" La pierre précieuse, voire de grand prix aux yeux de certains, qu'est l'émeraude, se voit insultée par un morceau de verre habilement truqué, s'il ne se rencontre personne qui soit capable de procéder à un examen et de démasquer la faute. Et lorsque de l'airain a été mêlé à l'argent, qui donc, s'il n'est connaisseur, pourra aisément le vérifier ? "(Saint Irénée, Contre les hérésies)


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samedi 12 septembre 2026

La dignité humaine à la lumière de la Sainte Messe

Quand nous percevons de nouveaux concepts ou trouvons de nouvelles idées ou vérités, nous avons souvent l’impression d’en être les premiers découvreurs ou innovateurs. Avec enthousiasme et fierté, nous chantons alors nos trouvailles tout en riant du passé ignorant. Mais, parfois, la réalité est tout autre. Car souvent, n’avons-nous pas simplement découvert ce qui était oublié et fait renaître des pensées ensevelies ? Nous devrions plutôt pleurer de notre propre ignorance. Le passé tant décrié finit par sourire de notre arrogance et naïveté. Si longtemps recouvert d’un linceul, assombri par des générations désinvoltes, trop sûres d’elles-mêmes, trop éprise de modernité, il apparaît avec toute sa richesse et ses éclats, sans honte ni scrupule. Sans ce passé, que serions-nous ? Quoique nous voulions, le passé est notre histoire, notre héritage. Qu’il est triste et pauvre celui qui voyage sans bagage !

Il est aussi tentant de croire que rien n’est plus beau que le présent que nous vivons, que ce temps qui nous apparaît si prodigieux, si porteur de puissance et de rêves. Mais, est-il si beau qu’il cache notre misère et nos fautes ? Annonciateur de maux bien plus grands qu’ont connus nos aînés, il devrait plutôt nous faire frémir.

Il serait encore plus imprudent et dément celui qui voudrait faire renaître ce qui n’est plus, de redorer le passé de mille fantasmes et de chimères. Hier comme aujourd’hui, les jours ne sont pas sans cris ni larmes. Le passé est fait de trésors et d’amertumes qui doivent éclairer notre présent et préparer notre avenir

La notion de la dignité humaine n’est pas une des révélations de notre temps, même si elle est très souvent brandie de nos jours, souvent comme une bannière pour imposer des lois indignes. Au sein de l’Église, elle ne date pas de notre époque moderne, ni des penseurs chrétiens contemporains. Cependant, il est vrai qu’elle n’a jamais autant pris de place dans les discours et les textes officiels depuis le second concile de Vatican, « atteignant au XXe siècle une perspective originale »[1]. Destinée au salut des âmes, l’Église ne peut en effet ignorer ce qu’est l’homme et donc sa véritable valeur. Elle connaît le prix de son salut. Elle n’a pas non plus attendu que « la dignité humaine soit l’objet d’une conscience plus vive »[2] pour nous la faire connaître et la proclamer haut et fort. Comment pouvons-nous expliquer cette amnésie ? …

Après avoir entendu les interventions des papes depuis Léon XIII dans notre précédent article[3], nous allons désormais entendre l’enseignement de l’Église sur la dignité humaine au-delà du temps moderne. Pour cela, nous vous proposons de nous rejoindre à la Sainte Messe selon le rite tridentin. Elle est le lieu par excellence de l’enseignement traditionnel de l’Église. Que dit-elle sur l’homme et sur sa dignité ? …

La reconnaissance de la dignité humaine à l’Offertoire

Rappelons tout d’abord que la Sainte Messe est le lieu où se réalisent successivement un sacrifice et un sacrement, deux choses en soi distinctes mais liées entre elles. Ce qui sera offert à Dieu doit en même temps devenir la nourriture et le Pain de vie de l’homme.

Nous allons plus précisément nous rendre à l’Offertoire. Inutile de la chercher dans la nouvelle messe, dite de Paul VI. La réforme liturgique issue du deuxième concile de Vatican l’a en effet supprimée, la considérant comme une répétition sans grand avantage et surannée.

L’Offertoire est un ensemble de prières et de cérémonies par lesquelles le prêtre prépare et purifie les offrandes qu’il retire de l’usage profane. Elle commence par une antienne. Autrefois, jusqu’au XIe siècle, les fidèles présentaient au prêtre le pain et le vin destinés au sacrifice. Cette cérémonie se faisait en silence jusqu’au IVe siècle puis était accompagné d’un chant composé d’une antienne et de versets de psaumes. Lorsque l’usage de l’offrande a cessé, seule l’antienne est restée. Elle « prépare l’âme au recueillement dans lequel doit la trouver le mystère adorable qui va se renouveler. C’est ici, plus qu’ailleurs, la prière sublime, inspirée, qui s’élève jusqu’au trône de Dieu. »[4]

L’antienne de l’Offertoire est ensuite suivie de deux prières que le prêtre adresse à Dieu. Ces dernières se rapportent à la matière du sacrifice, c’est-à-dire au pain et au vin, et au Corps et au Sang de Notre Seigneur Jésus-Christ en lesquels ils seront changés. Les prières ont pour fin de retirer les deux substances de l’usage commun pour les rendre agréables à Dieu.

« Deus qui humanae substantiae dignitatem … »

Écoutons la deuxième prière [5]. Celle-ci commence par ces mots : « Deus qui humanae substantiae dignitatem … ». Dans les missels, elle est traduite par « O Dieu, qui avez créé d’une manière admirable la nature humaine, et qui, d’une manière plus admirable encore l’avez rétablie dans sa dignité première […] ». C’est à ce moment précis que la prière reconnaît la dignité de l’homme tout en louant Dieu. La prière se poursuit ensuite alors que le prêtre mélange l’eau et le vin selon un rite très ancien. Les paroles s’associent au rituel.

Commençons par les paroles. La prière n’est pas une simple reconnaissance de la dignité humaine. Elle précise sa nature et ses origines. La dignité de l’homme ne réside pas dans le comportement ou dans une fonction, mais dans la substance ou la nature humaine. Elle est prise au sens ontologique. Sa dignité provient de Dieu à double titre et en deux temps. Elle est fondée d’abord sur la création de l’homme puis sur l’œuvre de la Rédemption au cours de laquelle elle a été restaurée.

La prière, avec des variantes, est présente dans de nombreux sacramentaires [6], dont le plus ancien date du VIIIe, ainsi que dans le sacramentaire dit léonien, qui daterait du Ve siècle. Elle est proche de proclamations que nous trouvons dans des sermons de Saint Léon 1er (440-461).

