" La pierre précieuse, voire de grand prix aux yeux de certains, qu'est l'émeraude, se voit insultée par un morceau de verre habilement truqué, s'il ne se rencontre personne qui soit capable de procéder à un examen et de démasquer la faute. Et lorsque de l'airain a été mêlé à l'argent, qui donc, s'il n'est connaisseur, pourra aisément le vérifier ? "(Saint Irénée, Contre les hérésies)


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vendredi 2 octobre 2026

La dignité humaine vue par les humanistes

La dignité humaine est, semble-t-il, la valeur fondamentale de notre société, intangible, inviolable et inaliénable, liée à son existence même[1]. Les mots ne suffisent plus pour la hisser à des hauteurs inabordables. Elle est encore plus sacrée que la vie. C’est ainsi que depuis de nombreuses années, « le concept de dignité a envahi notre imaginaire démocratique »[2]. Il est mobilisé pour toute sorte de luttes et de revendications. Il retentit pour réclamer de nouveaux droits et pour reconnaître l’inacceptable au point de contester les véritables fondements de la société. Il se présente encore comme un « argument massu » qui fait taire les paroles lucides et clôt les débats, devant lequel l’intelligence devrait se plier.

Pourtant, lorsque nous devons définir et étudier le concept de la dignité humaine, nous rencontrons de grandes difficultés tant il se présente sous différentes formes et présente de nombreuses interprétations. La multiplicité des ouvrages et des recherches qui lui sont dédiés montre à quel point il ne peut être saisi avec évidence. Rome a fini par publier une déclaration sur la notion de la dignité humaine « afin d’offrir des clarifications importantes aidant à éviter les fréquentes confusions qui se produisent dans l’utilisation du concept dignité »[3]. En un mot, l’usage de ce concept nécessite précaution et discernement.

Contrairement au monde contemporain qui semble redécouvrir la dignité humaine, l’Église l’a reconnue depuis de nombreux siècles, comme en témoigne la Sainte Messe selon le rite tridentin[4]. Son enseignement sur ce sujet s’est développé et s’est enrichi, révélant la valeur inestimable de l’homme, créature et fils adoptif de Dieu, destiné à la vie divine. Au Moyen-âge, l’essentiel est dit. Et pourtant, le sujet n’est pas épuisé. L’humanisme[5] en a fait l’un de ses thèmes favoris. Nous allons donc présenter ses principales œuvres sur ce sujet afin d’en tirer des enseignements…

L’héritage des humanistes

« L’humanisme est certainement connu pour avoir mis en évidence le rôle de l’homme dans l’univers et pour avoir donc souligné l’importance de sa dignité. »[6] L’humanisme est souvent présenté comme le temps où l’homme se découvre et révèle toute sa valeur. Pourtant, le sujet de la dignité humaine n’est pas apparu soudainement au XIVe siècle comme si elle était une découverte extraordinaire ou une prise de conscience inattendue, voire une nouvelle lumière après des siècles d’obscurité. Il serait aussi faux de croire que les humanistes aient repris les idées des philosophes antiques et païens après avoir rejeté les acquis du Moyen-âge. Leurs références demeurent encore les Pères de l’Église et la Sainte Écriture, même s’ils prennent en compte le néoplatonisme et le stoïcisme, voire l’ésotérisme.

À la fin du Moyen-âge, l’idée de la dignité humaine est claire et connue : l’homme est placé au-dessus des autres créatures terrestres et même célestes. Sa dignité se fonde sur sa création à la ressemblance de Dieu et sur l’immortalité de son âme. Elle repose aussi sur la liberté de l’homme de choisir le bien ou le mal, de s’élever vers Dieu ou de ressembler aux bêtes. Est aussi reprise l’idée que l’homme est médiateur entre Dieu et le monde, une parfaite synthèse entre les mondes matériel et spirituel. La dignité de l’homme surpasse enfin celle des anges par le mystère de l’Incarnation puisque le Verbe s’est fait chair et que Dieu lui permet de participer à sa vie divine. Ses arguments seront repris par les humanistes…

Les premiers traités sur la dignité humaine

Dans les premières années de l’humanisme, le sujet de la dignité humaine n’occupe guère une place importante. Il est évoqué dans des ouvrages. Considéré comme le premier humaniste, Pétrarque (1304-1374), poète et érudit, refuse de lui consacrer un traité[7]. Dans son ouvrage De nobilitate legum et medicinae, un autre humaniste, Coluccio Salutati (1331-1406) défend la supériorité du droit et des sciences morales sur les sciences de la nature et sur la médecine. Il en vient à exalter la dignité de l’homme, qui consiste selon lui dans sa liberté et sa ressemblance à Dieu.

Antonio da Barga (v. 1390-1452), frère olivétain et abbé du monastère San Miniato de Florence, proche des milieux humanistes de Florence et Padoue, serait le premier auteur à consacrer un traité à ce sujet, mais celui-ci reste sous forme d’ébauche[8], « non achevé mais brièvement esquissé »[9]. Il veut reprendre l’idée du cardinal Lothaire de Segni, le futur pape Innocent III (1198-1216). Après avoir décrit les misères de la condition humaine, Lothaire voulait écrire un ouvrage sur l’excellence de l’homme, ouvrage qui n’a jamais vu le jour. Barga note qu’aucun auteur n’a traité ce sujet. Son essai n’est pas original. Dans un style scolaire, il développe les arguments classiques de l’enseignement de l’Église. Sa principale source est Saint Augustin et Lactance. Mais Braga est conscient de la faiblesse de son style, peu adapté au goût rhétorique de ses contemporains. Il demande alors à son disciple, Bartolomé Facio (v. 1400-1457), plus brillant dans la rhétorique « de le corriger, de l'amender, de l'enrichir, de l'embellir et de le composer »[10]. Facio rédige alors un traité sur ce sujet, effectivement plus agréable à lire, De excellentia ac praestantia hominis, essentiellement à partir de l’ébauche de Barga.

L’ouvrage a pour but de montrer la supériorité de l’homme sur les autres créatures. Cette supériorité découle de sa création, c’est-à-dire de son image et de sa ressemblance à Dieu, et de sa fin. Elle se montre aussi par sa nature, c’est-à-dire par sa raison, sa mémoire, son intelligence et sa volonté. Il souligne aussi que l’homme a été créé pour dominer le monde et que Dieu a donné ce pouvoir pour qu’il reconnaisse sa bonté et qu’ils ne l’offensent pas. Facio insiste sur l’immortalité de l’âme, sur les dons que Dieu accordés à l’homme, montrant ainsi sa préférence, et sur la perspective céleste de la joie humaine. Fidèle à la tradition patristique, son ouvrage ouvre la voie des traités sur la dignité humaine. Il inspire notamment Giannozzo Manetti, l’auteur du De Dignitate et excellentia hominis écrit en 1452 et publié en 1532.

