" La pierre précieuse, voire de grand prix aux yeux de certains, qu'est l'émeraude, se voit insultée par un morceau de verre habilement truqué, s'il ne se rencontre personne qui soit capable de procéder à un examen et de démasquer la faute. Et lorsque de l'airain a été mêlé à l'argent, qui donc, s'il n'est connaisseur, pourra aisément le vérifier ? "(Saint Irénée, Contre les hérésies)


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jeudi 1 janvier 2026

Le personnalisme chrétien d'Emmanuel Mounier

Le 11 novembre 1918, à 11 h, dans un silence lunaire, une sonnerie retentit sur les champs de bataille. Les armes de mort se taisent. Les soldats se relèvent. Leur regard se pose sur les cadavres qui errent dans les plaines défigurées. Les larmes abondent. Plus jamais ça ! Assombri depuis quatre longues années, un monde achève de se briser. Beaucoup de rêves se sont évanouis dans les tranchées et les combats sinistres, où l’homme a révélé toute la noirceur de son cœur et la puissance de son orgueil. Les pâles rayons du soleil, qui commencent à percer les brumes, révèlent les blessures et les souffrances qui affligent les survivants et tourmentent les esprits. Abîmés par la démesure et la folie, nombreux sont ceux qui se sont terrés dans les ténèbres, sans aucune parole ni pensée pour le genre humain à tout jamais honni. Plus jamais ça... Le cri de lucidité et de pitié qui échappe aux survivants aux premiers jours de la paix n’a été qu’un appel sans lendemain. Les peuples n’ont vécu qu’une pause dans le voyage au bout de la nuit, un voyage dans un hiver glacial, que des peuples poursuivront jusqu’au dégoût. L’homme écrira encore, sans tremblement ni hésitation, d’autres pages encore plus terrifiantes et écœurantes. Et dans beaucoup d’âmes, l’homme a perdu son éclat et sa dignité…

Qu’est-il devenu, l’homme moderne ? La question se pose encore aujourd’hui quand notre regard se pose sur la scène du monde. Créé à l’image de Dieu, il ne rayonne guère de bonté, d’intelligence et de beauté. De lui, naissent la souffrance et la folie. Face à cette réalité, deux attitudes s’affrontent : on élève l’homme et on exalte sa dignité au point d’en faire un dieu, ou on le rabaisse pour l’asservir et on le dénature sans-doute par haine du genre humain. La question de l’homme est encore d’actualité.

Entre les deux guerres, la société est dominée par trois idéologies : le libéralisme, qui défend la souveraineté de l’individu, libéré de toute contrainte, le communisme et le fascisme, qui prônent la souveraineté de la collectivité ou d’un État totalitaire au détriment de l’individu. En dépit de leurs différences et de leurs rivalités, ces trois idéologies partagent un point commun : elles renient l’homme, corps et âme. Face à ce constat, un autre courant naît et se développe, celui du personnalisme, qui remet la personne humaine au centre des préoccupations. Mais, est-ce vraiment la solution qui donne à l’homme toute sa véritable dignité et résolve la crise que connaît l’humanité ?

Les prémices du personnalisme au XIXe siècle

En 1936, est publié le Manifeste au service du personnalisme. Son auteur est Emmanuel Mounier (1905-1950), fondateur de la revue Esprit. Il définit le personnalisme comme « toute doctrine, toute civilisation affirmant le primat de la personne humaine sur les nécessités matérielles et sur les appareils collectifs qui soutiennent son développement. » Il l’impose comme une nouvelle perception de l’homme qui s’oppose à l’individualisme, au collectivisme et au totalitarisme, c’est-à-dire aux trois idéologies dominantes.

Le terme de « personnalisme » n’est pas nouveau. Nous le trouvons dans un ouvrage de la fin du XIXe siècle, intitulé Solidarisme, individualisme et socialisme[1] et publié en 1886. Son auteur trouve en son siècle deux erreurs qui s’interagissent, « d’un côté l’individualisme qui exalte l’individu ; de l’autre, le socialisme qui l’écrase. » Contre l’individualisme, il oppose « le solidarisme qui ne nie point certes l’individu ni l’individualité, mais qui fait tomber devant lui les portes de sa prison, et lui ouvre des horizons infinis. » Contre le socialisme, il affirme « le rôle nécessaire de la volonté individuelle et de la vie morale qui en découle, le caractère sacré de la personnalité, ce que nous appellerons d’un mot nouveau mais très clair, le personnalisme. » Le personnalisme illustre la volonté de s’opposer à l’individualisme et d’affirmer la singularité de chaque homme.