La dignité humaine selon Saint Léon

Une prière similaire à celle de l’Offertoire se trouve dans un sermon du pape Saint Léon (440-461) lors de la fête de Nativité : « Éveille-toi, ô homme, et reconnais la dignité de ta nature. Souviens-toi que tu as été fait à l’image de Dieu, qui, bien qu’elle ait été corrompue en Adam, a néanmoins été reformée dans le Christ. »[7] L’homme a été créé « à l’image et à la ressemblance de son Créateur »[8] conformément au récit de la Genèse. Saint Léon demande alors à l’homme de reconnaître « la dignité de sa race »[9]. Il rajoute aussi que la nature humaine n’est pas restée intacte. Elle a été corrompue par le péché originel. Dans un autre sermon, il en appelle à la dignité du chrétien, qui « arraché à l’empire des ténèbres, […] a été introduit dans le royaume de Dieu et dans sa lumière », et par le baptême, « est devenu le temple de l’Esprit-Saint ». Il lui demande « de ne pas retourner, par un comportement indigne de ta race, à ta première bassesse. »[10]

Saint Léon distingue en effet la dignité de l’homme et celle du chrétien. Contrairement à tout homme, le chrétien est digne en tant que réceptacle de la vie divine, ou encore de « lumière du monde ». Sa dignité se renforce par son combat et par la souffrance. Elle est encore plus grande dans la participation à la victoire de Notre Seigneur Jésus-Christ. La nature humaine est montée « au-delà de la dignité de toutes les créatures célestes […] jusqu’à ce qu’elle fut admise à prendre place auprès du Père éternel, qui l’associait sur son trône à sa gloire après l’avoir unie dans Fils à sa propre nature »[11].

Soulignons que Saint Léon ne mentionne pas la dignité humaine uniquement lors du temps de Noël ou de la célébration de la nativité. Il l’évoque tout au long du cycle liturgique.

Le rituel du mélange de l’eau et du vin

La prière Deus qui humanae substantiae dignitatem se poursuit par l’évocation du rituel du mélange de l’eau et du vin. « Faites que, par le mystère de cette eau et de ce vin, nous soyons rendus participants de la divinité de celui qui a daigné partager notre humanité, Jésus-Christ, votre Fils, notre Seigneur ». Une de ses variantes anciennes tire davantage la dignité de l’homme de sa participation à la dignité divine et par le mystère de l’Incarnation par lequel Notre Seigneur Jésus-Christ « a daigné devenir participant de notre fragilité. » Que signifie ce rituel ?

En 1439, le concile de Florence définit les différentes significations du rituel du mélange de l’eau et du vin [12]. Il représente l’eau et le sang qui jaillit du côté du Christ mort sur la Croix, et par conséquent il convient pour représenter la passion.

Il signifie aussi l’effet du sacrement qui est l’union du peuple chrétien à Notre Seigneur Jésus-Christ. L’eau représente les fidèles, le vin montre le sang de Notre Seigneur Jésus-Christ. Le concile s’appuie sur un décret autrefois attribué au pape Jules Ier, qui reprend le premier canon du troisième concile de Braga [13], datant de 675 : « Le calice du Seigneur selon la prescription des canons doit être offert mêlé de vin et d’eau ; parce que nous voyons que par l’eau on entend le peuple, et par le vin on comprend le sang du Seigneur ; donc quand dans le calice se mêlent le vin et l’eau, le peuple est uni au Christ et la foule des fidèles est attachée et jointe à celui en qui elle croit. »[14] Dans un de ces canons, le concile provincial de Tribur considère ce mélange comme celui de Notre Seigneur-Christ et de l’homme [15] conformément à l’enseignement des Pères de l’Église. « Il s’est fait homme afin que l’homme devienne Dieu » selon Saint Athanase. Ou, encore selon Saint Grégoire le Grand, « Jésus-Christ ne sera efficacement victime pour que nous devenions victimes nous-mêmes. »

Saint Thomas d’Aquin rajoute que ce rituel est en harmonie avec le dernier effet du sacrement de l’Eucharistie qui est l’entrée dans la vie éternelle.

Enfin, le rituel symbolise aussi l’union des deux natures humaines et divines de Notre Seigneur Jésus-Christ.

Divinisation et dignité humaine

Jusqu’au IXe siècle, la prière « Deus qui humanae substantiae » était dite uniquement à Noël. Elle aurait été placée à l’Offertoire au temps carolingien, lors de la présentation des offrandes, au moment de la préparation du calice. Elle aurait été adaptée à cet emplacement par l’ajout d’une référence au mélange de l’eau et du vin [16], ainsi que par l’invocation du nom de Jésus-Christ. Selon d’autres recherches, cet emplacement a été imposé par le VIe concile de Braga en 676.

La prière ne semble évoquer que l’union des fidèles à Notre Seigneur Jésus-Christ au moyen du sacrement de l’Eucharistie. L’homme est en quelques sortes divinisés. Nous désirons participer à la divinité de Notre Seigneur Jésus-Christ quand Lui-même a partagé notre humanité par le mystère de l’Incarnation. L’échange souhaité constitue la restauration de la dignité humaine. Celle-ci apparaît alors comme la condition dans et par laquelle nous sommes unis à Dieu.

En supprimant l’Offertoire et ses prières dans la nouvelle messe, la réforme liturgique a conduit à briser le lien entre l’échange divin et la dignité humaine. Contrairement à ses intentions, cette suppression est difficilement considérée comme « véritablement et certainement » requise par « le bien de l’Église ». Désormais, dans la nouvelle liturgie, la prière « Deus qui humanae substantiae dignitatem … » est uniquement présente dans la collecte du jour de Noël. Si elle retrouve son ancienne place, en lien avec le mystère de l’Incarnation, elle est désolidarisée de la Sainte Messe, moyen par excellent de notre salut, négligeant ainsi des siècles d’enrichissement spirituel développé depuis Saint Léon…

De la dignité ontologique à la dignité comportementale

Comme nous l’avons évoqué, Saint Léon rappelle à l’homme que, par l’indignité de son comportement, il n’est plus à la hauteur de la dignité qu’a restaurée Notre Seigneur Jésus-Christ. La dignité au sens ontologique n’est pas sans lien avec la dignité au sens comportemental ou moral.

Au VIIIe siècle, un court ouvrage, intitulé Dicta Albini de imagine Dei [17], est probablement le premier traité sur la dignité humaine. D’abord attribué à l’œuvre d’Alcuin d’York, mort en 804, il aurait été écrit par un auteur inconnu de l’Antiquité tardive originaire du sud de la Gaulle. Il attribue la dignité humaine dans l’œuvre de la Création, dans le fait qu’il est l’œuvre de la Sainte Trinité. Créé à l’image de Dieu, l’homme est capable de connaître, de vouloir et de se souvenir, trois capacités qui constituent sa dignité et le poussent à être conforme, en noblesse, à son archétype. Ces éléments sont repris et modifié dans d’autres ouvrages, les Dicta Candidi au IXe siècle, rédigés probablement par un élève d’Alcuin, puis dans De dignitate conditionis humanae [18], et dans le De spiritu et anima au XIIe siècle.

