" La pierre précieuse, voire de grand prix aux yeux de certains, qu'est l'émeraude, se voit insultée par un morceau de verre habilement truqué, s'il ne se rencontre personne qui soit capable de procéder à un examen et de démasquer la faute. Et lorsque de l'airain a été mêlé à l'argent, qui donc, s'il n'est connaisseur, pourra aisément le vérifier ? "(Saint Irénée, Contre les hérésies)


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samedi 15 août 2026

La dignité humaine selon l'enseignement pontifical depuis Léon XIII

Au lendemain de la première guerre mondiale, l’horreur est sur tous les visages. Le monde vient d’achever une terrible histoire, teintée de sang et emplie de cris épouvantables. Jamais, les hommes n’ont connu une telle cruauté à une si grande ampleur. Après ce désastre, l’humanité a encore souffert de nouvelles atrocités et barbaries à une échelle planétaire. Devant un tel carnage, la pensée humaniste ne peut survivre. Elle avoue son échec. Elle se terre dans le silence de l’abomination. L’homme n’a jamais été aussi déshumanisé et deshumanisant…

Face à ce cataclysme, aux lendemains de la seconde guerre mondiale, les Nations Unies proclament à plusieurs reprises leur foi dans la dignité humaine et dans la valeur de la personne humaine, d’abord dans sa Charte, en 1945 puis dans la Déclaration universelle des droits de l’homme en 1948. Depuis cette dernière proclamation, plus d’une trentaine de constitutions nationales font explicitement références à la dignité humaine à la fin du XXe siècle. En France, si elle est absente dans la constitution, elle est élevée au rang de principe à valeur constitutionnelle depuis une décision du Conseil constitutionnel de 1994 au sujet de la loi dite de bioéthique. La dignité humaine devient alors un des principes clés du droit, voire « la source de tous les droits fondamentaux »[1]. Elle est au cœur des questions de bioéthique.

La dignité humaine ne concerne pas uniquement le droit. Elle ne se limite pas non plus à des questions philosophiques. Elle concerne chacun d’entre nous. Elle intéresse donc naturellement l’Église catholique. De nombreux textes pontificaux portent en effet sur ce sujet ou le mentionnent pour réaffirmer son importance. La dignité humaine est même le titre d’une déclaration du deuxième concile de Vatican. Dernièrement, en 2024, la Curie romaine publie enfin un texte consacré à ce sujet dans le but de clarifier le concept de dignité humaine et en dénoncer les principales violations.

Dans cet article, nous allons présenter brièvement la conception de la dignité humaine selon les documents et interventions pontificaux à partir de la fin du XIXe siècle…

La dignité humaine face à la misère morale et sociale

Le pape Léon XIII évoque la dignité humaine dans Rerum Novarum [2], publié en 1891. L’encyclique a été écrite pour répondre à la misère morale et sociale de son temps, notamment celle des ouvriers. Ce texte est fondamental. Elle constitue le socle de la doctrine sociale de l’Église.

Léon XIII y mentionne à plusieurs reprises la « dignité naturelle » que tout homme possède, que Dieu traite « avec un très grand respect »(§36) et que personne ne doit « violer impunément »(§36). En rachetant tous les hommes, Notre Seigneur Jésus-Christ les a rétablis « dans leur dignité d’enfants de Dieu »(26). La dignité naturelle est ainsi « relevée encore par celle du chrétien »(§9). Le terme de « dignité » est ainsi employé pour désigner la valeur intrinsèque de l’homme, donnée par sa nature et restaurée par l’œuvre de la Rédemption, une valeur qui ne dépend donc pas de ses attributs, de son état ou de ses spécificités.

Léon XIII présente aussi la « vraie dignité de l’homme et son excellence dans ses mœurs, c’est-à-dire dans sa vertu »(§24). Il fait ainsi référence à la morale qui confère à l’homme une véritable valeur. La vraie dignité ne repose donc pas sur son rang social, sa richesse, sa puissance ou encore sur ses activités.

Léon XII s’oppose ensuite à toute violation de la dignité humaine, ou à l’asservissement de l’homme, y compris de son âme, auxquels conduisent le libéralisme, le capitalisme excessif et le marxisme.

Par cette encyclique, Léon XIII fait prendre conscience que toute homme possède une valeur éminente d’où découlent des droits et des devoirs. Le pape Pie XI voit, dans sa doctrine et le mouvement social chrétien qui s’en inspire, la prise de conscience « des droits sacrés » que les ouvriers « tiennent de leur dignité d’hommes et de chrétiens. »[3] Il réaffirme la position de l’Église contre toute forme d’exploitation et de deshumanisation de l’homme. L’ouvrier n’est pas un objet qu’on marchande…

La dignité humaine face aux idéologies totalitaires

Dans un autre contexte, Pie XI dénonce, dans plusieurs encycliques, les idéologies et les régimes politiques qui prétendent déterminer, limiter ou même nier les droits naturels fondamentaux de l’homme.

Dans l’encyclique Divini Redemptoris, Pie XI dénonce le communisme qui « enlève à la personne humaine tout ce qui constitue sa dignité » et qui « ne reconnaît à l’individu, en face de la collectivité, aucun des droits naturels à la personne humaine ; celle-ci, dans le communisme, n’est plus qu’un rouage du système. »[4]

Dans l’encyclique Firmissimam constantiam [5], Pie XI rappelle que la dignité humaine nécessite un minimum de bien-être indispensable et dénonce le sort indigne que connaissent les chrétiens au Mexique.

Dans l’encyclique Mit brenneder Sorge [6], Pie XI s’oppose au régime totalitaire que connaît l’Allemagne.

Dans tous ces textes, Pie XI rappelle les fondements de la dignité de l’homme, créée à l’image de Dieu et à sa ressemblance, et racheté par Notre Seigneur Jésus-Christ, et des droits et des devoirs qui en découlent, en matière sociale, économique, politique, civile, …Il souligne qu’il est du devoir de l’État de la protéger.

La dignité humaine face à la guerre

Pendant la seconde guerre mondiale, le pape Pie XII intervient, par messages radiophoniques[7], pour « en appeler à la dignité humaine, fondée sur l’acte créateur de Dieu, pour énumérer les droits naturels qui ne sont donc pas directement issus des pouvoirs politiques, mais dont les États sont tenus de garantis leur exercice »[8].

Pie XII insiste sur l’origine de la dignité humaine. Nul ne peut « nier ou oublier impunément la source éternelle de sa dignité : Dieu. »[9]. « La dignité humaine est la dignité de l’image de Dieu »[10] en référence à sa création. Il insiste aussi sur la dignité humaine dont témoigne le mystère de l’Incarnation où « le Verbe s’est fait chair ». « Le mystère de Noël proclame une dignité inviolable » ou encore « Noël est la fête de la dignité humaine. »[11] Ainsi, « l’Église a la mission d’annoncer au monde, […], le message le plus élevé et le plus nécessaire qui puisse être : la dignité de l’homme, la vocation à la filiation de Dieu. »,

Les exigences de la dignité humaine

Dans l’encyclique intitulé Pacem in Terris [12], le pape Jean XXIII mentionne la dignité humaine qui la considère à deux niveaux. Il la considère d’abord au point de vue de sa nature. « Tout être humain est une personne, c'est-à-dire une nature douée d'intelligence et de volonté libre. Par là même, iI est sujet de droits et de devoirs, découlant les uns et les autres, ensemble et immédiatement, de sa nature : aussi sont-ils universels, inviolables, inaliénables. »(9) Puis, il la considère à la lumière de la foi. La dignité humaine est alors plus haute. « Les hommes ont été rachetés par le sang du Christ Jésus, faits par la grâce enfants et amis de Dieu et institués héritiers de la gloire éternelle. »(9) Ainsi, si la dignité humaine relève de la nature de l’homme, elle est élevée par l’œuvre de la Rédemption.