En 1903, Charles Renouvier (1815-1903) reprend le terme de personnalisme pour qualifier sa philosophie. Le terme désigne la doctrine de la conscience qui s’oppose à la doctrine de la chose, ou réalisme. Le personnalisme affirme alors la liberté et l’indéterminisme, fondée sur l’unité de l’être. « Il s’agit pour Renouvier de faire une monadologie, d’établir une philosophie qui affirme l’identité de l’être et de la conscience, et qui pense le monde comme relation entre consciences, et où la monade est la personne humaine, consciente, libre, responsable, immortelle, dans un monde créé (et non prédéterminé) par la personne divine, cette instance qui garantit au monde son unité et son sens par la sanction morale qu’elle fait peser sur lui. »[2] Renouvier distingue en notre conscience deux hommes, l’homme de l’expérience, formé de ses qualités, et l’homme idéal qui constitue « la personne, que nous reconnaissons en découvrant sous notre moi empirique un moi supérieur à dégager, que retiennent et qu’oppriment des conditions de la nature et des exigences de la société, contraires au bonheur, contraire à la justice. »[3] Pour son bien, l’homme doit donc se mouvoir du moi réel vers le moi idéal afin de devenir une personne. Celle-ci apparaît donc, pour chaque homme, comme une finalité à atteindre, impliquant un mouvement de l’être

Le personnalisme, un mouvement de pensée protéiforme

Des années vingt aux années soixante-dix du XXe siècle, de nombreux philosophes contribuent au développement d’une philosophie de la personne ou du personnalisme, c’est-à-dire, à un « système philosophique pour lequel la valeur centrale est la personne humaine dans sa totalité »[4]. Une étude [35] cite les auteurs suivants : Dietrich Von Hildebrand (1889-1977), Romano Guardini (1885-1968), Ferdinand Ebner (1882-1931), Martin Buber (1878-1965), Luigi Stefanini (1891-1956), Luigi Pareyson (1918-1991), B.P. Bowne (1847-1916), G.H. Howison (1834-1916), Cornelio Fabro, Julian Marias, et, pour la France, Emmanuel Mounier (1905-1950), Jacques Maritain (1882-1973), Gabriel Marcel (1889-1973), Maurice Nédoncelle (1905-1976), Jean Lacroix (1900-1986), Emmanuel Lévinas (1906-1995). Nous pourrions aussi y rajouter Berdiaev, qui se décrit comme « le porteur le plus intransigeant »[5], auteur du « personnalisme existentiel », ou encore Alexandre Marc (1904-2000), qui défend « un fédéralisme personnaliste ». Ces auteurs développent un personnalisme chrétien ou agnostique, et défendent une métaphysique spiritualiste de l’être, un humanisme intégral ou encore la dignité humaine.

Les mouvements personnalistes peuvent s’incarner dans des revues comme Esprit (Emmanuel Mounier) ou dans des groupes politiques comme L'Ordre nouveau (Alexandre Marc).

Les mouvements personnalistes placent la personne au centre de leurs préoccupations philosophiques. Ils peuvent se comprendre comme une réaction à des philosophies mécanistes, atomistes, organistes ou idéalistes, dans lesquelles se perdent l’intimité, la singularité, l’expérience concrète de l’homme, ou encore une réaction à la dépersonnalisation des rapports entre les hommes dans la société moderne, qu’elle soit capitaliste, communiste ou fasciste. Face aux idéologies dominantes ou aux blocs qui s’affrontent, ils se présentent comme une nouvelle voie, une nouvelle force ou encore un nouveau front « qui proclamera la vérité coûte que coûte. »[6] Constatant la décadence de la société et la fin d’une civilisation, ils prônent généralement une révolution sociale nécessairement accompagnée d’une révolution spirituelle sans laquelle elle ne peut se transformer radicalement. Or seule la personne est dotée de forces spirituelles créatrices pour mener à bien cette lutte. Si elle est étouffée, la révolution devient une catastrophe. Nombreux sont ceux qui trouvent dans le christianisme cette force spirituelle.