« C’est pourquoi que chacun prête une attention plus diligente à l’excellence de sa condition première, et reconnaisse en lui-même l’image vénérable de la sainte Trinité, et s’efforce de posséder l’honneur de la ressemblance divine à laquelle il a été créé, par la noblesse des mœurs, l’exercice des vertus et la dignité des mérites : afin que, lorsqu’apparaîtra ce qu’il est, il apparaisse alors semblable à celui qui l’a créé de manière étonnante à sa ressemblance dans le premier homme, et l’a réformée de manière encore plus étonnante dans le Second, c’est-à-dire en lui-même. » La dignité humaine au sens ontologique exige de vivre et d’agir dignement afin qu’il y ait concordance entre ce qu’il a été donné à l’homme et ce que l’homme doit donner à son tour. Nous sommes éloignés du concept de dignité telle qu’elle est décrite par Kant, l’associant à l’idée de devoir.

Une dignité néanmoins relative

Le sacrifice, que constitue la Sainte Messe, est l’acte même par lequel nous reconnaissons le souverain domaine de Dieu et sa divine majesté. Dans la première prière après l’antienne de l’Offertoire, le prêtre qui présente les offrandes proclame ainsi son indignité à Dieu. Nous sommes conscients et convaincu que nous dépendons essentiellement de Dieu, dont nous recevons l’être, la vie et le mouvement.

Qu’est-ce que l’homme en effet devant Dieu ? Nous sommes nés poussières et nous retournerons en poussières comme nous le confessons lors de la cérémonie des Cendres. Si nous avons été créés à l’image et à la ressemblance de Dieu, nous ne sommes pas Dieu…

Fruits d’une tragédie, nés enfants de colère, nous ne pouvons pas ignorer notre fin ici-bas, et que tout n’est que vanité. Avant de se lever vers l’autel, nous répétons à trois reprises notre misère afin que Dieu ait pitié de nous et nous accorde la paix. « Misere nobis » ! Il n’est pas une journée sans que nous nous rendions compte de notre misère. Nous sommes bien conscients de nos iniquités, et nos péchés s’élèvent contre nous. Nous tournons alors notre regard vers Dieu, car Lui-seul peut nous les effacer. Lui-seul peut rendre notre cœur pur.

Avant de communier, comme le centurion professant sa foi devant Notre Seigneur Jésus-Christ, nous prononçons ces paroles impérissables : « nous ne sommes pas dignes que vous entriez sous notre toit, mais dites seulement une parole et notre âme sera guérie. » Ce n’est pas nous qui nous prévalons de notre dignité pour oser une telle démarche, mais notre foi en Notre Seigneur Jésus-Christ.

Comme nous le professons dans le Credo, Notre Seigneur Jésus-Christ est né, a été crucifié et mort pour nous et pour notre salut. C’est ainsi que Dieu nous a rétablis d’une manière plus admirable encore dans notre dignité première. Comment pouvons-nous alors concevoir la dignité humaine sans la rapporter à Dieu ? Quel chrétien peut l’élever au-dessus de tous les autels comme si elle était infinie ou absolue, comme si elle dépendait de nous ou des circonstances ?

Conclusions

L’Église n’a pas attendu Kant, ni le XXe siècle, pour reconnaître la dignité de l’homme au point de l’inclure dans sa liturgie depuis plus d’un millénaire. Depuis Saint Léon, elle loue Dieu d’avoir établi la dignité humaine dans la Création et de l’avoir restaurée par la Rédemption. Depuis une époque antérieure à la Renaissance carolingienne, son enseignement s’est encore enrichi, approfondi. Comme l’atteste la prière de l’Offrande, elle a souligné le lien étroit entre la dignité humaine et l’échange divin qui se réalise à la Sainte Messe par le mystère de la Sainte Eucharistie. Depuis la nouvelle messe, ce lien n’existe plus dans la liturgie. Le rappel de l’origine de notre dignité et de sa restauration n’est mentionné qu’au jour de la Nativité, liant ainsi la dignité humaine au seul mystère de l’Incarnation, négligeant tout le progrès que l’Église a réalisé dans la connaissance de l’homme et de l’œuvre de la Rédemption.

La littérature chrétienne n’a jamais cessé de lier la dignité humaine au sens ontologique à la dignité humaine au sens comportemental envers l’autre et envers soi-même. L’une exige l’autre. Grâce à l’œuvre de la Rédemption, ce lien est devenu possible. Toute séparation n’a alors plus de sens.

Il est vrai que l’enseignement de l’Église sur la dignité humaine qu’exprime la Sainte Messe selon le rite tridentin n’est guère conforme à la déclaration Dignatis Humanae [19] sur la liberté religieuse du deuxième concile de Vatican, qui proclame la dignité humaine intrinsèque à l’homme, sans la lier à Dieu et à ses œuvres, encore moins à Notre Seigneur Jésus-Christ. L’esprit du monde peut alors entendre ce nouveau langage, qui le réconforte dans ses erreurs et l’incite encore plus au mal…

Certes, devant les nombreuses violations de la dignité humaine, nous devons sans-cesse rappeler ce qu’est l’homme et sa valeur intrinsèque, mais à force de centrer le discours sur la dignité humaine sans la rattacher à Dieu et à ses œuvres, sans rappeler ses exigences et sa fin, sans évoquer sa misère, nous finissons par lui donner une valeur infinie, par lui faire croire qu’il mérite le paradis par lui-même, qu’il peut tout régir, tout prétendre. Un tel discours sur la dignité humaine finit par exalter son orgueil et par couvrir tous les péchés …

Mais l’homme, vit-il à l’image et à la ressemblance de Dieu ? Agit-il selon la volonté de Notre Seigneur Jésus-Christ ? A-t-il pris conscience du prix qu’Il a payé pour qu’il retrouve sa dignité ? Cherche-t-il finalement à prendre la place qui lui est réservée auprès de son Père ? Que devient finalement la dignité humaine pour celui qui a vécu dans le vice, dans l’immoralité, dans l’impiété ? Elle sera en fait un témoin qui accablera le pécheur au jour du Jugement. Qu’est-ce que la dignité de l’homme s’il vient à perdre son âme pour l’éternité ?...


Notes et références

[1] Dicastère pour la doctrine de la foi, Déclaration Dignitas Infinita sur la Dignité humaine, 2 avril 2024, vatican.va.

[2] Paul VI, Déclaration Dignitatis Humanae sur la liberté religieuse, 7 décembre 1965.

[4] D. Eugène Vandeur, La Sainte Messe, Notes sur la liturgie, 8ème édition, abbaye de Maredsous, 1932.

[5] Voir article Deus qui humanae substantiae dignitatem : a latin liturgical source contributing to the conceptualization history of human dignity, James McEnvoy et Mette Lebech, Université nationale d’Irlande, Maynooth, Irlande, 17 septembre 2020.

[6] Un sacramentaire est un recueil liturgique contenant les prières et les rites officiels réservés à l’officiant. Il a été remplacé par le missel. Le sacramentaire léonin est considéré comme le plus ancien dont nous disposons. Il daterait du Ve ou du VIe siècle. Il est l’expression de la liturgie romaine fixée au Ve siècle. Il existe d’autres sacramentaires, le sacramentaire gélasien, le sacramentaire grégorien, très utilisés au Moyen-âge.

[7] Saint Léon, sermon 27. Voir texte en anglais et latin sur le site Idsynger.com.

