qui se l’approprie de foi consciente ou non ? Cette dernière peut l’imputer à elle-même à tort. Des souvenirs peuvent par exemple être tenus subjectivement pour authentiques alors que le contenu n’a jamais existé, qu’il a été élaboré par notre imagination, qu’il n’est que le fruit d’un rêve ou l’œuvre d’une folie. La difficulté revient donc à prouver qu’ils ont bien existé et que la personne en est vraiment l’auteur de la pensée ou de l’action passée. II s’agit en fait de passer de « la certitude subjective d’être une même personne à travers le temps à une certitude objective, autrement dit de fonder objectivement cette certitude »[15].

Locke n’ignore pas cette difficulté. « Il n’est pas facile de s’assurer par la nature des choses, comment une substance intellectuelle ne saurait recevoir la représentation d’une chose comme faite par elle-même, qu’elle n’aurait pas faite, mais qui peut-être aurait été faite par quelque autre agent. » (§13) Mais, il ne propose aucune solution. S’appuyant sur sa foi, il sait qu’une personne ne sera pas condamnée ou récompensée pour une pensée ou une action qu’il croirait subjectivement avoir eue ou commisse alors qu’en réalité, quelqu’un d’autre l’aurait eu ou commise, ou qu’elle n’aurait jamais existé. La justice divine garantit donc la certitude de l’identité personnelle à travers le temps. Notons que ce n’est pas la première fois que faute d’arguments philosophiques, Locke s’appuie sur sa foi et contourne une faiblesse dans son raisonnement par le recours à Dieu. Or, de tels arguments ne peuvent pas être recevables pour celui qui ne partage pas la même foi.

Conclusions

Dans son Essai sur l’entendement humain, rejetant les notions de la philosophe qui l’ont précédé, telles que substance ou essence, Locke dissocie les idées de personne et de substance, et distingue la personne de l’être humain tout en réduisant le rôle de l’âme. Comme le souligne ses commentateurs, il crée une véritable rupture dans la philosophie.

Mais, Locke est alors confronté à des difficultés qu’il ne peut ignorer. En récusant ce qui soutient l’être, c’est-à-dire la substance, il doit assurer la continuité de la personne dans le temps et l’espace. Ainsi, au lieu de s’interroger sur ce qu’est la personne, il se penche vers la continuité de la personne dans la durée. C’est ainsi qu’il introduit, dans la philosophie, les notions de « conscience de soi » et de « soi ». Il développe alors toute une doctrine sur les relations que le « soi » est capable d’établir avec ses pensées et ses actions selon un double rapport, celui de perception et d’appropriation, ou encore de possession et de distanciation. La continuité d’une personne malgré toutes les transformations qu’elle peut subir est assurée par la conscience de soi. Pour la maintenir au cours du temps, Locke fait appel à la mémoire.

Pourtant, Locke ne semble pas résoudre son problème de continuité. Comment la mémoire peut-elle garantir la permanence de soi alors qu’elle-même, elle est faillible dans le temps ? L’oubli n’est pas seulement une faiblesse. Il peut en effet être un moyen de surmonter des épreuves et de se préserver de souvenirs traumatisants. Par conséquent, en faisant de la mémoire l’acteur incontournable de notre personnalité, Locke la soumet de nouveau aux vicissitudes temporelles. Sa doctrine fait aussi naître des difficultés très concrètes quand elle doit s’appliquer sur des cas que nous pouvons expérimenter. Les situations qu’elle crée, notamment en matière de justice, ne peuvent guère être acceptées par le bon sens.

La doctrine de Locke n’apporte en fait aucune certitude sur l’unité et la permanence de soi. Comment est-il en effet possible d’assurer la continuité de la personne en la fondant sur la psychologie, c’est-à-dire sur la subjectivité ? La question n’est pas sans importance puisque la conscience de soi inclut pour Locke la conscience morale. En raison de l’absence de certitude objective, la justice paraît bien faillible, voire illusoire. Certes, Locke peut évoquer la justice divine pour balayer d’un revers de main une telle critique, mais cette impasse illustre, non seulement les faiblesses de sa doctrine mais aussi les dangers qu’elle présente.