Le pape Jean-Paul II définit en quoi consiste la dignité humaine. Il insiste sur la liberté. Elle « exige que chacun agisse suivant une détermination consciente et libre »(§34), et non sous l’effet de la contrainte ou de pressions extérieures. « Une société fondée uniquement sur des rapports de force n’aurait rien d’humain. »(§34) La dignité de l’homme revient donc à être libre et raisonnable. Mais, cela ne va pas à l’encontre de l’ordre moral qui se fonde objectivement sur Dieu, un ordre « universel, absolu et immuable dans ses principes »(§38) qui demeure conforme à la dignité humaine.

La dignité humaine a alors une double conséquence. Elle nous oblige comme elle oblige l’autre à notre égard. De la dignité humaine découle des droits et des devoirs que l’encyclique définit par la suite. À un droit correspond à un devoir. L’un ne va pas sans l’autre. Les droits sont « autant d’expressions de sa dignité qu’il devra les faire valoir »(§44).

Enfin, l’encyclique souligne à plusieurs reprises que tous les hommes, y compris l’étranger et « l’homme égaré dans l’erreur »(§158), sont égaux en dignité, qu’il qualifie de naturelle. Sans-doute, elle évoque par-là la dignité humaine uniquement du point de vue de la nature humaine.

La dignité humaine et la liberté religieuse

Le deuxième concile de Vatican a élaboré un texte qui porte le titre éloquent de Dignatis Humanae [13]. En fait, il est dédié à la liberté religieuse. Le titre n’est pas anodin. Il souligne le rapport étroit entre la dignité humaine et le droit de la liberté religieuse, car selon l’encyclique, ce droit se fonde sur la dignité humaine (§2, § 9) et est conforme à la dignité de l’homme (§12). En raison de cette dignité, « tous les hommes doivent être exempts de toute contrainte de la part des individus que des groupes sociaux et de quelque pouvoir humain que ce soit »(§2). C’est ainsi que se justifie la liberté humaine, notamment en matière de religion.

La dignité humaine est reconnue en tous les hommes, « parce qu’ils sont des personnes, c’est-à-dire douées de raison et de volonté libre, par suite, pourvus d’une responsabilité personnelle »(§2). Notons que le terme de « personne » est ainsi pris au sens kantien. Par conséquent, ils ne peuvent être contraints à embrasser une religion. La déclaration précise que Dieu ne contraint pas non plus l’homme en raison de sa dignité qu’Il a Lui-même créée (§11).

Enfin, la déclaration souligne la prise conscience progressive, « toujours plus vive » (Préambule), de l’homme en la dignité humaine, par « l’expérience » qui en « manifeste toujours plus pleinement les exigences à la raison humaine »(§9) et par « le ferment évangélique »(§12).

Nous pouvons noter que la dignité humaine n’est considérée qu’au point de vue naturelle, sans-doute en raison de la portée du document qui n’est qu’une déclaration faite au monde.

La dignité de la vie, objet d’un scandale inadmissible

Dans l’encyclique Evangelicum Vitae [14], le pape Jean-Paul II proclame et défend « la valeur sacrée de la vie, depuis le commencement jusqu’à son terme »(2) ou encore « la valeur incomparable de toute personne humaine » au point de déclarer que « l'Évangile de l'amour de Dieu pour l'homme, l'Évangile de la dignité de la personne et l'Évangile de la vie sont un Evangile unique et indivisible. » Il dénonce alors les crimes et les maux qui portent atteintes à la vie et à la dignité humaine, reprenant les paroles du deuxième concile de Vatican. C’est pourquoi, dans cette encyclique, il réaffirme « avec l'autorité du Successeur de Pierre la valeur de la vie humaine et son inviolabilité, eu égard aux circonstances actuelles et aux attentats qui la menacent aujourd'hui. »(5) Il souligne alors la situation paradoxale actuelle. « En un temps où l'on proclame solennellement les droits inviolables de la personne et où l'on affirme publiquement la valeur de la vie, le droit à la vie lui-même est pratiquement dénié et violé, spécialement à ces moments les plus significatifs de l'existence que sont la naissance et la mort. »(18) Jean-Paul II dénonce ce scandale. Il en donner aussi la cause.

Jean-Paul II trouve la cause de cette contradiction dans une conception erronée de la personne juridique, considérée uniquement comme « l’être qui présente une autonomie complète »(19), ou encore dans une conception d’une « dignité personnelle » qui l’identifie avec « la communication verbale explicite et, en tout cas, dont on fait l’expérience. »(19) Ces conceptions excluent tout être humain qui doit naître ou celui qui va mourir, en raison de ses faiblesses, de ses dépendances à l’égard des autres, de son incapacité à s’exprimer par la parole. Cependant, il est à noter que cette conception erronée de la personne est plutôt confortée par la déclaration Dignitatis Humanae.

La situation s’explique aussi par une mauvaise conception de la liberté, issu du relativisme et de l’individualisme. Elle « révèle une conception de la liberté totalement individualiste qui finit par être la liberté des « plus forts » s’exerçant contre les faibles près de succomber. »(19) Ainsi, « comment peut-on parler encore de la dignité de toute personne humaine lorsqu'on se permet de tuer les plus faibles et les plus innocentes ? »(20)

La perte de sens

Le cœur du drame ou encore la racine profonde de toutes ces erreurs résident en fait dans « l’éclipse du sens de Dieu et du sens de l’homme »(21). Lorsque le sens de Dieu disparaît, le sens de l’homme se perd aussi. « Quand Dieu est nié et quand on vit comme s'Il n'existait pas, ou du moins sans tenir compte de ses commandements, on finit vite par nier ou par compromettre la dignité de la personne humaine et l'inviolabilité de sa vie. »(96)

Or, en contemplant Notre Seigneur Jésus-Christ dans l’œuvre de la Rédemption, toute la dignité humaine se révèle avec éclat. « Dans la foi en Jésus, « auteur de la vie » (Ac 3, 15), la vie qui est là, abandonnée et implorante, retrouve conscience de soi et pleine dignité. »(32) Mais sa « très haute dignité » plonge d’abord ses racines dans l’œuvre de la Création. « La dignité de la vie n'est pas seulement liée à ses origines, au fait qu'elle vient de Dieu, mais aussi à sa fin, à sa destinée qui est d'être en communion avec Dieu pour le connaître et l'aimer. »(38) C’est en écoutant la Parole de Dieu, c’est-à-dire en faisant sa volonté, que l’homme peut vivre en toute dignité. La dignité humaine intrinsèque à l’homme exige un comportement à sa hauteur, sans quoi il ne peut vivre dignement. Jean-Paul II distingue donc deux types de dignité humaine, l’un liée à la nature humaine, l’autre à son comportement.

Jean-Paul II rappelle aussi le devoir de chacun, un devoir humain élémentaire, de refuser toute participation à la perpétration d’une injustice, toute coopération à une action mauvaise, à des pratiques contre la vie et en opposition avec la loi de Dieu, même si elles sont légales. Ce serait contraire à sa dignité.

Enfin, Jean-Paul II définit la dignité humaine comme le fondement de la société. Sa méconnaissance « mine à la racine la vie même de la société civile. »(90) Ainsi, « pour l'avenir de la société et pour le développement d'une saine démocratie, il est donc urgent de redécouvrir l'existence de valeurs humaines et morales essentielles et originelles, qui découlent de la vérité même de l'être humain et qui expriment et protègent la dignité de la personne : ce sont donc des valeurs qu'aucune personne, aucune majorité ni aucun Etat ne pourront jamais créer, modifier ou abolir, mais que l'on est tenu de reconnaître, respecter et promouvoir. »(71)

Le déclaration Dignitas Infinita, synthèse de l’enseignement de l’Église

La déclaration Dignitas Infinita[15] a pour objectif de présenter « le caractère incontournable du concept de dignité de la personne humaine au sein de l’anthropologie chrétienne »(Présentation), et les atteintes à la dignité humaine. Sa première partie est ainsi une synthèse de l’enseignement de l’Église sur sa conception de la dignité humaine. La déclaration est ainsi le premier texte dédié à ce sujet. Cependant, nous constatons qu’elle apporte des précisions importantes et ajoute aux textes pontificaux antérieurs des éléments essentiels que nous soulignerons.

L’expression « dignitas infinita » ou « infinie dignité » peut d’abord nous surprendre. Elle est en effet une reprise d’une déclaration de Jean-Paul II[16]. Ce pape l’a utilisé pour en souligner son caractère universel. Elle est en effet aussi présente chez les personnes affaiblies ou souffrantes, c’est-à-dire chez celles qui ne présentent pas au monde moderne l’image de la dignité. Elle dépasse donc les apparences. Cependant, si la valeur de l’homme est éminente et inaliénable dans tout être humain, si elle prend sa cause dans l’amour infini de Dieu et dans sa miséricorde infinie, peut-elle être qualifiée d’infinie ?

La déclaration est composée de trois parties. La première porte sur le concept de la dignité humaine afin de le clarifier et d’éviter des confusions. La deuxième analyse des situations où la dignité humaine n’est pas reconnue de manière adéquate. Enfin, la troisième porte sur la dénonciation des violations graves et actuelles de la dignité humaine, soulignant que la foi ne peut être séparée de la défense de la dignité humaine. Celle-ci est définie comme « une vérité universelle » et « une condition fondamentale pour que nos sociétés soient réellement justes, pacifiques, saines et finalement authentiquement humaines. »(Présentation).

Les sources de la dignité humaine

La dignité humaine est intrinsèque à chaque personne humaines, et demeure inaliénable« en toutes circonstances ». Elle fonde « la primauté de la personne humaine et la protection de ses droits. »(§1) La seule raison suffit pour démontrer la dignité ontologique de l’homme. Cependant, elle est aussi proclamée dans la Révélation divine. Dans son encyclique Fratelli tutti, du 3 octobre 2020, le pape François rappelle aussi que la dignité humaine se trouve dans l’Évangile[17]. L’Église réaffirme ainsi la dignité humaine et son inaliénabilité à la lumière de la Révélation divine.

Son fondement réside dans sa création puisque la personne humaine est « créée à l’image et à la ressemblance de Dieu et rachetée dans le Christ Jésus. » (§1 et 2) L’encyclique fait ainsi une équivalence entre l’homme et la personne humaine. Plus précisément, « la dignité humaine provient de l’amour son Créateur, qui a imprimé en lui les traits indélébiles de son image » et « s’est révélée dans sa plénitude lorsque le Père a envoyé son Fils qui assumé dans sa totalité l’existence humaine » (§18). Notre Seigneur Jésus-Christ a aussi montré que toute personne, qualifiée indigne, même celle qui a perdu sa « figure » humaine, est aussi dotée d’une dignité inestimable.

Enfin, reprenant les paroles de Jean-Paul II, « la dignité de la vie n'est pas seulement liée à ses origines, au fait qu'elle vient de Dieu, mais aussi à sa fin »[18], c’est-à-dire à sa vocation divine, celle de s’unir à Dieu.

Les différents sens de la dignité humaine

La déclaration distingue quatre sens de la dignité humain : la dignité ontologique, qui concerne la personne en tant que telle « par le simple fait d’exister et d’être voulue, créée et aimée de Dieu »(§7), la dignité morale, qui « se réfère à la l’exercice de la liberté de la créature humaine »(§7), la dignité sociale, qui correspond aux conditions de vie d’une personne, c’est-à-dire à la décence, et la dignité existentielle, propre à un contexte ou à une situation.

Seule la dignité ontologique est inaliénable. Elle subsiste en toutes circonstances. Dans les trois autres sens, une personne peut perdre sa dignité, soit parce qu’elle n’agit pas ou ne se comporte pas selon sa dignité ontologique (dignité morale), soit parce que les conditions dans lesquelles une personne est contrainte de vivre sont indécentes (dignité sociale), soit parce que la situation existentielle qu’elle connaît s’oppose à la perception de la dignité ontologique, par exemple en cas de maladie, de contextes familiaux, etc. (dignité existentielle). Par conséquent, la « dignitas infinita » ne désigne que la dignité ontologique, comme l’encyclique le précise dès l’introduction.

La dignité ontologique, la vraie et seule « dignitas infinita »

La déclaration fonde alors la dignité ontologique sur la personne au sens de « substance individuel »[19]. Elle nous rappelle ainsi que la notion de dignité n’a pas de sens si elle ne s’attache pas à une définition claire et précise de la personne à laquelle elle est attachée. Cependant, si elle reprend la formulation traditionnelle de cette notion, elle modifie le sens du terme de « rationnel », qui signifie « intellectuel » au sens spirituel, et non les capacités humaines. En l’attachant à la personne au sens ontologique, la dignité humaine est aussi inhérente à « un enfant à naître », à « une personne inconsciente » ou encore à « une personne âgée à l’agonie »(§9).

La définition que présente la déclaration est un des éléments essentiels de la déclaration : elle rejette la conception de Kant, se détourne de celle de la déclaration Dignatis Humanae et réoriente l’enseignement de l’Église vers la conception traditionnelle de l’homme. En ne limitant la dignité humaine qu’à des êtres doués de raison et dotés de volonté libre, comme l’entend le monde, le deuxième concile de Vatican a suivi une voie périlleuse que Jean-Paul II et ses successeurs ont cherché à redresser.

La responsabilité de l’homme au regard de la dignité humaine

En raison de son fondement ontologique, la dignité humaine est inaliénable et intrinsèque à chaque être humaine, dès le début de son existence. Tout homme peut la manifester, l’exprimer ou l’obscurcir comme il le souhaite. Tout dépend de lui. Il en assume la responsabilité. La dignité morale, sociale ou existentielle dépend donc des hommes.

Cependant, précise la déclaration, « chaque personne est en effet appelée à manifester sur le plan existentiel et moral la portée ontologique de sa dignité dans la mesure où, avec sa propre liberté, elle s'oriente vers le vrai bien, en réponse à l'amour de Dieu. »(§22) Ainsi, « l’être humain doit aussi s’efforcer de vivre à la hauteur de sa propre dignité. »(§22) La dignité humaine exige donc chaque homme à demeurer digne de la valeur inhérente qui est attachée à sa nature humaine. Il doit donc vivre dans la vérité et le bien, c’est-à-dire hors des erreurs, des mensonges et du mal.

Le péché s’oppose à la dignité humaine. Il la blesse et l’obscurcit, même s’il ne peut l’effacer en l’homme. « La foi, par conséquent, contribue de manière décisive à aider la raison dans sa perception de la dignité humaine »(§22) La raison seule, c’est-à-dire sans la foi, ne suffit pas à manifester et à protéger la dignité humaine.

Par conséquent, l’adhésion à l’erreur ou la diffusion du mensonge sont clairement contraires à la dignité humaine sans néanmoins l’effacer. Elles font perdre la dignité morale.

Les erreurs liées à l’usage du concept de dignité humaine

Après avoir précisé la définition de la dignité humaine, la déclaration présente les erreurs associées à un mauvais usage de ce concept.

La véritable dignité humaine n'est pas une « dignité personne », expression souvent utilisée pour la désigner. Le terme « personnel » renvoie en effet à la notion de « personne », entendue comme « être capable de raisonner », c’est-à-dire capable de connaissance et de liberté, ce qui exclut par conséquent un grand nombre d’êtres humains comme les enfants à naître, les personnes souffrant d’un handicap mental ou encore des personnes âgées qui ont perdu toute autonomie. Or, l’Église réaffirme avec force que la dignité humaine est intrinsèque à toute personne, c’est-à-dire à tout membre de l’espèce humaine, et demeure « en toute circonstance » en chaque être humain. Elle ne dépend d’aucune condition. « Sans référence ontologique, la reconnaissance de la dignité humaine serait à la merci d'évaluations différentes et arbitraires. »(§24) C’est une condamnation explicite de la conception qu’utilisent nos contemporains.

La deuxième erreur consiste à abuser du concept de dignité humaine pour « justifier une multiplication de nouveaux droits, dont beaucoup […] sont fréquemment mis en conflit avec le droit fondamental à la vie »(§25). Ce recours abusif ne sert qu’à satisfaire les préférences, les désirs ou les penchants de chacun. « La dignité est alors identifiée à une liberté isolée et individualiste, qui prétend imposer comme “droits”, garantis et financés par la collectivité, certains désirs et penchants subjectifs. »(§25) Or, la dignité humaine se fonde sur les « exigences constitutives de la nature humaine » et non « sur l’arbitraire individuel » ou encore sur « la reconnaissance sociale ». Les droits et les devoirs qui découlent de la dignité humaine sont objectifs. Ils ne sont pas non plus limités à l’individu mais sont compris au sein de la communauté humaine. Finalement, la conscience de notre dignité humaine ne doit pas nous faire oublier que tous les êtres vivants sont dotés d’une valeur propre en tant que créatures de Dieu.

Enfin, il est illusoire de croire qu’« une liberté abstraite, libre de tout conditionnement, contexte ou limitation » est nécessaire ou suffit pour être digne. Notre liberté est vraie et réelle si elle est attachée à Notre Créateur. Une liberté indépendante, sans référence notamment morale, est une négation de la dignité humaine. Une meilleure compréhension de la véritable liberté est gage de progrès dans la reconnaissance de la dignité humaine.

Les violations graves de la dignité humaine

La déclaration présente longuement des violations concrètes et graves de la dignité humaine. Tout ce qui s’oppose à la vie elle-même, ou à l’intégrité de la personne humaine porte atteinte à la dignité humaine. Elle revient sur des contextes qui portent atteinte à la dignité humaine comme l’extrême pauvreté, la guerre, la souffrance des migrants, mais aussi sur des actes comme la traite des personnes, y compris le commerce d’organes, les abus sexuels, les violences contre les femmes, l’avortement, la gestion pour autrui, l’euthanasie et le suicide assisté, mise au rebut des personnes handicapées, ou encore la violence numérique.

Si la déclaration s’oppose à l’idéologie de la théorie des genres, elle rappelle que toute personne, quelle que soit son orientation sexuelle, doit être respectée en raison de la dignité humaine. Elle revient aussi sur le respect du corps. Elle rappelle que la personne est constituée d’un corps et d’une âme, et par conséquent, que le corps et l’âme participent à la dignité humaine. « Le corps humain participe à la dignité de la personne, dans la mesure où il est doté de significations personnelles, en particulier dans sa condition sexuée. »(§60) Nous devons donc respecter le corps tel que nous l’avons reçu, tel qu’il a été créé. Par conséquent, le changement de sexe constitue une atteinte à la dignité humaine.

Notre Seigneur Jésus-Christ « a révélé, dans sa plénitude, la dignité intégrale de tout homme et de toutes femme »(§65) Convaincue de la force que lui procure Notre Seigneur Jésus-Christ, l’Église réaffirme la dignité humaine comme fondement des droits fondamentaux de l’homme, de la justice et de toute société, sans laquelle elle ne peut exister. Face aux violations de la dignité humaine, l’Église encourage sa promotion et demande aux États non seulement de la protéger mais également de garantir son épanouissement.

Conclusions

Dignitas Infinita est le dernier texte de Rome sur la dignité humaine, après une série d’encycliques, déclarations et interventions pontificales. Elle reprend les thèmes qu’ils ont abordés tout en y ajoutant des précisions importantes.

Les textes pontificaux se réjouissent des progrès de la prise de conscience de la dignité humaine dans les sociétés mais dénoncent en même temps ses nombreuses violations, notamment les crimes odieux que sont l’avortement, l’euthanasie et le suicide assisté. Ce scandale s’explique par une perte de sens de la dignité humaine et par une perte de sens de Dieu.

La déclaration rappelle en effet qu’il n’est pas possible de parler de la dignité humaine si le terme de personne humaine auquel elle est attachée n’est pas correctement définie. Toute erreur dans la conception de la personne humaine conduit à méconnaître la véritable dignité humaine et à commettre des erreurs et des fautes. La déclaration rejette ainsi clairement les fausses conceptions de la personne humaine, qui, incapables d’en montrer sa véritable dignité, sont sources de malentendus, d’erreurs et de fautes graves. Telles sont les conceptions de Locke, de Kant et du personnalisme, même s’ils ne sont pas nommés dans le texte.

