" La pierre précieuse, voire de grand prix aux yeux de certains, qu'est l'émeraude, se voit insultée par un morceau de verre habilement truqué, s'il ne se rencontre personne qui soit capable de procéder à un examen et de démasquer la faute. Et lorsque de l'airain a été mêlé à l'argent, qui donc, s'il n'est connaisseur, pourra aisément le vérifier ? "(Saint Irénée, Contre les hérésies)


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lundi 6 avril 2026

Qu'est-ce que l'individu ? ... Que lui reproche-t-on ?...

Quand nous essayons de comprendre ce qu’est une personne humaine, un mot revient inévitablement à notre mémoire, le mot « individu », comme si l’un ne peut être entendu sans l’autre, comme si ces deux notions demeurent inséparables, comme deux contraires dont chaque existence dépend de l’autre. Il est vrai que des philosophes personnalistes, comme Emmanuel Mounier, ne peuvent traiter de la personne sans l’opposer fortement à l’individu, l’une jugée positive ou constructive quand l’autre paraît négatif et déclinant. Sans-doute, plus promptes à la facilité qu’à effort, à suivre la pente qu’à s’élever, sommes-nous enclins à cette dualité manichéenne, considérant la personne humaine comme le contraire de l’individu, l’une le bien, l’autre le mal.

Dans notre quête sur la notion de « personne », qui nous a conduit au début du christianisme, à l’âge patristique plus précisément[1], là où elle est née et s’est développée, nous allons, dans cet article, chercher à comprendre ce qu’est un individu. Avant de commencer, nous nous permettons de rappeler ce qu’est une personne telle que nous l’avons définie dans l’article précédent. La personne désigne une substance rationnelle, existant par soi et pour soi. Elle est une réalité authentique, complète et concrète, individualisée, distincte de sa nature. Elle agit par la nature humaine qui lui appartient et, par-là, devient sujet moral. Distincte des autres personnes, elle est capable d’établir des relations avec elles. Cherchons désormais à mieux connaître ce qu’est l’individu…

L’individu selon Platon

Le terme latin d’« individuus », d’où est dérivé le mot « individu », est une retranscription de Cicéron du mot grec « atomon », qui signifie « indivisé », « indivisible », selon le sens de Démocrite et d’Épicure.

Mais ce terme que nous retenons aujourd’hui n’est pas utilisé selon ce seul sens. Au temps de la Grèce antique, il est aussi employé, notamment dans la dialectique et la biologie, pour désigner la dernière espèce d’une longue chaîne, qui n’admet plus en elle de subdivisions et qui est, ce sens, indivisible. Platon, à l’exemple de Socrate, cherche à saisir l’essence d’une chose à travers de sa définition. Sa méthode consiste à diviser un genre en deux espèces, puis à nouveau en deux l’une des deux espèces dans laquelle résiderait l’être à définir, et ainsi de suite en sélectionnant chaque fois l’un des deux membres de la division, jusqu’à arriver à une espèce insécable, déterminé et caractérisé, un « eidos atmèton ». Cet indivisible, ou individu, est donc une espèce individuelle qui n’admet plus en elle de subdivisions. En cet individu, l’essence qui fait l’espèce est ainsi une et indivisible. Elle contient en elle toutes les divisions qui ont été réalisées pour la circonscrire au travers de définitions successives, dont chacune est une sorte d’espace délimité dans laquelle se trouve l’être recherché. L’individu singulier, différent de l’individu au sens d’essence, peut alors être saisi dans cet espace, y être identifié.

