" La pierre précieuse, voire de grand prix aux yeux de certains, qu'est l'émeraude, se voit insultée par un morceau de verre habilement truqué, s'il ne se rencontre personne qui soit capable de procéder à un examen et de démasquer la faute. Et lorsque de l'airain a été mêlé à l'argent, qui donc, s'il n'est connaisseur, pourra aisément le vérifier ? "(Saint Irénée, Contre les hérésies)


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dimanche 15 octobre 2023

Le prêtre et le pasteur, des conceptions différentes du sacerdoce, une profonde divergence entre catholiques et protestants

Selon les protestants[1], la messe est « pure invention » ou encore « un sacrilège extrême »[2]. Si le mystère de l’Eucharistie les divise, ils sont néanmoins unanimes pour condamner et rejeter ce qui demeure le cœur du catholicisme. Leur attitude illustre l’abime qui les sépare de l’Église et révèle davantage la raison de leur séparation. Rien ne semble leur faire changer d’avis. Les preuves en faveur de l’antiquité de la messe ne leur suffisent pas pour remettre en cause leurs arguments. Les modifications qui ont profondément fait évoluer le culte catholique depuis plus de cinquante ans n’ont pas non plus réduit ou effacé leur division en dépit de l’optimisme qui a suivi le deuxième concile de Vatican. La situation s’est même empirée puisqu’elles ont conduit à une crise multiforme au sein même de l’Église.

La remise en question de la messe s’appuie sur une autre, celle du sacerdoce telle qu’elle est comprise et enseignée par l’Église. Les différences fondamentales entre la messe et la Cène, ou encore entre les conceptions catholiques et protestantes de la liturgie ne peuvent en effet se comprendre si nous n’évoquons pas les profondes divergences qui les séparent encore des catholiques en matière de sacerdoce.

Le prêtre dans l’Église

Le terme de sacerdoce est dérivé de « sacerdos », qui signifie « prêtre », lui-même de « sacer » (« sacré ») et de « dare » (« donner »). Le prêtre est celui qui a reçu le sacrement de l’ordre de la prêtrise. Le terme de « prêtre » vient du grec « presbuteros », comparatif de « presbus » (« âgé »). À l’origine, le prêtre était choisi parmi les anciens de la communauté. Sa dignité et son ministère portent le nom de « sacerdoce ».

L’ordination est un sacrement, institué par Notre Seigneur Jésus-Christ, qui confère à celui qui le reçoit un pouvoir spirituel établi par Notre Seigneur Jésus-Christ dans l’Église ainsi que les grâces nécessaires pour l’exercer. Elle le place d’une manière permanente dans l’état de cléricature. Un prêtre le reste toute sa vie.

Un clerc est celui qui est consacré aux ministères divins. Dans l’Église latine, il existe différents degrés d’ordres, répartis en deux niveaux, mineurs (portier, lecteur, exorciste, acolyte) et majeurs (sous-diacre, diacre, prêtre). La notion de cléricature et donc celle de l’ordination impliquent donc d’une part une hiérarchisation dans l’Église entre les différents clercs et d’autre part une distinction entre l’état de cléricature et celui du laïcat.

Missions du prêtre

Par l’ordination, le prêtre est le médiateur entre Dieu et les hommes. Il est celui qui prie et intercède publiquement devant Dieu. Il assume une triple mission : d’une part, rendre à Dieu ce qui lui est dû au nom de la communauté qu’il représente, d’autre part, communiquer aux hommes, par la voie des sacrements, les grâces que Dieu communique aux hommes, et enfin leur enseigner la doctrine, ce qui doivent croire et pratiquer. C’est par ses mains qu’il offre le saint sacrifice de la messe au nom du peuple et qu’il lui donne les choses sacrées. S’il a le pouvoir d’administrer tous les sacrements, à l’exception de la confirmation et de l’ordre qui sont réservés à l’évêque, sa principale fonction demeure en effet celle de consacrer et d’offrir le Corps et le Sang de Notre Seigneur Jésus-Christ à la sainte messe. Sans prêtre, il ne peut y avoir de messe…

Le pasteur dans le protestantisme

Dans le protestantisme, le pasteur est avant tout une fonction que tout chrétien est capable d’assurer pour le service du culte, l’enseignement, la direction et le conseil de la communauté, de sa prise de fonction jusqu’à son départ. Son rôle principal demeure la prédication. Le terme de « pasteur » désigne donc une fonction et non un état. Notons que cette fonction diffère selon les religions protestantes.

