" La pierre précieuse, voire de grand prix aux yeux de certains, qu'est l'émeraude, se voit insultée par un morceau de verre habilement truqué, s'il ne se rencontre personne qui soit capable de procéder à un examen et de démasquer la faute. Et lorsque de l'airain a été mêlé à l'argent, qui donc, s'il n'est connaisseur, pourra aisément le vérifier ? "(Saint Irénée, Contre les hérésies)


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dimanche 1 février 2026

Berdiaeff, le père du personnalisme chrétien, un libre philosophe religieux : une nouvelle conception de l'homme et du monde

En 1930, Emmanuel Mounier[6] est convaincu : après la première guerre mondiale, le monde est arrivé à la fin d’une histoire, celle fondée sur la Renaissance et son humanisme. Il faut donc se préparer à construire une nouvelle société, une nouvelle civilisation, qui ne doit pas suivre les deux idéologies dominantes de son époque, que sont le capitalisme individualiste et le communisme collectiviste. Il en appelle à refaire la Renaissance, sans commettre les mêmes erreurs du passé, à partir de la personne. Il propose ainsi une troisième voie, le personnalisme communautaire, à partir de laquelle pourra s’édifier une nouvelle histoire.

Cette conviction ne naît pas subitement en Mounier comme un prophète illuminé par une grâce soudaine. Nous retrouvons la même pensée chez un autre philosophe, Nicolas Berdiaeff (1874-1948). Dans ses ouvrages La Fin de la Renaissance (1919) et Le Nouveau Moyen Âge (1924), il dénonce l’époque moderne comme responsable du développement de l’individualisme et de la « destruction de la personne »[1], et caractérise la société contemporaine par « l’épuisement et l’anéantissement du principe personnel dans les sociétés humaines »[2]. Annonçant alors son écroulement et sa fin éminente, il en appelle à une renaissance de l’homme, à une nouvelle création de l’homme « à travers la fidélité à la révélation chrétienne concernant la personne humaine. » Il est alors convaincu que seul le retour au christianisme permettra la naissance d’une nouvelle civilisation et donc au levée du « soleil de la nouvelle Renaissance chrétienne. »[3] La personne humaine est au cœur de sa pensée. Or, l’Europe contemporaine a détruit la personne en reniant le christianisme et a abouti au développement de l’individualisme. « Promouvoir la primauté de la personne représente donc le crédo de sa philosophie. »[4]

Notre étude apologétique se propose de regarder de plus près ce projet de renaissance chrétienne et donc de décrire la pensée de Berdiaeff.

Nicolas Berdiaeff [5] (1874-1848)

D’une famille russe aristocratique, apparentée à la grande noblesse française, Nicolas Berdiaeff rompt rapidement avec son milieu et se rapproche très tôt des partis politiques sociaux-démocrates. Sa participation à des activités révolutionnaires lui vaut d’être exilé en 1898. De retour à Saint-Pétersbourg puis à Moscou, il s’éloigne du marxisme et se convertit à la religion orthodoxe. En 1917, il est favorable à la révolution russe mais rejette celle d’Octobre. Professeur d’université, il est expulsé de l’Union soviétique en 1922 comme adversaire idéologique du communisme. Après un séjour à Berlin, il s’installe en 1924 à Clamart, dans la banlieue de Paris, où il rédige ses principales œuvres. À partir de 1926 et jusqu’en 1930, il organise les Cercles Œcuméniques où se réunissent des orthodoxes, des protestants et des catholiques.

Après la seconde guerre mondiale, Berdiaeff connaît un succès mondial. Il a inspiré de nombreux intellectuels français, notamment Emmanuel Mounier[6], et a favorisé le développement du personnalisme en France. Il est en effet reconnu par les collaborateurs de la revue Esprit et les autres représentants du personnalisme comme leur « maître »[7]. Mounier confirme son importance dans le mouvement qu’il dirige, le considérant comme le « premier humaniste de l’Europe nouvelle »[8]. Il déclare en effet que « les personnalistes […] reconnaissent en [Berdiaev] une de leurs sources d’inspiration »[9]. Il participe à la revue Esprit ou dans les groupes des philosophes travaillant sur le personnalisme.

Avant de présenter sa pensée personnaliste et notamment sa conception de la personne, il n’est pas inutile de revenir sur son passé qui révèle une marque de sa personnalité, caractéristique aussi de sa philosophie.

Un fervent défenseur de la liberté de l’esprit et de création

Berdiaeff se révèle par son anticonformisme ou encore par son attachement à la liberté de l’esprit. Rapidement, dès l’adolescence, il se détache de l’aristocratie d’où il vient. « Mon sentiment primordial fut celui d’une plongée dans un monde hostile. »[10] Dès ses premiers pas dans le militantisme révolutionnaire russe, il se sent aussi étranger à la majorité de ses compagnons. Il l’explique, dans son autobiographie[11], par son « caractère révolutionnaire », certes « inhérent à ma nature » mais « avant tout d’ordre spirituel. » Il le définit comme « la révolte de l’esprit, c’est-à-dire de la liberté de l’esprit, contre la servitude et l’absurdité du monde. » C’est pourquoi Berdiaeff s’est insurgé contre les révolutions de son temps et a dénoncé « leur hostilité à la liberté, à la valeur de la personne. » Il refuse en fait toute révolution qui ne cherche pas à changer spirituellement l’homme, qui ne repose pas sur la personne, c’est-à-dire sur « des forces spirituelles créatrices capables de transformer radicalement la société. » 

Et rebelle aux autorités

De même, après sa conversion au christianisme orthodoxe, Berdiaeff s’attaque à l’institution religieuse et à l’orthodoxie officielle, qu’il qualifie de « caractérisée par l‘esprit de caste », « petite bourgeoisie » ou encore de « bureaucrate », peu favorable au développement de la pensée théologique. Il s’oppose par exemple à la condamnation d’un père orthodoxe, Serge Boulgakov, que le métropolite de Moscou accuse de déviation hérétique, et s’attaque à la « conscience des religieux conservateurs », des « gens de pouvoir à l’intérieur de l’Église », dont le propre est « d’exercer une violence obscurantiste sur la pensée. ». Il se rebelle finalement contre ceux qui prétendent être dépositaires du vrai et veulent taxer d’hérésie ceux qui ne partagent pas la doctrine théologique seule et unique, c’est-à-dire contre les autorités de l’Église. Il prône la liberté de pensée et de création sans laquelle, pour lui, il n’est pas possible de déterminer une nouvelle compréhension du christianisme. « La vérité se découvre uniquement à travers la liberté, et non à travers l’autorité qui étouffe la pensée »[12]

Berdiaeff reproche enfin la médiocrité et la pauvreté d’esprit des autorités et des fidèles obéissants, et finalement du christianisme orthodoxe de son temps. « L’idée de Dieu sur l’homme est infiniment plus haute que les notions orthodoxes traditionnelles issues d’une conscience opprimée et rétrécie. L’idée de Dieu est l’idée humaine la plus haute. L’idée de l’homme est l’idée divine la plus haute. »[13]

Un libre philosophe religieux

Comme il se définit lui-même, Berdiaeff « représente la libre philosophie religieuse. »[14] Un de ses commentateurs dit de lui qu’« il n’appartient pas à un clan de ce monde »[15]. Opposé à ce qu’il se passe en Union soviétique, contrairement à Emmanuel Mounier et à d’autres intellectuels, plutôt fascinés, il refuse néanmoins de faire partie de la croisade anticommuniste.

Se présentant comme un « passant », un « étranger » ou encore un « voyageur », Berdiaeff aspire à un autre monde, un monde plus élevé. Il n’est pourtant pas révolutionnaire car il est convaincu que toute révolution renie l’esprit de l’homme et met en place une organisation politique « entièrement calculée pour la moyenne, l’homme ordinaire, l’homme des masses, qui n’a rien de créateur. » Mais, il n’est pas non plus contre-révolutionnaire. Il sait que les révolutions sont inévitables en raison de « l’absence ou de la faiblesse de forces spirituelles créatrices capables de transformer radicalement la société. » Et sans forces spirituelles, qui  ne peut provenir que de la liberté de l’esprit et donc de la personne, ces révolutions sont vouées à l’échec.

Opposé au capitalisme et au marxisme

Berdiaeff partage et défend les critiques marxistes, qu’il qualifie parfois de « géniales », à l’égard du capitalisme car ce dernier ne traite pas des problèmes de l’économie en fonction de l’homme mais des seuls intérêts individuels. En raison de son matérialisme économique, la pensée marxiste lui apparaît alors la plus pertinente ou encore la plus conforme à la réalité pour défendre la personne. « Une pleine évolution de la personne n’est possible que s’il y a moyen de satisfaire collectivement aux besoins matériels. C’est alors seulement que s’allège, pour l’homme, le lourd fardeau de sa lutte pour l’existence, et qu’il est en état de satisfaire plus librement à ses aspirations supérieures. »[16] Néanmoins, faute d’idéal moral, faute de transcendance, Berdiaeff ne peut pas non plus accepter le marxisme. Pour lui, le marxisme s’est tellement enfermé dans la recherche de moyens matériels qu’il ne s’est point préoccupé de la personne, ce qui l’a conduit à négliger les fins spirituelles de l’homme. Car seule la personne appartient au monde spirituel. Selon Berdiaeff encore, l’homme tel que le conçoit le marxisme est dénué de toute réalité spirituelle au profit exclusif de sa vie matérielle.

Ainsi, oubliant la destination véritable de chaque homme, le capitalisme et le marxisme ne peuvent qu’aboutir à des échecs.

La personne, de « nature » humano-divine, source d’une tragédie

Berdiaeff se présente comme un « personnaliste extrémiste »[17] dont la « passion » et le « combat principal » de toute sa vie est « l’importance centrale et la primauté de la personne »[18]. Face à ces détracteurs qui le considère comme un existentialiste et un idéalisme allemand, il ne cessera de le clamer : « je suis un personnaliste fortement sincère en ce qui concerne mes conceptions du monde. Tandis que l’idéalisme allemand […] était antipersonnaliste dans ses tendances. »[19] Il s’agit désormais de connaître ce qu’il entend par personne.

La personne, selon Berdiaeff, est « l’image vivante de Dieu en homme, ce qui lui confère sa dignité suprême ». Il ne peut donc la concevoir sans rapport avec Dieu, et plus exactement sans sa parenté étroite avec Dieu. « L’homme est enraciné en Dieu et Dieu est enraciné en l’homme. » Aucune métaphysique ni anthropologie ne peuvent décrire cette parenté. Celle-ci n’est atteignable que par l’expérience spirituelle. Par son origine, l’homme possède un élément divin, qui est source de sa dignité et de sa grandeur. 

Berdiaeff en arrive alors à voir dans l’homme deux « natures », humaine et divine, ce qui donne lieu à des contradictions, à des confrontations et finalement à des déchirures. La double nature de l'homme est ainsi la cause de sa tragédie.

Par la négation de son élément divin, le capitalisme et le marxisme aboutissent à la perte de la dignité humaine. Ces deux idéologies ne permettent à aucun d’entre nous de parvenir à notre destinée personnelle. Elles entretiennent la tragédie qui subsiste en chacun d’entre nous. « Il n’y a de salut à cette tragédie ni dans la science, ni dans un ordre social parfait »[20].

La personne, une unité singulière et invariable, dans une métaphysique de mouvement

Si l’homme répond totalement à sa nature divine, au sens où il s’oriente pleinement vers Dieu, il se métamorphose et participe à un monde nouveau, contribuant alors à l’avènement de l’Esprit dans le monde et à la réalisation du royaume de Dieu. Par cette métamorphose, par sa divinisation, l’homme devient plus parfaitement homme. C’est ainsi que le Christ devient le parfait modèle. En s’y rapprochant, l’homme poursuit l’œuvre de Dieu en lui et répond à sa propre destinée. La tragédie de l’homme ne trouve son dénouement que dans le christianisme.

La personne, telle que conçoit Berdiaeff, est ainsi une unité singulière et invariable, qui doit se transformer tout en étant « le sujet invariable de cette transformation »[21], d’une transformation intérieure par le contact avec la réalité spirituelle. Il n’y a de personne que s’il y a transformation et invariabilité. « La personne est avant tout unité de destin. » Son destin consiste à réaliser dans le monde sa vocation divine en luttant constamment contre tout[22] ce qui peut la nuire comme la fatalité, le conformisme ou l’emprise du monde et de la société. Ce combat implique indépendance, résistance, souffrance. Berdiaeff résume ainsi la personne comme « acte libre », « acte créateur ». L’homme répond à sa vocation personnelle par sa propre création. Selon Berdiaeff, Dieu attend de lui un acte créateur en réponse à sa propre Création.

La personne, acte libre, acte créateur

De quelle œuvre créatrice, entend-il ? Un de ses commentateurs nous apporte une réponse. « Tout effort, toute initiative, toute attitude, toute démarche, toute œuvre, tout ce qui sort des profondeurs de notre être est un acte créateur. C’est l’acte personnel par excellence, l’acte authentique aux valeurs éternelles du royaume de Dieu, l’acte positif qui enflamme le cœur de l’homme pour la vérité, la justice, la beauté. C’est un élan vers un monde plus vrai, un élan vers le divin, qui vise à la transfiguration du monde. »[23] Finalement, comme l’écrit Berdiaeff, « l’amour chrétien doit être compris comme la manifestation suprême de l’acte créateur dans la vie, comme la création d’une vie nouvelle. »[24]

