Pourtant, qu’est-ce que la
dignité humaine ? Il est difficile d’en parler sans recourir à la
notion de « personne » qui
lui est intimement rattachée depuis que Kant les ait associées[1]… Or, comme nous l’avons constaté dans nos
différents articles sur ce sujet, le terme de « personne »[2]
est difficile à définir et soulève de nombreuses questions. Nous ne pouvons
guère non plus poursuivre notre étude sur la notion de « personne »[3]
sans nous attarder sur celle de la « dignité ».
C’est pourquoi, dans le cadre de notre étude apologétique, nous allons désormais
étudier la notion de dignité humaine ...
Qu’est-ce que la dignité ?
Le terme « dignitas » serait dérivé du mot grec « seminos »[5]
ou de l’adjectif « semnos »[6]
qui signifie vénérable, auguste ou encore magnifique. Il viendrait de
« sebomai » (« craindre les dieux, révérer ») qui
nous renvoie donc à la religion. Il est probablement à l’origine du terme de
« semnote » qui désigne la
majesté ou la solennité royale et donc inspire le respect[7].
Au XIIe siècle, la dignité désigne un
honneur, un privilège, « une
charge qui donne à quelqu’un un rang éminent »[8]
puis une fonction élevée, civile ou ecclésiastique. Nous retrouvons ce
sens dans le terme de « dignitaire »
et dans un mot désuet « deintié »
ou « daintié », qui
signifie « seigneurie, puissance »
ou « bien, possession »[9].
Dans la chanson de Roland, le vieux terme « deintet » est ainsi traduit par « seigneurie »[10].
Ces approches morales et
fonctionnelles de la dignité, nous les retrouvons dans la définition de
« dignité » que nous donne l’Académie
française[11]. Cette dernière la définit
comme la « fonction ou distinction
qui confère un rang éminent dans la société » [12]
ou l’« attitude de réserve et de
fierté, inspirée par le respect de soi-même ». Elle lui donne aussi le sens
de « valeur éminente, excellence qui
doit commander le respect », sans néanmoins préciser l’origine ou la cause
de cette valeur.
La dignité au sens de Kant
Nous pouvons rappeler sa formule : « seul l’homme […] est élevé
au-dessus de tout prix ; car, en tant que tel, il est à estimer non pas
simplement comme moyen en vue des fins d’autrui, ni même de ses propres fins,
mais comme fin en soi, c’est-à-dire qu’il possède une dignité (une valeur
interne absolue, par laquelle il force à son égard le respect de tous les êtres
mondains rationnels ) »[17].
La
dignité humaine est une « valeur
absolue » qui réside dans l’homme et qui impose le respect auprès des autres hommes. Kant
explique ce qu’il entend par respect. Contrairement à l’objet, l’homme doit
toujours être considéré, « non pas
simplement comme un moyen dont telle ou telle volonté puisse user de son
gré ; dans tous ces actions, aussi bien dans celles qui le concernent
lui-même que dans celles qui concernent d’autres êtres raisonnables, il doit
toujours être considéré en même temps comme fin. » Kant précise que
ces fins ne sont pas subjectives, mais objectives. Son existence est une fin
en soi-même, « une fin telle
qu’elle ne peut être remplacée par aucun autre »[18].
Selon Kant, l’homme a ainsi, par lui-même, une valeur inestimable de manière
absolue, non relative.
D’où
est tirée la dignité humaine ?
En comparant l’homme à un animal ou à une chose, Kant définit le fondement de la dignité humaine dans l’humanité et plus précisément dans la bonne volonté humaine. Parce que l’homme est en effet doté d’une volonté capable d’obéir à la loi morale qu’il se donne, il possède une dignité, c’est-à-dire qu’il « est digne d’être estimé, non comme un simple moyen pour les fins d’autrui ou même pour les siennes propres, mais comme une fin en soi. »[19] L’homme seul est capable d’établir des lois universelles et de s’y soumettre.
Finalement,
« c’est l’autonomie qui est le
principe de la dignité humaine. L’homme est fin en soi parce qu’il est sujet de
la loi morale : il l’est en tant qu’être intelligible, ce qui garantit à
chacun, quel que soit son degré de conscience, de culture, de vertu, une imprescriptible
dignité. »[23]
La dignité n’est donc pas à acquérir. Elle est une valeur inhérente à
l’homme en tant que personne, telle qu’elle est définie par Kant.
La
dignité humaine, un principe juridique récent
Le
10 décembre 1948, les Nations Unies adopte la Déclaration universelle des
droits de l’homme. Les premiers mots sont éloquents. La déclaration considère
d’abord « que la reconnaissance de
la dignité inhérente à tous les membres de la famille humaine et de leurs
droits égaux et inaliénables constitue le fondement de la liberté, de la
justice et de la paix dans le monde »[25]
Le premier article déclare que « tous
les êtres humains naissent libres et égaux en dignité et en droits. » La
déclaration fait dériver la dignité humaine de la nature humaine et l’insère
dans le droit juridique.