L’ordination d’un pasteur consiste à accorder l’autorisation d’enseigner que lui confère la communauté. Elle est finalement une investiture rituelle dans l’office de la prédication sans voir aucune collation d’un pouvoir sacré.

Les arguments protestants contre le sacerdoce

Les protestants refusent d’abord toute distinction entre clerc et laïc. Ils défendent donc l’idée selon laquelle tous les chrétiens peuvent assurer les fonctions des clercs en raison de leur baptême. « On a inventé que le pape, les évêques, les gens du monastère serait appelés états ecclésiastique, et que les princes, les seigneurs, les artisans et les paysans seraient appelés « laïc », ce qui est, certes, une fine subtilité et une belle hypocrisie. Personne ne doit se laisse intimider par cette distinction pour cette bonne raison que tous les chrétiens appartiennent vraiment à l’état ecclésiastique ; il n’existe aucune différence, si ce n’est celle de la fonction… »[3] Pour Luther, c’est par le baptême que tout chrétien est finalement prêtre au sens où il peut accomplir tous les actes cultuels et remplir toutes les fonctions ecclésiastiques.

Les protestants refusent toute séparation au sein des laïcs. Or, selon la conception de l’Église, par son ordination, le prêtre n’est plus comme tout le monde et se distingue de tous les croyants en se revêtant d’un caractère sacré d’une manière permanente.

Selon les protestants, la fonction du prêtre porte aussi atteinte à la médiation de Notre Seigneur Jésus-Christ. Selon Luther, le catholique n’accède à Dieu que par la médiation obligatoire du prêtre, ce qui s’oppose aussi à la souveraineté divine et à la liberté humaine. Les protestants enseignent qu’il ne peut y avoir d’intermédiaire entre Dieu et les hommes.

Les protestants refusent enfin toute idée sacrificielle de la messe et par conséquent la fonction même du prêtre.

Le « sacerdoce commun des fidèles » et le « sacerdoce ministériel » …

Nous pourrions croire que depuis le deuxième concile de Vatican, l’Église s’est rapprochée de la conception protestante du sacerdoce en développant l’idée d’un « sacerdoce commun des fidèles ».

Le deuxième concile de Vatican distingue en effet le « sacerdoce commun des fidèles » et « le sacerdoce ministériel ou hiérarchique » en précisant leur domaine d’action. Ils « participent, chacun selon son mode propre, de l’unique sacerdoce du Christ. »[4]

Concernant le « sacerdoce commun des fidèles », les fidèles « l’exercent par la réception des sacrements, la prière et l’action de grâces, le témoignage d’une vie sainte, et par leur renoncement et leur charité effective » en raison de leur baptême.

Concernant « le sacerdoce ministériel ou hiérarchique », « celui qui l’a reçu forme et dirige, en vertu du pouvoir sacré dont il jouit, le peuple sacerdotal, célèbre le sacrifice eucharistique en la personne du Christ et l’offre à Dieu au nom de tout le peuple ».

Le « sacerdoce commun des fidèles » ne constitue pas un contrepoids au sacerdoce ministériel ni se réduit aux activités que peuvent faire les chrétiens dans l’Église. Selon toujours le deuxième concile du Vatican, « par la régénération et l’onction de l’Esprit Saint, les baptisés sont en effet consacrés pour être une demeure spirituelle et un sacerdoce saint, en vue d’offrir, par toutes les activités de l’homme chrétien, des sacrifices spirituels et d’annoncer les actes de puissance de celui qui les a appelés des ténèbres à son admirable lumière. C’est pourquoi, tous les disciples du Christ, persévérant dans la prière louent ensemble Dieu, doivent s’offrir en hostie vivante, sainte et agréable à Dieu, porter témoignage du Christ sur toute l’étendue de la terre, et rendre compte, à ceux qui le demandent, de l’espérance qui est en eux de la vie éternelle. »[5] Ou dit autrement, les fidèles exercent leur sacerdoce commun par le témoignage d’une vie sainte, l’abnégation et de la charité.

… Qui sont différents en essence

Les fidèles ne jouissent pas d’un droit sacerdotal comme celui du prêtre. Le « sacerdoce commun des fidèles » diffère en essence du sacerdoce proprement dit, comme le répète le deuxième concile du Vatican, reprenant ainsi le discours du pape Pie XII. « L’office propre et principal du prêtre fut toujours et demeure d’offrir le Sacrifice, si bien que là où il n’y a aucun pouvoir de sacrifier proprement dit il n’y a pas non plus de véritable sacerdoce. »[6] Pie XII précise clairement la différence fondamentale entre les deux sacerdoces.

Finalement, le « sacerdoce ministériel » constitue un « sacerdoce proprement dit », par lequel le prêtre jouit d’un véritable pouvoir sacré, quand le « sacerdoce commun des fidèles », qui est plutôt un « sacerdoce mystique » ou spirituel, exprime la dignité et la fonction du chrétien qui découlent des grâces divines. « S’ils sont consacrés sacerdoce royal et nation sainte, c’est pour faire de toutes leurs actions des offrandes spirituelles, et pour rendre témoignage au Christ sur toute la terre. »[7]

Le « sacerdoce universel », différents points de vue pour les protestants

L’expression de « sacerdoce universel » qu’utilisent parfois les protestants est-elle si différente de celle de « sacerdoce commun des fidèles » ? Elle reprend l’idée selon laquelle, par leur baptême, tous les chrétiens jouissent d’un sacerdoce. Cependant, elle présente plusieurs interprétations au sein des courants protestants comme nous l’apprend un spécialiste lui-même protestant[8].

Selon une première interprétation, le « sacerdoce universel » signifie qu’il n’y a finalement plus de sacerdoce puisque ce dernier implique une distinction entre les fidèles et les prêtres. Tous les chrétiens sont donc égaux, même si certains exercent des fonctions particulières. Le protestantisme est donc une « religion laïque ». Selon cette conception du sacerdoce, qui n’en est pas une finalement, chacun n’est prêtre que pour lui-même. Cette interprétation peut surprendre puisque, par le sens même du terme, le sacerdoce est intimement lié au sacré qui signifie lui-même « séparé » et implique une distinction avec le profane. Selon cette première interprétation, le « sacerdoce universel » n’a finalement guère de sens.

Selon un deuxième point de vue, le « sacerdoce universel » signifie que tous les laïcs sont prêtres, étendant ainsi le sacerdoce à tous les chrétiens. Il en devient un caractère qui les distingue des non-chrétiens. Chacun est alors prêtre pour lui et pour tous les autres, exerçant toutes les fonctions liées au culte. C’est plutôt la conception de Luther. Cependant, il précise que si tous les chrétiens sont prêtres, tous ne peuvent pas être chargés des services cultuels et de l’enseignement. Selon la confession helvétique postérieur de 1566, « la prêtrise […] est commune à tous les chrétiens, mais non pas les ministères. » C’est ainsi que les protestants diffèrent les chrétiens par leurs connaissances et leur formation ainsi que par leur habilité et leur disponibilité, ce qui implique dans les faits une inégalité permanente parmi les laïcs, certes non fondées sur un état conféré par l’ordination et donc par des pouvoirs sacrés mais sur une compétence formalisée par un diplôme selon un processus défini, c’est-à-dire par l’homme. C’est donc l’homme finalement qui « sacralise » des chrétiens pour répondre à un besoin essentiel.

Enfin, selon une interprétation minoritaire, le « sacerdoce universel » a pour conséquence l’illégitimité de tout ministère et donc la suppression de fonctions ecclésiastiques.

Quelle que soit son interprétation, l’idée du « sacerdoce universel » diffère donc radicalement de celle du « sacerdoce commun des fidèles » et s’est construite contre l’idée d’un « sacerdoce ministériel ».

Une vérité historique

Si la Sainte Ecriture évoque le sacerdoce commun des fidèles, elle le distingue nettement du sacerdoce ministériel. Nous pouvons constater que dès le commencement, les Apôtres ont exercé leurs pouvoirs sacerdotaux et ont employé un rite pour les transmettre comme le témoignent les Actes des Apôtres et les épîtres de Saint Paul. Sans ce rite, les chrétiens ne peuvent exercer un pouvoir sacerdotal.

Les sept diacres, « on les présenta aux Apôtres et ceux-ci, après avoir prié, leur imposèrent les mains. » (Actes des Apôtres, VI, 6) Les Apôtres ont agréé le choix de la communauté qui a élu les diacres et leur confie le ministère par un rite, constitué de prières et de l’imposition des mains. C’est le premier rite sacramentel d’ordination dont nous parle la Sainte Ecriture.

De même, Saint Paul et Saint Barnabé sont ordonnés par la prière et l’ordination des mains (cf. Actes des Apôtres, XIII, 3). Le but du rite est de transmettre les pouvoirs et les dons dont ils auront besoin pour le service des missions.

Saint Paul écrit à Saint Timothée : « je t’exhorte à ranimer en toi la grâce de Dieu qui est en toi par l’imposition de me mains. » (II, Timothée, I, 6) Il rappelle en effet à son disciple, qui est un peu découragé, de se souvenir de son ordination. Et en vertu de ses pouvoirs, Saint Timothée consacre des « presbytres », c’est-à-dire des prêtres, de son entourage. L’ordination n’est pas réduite à une investiture mais elle est conçue clairement une transmission de pouvoirs effectifs, une communication de la grâce

Finalement, comme l’écrit lui-même le protestant Belun, « les premières traces sérieuses d’une imposition des mains ordinatoire se trouvent aux premières pages de l’histoire de l’Église chrétienne ». Les passages bibliques nous montrent donc l’antiquité de la conception de la transmission des pouvoirs sacerdotaux par un rite particulier. S’il y a invention comme le prétend Luther, celle-ci daterait alors de l’origine même de l’Église !

Conclusions

Le sacerdoce à proprement dit, tel qu’il est enseigné par l’Église, est un des points de divergences profondes qui séparent les différents mouvements protestants de l’Église. S’il est possible de parler de « sacerdoce commun des fidèles » pour désigner et souligner la dignité du chrétien et ses missions au sein de la société, il n’est pas comparable au « sacerdoce ministériel ». Il ne correspond pas non plus à la conception protestante de « sacerdoce universel », elle-même sujette à plusieurs interprétations instructives.

La conception du sacerdoce comme le rejet du sacerdoce ministériel par les protestants s’appuient sur un refus essentiel : la distinction catholique entre les prêtres et les laïcs. S’ils ont été amenés à distinguer des fidèles par leurs fonctions au sein de leur communauté et donc par leurs compétences, les protestants refusent l’idée même de la prêtrise, d’une transmission d’un pouvoir sacerdotal, d’un caractère définitif pour celui qui le reçoit.

Pourtant, comme le témoigne la Sainte Ecriture, les Apôtres et leurs premiers disciples ont été parfaitement conscients de transmettre un pouvoir sacré à des chrétiens par un rite particulier. Depuis les premières heures de son existence, l’Église distingue parmi ses membres ceux qui devaient exercer des ministères, dont celui d’offrir le sacrifice eucharistique et de remettre les péchés. Par l’imposition des mains, Saint Paul a conféré à Timothée un charisme. La distinction que rejettent les protestants est ainsi constitutive de l’Église.

 

 


Notes et références

[1] Voir Emeraude chrétienne, mars 2023, article « La Sainte Messe ou la Cène, catholique ou protestante, une foi différente, des célébrations différentes ».

[2] Jean Calvin, Institution de la religion chrétienne, livre IV, p. 487

[3] Luther, Lettre à la noblesse chrétienne, dans Le sacerdoce universel, André Gounelle, dans site andregounelle.fr, lu le 1er octobre.

[4] Deuxième concile du Vatican, constitution dogmatique sur l’Église Lumen Gentium, chapitre II, n°10, 5ème session publique, 21 novembre 1964, Denzinger n°4126.

[5] Deuxième concile du Vatican, constitution dogmatique sur l’Église Lumen Gentium, chapitre II, n°10, Denzinger n°4125.

[6] Pie XII, discours Magnificate Dominum mecum, au sacré collège et à l’épiscopat, sur le sacerdoce et le gouvernement pastoral, 2 novembre 1954.

[7] Paul VI, Décret sur l’apostolat des laïcs Apostolicam Actuositatem, 18 novembre 1965.

[8] Voir André Gounelle, Le sacerdoce universel.

mercredi 22 mars 2023

La Sainte Messe ou la Cène, catholique ou protestante, une foi différente, des célébrations différentes

Depuis le deuxième concile du Vatican, l’Eglise souffre d’une profonde division qui mine encore davantage son image et éloigne encore plus les hommes et les femmes de la voie de leur salut. Cette crise fragilise aussi les fidèles et les met à dure épreuve au point parfois de faire naître de nouvelles séparations puis des erreurs, des schismes et des hérésies. En terme d’apologétique, la division au sein de l’Eglise est donc nécessairement un sujet inévitable à prendre en compte et à traiter. Si l’apologétique peut contribuer à y mettre un terme par les lumières qu’elle peut apporter, elle cherche surtout à la comprendre, à répondre aux questions qu’elle soulève, à éviter les malentendus et les incompréhensions afin d’éclairer et de fortifier ceux qui ont besoin de réponses… 

L’objet de la nouvelle division que connaît de nos jours l’Eglise porte sur la Sainte Messe. Depuis presque soixante ans, le monde assiste à un triste spectacle, douloureux et amer pour les fidèles, ironique et plaisant pour leurs adversaires. Messe de Saint Pie V ou de Paul VI, messe traditionnelle ou moderne, les catholiques se déchirent sur un sujet qui, sans-doute, est bien éloigné des préoccupations de nos contemporains et leur paraît alors désuet et ridicule, mais surtout incompréhensible tant l’ignorance est grande. Régulièrement, au gré d’un décret pontifical, la division se relâche ou se durcit, l’intransigeance des uns radicalisant souvent les autres, apportant alors une plus grande confusion. La Sainte Messe fait aussi l’objet de division entre les catholiques et les protestants sans cependant en être le point principal.

Pour bien comprendre ces divisions, nous devons d’abord nous poser la question de la définition de la sainte messe : qu’est-ce qu’en effet la sainte messe ?

Une commémoration ?

Selon un dictionnaire commun, la messe est « une célébration catholique qui commémore le sacrifice de Jésus-Christ sur la croix. »[1] La plupart de nos contemporains pensent sans-doute qu’elle n’est qu’une commémoration, c’est-à-dire une cérémonie destinée à rappeler le souvenir d’un événement passé, celui de la crucifixion de Notre Seigneur Jésus-Christ, à l’image de cérémonie du 11 novembre qui commémore l’armistice de la première guerre mondiale.

Selon un dictionnaire plus spécialisé, la messe est définie comme la « principale célébration du culte chrétien, commémorant le repas de la Cène et le sacrifice du Christ. »[2] Cette définition précise d’abord qu’elle est un élément principal du culte chrétien. Selon le même dictionnaire, le culte est l’« hommage rendu à Dieu et à ses saints, au moyen de pratiques rituelles définies par la liturgie. » Le terme de « messe » est en effet souvent associé à un rite et à une liturgie. La définition rajoute qu’elle commémore aussi le repas de la Cène, c’est-à-dire le dernier repas pris par Notre Seigneur Jésus-Christ avec ses Apôtres la veille de sa mort sur la Croix.

Un sacrifice chrétien ?

Un dictionnaire catholique du début du XXe siècle donne une définition beaucoup plus simple et aussi plus exacte. La messe, « c’est le sacrifice chrétien. »[3] Puis, elle ajoute aussitôt qu’elle est « l’oblation pure », c’est-à-dire « une action de faire une offrande qui a un caractère de sacrifice »[4]. La messe est alors « le sacrifice du corps et du sang de Notre Seigneur Jésus-Christ, qu’Il offre Lui-même par le ministère du prêtre, sur l’autel, à Dieu […] d’une façon mystique et non sanglante, avec les mêmes intentions que celles qu’Il eut en s’offrant en victime sur la Croix pour tout le genre humain »[5]. Elle ne consiste donc plus à rappeler un événement historique mais bien de le renouveler d’une manière spéciale.

La Sainte Messe selon l’enseignement du Concile de Trente

La définition précédente reprend en fait l’enseignement du Concile de Trente (1547), qui distingue clairement les deux sacrifices de Notre Seigneur Jésus-Christ, l’un unique et sanglant, l’autre renouvelable et non-sanglant. « Dans de divin sacrifice qui s’accomplit à la messe, ce même Christ est contenu et immolé de manière non sanglante, Lui qui s’est offert une fois pour toutes de manière sanglante sur l’autel de la croix »[6]. Le même concile souligne que « ce sacrifice est propitiatoire », c’est-à-dire qu’il a pour but de remettre nos péchés. Finalement, « c’est le même qui, s’offrant maintenant par le ministère des prêtres, s’est offert alors lui-même sur la croix, la manière de s’offrir étant la seule différence. »

Ainsi, dans la Sainte Messe, est offert un sacrifice véritable, réel, visible. Elle ne se réduit pas à un simple souvenir du sacrifice de la croix. Elle n’a non plus pour but de rassembler la communauté des fidèles dans un repas fraternel. Elle n’est pas enfin un simple acte de cette même communauté. Le concile de Trente condamne toutes ces idées réductrices de la Sainte Messe

« Recevez, ô Père céleste, Dieu éternel et tout-puissant, cette hostie sans tâche que moi, votre indigne serviteur, je vous offre à vous, qui êtes mon Dieu vivant et véritable, pour mes péchés, mes offenses et mes négligences sans nombre, pour tous ceux qui qui sont ici présents et pour tous les fidèles vivants et morts, afin qu’elle serve à mon  salut et au leur pour la vie éternelle. Ainsi soit-il. »[7]

L’objet du sacrifice est Notre Seigneur Jésus-Christ, réellement présent sous les espèces du pain et du vin après la consécration au cours de laquelle toute la substance du pain et du vin se change en véritables corps et sang de Notre Seigneur Jésus-Christ. Ce changement est appelé « transubstantiation ». C’est pourquoi l’Eglise parle de « présence réelle ». 

Celui qui accomplit le sacrifice est aussi Notre Seigneur Jésus-Christ par le ministère des prêtres qui en quelques sortes ne servent que d’instruments. Ainsi, Notre Seigneur Jésus-Christ est présent dans le sacrifice de la messe en la personne du ministre et sous les espèces eucharistiques.

Enfin, c’est lors de la double consécration qu’a lieu le sacrifice non sanglant. Pour qu’elle ait lieu, il est requis le ministre compétent, les paroles de la consécration et l’intention de celui qui dit les paroles indépendamment des fidèles qui y assistent.

La messe selon Luther

Luther s’oppose fermement à la doctrine de la Sainte Messe telle qu’elle est enseignée par l’Eglise en son temps. Il la caractérise comme un véritable scandale, un abominable sacrilège.

Luther considère en effet que les prêtres ont développé une sorte de rite sacrificiel païen par lequel nous serions censés fléchir Dieu en notre faveur et acquérir à ses yeux un certain mérite. Il rejette donc l’idée de toute sacrifice propitiatoire. Sa position correspond à sa doctrine selon laquelle tout homme n’a aucun pouvoir pour mériter son salut. La justification n’est opérée que par la grâce seule. Il est donc inutile d’offrir un sacrifice à Dieu pour expier ses fautes et obtenir le salut. L’idée d’un sacrifice propitiation est même impie…

En outre, pour Luther, il n’y a qu’un seul sacrifice, celui de Notre Seigneur Jésus-Christ sur la Croix, qu’il est impossible de répéter. Néanmoins, toujours selon ses propos, la messe peut être appelée un sacrifice dans la mesure où Notre Seigneur Jésus-Christ se sacrifie pour nous au ciel et qu’Il nous sacrifie avec lui. « Par notre louange, notre prière et notre sacrifice, nous incitions le Christ et lui donnions un motif pour qu’il se sacrifie lui-même pour nous au ciel et qu’il nous sacrifie avec lui. »  En outre, c’est par la foi que le croyant exerce son sacerdoce. Le prêtre n’exerce donc aucun ministère. Il préside l’assemblée et l’anime.  Le culte est enfin l’œuvre de la communauté rassemblée. La messe dite en privée, c’est-à-dire sans fidèle, n’a donc pas de sens.

Luther définit le rôle du culte. Celui-ci consiste à reconnaître que Dieu est le premier artisan de notre salut et à croire en Lui. Il considère donc que le vrai culte, c’est la foi elle-même. Le but de la messe est donc d’instruire les fidèles et de leur rappeler le sacrifice du Calvaire afin de provoquer l’acte intérieur de foi.

Luther ne supprime pas la messe mais il la transforme progressivement pour revenir à « l’institution simple et originelle » de la Cène. Ainsi, ne supportant pas le terme de « messe », il parle de « cène » afin de bien signifier le centre de la cérémonie. Il a donc élaboré une nouvelle célébration, supprimant dans la messe traditionnelle tout ce qui peut rappeler l’idée de sacrifice, distraire les regards et l’attention du fidèle vers « la pure institution du Christ lui-même », c’est-à-dire les vêtements sacerdotaux, les ornements, les chants, les prières et « toute cette mise en scène qui frappe les yeux. » En raison des nouveaux buts à atteindre, la prédication trouve une place prépondérante pendant le culte ainsi que l’usage des langues vernaculaires.

Cependant, Luther croit en la présence réelle de Notre Seigneur Jésus-Christ sous les espèces du pain et du vin. Il ne l’a jamais remise en cause. Mais, au lieu de parler de « transubstantiation », il parle de « substantiation ». Le pain et le vin restent pleinement pain et vin tout en étant pleinement chair et sang de Notre Seigneur Jésus-Christ. Dans la transubstantiation, toute la substance du pain et celle du vin sont transformées en corps et sang de Notre Seigneur Jésus-Christ. Ainsi, dans la Cène, il maintient certaines pratiques comme les agenouillements du communiant, l’usage de la clochette au moment de la consécration et l’élévation des saintes espèces. Ces pratiques seront ensuite supprimées par les luthériens…