Tous les textes venant de Rome sont unanimes pour souligner le fondement divin de la dignité humaine, d’abord par l’œuvre de la Création puis celle de la Rédemption. L’amour de Dieu témoigne de la valeur inestimable de tout homme comme il en est la cause. De cette dignité objective et inaliénable, découlent des droits et des devoirs. Ainsi, « les droits de la personne découlent du fondement divin de sa dignité » contrairement au « droits de l’homme », qui « un produit de l’histoire » [20]. Si la dignité humaine n’est donc pas reliée à la vraie notion de Dieu, elle ne peut être réellement comprise dans toutes ses dimensions.

Les interventions pontificales sont aussi unanimes pour rappeler que si l’homme possède en lui une dignité inaliénable, inconditionnelle, un homme doit vivre à la hauteur de cette dignité, sans quoi il peut perdre sa dignité morale. Le péché, qui est une offense faite à Dieu, la lui fait perdre puisqu’il l’éloigne de la fin pour laquelle il a été créé. Pouvons-nous alors, au nom de la vraie dignité humaine, promouvoir ce qui va à sa rencontre ? Pouvons-nous oublier que sans dignité morale, elle n’a aucune valeur au-delà de la mort ? Elle prend en effet tout son sens quand, devant Dieu, l’homme est ce qu’Il a voulu qu’il soit… Ainsi, la dignité morale demeure le bien essentiel à préserver ou à reconquérir…

Quand le centurion romain demande à Notre Seigneur Jésus-Christ de secourir son serviteur malade et souffrant, Notre Sauveur lui assure qu’Il ira chez lui pour le guérir. Mais, il lui répond aussitôt : « Seigneur, je ne suis pas digne que tu entres sous mon toit. » L’officier romain est conscient de la distance qui existe entre Notre Seigneur Jésus-Christ et lui-même, entre Dieu et l’homme. Il sait qu’il n’a aucun droit devant Lui. Il ne se vante d’aucun mérite. Il ne négocie pas. Il implore. Il n’en appelle ni à dignité humaine, bien réelle, ni à sa dignité sociale. Et devant un tel acte, Notre Seigneur Jésus-Christ s’émerveille devant tant de foi. Par une seule parole, le centurion est alors exaucé. Il devient digne du don de Dieu…


Notes et références  

[1] Philippe Cossalter, La dignité humaine en droit public français : l’ultime recours, centre-droit-public-compare.assas-universite.fr, 30 octobre 2014.

[2] Léon XIII, Rerum Novarum, 15 Mai 1891, vatican.va.

[3] Pie XI, Encyclique Quadragesimo Anno sur l’instauration de l’ordre social, n°25, 15 mai 1931.

[4] Pie XI, Divini Redemptoris sur le communisme athée, n°10, vatican.va.

[5] Pie XI, Firmissimam Constantiam sur la situation religieuse au Mexique, 28 mars 1937.

[6] Pie XI, Mit brenneder Sorge sur l’Église et le Reich allemand, 14 mars 1937.

[7] Voir par exemple le radio message du 24 décembre 1942.

[8] Daniele Menozzi, L’Église et les droits humains, dans Monde(s), 2022/2, N°22, éditions Presses universitaires de Rennes, mise en ligne le 19 octobre 2022, cairn.info.

[9] Pie XII, radio message, 24 décembre 1942, vatican.va.

[10] Pie XII, radio message, 24 décembre 1944 dans Doctrine sociale de l’Église catholique, textes majeurs, www.doctrine-sociale-catholique.fr.

[11] Pie XII, radio message, 24 décembre 1944 dans Doctrine sociale de l’Église catholique, textes majeurs, www.doctrine-sociale-catholique.fr.

[12] Jean XXIII, Lettre encyclique Pacem in Terris sur la paix entre toutes les nations, fondée sur la vérité, la justice, la charité, la liberté, 11 avril 1963, vatican.va.

[13] Paul VI, Déclaration Dignitatis Humanae sur la liberté religieux, 7 décembre 1965, vatican.va.

[14] Jean-Paul II, Lettre encyclique Evangelicum Vitae sur la valeur et l’inviolabilité de la vie humaine, 25 mars 1995, vatican.va.

[15] Section pour la section doctrinale, Déclaration Dignitas Infinita sur la dignité humaine, 2 avril 2024, vatica.va.

[16] Voir Angelus, Jean-Paul II, 16 novembre 1980 lors de son voyage apostolique en République Fédérale d’Allemagne, vatica.va. Cette expression a aussi été reprise par le pape François dans son encyclique Evangelii gaudium, 24 novembre 2013, vatican.va.

[17] Voir l’encyclique Fratelli tutti sur la fraternité et l’amitié sociale, pape François, n°277, vatican.va.

[18] Jean-Paul II, encyclique Evangelium Vitae, sur la valeur et l’inviolabilité de la vie humaine, n°38.

[20] Daniele Menozzi, L’Église et les droits humains.

lundi 27 juillet 2026

La dignité humaine ...

Au nom de la dignité humaine… Combien de fois nos contemporains revendiquent de nouveaux droits en invoquant la dignité humaine, y compris des droits qui, autrefois, étaient formellement condamnés et demeurent condamnables moralement ? Ils revendiquent ainsi le droit de mourir dans la dignité, ou dit autrement et plus clairement, le droit de se donner la mort comme ils veulent et évidemment avec l’assistance et le soutien de l’État. Tel est le but de l’association qui porte un nom éloquent : « association pour le droit de mourir dans la dignité ». Nous pouvons évoquer d’autres droits ou revendications qui sont censés garantir la dignité humaine. La justice sociale serait même garante de la dignité comme elle l’est pour l’égalité. Autrefois, la liberté couvrait bien des vices et des fautes. Aujourd’hui, la dignité humaine…

Pourtant, qu’est-ce que la dignité humaine ? Il est difficile d’en parler sans recourir à la notion de « personne » qui lui est intimement rattachée depuis que Kant les ait associées[1]  Or, comme nous l’avons constaté dans nos différents articles sur ce sujet, le terme de « personne »[2] est difficile à définir et soulève de nombreuses questions. Nous ne pouvons guère non plus poursuivre notre étude sur la notion de « personne »[3] sans nous attarder sur celle de la « dignité ». C’est pourquoi, dans le cadre de notre étude apologétique, nous allons désormais étudier la notion de dignité humaine ...

Qu’est-ce que la dignité ?

Commençons par l’étymologie. Le terme de « dignité »[4] vient du mot latin « dignitas », qui provient du verbe « decere »(« convenir »). Ce dernier nous renvoie à la notion de convenance et de bienséance. Il a donné le terme de « décent ». Il est ainsi lié aux bonnes mœurs ou encore à la moralité. L’adjectif latin « dignus », qui a donné le terme de « digne », signifie « qui mérite ».

Le terme « dignitas » serait dérivé du mot grec « seminos »[5] ou de l’adjectif « semnos »[6] qui signifie vénérable, auguste ou encore magnifique. Il viendrait de « sebomai » (« craindre les dieux, révérer ») qui nous renvoie donc à la religion. Il est probablement à l’origine du terme de « semnote » qui désigne la majesté ou la solennité royale et donc inspire le respect[7].