Depuis
cette déclaration, de nombreux textes juridiques mentionnent la valeur
inconditionnelle et absolue de la dignité. En Allemagne, le premier article
de la constitution la définit comme intangible. Le Conseil de l’Europe la
mentionne dans le titre d’une ses conventions[26].
Notons
que la Déclaration des Droits de l’homme et du citoyen de 1789 déclare
la liberté et l’égalité en droits sans se référer à la dignité humaine. Pourtant,
le principe de la dignité humaine est présent dans de nombreuses lois et dans
le code pénal français. Selon une décision du Conseil constitutionnel, publiée
en 1994, la dignité humaine est implicitement invoquée dans le préambule de la
constitution de 1949 : « au
lendemain de la victoire remportée par les peuples libres sur les régimes qui
ont tenté d’asservir et de dégrader la personne humaine, le peuple français
proclame à nouveau que tout être humain sans distinction de race, de religion
ni de croyance, possède des droits inaliénables et sacrés. »[27]
. Il justifie que la personne humaine ne peut être traitée comme un objet ou un
animal et qu’elle doit être protégée « contre
toute forme d’asservissement ou de dégradation »[28].
La
dignité humaine, au sommet de la hiérarchie du droit
En
liant le principe de la dignité humaine au préambule de la Constitution de
1948, la décision du conseil constitutionnel nous éclaire davantage sur ce
qu’est la protection de la dignité humaine. Cela consiste à défendre la
personne de tout asservissement ou dégradation. Ainsi, le Conseil d’État a
interdit le lancer de nains, même avec le consentement du nain et tous les
dispositifs de protection, parce que la personne ne peut se réduire au statut
de projectile, c’est-à-dire à un objet. Le traitement dégradant, comme la
torture, ou l’instrumentalisation d’une personne, comme l’esclavage, portent
aussi atteinte à la dignité humaine.
La
dignité humaine, une notion pourtant floue
La
notion est en fait source de confusion. Nous pouvons en effet y distinguer
deux sens. Le premier est impersonnel au sens où elle est inhérente à
tout être humain au titre de son humanité. L’homme ne peut pas être traité
comme un objet. Il mérite le respect quel que soit son état, sa conduite et ses
spécificités. Le second est personnel. La dignité est liée à l’estime de
soi-même, c’est-à-dire à l’image de soi, à la valeur que nous nous donnons. Une
situation dans laquelle nous sommes ridiculisés, une déchéance physique, une
déception ou une faute que nous avons commise peuvent susciter en nous mépris
et dégoût au point de nous enlever en nous l’estime que nous avons de
nous-mêmes et perdre ainsi toute dignité. Dans le sens impersonnel, la
dignité humaine est universelle et inaliénable car elle est tirée de la
nature humaine. Dans le sens personnel, elle est tirée d’une appréciation de
soi et peut donc être perdue ou gagnée. L’association pour le droit de
mourir dans la dignité prône ainsi « le
droit pour chacun d’avoir une fin de vie. Conformément à ses conceptions
personnelles de dignité et de liberté »[35].
La dignité qu’elle évoque est ainsi purement personnel.
Sont-elles
équivalentes ? Toute atteinte à la dignité au sens impersonnel remet en
cause la dignité au sens personnel. Le contraire est faux. Une sanction légitime,
qui peut paraître dégradante, est nécessaire pour l’éducation morale d’un
enfant et constitue donc un élément fondamental pour sa personnalité. Elle
n’est donc pas contraire à son humanité. Sont-elles, alors toutes les deux,
fondements du droit ? Il nous semble évident que la déclaration
universelle des droits de l’homme de 1948 ou encore le préambule de la
constitution de 1949 ne visent que la dignité au sens impersonnel.
Le recours à la
dignité humaine dans le droit
La
dignité est ainsi utilisée au sens multiple tout en devenant un principe juridique au même titre
que la liberté et l’égalité. Ainsi, est-il demandé de ne pas porter
atteinte à la dignité humaine, c’est-à-dire à la dignité de la personne. Mais,
faute de définition et de précision, la dignité humaine ne fonde pas un droit
mais n’est mentionnée que pour le renforcer ou à guise de complément.
La
dignité humaine, un concept inutile ?