En fait, la doctrine de Locke fonde l’identité personnelle sur notre propre perception de ce que nous sommes et non sur ce que nous sommes réellement. Un critère d’identification ne peut se prévaloir de caractéristiques si faillibles et changeants. Au contraire, il doit distinguer deux choses, non selon notre « sentiment intérieur » ou notre subjectivité, mais sur des principes bien définis qui ne dépendent pas de nous. Sa doctrine est en fait parfaitement adaptée à l’empirisme. Seul ce qui est empiriquement constaté, dans notre cas présent, l’exercice de la conscience de soi et de la conscience morale, a valeur de réalité …

La personne que décrit Locke est finalement un « être incandescent, sans ancrage réel dans une substance, un corps, un sexe, une communauté, une nation. Identifié au pur rapport de soi, mais sans soi substantiel, le moi lockéen devient l’archétype d’un moi désincarné, un moi sans qualité et sans essence, capable de s’inventer contre toute évidence extérieure, et toute prétention à l’essentialiser dans une nature. »[16] Or, cet être incarné fonde des éthiques contemporaines. Des philosophes bioéthiciens[17] n’hésite pas en effet à dire qu’un corps vivant dépourvu de l’exercice de la conscience de soi et de la conscience morale est assimilable à une chose dépourvue de dignité et de droit au sens juridique. Il n’a de droit que si la communauté des personnes morales décide de leur octroyer par procuration, c’est-à-dire selon leurs intérêts. Ces bioéthiciens réduisent la personne juridique à la personne psychologique, sans prendre en compte la personne en tant qu’être. Sans-doute est-ce une des conséquences les plus dramatiques de la révolution qu’a introduite Locke …

 

Notes et références

[1] Tristram Engelhardt, The Foundations of Bioethics, Oxford, Oxford University Press, 1996, dans La personne comme conscience de soi performante au cœur du débat bioéthique, Analyse critique de la position de Jean Locke, Bernard N. Schumacher, article de la revue Laval théologique et philosophique, volume 64, numéro 3, octobre 2008, erudit.org.

[3] Boèce, De duabus naturis, dans Précis de théologie dogmatique, Mgr Bernard Bartmann, trad. de l’abbé Marcel Gautier, tome I, livre I, 2ème partie, 1ère section, chap. 1, §45, 2, éditions Salvator, 1944.

[4] Bernard N. Schumacher, La personne comme conscience de soi performante au cœur du débat bioéthique.

[6] Voir Émeraude, décembre 2025, article « La propriété de soi, mensonge et absurdité ».

[7] Locke, Essai philosophique concernant l’entendement humain, livre second, chapitre I, §2, traduction Pierre Coste, édition Pierre Mortier, 1735, wikisource.

[8] Voir L’invention de la conscience Descartes, Locke, Coste et les autres, Étienne Balibar, dans Traduire les philosophes, sous la direction de Olivier Bloch et Jacques Moutaux, actes des journées d’études organisées par le Centre d’histoire des Systèmes de Pensée Moderne de l’Université de Paris I, éditions de la Sorbonne, OpenEditionsBooks, 24 janvier 2019.

[9] Père Thomas Grean, dominicain, conférence donnée lors du Rome Life Forum, le 17 mai 2018, L’enseignement de Saint Thomas d’Aquin sur la conscience, Augustin Hamilton, 15 janvier 2019, Campagne Québec-Vie, cqv.qc.va.

[10] Pierre Sylvain Régis, Système de philosophie, contenant la Logique, la Métaphysique et la Morale, Paris, 1640, tome I, livre I, dans L’invention de la conscience Descartes, Locke, Coste et les autres, Étienne Balibar.

[12] Bernard N. Schumacher, La personne comme conscience de soi performante au cœur du débat bioéthique.

[13] Mgr Butler, Of personal identity dans Analogie of Religion, Natural and Revealed, Londres, 3ème edition, 1740, “one should really think Self-evident, that consciousness of personal Identity presupposes, and therefore cannot constitute, personal identity, any more than Knoledge, in any other case, can constitute Truth, which is presupposes” dans Mémoire et conscience continuée, une Lecture de Locke sur l’identité personnelle, Philippe Hamou Phisicophical enquiries : revue des philosophies anglophones, 2014, dossier : Locke (II), 3, hal-01551255, hal.parisnanterre.fr.

[14] Hume, Traité de la nature humaine, Livre I, 4ème partie, section V.

[15] Bernard N. Schumacher, La personne comme conscience de soi performante au cœur du débat bioéthique.

[16] Philippe Hamou, Mémoire et conscience continuée, une Lecture de Locke sur l’identité personnelle.

[17] Voir par exemple Jeff Mc’Mahan, The Ethics of Killing : Problems at the Margins of Life, 28 février 2002. Voir aussi Tristram Engelhardt, Michael Tooley, ou Peter Singer selon La personne comme conscience de soi performante au cœur du débat bioéthique, Bernard N. Schumacher.

 

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire