" La pierre précieuse, voire de grand prix aux yeux de certains, qu'est l'émeraude, se voit insultée par un morceau de verre habilement truqué, s'il ne se rencontre personne qui soit capable de procéder à un examen et de démasquer la faute. Et lorsque de l'airain a été mêlé à l'argent, qui donc, s'il n'est connaisseur, pourra aisément le vérifier ? "(Saint Irénée, Contre les hérésies)


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samedi 29 août 2020

Le culte du bien-être : syndrome, obsession, narcissisme. Réalité de l'égoïsme et du solipsisme de l'homme moderne.

De manière répétée, sur les panneaux d’affichage, dans les magazines ou les spots vidéo, de nombreuses publicités nous proposent de satisfaire les besoins de notre corps et de notre esprit pour contribuer à notre bien-être, à notre épanouissement ou encore à notre bonheur : séjour de détente, salon de bien-être, massage, conseils nutritionnel, exercice physique, produits de beauté, séance de relaxation et de méditation, … Le bien-être est aussi devenu une préoccupation du monde du travail. « Se préoccuper du bien-être de ses salariés n’est […] plus une option : c’est une nécessité ! »
[1] Et comme nous l’avons noté dans notre précédent article, il est aussi au centre de la médecine. Finalement, le bien-être est devenu la finalité de toute chose, ou dit autrement un « impératif absolu »[2], se substituant ainsi au bonheur. Comme bien d’autres avant nous, nous pouvons même parler de « culte du bien-être ».

Mais cette quête du bien-être ne serait-elle pas plutôt un nouveau mirage que fait naître notre société de consommation et tous ceux qui espèrent en retirer un profit ? Il fait en effet l’objet de sévères et pertinentes critiques comme le montrent deux ouvrages récents qui remettent en cause ce qui paraît devenir la norme dans notre société moderne. En fait, le mal comme la critique sont plus anciens comme le montre notamment le sociologue Christopher Lasch dans les années 80. Il est donc intéressant de les entendre et d’élargir ainsi notre réflexion sur ce sujet si important.

Le syndrome du bien-être

Publié en 2016, le livre intitulé Le syndrome du bien-être [3] constate les méfaits que provoque l’incessante recherche du bien-être chez les « zélateurs du bien-être » à partir de leurs analyses comportementales. Ses auteurs, professeur et enseignant chercheur suédois et néozélandais, étudient en effet des personnes obsédées par la recherche de leur équilibre ou de leur épanouissement. Ils visent en particulier deux obsessions, l’une portée sur l’alimentation[4], l’autre sur la mesure incessante de leurs performances et activités au moyen de gadgets et d’applications numériques[5]. Leur existence est en fait rythmée par des objectifs et des engagements qui, s’ils ne sont pas atteints ou tenus, créent en eux un sentiment de culpabilité, un renfermement, une anxiété et une image défaillante d’eux-mêmes, et finalement un sentiment de mal-être. Ils expliquent tous ces maux par la recherche obsessionnelle du plaisir et l’écoute maladive du corps et de la santé.

Leur constat est clair. L’« obligation d’être heureux », de s’occuper de soi, de son alimentation et de son corps, confine à la paranoïa. « Le bien-être n’apparaît plus comme un idéal auquel nous pouvons librement choisir d’aspirer, mais bien comme un impératif moral qui a fini par se retourner contre nous. »[6] Tout comportement déviant fait alors l’objet d’accusation. Le fait de fumer, de manger gras et sucré, de ne pas faire d’exercices physiques ou d’être triste, pessimiste, insatisfait sont considérés comme des fautes morales. Le monde est ainsi séparé entre ceux qui se comportent bien avec eux-mêmes et les autres. C’est en fonction de ce bien-être que les autres sont ainsi jugés.

Après ce constat, les auteurs présentent les profondes causes de ce phénomène. « Le syndrome du bien-être résulte pour une grande part de la croyance selon laquelle nous sommes des individus autonomes, forts et résolus, qui devons-nous efforcer de nous perfectionner sans relâche. Or c’est précisément le fait d’entretenir cette croyance qui entraîne l’émergence de sentiments de culpabilité et d’angoisse. » Les « zélateurs du bien-être » se considèrent ainsi responsables de tout ce qu’ils font, croyant que tout repose sur eux. Tout devrait finalement se plier à leur volonté puisque l’unité de valeur est eux-mêmes. C’est le propre de l’individualisme…

Mais d’où vient cette volonté de vouloir toujours se parfaire comme si nous n’avions pas de limites ?

L’obsession du bien-être

Un second ouvrage[7] dénonce à son tour l’emprise de l’impératif de santé physique et mentale sur toutes les sphères de la société. L’auteur, Benoît Heilbrunn, philosophe et sémiologue, professeur de marketing, considère que le bien-être est devenu « la marchandise principale de la société », une marchandise que « nous vend la société de consommation ». Il dénonce alors l’idéologie du « welfare state », c’est-à-dire de la société vouée au bien-être, ou dit autrement de la société de providence.

Benoît Heilbrunn présente cet impératif du bien-être, « représentatif de notre époque », comme relevant « d’une mutation anthropologique fondamentale des sociétés occidentales ». L’auteur trouve d’abord ses causes dans la nouvelle définition de la santé que nous trouvons dans le préambule à la Constitution de l’Organisation mondiale de la santé, que nous avons déjà évoqué dans notre article précédent[8], définition qui élargie considérablement le périmètre de la santé en rupture avec une conception biologique plus traditionnelle.

Selon l’auteur, cette situation s’explique aussi par une conception de la société qui s’est développée depuis le XVIIIe siècle, c’est-à-dire par le projet des « philosophes des Lumières », qui ont voulu bâtir une nouvelle ère en reliant le bonheur à la liberté. Leur ambition est alors double : la plénitude par le progrès technique, assimilée alors au progrès moral, et l’égalité, ce qui a finalement conduit à la naissance d’un nouveau droit, le droit au confort matériel et psychologique et à la consommation au point qu’ils caractérisent désormais l’homme contemporain et sa société. Mais, le projet des Lumières a échoué. Nous ne sommes pas plus heureux que nos aînés. Conscient de cet échec, la société a alors offert à l’individu un « avatar » du bonheur, c’est-à-dire le bien-être.

S’est ajoutée à cette quête une « orientalisation de la société », qui s’illustre notamment par le développement d’un yoga vidé de sa spiritualité. Nous pourrions néanmoins rajouter que les « bonzes » se sont développés dans les vitrines et les jardins, signes d’un développement évident du bouddhisme dans notre société...

Enfin, bien au fait du mercantilisme, l’auteur montre comment la société marchande a modifié nos perceptions par des stéréotypes qui envahissent notre quotidien, des clichés sensoriels, entretenant volontairement la confusion entre bonheur et bien-être.

La conclusion est alors évidente : « l’obsession du bien-être traduit une logique solipsiste, sensorielle et, finalement égoïste de l’existence humaine. » Le solipsisme[9] désigne une « conception selon laquelle le moi, avec ses sensations et ses sentiments, constitue la seule réalité existante dont on soit sûr. »[10] Ce n’est donc pas de l’individualisme mais plutôt de l’égocentrisme…

 « C’est un état centré sur ses sensations propres et qui est en lui-même sa propre fin. » Benoît Heilbrunn présente alors ce culte du bien-être comme un phénomène rétractif, qui intériorise et isole l’individu, l’éloignant de la pensée d’autrui et de toute joie collective.

Enfin, toujours selon l’auteur, la quête du bien-être est au cœur d’une idéologie qui menace notre liberté en nous endormant dans le prétendu confort qu’elle promeut. Dans un entretien, Benoît Heilbrunn dénonce le marketing qui est l’instrument de cette idéologie. « C'est une technologie surpuissante qui fait miroiter la félicité aux individus, tout en leur montrant en permanence qu'ils ne sont pas heureux car non conformes à ce qu'il faudrait être ou ce qu'ils voudraient être. Le marketing est cette mécanique insidieuse qui fragilise psychologiquement les individus en leur signifiant en permanence un écart entre une situation désirée et leur condition réelle d'existence. »[11] Cet écart entre ce qui est désiré et réalisé, sources d’insatisfaction profonde et d’émotions, est en fait le moteur essentiel de la consommation. En présentant le bien-être comme une finalité à la place d’un bonheur inaccessible, la société peut alors vendre du plaisir. Le bien-être est ainsi devenu une marchandise à vendre…L’auteur soutient alors « l'idée que le bien-être est devenu la marchandise iconique d'un capitalisme émotionnel qui a définitivement renoncé au bonheur comme horizon et comme projet de société. »

Toujours selon Benoît Heilbrunn, la société de consommation est encore plus perfide. Elle présente en effet l’économie du bien-être comme de l’individualisme quand ce n’est en définitif que de l’égoïsme. Toute une rhétorique est ainsi déployée pour nous faire croire à cette nouvelle illusion.

L’ouvrage montre donc que la quête du bien-être est une invention du capitalisme destinée à vendre du plaisir et à faire fonctionner la société de consommation.

Cependant, pouvons-nous raisonnablement limiter ce sujet au seul aspect commercial ?

Le narcissisme contemporain

Ces deux ouvrages qui dénoncent les mensonges ou le mythe du bien-être et dévoilent ses méfaits dans nos sociétés occidentales tout en décrivant ses causes et ses origines s’appuient en particulier sur des études anciennes, notamment américaines. S’ils décrivent une réalité que nous percevons aussi, ils n’innovent guère. En effet, bien que le culte du bien-être paraisse nouveau, leur thèse n’est pas innovante.

Revenons environ quarante ans en arrière. Christopher Lasch (1932-1994), sociologue et historien américain, étudie déjà la personnalité américaine qu’il décrit comme centrée sur elle-même. Il critique en effet « la société thérapeutique » et « le narcissisme contemporains »[12]. En dépit de sa vision d’inspiration marxiste et freudienne, ses critiques méritent que nous nous y attardions. Elles paraissent en effet d’une étonnante pertinence.

Christopher Lasch critique sévèrement la démocratisation de la culture qui est en fait une culture de masse. Elle permet de l’uniformiser en éliminant tout particularisme et de manipuler les citoyens. La connaissance, autrefois limitée à une élite, est désormais accessible à tous, et en surabondance, sans effort de compréhension ou d’expériences préalables. Nous pourrions aussi rajouter que l’usage en masse d’équipements informatiques de grandes performances et l’accès à l’Internet par tous, y compris par des enfants de plus en plus jeunes, ne fait qu’accentuer ce phénomène. Nous en constatons les effets malheureux que cela génère presque quotidiennement.

En outre, la modernité, qui est alors tant prônée dans la société contemporaine, exclut toute forme de tradition et coupe à l’individu toute racine avec son histoire. Il ne s’agit plus pour lui que de vivre dans l’instant, dans un éternel présent, sans continuité avec l’histoire, sans passer ni avenir. L’individu perd alors la notion d’appartenir à une « succession de générations qui, nées dans le passé, s’étendent vers le futur », ce qui conduit à perdre tout intérêt dans l’avenir et à ne plus prendre en compte la sagesse accumulée par les âges. Nous pourrions penser que l’individu ne pense en fait qu’à rester jeune et à le paraître. Mais Christopher Lasch y voit plutôt la manifestation du culte du moi. Dans cette culture du présent, ou encore de l’immédiateté, l’individu ne recherche en effet qu’à se satisfaire à l’instant présent. Le bien-être ou « l’hédonisme de l’instant »[13] est ainsi devenu sa priorité.

Notons qu’il constate aussi le déclin de la famille en raison d’un contrôle médical, social et étatique de plus en plus grande. L’État s’immisce davantage dans la famille, lui enlevant peu à peu ses droits sous couvert de progrès morale ou de protection sociale. L’auteur note aussi un transfert de compétences entre les parents et les éducateurs, seuls désormais prétendus capables d’inculquer à leurs enfants une morale et une éducation dignes de ce nom. Cette situation fait alors croître le surmoi de l’individu par son émancipation tout en le rendant plus soumis à d’autres « patriarches », tels que la publicité, les entreprises et l’État. L’auteur revient longuement sur les méfaits de la publicité qui crée dans l’individu du mépris et du dénigrement de soi en raison de l’état d’insatisfaction qu’elle développe en lui.

Or, de tels changements de l’individu et de son cadre social ne sont pas sans conséquence sur son psychisme. Pour se défendre contre les tensions qu’ils créent, il en vient à se replier sur lui-même et donc à développer son narcissisme, que l’auteur considère en effet comme « une défense contre des pulsions agressives plutôt qu’un amour de soi ».

Lasch décrit finalement une société centrée sur le moi, dans lequel la recherche du plaisir est l’activité centrale, et donc une société marquée par un fort désir de paraître. L’individu n’agit plus que selon ses intérêts, y compris dans la sexualité, où les hommes et les femmes ne sont que des objets d’échanges, réduits à leur organe sexuel. Ancré dans le présent, sans passé ni avenir, tout n’est que finalement superficialité, y compris dans les relations personnelles. Dans ses activités, il cherche plus à être crédible qu’à être authentique ou vrai, c’est-à-dire à produire de l’impression sur les autres. Son objectif est de plaire, d’attirer sur soi l’attention des autres, de projeter une image plaisante. Dans cette théâtralisation de la vie quotidienne, chacun s’examine soi-même, anxieux, cherchant la moindre défaillance ou au contraire des signes de santé. Tout cela manifeste en fait « une emprise croissante de la conscience de soi », « une conscience exacerbée et critique de soi ». Le narcissisme ainsi développé s’apparente au solipsisme.

Lasch désigne de nombreux responsables de la situation, notamment l’État et sa bureaucratie, les systèmes de santé et le capitalisme, mais surtout les élites dirigeantes gagnées par un double libéralisme ou encore par un mariage entre les libéralismes économiques et sociaux ou libertaire. Celui-ci ni ne connaît plus ni limite ni entrave auprès des élites qui ne songent qu’aux possibilités illimitées que peut leur offrir le monde. Tout ce qui résiste au contrôle de l’homme doit alors disparaître. La chute de l’influence de la religion les a favorisés dans leur dessein. L’élite est même convaincue de la construction sociale de la réalité, « dogme central de la pensée postmoderne ». Rien ne peut arrêter leur chimère.

La vision de Lasch, surtout fondée sur des théories psychanalytiques, est d’une surprenante lucidité, même si ses justifications méritent de réelles précautions, notamment à l’égard de la religion, vue sous l’unique approche psychologique et freudienne. En outre, s’il explique le « narcissisme contemporain » par des faits actuels, qui favorisent l’exacerbation de la conscience de soi, il n’explique pas son origine ou sa cause.

Un individu centré sur l’instant et sur lui-même

Le bien-être n’est pas une mauvaise préoccupation en soi si elle n’est pas la principale ou encore la seule finalité de l’existence. Or, comme le constatent notamment des sociologues et des psychanalystes, la société actuelle a mis au cœur de ses maximes un véritable culte au bien-être. Le système politique et économique qui la dirige exacerbent l’individualisme de chacun au point que chaque individu se replie sur lui-même, ne se souciant plus guère de ses voisins, ne voyant finalement tout qu’au travers de son moi. Il ne s’agit plus alors d’individualisme comme nous le croyons mais d’un véritable égoïsme ou encore de solipsisme. Des ouvrages récents font un constat amer de la situation, soulignant encore davantage ses méfaits rendus encore plus flagrants de nos jours. Ce constat souligne encore plus la pertinence des observations de Lash qui a déjà décrit ce que nous sommes en train de vivre.

Mais il faut dépasser les faits et trouver des causes. Pour les uns, celles-ci résident dans l’homme qui refuse toute limite, ne cherchant qu’à se parfaire, qu’à se dépasser. Pour d’autres, c’est la société de consommation qui en est le responsable, c’est-à-dire les économistes, le marketing ou encore le capitalisme, une société dont le moteur est justement l’exaltation de la conscience de soi.

Lash va encore plus loin et se montre sans-doute plus pénétrant dans son analyse. Il explique ce phénomène par l’absence de perception de la continuité historique en l’homme contemporain. Celui-ci, faute de culture suffisante, est en fait séparé de l’histoire et des âges, coupé de sa famille et de la présence des trésors générationnels. Il ne vit plus que dans le présent, livré à lui-même. Souvent, nous le présentons comme l’homme sans bagage. C’est une proie alors facile…

Par conséquent, peu soucieux de l’avenir, il n’a qu’une hâte, celle de vivre l’instant présent, c’est-à-dire de jouir du plaisir que ce temps lui offre, de ressentir une excellente impression de satisfaction de lui-même. Il est très vraisemblable que par le développement du numérique, ce sentiment de l’immédiateté s’est encore considérablement accru en lui, limitant encore plus sa vision déjà faible de son existence, une vision centrée sur lui-même. Avec un regard limité à l’instant et tourné sur lui-même, il ne songe pas à son véritable bonheur, celui qui dure, et encore moins à l’au-delà, ou plutôt il ne voit pas d’autre bonheur que ce bien-être, c’est-à-dire que dans l’émotion présente. L’état de providence dans lequel il vit et se complaît ne fait qu’entretenir cette illusion. Selon Lash, la responsabilité de ce phénomène incombe à l’État, aux économistes, aux élites.

Conclusions

Individualiste, solipsiste, narcissique, tel est le portrait peu flatteur de l’homme moderne tel qu’il a été façonné depuis deux siècles, tel que révèle le culte du bien-être qui domine notre société. Et pendant qu’il ne juge qu’au travers de lui-même et n’agit que pour lui-même, croyant sans limite ni contrainte, son monde réel s’écroule autour de lui. Sans-doute, conscient de la tragédie dont il est responsable et victime, il a encore plus tendance à se replier sur lui-même, à s’enfoncer dans ses illusions.

Or, « le narcissisme est un appauvrissement de la vie intérieure. […] Il faut bien se garder d'analyser le narcissisme comme une affirmation du moi, mais au contraire, comme un moi minimal, un moi de plus en plus vidé de tout contenu, qui est venu à définir ses buts dans la vie dans les termes les plus restrictifs possible, en termes de survie pure et simple, de survie quotidienne.». »[14] Il se montre encore plus isolé, plus faible, et finalement plus malléable… Tel est l’homme qui s’est façonné depuis trois siècles… Un véritable cauchemar…


Notes et références

[1] Hélène Bielak, Ça veut dire quoi le bien-être au travail, article du magazine Capital, publié le 20 juin 2019, Capital.fr.

[2] Selon le philosophe Benoît Heilbrunn, dans un entretien mené par Paul Sugy, FigaroVox, 16 février 2019, lefigaro.fr.

[3] Le Syndrome du bien-être, Carl Cederström et André Spicer, éditions l’Échappée, 2016.

[4] Pratique appelée « orthorexie ». Elle consiste à vouloir à tout prix se nourrir d’une alimentation sainte et rejeter tout ce qui peut apparaître comme malsains.

[5] Il s’agit du « quantified self », qui consiste à vouloir mesurer avec une multitude de gadgets et d’applications numériques chaque geste et fait.

[6] Le Syndrome du bien-être, Carl Cederström et André Spicer, éditions l’Échappée, 2016.

[7] L’obsession du bien-être, Benoît Heilbrunn, Robert Laffont, février 2019.

[8] Voir Émeraude, août 2020, article "La quête du bien-être, une nouvelle  morale, une nouvelle religion,..."

[9] Des mots latins « solius », signifiant « seul », et « ipse », « soi-même ».

[10] Article « solipsisme », Larousse.fr.

[11] Benoît Heilbrunn, dans un entretien mené par Paul Sugy, FigaroVox, 16 février 2019, lefigaro.fr.

[12] Christopher Lasch, Culture of Narcissism : American Life in An Age of Diminishing Expectations, WW Norton & Co, 1979. Les citations sont tirées Culture du narcissisme, Champs-Flammarion, trad. Michel Landa, 2006, dans l’article « culture du narcissisme », wikipédia.

[13] Cette expression provient de David Riesman, auteur de The Lonely crowd (La foule solitaire, Arthuaud, 1964).

[14] Renaud Beauchard, professeur associé à l'American University Washington College of Law à Washington, DC, dans un entretien au FigaroVox, article du 26 août 2018, intitulé « Pour Christopher Lasch, l'alternative au capitalisme destructeur est un populisme vertueux »

 

vendredi 8 septembre 2017

L'Église et le capitalisme moderne

Le riche insensé, Rembrandt

L’étude du protestantisme nous renvoie au capitalisme moderne. Comme l’ont montré certains chercheurs, Luther et Calvin ont joué indirectement un rôle dans son développement. De nombreux faits et des statistiques montrent incontestablement un rapprochement entre le milieu protestant et le monde de l’entreprise et des entrepreneurs. Si plusieurs thèses cherchent à en expliquer la raison, les liens entre le protestantisme et le capitalisme ne sont pas aussi simples à définir. Néanmoins, ils nous interpellent et nous interrogent sur les relations qui pourraient exister entre la foi et la vie économique, entre la religion et l’argent. Si le protestantisme est si proche du capitalisme moderne, le catholicisme n’en serait-il pas aussi éloigné ? Et par conséquent, notre société si marquée par le rôle prépondérant du capitalisme ne s’opposerait-elle pas à l’Église catholique, qu’elle considérerait comme une entrave ou un obstacle à sa prospérité ?
Rappel des thèses entre le protestantisme et le capitalisme
Pour ceux qui voient dans le protestantisme une cause ou un facteur du développement du capitalisme, deux écoles se confrontent. Selon la première école, le protestantisme serait à l’origine d’une nouvelle éthique et aurait donné naissance à un nouvel homme plus adapté aux besoins de la vie économique moderne. Elle insiste notamment sur la nouvelle perception du travail, élevé au rang du devoir religieux, sur l’enrichissement comme signe d’élection divine ou encore sur l’individualisme religieux, indispensable à l’individualisme économique. La seconde école insiste sur l’attitude de Calvin à l’égard du prêt à intérêt. Autrefois interdit, il l’autorise tout en voulant imposer des conditions afin d’en limiter les abus et les dangers. Non seulement, il enlève tout scrupule aux entrepreneurs et aux banquiers mais il donne un nouveau principe à la société en libérant la vie économique de la contrainte religieuse. Dans les deux cas, un nouveau rapport ou attitude s’établit entre l’homme et l’argent.
Ceux qui voient plutôt le protestantisme sous l’influence du capitalisme moderne considèrent que ce dernier a réussi à adapter la foi nouvelle à ses exigences et à ses besoins. Selon une autre approche, les causes de la nouvelle vie économique ont aussi permis la naissance et le développement du protestantisme. Ainsi Luther et Calvin annonceraient les Temps modernes. Le libéralisme religieux et économique, qui caractérise la modernité, aurait ainsi la même origine. Selon une approche plus marxiste, le protestantisme serait le produit du capitalisme, les croyances et les idées évoluant selon les activités économiques.
L’intervention des derniers Papes dans les questions économiques
Depuis la fin du XIXe siècle, le capitalisme moderne a fait l’objet de nombreuses interventions de la part des Papes. Le développement industriel, les nouveaux rapports entre patrons et ouvriers, la concentration de la richesse entre les mains d’un petit nombre et la montée de l’indigence les ont conduits à définir clairement la doctrine sociale de l’Église. Le développement des idées marxistes et la montée du communisme ont encore rendu leurs interventions nécessaires. Ainsi depuis Léon XIII, les Papes ont précisé la position de l’Église catholique sur des questions d’ordre social.
Or il est difficile de définir une doctrine sociale sans traiter des questions d’ordre économique. C’est pourquoi le capitalisme moderne n’est guère absent dans les encycliques pontificales. Néanmoins, de manière générale, il ne forme pas un sujet à part entière. Essayons donc de synthétiser leur enseignement épars. Il nous donnera certainement un éclairage à notre étude.
Le droit naturel, critère d’évaluation ?
Des encycliques plutôt récentes énoncent la position de l’Église sur le capitalisme de manière générale par rapport à d’autres systèmes économiques. Jean-Paul II nous rappelle que « la doctrine sociale de l’Église a une attitude critique vis-à-vis du capitalisme libéral aussi bien que du collectivement marxistes. » Car, continue-t-il, « du point de vue du développement, on se demande spontanément de quelle manière ou dans quelle mesure ces deux systèmes sont capables de transformations ou d’adaptation propres à favoriser ou à promouvoir un développement vrai et intégral de l’homme et des peuples dans la société contemporaine. » [1] Ainsi le capitalisme, comme tout autre système économique, est jugé selon les critères de la dignité humaine ou du développement humain. La loi ou le droit naturel justifierait alors la position de l’Église. « La doctrine sociale de l’Église argumente à partir de la raison et du droit naturel, c’est-à-dire à partir de ce qui est conforme à la nature de tout être humain. » [2] Un tel regard n’est pas essentiellement religieux. L’Église catholique n’aurait-elle que pour fonction de rappeler ce que la raison peut faire entendre ?
La condamnation d’un capitalisme sans frein
Selon la loi naturelle, Jean-Paul II condamne une certaine forme de capitalisme, c’est-à-dire un capitalisme où « la liberté dans le domaine économique n’est pas encadrée par un contexte juridique ferme qui la met au service de la liberté humaine intégrale et la considère comme une dimension particulière de cette dernière, dont l’axe est d’ordre éthique et religieux » [3]. Il accepte le capitalisme au sens d’« économie d’entreprise » ou d’« économie de marché ». Jean-Paul II s’oppose donc à un capitalisme sans frein et non au capitalisme en lui-même car il va à l’encontre de la liberté individuelle.
En 1967, Paul VI dénonce aussi le libéralisme sans frein, qui se caractérise par quelques principes : « le profit comme motif essentiel du progrès économique, la concurrence comme loi suprême de l’économie, la propriété privée des biens de production comme un droit absolu, sans limites ni obligation sociales correspondantes. » [4] Nous restons ainsi aux caractéristiques d’un système économique qui refuse toute entrave.
La condamnation d’une certaine mentalité
Leandro BASSANO, Dives and Lazarus,1595
La condamnation du capitalisme sans entrave ne date pas de Jean-Paul II ou de Paul VI. Dès 1931, Pie XI le dénonce. Il est d’autant plus concerné que son époque est marqué par son développement et par ses funestes conséquences. « Ce qui à notre époque frappe tout d’abord le regard, ce n’est pas seulement la concentration des richesses, mais encore l’accumulation d’une énorme puissance, d’un pouvoir économique discrétionnaire, aux mains d’un petit nombre d’hommes qui d’ordinaire ne sont pas les propriétaires, mais les simples dépositaires et gérants du capital qu’ils administrent à leur gré. »[5] Une telle concentration conduit alors à une mainmise sur la vie économique. Ces détenteurs de capitaux « distribuent en quelque sorte le sang à l’organisme économique dont ils tiennent la vie entre leurs mains, si bien que sans leur consentement nul ne peut plus respirer. » [6] Ce pouvoir est le « fruit naturel d’une concurrence dont la liberté ne connaît pas de limites » [7] et d’un « esprit individualiste dans la vie économique » [8]. Dans cette bataille, les plus grands gagnants sont non seulement les plus forts mais aussi ceux qui sont le moins gênés par les scrupules de conscience.
Le désir de puissance est le fruit amer de cette recherche insensée de profit. « L’appétit du gain a fait place à une ambition effrénée de dominer. » [9] Pie XI dénonce la dictature économique qui en résulte. Le pouvoir politique s’est soumis au pouvoir économique. Il est devenu « le docile instrument de toutes les passions et de toutes les ambitions de l’intérêt. »[10] Il dénonce enfin, au niveau international, « l’impérialisme économique » ou encore « l’impérialisme international de l’argent, pour lequel là où est l’avantage, là est la patrie. »[11] Le Pape dénonce aussi une consommation désordonnée et un égoïsme sans fin, « la honte et le grand péché de notre siècle » [12].
Ainsi, Pie XI s’attaque davantage à une forme de mentalité que génère et qui produit le capitalisme. Jean XXIII revient aussi à la moralité du capitalisme. En décrivant l’état d’esprit qui régnait au temps de Léon XIII, il rappelle que la vie économique était dominée par une conception selon laquelle il n’y aurait pas de relations entre les lois morales et les lois économiques, le seul mobile de l’activité économique étant l’intérêt particulier, la loi suprême, la libre concurrence illimitée, les lois de marché déterminant les prix, les profits, les salaires… « La loi du plus fort non seulement était tenue pour légitime, mais réglait, en fait, les rapports entre les hommes ; ainsi le monde économique était-il livré au plus profond désordre. »[13] Le désordre est donc la conséquence funeste du capitalisme de la fin du XIXe siècle.
Les relations entre travail et capital


À la fin du XIXe siècle, Léon XIII a noté que le problème résidait entre les capitalistes et les travailleurs, c’est-à-dire sur les droits et les devoirs qui règlent leurs relations. Il montre la difficulté de les préciser avec justesse. De nombreux et habiles agitateurs ont cherché « à en dénaturer le sens » et en ont profité « pour exciter les multitudes et fomenter les troubles. »[14] Or ces rapports ont une fonction sociale. Ils sont garants de la paix au sein de la société. Contrairement aux communistes, les capitalistes et les travailleurs ne forment pas deux classes « ennemies-nées l’une de l’autre, comme si la nature avait armé les riches et les pauvres pour qu’ils se combattent mutuellement dans un duel obstiné. […] Elles ont un impérieux besoin l’une de l’autre : il ne peut y avoir de capital sans travail, ni de travail sans capital. La concorde engendre l’ordre et la beauté. » [15]
Léon XIII a ainsi établi un lien entre le capitalisme moderne et la société, le premier agissant de manière funeste sur le second. Ce n’est pas au niveau de son aspect économique qu’il le critique mais en tant qu’agent de désordre et de maux au sein de la société.
À la recherche de la concorde
Selon Pie XI, les remèdes à ces maux doivent être portés sur  les deux leviers du capitalisme que sont le travail et le capital, ou plutôt sur leurs relations. « Les rapports entre l’un et l’autre doivent être réglés selon les lois d’une très exacte justice commutative avec l’aide de la charité chrétienne. » [16] L’autorité publique doit soumettre la puissance économique et la libre concurrence, qui doit être raisonnable et encadrée. Enfin, la vie économique doit être réglée aux exigences du bien commun. Ainsi « cette fonction si importante qu’est l’activité économique retrouvera, à son tour, la rectitude et l’équilibre de l’ordre. » [17]
L’État a donc un rôle dans la vie économique. Benoit XVI nous rappelle qu’il a pour vocation de réaliser la justice de manière pratique. Or il risque d’être prisonnier d’un « aveuglement éthique, découlant de la tentation de l’intérêt et du pouvoir qui éblouissent »[18]. Le politique a ainsi besoin de foi, de la foi catholique, qui « permet à la raison de mieux accomplir sa tâche et de mieux voir ce qui lui est propre. » [19] Ainsi pour Benoît XVI, la doctrine catholique peut intéresser tout État. Mais, insiste-t-il, « l’Église a le devoir d’offrir sa contribution spécifique » [20] ou encore que « la société juste ne peut être l’œuvre de l’Église, mais elle doit être réalisé par le politique » [21] et enfin « il ne revient pas à l’Église de faire valoir elle-même politiquement cette doctrine. » [22]
Si les capacités de l’Église ne relève pas de l’ordre politique, l’Église elle-même a incontestablement un rôle dans l’établissement de la concorde. « L’ensemble des vérités religieuses, dont l’Église est la gardienne et l’interprète, est de nature à rapprocher et à réconcilier les riches et les pauvres, en rappelant aux deux classes leurs devoirs mutuels, et, avant tous les autres, ceux qui dérivent de la justice. » [23] La religion chrétienne a donc la capacité de maintenir ou de restaurer l’ordre et la paix au sein de la société.
Contre l’idée matérialiste de l’histoire de Karl Marx, Max Weber [24] a bien montré le rôle de l’éthique ou de la mentalité religieuse dans la vie économique. L’Église n’a-t-elle aucun pouvoir pour former la société de manière à la rendre plus juste et plus miséricordieuse, et à y instaurer et maintenir la paix ?
La conception catholique du travail
Paul IV rappelle que le travail est voulu et béni de Dieu, qui a donné à l’homme le moyen de parachever son œuvre quel que soit son état ou sa place dans la vie économique.  Il évoque pour cela les premières pages de la Genèse. Il montre aussi que le travail rapproche et unit les hommes. Pie XII rappelle que la raison d’être du travail est « de tirer de son labeur de quoi vivre et faire vivre ses enfants. »[25] Il a pour but de conserver l’homme et de soumettre la nature pour satisfaire ses besoins. Selon Léon XIII, le travail « lui fournit un noble moyen de sustenter sa vie ». Ainsi il « doit fait honneur à l’homme » [26].  
Paul IV insiste également sur les méfaits du travail s’il n’est pas réglé de manière intelligente et libre. Il s’oppose au « mystique exagérée du travail » [27] et n’ignore pas les promesses d’argent, de jouissance et de puissance qu’il procure. Selon Jean XXIII, si tout homme a le droit au travail, ce dernier doit être encadré afin qu’il ne compromette ni la santé ni la moralité, respecte les exigences de la femme avec leurs devoirs d’épouses et de mères, et qu’il ne remette pas en cause la dignité humaine. L’homme ne doit donc pas être considéré comme un « vil instrument de lucre » et ne pas travailler au-delà de ses capacités et de ses forces. Le travail ne doit pas entamer la dignité de l’homme, « relevée encore par celle du chrétien » [28]. Comme Léon XIII nous le rappelle, il ne doit pas nuire aux intérêts spirituels du travailleur et le bien de son âme. Il doit par exemple avoir le temps de se consacrer à la piété, de ne point affaiblir en lui l’esprit de famille, ni les habitudes d’économie, de ne point le corrompre. Enfin, la pauvreté ne doit être ni exploitée ni être objet de spéculation. Sont condamnée toute manœuvre usuraire ou toute fraude « de nature à porter atteinte à l’épargne du pauvre, d’autant plus que celui-ci est moins apte à se défendre, et que son avoir est plus sacré parce que plus modique. » [29]
Enfin, comme nous le rappelle Léon XXI dans son encyclique Rerum Novarum, toute vie mortelle ne peut être comprise sans considération de la vie éternelle. « Celle-ci supprimée, toute espèce et toute vraie notion de bien disparaît. » [30] Dieu « nous a donné cette terre, non point comme une demeure fixe, mais comme un lieu d’exil. » [31] Il faut donc considérer le rapport entre le capital et le travail selon cette vue élevée. « Que vous abondiez en richesse et en tout ce qui est réputé de la fortune, ou que vous en soyez privé, cela n’importe nullement à l’éternelle béatitude. Ce qui importe, c’est l’usage que vous en faites. » [32] Léon XIII rappelle que « Jésus-Christ n’a point supprimé les afflictions qui forment presque toute la trame de la vie mortelle », malgré la plénitude de la rédemption qu’il nous apporte, et « il en a fait des stimulants de la vertu et des sources de mérite ». Nul ne prétendre à une récompense s’il ne marche pas « sur les traces sanglantes de Jésus-Christ. » [33]
Néanmoins, tout cela sera vain si « toutes les formes de l’activité humaine ne conspireront pas harmonieusement à imiter et à réaliser, dans la mesure du possible, l’admirable unité du plan divin. » [34] Quel est cet ordre ? Il s’agit de placer Dieu le terme premier et suprême de toute activité puis d’« apprécier les biens de ce monde que comme de simples moyens dont il faut user dans la mesure où ils conduisent à cette fin. » [35] Il n’est pas interdit d’exercer des professions lucratives ou de s’enrichir avec d’honnêtes moyens. Cela est juste, pourvu que, « dans l’acquisition de la fortune, il respecte la loi de Dieu et les droits du prochain, et que, dans l’usage qu’il en fait, il obéisse aux règles de la foi et de la raison. » [36] Il faut donc chercher avant tout le règne de Dieu et sa justice, avec l’esprit de charité, sans lequel l’union des hommes serait vaine.
La conception de la richesse



La richesse n’a donc aucune utilité pour la vie éternelle. Elle peut même être un obstacle. Notre Seigneur Jésus-Christ nous a en effet prévenus. Viendra un jour où Dieu jugera de ce que nous aurons fait des bienfaits qu’Il nous a confiés.
L’Église distingue la juste possession des richesses et leur usage légitime. Si la propriété privée est de droit naturel et d’une nécessité pour la vie, « l’homme ne doit pas tenir les choses extérieures pour privées, mais pour communes, de telle sorte qu’il en fasse part facilement aux autres dans leurs nécessités. » [37] C’est un devoir de verser le superflu dans le sein du pauvre, un devoir de charité chrétienne. L’aumône doit être une habitude de vie…
Ainsi pour conclure, « quiconque a reçu de la divine Bonté une plus grande abondance, soit des biens extérieurs et du corps, soit des biens de l’âme, les a reçus dans le but de les faire servir à son propre perfectionnement et également, comme ministre de la Providence, au soulagement des autres. » [38] En outre, la pauvreté n’est pas un opprobre. « Il ne faut pas rougir de devoir gagner son pain à la sueur de son front. » [39] Il faut se rappeler de Notre Seigneur Jésus-Christ, modèle de notre vie. La vertu est à la portée de tous, quel que soit son état, riche ou pauvre. Or « seuls la vertu et les mérites, partout où on les rencontre, obtiendront la récompense de l’éternelle béatitude. » [40] Enfin, les biens de la nature, tous les trésors de la grâce appartiennent à tous, sans exception. « Il n’y a que les indignes qui soient déshérités des biens célestes. » [41]
Le rôle de l’Église dans la vie économique
L’Église enseigne les devoirs de chacun, du patron comme de l’ouvrier et tente de rétablir la concorde entre eux. Certes, comme Léon XIII, elle ne prêche pas seulement aux pauvres la résignation et aux riches la générosité à l’égard des plus faibles, elle expose surtout les principes de la doctrine catholique dans le domaine social. Si « la recherche de la justice » et « un ordre social juste » fondé sur le bien commun doivent régir les liens entre les hommes et donc les rapports entre le capital et le travail, la loi suprême demeure celle de la charité chrétienne.
Mais l’Église n’est pas seulement une voix moralisante ou pacificatrice. Elle est là aussi et surtout pour verser en chacun de nous les eaux vivifiantes par les ministères des évêques et des prêtres. « Elle s’efforce de pénétrer dans les âmes et d’obtenir des volontés qu’elles se laissent conduire et gouverner par la règle des préceptes divins. » [42] Elle a de nombreux instruments pour toucher efficacement les âmes, « les seuls aptes à pénétrer jusque dans les profondeurs du cœur humain, les seuls capables d’amener l’homme à obéir aux injonctions du devoir, à maîtriser ses passions, à aimer Dieu et son prochain d’une charité sans mesure, à briser courageusement tous les obstacles qui entravent sa marche dans la voie de la vertu. » [43]
Comme le conclut Léon XIII, le salut ne peut venir que d’« une abondante effusion de charité ». Le dévouement au soulagement du prochain est « un remède très assuré contre l’arrogance du siècle et l’amour immodéré de soi-même » [44]. Ainsi nous revenons à l’esprit qui doit gouverner l’activité économique.
Conclusion
Si les derniers Papes ont surtout insisté sur la dignité de l’homme dans la vie économique et donc sur le droit naturel pour justifier la doctrine social catholique et ses différentes interventions dans la vie économiques, l’Église a rappelé la nécessité de la charité chrétienne dans les relations entre les patrons et les ouvriers, entre le capital et le travail. Comme toute activité humaine, la vie économique ne peut se développer hors des exigences chrétiennes, hors du regard de Dieu. L’homme doit vivre dans le monde sans être du monde. Cela est encore plus vrai dans le travail qui demeure une de ses activités principales. Il doit être fait pour l’homme et non l’homme pour le travail. Il est donc contraire à l’esprit chrétien d’en faire une fin en soi. Cela reviendrait à asservir l’homme et à l’éloigner de son véritable bien…