Giannozzo Manetti (1396-1459) voit dans l’âme la ressemblance à Dieu et donc la cause de la dignité de l’homme. Il trouve aussi celle-ci dans la beauté de son corps, dans l’inventivité et la sagesse. Contrairement à ses prédécesseurs, il célèbre la beauté de la vie terrestre et revalorise la valeur du corps. Mais sa dignité se concrétise quand ses facultés sont employées. Elle est un don de Dieu que l’homme a le devoir de manifester par ses actions. C’est ainsi que l’excellence de l’homme se réalise dans toutes ses activités. Finalement, dans une vision positive de l’homme, Manetti le décrit comme la meilleure œuvre de Dieu. La haute dignité humaine réside néanmoins dans sa destinée éternelle, qui trouve son accomplissement dans la résurrection.

L’inévitable Pic de la Mirandole (1463-1487)

Il n’est guère possible de nos jours d’évoquer la dignité humaine sans mentionner Pic de la Mirandole et surtout son ouvrage, publié en 1486, Oration de hominis dignitate. Son véritable nom est Giovanni Pico, comte de Mirandola et Concordia. Il apporte « une véritable révolution »[11] ou « la charte en quelque sorte de l’humanisme »[12]. Jeune érudit aux talents multiples, il apparaît comme la « figure centrale de la Renaissance italienne »[13], surtout célèbre pour son savoir éclectique. Après avoir fait l’objet de critiques acerbes en raison de son savoir jugé inutile, il retrouve la faveur au XIXe siècle puis dans les années 50, notamment auprès du Père Henri de Lubac, qui le découvre en décembre 1974 et le considère comme un génie catholique[14]. Aujourd’hui encre, les mots ne manquent pas pour faire l’éloge de ce « radieux génie de la Renaissance »[15], encore nommé « le phénix de son siècle »[16].

Avant de présenter l’ouvrage, voyons l’homme. Né dans la région de Modène, d’une famille noble et illustre, dotée d’un riche patrimoine et d’une fortune considérable, Pic de la Mirandole est d’abord destiné à une carrière ecclésiastique qu’il abandonne rapidement. À l’âge de quatorze ans, il entame ses études de Droit à l’université de Boulogne, puis, en quête de savoir, il parcourt d’autres universités : Ferrare, Florence, Padoue, Paris. Il étudie la philosophie, apprend le grec, l’hébreu, l’arabe, s’initie au kabilisme et à l’hermétisme[17]… Fréquentant les grands lieux de l’humanismes italiens, il est disciple de Marsile Fircin (1433-1499) et demeure attaché à Jérôme Savonarole (1452-1498)[18]. Il cherche ainsi à acquérir un savoir universelle et à en réaliser une sorte de syncrétisme, sous la protection et l’amitié de Laurent de Médicis.

Pic de Mirandole a pour objectif de réconcilier les partisans des différents philosophes de son temps : platoniciens, aristotéliciens, averroïstes, …  Il est en fait convaincu que tous expriment les mêmes choses mais sous des aspects différents. Il tente de trouver la sagesse primitive, dont chaque culture, chaque religion et chaque philosophie auraient recueilli une étincelle. Il est aussi persuadé que la Kabbale[19] confirme la doctrine chrétienne. En 1486, il fait publier à Rome ses 900[20] conclusions philosophiques, cabalistiques et théologiques[21], représentant les 900 facettes de la vérité unique, que proclame la foi chrétienne. Il propose aussi l’idée de les défendre au cours d’un débat public dans la Ville éternelle en présence du pape. L’ouvrage soulève un véritable scandale. Le pape Innocent VIII finit par déclarer ses thèses hérétiques ou fleurant l’hérésie. Contre les accusations dont elles font l’objet, il écrira une apologie[22]. Il sera absout par un bref du pape Alexandrie VI.

Pic de la Mirandole s’enfuit en France en 1499 et se fait emprisonner à Vincennes. Relâché, il s’installe dans une de ses résidences de Laurent de Médicis près de Fiesole, où il écrit et publie différents ouvrages[23]. 

Marsile Ficin (1433-1499), maître de Pic de la Mirandole

Pic de la Mirandole a eu pour maître Marsile Ficin (1433-1499). Ce dernier n’a pas écrit d’ouvrages sur la dignité humaine mais la valeur de l’homme se perçoit au travers de son œuvre philosophique majeure qu’est Theologia Platonica de immortalitate animae (1482) dans laquelle il tente de réconcilier le platonisme et le christianisme. Ses idées mêlent en fait le paganisme et le christianisme. Ses autres œuvres prennent aussi comme sources des livres ésotériques et hermétique[24]. Il rêve d’une « religio communis naturalisque », d’une religion universelle et naturelle.

Ficin voit la dignité et l’excellence humaine dans les œuvres que l’homme réalise sur terre, dans sa capacité à créer, qui lui fait ressembler à Dieu, dans ses facultés de commander et de gouverner. « Toutes ces considérations portent à présenter l'homme non pas comme image de Dieu seulement, mais aussi comme un dieu lui-même. »[25] Finalement, la dignité humaine ne renvoie plus à Dieu mais à l’homme lui-même. Toujours selon Ficin, l’âme est la partie la plus élevée, la plus digne de l’homme, dont la vocation est de chercher Dieu. Ni animal, ni ange, l’homme peut, lui-seul, s’arracher au sensible pour s’élever vers l’intelligible. Sa dignité lui confère l’immortalité, et non l’inverse.

La dignité à conquérir par l’homme

Oratio de hominis dignitate est destiné à être la préface de ses 900 thèses. Pic de la Mirandole traite de la relation entre la liberté et la dignité de l’homme[26]. L’homme se distingue des autres créatures par son libre arbitre, à savoir l’autodétermination. Intermédiaire entre le ciel et la terre, né sans être achevé, il est capable de faire des choix pour s’élever ou s’abaisser, pour se faire bête ou ange. Car « je ne t’ai donné ni place déterminée, ni visage propre, ni don particulier, ô Adam, afin que la place, le visage et les dons que tu choisiras, tu les conquières et les possèdes selon ton souhait et ta décision »[27]. La dignité se montre lorsque l’homme se tourne vers Dieu et qu’il choisit de vivre à sa recherche. Ainsi, la liberté, au sens métaphysique, peut seule donner la dignité et sa conquête dépend de l’homme et de ses choix. L’homme perd sa dignité quand il fait « un funeste usage du libre choix »[28] que Dieu lui a donné pour son salut. La dignité n’est donc pas fixée comme ne l’est pas non plus sa nature. L’homme se fait lui-même. La dignité est donc une tâche à accomplir, une conquête.

