" La pierre précieuse, voire de grand prix aux yeux de certains, qu'est l'émeraude, se voit insultée par un morceau de verre habilement truqué, s'il ne se rencontre personne qui soit capable de procéder à un examen et de démasquer la faute. Et lorsque de l'airain a été mêlé à l'argent, qui donc, s'il n'est connaisseur, pourra aisément le vérifier ? "(Saint Irénée, Contre les hérésies)


samedi 5 décembre 2015

Julien l'Apostat, un exemple d'évolution religieuse


Dans cet article, nous allons vous présenter un cas significatif dans l’histoire des relations entre le christianisme et le paganisme que représente l’empereur Julien l’Apostat. Il apparaît à la veille de la victoire du christianisme. Il représente le dernier sursaut du paganisme avant son écrasement. Les adversaires du christianisme le citent parfois comme le représentant d’un paganisme rénové, source de progrès religieux, d’une spiritualité élevée, d’un modernisme que le christianisme aurait brisé pour enchaîner l’homme dans la servitude et l’obscurantisme. Dans nos précédents articles, nous l’avons aussi souvent rencontré comme un fervent adversaire du christianisme. Il est surtout l’aboutissement d’une évolution du paganisme au contact du christianisme.


Vingt mois de règne

Avant de mourir en 337, l’empereur Constantin a divisé son empire entre ses fils et ses neveux. A sa mort, la couronne impériale est rapidement l’objet de guerres intestines. L’un des fils, Constantin II, en sort vainqueur. Maître d’un empire trop vaste, il doit partager son pouvoir avec un de ses cousins Gallus puis Julien. Ce dernier commande l’Occident à partir de Lutèce quand Constantin II réside à Constantinople. A la mort de Constance II, Julien est proclamé empereur en 361. Il règne vingt mois avant d’être tué sur le Tigre.

Vingt mois de règne ! Un règne bien trop court pour juger de son action. Pourtant, depuis au moins le XIXe siècle, il est devenu un personnage important, une référence incontournable, qu’on exploite bien souvent au mépris de la vérité historique. Son court règne relativise bien l’importance qu’on voudrait donner à cet homme devenu une légende.

Julien est né chrétien, en 331. Il est le neveu de Constantin, le cousin de Constant et de Constance. Au cours de la guerre civile qui suit la mort de Constantin, son demi-frère Gallus et lui échappent au massacre de sa famille. Julien attribue cette purge familiale à Constance II. « Avec quelle bonté cet empereur très clément nous a-t-il traités, nous qui étions ses proches parents! Mes six cousins, qui étaient aussi les siens, mon père [Jules Constance] qui était son oncle, puis encore un autre oncle en commun du côté paternel [Dalmatien ou Hannibalien], et enfin mon frère aîné, tous il les fit mettre à mort sans jugement. Il voulait me tuer aussi, avec Gallus mon autre frère. Il finit par nous envoyer en exil. »[1] Sa famille présentait une menace pour son pouvoir.

Les cousins de Julien et de Gallus les traitent comme des parents dangereux. Ils sont exilés et surveillés dans un château lointain de Cappadoce. Durant le règne de Constance II, leurs liens se desserrent. Gallus est désigné comme César mais rapidement déchu, il est exécuté. Julien visite l’Asie mineure, Constantinople, la Grèce. Appelé à Milan, il est associé au gouvernement de l’empire puis il est envoyé en Gaule. A 24 ans, il se révèle comme un chef émérite et efficace contre les Germains. Il est aussi un excellent administrateur. Ses troupes le poussent à marcher contre Constance II pour qu’il devienne le maître de l’empire. La mort de Constance II évite ce combat. En 361, il devient empereur.

Une fausse tolérance

A Paris, Julien assiste à la fête de l’Épiphanie. Il feint encore une foi chrétienne. Mais dans son cœur, depuis longtemps, il n’est plus chrétien. À son arrivée sur le trône, son attitude change radicalement. Il affiche désormais clairement son attachement au paganisme. Selon l’historien Socrate, il prodigue les sacrifices païens « jusqu’à la nausée ».


Julian the Apostate Presiding at

 a Conference of Sectarians


Edward Armitage, 1875 (wikipedia).