Notes et références
[1] Jean-Paul II, Sollicitudo Rei Socialis, n°21, 30 décembre 1987, w2.vatican.va.
[2] Benoît XVI, Deus caritas est, n°28, 25 décembre 2015, w2.vatican.va.
[3] Jean-Paul II, Sollicitudo Rei Socialis, n°21, 30 décembre 1987, w2.vatican.va.
[4] Paul VI, Populorum Progressio, Sur le développement des peuples, n°26, w2.vatican.va.
[5] Pie XI, Quadragesimo anno, Sur l’instauration de l’ordre social, n°113, 15 mai 1531, www.doctrine-sociale-catholique.fr.
[6] Pie XI, Quadragesimo anno, Sur l’instauration de l’ordre social, n°114.
[7] Pie XI, Quadragesimo anno, Sur l’instauration de l’ordre social, n°115.
[8] Pie XI, Quadragesimo anno, Sur l’instauration de l’ordre social, n°117.
[9] Pie XI, Quadragesimo anno, Sur l’instauration de l’ordre social, n°117.
[10] Pie XI, Quadragesimo anno, Sur l’instauration de l’ordre social, n°117.
[11] Pie XI, Quadragesimo anno, Sur l’instauration de l’ordre social, n°117.
[12] Pie XI, Quadragesimo anno, Sur l’instauration de l’ordre social, n°147.
[13] Jean XXIII, Mater et Magistra, Sur l’évolution contemporaine de la vie sociale à la lumière des principes chrétiens, 15 mai 1961.
[14] Léon XIII, Rerum Novarum, 15 mai 1891.
[15] Léon XIII, Rerum Novarum, 15 mai 1891.
[16] Pie XI, Quadragesimo anno, Sur l’instauration de l’ordre social, n°118.
[17] Pie XI, Quadragesimo anno, Sur l’instauration de l’ordre social, n°118.
[18] Benoît XVI, Deus caritas est, n°28, 25 décembre 2015, w2.vatican.va.
[19] Benoît XVI, Deus caritas est, n°28, 25 décembre 2015, w2.vatican.va.
[20] Benoît XVI, Deus caritas est, n°28, 25 décembre 2015, w2.vatican.va.
[21] Benoît XVI, Deus caritas est, n°28, 25 décembre 2015, w2.vatican.va.
[22] Benoît XVI, Deus caritas est, n°28, 25 décembre 2015, w2.vatican.va.
[23] Léon XIII, Rerum Novarum, 15 mai 1891.
[24] Voir Émeraude, article « Max Weber, l’éthique du protestant et le capitalisme moderne », août 2017
[25] Pie XII, Radio message de Pentecôte, 1941.
[26] Léon XIII, Rerum Novarum, 15 mai 1891.
[27] Paul VI, Populorum Progressio, Sur le développement des peuples, n°27.
[28] Léon XIII, Rerum Novarum, 15 mai 1891.
[29] Léon XIII, Rerum Novarum, 15 mai 1891.
[30] Léon XIII, Rerum Novarum, 15 mai 1891.
[31] Léon XIII, Rerum Novarum, 15 mai 1891.
[32] Léon XIII, Rerum Novarum, 15 mai 1891.
[33] Léon XIII, Rerum Novarum, 15 mai 1891.
[34] Pie XI, Quadragesimo anno, Sur l’instauration de l’ordre social, n°147.
[35] Pie XI, Quadragesimo anno, Sur l’instauration de l’ordre social, n°147.
[36] Pie XI, Quadragesimo anno, Sur l’instauration de l’ordre social, n°147.
[37] Léon XIII, Rerum Novarum, 15 mai 1891.
[38] Léon XIII, Rerum Novarum, 15 mai 1891.
[39] Léon XIII, Rerum Novarum, 15 mai 1891.
[40] Léon XIII, Rerum Novarum, 15 mai 1891.
[41] Léon XIII, Rerum Novarum, 15 mai 1891.
[42] Léon XIII, Rerum Novarum, 15 mai 1891.
[43] Léon XIII, Rerum Novarum, 15 mai 1891.
[44] Léon XIII, Rerum Novarum, 15 mai 1891.