« L’homme n’est un être créateur que s’il est un être libre, un être qui jouit de la liberté créatrice. » La liberté n’est pas le libre arbitre. Berdiaeff nous explique qu’elle est « irrationnelle, sans fond, sans base et ne peut être expliquée, ni objectivée. »[25] Elle constitue un mystère. « Elle est ma force créatrice, non pas le choix entre le mal et le bien placé devant moi, mais ma propre création du mal et du bien. »[26]

Mais, conscient des difficultés d’un monde déchu, Berdiaeff ne voit dans l’acte créateur ici-bas qu’une création symbolique, signe d’une œuvre, dont la perfection est dans un autre monde et sur un autre plan de l’existence. L’erreur est de confondre la réalité avec le symbole. Et c’est précisément en les distinguant, que « la conscience […] ouvre l’accès aux réalités authentiques. »[27]

L’autre difficulté dans la réalisation de l’œuvre créatrice est ce que Berdiaeff appelle l’objectivisation, qui consiste dans « le refroidissement de l’incandescence créatrice, dans sa cristallisation en un objet qui lui devient étranger. »[28] Le sujet se transforme en objet, qui ne répond plus à l’acte originel.

Or, il ne peut accomplir la volonté de Dieu en raison du péché qui a ébranlé la force de sa liberté. « Dieu, par l’énergie de la grâce, aide l’homme à vaincre le péché. Il rétablit la force ébranlée de la liberté humaine. L’homme, de la profondeur de cette liberté, donne alors réponse à Dieu, s’entrouvre à Lui et continue ainsi à l’œuvre de la Création. L’homme n’est pas un esclave, il n’est pas une nullité, il coopère à l’œuvre divine de la victoire créatrice sur le néant. »[29]

La primauté de l’esprit sur la nature

Comme nous l’avons déjà évoqué, Berdiaeff en appelle à « la révolution de l’esprit » ou encore à l’ordre de l’esprit. Il qualifie même sa pensée de « philosophie de l’esprit »[30]. L’esprit constitue « un élément constitutif de la notion de personne de Berdiaev »[31].

L’esprit ne renvoie pas à l’âme humaine ou à son psychisme. Berdiaeff oppose souvent les deux termes « esprit » et « nature ». L’âme et le corps relèvent de la nature quand l’esprit relève d’un plan d’existence différent, d’un plan transcendant, d’une autre réalité. Il distingue donc deux ordre en l’homme, l’ordre spirituel et l’ordre naturel sans qu’il n’y ait ni division ni opposition entre eux.

Constatant son impossibilité de définir ce qu’est l’esprit, Berdiaeff nous le décrit[32] comme « l’élément divin de l’homme », « l’acte créateur » ou encore « l’énergie active » venant d’une sphère supérieure comme « un souffle divin » qui pénètre en l’homme. Il le caractérise par la liberté, l’activité créatrice, l’amour, la valeur ou encore la tendance vers un monde supérieur et l’union avec celui-ci. Il ne relève pas de la catégorie de l’être tel qu’il entend, c’est-à-dire statique et immobile, mais d’une catégorie de l’être foncièrement dynamique. Il est action et non substance. Il est analogue ou connexe à la liberté. Il est l’être au sens authentique. Ainsi, pour Berdiaeff, « la personne est une catégorie de l’esprit, non de la nature. »[33]

La primauté du sujet et de la liberté sur l’objet et l’être

Berdiaeff oppose le sujet, « lui-même être »[34], et l’objet. L’esprit ne se révèle qu’au cœur du sujet, non de l’objet. Le sujet possède seule la vie intérieure, libre et créatrice. Il est existentiel. Il renferme en lui le « centre existentiel »[35], ce qui lui confère la réalité authentique. Le monde des objets, qu’il appelle « objectivité », ne constitue pas un monde réel.

L’être en tant qu’objet, ou encore « l’être extériorisé », est construit par la philosophie.  Conçu comme « nature, entité ou essence »[36], il est marqué par l’immuabilité et le déterminisme. Il s’oppose donc à la liberté, que Berdiaeff définit comme une « autodétermination issue de dedans, de la profondeur de l’esprit »[37].

Par cette opposition, sujet-objet, Berdiaeff associe la liberté à la personne, deux notions inséparables dans sa philosophie. « L’existence de la personne a pour condition la liberté. Le mystère de la liberté est celui de la personne. »[38]

La primauté de la personne sur l’individu

Berdiaeff oppose aussi la personne à l’individu. Celui-ci est présenté comme corrélatif à la nature et à l’être objectivité. Il relève de la nature, de la biologie, de la sociologie, représentant un élément indivisible d’un tout, tel le cosmos, la société, la famille. Phénomène naturel, rattaché au monde matériel, il est produit et déterminé par des processus et l’hérédité génétique et sociale. L’individu appartient à l’ordre de l’être, objectivé et naturalisé.