Ainsi, le personnalisme se présente sous plusieurs formes, même s’il est animé d’un même constat et d’une même finalité. Courant de pensée, philosophie ou mouvement d‘idées, « le personnalisme est avant tout un positionnement, une méthode d’observation de la société, un changement de plan comme aimait à répéter [Alexandre] Marc. »[7]

Pourtant, aujourd’hui, quand nous cherchons à connaître le personnalisme, un seul nom semble s’imposer, celui d’Emmanuel Mounier[8]. Celui-ci a en effet développé une pensée particulière du personnalisme, connu souvent sous le nom de « personnalisme communautaire » d’influence chrétienne.

Emmanuel Mounier

De parents modestes et fervents chrétiens, Emmanuel Mounier est un philosophe catholique. À l’Université de Grenoble, il suit les cours de Jacques Chevalier (1882-1962), catholique libéral, disciple et fidèle ami de Bergson et devient un des collaborateurs pour la rédaction de ses travaux. Mounier participe activement à un cercle, intitulé « groupe de travail commun », formé en 1921 par des disciples et des amis de Chevalier dans le but de rechristianiser la société. Ce cercle d’intellectuels développe la réflexion chrétienne par une démarche inductive à partir des questions humaines, et non par une démarche déductive à partir du dogme, en opposition au thomisme et au rationalisme laïque. Mounier finit par s’émanciper de la tutelle de Chevalier, qui, dans les années 30, s’oppose à ses positions et à sa revue Esprit, jugés trop révolutionnaires.

D’abord professeur et membre actif d’une organisation catholique militante, Mounier quitte la voie de l’enseignement et de l’apostolat organisé pour développer un mouvement de jeunes intellectuels en majorité chrétiens et fonder en 1932 la revue Esprit, dont il devient le directeur. Il anime en parallèle des groupes de réflexion et se dépense en conférences, rédigeant articles et ouvrages. Cette revue est associée à un mouvement politique, appelé Troisième force, que dirige l’avocat George Izard (1903-1973), jusqu’à leur divorce l’année suivante. La vie de Mounier s’identifie désormais à la revue Esprit et au personnalisme communautaire.

Refaire la Renaissance

Le premier article de la revue Esprit [9] définit longuement la pensée de Mounier. Derrière la crise économique de 1929, il perçoit une autre crise, une « crise de civilisation ». Il pressent en effet la fin d’un « humanisme […] dominé par la mystique de l’individu » et le développement d’un « second humanisme […] dominé par la mystique du collectif. », deux humanismes qu’il voit s’affronter dans une « lutte géante ». Or, toujours selon Mounier, ce combat est tragique puisque « l’homme est dans les deux camps ». « Si l’un écrase l’autre, il perd une moitié inaliénable de lui-même. » Mounier propose au contraire de réunir ces deux moitiés, de les harmoniser, l’individualisme et le collectif, afin de « refaire la Renaissance », ce qui nécessite de rompre avec l’ordre établi qu’il qualifie de désordre, et de s’engager dans une « révolution spirituelle ». Cette « nouvelle Renaissance » consiste à donner au spirituel toute sa primauté. La revue Esprit est ainsi le lieu de cet engagement. Elle en est l’incarnation.

La revue se présente alors comme le remède à ce qu’elle nomme « la faillite d’une civilisation dite moderne » ou encore « l’impasse civilisationnelle », elle préconise « la volonté et l’audace révolutionnaire »[10]. Elle se place au-dessus du combat que livrent le capitalisme et le communisme pour offrir « une troisième force ». Elle se propose d'être « le centre de ralliement » de ceux qui partagent la même colère et la même aspiration afin d’établir un nouvel ordre. Elle apparaît comme « un laboratoire d’idées »[11] dans de nombreux domaines comme l’art, le travail, le syndicalisme, l’éducation…

Qu’est-ce que le personnalisme de Mounier ?