Contrairement aux autres créatures, notamment aux anges, l’homme est responsable du salut de son âme. Certes, les anges sont, par leur nature, supérieurs à l’homme mais, déjà bienheureux, ils n’ont pas assumé cette responsabilité. « Pour nous, incapables désormais de rien céder aux anges, insatisfaits des secondes places, cherchons à égaler leur dignité et leur gloire. Et si nous le voulons, nous ne leur serons inférieurs en rien »[29].

Qui lui permettra de faire de bons choix ? « Je t’ai placé au milieu du monde afin que tu puisses mieux contempler ce que contient le monde. »[30] L’homme doit chercher les voies de la sagesse dans le savoir accumulé par toute l’humanité, dans l’harmonisation de ce savoir, dans la concorde entre les différentes sagesses. « La découverte progressive de la concordance des sagesses accomplit l’homme universel. »[31] Pic de la Mirandole exhorte donc l’homme « à la connaissance de toute la nature, dont la nature humaine est à la fois le centre et comme le sommet »[32]. « Alors, dans notre âme convenablement disposée et purifiée, nous verserons la lumière de la philosophie naturelle, pour finalement la rendre parfaite par la connaissance des choses divines »[33].

Dans un autre ouvrage, Heptaplus, qui, en sept volume, commente les sept jours de la Création, Pic de la Mirandole traite aussi de la dignité humaine à partir du verset de la Genèse (I, 26). À sa création, l’homme est digne parce qu’il ressemble à Dieu, mais il perd sa dignité et sa place dans l’univers par le péché d’origine. Néanmoins, Dieu la rétablit par l’Incarnation et par la Résurrection de Notre Seigneur Jésus-Christ, nouvel Adam. Par conséquent, l’homme doit s’en rendre digne.

L'homme ressemble à Dieu par son âme, qui synthétise l’ensemble des créatures. Il comprend « le vivere des plantes, le sentire des animaux et l’intelligere des anges »[34]. Il résume en lui la création. « Cette synthèse confère à l’homme sa dignité et sa domination dans le monde, s’il reste quand même soumis à Dieu. »[35] Le péché lui enlève toute dignité tout en demeurant un « magnum miraculum ».

Reprenant les idées de Pic de la Mirandole, Erasme, mort en 1536, fait résider la dignité de l’homme dans sa liberté de choisir de s’élever à Dieu et d’accéder à la vie divine, c’est-à-dire d’accepter ou de refuser la grâce divine, depuis que, par le mystère de l’Incarnation, Dieu lui a redonné la dignité qu’il avait perdue après sa chute. Il présente le langage comme une des marques de l’excellence humaine.

La dignité humaine par ses facultés et ses œuvres

Les humanistes français reprennent les arguments classiques sur la dignité humaine. Néanmoins, certains d’entre eux insistent davantage sur les activités humaines, voyant plutôt l’immortalité dans ses œuvres, ses entreprises et ses conquêtes. Rabelais (1483 ou 1494-1553) souligne l’importance des découvertes techniques. Ronsard (1524-1585) loue la multiplicité des capacités de l’homme dans son poème De l’excellence de l’esprit de l’homme. Leurs discours sur la dignité humaine sont finalement éloignés des arguments traditionnels et chrétiens.

Le philosophe Charles de Bovelles (1479-1566) développe le sujet de la dignité humaine, en particulier dans son Livre du sage (1511). La dignité humaine consiste, selon lui, dans l’effort que l’homme mène pour s’élever et atteindre le niveau de l’ange, pourtant la créature la plus parfaite et la plus noble, en dépit d’un début d’histoire catastrophique. La connaissance lui permet un tel prodige. Elle lui permet de prendre conscience de ce qu’il est et d’évoluer. Ainsi, la dignité humaine n’est pas un don mais une évolution acquise par un bon usage de la raison et de la volonté, par l’usage rationnel de son libre arbitre.

Dans son Bref discours sur l’excellence et dignité de l’homme (1558), Pierre Boaistuau (1517-1566) repose la dignité de l’homme sur son âme, dont témoignent le mystère de l’Incarnation et sa filiation divine, sur les dons qu’Il lui a faits, sur son désir de recherche de la vérité et sur son abomination de l’ignorance. Boaistuau loue ainsi l’esprit de l’homme sans négliger néanmoins la dignité de son corps, inférieure néanmoins à celle de l’âme, et souligne surtout ses capacités qui lui ont permis de réaliser des chefs d’œuvre techniques et artistiques. Ainsi, comme d’autres auteurs de son époque, s’il reprend les arguments classiques de la dignité humaine, il attribue davantage l’excellence à l’homme en raison de ses facultés et de ses œuvres.

Un anthropocentrisme remis en cause

Vers la fin du XVIe siècle, des auteurs réagissent au rôle central qui est donné à l’homme, à la vision anthropocentriste des humanistes.

Michel de Montaigne (1533-1592) rejette tous les arguments classiques sur la dignité humaine et remet en question la conception optimiste de l’homme. Il ne croit pas que l’homme est supérieur à toutes les créatures. Au contraire. « La plus calamiteuse et frêle de toutes les créatures, c'est l'homme, et quant et quant la plus orgueilleuse »[36]. Cette conception n’est que la marque de l’orgueil de l’homme et de son arrogance. Il récuse toute hiérarchie naturelle. Il s’oppose ainsi à la conception anthropocentriste des humanistes. Montaigne considère aussi que la dignité humaine ne relève d’aucune chose extérieure à l’homme. Elle réside uniquement en lui. Il la voit dans ses capacités de changement, qu’il juge comme une caractéristique qui le distingue des animaux, et dans la connaissance de ses limites.

Dans son Traité de l’excellence de l’homme chrétien (v. 1575), le philosophe protestant Pierre de la Place ( v.1520-1572) liste l’ensemble des raisons qui justifient l’excellence humaine mais critiquent ceux qui la fondent sur les facultés de l’homme et qui croient la trouver en lui-même. Or, l’homme est un rien sans Dieu. Il se glorifie pourtant alors que son âme est marquée par le péché et qu’il ne peut chercher sa dignité en lui. « L'homme doué de connaissance, jugement, discours et entendement est néanmoins celui-là qui seul erre tellement qu'au monde il n'y a faute, désordre, et confusion que de sa part ». Il ne peut donc compter sur lui-même pour trouver son excellence puisque que Dieu seulement lui donne la vérité et a restauré sa nature humaine par Notre Seigneur Jésus-Christ. Sans Dieu, aucune dignité ne peut être trouvé. Ainsi, de la Place traite de la dignité du chrétien qui est le vrai chef d’œuvre de Dieu, le « trésor de Dieu » et qui vient de Lui seul.

Et la misère humaine ?

Malgré ces critiques, les humanistes n’oublient pas la misère de l’homme. Ce sujet est soit entremêlé avec le concept de la dignité humaine, soit il est traité généralement dans une œuvre à part selon les modes de l’usage afin de rappeler à l’homme de ne pas s’enorgueillir de sa position privilégiée.

Poggio Bracciolini (1380-1459), dit le Pogge, souligne les misères humaines dans De miseria humanae conditionis afin de montrer la vanité des biens de ce monde. Manetti traite de ce sujet dans le Dialogus Consolatorius, Boaistuau dans Théâtre du monde. Ce dernier présente ainsi l’homme comme fait de gloire et de misère. « Connaissant les biens que notre Dieu nous a faits, rendons lui grâce de ce que nous sommes nés hommes et non bêtes »[37]. Quelle que soit sa misère, l’homme ne peut oublier sa dignité qui vient de Dieu. Les traités sur l’excellence de l’homme et sur sa misère se complètent.

Conclusions

Les humanistes développent longuement le sujet de la dignité humaine dans de nombreux traités en se référant d’abord aux auteurs chrétiens de l’antiquité et du Moyen-âge, mais aussi aux auteurs païens et ésotériques. Ils reprennent les arguments classiques de leurs prédécesseurs. La philosophie néoplatonicienne et hermétistes occupent une part importante dans certains traités. 

Les humanistes louent l'excellence de l'homme et le présentent comme un intermédiaire entre les animaux et les anges au centre de la hiérarchie universelle. Certains d'entre eux n’oublient pas néanmoins les misères humaines tout en développant une vision optimiste et d’espérance.

Comme leurs devanciers, les humanistes font reposer la dignité humanité sur sa nature créée par Dieu à sa ressemblance, sur l’immortalité de son âme, sur le mystère de l’Incarnation et les dons que Dieu lui a accordés. Leurs discours se différencient d’eux sur deux points. D’une part, s’ils insistent sur l’âme, ils ne négligent pas le corps qui contribue à la dignité humaine et lui attribuent une excellence, certes inférieure à celle de l’âme. D’autre part, ils soulignent les facultés humaines et les œuvres qu’ils réalisent au point que certains d’entre eux, en particulier en France, ne voit la dignité humaine que dans les découvertes scientifiques, dans les réalisations artistiques et techniques, dans les qualités de certains hommes, et finalement dans les résultats qu’il a obtenus au cours de siècles, négligeant ainsi le rôle de Dieu dans l’excellence humaine. Ces humanistes défendent ainsi l’idée selon laquelle l’homme devient digne par lui-même.

Nous voyons ainsi apparaître deux courants, qui partagent la même exaltation et le même optimisme sur l’homme : le premier fidèle à la conception chrétienne de la dignité humaine et aux exigences morales ; le second, anthropocentrique, qui la décrit comme un objet à conquérir par lui-même, par ses propres facultés, sans lien avec Dieu. Si ces deux courants placent l’homme au-dessus de toutes les créatures terrestres et célestes, seul le second le met au sommet de la pyramide des êtres et au centre de l’univers, quand le premier le laisse soumis à Dieu. L’un ne retient en l’homme que la gloire quand l’autre n’oublie pas ses misères…

Sans-doute excédés par ces visions optimistes et centrées sur l’homme, d’autres auteurs diminuent ces arguments ou les rejettent pour décrire une réalité plus désenchantée.


Notes et références

[1] Voir Émeraude, juillet 2027, article « La dignité humaine… ».

[2] Sylvie Mesure, Dignité et société. Approche sociologique et critique, dans la revue Entités collectives, Raisons politiques, 2017 /2, n°66, Presses de Sciences Po, cairn.info.

[3] Dicastère pour la doctrine de la foi, Déclaration Dignitas Infinita sur la dignité humaine, 25 mars 2024, vatican.va.

[4] Voir Émeraude, septembre 2026, article « La dignité humaine à la lumière de la Sainte Messe ».

[5] L’humanisme désigne un mouvement culturel qui naît dans les milieux savants italiens au XIVe siècle et s’épanouit en Europe au XVIe siècle. Il est devenu un modèle de pensée dominant.

[6] Annamaria Casale, Excellence et dignité de l’homme au XVIe siècle : la vision réformée, Université de Padoue, 2018, thesis.unidp.it.

[7] Plutarque aborde le sujet de la dignité humaine dans le chapitre 93 du livre II du De remediis ultrusque fortunae. 

[8] Traité intitulé Libellus de dignitate et excellentia humanae vitae.

[9] Antonio da Barga, Lettre, dans Antonii Bargensis Cronicon Montis Oliveti, Lugano, Florence, 1901, rapporté dans De l' excellence et de la perfection de l'homme selon Bartolomeo Facio : entre sources patristiques, modèles classiques et schémas rhétoriques, Felicia Toscano, https://journals.openedition.org/.

[10] Antonio da Barga, dans Antonii Bargensis Cronicon Montis Oliveti,.

[11] Henri Weber, Compte rendus sur La dignité de l’homme, Actes du colloque tenu à la Sorbonne, Novembre 1992, Paris, Champion, 1985, dans Réforme, Humanisme, Renaissance, Année 1996, n°42, persee.fr.

[12] Universalis, Pic de la Mirandole (1463-1494), universalis.fr, lu le 29 juillet 2026.

[13] Jean-Marie Durand, Pic de la Mirandole, un sommet de l’humanisme pour aujourd’hui, 9 février 2022, dans https://www.philomag.com/, lu le 29 juillet 2026.

[14] Voir Liberté et concorde chez Pic de la Mirandole, Georges Chantraine, dans Revue des sciences religieuses, numéro thématique : Henri de Lubac, ou l’hospitalité de la théologie, 77-2, 2003, persee.fr.

[15] Marc Nedize, En attendant Nadeau, 4 mai 2022, numéro 150, en-attendant-nadeau.fr.

[16] Titre d’une biographie de Pic de la Mirandole, Venerena von der Heyden-Rynsch, parue chez Gallimard en 2022.

[17] L’hermétisme désigne un ensemble de doctrines ésotériques. Pic de la Mirandole a notamment étudié les textes attribués à Hermès Trismégiste, personnage mythique qui mêle des doctrines égyptiennes, gréco-romaines.

[18] Savonarole prononcera l’oraison funèbre de Pic de la Mirandole, enterré à Naples.

[19] La Kabbale désigne un enseignement ésotérique et mystique du judaïsme destiné à comprendre les secrets cachés de la Torah.

[20] Le nombre 900 revête un caractère cabalistique. Il signifie la totalité.

[21] Conclusiones philosophicae, cabalasticae et theologicae.

[22] Apologia J. Pici Mirandolani, Concordiae comitis, publiée en 1489

[23]  Dei creatoris opere (1489), De Ente et Uno (1491), Disputationes adversus astrologiam divinatricem

[24] L’hermétisme désigne un ensemble de doctrines ésotériques, définis en particulier dans les textes attribués à Hermès Trismégiste, personnage mythique qui mêle des doctrines égyptiennes, gréco-romaines.

[25] Annamaria Casale, Excellence et dignité de l’homme au XVIe siècle : la vision réformée, thèse, université de Padoue, 2018, thesis.unipd.it.

[26] Nous nous appuyons sur Excellence et dignité de l’homme au XVIe siècle : la vision réformée, Annamaria Casale.

[27] Pic de la Mirandole, Discours sur la dignité de l’homme dans La « dignité de l’homme » chez Pic de la Mirandole, c’est quoi ?, Nicolas Tonaillon, 13 juillet 2026, lu le 2 août 2026, philomag.com.

[28] Pic de la Mirandole, Discours sur la dignité de l’homme dans Discours sur la dignité de l’homme dans La « dignité de l’homme » chez Pic de la Mirandole, c’est quoi ?, Nicolas Tonaillon.

[29] Pic de la Mirandole, Oratio de hominis dignitate, 15, dans Introduction à la philosophie esthétique, J. Darriulat

[30] Pic de la Mirandole, Discours sur la dignité de l’homme dans Discours sur la dignité de l’homme dans La « dignité de l’homme » chez Pic de la Mirandole, c’est quoi ?, Nicolas Tonaillon.

[31] Nicolas Tonaillon, La « dignité de l’homme » chez Pic de la Mirandole, c’est quoi ?

[32] Pic de la Mirandole, De hominis dignitate, dans Liberté et concorde chez Pic de la Mirandole, Georges Chantraine. Pic de la Mirandole cite Zoroastre et Platon.

[33] Pic de la Mirandole, Oratio de hominis dignitate, trad. et présenté par Yves Hersant, édition de l’Éclat, Combas, 1993, dans Introduction à la philosophie esthétique, J. Darriulat, jdarriulat.net.

[34] Annamaria Casale, Excellence et dignité de l’homme au XVIe siècle : la vision réformée.

[35] Annamaria Casale, Excellence et dignité de l’homme au XVIe siècle : la vision réformée.

[36] Montaigne, Essais, II, XII, Apologie de Eaymond Seyong, édition Plattard.

[37] P. Boaistuau, Le Théâtre du monde, édition critique par M. Simonin, Genève, Droz, 1981 dans Excellence et dignité de l’homme au XVIe siècle : la vision réformée, Annamaria Casale.

samedi 12 septembre 2026

La dignité humaine à la lumière de la Sainte Messe

Quand nous percevons de nouveaux concepts ou trouvons de nouvelles idées ou vérités, nous avons souvent l’impression d’en être les premiers découvreurs ou innovateurs. Avec enthousiasme et fierté, nous chantons alors nos trouvailles tout en riant du passé ignorant. Mais, parfois, la réalité est tout autre. Car souvent, n’avons-nous pas simplement découvert ce qui était oublié et fait renaître des pensées ensevelies ? Nous devrions plutôt pleurer de notre propre ignorance. Le passé tant décrié finit par sourire de notre arrogance et naïveté. Si longtemps recouvert d’un linceul, assombri par des générations désinvoltes, trop sûres d’elles-mêmes, trop éprise de modernité, il apparaît avec toute sa richesse et ses éclats, sans honte ni scrupule. Sans ce passé, que serions-nous ? Quoique nous voulions, le passé est notre histoire, notre héritage. Qu’il est triste et pauvre celui qui voyage sans bagage !

Il est aussi tentant de croire que rien n’est plus beau que le présent que nous vivons, que ce temps qui nous apparaît si prodigieux, si porteur de puissance et de rêves. Mais, est-il si beau qu’il cache notre misère et nos fautes ? Annonciateur de maux bien plus grands qu’ont connus nos aînés, il devrait plutôt nous faire frémir.

Il serait encore plus imprudent et dément celui qui voudrait faire renaître ce qui n’est plus, de redorer le passé de mille fantasmes et de chimères. Hier comme aujourd’hui, les jours ne sont pas sans cris ni larmes. Le passé est fait de trésors et d’amertumes qui doivent éclairer notre présent et préparer notre avenir …

La notion de la dignité humaine n’est pas une des révélations de notre temps, même si elle est très souvent brandie de nos jours, souvent comme une bannière pour imposer des lois indignes. Au sein de l’Église, elle ne date pas de notre époque moderne, ni des penseurs chrétiens contemporains. Cependant, il est vrai qu’elle n’a jamais autant pris de place dans les discours et les textes officiels depuis le second concile de Vatican, « atteignant au XXe siècle une perspective originale »[1]. Destinée au salut des âmes, l’Église ne peut en effet ignorer ce qu’est l’homme et donc sa véritable valeur. Elle connaît le prix de son salut. Elle n’a pas non plus attendu que « la dignité humaine soit l’objet d’une conscience plus vive »[2] pour nous la faire connaître et la proclamer haut et fort. Comment pouvons-nous expliquer cette amnésie ? …

Après avoir entendu les interventions des papes depuis Léon XIII dans notre précédent article[3], nous allons désormais entendre l’enseignement de l’Église sur la dignité humaine au-delà du temps moderne. Pour cela, nous vous proposons de nous rejoindre à la Sainte Messe selon le rite tridentin. Elle est le lieu par excellence de l’enseignement traditionnel de l’Église. Que dit-elle sur l’homme et sur sa dignité ? …

La reconnaissance de la dignité humaine à l’Offertoire

Rappelons tout d’abord que la Sainte Messe est le lieu où se réalisent successivement un sacrifice et un sacrement, deux choses en soi distinctes mais liées entre elles. Ce qui sera offert à Dieu doit en même temps devenir la nourriture et le Pain de vie de l’homme.