[8] Saint Léon, Sermon 4, lors du jeûne de septembre, dans La Dynamique de l’année liturgique selon Léon le Grand, Dominique Bertrand s. j., Sources chrétiennes, Lyon, ressources-liturgiques.fr.

[9] Saint Léon, Sermon 4, dans La Dynamique de l’année liturgique selon Léon le Grand, Dominique Bertrand s. j.

[10] Saint Léon, Sermon 1, dans La Dynamique de l’année liturgique selon Léon le Grand, Dominique Bertrand s. j.

[11] Saint Léon, Sermon 4 dans La Dynamique de l’année liturgique selon Léon le Grand, Dominique Bertrand s. j.

[12] Concile de Florence, 1439, Bulle sur l’union avec les Arméniens, Exultate Deo, 22 novembre 1439, Denzinger n°1320.

[13] Voir Concilium Bracarense tertium, mge.be, ou Concilia Hispania/6, LXV, wikisource.

[14] Lettre aux évêques d’Egypte, faussement attribuée au pape Jules Ier, insérée dans Gratien, Decretum, III, dist. 2, canon 7, XIIe siècle

[15] Le concile régional de Tribur, en 895, pour la Lotharingie, appelé aussi concile de Trebur, ordonne de mettre deux fois plus de vin que d’eau « afin que la majesté du sang de Jésus-Christ soit plus abondante que la fragilité du peuple représenté par l’eau » (canon 19). Voir L’Offertoire traditionnel actuel ½, Oblation du pain, du vin, et du peuple fidèle, Association Tradition d’aujourd’hui, 25 mai 2025,  laphalangeliturgique.com, article Tribur (Conciliunm Triburense), Concils of, McClintock and Strong Biblical Cyclopedia, biblicalcyclopedia.com, lu le 22 juillet 2026.

[16] Le rituel du mélange de l’eau et du vin est mentionné dès Saint Irénée de Lion et Saint Cyprien de Carthage.

[17] Une version courte intitulée De creatione primi hominis a été attribuée à Saint Augustin, une version longue intitulée De dignitate conditionis humanae à Saint Ambroise.

[18] Voir De Dignitate Conditione Humanae : translation, commentary, and reception of the Dicta Albini and the Dicta Candidi, Mette Lebech et James McEvoy avec John Flood, Université Maynooth, 2009.

[19] Paul VI, Déclaration Dignitatis Humanae sur la liberté religieux, 7 décembre 1965, vatican.va.

samedi 15 août 2026

La dignité humaine selon l'enseignement pontifical depuis Léon XIII

Au lendemain de la première guerre mondiale, l’horreur est sur tous les visages. Le monde vient d’achever une terrible histoire, teintée de sang et emplie de cris épouvantables. Jamais, les hommes n’ont connu une telle cruauté à une si grande ampleur. Après ce désastre, l’humanité a encore souffert de nouvelles atrocités et barbaries à une échelle planétaire. Devant un tel carnage, la pensée humaniste ne peut survivre. Elle avoue son échec. Elle se terre dans le silence de l’abomination. L’homme n’a jamais été aussi déshumanisé et deshumanisant…

Face à ce cataclysme, aux lendemains de la seconde guerre mondiale, les Nations Unies proclament à plusieurs reprises leur foi dans la dignité humaine et dans la valeur de la personne humaine, d’abord dans sa Charte, en 1945 puis dans la Déclaration universelle des droits de l’homme en 1948. Depuis cette dernière proclamation, plus d’une trentaine de constitutions nationales font explicitement références à la dignité humaine à la fin du XXe siècle. En France, si elle est absente dans la constitution, elle est élevée au rang de principe à valeur constitutionnelle depuis une décision du Conseil constitutionnel de 1994 au sujet de la loi dite de bioéthique. La dignité humaine devient alors un des principes clés du droit, voire « la source de tous les droits fondamentaux »[1]. Elle est au cœur des questions de bioéthique.

La dignité humaine ne concerne pas uniquement le droit. Elle ne se limite pas non plus à des questions philosophiques. Elle concerne chacun d’entre nous. Elle intéresse donc naturellement l’Église catholique. De nombreux textes pontificaux portent en effet sur ce sujet ou le mentionnent pour réaffirmer son importance. La dignité humaine est même le titre d’une déclaration du deuxième concile de Vatican. Dernièrement, en 2024, la Curie romaine publie enfin un texte consacré à ce sujet dans le but de clarifier le concept de dignité humaine et en dénoncer les principales violations.

Dans cet article, nous allons présenter brièvement la conception de la dignité humaine selon les documents et interventions pontificaux à partir de la fin du XIXe siècle…

La dignité humaine face à la misère morale et sociale

Le pape Léon XIII évoque la dignité humaine dans Rerum Novarum [2], publié en 1891. L’encyclique a été écrite pour répondre à la misère morale et sociale de son temps, notamment celle des ouvriers. Ce texte est fondamental. Elle constitue le socle de la doctrine sociale de l’Église.

Léon XIII y mentionne à plusieurs reprises la « dignité naturelle » que tout homme possède, que Dieu traite « avec un très grand respect »(§36) et que personne ne doit « violer impunément »(§36). En rachetant tous les hommes, Notre Seigneur Jésus-Christ les a rétablis « dans leur dignité d’enfants de Dieu »(26). La dignité naturelle est ainsi « relevée encore par celle du chrétien »(§9). Le terme de « dignité » est ainsi employé pour désigner la valeur intrinsèque de l’homme, donnée par sa nature et restaurée par l’œuvre de la Rédemption, une valeur qui ne dépend donc pas de ses attributs, de son état ou de ses spécificités.

Léon XIII présente aussi la « vraie dignité de l’homme et son excellence dans ses mœurs, c’est-à-dire dans sa vertu »(§24). Il fait ainsi référence à la morale qui confère à l’homme une véritable valeur. La vraie dignité ne repose donc pas sur son rang social, sa richesse, sa puissance ou encore sur ses activités.

Léon XII s’oppose ensuite à toute violation de la dignité humaine, ou à l’asservissement de l’homme, y compris de son âme, auxquels conduisent le libéralisme, le capitalisme excessif et le marxisme.

Par cette encyclique, Léon XIII fait prendre conscience que toute homme possède une valeur éminente d’où découlent des droits et des devoirs. Le pape Pie XI voit, dans sa doctrine et le mouvement social chrétien qui s’en inspire, la prise de conscience « des droits sacrés » que les ouvriers « tiennent de leur dignité d’hommes et de chrétiens. »[3] Il réaffirme la position de l’Église contre toute forme d’exploitation et de deshumanisation de l’homme. L’ouvrier n’est pas un objet qu’on marchande…

La dignité humaine face aux idéologies totalitaires

Dans un autre contexte, Pie XI dénonce, dans plusieurs encycliques, les idéologies et les régimes politiques qui prétendent déterminer, limiter ou même nier les droits naturels fondamentaux de l’homme.