Comme il l’exprime clairement dès les premiers numéros de la revue Esprit, Mounier veut rompre avec les deux théories dominantes de son temps, le capitalisme et le communisme, en appelant à une renaissance morale et intellectuelle. Contre l’individualisme et le collectivisme, il propose une troisième voie dont les éléments se précisent au fur et à mesure de ses articles et de ses conférences. En 1936, dans un manifeste, il la présente sous le nom de personnalisme, qu’il définit comme « toute doctrine, toute civilisation affirmant le primat de la personne humaine sur les nécessités matérielles et sur les appareils collectifs qui soutiennent son développement. »[12] Au cœur de sa pensée, se trouve donc la personne, dont il défend la primauté spirituelle. Mounier défend l’idée d’« une civilisation dévouée à la personne humaine. »

Selon Mounier, le personnalisme n’est ni une théorie, ni une doctrine, encore moins une école. Il le considère plutôt comme le fondement ou l’esprit d’un ordre nouveau, dans lequel prime le spirituel. Il n’est non plus ni idéalisme ni verbiage, ni politique ni moraliste. Il le présente comme une œuvre d’action et de réalisme. Ainsi, dépassant les idéologies dominantes ainsi que le développement de la technique, Mounier présente la civilisation comme « une réponse métaphysique à un appel métaphysique, une aventure de l’ordre de l’éternel, proposé à chaque homme dans la solitude de son choix et de sa responsabilité. »

Qu’est-ce qu’une personne selon Mounier ?

Mounier semble proposer une définition de la personne : « un être spirituel constitué comme tel par une manière de subsistance et d’indépendance dans son être ; elle entretien cette subsistance par son adhésion à une hiérarchie de valeurs librement adoptées, assimilées et vécues par un engagement responsable et une constante conversion ; elle unifie ainsi toute son activité dans la liberté et développe par surcroît, à coups d’actes créateurs, la singularité de sa vocation. »[13] Cependant, Mounier remet en question sa proposition. « La personne, en effet, étant la présence même de l’homme, sa caractéristique dernière, n’est pas susceptible de définition rigoureuse. »[14] La personne ne peut être enfermée dans une formule si serrée soit-elle. « Rien de ce qui l’exprime ne l’épuise, rien de ce qui la conditionne ne l’asservit. »[15]

Sans-doute, pouvons-nous mieux saisir ce qu’il entend par personne dans tout ce qui s’oppose à sa conception. Mounier oppose en effet la notion de personne humaine, d’une part à l’individualisme, c’est-à-dire à la souveraineté de l’individu, que prône le capitalisme et qu’incarne ce qu’il nomme « le monde bourgeois décadent », et d’autre part, au totalitarisme, c’est-à-dire à la souveraineté de l’État totalitaire, que met en œuvre le fascisme et le communisme. Comme il l’évoque dans son premier article de la revue Esprit, au lieu de confronter l’individualité et la collectivité, il cherche à harmoniser ces deux éléments qui constituent la personne. Alors que « le premier souci de l’individualisme est de centrer l’individu sur soi, le premier souci du personnalisme est de le décentrer pour l’établir dans les perspectives ouvertes de la personne. » La personne est ainsi perçue comme le dépassement de l’individu, relié à la dimension matérielle, pour l’ouvrir à sa dimension spirituelle tout en établissant des relations nécessaires avec autrui. Cela n’est possible que par un double mouvement : le mouvement qui la fait être par l’appropriation de la singularité de son existence, et le mouvement vers autrui par la recherche d’ouverture vers autrui. La personne se caractérise donc par « un mouvement de l’être vers l’être ». C’est ainsi qu’elle devient consciente de son existence ainsi que l’existence de l’autre. Elle est alors sujet de son existence, de ses relations, de sa volonté. Par sa dimension spirituelle, elle acquiert liberté et créativité.

Les éléments constitutifs du personnalisme de Mounier

- Vocation

Au cœur du personnalisme, nous trouvons la notion de vocation[16] de l’homme. Selon Mounier, la vocation « désigne ce qu’un être humain a en propre, d’unique, qui ne peut être remplacé par personne d’autre. »[17] Elle correspond à la singularité de l’homme. C’est ainsi qu’« une position personnaliste » consiste à « penser que toute personne a une signification telle qu’elle ne peut être remplacée à la place qu’elle occupe dans l’univers des personnes »[18]. Le personnalisme consiste donc à découvrir en chacun d’entre nous ce qui fait notre singularité. L’homme devient une personne lorsqu’il s’approprie de sa singularité, lorsqu’il reconnaît son unicité, lorsqu’il réalise sa vocation. « La vie personnelle est en effet une conquête offerte à tous. »[19] La personne n’est donc pas toute faite. Elle advient à travers un processus de personnalisation.