Au XIIe siècle, la dignité désigne un honneur, un privilège, « une charge qui donne à quelqu’un un rang éminent »[8] puis une fonction élevée, civile ou ecclésiastique. Nous retrouvons ce sens dans le terme de « dignitaire » et dans un mot désuet « deintié » ou « daintié », qui signifie « seigneurie, puissance » ou « bien, possession »[9]. Dans la chanson de Roland, le vieux terme « deintet » est ainsi traduit par « seigneurie »[10].

Ainsi, au sens étymologique, la dignité désigne une valeur éminente rattachée à une fonction qui commande le respect, ou la fonction elle-même qui confère un rang éminent, ou encore l’attitude de réserve, de décence, de fierté qu’inspirent la fonction ou le rang tenu. Elle est associée à une considération sociale et à la manière dont une personne peut se comporter et dont elle est estimée par les autres membres de la société. Elle est attachée à la notion de respect et d’honneur. Elle implique alors une double exigence, envers soi-même et devant les autres.

Ces approches morales et fonctionnelles de la dignité, nous les retrouvons dans la définition de « dignité » que nous donne l’Académie française[11]. Cette dernière la définit comme la « fonction ou distinction qui confère un rang éminent dans la société » [12] ou l’« attitude de réserve et de fierté, inspirée par le respect de soi-même ». Elle lui donne aussi le sens de « valeur éminente, excellence qui doit commander le respect », sans néanmoins préciser l’origine ou la cause de cette valeur.

La dignité au sens de Kant

Selon une spécialiste de la question, « évoquer la dignité humaine, c’est parler le langage des Lumières [allemandes] : c’est employer un terme, ou plus précisément, un composite qui a son origine au XVIIIe siècle. »[13]  En effet, sur ce sujet, un nom s‘impose, celui de Kant[14]. C’est sans doute Kant qui a introduit la notion de dignité dans la philosophie en proposant une « formulation philosophique particulièrement éclairante de la dignité humaine. »[15] Ses textes sont considérés comme « des références incontournables en matière d’étude de la dignité humaine »[16].

Nous pouvons rappeler sa formule : « seul l’homme […] est élevé au-dessus de tout prix ; car, en tant que tel, il est à estimer non pas simplement comme moyen en vue des fins d’autrui, ni même de ses propres fins, mais comme fin en soi, c’est-à-dire qu’il possède une dignité (une valeur interne absolue, par laquelle il force à son égard le respect de tous les êtres mondains rationnels ) »[17].

La dignité humaine est une « valeur absolue » qui réside dans l’homme et qui impose le respect auprès des autres hommes. Kant explique ce qu’il entend par respect. Contrairement à l’objet, l’homme doit toujours être considéré, « non pas simplement comme un moyen dont telle ou telle volonté puisse user de son gré ; dans tous ces actions, aussi bien dans celles qui le concernent lui-même que dans celles qui concernent d’autres êtres raisonnables, il doit toujours être considéré en même temps comme fin. » Kant précise que ces fins ne sont pas subjectives, mais objectives. Son existence est une fin en soi-même, « une fin telle qu’elle ne peut être remplacée par aucun autre »[18]. Selon Kant, l’homme a ainsi, par lui-même, une valeur inestimable de manière absolue, non relative.

D’où est tirée la dignité humaine ?

En comparant l’homme à un animal ou à une chose, Kant définit le fondement de la dignité humaine dans l’humanité et plus précisément dans la bonne volonté humaine. Parce que l’homme est en effet doté d’une volonté capable d’obéir à la loi morale qu’il se donne, il possède une dignité, c’est-à-dire qu’il « est digne d’être estimé, non comme un simple moyen pour les fins d’autrui ou même pour les siennes propres, mais comme une fin en soi. »[19] L’homme seul est capable d’établir des lois universelles et de s’y soumettre.

C’est donc en tant que personne, c’est-à-dire « sujet pratique morale », que l’homme est « sublime au-delà de tout prix »[20]. Il est digne absolument parce qu’il est capable de moralité, de se mettre sous des lois morales, des lois qui est posée par la volonté elle-même. « Ce je dois est proprement un je veux. »[21] L’homme est digne parce qu’il a conscience de son devoir, parce qu’il est une personne. Cette loi morale n’émane pas ni d’une force extérieure, ni de la sensibilité humaine ou d’un désir, ni d’un intérêt collectif ou individuel, elle émane librement de lui-même, de son autonomie. « L’autonomie est donc le principe de la dignité de la nature humaine et de toute nature raisonnable. »[22]

Finalement, « c’est l’autonomie qui est le principe de la dignité humaine. L’homme est fin en soi parce qu’il est sujet de la loi morale : il l’est en tant qu’être intelligible, ce qui garantit à chacun, quel que soit son degré de conscience, de culture, de vertu, une imprescriptible dignité. »[23] La dignité n’est donc pas à acquérir. Elle est une valeur inhérente à l’homme en tant que personne, telle qu’elle est définie par Kant.

La dignité humaine, un principe juridique récent

Avant la fin de la deuxième guerre mondiale, la notion de dignité humaine n’intéressait que les philosophes et les théologiens. Il faut attendre la deuxième moitié du XXe siècle pour que les juristes s’emparent du sujet et que cette notion suscite alors « un engouement doctrinal et jurisprudentiel »[24], certainement en raison des crimes et des atrocités commis durant la deuxième guerre mondiale.

Le 10 décembre 1948, les Nations Unies adopte la Déclaration universelle des droits de l’homme. Les premiers mots sont éloquents. La déclaration considère d’abord « que la reconnaissance de la dignité inhérente à tous les membres de la famille humaine et de leurs droits égaux et inaliénables constitue le fondement de la liberté, de la justice et de la paix dans le monde »[25] Le premier article déclare que « tous les êtres humains naissent libres et égaux en dignité et en droits. » La déclaration fait dériver la dignité humaine de la nature humaine et l’insère dans le droit juridique.

Depuis cette déclaration, de nombreux textes juridiques mentionnent la valeur inconditionnelle et absolue de la dignité. En Allemagne, le premier article de la constitution la définit comme intangible. Le Conseil de l’Europe la mentionne dans le titre d’une ses conventions[26].

Notons que la Déclaration des Droits de l’homme et du citoyen de 1789 déclare la liberté et l’égalité en droits sans se référer à la dignité humaine. Pourtant, le principe de la dignité humaine est présent dans de nombreuses lois et dans le code pénal français. Selon une décision du Conseil constitutionnel, publiée en 1994, la dignité humaine est implicitement invoquée dans le préambule de la constitution de 1949 : « au lendemain de la victoire remportée par les peuples libres sur les régimes qui ont tenté d’asservir et de dégrader la personne humaine, le peuple français proclame à nouveau que tout être humain sans distinction de race, de religion ni de croyance, possède des droits inaliénables et sacrés. »[27] . Il justifie que la personne humaine ne peut être traitée comme un objet ou un animal et qu’elle doit être protégée « contre toute forme d’asservissement ou de dégradation »[28].