Dans l’encyclique Divini Redemptoris, Pie XI dénonce le communisme qui « enlève à la personne humaine tout ce qui constitue sa dignité » et qui « ne reconnaît à l’individu, en face de la collectivité, aucun des droits naturels à la personne humaine ; celle-ci, dans le communisme, n’est plus qu’un rouage du système. »[4]

Dans l’encyclique Firmissimam constantiam [5], Pie XI rappelle que la dignité humaine nécessite un minimum de bien-être indispensable et dénonce le sort indigne que connaissent les chrétiens au Mexique.

Dans l’encyclique Mit brenneder Sorge [6], Pie XI s’oppose au régime totalitaire que connaît l’Allemagne.

Dans tous ces textes, Pie XI rappelle les fondements de la dignité de l’homme, créée à l’image de Dieu et à sa ressemblance, et racheté par Notre Seigneur Jésus-Christ, et des droits et des devoirs qui en découlent, en matière sociale, économique, politique, civile, …Il souligne qu’il est du devoir de l’État de la protéger.

La dignité humaine face à la guerre

Pendant la seconde guerre mondiale, le pape Pie XII intervient, par messages radiophoniques[7], pour « en appeler à la dignité humaine, fondée sur l’acte créateur de Dieu, pour énumérer les droits naturels qui ne sont donc pas directement issus des pouvoirs politiques, mais dont les États sont tenus de garantis leur exercice »[8].

Pie XII insiste sur l’origine de la dignité humaine. Nul ne peut « nier ou oublier impunément la source éternelle de sa dignité : Dieu. »[9]. « La dignité humaine est la dignité de l’image de Dieu »[10] en référence à sa création. Il insiste aussi sur la dignité humaine dont témoigne le mystère de l’Incarnation où « le Verbe s’est fait chair ». « Le mystère de Noël proclame une dignité inviolable » ou encore « Noël est la fête de la dignité humaine. »[11] Ainsi, « l’Église a la mission d’annoncer au monde, […], le message le plus élevé et le plus nécessaire qui puisse être : la dignité de l’homme, la vocation à la filiation de Dieu. »,

Les exigences de la dignité humaine

Dans l’encyclique intitulé Pacem in Terris [12], le pape Jean XXIII mentionne la dignité humaine qui la considère à deux niveaux. Il la considère d’abord au point de vue de sa nature. « Tout être humain est une personne, c'est-à-dire une nature douée d'intelligence et de volonté libre. Par là même, iI est sujet de droits et de devoirs, découlant les uns et les autres, ensemble et immédiatement, de sa nature : aussi sont-ils universels, inviolables, inaliénables. »(9) Puis, il la considère à la lumière de la foi. La dignité humaine est alors plus haute. « Les hommes ont été rachetés par le sang du Christ Jésus, faits par la grâce enfants et amis de Dieu et institués héritiers de la gloire éternelle. »(9) Ainsi, si la dignité humaine relève de la nature de l’homme, elle est élevée par l’œuvre de la Rédemption.

Le pape Jean-Paul II définit en quoi consiste la dignité humaine. Il insiste sur la liberté. Elle « exige que chacun agisse suivant une détermination consciente et libre »(§34), et non sous l’effet de la contrainte ou de pressions extérieures. « Une société fondée uniquement sur des rapports de force n’aurait rien d’humain. »(§34) La dignité de l’homme revient donc à être libre et raisonnable. Mais, cela ne va pas à l’encontre de l’ordre moral qui se fonde objectivement sur Dieu, un ordre « universel, absolu et immuable dans ses principes »(§38) qui demeure conforme à la dignité humaine.

La dignité humaine a alors une double conséquence. Elle nous oblige comme elle oblige l’autre à notre égard. De la dignité humaine découle des droits et des devoirs que l’encyclique définit par la suite. À un droit correspond à un devoir. L’un ne va pas sans l’autre. Les droits sont « autant d’expressions de sa dignité qu’il devra les faire valoir »(§44).

Enfin, l’encyclique souligne à plusieurs reprises que tous les hommes, y compris l’étranger et « l’homme égaré dans l’erreur »(§158), sont égaux en dignité, qu’il qualifie de naturelle. Sans-doute, elle évoque par-là la dignité humaine uniquement du point de vue de la nature humaine.

La dignité humaine et la liberté religieuse

Le deuxième concile de Vatican a élaboré un texte qui porte le titre éloquent de Dignatis Humanae [13]. En fait, il est dédié à la liberté religieuse. Le titre n’est pas anodin. Il souligne le rapport étroit entre la dignité humaine et le droit de la liberté religieuse, car selon l’encyclique, ce droit se fonde sur la dignité humaine (§2, § 9) et est conforme à la dignité de l’homme (§12). En raison de cette dignité, « tous les hommes doivent être exempts de toute contrainte de la part des individus que des groupes sociaux et de quelque pouvoir humain que ce soit »(§2). C’est ainsi que se justifie la liberté humaine, notamment en matière de religion.

La dignité humaine est reconnue en tous les hommes, « parce qu’ils sont des personnes, c’est-à-dire douées de raison et de volonté libre, par suite, pourvus d’une responsabilité personnelle »(§2). Notons que le terme de « personne » est ainsi pris au sens kantien. Par conséquent, ils ne peuvent être contraints à embrasser une religion. La déclaration précise que Dieu ne contraint pas non plus l’homme en raison de sa dignité qu’Il a Lui-même créée (§11).

Enfin, la déclaration souligne la prise conscience progressive, « toujours plus vive » (Préambule), de l’homme en la dignité humaine, par « l’expérience » qui en « manifeste toujours plus pleinement les exigences à la raison humaine »(§9) et par « le ferment évangélique »(§12).

Nous pouvons noter que la dignité humaine n’est considérée qu’au point de vue naturelle, sans-doute en raison de la portée du document qui n’est qu’une déclaration faite au monde.

La dignité de la vie, objet d’un scandale inadmissible

Dans l’encyclique Evangelicum Vitae [14], le pape Jean-Paul II proclame et défend « la valeur sacrée de la vie, depuis le commencement jusqu’à son terme »(2) ou encore « la valeur incomparable de toute personne humaine » au point de déclarer que « l'Évangile de l'amour de Dieu pour l'homme, l'Évangile de la dignité de la personne et l'Évangile de la vie sont un Evangile unique et indivisible. » Il dénonce alors les crimes et les maux qui portent atteintes à la vie et à la dignité humaine, reprenant les paroles du deuxième concile de Vatican. C’est pourquoi, dans cette encyclique, il réaffirme « avec l'autorité du Successeur de Pierre la valeur de la vie humaine et son inviolabilité, eu égard aux circonstances actuelles et aux attentats qui la menacent aujourd'hui. »(5) Il souligne alors la situation paradoxale actuelle. « En un temps où l'on proclame solennellement les droits inviolables de la personne et où l'on affirme publiquement la valeur de la vie, le droit à la vie lui-même est pratiquement dénié et violé, spécialement à ces moments les plus significatifs de l'existence que sont la naissance et la mort. »(18) Jean-Paul II dénonce ce scandale. Il en donner aussi la cause.