L’individu selon Aristote

Aristote améliore la méthode dialectique de Platon en divisant le genre et chaque élément de la série, non pas en deux, mais selon les différences spécifiques. La différence forme alors l’espèce à partir du genre comme si elle modelait une matière. La différence et le genre établissent alors un rapport matière – forme, ce qui fonde l’unité d’une chose et qui fait que toute chose, même l’indivisible, est habitée d’une différence. Ainsi, « l’atomon qualifie dans les textes d’Aristote d’une part une espèce constituée par une différence qui divise un genre et le façonne en une espèce, et d’autre part, çà et là, l’individu singulier, mais justement en tant qu’il appartient à l’espèce indivisible. »[2] L’individu singulier est alors indivisible uniquement dans sa relation à l’« eidos atmèton » alors qu’il est divisible comme tout autre être. Un individu humain peut être coupé en morceaux. Il en perdra sa vie et son existence. Cependant, son essence demeure indivisible. « C’est cette indivisibilité de l’espèce en laquelle réside son essence qui fait de lui un singulier indivisible, autrement dit un individu. »[3] Par conséquent, les individus singuliers au sein d’une espèce ne se diffèrent que par le nombre et non par l’espèce[4]. C’est la matière[5] qui fait leur différence. À cause de cette matière, l’individu est définissable, non dans sa singularité, mais dans sa spécificité au sens de son caractère spécifique, caractère qui relève d’une espèce.

Finalement, l’individu singulier est un individu de l’espèce humaine qui est elle-même indivisible, ou, dit autrement, il réalise de manière indivisible l’espèce humaine en lui. « Chaque être quel qu’il soit, pris en particulier, est appelé un individu parce qu’il ne peut souffrir d’être divisé, sans cesser d’être lui-même. »[6]

Individu et « persona »

Au temps de Cicéron, la « persona » désigne le masque que porte un acteur, et dernière ce masque, quel que son rôle et son assimilation à son personnage, l’acteur constitue un individu réel, qui existe en dehors de ce masque et de ce rôle. De même, dans un contexte judiciaire, tout individu impliqué dans une affaire est désigné sous le terme de « persona ». Il y exerce une fonction, une charge officielle, ou encore occupe une position dans un procès. Dans le manuel juridique Institutes de Gaius, qui définit, pour la première fois, le droit de la personne, le terme d’individus est souvent utilisé comme équivalent à celui de « persona ».

Dans son traité De officiis, Cicéron développe une théorie selon laquelle chaque individu a quatre « persona ». Les deux premières relèvent de la nature, la première commune au genre humaine, la seconde propre aux qualités qui lui sont spécifiques. Les deux autres correspondent à celle « qu’impose quelque hasard et circonstance »[7] et enfin à celle « que nous nous adaptons nous-même selon notre choix », c’est-à-dire au rôle social que l’individu accepte volontairement de jouer. Il semblerait que le terme « persona » désigne en fait l’image que reflète l’individu en lui-même et en rapport à la société. En raison de ces correspondances, les termes d’individu et de personne se confondent généralement.

L’individuation selon Saint Thomas d’Aquin

Saint Thomas reprend la définition de l’individu héritée de la Grèce antique. « Il faut dire qu’il est de la condition d’individu d’être indivis en soi et séparé des autres par une division dernière. »[8] Il considère donc l’individu comme indivis et distinct de tout autre individu. Ce qui intéresse alors Saint Thomas d’Aquin est d’identifier ce qui est principe d’individuation. Comment un individu se distingue-t-il d’un autre ?

Comme Aristote, il démontre que « la matière est le principe de l’individuation »[9]. C’est la matière qui produit la diversité numérique dans l’espèce. L’individu a ainsi pour particularité d’être délimité à un espace de temps et de lieu. Il n’est pas concevable sans dimension ni forme. Les individus d’une même espèce ne se distinguent pas par des différences substantielles, mais uniquement par des différences accidentelles. Celles-ci ne sont cependant par principe d’individuation mais ils sont « le principe de cognition de la distinction des individus. » [10]

Cependant, concernant l’homme, tout individu est formé d’un corps et d’une âme, qui assure le principe de l’unité. Contrairement au corps qui ne peut subsister sans âme, celle-ci subsiste par elle-même. Son existence ne dépend donc pas de leur réalisation dans une matière. De même, les êtres purement spirituels comme les anges ne peuvent se distinguer par la matière. C’est en raison de son corps que l’individu humain est distinct d’un autre. Pourtant, l’âme est une, indivisible. Elle est un individu en soi. Mais, c’est en fonction du corps auquel elle est unie qu’elle se distingue. « Les âmes humaines […] sont individualisées selon les corps, mais non par une individuation causée par les corps. »[11] L’individualité des âmes ne relève donc pas de la matière et n’a pas cause dans les corps.