Nous allons plus précisément nous rendre à l’Offertoire. Inutile de la chercher dans la nouvelle messe, dite de Paul VI. La réforme liturgique issue du deuxième concile de Vatican l’a en effet supprimée, la considérant comme une répétition sans grand avantage et surannée.

L’Offertoire est un ensemble de prières et de cérémonies par lesquelles le prêtre prépare et purifie les offrandes qu’il retire de l’usage profane. Elle commence par une antienne. Autrefois, jusqu’au XIe siècle, les fidèles présentaient au prêtre le pain et le vin destinés au sacrifice. Cette cérémonie se faisait en silence jusqu’au IVe siècle puis était accompagné d’un chant composé d’une antienne et de versets de psaumes. Lorsque l’usage de l’offrande a cessé, seule l’antienne est restée. Elle « prépare l’âme au recueillement dans lequel doit la trouver le mystère adorable qui va se renouveler. C’est ici, plus qu’ailleurs, la prière sublime, inspirée, qui s’élève jusqu’au trône de Dieu. »[4]

L’antienne de l’Offertoire est ensuite suivie de deux prières que le prêtre adresse à Dieu. Ces dernières se rapportent à la matière du sacrifice, c’est-à-dire au pain et au vin, et au Corps et au Sang de Notre Seigneur Jésus-Christ en lesquels ils seront changés. Les prières ont pour fin de retirer les deux substances de l’usage commun pour les rendre agréables à Dieu.

« Deus qui humanae substantiae dignitatem … »

Écoutons la deuxième prière [5]. Celle-ci commence par ces mots : « Deus qui humanae substantiae dignitatem … ». Dans les missels, elle est traduite par « O Dieu, qui avez créé d’une manière admirable la nature humaine, et qui, d’une manière plus admirable encore l’avez rétablie dans sa dignité première […] ». C’est à ce moment précis que la prière reconnaît la dignité de l’homme tout en louant Dieu. La prière se poursuit ensuite alors que le prêtre mélange l’eau et le vin selon un rite très ancien. Les paroles s’associent au rituel.

Commençons par les paroles. La prière n’est pas une simple reconnaissance de la dignité humaine. Elle précise sa nature et ses origines. La dignité de l’homme ne réside pas dans le comportement ou dans une fonction, mais dans la substance ou la nature humaine. Elle est prise au sens ontologique. Sa dignité provient de Dieu à double titre et en deux temps. Elle est fondée d’abord sur la création de l’homme puis sur l’œuvre de la Rédemption au cours de laquelle elle a été restaurée.

La prière, avec des variantes, est présente dans de nombreux sacramentaires [6], dont le plus ancien date du VIIIe, ainsi que dans le sacramentaire dit léonien, qui daterait du Ve siècle. Elle est proche de proclamations que nous trouvons dans des sermons de Saint Léon 1er (440-461).

La dignité humaine selon Saint Léon

Une prière similaire à celle de l’Offertoire se trouve dans un sermon du pape Saint Léon (440-461) lors de la fête de Nativité : « Éveille-toi, ô homme, et reconnais la dignité de ta nature. Souviens-toi que tu as été fait à l’image de Dieu, qui, bien qu’elle ait été corrompue en Adam, a néanmoins été reformée dans le Christ. »[7] L’homme a été créé « à l’image et à la ressemblance de son Créateur »[8] conformément au récit de la Genèse. Saint Léon demande alors à l’homme de reconnaître « la dignité de sa race »[9]. Il rajoute aussi que la nature humaine n’est pas restée intacte. Elle a été corrompue par le péché originel. Dans un autre sermon, il en appelle à la dignité du chrétien, qui « arraché à l’empire des ténèbres, […] a été introduit dans le royaume de Dieu et dans sa lumière », et par le baptême, « est devenu le temple de l’Esprit-Saint ». Il lui demande « de ne pas retourner, par un comportement indigne de ta race, à ta première bassesse. »[10]

Saint Léon distingue en effet la dignité de l’homme et celle du chrétien. Contrairement à tout homme, le chrétien est digne en tant que réceptacle de la vie divine, ou encore de « lumière du monde ». Sa dignité se renforce par son combat et par la souffrance. Elle est encore plus grande dans la participation à la victoire de Notre Seigneur Jésus-Christ. La nature humaine est montée « au-delà de la dignité de toutes les créatures célestes […] jusqu’à ce qu’elle fut admise à prendre place auprès du Père éternel, qui l’associait sur son trône à sa gloire après l’avoir unie dans Fils à sa propre nature »[11].

Soulignons que Saint Léon ne mentionne pas la dignité humaine uniquement lors du temps de Noël ou de la célébration de la nativité. Il l’évoque tout au long du cycle liturgique.

Le rituel du mélange de l’eau et du vin

La prière Deus qui humanae substantiae dignitatem se poursuit par l’évocation du rituel du mélange de l’eau et du vin. « Faites que, par le mystère de cette eau et de ce vin, nous soyons rendus participants de la divinité de celui qui a daigné partager notre humanité, Jésus-Christ, votre Fils, notre Seigneur ». Une de ses variantes anciennes tire davantage la dignité de l’homme de sa participation à la dignité divine et par le mystère de l’Incarnation par lequel Notre Seigneur Jésus-Christ « a daigné devenir participant de notre fragilité. » Que signifie ce rituel ?

En 1439, le concile de Florence définit les différentes significations du rituel du mélange de l’eau et du vin [12]. Il représente l’eau et le sang qui jaillit du côté du Christ mort sur la Croix, et par conséquent il convient pour représenter la passion.

Il signifie aussi l’effet du sacrement qui est l’union du peuple chrétien à Notre Seigneur Jésus-Christ. L’eau représente les fidèles, le vin montre le sang de Notre Seigneur Jésus-Christ. Le concile s’appuie sur un décret autrefois attribué au pape Jules Ier, qui reprend le premier canon du troisième concile de Braga [13], datant de 675 : « Le calice du Seigneur selon la prescription des canons doit être offert mêlé de vin et d’eau ; parce que nous voyons que par l’eau on entend le peuple, et par le vin on comprend le sang du Seigneur ; donc quand dans le calice se mêlent le vin et l’eau, le peuple est uni au Christ et la foule des fidèles est attachée et jointe à celui en qui elle croit. »[14] Dans un de ces canons, le concile provincial de Tribur considère ce mélange comme celui de Notre Seigneur-Christ et de l’homme [15] conformément à l’enseignement des Pères de l’Église. « Il s’est fait homme afin que l’homme devienne Dieu » selon Saint Athanase. Ou, encore selon Saint Grégoire le Grand, « Jésus-Christ ne sera efficacement victime pour que nous devenions victimes nous-mêmes. »

Saint Thomas d’Aquin rajoute que ce rituel est en harmonie avec le dernier effet du sacrement de l’Eucharistie qui est l’entrée dans la vie éternelle.