La dignité humaine, au sommet de la hiérarchie du droit

Revenons à la Déclaration universelle des droits de l’homme de 1948. La dignité humaine est dite universelle et objective. Elle ne dépend pas des attributs humains. Elle est une valeur intrinsèque à tout homme, qui fonde et justifie l’obligation de la respecter. Il ne s’agit pas non plus de l’acquérir ni de la perdre. Elle est « intangible » comme le déclare la constitution allemande. La dignité humaine est même considérée comme « placée au sommet de la hiérarchie du droit »[29] ou encore « la source de tous les droits fondamentaux »[30]. La notion de dignité humaine permet « d’ériger en normes objectifs le respect de soi »[31], c’est-à-dire de protéger la personne contre les atteintes d’autrui et contre elle-même.

En liant le principe de la dignité humaine au préambule de la Constitution de 1948, la décision du conseil constitutionnel nous éclaire davantage sur ce qu’est la protection de la dignité humaine. Cela consiste à défendre la personne de tout asservissement ou dégradation. Ainsi, le Conseil d’État a interdit le lancer de nains, même avec le consentement du nain et tous les dispositifs de protection, parce que la personne ne peut se réduire au statut de projectile, c’est-à-dire à un objet. Le traitement dégradant, comme la torture, ou l’instrumentalisation d’une personne, comme l’esclavage, portent aussi atteinte à la dignité humaine.

La dignité humaine, une notion pourtant floue

Mais, en droit, la notion de dignité humaine est en fait « indéfinissable »[32]. Elle est « laissée à la libre appréciation de l’autorité chargée d’en assurer le respect »[33]. « C’est que le concept de dignité n’est pas un concept descriptif au sens où il serait possible de décrire par l’observation empirique ou par l’intuition d’une essence les qualités qui permettraient de fonder de manière incontestable l’éminente dignité de l’homme. »[34] Le fait de punir un enfant en lui affligeant une fessée ou en le mettant au coin est, pour beaucoup de contemporains, contraire à la dignité humaine.

La notion est en fait source de confusion. Nous pouvons en effet y distinguer deux sens. Le premier est impersonnel au sens où elle est inhérente à tout être humain au titre de son humanité. L’homme ne peut pas être traité comme un objet. Il mérite le respect quel que soit son état, sa conduite et ses spécificités. Le second est personnel. La dignité est liée à l’estime de soi-même, c’est-à-dire à l’image de soi, à la valeur que nous nous donnons. Une situation dans laquelle nous sommes ridiculisés, une déchéance physique, une déception ou une faute que nous avons commise peuvent susciter en nous mépris et dégoût au point de nous enlever en nous l’estime que nous avons de nous-mêmes et perdre ainsi toute dignité. Dans le sens impersonnel, la dignité humaine est universelle et inaliénable car elle est tirée de la nature humaine. Dans le sens personnel, elle est tirée d’une appréciation de soi et peut donc être perdue ou gagnée. L’association pour le droit de mourir dans la dignité prône ainsi « le droit pour chacun d’avoir une fin de vie. Conformément à ses conceptions personnelles de dignité et de liberté »[35]. La dignité qu’elle évoque est ainsi purement personnel.

Sont-elles équivalentes ? Toute atteinte à la dignité au sens impersonnel remet en cause la dignité au sens personnel. Le contraire est faux. Une sanction légitime, qui peut paraître dégradante, est nécessaire pour l’éducation morale d’un enfant et constitue donc un élément fondamental pour sa personnalité. Elle n’est donc pas contraire à son humanité. Sont-elles, alors toutes les deux, fondements du droit ? Il nous semble évident que la déclaration universelle des droits de l’homme de 1948 ou encore le préambule de la constitution de 1949 ne visent que la dignité au sens impersonnel.

Le recours à la dignité humaine dans le droit

Nombreuses sont les lois qui font référence à la dignité, interdisant les logements insalubres, les hébergements collectifs pour les salariées[36], ou encore les concours de « mini-miss »[37], … Des mesures sont prises pour lutter contre les atteintes à la dignité des hommes, des femmes et des enfants. Dans de nombreux textes, le terme de dignité désigne le plus souvent la décence. Il exprime aussi des valeurs plus hautes quand il rejette toute exploitation commerciale des corps des personnes décédées[38]. Il traduit aussi la volonté de protéger l’ordre public et notamment les mineurs[39]. Dans le domaine de la bioéthique, la dignité est évoquée pour limiter les recherches scientifiques, par exemple sur l’embryon.

La dignité est ainsi utilisée au sens multiple tout en devenant un principe juridique au même titre que la liberté et l’égalité. Ainsi, est-il demandé de ne pas porter atteinte à la dignité humaine, c’est-à-dire à la dignité de la personne. Mais, faute de définition et de précision, la dignité humaine ne fonde pas un droit mais n’est mentionnée que pour le renforcer ou à guise de complément.

La dignité humaine, un concept inutile ?

Dans un article publié en 2003[40], Ruth Macklin, philosophe américaine et professeur de bioéthique, considérée comme autorité mondiale dans son domaine, a déclaré que le concept de « dignité humaine » était inutile dans la bioéthique. « Un examen attentif des principaux exemples montre que les appels à la dignité humaine sont de vagues reformulations d’autres notions, plus précises, ou de simples slogans qui n’ajoute rien à la compréhension du sujet. »[41] À partir d’exemples de textes de loi, Macklin montre que le recours à la dignité humaine n’apporte rien aux règles de déontologie médicale, au respect de la personne ou de son autonomie, et revient parfois à l’utiliser comme un simple slogan, faute de précision.  Nous pourrions ajouter à ses arguments que l’intégration de la dignité humaine dans le droit est tout récent bien que les règles liées au respect de la personne soient très anciennes. La déontologie médicale est un précieux héritage de l’antiquité.

Cependant, le rappel au fondement d’un droit est rendu nécessaire pour l’ancrer davantage et mieux le faire adhérer. Après la seconde guerre mondiale, où l’homme a été humilité, bafoué, asservi, il a été jugé indispensable de rappeler d’où sont tirés le respect de la personne et son autonomie. Mais, est-ce suffisant pour faire cesser ces crimes ? Malheureusement non.

Le recours à la dignité humaine a aussi l’avantage de répondre aux questions que soulèvent les différents progrès technologiques, en particulier dans la médecine et la génétique. La question ne porte plus sur le respect de la personne ou sur son autonomie mais sur ce que nous sommes en réalité. Les différents débats bioéthiques portent naturellement sur la dignité humaine, non au sens personnel, mais au sens impersonnel. Ils soulèvent la question de la valeur humaine. Par conséquent, si la dignité humaine n’est pas suffisamment définie, son recours devient inutile, voire dangereux.

Conclusions

La dignité humaine apparaît comme l’ultime recours devant lequel tous devraient se plier par le fait même qu’elle soit évoquée. Elle devient le fondement des droits fondamentaux, le socle de tout l’édifice social et moral. C’est ainsi qu’au nom de la dignité, il est revendiqué des droits immenses. Selon Durkheim, la dignité est l’un des éléments sacrés de la société moderne.

Pourtant, le recours à la dignité humaine peut paraître floue, inutile ou absurde. Dans beaucoup de cas, elle n’est qu’un complément, voire un slogan qui cache mal la faiblesse d’un argument ou son manque de fondement. La dignité est difficilement définissable. Il peut porter différents sens de valeur différente. Manquant de clarté, fort ambigüe, il n’est guère un terme approprié, en particulier dans le droit.