Par opposition, Berdiaeff peut alors concevoir la personne comme un élément d’un tout, mais un tout dans le monde intérieur de l’existence, et non dans le monde extérieur de la nature, comme au-dessus de la vie naturelle. Elle appartient à l’ordre de la liberté, constitutive de l’esprit et du sujet. C’est ainsi qu’elle constitue l’image et la ressemblance divine en l’homme. La personne doit donc se réaliser en se détachant de l’individu et des lois gouvernant l’être. Elle ne peut se réalisée que dans le « libre amour »[39] inhérent à l’ordre de la liberté.

Ainsi, par différentes oppositions, Berdiaeff précise ce qu’est la personne en la caractérisant par quatre primautés : l’esprit sur la nature, le sujet sur l’objet, la liberté sur l’être, la personne sur l’individu.

La notion de « sobornost »

Berdiaeff applique la nation de « sobornost » à son anthropologie. Ce mot slave, qui traduit en russe le terme grec « katholicos », désigne la « conciliarité ». Utilisé par l’Église orthodoxe russe, il a été repris et développé par les philosophes russes à la fin du XIXe siècle, en particulier par le philosophe Soloviev (1853-1900), pour souligner la dimension communautaire de la personne. Néanmoins, cette notion n’a pas réussi à pénétrer la pensée russe en raison des succès du bolchévisme. Berdiaeff est convaincu que l’homme, déçu par l’individualisme moderne, se tournera vers la communauté, ce qui marquera une nouvelle ère. Il prophétise la victoire de l’esprit de communion spirituelle, du sobornost.

Selon Berdiaeff, la personne ne peut se réaliser sans le concours de la communion. Celle-ci n’est authentique que si elle s’accomplit dans l’amour, seul capable de mener le « moi » vers le « toi » et le « nous », de surmonter leur solitude et de les unir. Ainsi, « le mystère de la personne est lié au mystère de la liberté et de l’amour. Authentique berceau de la personne, la communion ne repose que sur l’amour libre et la grâce divine. »[40]

La personnalisation de l’homme

C’est ainsi que Berdiaeff développe la personnalisation de l’homme ou du « moi » en plusieurs phases successives. Il s'agit d'abord distinguer le « moi » du monde, puis de découvrir sa singularité par rapport à qui que ce soit et à quoi, qui, dans sa conscientisation, lui fait prendre conscience de sa solitude et de son étrangeté, et ensuite, de se sortir du « moi » pour se tourner avec le « toi » et le « nous », et enfin, dans cette communion, vers Dieu. Ce processus ne transforme pas le « moi ». La personne demeure elle-même au point qu’elle se définit comme « l’invariabilité dans le changement »[41].

À partir de sa conception dualiste de l’esprit, Berdiaeff distingue la communion, qui procède de l’esprit, et la société, qui relève de la nature objectivée. La communion fait partie du monde de l’esprit, là où se manifeste l’action du Saint Esprit alors que la société fait partie du monde de la nature. « Il est nécessaire de faire la distinction entre communauté et société. La communauté (communion) est toujours personnaliste, elle est toujours une rencontre de la personne avec la personne, du « je » avec le « tu » dans un « nous ». Dans la communauté authentique il n’y a pas d’objets, car la personne n’est jamais un objet pour une autre personne, mais toujours un « tu ». La société est une abstraction, une objectivation, et en elle la personne disparaît… La société est, dans sa forme, l’objectivation dans l’État, elle est une aliénation, une chute de la sphère existentielle. »[42] C’est ainsi que l’individu appartient à la société quand la personne appartient à la communauté.

La communion représente une « qualification intérieure de la vie spirituelle »[43] et non un organisme extérieur comme l’est la société. Si la personne est un élément de la société, la communion est un élément intérieur de la personne. Ainsi, dans la personnalisation de Berdiaeff, se met en place un nouveau dualisme, personne et société, au point que la société apparaît comme un « ennemi de la personne »[44].

Ainsi, dans la philosophie de Berdiaeff, la personne ne peut subsister en tant que personne en dehors de la communauté, c’est-à-dire de son rapport avec d’autres personnes. C’est dans cette structure communautaire que se révèle l’image divine de la personne.