La Cène selon Calvin et Zwingli

Calvin abhorre lui-aussi la Sainte Messe qu’il considère comme une idolâtrie mais, contrairement à Luther, il rejette aussi toute idée de présence réelle, c’est-à-dire de réalité physique au travers du pain et du vin. Il parle en fait de « présence spirituelle ». Selon sa conception, au travers de la célébration, Notre Seigneur Jésus-Christ se rend présent par son esprit dans le cœur des fidèles. Cette présence est dite spirituelle parce que c’est par la foi, acte spirituelle, que cette présence s’accomplit. Le pain et le vin ne font que représenter son corps et son sang. Enfin, comme la foi ne vient que par la Sainte Ecriture selon Calvin, la Cène est surtout centrée sur la lecture des textes sacrés en langue vernaculaire.

Zwingli défend aussi l’idée de la présence spirituelle de Notre Seigneur Jésus-Christ dans la vie et le cœur des fidèles qu’exprime la célébration de la Cène grâce à l’action du Saint Esprit. Par conséquent, le pain et le vin ne sont que des signes ou des symboles de son corps et de son sang.

Rupture de culte entre catholiques et protestants

Au XVIe siècle, la messe divise profondément les catholiques et les protestants ainsi que les luthériens, les calvinistes et les disciples de Zwingli. Le sens de la messe et la réalité de la présence réelle sont les deux points qui séparent radicalement les catholiques et les protestants.

Alors que pour l’Eglise, la Sainte Messe est avant tout un sacrifice réel, visible, c’est-à-dire une oblation à offrir à Dieu dans un but propitiatoire et expiatoire, répétant de manière non sanglante le sacrifice de la Croix, la Cène luthérienne ou calviniste est centrée sur la réception, physique ou spirituelle, de Notre Seigneur Jésus-Christ afin d’instruire et d’exciter l’acte de la foi d’où l’importance de la prédication et l’usage des langues vernaculaires. L’objet central de la messe est donc différent selon la conception catholique, luthérienne et calviniste. Or comme les pratiques rituelles ont pour but de signifier ce qu’est la messe et les différentes parties qui la composent, les protestants sont dans l’obligation de faire évoluer la messe traditionnelle. Les modifications sont tellement substantielles qu’elle change même de nom.

Selon la conception protestante, ce n’est que par la foi que se réalise la présence physique ou spirituelle de Notre Seigneur Jésus-Christ lors des cérémonies protestantes. Il ne peut donc y avoir de Cène sans la présence de fidèles. En outre, les pratiques sont orientées vers les sources de cette foi, c’est-à-cire vers la lecture de la Sainte Ecriture et vers la prédication. Or pour la Sainte Messe, le sacrifice ne nécessite qu’un prêtre qui suit les conditions pour qu’elle soit valide. La présence réelle ne dépend pas des fidèles qui y assiste alors que sa réception par la communion dépend de leur état de grâce. Enfin, cette communion n’est qu’une conséquence du sacrifice. Elle n’est pas l’objet même de la messe. C’est pourquoi la communion des fidèles n’est pas une nécessité même si elle peut paraître comme une suite logique. Finalement, l’idée même de la messe induit une conception différente du rôle du prêtre et des fidèles, et donc des pratiques rituelles.

Finalement, en raison de leur divergence doctrinale sur le salut et la justification, les catholiques et les protestants ne peuvent concevoir un même culte qui, justement, exprime ce qu’ils croient. Par conséquent, il est évident que les pratiques rituelles, les gestes, les prières, et tout ce qui entre dans « la mise en scène » demeurent très différentes. Il suffit d’assister à ces cérémonies pour en remarquer les différences substantielles. Finalement si la messe n’est pas un point central de la division entre les catholiques et les protestants, elle est un signe éclatant de leurs divergences doctrinales profondes. Par conséquent, tout œcuménisme est voué à l’échec si elle ne consiste qu’à travailler sur le signe.

Et la nouvelle messe ?

Selon le catéchisme de l’Eglise, « la messe est à la fois et inséparablement le mémorial sacrificiel dans lequel se perpétue le sacrifice de la foi, et le banquet sacré de la communion au Corps et au Sang du Seigneur. »[8] Mais rajoute-i-il aussitôt, la cérémonie est orientée vers l’union du fidèle au Christ par la communion sans être néanmoins obligatoire et nécessaire pour la sainte messe.