Ainsi, par sa singularité, « la personne est un absolu à l’égard de toute autre réalité matérielle ou sociale, et de toute autre personne humaine. »[20] C’est ainsi que Mounier désigne la valeur absolue de la personne. Cela signifie qu’elle ne peut pas être considérée comme une partie d’une société de toute nature, comme la famille, l’État, la nation, l’humanité, ou comme un moyen.

- Incarnation

Le deuxième élément qui caractérise la pensée de Mounier est l’incarnation. « La personne, chez l’homme, est substantiellement incarnée, mêlée à sa chair tout en la transcendant, aussi intimement que le vin se mêle à l’eau. »[21] Cela signifie que la personne n’est pas une idée ou chose abstraite. Elle est « présence et engagement »[22]. Elle est une présence agissante. Le personnalisme reconnaît donc la réalité vivante de l’homme et ses servitudes sans néanmoins oublier sa transcendance à l’individu et à la matière.

- Communion

Enfin, le troisième constitutif du personnalisme est la communion. C’est en accueillant l’autre, en se donnant aux autres que la personne se réalise authentiquement. « Nous trouvons dans la communion insérée au cœur même de la personne, intégrante de son existence même. »[23]

Le "mythe directeur" de la communauté personnaliste

Face aux communautés dépersonnalisées, Mounier défend une autre idée de la communauté, la seule qu’il reconnaît, une « communauté valable et solide, la communauté personnaliste, qui est, plus que symboliquement une personne de personnes »[24]. Il la décrit comme une communauté qui résulte de la communion de l’ensemble des personnes qui la constituent et s’y accomplissent. « La place de chacun y serait insubstituable, en même temps qu’harmonieuse au tout. »[25] Le lien qui relie toutes les personnes résident « dans les valeurs communes, transcendantes au lieu et à la durée particulière à chacune. »[26] Cette communauté idéale n’existe pas, comme l’avertit Mounier. Elle doit être « un mythe directeur »[28].

Engagement

La philosophie de Mounier n’est pas que spéculative. Elle se veut pratique. Il veut la traduire en acte. Mounier s’engage, avec sa revue, en faveur des républicains dans la guerre d’Espagne, réclamant l’intervention française, ou contre les accords de Munich en septembre 1938. Sous l’occupation allemande, il continue à publier en zone sud jusqu’à son interdiction en août 1941, n’hésitant pas à prendre position contre les lois du régime de Vichy. Mounier participe ensuite au mouvement de résistance « Combat ». Après la deuxième guerre mondiale, il intervient en faveur de la réconciliation franco-allemande.

Mounier refuse toute inaction. Sa philosophie se veut créatrice et libératrice afin de contribuer à l’élaboration d’un nouvel ordre. Il est ainsi particulièrement sévère à l’égard des catholiques qui acceptent la tranquillité de leur vie et refusent de s’engager dans la société moderne. Il dénonce leur absence à l’égard de la réalité. Il veut qu’« en tant que chrétiens », ils puissent « reprendre contact avec l’ensemble de la vie moderne, et non pas dans une sorte de modernisation facile, d’adaptation extérieure des vérités éternelles chrétiennes aux choses d’aujourd’hui, mais dans la recherche d’une source profonde dans laquelle nous retrouverions le chrétien à travers le temporel et tout le temporel à travers le chrétien »[28]. Mais, le nouvel ordre qu’il veut construire n’est pas un ordre chrétien. C’est ainsi qu’il associe croyants et non-croyants dans sa quête.