Dans
un article publié en 2003[40],
Ruth Macklin, philosophe américaine et professeur de bioéthique, considérée
comme autorité mondiale dans son domaine, a déclaré que le concept de « dignité humaine » était inutile
dans la bioéthique. « Un examen
attentif des principaux exemples montre que les appels à la dignité humaine
sont de vagues reformulations d’autres notions, plus précises, ou de simples
slogans qui n’ajoute rien à la compréhension du sujet. »[41]
À partir d’exemples de textes de loi, Macklin montre que le recours à la
dignité humaine n’apporte rien aux règles de déontologie médicale, au respect
de la personne ou de son autonomie, et revient parfois à l’utiliser comme un
simple slogan, faute de précision. Nous
pourrions ajouter à ses arguments que l’intégration de la dignité humaine dans
le droit est tout récent bien que les règles liées au respect de la personne soient
très anciennes. La déontologie médicale est un précieux héritage de
l’antiquité.
Cependant,
le rappel au fondement d’un droit est rendu nécessaire pour l’ancrer
davantage et mieux le faire adhérer. Après la seconde guerre mondiale, où
l’homme a été humilité, bafoué, asservi, il a été jugé indispensable de
rappeler d’où sont tirés le respect de la personne et son autonomie. Mais,
est-ce suffisant pour faire cesser ces crimes ? Malheureusement non.
Le
recours à la dignité humaine a aussi l’avantage de répondre aux questions
que soulèvent les différents progrès technologiques, en particulier dans la
médecine et la génétique. La question ne porte plus sur le respect de la
personne ou sur son autonomie mais sur ce que nous sommes en réalité. Les
différents débats bioéthiques portent naturellement sur la dignité humaine, non
au sens personnel, mais au sens impersonnel. Ils soulèvent la question de la
valeur humaine. Par conséquent, si la dignité humaine n’est pas
suffisamment définie, son recours devient inutile, voire dangereux.
Conclusions
Pourtant,
le recours à la dignité humaine peut paraître floue, inutile ou absurde.
Dans beaucoup de cas, elle n’est qu’un complément, voire un slogan qui cache
mal la faiblesse d’un argument ou son manque de fondement. La dignité est
difficilement définissable. Il peut porter différents sens de valeur
différente. Manquant de clarté, fort ambigüe, il n’est guère un terme approprié,
en particulier dans le droit.
Mais,
la dignité humaine apparaît clairement sans ambiguïté ni ombrage quand elle
est violée, quand l’homme est traité comme un objet, asservi et déshumanisé.
Elle est ainsi fortement liée à l’humanité au point que, depuis Kant,
l’humanité est considérée comme le fondement de la dignité. C’est ainsi qu’au
nom de la dignité humaine, sont interdis l’esclavage, la prostitution, et
d’autres crimes encore. Ce principe a donc son utilité pour interdire ou
limiter tout ce qui pourrait dégrader ou asservie l’homme. Mais en termes
positifs, le recours à la dignité humaine pour réclamer des droits est vain et
dangereux si elle n’est pas clairement définie…
En
conclusion, la notion de dignité humaine, au sens de valeur inhérente à
l’homme, a du sens quand il s’agit de préserver l’être humain contre tout ce
qui peut porter atteinte à son humanité. Mais, en termes positifs, la notion
de dignité est intimement liée à la conception que nous avons de l’homme,
et non de nous-mêmes. Quand elle est prise au sens personnel, elle devient insaisissable,
un simple slogan qui veut taire tout débat et imposer une volonté par de grands
mots éloquents mais vides de sens. Mais, elle a toute sa légitimité dans les
questions de bioéthique ou dans tous les débats de société où finalement, la
valeur de l’homme est au cœur des discussions. Et dans les débats où nous nous
interrogeons de la dignité humaine au sens impersonnel pour prendre ou orienter
une décision, une question fondamentale apparaît alors évidente : en quoi
consiste-t-elle ? Qu’est-ce qui fait que l’homme a de la valeur ?...
[1] Voir Émeraude,
juillet 2026, article « La
personne selon Kant : un être de raison, sujet de droit, qui est sa propre
fin … mais un être abstrait, désincarnée, irréel… »
[2] Nos différents articles
ont présenté la notion de personne selon des points de vue, ontologique,
psychologique, juridique ou encore morale sans oublier la conception du
personnalisme.
[3] Voir Émeraude, juillet 2026, article « … ».
[4] Voir Dignité, Florence Gruat,
dans Les
concepts en sciences infirmières, 2ème édition, sous la
direction de Monique Formarier et Ljiljana Jovic, 2012, Association de
recherche en Soins infirmières, cairn.info.
[5] Voir Dictionnaire de la langue
français, Emile Littré, 1875.
[6] Voir Dictionnaire grec-français
Bailly,
2020.
[7] Voir Semontes, praestentia, Corps
majestueux, du roi grec au prince romain, Anne Gangloff, Le
corps des souverains dans les mondes hellénistique et romain, sous la
direction de Anne Gangloff et Gilles Gorre, Presses universitaire de Rennes, books.openedition.org.