Jean-Paul II trouve la cause de cette contradiction dans une conception erronée de la personne juridique, considérée uniquement comme « l’être qui présente une autonomie complète »(19), ou encore dans une conception d’une « dignité personnelle » qui l’identifie avec « la communication verbale explicite et, en tout cas, dont on fait l’expérience. »(19) Ces conceptions excluent tout être humain qui doit naître ou celui qui va mourir, en raison de ses faiblesses, de ses dépendances à l’égard des autres, de son incapacité à s’exprimer par la parole. Cependant, il est à noter que cette conception erronée de la personne est plutôt confortée par la déclaration Dignitatis Humanae.

La situation s’explique aussi par une mauvaise conception de la liberté, issu du relativisme et de l’individualisme. Elle « révèle une conception de la liberté totalement individualiste qui finit par être la liberté des « plus forts » s’exerçant contre les faibles près de succomber. »(19) Ainsi, « comment peut-on parler encore de la dignité de toute personne humaine lorsqu'on se permet de tuer les plus faibles et les plus innocentes ? »(20)

La perte de sens

Le cœur du drame ou encore la racine profonde de toutes ces erreurs résident en fait dans « l’éclipse du sens de Dieu et du sens de l’homme »(21). Lorsque le sens de Dieu disparaît, le sens de l’homme se perd aussi. « Quand Dieu est nié et quand on vit comme s'Il n'existait pas, ou du moins sans tenir compte de ses commandements, on finit vite par nier ou par compromettre la dignité de la personne humaine et l'inviolabilité de sa vie. »(96)

Or, en contemplant Notre Seigneur Jésus-Christ dans l’œuvre de la Rédemption, toute la dignité humaine se révèle avec éclat. « Dans la foi en Jésus, « auteur de la vie » (Ac 3, 15), la vie qui est là, abandonnée et implorante, retrouve conscience de soi et pleine dignité. »(32) Mais sa « très haute dignité » plonge d’abord ses racines dans l’œuvre de la Création. « La dignité de la vie n'est pas seulement liée à ses origines, au fait qu'elle vient de Dieu, mais aussi à sa fin, à sa destinée qui est d'être en communion avec Dieu pour le connaître et l'aimer. »(38) C’est en écoutant la Parole de Dieu, c’est-à-dire en faisant sa volonté, que l’homme peut vivre en toute dignité. La dignité humaine intrinsèque à l’homme exige un comportement à sa hauteur, sans quoi il ne peut vivre dignement. Jean-Paul II distingue donc deux types de dignité humaine, l’un liée à la nature humaine, l’autre à son comportement.

Jean-Paul II rappelle aussi le devoir de chacun, un devoir humain élémentaire, de refuser toute participation à la perpétration d’une injustice, toute coopération à une action mauvaise, à des pratiques contre la vie et en opposition avec la loi de Dieu, même si elles sont légales. Ce serait contraire à sa dignité.

Enfin, Jean-Paul II définit la dignité humaine comme le fondement de la société. Sa méconnaissance « mine à la racine la vie même de la société civile. »(90) Ainsi, « pour l'avenir de la société et pour le développement d'une saine démocratie, il est donc urgent de redécouvrir l'existence de valeurs humaines et morales essentielles et originelles, qui découlent de la vérité même de l'être humain et qui expriment et protègent la dignité de la personne : ce sont donc des valeurs qu'aucune personne, aucune majorité ni aucun Etat ne pourront jamais créer, modifier ou abolir, mais que l'on est tenu de reconnaître, respecter et promouvoir. »(71)

Le déclaration Dignitas Infinita, synthèse de l’enseignement de l’Église

La déclaration Dignitas Infinita[15] a pour objectif de présenter « le caractère incontournable du concept de dignité de la personne humaine au sein de l’anthropologie chrétienne »(Présentation), et les atteintes à la dignité humaine. Sa première partie est ainsi une synthèse de l’enseignement de l’Église sur sa conception de la dignité humaine. La déclaration est ainsi le premier texte dédié à ce sujet. Cependant, nous constatons qu’elle apporte des précisions importantes et ajoute aux textes pontificaux antérieurs des éléments essentiels que nous soulignerons.

L’expression « dignitas infinita » ou « infinie dignité » peut d’abord nous surprendre. Elle est en effet une reprise d’une déclaration de Jean-Paul II[16]. Ce pape l’a utilisé pour en souligner son caractère universel. Elle est en effet aussi présente chez les personnes affaiblies ou souffrantes, c’est-à-dire chez celles qui ne présentent pas au monde moderne l’image de la dignité. Elle dépasse donc les apparences. Cependant, si la valeur de l’homme est éminente et inaliénable dans tout être humain, si elle prend sa cause dans l’amour infini de Dieu et dans sa miséricorde infinie, peut-elle être qualifiée d’infinie ?

La déclaration est composée de trois parties. La première porte sur le concept de la dignité humaine afin de le clarifier et d’éviter des confusions. La deuxième analyse des situations où la dignité humaine n’est pas reconnue de manière adéquate. Enfin, la troisième porte sur la dénonciation des violations graves et actuelles de la dignité humaine, soulignant que la foi ne peut être séparée de la défense de la dignité humaine. Celle-ci est définie comme « une vérité universelle » et « une condition fondamentale pour que nos sociétés soient réellement justes, pacifiques, saines et finalement authentiquement humaines. »(Présentation).

Les sources de la dignité humaine

La dignité humaine est intrinsèque à chaque personne humaines, et demeure inaliénable« en toutes circonstances ». Elle fonde « la primauté de la personne humaine et la protection de ses droits. »(§1) La seule raison suffit pour démontrer la dignité ontologique de l’homme. Cependant, elle est aussi proclamée dans la Révélation divine. Dans son encyclique Fratelli tutti, du 3 octobre 2020, le pape François rappelle aussi que la dignité humaine se trouve dans l’Évangile[17]. L’Église réaffirme ainsi la dignité humaine et son inaliénabilité à la lumière de la Révélation divine.

Son fondement réside dans sa création puisque la personne humaine est « créée à l’image et à la ressemblance de Dieu et rachetée dans le Christ Jésus. » (§1 et 2) L’encyclique fait ainsi une équivalence entre l’homme et la personne humaine. Plus précisément, « la dignité humaine provient de l’amour son Créateur, qui a imprimé en lui les traits indélébiles de son image » et « s’est révélée dans sa plénitude lorsque le Père a envoyé son Fils qui assumé dans sa totalité l’existence humaine » (§18). Notre Seigneur Jésus-Christ a aussi montré que toute personne, qualifiée indigne, même celle qui a perdu sa « figure » humaine, est aussi dotée d’une dignité inestimable.

Enfin, reprenant les paroles de Jean-Paul II, « la dignité de la vie n'est pas seulement liée à ses origines, au fait qu'elle vient de Dieu, mais aussi à sa fin »[18], c’est-à-dire à sa vocation divine, celle de s’unir à Dieu.