Enfin, le rituel symbolise aussi l’union des deux natures humaines et divines de Notre Seigneur Jésus-Christ.

Divinisation et dignité humaine

Jusqu’au IXe siècle, la prière « Deus qui humanae substantiae » était dite uniquement à Noël. Elle aurait été placée à l’Offertoire au temps carolingien, lors de la présentation des offrandes, au moment de la préparation du calice. Elle aurait été adaptée à cet emplacement par l’ajout d’une référence au mélange de l’eau et du vin [16], ainsi que par l’invocation du nom de Jésus-Christ. Selon d’autres recherches, cet emplacement a été imposé par le VIe concile de Braga en 676.

La prière ne semble évoquer que l’union des fidèles à Notre Seigneur Jésus-Christ au moyen du sacrement de l’Eucharistie. L’homme est en quelques sortes divinisés. Nous désirons participer à la divinité de Notre Seigneur Jésus-Christ quand Lui-même a partagé notre humanité par le mystère de l’Incarnation. L’échange souhaité constitue la restauration de la dignité humaine. Celle-ci apparaît alors comme la condition dans et par laquelle nous sommes unis à Dieu.

En supprimant l’Offertoire et ses prières dans la nouvelle messe, la réforme liturgique a conduit à briser le lien entre l’échange divin et la dignité humaine. Contrairement à ses intentions, cette suppression est difficilement considérée comme « véritablement et certainement » requise par « le bien de l’Église ». Désormais, dans la nouvelle liturgie, la prière « Deus qui humanae substantiae dignitatem … » est uniquement présente dans la collecte du jour de Noël. Si elle retrouve son ancienne place, en lien avec le mystère de l’Incarnation, elle est désolidarisée de la Sainte Messe, moyen par excellent de notre salut, négligeant ainsi des siècles d’enrichissement spirituel développé depuis Saint Léon…

De la dignité ontologique à la dignité comportementale

Comme nous l’avons évoqué, Saint Léon rappelle à l’homme que, par l’indignité de son comportement, il n’est plus à la hauteur de la dignité qu’a restaurée Notre Seigneur Jésus-Christ. La dignité au sens ontologique n’est pas sans lien avec la dignité au sens comportemental ou moral.

Au VIIIe siècle, un court ouvrage, intitulé Dicta Albini de imagine Dei [17], est probablement le premier traité sur la dignité humaine. D’abord attribué à l’œuvre d’Alcuin d’York, mort en 804, il aurait été écrit par un auteur inconnu de l’Antiquité tardive originaire du sud de la Gaulle. Il attribue la dignité humaine dans l’œuvre de la Création, dans le fait qu’il est l’œuvre de la Sainte Trinité. Créé à l’image de Dieu, l’homme est capable de connaître, de vouloir et de se souvenir, trois capacités qui constituent sa dignité et le poussent à être conforme, en noblesse, à son archétype. Ces éléments sont repris et modifié dans d’autres ouvrages, les Dicta Candidi au IXe siècle, rédigés probablement par un élève d’Alcuin, puis dans De dignitate conditionis humanae [18], et dans le De spiritu et anima au XIIe siècle.

« C’est pourquoi que chacun prête une attention plus diligente à l’excellence de sa condition première, et reconnaisse en lui-même l’image vénérable de la sainte Trinité, et s’efforce de posséder l’honneur de la ressemblance divine à laquelle il a été créé, par la noblesse des mœurs, l’exercice des vertus et la dignité des mérites : afin que, lorsqu’apparaîtra ce qu’il est, il apparaisse alors semblable à celui qui l’a créé de manière étonnante à sa ressemblance dans le premier homme, et l’a réformée de manière encore plus étonnante dans le Second, c’est-à-dire en lui-même. » La dignité humaine au sens ontologique exige de vivre et d’agir dignement afin qu’il y ait concordance entre ce qu’il a été donné à l’homme et ce que l’homme doit donner à son tour. Nous sommes éloignés du concept de dignité telle qu’elle est décrite par Kant, l’associant à l’idée de devoir.

Une dignité néanmoins relative

Le sacrifice, que constitue la Sainte Messe, est l’acte même par lequel nous reconnaissons le souverain domaine de Dieu et sa divine majesté. Dans la première prière après l’antienne de l’Offertoire, le prêtre qui présente les offrandes proclame ainsi son indignité à Dieu. Nous sommes conscients et convaincu que nous dépendons essentiellement de Dieu, dont nous recevons l’être, la vie et le mouvement.

Qu’est-ce que l’homme en effet devant Dieu ? Nous sommes nés poussières et nous retournerons en poussières comme nous le confessons lors de la cérémonie des Cendres. Si nous avons été créés à l’image et à la ressemblance de Dieu, nous ne sommes pas Dieu…

Fruits d’une tragédie, nés enfants de colère, nous ne pouvons pas ignorer notre fin ici-bas, et que tout n’est que vanité. Avant de se lever vers l’autel, nous répétons à trois reprises notre misère afin que Dieu ait pitié de nous et nous accorde la paix. « Misere nobis » ! Il n’est pas une journée sans que nous nous rendions compte de notre misère. Nous sommes bien conscients de nos iniquités, et nos péchés s’élèvent contre nous. Nous tournons alors notre regard vers Dieu, car Lui-seul peut nous les effacer. Lui-seul peut rendre notre cœur pur.

Avant de communier, comme le centurion professant sa foi devant Notre Seigneur Jésus-Christ, nous prononçons ces paroles impérissables : « nous ne sommes pas dignes que vous entriez sous notre toit, mais dites seulement une parole et notre âme sera guérie. » Ce n’est pas nous qui nous prévalons de notre dignité pour oser une telle démarche, mais notre foi en Notre Seigneur Jésus-Christ.

Comme nous le professons dans le Credo, Notre Seigneur Jésus-Christ est né, a été crucifié et mort pour nous et pour notre salut. C’est ainsi que Dieu nous a rétablis d’une manière plus admirable encore dans notre dignité première. Comment pouvons-nous alors concevoir la dignité humaine sans la rapporter à Dieu ? Quel chrétien peut l’élever au-dessus de tous les autels comme si elle était infinie ou absolue, comme si elle dépendait de nous ou des circonstances ?