Le christianisme de Berdiaeff

Le personnalisme de Berdiaeff est clairement inspiré par le christianisme orthodoxe et plus précisément par la doctrine chrétienne de la Sainte Trinité. Sa pensée puise sa force dans la spiritualité russe. C’est ainsi que la nouvelle ère qu’il voit venir, il ne peut la concevoir sans christianisme. Il est la seule voie qui permet la personnalisation de l’homme. Sa pensée est donc fortement imprégnée du christianisme. Cependant, ne nous trompons pas. Contrairement à des articles qui définissent son personnalisme comme « fondamentalement chrétien »[45], sa philosophie n’est pas chrétienne. Si Berdiaeff est sans aucun doute un homme religieux ou spirituel d’influence orthodoxe, il n’est point fidèle à l’orthodoxie ni à la doctrine chrétienne. Son attachement à la liberté est en effet tel qu’il ne peut guère accepter la moindre soumission à une autorité, y compris religieuse. Son christianisme est donc très personnel. Il en vient même à concevoir la liberté comme antérieure à l’œuvre de la Création.

Berdiaeff considère que le christianisme traditionnel est plus un produit sociologique que spirituel. « Rien n’a été tant déformé et obscurci la pureté de la révélation chrétienne que les influences sociales, que l’application des catégories sociales de domination et d’esclavage à la vie religieuse et aux dogmes eux-mêmes. »[46] Il en vient même à remettre en cause la véracité de la Sainte Écriture en raison des limites du langage humain et de sa divinisation. Ainsi loue-t-il la « critique biblique scientifique » qui réalise une « action libératrice et purificatrice »[47]Berdiaeff souhaite donc exclure du christianisme tout ce qui est dû à cette influence sociologique. Ainsi appelle-t-il à la renaissance du christianisme comme « une renaissance de l’esprit prophétique et messianique. »[48] Il est convaincu que le christianisme n’a pas encore atteint son sommet. 

Finalement, sa propre spiritualité, influencée par l’âme slave, guide ce qu’il entend par christianisme au lieu de se laisser porter et modelé par l’authentique pensée chrétienne.

Naturellement, Berdiaeff écarte de sa philosophie des éléments de la révélation biblique, tout ce qui peut enfreindre sa conception de la liberté, comme, par exemple, le gouvernement de Dieu sur sa Création ou encore son œuvre de Rédemption. En insistant sur la poursuite de la création, il ne fait que diminuer le rôle de la grâce dans le salut. Sur le plan eschatologique, Berdiaeff ne croit en aucun jugement dernier, ni châtiment éternel, qu’il juge incompatible avec Dieu. Ainsi, pour Berdiaeff, « le christianisme n’est nullement une chaîne de vérités toujours semblables, mais vraiment une semence d’esprit, de vie et de liberté. »[49]

Conclusions

Contre le capitalisme individualiste et le communisme collectiviste, Berdiaev ne conçoit pas de solutions et de renaissance en dehors du christianisme. Contrairement à Mounier, il est convaincu, et ne cesse d’insister, sur sa force et ses valeurs, seules capables de relever l’humanité et de bâtir une civilisation personnaliste. Toute entreprise, toute société qui renie la spiritualité humaine sont vouées à l’échec. Néanmoins, sa conception du christianisme est toute personnelle, bien différente de celle qu’enseigne l’Église. Sa justification sur l’image divine de l’homme ne correspond pas à celle des Pères de l’Église.

Toute la pensée de Berdiaeff est marquée par la liberté, une liberté créatrice. Sa spiritualité, sa foi et son anthropologie n’ont d’autres buts que de la développer ou de la préserver, ce qui implique une opposition à l’égard de tout élément constituant un obstacle, notamment toute forme de détermination, d’autorité et de société hiérarchisée. Les résultats sont alors évidents : nouvelle conception de l’homme contraire à l’enseignement de l’Église, silence sur l’œuvre de la Rédemption et la Providence divine, … En se focalisant sur la liberté, Berdiaeff supprime toute contrainte extérieure, y compris celle que peut poser une vérité intangible.

Ainsi, la personne est définie comme le résultat d’un processus où le moteur demeure la liberté créative. Mais, en raison de son caractère fondamental ou absolu, Berdiaev n’ignore pas les dangers de cette liberté, tels que la solitude. Pour éviter que la personne s’enferme dans la vie intérieure, il la relie à la communion spirituelle et donc à la communauté, dans laquelle peut s’exprimer l’amour, une communion encore toute différente de celle qu’enseigne l’Église. Pour Berdiaeff, l’épanouissement de la personne ne peut se réaliser sans relation avec d’autres personnes. C’est ainsi que cette communauté n’a pas d’autres buts que de favoriser la personnalisation de l’homme sans contrainte ni opposition. Le risque est alors de fonder tout rapport humain sur le seul épanouissement de la personne.