De nos jours, nombreux sont les catholiques qui ne voit dans la Sainte Messe que « le banquet sacré », oubliant le sacrifice qui lui est inséparable. Il est difficile de leur jeter la pierre quand les évolutions qui ont conduit à nouvelle messe tendent à effacer les signes du sacrifice et à mettre en exergue les aspects du banquet. Ce n’est pas un hasard si désormais, au lieu d’employer le mot « autel », celui de « table » est préféré, ou que dans l’explication de la nouvelle messe, le mot « sacrifice » n’est plus employé.

Nous pouvons trouver d’autres définitions encore plus troublantes qui exclut même toute idée de sacrifice. « La messe est une réunion des chrétiens au cours de laquelle on partage la Parole de Dieu et on célèbre l’eucharistie. »[9] La répartition de la nouvelle messe en deux parties, la liturgie de la parole et la liturgie eucharistique, semble confirmer cette définition erronée, voire condamnable, puisque l’idée même qu’elle s’agit d’un sacrifice n’est plus rappelé. La disparition de l’« offertoire », qui, justement souligne dans la messe traditionnelle l’aspect sacrificiel de la Sainte Messe, tend encore à réduire cette idée. En outre, en cherchant davantage la participation des fidèles, la pratique rituelle est davantage tournée vers eux. Toutes ces nouvelles orientations impliquent nécessairement une représentation plus faible du sacré et donc de la présence divine. Il suffit d’assister à une messe de Paul VI pour constater rapidement cette absence. Nous pouvons donc comprendre sans difficulté que cette conception de la messe et la pratique rituelle qui en résulte puisse fait l’objet de trouble et de dissensions au sein des catholiques. L’anarchie de la liturgie qui a accompagné la réforme liturgique n’a fait qu’accentuer la division…

Conclusions

En raison de leurs doctrines, les différents mouvements protestants ont mis en place un nouveau culte qui les sépare encore plus des catholiques. Signe de leur croyance, la Cène est différente substantiellement de la Sainte Messe. La loi de la foi établit ainsi la loi de la liturgie. Il ne peut donc y avoir unité des chrétiens dans le culte si la foi n’est pas une. Le retour de l’unité passe nécessairement par un retour à la foi sans chercher vainement à unir les chrétiens dans le même culte.

Or, en 1969, l’institution de la nouvelle messe fait évoluer le sens de la messe pour insister davantage sur l’Eucharistie au détriment de l’idée de sacrifice au point que de nos jours, l’idée de sacrifice n’est plus qu’un vague souvenir. Bien plus tard, le catéchisme de l’Eglise catholique a donné une définition de la messe qui diffère celle du Concile de Trente, l’orientant davantage vers le « banquet sacré », alors que le deuxième Concile de Vatican n’a demandé aucun changement substantiel de la Sainte Messe. Les définitions qui fleurissent ici et là au sein de l’Eglise vont même à l’encontre de la doctrine du Concile de Trente. La loi de la liturgie finit ainsi par établir la loi de la foi. C’est pourquoi encore aujourd’hui la nouvelle messe fait l’objet d’une division au sein des catholiques, non pas par un attachement nostalgique ou par un sentiment de piété quelconque, mais en raison même de la doctrine qui fonde les évolutions, doctrine qu’aucun concile n’a proposée, bien au contraire. Le refus de voir ces changements doctrinaux ne permet pas alors d’identifier les causes de la crise actuelle et par conséquent de les résoudre. Une meilleure connaissance de la Sainte Messe et une clarification de ce qu’elle est permettraient déjà d’éviter des confusions malheureuses et des erreurs afin de retrouver le véritable sens du culte chrétien.

 

 

 

Notes et références

[1] Larousse de poche, mot « messe », 2003, Larousse.

[2] Vocabulaire historique du christianisme, mot « messe », 2004, Armand Colin.

[3] Boulenger, Dictionnaire de culture religieuse et catéchistique, article « messe », Imprimerie Jacques et Démontrond, 1938.

[4] Boulenger, Dictionnaire de culture religieuse et catéchistique, article « oblation ».

[5] Boulenger, Dictionnaire de culture religieuse et catéchistique, article « oblation ».

[6] Concile de Trente, 22ème session, Doctrine et canon sur le sacrifice de la messe, chapitre 2, 17 septembre 1562, Denzinger 1743.

[7] Prière Suscipe de l’Offertoire de la messe traditionnelle,  Missel  1962.

[8] Catéchisme de l’Eglise catholique, 2ème partie, 2ème section, chapitre Ier, article 3, chapitre VI, n°1382, vatican.va.

[9] Père Yves Combeau, « La messe, qu’est-ce que c’est ? », 30 août 2022, lejourduseigneur.com.