La revue Esprit ne diffuse pas en effet des positions catholiques au point de ne plus défendre la vérité, comme le désapprouve Jacques Maritain. « Il faudrait, dit-il à Mounier, à vous-même de ne jamais laisser la vérité offensée dans la revue (…). Le fond de la question est que votre entreprise exige des âmes orientées vers la sainteté, je dis celle de l’intelligence comme celle du cœur. Vous le savez, mais la plupart de vos collaborateurs n’en ont qu’une idée très vague »[29]. Maritain dénonce ainsi le caractère équivoque de la revue. En fait, Esprit n’a jamais voulu être une revue catholique. Mounier cherche à créer une réelle communauté interconfessionnelle. Il cherche à définir « de nouvelles formes de culture et de civilisation où tous les hommes, délivrés de l’oppression matérielle et des dictatures spirituelles, puissent trouver les conditions minima d’une vie personnelle. » Il ne s’agit pas de déterminer un « dénominateur commun, mais une image virtuelle où se rencontrent et se reconnaissent des regards différents. »[30]

Personnalisme et christianisme

Mounier est convaincu que la chrétienté est non seulement finie mais définitivement achevée. C’est un christianisme qui a vécu. Il est donc inutile de se battre pour sa restauration. Dans L’Affrontement chrétien, écrit pendant l’hiver 1943-44, Mounier décrit la décadence chrétienne parce que le christianisme n’est pas abordé comme une foi créative à faire vivre mais comme un dépôt culturel à maintenir.

Mounier critique les chrétiens de son temps pour trois raisons. Il montre qu’avant la guerre, les chrétiens ont oublié que la foi chrétienne disposait à vivre en contradiction avec l’ordre du monde. Or, ils apparaissent plutôt comme des chrétiens tranquilles, à l’aise dans leur siècle, en accord avec l’ordre des choses, avec la vie de « petit bourgeois », ce que Mounier abhorre tout particulièrement. Il rappelle alors que le chrétien est un dissident et qu’il doit naturellement mener un combat non seulement extérieur mais aussi intérieur. Mounier récuse aussi toute communautarisme de chrétiens qui vivraient en repli ou en esprit de ghetto comme il critique la tendance à se replier sur sa famille. Enfin, « il demande aux chrétiens d’abandonner tout esprit de monopole sur des valeurs communes. »[31]

Il ne s’agit pas, pour les chrétiens, de conquérir le pouvoir ou de bouleverser les institutions ou les structures de la société. Dans son dernier livre, Fin de chrétienté, Mounier est plutôt favorable à l’acceptation par le catholicisme du régime républicain et à la séparation de l’Église et de l’État, même s’il reproche en même temps aux institutions de favoriser l’extension du capitalisme sur la société et d’abandonner toute ambition de transmission d’une culture de la transcendance.

Face à ce diagnostic, Mounier prône « la révolution spirituelle ». De quoi s’agit-il ? « Le spirituel, pour le chrétien, c'est en toute rigueur la présence dans notre vie de la vie éternelle, en opposition à nos activités naturelles. Mais cette vie éternelle est elle-même charnelle et ne s'offre à nous communément qu'à travers ces activités naturelles. Au lieu de maintenir en toute occasion ce point de vue central d'une religion qui a l'Incarnation pour axe, nous avons laissé, peu à peu, notre notion de spirituel se contaminer à la notion éclectique et déracinée d'un idéalisme où spirituel, moral signifie l'esprit sans corps (…) Nous n'avons pas à apporter le spirituel au temporel, il y est déjà, notre rôle est de l'y découvrir et de l'y faire vivre, proprement de l'y communier. Le temporel tout entier est le sacrement du Royaume de Dieu. »[32] Nous revenons ainsi à la critique du chrétien qu’il conçoit comme trop tenté à se replier sur sa sphère de confort familial ou communautaire.

Le « spirituel » est ce que le chrétien doit découvrir dans les événements et des structures de vie collective, ce qui implique des postures de réception, d’attention et d’humilité mais de confiance et d’audace. S’ils sont distincts et ne peuvent être confondus, le spirituel et le temporel ne peuvent être séparés. Il s’agit aussi de faire vivre le « spirituel » dans l’histoire, c’est-à-dire d’être collaborateurs de l’œuvre continuellement créatrice de Dieu. Finalement, nous devons repérer où Dieu agit afin de nous y associer. C’est ainsi la foi pourra agir sur la civilisation, une civilisation bâtie en coopération avec les non-catholiques et les non-croyants…