Conclusions

L’Église n’a pas attendu Kant, ni le XXe siècle, pour reconnaître la dignité de l’homme au point de l’inclure dans sa liturgie depuis plus d’un millénaire. Depuis Saint Léon, elle loue Dieu d’avoir établi la dignité humaine dans la Création et de l’avoir restaurée par la Rédemption. Depuis une époque antérieure à la Renaissance carolingienne, son enseignement s’est encore enrichi, approfondi. Comme l’atteste la prière de l’Offrande, elle a souligné le lien étroit entre la dignité humaine et l’échange divin qui se réalise à la Sainte Messe par le mystère de la Sainte Eucharistie. Depuis la nouvelle messe, ce lien n’existe plus dans la liturgie. Le rappel de l’origine de notre dignité et de sa restauration n’est mentionné qu’au jour de la Nativité, liant ainsi la dignité humaine au seul mystère de l’Incarnation, négligeant tout le progrès que l’Église a réalisé dans la connaissance de l’homme et de l’œuvre de la Rédemption.

La littérature chrétienne n’a jamais cessé de lier la dignité humaine au sens ontologique à la dignité humaine au sens comportemental envers l’autre et envers soi-même. L’une exige l’autre. Grâce à l’œuvre de la Rédemption, ce lien est devenu possible. Toute séparation n’a alors plus de sens.

Il est vrai que l’enseignement de l’Église sur la dignité humaine qu’exprime la Sainte Messe selon le rite tridentin n’est guère conforme à la déclaration Dignatis Humanae [19] sur la liberté religieuse du deuxième concile de Vatican, qui proclame la dignité humaine intrinsèque à l’homme, sans la lier à Dieu et à ses œuvres, encore moins à Notre Seigneur Jésus-Christ. L’esprit du monde peut alors entendre ce nouveau langage, qui le réconforte dans ses erreurs et l’incite encore plus au mal…

Certes, devant les nombreuses violations de la dignité humaine, nous devons sans-cesse rappeler ce qu’est l’homme et sa valeur intrinsèque, mais à force de centrer le discours sur la dignité humaine sans la rattacher à Dieu et à ses œuvres, sans rappeler ses exigences et sa fin, sans évoquer sa misère, nous finissons par lui donner une valeur infinie, par lui faire croire qu’il mérite le paradis par lui-même, qu’il peut tout régir, tout prétendre. Un tel discours sur la dignité humaine finit par exalter son orgueil et par couvrir tous les péchés …

Mais l’homme, vit-il à l’image et à la ressemblance de Dieu ? Agit-il selon la volonté de Notre Seigneur Jésus-Christ ? A-t-il pris conscience du prix qu’Il a payé pour qu’il retrouve sa dignité ? Cherche-t-il finalement à prendre la place qui lui est réservée auprès de son Père ? Que devient finalement la dignité humaine pour celui qui a vécu dans le vice, dans l’immoralité, dans l’impiété ? Elle sera en fait un témoin qui accablera le pécheur au jour du Jugement. Qu’est-ce que la dignité de l’homme s’il vient à perdre son âme pour l’éternité ?...


Notes et références

[1] Dicastère pour la doctrine de la foi, Déclaration Dignitas Infinita sur la Dignité humaine, 2 avril 2024, vatican.va.

[2] Paul VI, Déclaration Dignitatis Humanae sur la liberté religieuse, 7 décembre 1965.

[4] D. Eugène Vandeur, La Sainte Messe, Notes sur la liturgie, 8ème édition, abbaye de Maredsous, 1932.

[5] Voir article Deus qui humanae substantiae dignitatem : a latin liturgical source contributing to the conceptualization history of human dignity, James McEnvoy et Mette Lebech, Université nationale d’Irlande, Maynooth, Irlande, 17 septembre 2020.

[6] Un sacramentaire est un recueil liturgique contenant les prières et les rites officiels réservés à l’officiant. Il a été remplacé par le missel. Le sacramentaire léonin est considéré comme le plus ancien dont nous disposons. Il daterait du Ve ou du VIe siècle. Il est l’expression de la liturgie romaine fixée au Ve siècle. Il existe d’autres sacramentaires, le sacramentaire gélasien, le sacramentaire grégorien, très utilisés au Moyen-âge.

[7] Saint Léon, sermon 27. Voir texte en anglais et latin sur le site Idsynger.com.

[8] Saint Léon, Sermon 4, lors du jeûne de septembre, dans La Dynamique de l’année liturgique selon Léon le Grand, Dominique Bertrand s. j., Sources chrétiennes, Lyon, ressources-liturgiques.fr.

[9] Saint Léon, Sermon 4, dans La Dynamique de l’année liturgique selon Léon le Grand, Dominique Bertrand s. j.

[10] Saint Léon, Sermon 1, dans La Dynamique de l’année liturgique selon Léon le Grand, Dominique Bertrand s. j.

[11] Saint Léon, Sermon 4 dans La Dynamique de l’année liturgique selon Léon le Grand, Dominique Bertrand s. j.

[12] Concile de Florence, 1439, Bulle sur l’union avec les Arméniens, Exultate Deo, 22 novembre 1439, Denzinger n°1320.

[13] Voir Concilium Bracarense tertium, mge.be, ou Concilia Hispania/6, LXV, wikisource.

[14] Lettre aux évêques d’Egypte, faussement attribuée au pape Jules Ier, insérée dans Gratien, Decretum, III, dist. 2, canon 7, XIIe siècle

[15] Le concile régional de Tribur, en 895, pour la Lotharingie, appelé aussi concile de Trebur, ordonne de mettre deux fois plus de vin que d’eau « afin que la majesté du sang de Jésus-Christ soit plus abondante que la fragilité du peuple représenté par l’eau » (canon 19). Voir L’Offertoire traditionnel actuel ½, Oblation du pain, du vin, et du peuple fidèle, Association Tradition d’aujourd’hui, 25 mai 2025,  laphalangeliturgique.com, article Tribur (Conciliunm Triburense), Concils of, McClintock and Strong Biblical Cyclopedia, biblicalcyclopedia.com, lu le 22 juillet 2026.

[16] Le rituel du mélange de l’eau et du vin est mentionné dès Saint Irénée de Lion et Saint Cyprien de Carthage.

[17] Une version courte intitulée De creatione primi hominis a été attribuée à Saint Augustin, une version longue intitulée De dignitate conditionis humanae à Saint Ambroise.

[18] Voir De Dignitate Conditione Humanae : translation, commentary, and reception of the Dicta Albini and the Dicta Candidi, Mette Lebech et James McEvoy avec John Flood, Université Maynooth, 2009.

[19] Paul VI, Déclaration Dignitatis Humanae sur la liberté religieux, 7 décembre 1965, vatican.va.