[8] Centre national de ressources
textuelles et lexicales, article « dignité », vu le 14 mai 2026, cnrtl.fr.
[9]Petit dictionnaire de l’Ancien
Français, mot « daintié », librairie Garnier Frères, 1940, wikisource.
[10] La Chanson de Roland,
III, 45, traduit par Joseph Bédier, 1922, wikisource.
[11] Dictionnaire de l’Académie
française, article « dignité »,
9ème édition, dictionnaire-académie.fr, lu le 14
mai 2026.
[12] Dictionnaire de l’Académie française,
article « dignité », 9ème
édition, dictionnaire-académie.fr, lu le 14 mai 2026.
[13] Stefanie Bucheneau, La
dignité humaine. Kant et l’humanisme des Lumières allemandes, dans L’humain
dans la philosophie allemande : séminaire transversal du projet « l’humain
impensé », ireph.parisnanterre.fr, 13 mars
2018.
[14] Voir Émeraude, juillet 2026, article
[15] Thomas de Koninck, Dignité
humaine et fin de vie, dans Diogène, 2016/3, n°253 ;
éditions Presses Universitaires de France, mise en ligne 20/03/2017, shs.cairn.info.
[16] Tanella Boni, La
dignité de la personne humaine : de l’intégrité du corps et de la lutte
pour la reconnaissance, dans Diogène, 2006/3, n°215, éditions
Presses Universitaires de France, 2006 mis en ligne le 01/12/2007,
shs.cairn.info.
[17] Kant, Métaphysique
des mœurs, Doctrine de la vertu, VI, 435.
[18] Kant, Fondements
de la métaphysique des mœurs, IV, 434.
[19] Kant, Doctrine
de la vertu, n°11, dans La dignité humaine chez Kant,
Olivier Reboul.
[20] Kant, Doctrine
de la vertu, n°11, dans La dignité humaine chez Kant,
Olivier Reboul.
[21] Kant, Fondement
de la métaphysique morale, 185.
[22] Kant, Fondement
de la métaphysique morale, 162.
[23] Olivier Reboul, La
dignité humaine chez Kant.
[24] Henri Bandole Kenfack, La
Revendication du droit de mourir dans la dignité au nom du droit à la
vie : approche innovatrice et conciliatrice de la cour EDH.
[25] Nations Unies, Déclaration
universelle des droits de l’homme, Préambule, 10 décembre 1948, un.org.
[26] Convention pour la protection des
droits de l’homme et de la dignité de l’être humain à l’égard des applications
de la biologie et de la médecine, 1997.
[27] Préambule de la Constitution
de 1949.
[28] Conseil constitutionnel, Décision
n°94-343/344 du 27 juillet 1994 sur la loi relative au respect du corps
humain et loi relative au don et à l’utilisation des éléments et produits du
corps humain, à l’assistance médicale à la procréation et au diagnostic
prénatal, conseil-constitutionnel.fr.
[29] Henri Bandole Kenfack, La
Revendication du droit de mourir dans la dignité au nom du droit à la
vie : approche innovatrice et conciliatrice de la cour EDH, Revue
des droits et libertés fondamentales (RDLF), 2020, n°36, revuedlf.com.
[30] Philippe Cossalter, La
dignité humaine en droit public français : l’ultime recours,
centre-droit-public-compare.assas-universite.fr, 30 octobre 2014.
[31] Véronique Gimeno, Le
principe de dignité de la personne humaine, instrument de modernisation de la
Constitution ?, dans Modernité et constitution, Actes de
l’atelier n°1 du Ve congrès de l’Association françaises de droit
constitutionnel, les 6, 7 et 9 juin 2002, année 2002, 9-10, persee.fr.
[32] Véronique Gimeno, Le
principe de dignité de la personne humaine, instrument de modernisation de la
Constitution ?.
[33] Véronique Gimeno, Le
principe de dignité de la personne humaine, instrument de modernisation de la
Constitution ?.
[34] Sylvie Mesure, Dignité
et société. Approche sociologique et critique, dans Raisons politiques,
2017/1, n°66, édition Presses de Science PO, mis en ligne le 6 juillet 2017, cairn.info.
[35] Association pour le droit
de mourir dans la dignité, Qu’est-ce que l’ADMD ? dans
Site admd.org/action/essentiel, lu le 13 juin.
[36] Loi 2014-790, article 4.
[37] Loi 2014-873, article 58.
[38] Code civil, article
16-1-1.
[39] Loi 2004-669.
[40] Ruth Macklin, Dignity is a useless concept,
dans British
Medical Journal, volume 327, 20 décembre 2003.
[41] Ruth Macklin, Dignity is a useless concept,
selon notre traduction.










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