Individu et sa fin dernière

« Les actions sont le fait des individus (« singularium »)»[12], nous rappelle encore Saint Thomas d’Aquin. Cependant, « le premier principe de l’action est donné par la nature, qui tend à l’un »[13]. En outre, selon le principe aristotélicien, « tout ce qui agit doit nécessairement agir pour une fin. »[14] Tout individu cherche à accomplir sa fin dernière. Pour tous les êtres, en tant que réalité désirée, elle est identique. Elle consiste en Dieu. Ils se meuvent par inclination naturelle, par eux-mêmes, ou encore par une impulsion étrangère. Étant l’union d’un corps et d’une âme, doué donc d’une raison, l’homme se meut de lui-même vers sa fin, et non par inclination naturelle.

En tant que possession de la réalité désirée, et toujours en raison de sa nature humaine, la fin ultime de l’homme consiste en la béatitude. Celle-ci ne consiste ni en argent ou en biens corporels, ni en puissance ou en gloire. Elle est un bien parfait qui comble son appétit de bien. Elle est « aimée par-dessus tout comme un bien que l’on désire. » [15] Elle « consiste en l’acquisition ou la jouissance du souverain bien. », c’est-à-dire dans la vision divine.

Individu et société

Une société est une pluralité d’individus de même espèce, reliés entre eux. Contrairement à l’individu, qui peut être conçu comme existant seul, la société ne subsiste pas par elle-même, étant un mode d’être des individus, réglant leurs relations. Elle suppose donc des individus, qui constituent sa substance en tant qu’ils sont reliés en un certain ordre.

L’individu peut donc être considéré au regard de la société comme un membre d’un corps dont il fait partie. En tant qu’il est parti d’un tout, il est subordonné à la société à laquelle il appartient : le bien commun, qui est la fin de toute société, est alors supérieur au propre bien de l’individu. « Le bien commun passe avant le bien particulier. »[16] Or, considérant l’individu en lui-même, le bien particulier demeure néanmoins sa fin dernière. Il agit pour son accomplissement. Devons-nous y voir alors dans la recherche des biens communs et particuliers une source de confrontation ?

Mais est-il possible de comparer le bien commun et le bien particulier ? « Le bien commun et les biens individuels appartiennent à deux espèces différentes non pas en tant que le premier serait la somme des seconds, mais parce que de l’unité ordonnée naît un nouveau complexe organique de biens. »[17] Ainsi, sans être comparables, ils sont intimement liés, le bien particulier étant ordonné au bien commun. « La volonté qui se porte vers un bien particulier n’est droite qu’à la condition de le rapporter au bien commun comme à sa fin, ainsi qu’il est naturel à la partie de désirer le bien du tout et de s’y ordonner. »[18] Néanmoins, tout tend vers le bien parfait, le souverain bien, Dieu. Il ne peut donc y avoir de confrontation entre biens communs et biens particuliers, chacun contribuant à la possession de la vie éternelle.

Individu et personne

Au temps de Saint Thomas d’Aquin, les termes d’« individu » et de « personnes » n’étaient pas distincts. Si le premier provient de l’antiquité et appartient à un langage technique valable aussi bien pour la logique que pour l’ontologique, relevant du classement des êtres, le second, proprement chrétien, résulte de la théologie et plus précisément des définitions dogmatiques portant sur le mystère de la Sainte Trinité et de l’Incarnation. Ces deux termes ont ainsi connu un développement par des voies différentes et pour des raisons aussi différentes. Pourraient-ils coexister sans que la question de leur différence ne soit posée ?

C’est ainsi que, dans sa Somme théologie, Saint Thomas d’Aquin soulève la question de leurs relations en s’interrogeant sur la définition que Boèce donne au mot « personne » : « une subsistance individuelle de nature raisonnable ». Saint Thomas démontre que, si ce terme est d’intention logique, « il peut être accepté pour définir des choses réelles dans la mesure où il est pris en lieu et place de nom de choses réelles qu’on n’a pas trouvés. Et c’est ainsi que ce nom « individuel » est placé dans la définition de personne, afin d’y désigner le mode de subsister qui appartient au substance particulière. »[19]

L’individuel est ainsi un mode d’être qui appartient à la personne. Tout étant n’existe qu’individualisé, c’est-à-dire subsistant par lui-même, distinct des autres et indivis en lui-même. Et l’individuel devient vraiment l’individu à partir de sa substance, prise au sens de sujet concret ou encore de réalité singulière, et non pas au sens d’essence ou la nature du sujet. L’individu est le subsistant qui possède l’être, qui exerce à plein et pour son propre compte l’acte d’exister.