Mais, la dignité humaine apparaît clairement sans ambiguïté ni ombrage quand elle est violée, quand l’homme est traité comme un objet, asservi et déshumanisé. Elle est ainsi fortement liée à l’humanité au point que, depuis Kant, l’humanité est considérée comme le fondement de la dignité. C’est ainsi qu’au nom de la dignité humaine, sont interdis l’esclavage, la prostitution, et d’autres crimes encore. Ce principe a donc son utilité pour interdire ou limiter tout ce qui pourrait dégrader ou asservie l’homme. Mais en termes positifs, le recours à la dignité humaine pour réclamer des droits est vain et dangereux si elle n’est pas clairement définie…

En conclusion, la notion de dignité humaine, au sens de valeur inhérente à l’homme, a du sens quand il s’agit de préserver l’être humain contre tout ce qui peut porter atteinte à son humanité. Mais, en termes positifs, la notion de dignité est intimement liée à la conception que nous avons de l’homme, et non de nous-mêmes. Quand elle est prise au sens personnel, elle devient insaisissable, un simple slogan qui veut taire tout débat et imposer une volonté par de grands mots éloquents mais vides de sens. Mais, elle a toute sa légitimité dans les questions de bioéthique ou dans tous les débats de société où finalement, la valeur de l’homme est au cœur des discussions. Et dans les débats où nous nous interrogeons de la dignité humaine au sens impersonnel pour prendre ou orienter une décision, une question fondamentale apparaît alors évidente : en quoi consiste-t-elle ? Qu’est-ce qui fait que l’homme a de la valeur ?...

 

 

 



[2] Nos différents articles ont présenté la notion de personne selon des points de vue, ontologique, psychologique, juridique ou encore morale sans oublier la conception du personnalisme.

[3] Voir Émeraude, juillet 2026, article «  ».

[4] Voir Dignité, Florence Gruat, dans Les concepts en sciences infirmières, 2ème édition, sous la direction de Monique Formarier et Ljiljana Jovic, 2012, Association de recherche en Soins infirmières, cairn.info.

[5] Voir Dictionnaire de la langue français, Emile Littré, 1875.

[6] Voir Dictionnaire grec-français Bailly, 2020.

[7] Voir Semontes, praestentia, Corps majestueux, du roi grec au prince romain, Anne Gangloff, Le corps des souverains dans les mondes hellénistique et romain, sous la direction de Anne Gangloff et Gilles Gorre, Presses universitaire de Rennes, books.openedition.org.

[8] Centre national de ressources textuelles et lexicales, article « dignité », vu le 14 mai 2026, cnrtl.fr.

[9]Petit dictionnaire de l’Ancien Français, mot « daintié », librairie Garnier Frères, 1940, wikisource.

[10] La Chanson de Roland, III, 45, traduit par Joseph Bédier, 1922, wikisource.

[11] Dictionnaire de l’Académie française, article « dignité », 9ème édition, dictionnaire-académie.fr, lu le 14 mai 2026.

[12] Dictionnaire de l’Académie française, article « dignité », 9ème édition, dictionnaire-académie.fr, lu le 14 mai 2026.

[13] Stefanie Bucheneau, La dignité humaine. Kant et l’humanisme des Lumières allemandes, dans L’humain dans la philosophie allemande : séminaire transversal du projet « l’humain impensé », ireph.parisnanterre.fr, 13 mars 2018.

[14] Voir Émeraude, juillet 2026, article

[15] Thomas de Koninck, Dignité humaine et fin de vie, dans Diogène, 2016/3, n°253 ; éditions Presses Universitaires de France, mise en ligne 20/03/2017, shs.cairn.info.

[16] Tanella Boni, La dignité de la personne humaine : de l’intégrité du corps et de la lutte pour la reconnaissance, dans Diogène, 2006/3, n°215, éditions Presses Universitaires de France, 2006 mis en ligne le 01/12/2007, shs.cairn.info.

[17] Kant, Métaphysique des mœurs, Doctrine de la vertu, VI, 435.

[18] Kant, Fondements de la métaphysique des mœurs, IV, 434.

[19] Kant, Doctrine de la vertu, n°11, dans La dignité humaine chez Kant, Olivier Reboul.

[20] Kant, Doctrine de la vertu, n°11, dans La dignité humaine chez Kant, Olivier Reboul.

[21] Kant, Fondement de la métaphysique morale, 185.

[22] Kant, Fondement de la métaphysique morale, 162.

[23] Olivier Reboul, La dignité humaine chez Kant.

[24] Henri Bandole Kenfack, La Revendication du droit de mourir dans la dignité au nom du droit à la vie : approche innovatrice et conciliatrice de la cour EDH.

[25] Nations Unies, Déclaration universelle des droits de l’homme, Préambule, 10 décembre 1948, un.org.

[26] Convention pour la protection des droits de l’homme et de la dignité de l’être humain à l’égard des applications de la biologie et de la médecine, 1997.

[27] Préambule de la Constitution de 1949.

[28] Conseil constitutionnel, Décision n°94-343/344 du 27 juillet 1994 sur la loi relative au respect du corps humain et loi relative au don et à l’utilisation des éléments et produits du corps humain, à l’assistance médicale à la procréation et au diagnostic prénatal, conseil-constitutionnel.fr.

[29] Henri Bandole Kenfack, La Revendication du droit de mourir dans la dignité au nom du droit à la vie : approche innovatrice et conciliatrice de la cour EDH, Revue des droits et libertés fondamentales (RDLF), 2020, n°36, revuedlf.com.

[30] Philippe Cossalter, La dignité humaine en droit public français : l’ultime recours, centre-droit-public-compare.assas-universite.fr, 30 octobre 2014.

[31] Véronique Gimeno, Le principe de dignité de la personne humaine, instrument de modernisation de la Constitution ?, dans Modernité et constitution, Actes de l’atelier n°1 du Ve congrès de l’Association françaises de droit constitutionnel, les 6, 7 et 9 juin 2002, année 2002, 9-10, persee.fr.

[32] Véronique Gimeno, Le principe de dignité de la personne humaine, instrument de modernisation de la Constitution ?.

[33] Véronique Gimeno, Le principe de dignité de la personne humaine, instrument de modernisation de la Constitution ?.

[34] Sylvie Mesure, Dignité et société. Approche sociologique et critique, dans Raisons politiques, 2017/1, n°66, édition Presses de Science PO, mis en ligne le 6 juillet 2017, cairn.info.

[35] Association pour le droit de mourir dans la dignité, Qu’est-ce que l’ADMD ? dans Site admd.org/action/essentiel, lu le 13 juin.

[36] Loi 2014-790, article 4.

[37] Loi 2014-873, article 58.

[38] Code civil, article 16-1-1.

[39] Loi 2004-669.

[40] Ruth Macklin, Dignity is a useless concept, dans British Medical Journal, volume 327, 20 décembre 2003.

[41] Ruth Macklin, Dignity is a useless concept, selon notre traduction.