Conclusions

La personne peut-elle se définir à partir d’une double opposition, celle de l’individualisme et du collectivisme ? Mounier s’avère violemment critique sur ces deux idéologies, même si le capitalisme est assurément l’objet d’une plus grande fixation. Comme d’autres intellectuels du personnalisme, il est de tendance socialiste ou progressiste. Les institutions font aussi l’objet de ces critiques, coupable de dégrader l’homme. C’est ainsi que la majeure partie de ses écrits est dénonciatrice. Mounier est fondamentalement un révolutionnaire qui s’oppose aux ordres établis, mais surtout à l’ordre du « bourgeois décadent ». L’Église institutionnelle n’est pas non plus à l’abri de ses attaques. Il veut établir un nouvel ordre comme le projetaient aussi d’autres révolutionnaires. Sa « révolution spirituelle » tend à bâtir de nouvelles structures collectives où le moi serait le centre, un moi ouvert vers l’autre, c’est-à-dire reconnaissant l’autre. Mais, en plaçant la personne, telle qu’il la conçoit, au centre de son analyse, Mounier rejette toute civilisation ou ordre établi sur Dieu, c’est-à-dire toute renaissance d’une civilisation chrétienne. Ainsi, sa revue Esprit n’est pas conçu pour diffuser une pensée chrétienne, défendre le christianisme. Elle a été fondée pour établir un nouvel ordre par une révolution d’abord intellectuelle, spirituelle, mêlant les voix de catholiques et de non-catholiques, ce qui conduit à des équivoques, à des confusions, à des compromissions. Un chrétien peut-il l’accepter ?

Sa revue soulève bien des questions. Comment est-il possible de la développer une revue si les collaborateurs sont d’horizons et de croyances différents. Leurs oppositions au capitalisme, au communisme et à l’ordre établi ne suffisent-ils pour les unir dans un même combat ? Ou sont-ils unis par un rêve ? Rêve d’un idéalisme romantique porté vers l’action, qui refuse pourtant tout idéalisme ? Rêve d’un humanisme intégral, où l’homme est l’alpha et l’omega de toute chose ? Ou simplement le vœu d’instaurer une société socialiste vers laquelle Mounier se penche incontestablement ?

Qu’est-ce que finalement le personnalisme de Mounier ? C’est la volonté de répondre à la crise civilisationnelle par l’instauration d’un ordre centrée sur la personne telle que Mounier la conçoit, non perçue comme une créature de Dieu qu’il faut rétablir dans sa justice et sa dignité, mais comme une œuvre à venir. Pourtant, il ne peut la définir, la considérant comme insaisissable, comme « un fait qui doit se continuer, se développer, s’expérimenter »[33]. Elle est le produit incessant d’un double mouvement de directions contraires, l’un centrée sur le moi, l’autre sur l’autrui, portant en même temps sur l’intériorisation[34] et l’extériorisation. La personne est ainsi le produit d’une dialectique dirigée par elle-même… Mais, pour la rendre plus saisissable, plus concrète, Mounier s’attache finalement à la décrire négativement, comme contraire à d’autres conceptions de l’homme, celle du capitalisme et du communisme. Mais l'ordre qu'il veut établir est-il bien différent de l'ordre capitaliste ou communiste ? Sa révolution, peut-elle en effet apporter un remède à la crise civilisationnelle, à une civilisation qui justement rejette Dieu et refuse le règne de Notre Seigneur Jésus-Christ ?...

 



Notes et références

[1] Albin Mazel, Solidarité, individualisme et socialisme, Conclusion, p. 74, Libraires-éditeurs J. Bonhoure et cie,1882, gallica.bnf.

[2] Claude Millet, Charles Renouvier lecteur de Hugo, 1991, victorhugoressources.paris.fr.

[3] Renouvier, Le Personnalisme.

[4] Larousse, définition du personnalisme.

[5] Nicolas Berdiaev, Nicolas Berdaiev et Jacques Maritain : un dialogue d’exception (1925-1948), Bernard Hubert, 2022, dans Maritain et Berdaiev : à l’origine du personnalisme, Yoann Colin, publié le 7 janvier 2023, nonfiction.fr.

[6] Eugène Porret, Le Personnalisme existentiel de Nicolas Berdiaeff, dans Revue d’Histoire et de Philosophie religieuse, année 1950, 30-3, persee.fr.

[7] David Soldini, Écrits sur le personnalisme, Personnalistes et non-conformistes, 22 juillet 2006, taurillon.org.