Enfin, « le particulier et l’individu se vérifient d’une manière encore plus spéciale et parfaite dans les substances raisonnables qui ont la maîtrise de leurs actions : elles ne sont pas simplement agies comme les autres, mais elles agissent par elles-mêmes ; or les actions sont dans les singuliers. Et de là vient, que, parmi les substances, les individus de nature raisonnable ont un nom spécial : celui de personne. »[20]

Ainsi, la personne existe par soi et agit par soi, se possédant dans son être comme dans son opération, ce qui correspond, pour Saint Thomas d’Aquin, comme étant la plus parfaite et la plus haute en dignité. Synthétisant les trois notes essentielles de la personne, le théologien définit la personne comme étant « un [être] distinct subsistant dans la nature intellectuelle. »[21]. Le terme « distinct », c’est le mode d’exister qui exprime l’unité indivise, « subsistant », c’est le mode parfait d’exister par soi, « intellectuel » l’identifie comme source et libre maîtresse de l’action. Puisque le terme de « personne » signifie ce qu’il y a de plus parfait dans toute la nature, « il convient donc que ce nom personne soit dit de Dieu. »[22] Mais il précise aussitôt : «  le nom de Dieu ne se dit pas de Dieu de la même manière qu’on le dit des créatures, mais sur un mode plus excellent, comme il en est d’autres noms donnés par nous aux créatures et que nous attribuons à Dieu. »[23]

Et selon le personnalisme de Mounier ?

Éric Mounier oppose fortement en nous l’individu et la personne. « Qu’est-ce que ma personne ? Ma personne n’est pas mon individu. Nous appelons individu la diffusion de la personne à la surface de sa vie et sa complaisance à s’y perdre. Mon individu, c’est cette image imprécise et changeante que donnent par surimpression les différents personnages entre lesquels je flotte, dans lesquels je me distrais et me fuis. Mon individu, c’est la jouissance avare de cette dispersion, l’amour incestueux de mes singularités, de tout ce foisonnement précieux qui n’intéresse d’autre que moi. C’est encore la panique qui me prend à la seule pensée de m’en détacher, la forteresse de sécurité et d’égoïsme que j’érige tout autour pour en assurer la sécurité et la défendre contre les surprises de l’amour… Etc. La matière isole, découpe, simule des figures. L’individu, c’est la dissolution de la personne, ou encore la reconquête de l’homme par la matière, qui sait singer.  La personne s’oppose à l’individu en ce qu’elle est maîtrise, choix, formation, conquête de soi… »[24].

Le style est élégant, les mots frappants. Mais que signifient–elles ces paroles si fluides et évanescentes ? Après avoir entendu les paroles de Saint Thomas d’Aquin et de tous ceux qui ont traité de la question avant ce théologien, nous pouvons être frappés par la différence de précision et de clarté. Ce que Mounier nomme individu ou personne, ce n’est que la manière de se voir, se penser et d’agir. Ce n’est qu’une conscience d’être et non l’être en lui-même. L’individu, tel qu’il le définit, se caractérise par l’avarice, l’égoïsme, la dispersion, la crispation, sa dépossession ou encore par le conformisme. Au contraire, la personne est générosité, intégration, dépassement et dépouillement, liberté spirituelle ou encore communion. L’individu s’identifie finalement à l’individualisme au sens péjoratif, ce qui nous renvoie à l’idée de fin. L’individu a pour fin lui-même au contraire de la personne qui se donne par amour selon Eric Mounier, même si ce dernier ne mentionne jamais cette notion si importante dans ses ouvrages, surtout en morale. Faut-il définir ce qu’ils sont par une description finalement psychologique ?