Les différents sens de la dignité humaine

La déclaration distingue quatre sens de la dignité humain : la dignité ontologique, qui concerne la personne en tant que telle « par le simple fait d’exister et d’être voulue, créée et aimée de Dieu »(§7), la dignité morale, qui « se réfère à la l’exercice de la liberté de la créature humaine »(§7), la dignité sociale, qui correspond aux conditions de vie d’une personne, c’est-à-dire à la décence, et la dignité existentielle, propre à un contexte ou à une situation.

Seule la dignité ontologique est inaliénable. Elle subsiste en toutes circonstances. Dans les trois autres sens, une personne peut perdre sa dignité, soit parce qu’elle n’agit pas ou ne se comporte pas selon sa dignité ontologique (dignité morale), soit parce que les conditions dans lesquelles une personne est contrainte de vivre sont indécentes (dignité sociale), soit parce que la situation existentielle qu’elle connaît s’oppose à la perception de la dignité ontologique, par exemple en cas de maladie, de contextes familiaux, etc. (dignité existentielle). Par conséquent, la « dignitas infinita » ne désigne que la dignité ontologique, comme l’encyclique le précise dès l’introduction.

La dignité ontologique, la vraie et seule « dignitas infinita »

La déclaration fonde alors la dignité ontologique sur la personne au sens de « substance individuel »[19]. Elle nous rappelle ainsi que la notion de dignité n’a pas de sens si elle ne s’attache pas à une définition claire et précise de la personne à laquelle elle est attachée. Cependant, si elle reprend la formulation traditionnelle de cette notion, elle modifie le sens du terme de « rationnel », qui signifie « intellectuel » au sens spirituel, et non les capacités humaines. En l’attachant à la personne au sens ontologique, la dignité humaine est aussi inhérente à « un enfant à naître », à « une personne inconsciente » ou encore à « une personne âgée à l’agonie »(§9).

La définition que présente la déclaration est un des éléments essentiels de la déclaration : elle rejette la conception de Kant, se détourne de celle de la déclaration Dignatis Humanae et réoriente l’enseignement de l’Église vers la conception traditionnelle de l’homme. En ne limitant la dignité humaine qu’à des êtres doués de raison et dotés de volonté libre, comme l’entend le monde, le deuxième concile de Vatican a suivi une voie périlleuse que Jean-Paul II et ses successeurs ont cherché à redresser.

La responsabilité de l’homme au regard de la dignité humaine

En raison de son fondement ontologique, la dignité humaine est inaliénable et intrinsèque à chaque être humaine, dès le début de son existence. Tout homme peut la manifester, l’exprimer ou l’obscurcir comme il le souhaite. Tout dépend de lui. Il en assume la responsabilité. La dignité morale, sociale ou existentielle dépend donc des hommes.

Cependant, précise la déclaration, « chaque personne est en effet appelée à manifester sur le plan existentiel et moral la portée ontologique de sa dignité dans la mesure où, avec sa propre liberté, elle s'oriente vers le vrai bien, en réponse à l'amour de Dieu. »(§22) Ainsi, « l’être humain doit aussi s’efforcer de vivre à la hauteur de sa propre dignité. »(§22) La dignité humaine exige donc chaque homme à demeurer digne de la valeur inhérente qui est attachée à sa nature humaine. Il doit donc vivre dans la vérité et le bien, c’est-à-dire hors des erreurs, des mensonges et du mal.

Le péché s’oppose à la dignité humaine. Il la blesse et l’obscurcit, même s’il ne peut l’effacer en l’homme. « La foi, par conséquent, contribue de manière décisive à aider la raison dans sa perception de la dignité humaine »(§22) La raison seule, c’est-à-dire sans la foi, ne suffit pas à manifester et à protéger la dignité humaine.

Par conséquent, l’adhésion à l’erreur ou la diffusion du mensonge sont clairement contraires à la dignité humaine sans néanmoins l’effacer. Elles font perdre la dignité morale.

Les erreurs liées à l’usage du concept de dignité humaine

Après avoir précisé la définition de la dignité humaine, la déclaration présente les erreurs associées à un mauvais usage de ce concept.

La véritable dignité humaine n'est pas une « dignité personne », expression souvent utilisée pour la désigner. Le terme « personnel » renvoie en effet à la notion de « personne », entendue comme « être capable de raisonner », c’est-à-dire capable de connaissance et de liberté, ce qui exclut par conséquent un grand nombre d’êtres humains comme les enfants à naître, les personnes souffrant d’un handicap mental ou encore des personnes âgées qui ont perdu toute autonomie. Or, l’Église réaffirme avec force que la dignité humaine est intrinsèque à toute personne, c’est-à-dire à tout membre de l’espèce humaine, et demeure « en toute circonstance » en chaque être humain. Elle ne dépend d’aucune condition. « Sans référence ontologique, la reconnaissance de la dignité humaine serait à la merci d'évaluations différentes et arbitraires. »(§24) C’est une condamnation explicite de la conception qu’utilisent nos contemporains.

La deuxième erreur consiste à abuser du concept de dignité humaine pour « justifier une multiplication de nouveaux droits, dont beaucoup […] sont fréquemment mis en conflit avec le droit fondamental à la vie »(§25). Ce recours abusif ne sert qu’à satisfaire les préférences, les désirs ou les penchants de chacun. « La dignité est alors identifiée à une liberté isolée et individualiste, qui prétend imposer comme “droits”, garantis et financés par la collectivité, certains désirs et penchants subjectifs. »(§25) Or, la dignité humaine se fonde sur les « exigences constitutives de la nature humaine » et non « sur l’arbitraire individuel » ou encore sur « la reconnaissance sociale ». Les droits et les devoirs qui découlent de la dignité humaine sont objectifs. Ils ne sont pas non plus limités à l’individu mais sont compris au sein de la communauté humaine. Finalement, la conscience de notre dignité humaine ne doit pas nous faire oublier que tous les êtres vivants sont dotés d’une valeur propre en tant que créatures de Dieu.

Enfin, il est illusoire de croire qu’« une liberté abstraite, libre de tout conditionnement, contexte ou limitation » est nécessaire ou suffit pour être digne. Notre liberté est vraie et réelle si elle est attachée à Notre Créateur. Une liberté indépendante, sans référence notamment morale, est une négation de la dignité humaine. Une meilleure compréhension de la véritable liberté est gage de progrès dans la reconnaissance de la dignité humaine.

Les violations graves de la dignité humaine

La déclaration présente longuement des violations concrètes et graves de la dignité humaine. Tout ce qui s’oppose à la vie elle-même, ou à l’intégrité de la personne humaine porte atteinte à la dignité humaine. Elle revient sur des contextes qui portent atteinte à la dignité humaine comme l’extrême pauvreté, la guerre, la souffrance des migrants, mais aussi sur des actes comme la traite des personnes, y compris le commerce d’organes, les abus sexuels, les violences contre les femmes, l’avortement, la gestion pour autrui, l’euthanasie et le suicide assisté, mise au rebut des personnes handicapées, ou encore la violence numérique.