[8] Mounier a écrit de nombreux ouvrages et articles pour présenter sa philosophie. Nous pouvons retenir trois livres : Manifeste au service du personnalisme (1936), Qu’est-ce que le personnalisme ? (1947) ou encore Le Personnalisme, collection que sais-Je ? (1950). Écrits sur le personnalisme (2000) reprends des textes de Mounier.

[9] Mounier, Refaire la Renaissance, dans la revue Esprit, n°1, octobre 1932, gallica.bnif.fr.

[10] Alexandre Marc, Vers un ordre nouveau, dans la revue Esprit, n°2, novembre 1932, gallica.bnif.fr.

[11] Bernard Comte, article Mounier Emmanuel, Hippolyte Henri, dans la revue Maitron, Dictionnaire biographique, maitron.fr, version mise en ligne le 4 avril 2013 et modifiée le 17 juin 2024. Le Maitron se présente comme une revue du mouvement ouvrier et social

[12] Mounier, Le Manifeste du personnalisme, octobre 1936.

[13] Mounier, Le Manifeste du personnalisme.

[14] Mounier, Le Manifeste du personnalisme.

[15] Mounier, Le Personnalisme, dans Œuvres, tome III, 1944-1950, Seuil, 1962 dans La notion de personne chez Emmanuel Mounier. Approche aphotique et mystique, Marie-Etiennette Bely, dans Revue des sciences religieuses, année 1999, 73-1, persee.fr.

[16] Dans Le manifeste du personnalisme, nous recensons 49 fois le terme de « vocation ».

[17] Michel Deneken, Meurt le personnalisme, revient la personne : la voix d’Emmanuel Mounier, dans Les cahiers philosophiques de Strasbourg, 31|2012, journals.openedition.org.

[18] Mounier, Le Personnalisme, dans Meurt le personnalisme, revient la personne : la voix d’Emmanuel Mounier, Michel Deneken.

[19] Mounier, Le Manifeste du personnalisme.

[20] Mounier, Le Manifeste du personnalisme.

[21] Mounier, Le Manifeste du personnalisme.

[22] Mounier, Le Manifeste du personnalisme.

[23] Mounier, Le Manifeste du personnalisme.

[24] Mounier, Le Manifeste du personnalisme.

[25] Mounier, Le Manifeste du personnalisme.

[26] Mounier, Le Manifeste du personnalisme.

[27] Mounier, Le Manifeste du personnalisme.

[28] Mounier, Les cinq étapes d’Esprit, dans Bulletin des amis d’E. Mounier, mars 1967, reprise d’une conférence donnée le 23 décembre 1944, dans, jstor.org.

[29] Maritain, Maritain J., Mounier E., Correspondance 1929-1930, édition Petit, Desclée de Brouwer, 1973 dans Wojciech Gliniecki, « L’affirmation » de l’homme dans le personnalisme de Jacques Maritain et son apport dans la vision intégrale de l’être humain, Collection du Département de Théologie morale et d’Ethique de l’Université de Froubourg (Suisse), Press Fribourg, 2022.

[30] Mounier, Emmanuel Mounier, collection Microcosme, édition du Seuil, 1972 dans « L’affirmation » de l’homme dans le personnalisme de Jacques Maritain et son apport dans la vision intégrale de l’être humain, Wojciech Gliniecki.

[31] Guy Coq, dans Feu la chrétienté, Emmanuel Mounier, Desclée de Brouwer, 2013.

[32] Mounier, Le Personnalisme, 1949 dans l’article « Emmanuel Mounier rappelle aux chrétiens leur condition de dissidents », Anne Guéry, 21 juillet 2023, Le Figaro, FigaroVox.

[33] Wojciech Gliniecki, « L’affirmation » de l’homme dans le personnalisme de Jacques Maritain et son apport dans la vision intégrale de l’être humain.

[34] Mounier préfère parler de dépossession que d’intériorisation, terme trop flou.

[35] Jean-Luc Chabot, Le courant personnaliste et la déclaration universelle des droits de l'homme, Communication du colloque international "2001, l'Odyssée des Droits de l'Homme", organisé par le Centre historique et juridique des Droits de l'Homme, 22-24 octobre 2001, 

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