Tout se ramène finalement entre les relations entre l’homme et la société, ou encore le comportement de l’homme dans la société. Ainsi, il est courant de dire que l’individu est pour la société quand la société est pour la personne. L’opposition factice ne sert-elle pas à confronter les biens communs de la société et les biens particuliers de l’individu, dits encore biens personnels, ou encore les deux fins auxquelles ils doivent tendre, comme s’ils étaient séparés ? N’est-ce pas encore le moyen tout aussi superficiel d’opposer l’individu, corps et âmes, individualisé par la matière et non soumis à la matière, et la personne qui transcendent ses conditions temporelles ?

Conclusions

Depuis l’antiquité, l’individu est défini de manière précise pour désigner toute chose relevant d’une espèce qui peut être divisée sans cesser d’être elle-même. Il constitue le dernier terme d’une chaine relevant d’une espèce. Employé dans l’ordre logique comme dans l’ordre ontologique, il est avant tout un terme technique. Le terme souligne en particulier la distinction numérique, une distinction qui réside pour tout être vivant ici-bas dans la matière. Ainsi, pour l’espèce humain, l’individuation de l’individu résulte du corps.

L’individu peut être considéré soit individuellement, soit au sein d’une société. Individuellement, il est celui qui agit pour une fin déterminée, pour accomplir ce pour quoi il est. Au sein d’une société à laquelle il appartient, il est comme un membre dans un corps, dans une relation ordonnée avec d’autres individus, chacun contribuant à l’accomplissement de sa fin dernière, qui est la participation divine, et à œuvrer pour le bien commun. Il n’y a donc pas de raison à opposer bien individuel et bien commun.

Finalement, le terme d’« individu » est, dans un certain sens et sous certains aspects, équivalent à celui de « personne » tout en étant plus généraliste. « À mon sens, il faut rejeter purement et simplement l’opposition de la personne et de l’individu. L’homme est une personne, c’est-à-dire un individu d’une espèce particulière, un individu de nature raisonnable. »[25] Est-il alors pertinent d’opposer les termes d’individus et de personnes au point de dénigrer le premier au profit du second et donner corps à ce qui n’est finalement qu’un mot technique ?  

Pourtant, nous devrions noter que le terme d’« individu » ne relève pas de la terminologie chrétienne et n’entre pas dans la théologie ou dans la culture chrétienne contrairement au terme de « personne ». Cette dernière porte une histoire et un sens beaucoup plus riche. Faut-il néanmoins les opposer ?

En opposant ces deux termes, le personnalisme de Mounier met en fait l’accent sur deux points. D’une part, il met en exergue la singularité d’un homme, c’est-à-dire de ce qui fait que l’un est différent de l’autre, non au sens quantitatif ou numérique comme l’évoque le terme d’individu, mais au sens qualitatif ou plutôt psychologique. Contrairement à la notion d’« individu », celle de « personne » souligne la nature rationnelle de l’homme. D’autre part, il porte le regard de l’homme non considéré en lui-même, c’est-à-dire, ce qu’il est en soi, comme le suggère la définition du mot « individu », mais essentiellement considéré au sein d’une société. La notion de personne, tel qu’il la conçoit, en opposition à celle d’individu, implique donc inévitablement à concevoir les hommes individuellement et au sein de la société non en soi et selon leur fin mais uniquement selon leurs relations et leurs différences.

Finalement, que reproche-t-on à l’individu ? D’être indépendant, autosuffisant, sans personnalité ni distinction. Il n’est qu’un chiffre. Ainsi, réduit à un élément, identique aux autres, il est repris par le personnalisme pour l’opposer à un autre sens de l’homme que représente la notion de « personne ». Cette opposition reflète finalement d’autres oppositions : la particularité à la généralité de l’essence, la singularité à l’universalité, le bien commun au bien particulier. Or, les notions traditionnelles de personne et d’individu renvoient à l’essence, à ce qu’est l’homme, et nous renvoient à la nature humaine. Ainsi, pour que cette opposition ait du sens, pour que le personnalisme soit donc compréhensible, il est inévitable pour lui d’abandonner ces définitions pour mettre davantage en exergue ce qui différencient les hommes entre eux au risque de souligner la singularité au détriment de l’universalité, c’est-à-dire le « moi » au détriment de l’humanité et ainsi de ne songer à l’homme qu’en termes de devenir et non d’être. Mais, avec cette nouvelle conception de l’homme, le personnalisme, ne risque-t-il pas d’accentuer l’individualisme qu’elle est censée combattre ? Telle est la confusion que génère le personnalisme…