Si la déclaration s’oppose à l’idéologie de la théorie des genres, elle rappelle que toute personne, quelle que soit son orientation sexuelle, doit être respectée en raison de la dignité humaine. Elle revient aussi sur le respect du corps. Elle rappelle que la personne est constituée d’un corps et d’une âme, et par conséquent, que le corps et l’âme participent à la dignité humaine. « Le corps humain participe à la dignité de la personne, dans la mesure où il est doté de significations personnelles, en particulier dans sa condition sexuée. »(§60) Nous devons donc respecter le corps tel que nous l’avons reçu, tel qu’il a été créé. Par conséquent, le changement de sexe constitue une atteinte à la dignité humaine.

Notre Seigneur Jésus-Christ « a révélé, dans sa plénitude, la dignité intégrale de tout homme et de toutes femme »(§65) Convaincue de la force que lui procure Notre Seigneur Jésus-Christ, l’Église réaffirme la dignité humaine comme fondement des droits fondamentaux de l’homme, de la justice et de toute société, sans laquelle elle ne peut exister. Face aux violations de la dignité humaine, l’Église encourage sa promotion et demande aux États non seulement de la protéger mais également de garantir son épanouissement.

Conclusions

Dignitas Infinita est le dernier texte de Rome sur la dignité humaine, après une série d’encycliques, déclarations et interventions pontificales. Elle reprend les thèmes qu’ils ont abordés tout en y ajoutant des précisions importantes.

Les textes pontificaux se réjouissent des progrès de la prise de conscience de la dignité humaine dans les sociétés mais dénoncent en même temps ses nombreuses violations, notamment les crimes odieux que sont l’avortement, l’euthanasie et le suicide assisté. Ce scandale s’explique par une perte de sens de la dignité humaine et par une perte de sens de Dieu.

La déclaration rappelle en effet qu’il n’est pas possible de parler de la dignité humaine si le terme de personne humaine auquel elle est attachée n’est pas correctement définie. Toute erreur dans la conception de la personne humaine conduit à méconnaître la véritable dignité humaine et à commettre des erreurs et des fautes. La déclaration rejette ainsi clairement les fausses conceptions de la personne humaine, qui, incapables d’en montrer sa véritable dignité, sont sources de malentendus, d’erreurs et de fautes graves. Telles sont les conceptions de Locke, de Kant et du personnalisme, même s’ils ne sont pas nommés dans le texte.

Tous les textes venant de Rome sont unanimes pour souligner le fondement divin de la dignité humaine, d’abord par l’œuvre de la Création puis celle de la Rédemption. L’amour de Dieu témoigne de la valeur inestimable de tout homme comme il en est la cause. De cette dignité objective et inaliénable, découlent des droits et des devoirs. Ainsi, « les droits de la personne découlent du fondement divin de sa dignité » contrairement au « droits de l’homme », qui « un produit de l’histoire » [20]. Si la dignité humaine n’est donc pas reliée à la vraie notion de Dieu, elle ne peut être réellement comprise dans toutes ses dimensions.

Les interventions pontificales sont aussi unanimes pour rappeler que si l’homme possède en lui une dignité inaliénable, inconditionnelle, un homme doit vivre à la hauteur de cette dignité, sans quoi il peut perdre sa dignité morale. Le péché, qui est une offense faite à Dieu, la lui fait perdre puisqu’il l’éloigne de la fin pour laquelle il a été créé. Pouvons-nous alors, au nom de la vraie dignité humaine, promouvoir ce qui va à sa rencontre ? Pouvons-nous oublier que sans dignité morale, elle n’a aucune valeur au-delà de la mort ? Elle prend en effet tout son sens quand, devant Dieu, l’homme est ce qu’Il a voulu qu’il soit… Ainsi, la dignité morale demeure le bien essentiel à préserver ou à reconquérir…

Quand le centurion romain demande à Notre Seigneur Jésus-Christ de secourir son serviteur malade et souffrant, Notre Sauveur lui assure qu’Il ira chez lui pour le guérir. Mais, il lui répond aussitôt : « Seigneur, je ne suis pas digne que tu entres sous mon toit. » L’officier romain est conscient de la distance qui existe entre Notre Seigneur Jésus-Christ et lui-même, entre Dieu et l’homme. Il sait qu’il n’a aucun droit devant Lui. Il ne se vante d’aucun mérite. Il ne négocie pas. Il implore. Il n’en appelle ni à dignité humaine, bien réelle, ni à sa dignité sociale. Et devant un tel acte, Notre Seigneur Jésus-Christ s’émerveille devant tant de foi. Par une seule parole, le centurion est alors exaucé. Il devient digne du don de Dieu…


Notes et références  

[1] Philippe Cossalter, La dignité humaine en droit public français : l’ultime recours, centre-droit-public-compare.assas-universite.fr, 30 octobre 2014.

[2] Léon XIII, Rerum Novarum, 15 Mai 1891, vatican.va.

[3] Pie XI, Encyclique Quadragesimo Anno sur l’instauration de l’ordre social, n°25, 15 mai 1931.

[4] Pie XI, Divini Redemptoris sur le communisme athée, n°10, vatican.va.

[5] Pie XI, Firmissimam Constantiam sur la situation religieuse au Mexique, 28 mars 1937.

[6] Pie XI, Mit brenneder Sorge sur l’Église et le Reich allemand, 14 mars 1937.

[7] Voir par exemple le radio message du 24 décembre 1942.

[8] Daniele Menozzi, L’Église et les droits humains, dans Monde(s), 2022/2, N°22, éditions Presses universitaires de Rennes, mise en ligne le 19 octobre 2022, cairn.info.

[9] Pie XII, radio message, 24 décembre 1942, vatican.va.

[10] Pie XII, radio message, 24 décembre 1944 dans Doctrine sociale de l’Église catholique, textes majeurs, www.doctrine-sociale-catholique.fr.

[11] Pie XII, radio message, 24 décembre 1944 dans Doctrine sociale de l’Église catholique, textes majeurs, www.doctrine-sociale-catholique.fr.

[12] Jean XXIII, Lettre encyclique Pacem in Terris sur la paix entre toutes les nations, fondée sur la vérité, la justice, la charité, la liberté, 11 avril 1963, vatican.va.

[13] Paul VI, Déclaration Dignitatis Humanae sur la liberté religieux, 7 décembre 1965, vatican.va.

[14] Jean-Paul II, Lettre encyclique Evangelicum Vitae sur la valeur et l’inviolabilité de la vie humaine, 25 mars 1995, vatican.va.

[15] Section pour la section doctrinale, Déclaration Dignitas Infinita sur la dignité humaine, 2 avril 2024, vatica.va.

[16] Voir Angelus, Jean-Paul II, 16 novembre 1980 lors de son voyage apostolique en République Fédérale d’Allemagne, vatica.va. Cette expression a aussi été reprise par le pape François dans son encyclique Evangelii gaudium, 24 novembre 2013, vatican.va.

[17] Voir l’encyclique Fratelli tutti sur la fraternité et l’amitié sociale, pape François, n°277, vatican.va.

[18] Jean-Paul II, encyclique Evangelium Vitae, sur la valeur et l’inviolabilité de la vie humaine, n°38.

[20] Daniele Menozzi, L’Église et les droits humains.