Finalement, l’homme n’est pas en soi l’image divine mais il doit la réaliser en lui par sa personnalisation, qui consiste en un développement intérieur et en son affirmation dans la communauté. Berdiaeff ne conçoit alors la dignité humaine que dans cette réalisation perpétuelle de la personne, qu’il considère comme une participation de l’œuvre divine par sa liberté et sa créativité. Mais, une civilisation fondée sur cette quête perpétuelle de réalisation de soi, est-elle préservée d’un nouvel échec et donc d’une nouvelle désillusion ?  En érigeant la liberté créatrice comme principe de l’homme et des relations humaines, elle est en fait une nouvelle forme de libéralisme que ne peut cacher son aspect communautaire…

 

 

Notes et reférences

[1] Berdiaeff, Le nouveau Moyen-Âge, trad. par J.-C. Marcadé et S. Siger, collection Sophia, L’Âge d’homme, Lausanne, 1985, dans Personne et communion : de Berdiaev à Mounier, Ciprian Costin Apintiliesei, Université de Bucarest, Janvier 2016, researchgate.net.

[2] Berdiaeff, Le nouveau Moyen-Âge, trad. par J.-C. Marcadé et S. Siger, collection Sophia, L’Âge d’homme, Lausanne, 1985, dans Personne et communion : de Berdiaev à Mounier, Ciprian Costin Apintiliesei.

[3] Berdiaeff, Le nouveau Moyen-Âge, trad. par J.-C. Marcadé et S. Siger, collection Sophia, L’Âge d’homme, Lausanne, 1985, dans Personne et communion : de Berdiaev à Mounier, Ciprian Costin Apintiliesei.

[4] Ciprian Costin Apintiliesei, Personne et communion : de Berdiaev à Mounier.

[5] Nous pouvons trouver le nom de Berdiaeff écrit différemment : Berdiaev ou Berdjaev.

[6] Voir Émeraude, janvier 2026, article « Le personnalisme chrétien d'Emmanuel Mounier ».

[7] Berdiaeff, Essai d’autobiographie spirituelle, dans Personne et communion : de Berdiaev à Mounier, Ciprian Costin Apintiliesei

[8] Extrait d’un titre d’un article de Mounier, Nicolas Berdiaeff, premier humaniste de l’Europe nouvelle dans le Bulletin des Amis d’Emmanuel Mounier, 33 (196).

[9] Mounier, Nicolas Berdiaeff, premier humaniste de l’Europe nouvelle, dans le Bulletin des Amis d’Emmanuel Mounier, 33 (196) dans Personne et communion : de Berdiaev à Mounier, Ciprian Costin Apintiliesei.

[10] Berdiaeff, Autobiographie philosophique dans Le Personnalisme de Nicolas Berdiaeff, Eugène Porret, dans Revue d’histoire et de philosophie religieuses, année 1950, 30-3, persee.fr.

[11] Berdiaeff, Autobiographie philosophique dans Le Personnalisme de Nicolas Berdiaeff, Eugène Porret

[12] Berdiaeff, Dux Velikogo inkvizitora, dans Le « modernisme » orthodoxe russe : Nicolas Berdiaev et le débat sur la « stricte obédience », l’hérésie et l’œcuménisme, Maria Cymborska-Leboda, Slavic Occitania, Les mutations religieuses en Russie. Conversion et sécularisation, n°41 | 2025, interfas.univ-tlse2.fr.

[13] Berdiaeff, Autobiographie philosophique dans Le Personnalisme de Nicolas Berdiaeff, Eugène Porret.

[14] Berdiaeff, Essai d’autobiographie spirituelle, édition Buchet-Chastel, 1979, dans Études critiques, L’autobiographie de Berdiaev, Mario Casanas, Revue philosophique de Louvain, année 1882, 46, persee.fr.

[15] Porret Eugène, Le Personnalisme existentiel de Nicolas Berdiaeff dans Revue d'histoire et de philosophie religieuses, 30e année, n°3,1950, persee.fr.

[16] Berdiaeff, Subjectivisme et objectivisme dans la philosophie sociale, Le Personnalisme de Nicolas Berdiaeff, Eugène Porret.

[17] Berdiaeff, Essai d’autobiographie spirituelle, trad. E. Belenson, Chastel Corrëa, Paris, 1958, dans Personne et communion : de Berdiaev à Mounier, Ciprian Costin Apintiliesei.

[18] Berdiaeff, My Philosophic World-outlook dans Personne et communion : de Berdiaev à Mounier, Ciprian Costin Apintiliesei.