 

Notes et références

[1] Voir Émeraude, mars 2026, article « La personne, une réalité substantielle, qui agit par la nature qui lui appartient ... »

[2] Anne Merker, Individu, personne et humanité ou l’émergence de la personne comme être éthique, 7, Les cahiers philosophiques de Strasbourg, La personne, 31 | 2012, journals.openedition.org.

[3] Anne Merker, Individu, personne et humanité ou l’émergence de la personne comme être éthique, 8.

[4] Aristote nomme parfois l’individu singulier comme « ceci, un certain ceci ».

[5] La matière ne se confond pas avec le corps, puisque le corps est déjà une matière déterminée par une forme, qui le rend perceptible. Elle n’est pas elle-même perceptible. Elle est réceptrice potentielle d’une forme. Elle est contingence.

[6] Jean Plaquevent, Le personnalisme vu par… Individu et personne. Esquisse historique des notions, Esprit (1932-1939), vol. 6, n°64, 1er janvier 1938, www.jstor.org.

[7] Cicéron, De officiis, I, 115, dans L’identité en question. Étude du terme persona dans l’œuvre de Cicéron, Marion Faure-Ribreau, Bulletin de l’Association Guillaume Budé, année 2011, persee.fr.

[8] Saint Thomas d’Aquin, Commentaire sur le livre De Trinitate de Boèce, Opuscule 69, traduction Abbé Védrine, éditions Louis Vivès, 1857, édition numérique docteurangelique.free.fr.

[9] Saint Thomas d’Aquin, Du principe d’individuation, Opuscule 29, édition Louis Vivès, 1857, édition numérique docteurevangelique.free.fr, documentcatholicaomnia.eu.

[10] Saint Thomas d’Aquin, Commentaire sur le livre De Trinitate de Boèce, Opuscule 69, traduction Abbé Védrine, éditions Louis Vivès, 1857, édition numérique docteurangelique.free.fr.

[11] Saint Thomas d’Aquin, Somme contre les Gentils, Livre II, La Création, 75, II, 1, présentation et traduit par Cyrille Michon, Flammarion, 1999.

[12] Saint Thomas d’Aquin, Somme théologique, Ia IIae, question 1, article 7, solutions.

[13] Saint Thomas d’Aquin, Somme théologique, Ia IIae, question 1, article 7, solutions.

[14] Saint Thomas d’Aquin, Somme théologique, Ia IIae, question 1, article 2, conclusions.

[15] Saint Thomas d’Aquin, Somme théologique, Ia IIae, question 2, article 7, solutions.

[16] Saint Thomas d’Aquin, Somme théologique, Ia-IIae, question 83, article 1, solution, 5, thomas-d-aquin.com.

[17] R. Jacquin, Individu et société d’après Saint Thomas, Revue des sciences religieuses, année 1961, 35-2, persee.fr.

[18] Saint Thomas d’Aquin, Somme théologique, Ia-IIae, question 19, article 10, conclusion, thomas-d-aquin.com.

[19] Saint Thomas d’Aquin, Somme théologique, I, question 29, a.1, ad 3.

[20] Saint Thomas d’Aquin, Somme théologique, I, question 29, a.1.

[21] Saint Thomas d’Aquin, Commentaire des Sentences, I, d. 23, q.1, a.4

[22] Saint Thomas d’Aquin, Somme théologique, I, question 29, a.3.

[23] Saint Thomas d’Aquin, Somme théologique, I, question 29, a.3.

[24] E. Mounier, Révolution personnaliste et communautaire, Paris, Aubier, 1935 dans Individu et Personne, études critiques, Pedro Descoqs, Archives de philosophie, volume 14, n°2, Autour de la personne humaine, 1938, jstorg.org.

[25] Roger Vergneaux, Philosophie de l’homme, chapitre XVII, III, Cours de philosophie thomiste, Beauchesne, 1958.