[19] Berdiaeff, Ortodoksia and Humanness, sur http://www.berdyaev.com, 15 septembre 2016, dans Personne et communion : de Berdiaev à Mounier, Ciprian Costin Apintiliesei.

[20] Berdiaeff, Sub specie aeternitatis, dans Le Personnalisme existentiel de Nicolas Berdiaeff, Porret Eugène.

[21] Berdiaeff, Communisme et les chrétiens, dans Le Personnalisme existentiel de Nicolas Berdiaeff, Porret Eugène.

[22] Berdiaeff, Communisme et les chrétiens, dans Le Personnalisme existentiel de Nicolas Berdiaeff, Porret Eugène.

[23] Porret Eugène, Le Personnalisme existentiel de Nicolas Berdiaeff.

[24] Berdiaeff, Communisme et les chrétiens, dans Le Personnalisme existentiel de Nicolas Berdiaeff, Porret Eugène.

[25] Berdiaeff, Esprit et Liberté.

[26] Berdiaeff, Esprit et Liberté, dans Le Personnalisme existentiel de Nicolas Berdiaeff, Porret Eugène.

[27] Berdiaeff, Communisme et les chrétiens, dans Le Personnalisme existentiel de Nicolas Berdiaeff, Porret Eugène.

[28] Porret Eugène, Le Personnalisme existentiel de Nicolas Berdiaeff.

[29] Berdiaeff, Autobiographie philosophique, dans Le Personnalisme existentiel de Nicolas Berdiaeff, Porret Eugène.

[30] Berdiaeff, My Philosophic World-outlook, trad. E. Belenson, Chastel Corrëa, Paris, 1958, dans Personne et communion : de Berdiaev à Mounier, Ciprian Costin Apintiliesei.

[31]Ciprian Costin Apintiliesei, Personne et communion : de Berdiaev à Mounier.

[32] Voir Berdaief, Esprit et réalité, dans Personne et communion : de Berdiaev à Mounier, Ciprian Costin Apintiliesei.

[33] Berdiaeff, The Problem of Man, 1936 sur http://www.berdyaev.com, 16 juillet 2016, dans Personne et communion : de Berdiaev à Mounier, Ciprian Costin Apintiliesei.

[34] Berdaief, 5 méditations sur l’existence, dans Personne et communion : de Berdiaev à Mounier, Ciprian Costin Apintiliesei.

[35]Berdiaeff, De l’esclavage et de la liberté de l’homme, trad. par S. Jankelevitch, Aubier, 1946, dans Personne et communion : de Berdiaev à Mounier, Ciprian Costin Apintiliesei.

[36]Berdiaeff, My Philosophic World-outlook, dans Personne et communion : de Berdiaev à Mounier, Ciprian Costin Apintiliesei.

[37] Ciprian Costin Apintiliesei, Personne et communion : de Berdiaev à Mounier,

[38] Berdiaeff, De l’esclavage et de la liberté de l’homme, dans Personne et communion : de Berdiaev à Mounier, Ciprian Costin Apintiliesei.

[39] Berdiaeff, Esprit et liberté, dans Personne et communion : de Berdiaev à Mounier, Ciprian Costin Apintiliesei.

[40] Ciprian Costin Apintiliesei, Personne et communion : de Berdiaev à Mounier, à partir de Esprit et réalité, Berdiaeff.

[41] Berdiaeff, Personne humaine et marxisme, dans Personne et communion : de Berdiaev à Mounier, Ciprian Costin Apintiliesei.

[42] Berdiaeff, The problem of Man, dans Personne et communion : de Berdiaev à Mounier, Ciprian Costin Apintiliesei.

[43] Berdiaeff, Knowledge and communion, dans Personne et communion : de Berdiaev à Mounier, Ciprian Costin Apintiliesei.

[44] Berdiaeff, De la destination de l’homme, Personne et communion : de Berdiaev à Mounier, Ciprian Costin Apintiliesei.

[45] Nicolas Berdiaeff, Une pensée chrétienne de la liberté, Mars 2022, Dossiers, Revue Esprit, esprit.presse.fr.

[46] Berdiaeff, Essai d’autobiographie spirituelle, La barque du Soleil, Corréa, 1958 dans Le Christianisme de Berdiaev, Jean Erbes, Revue d’histoire et de philosophie religieuses, année 1959, 39-4, persee.fr.

[47] Berdiaeff, Essai d’autobiographie spirituelle dans Le Christianisme de Berdiaev, Jean Erbes.

[48] Berdiaeff, Essai d’autobiographie spirituelle dans Le Christianisme de Berdiaev, Jean Erbes.

[49] Jean Erbes, Le Christianisme de Berdiaev.

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