Comment agit-il avec les Chrétiens, qui depuis Constantin ont gagné leur liberté et pris de l’importance dans l’empire ? Certes, Julien affecte l’attitude d’un arbitre, tenant la balance égale entre chrétiens et païens mais, dans les faits, les seconds sont favorisés. Selon M. Bidez, historien de Julien, la politique de l’empereur est d’abord tolérante. Il veut seulement restituer aux païens ce que les empereurs leur ont confisqués au profit des Chrétiens. Un décret exige la restitution des temples devenus églises aux païens. Puis sa politique se durcit rapidement. Dès 362, les Chrétiens sont écartés de l’enseignement sous prétexte qu’ils ne pouvaient pas expliquer les classiques « en méprisant les dieux qui y sont honorés »[2]. Les maîtres chrétiens, rhéteurs, sophistes, professeurs de médecine, sont interdits d’enseignement, mesure rare à signaler et que réprouvera l’élite païenne. « Tous ceux qui font profession d’enseigner devront désormais avoir l’âme imbue des seules maximes qui sont conformes à l’esprit public. »[3]

Les païens reprennent les postes clés de l’empire. Les postes de fonctionnaires sont donnés en priorités aux païens. Les magistrats doivent désormais sacrifier aux dieux. On ne nomme plus de juges ni d’officiers chrétiens. Ils sont exclus de la garde prétorienne et de l’armée, en alléguant la raison que la loi chrétienne leur défend d’user du glaive. Julien manie en effet l’art de l’ironie et du sarcasme. Quand des chrétiens doivent se plaindre à lui des procédés de ses fonctionnaires, il leur rappelle le précepte évangélique qui leur commande de supporter avec patience l’injustice. Certaines villes peu ferventes dans le culte païen sont disgraciées alors que les apostats sont récompensés. La ville de Gaza qui a rejeté l’Évangile reçoit le port chrétien le plus proche comme récompense. La pression est aussi économique et fiscale. La richesse des églises est confisquée pour indemniser le clergé païen. L’exemption fiscale des charges municipales en faveur du clergé chrétien est supprimée. Ainsi sans violence, les Chrétiens font l’objet d’une forte pression, d’une persécution silencieuse…


Le combat est aussi d’ordre intellectuel. Durant l’hiver de 362-363, Julien publie des livres violents contre les Chrétiens. Il dénonce « la machination chrétienne », « invention de la malice humaine ». Il les accuse d’être des traîtres, des barbares. La Sainte Écriture n’est que mensonge et absurdité. Il présente le Christ comme un homme dont les principes ruineraient la société, Saint Paul comme un imposteur, les martyrs, des maniaques, les ermites, des dégoûtants…

Enfin, on note des excès de violences contre les Chrétiens. En Syrie, la foule pille les églises, torture un évêque, exécute des prêtres et des fidèles. Certes Julien désapprouve ces excès sans vraiment les réprimer, mais ne sont-ils pas le résultat de sa politique ?

Mais la politique de Julien s’achève en juin 363. Oubliant d’endosser sa cuirasse avant de combattre, Julien meurt sur les plateaux iraniens dans une campagne contre les Perses, une campagne vouée à l’échec comme sa réaction païenne.

Échec du dernier sursaut du paganisme

Les vingt mois de règne de Julien sont ainsi marqués par un retour inattendu du paganisme et un réveil d'une polémique violente contre le christianisme. Mais c’est un véritable échec. L’apostasie de certains chrétiens, l’épuration des cadres, la pression étatique silencieuse, les mesures de violences, les diatribes ont été inefficaces. Jovien, son successeur sur le trône, renverse la politique de Julien. Sa réaction est même brutale, radicale. Les sacrifices païens sont interdits. Les terres jadis léguées aux temples sont annexées. C’est probablement à partir de ce moment que l’Empire est conduit à lutter contre le culte païen pour arriver en 392 à la condamnation définitive du paganisme. L’échec de Julien Apostat est complet.

Julien apparaît donc comme un dernier sursaut du paganisme, comme sa dernière chance alors qu’en fait, il a précipité sa fin. Il veut réellement extirper le christianisme de l’empire sans cependant employer les mêmes méthodes que ses prédécesseurs. En vain. La durée de son règne n’est pas la seule explication à son échec. « Il échoua, parce qu’il avait la logique de l’histoire – c’est-à-dire la volonté de Dieu - contre lui. »[4] Essayons de comprendre davantage son attitude à l’égard du christianisme. Elle est porteuse d’enseignement.

Un entourage si peu chrétien

Julien a reçu une éducation chrétienne. Selon Libanius, rhéteur païen, il aurait été un fervent chrétien jusqu’à l’âge 16 ans[5]. L’historien païen Ammien Marcellin (vers 330, vers 397) nous assure du contraire[6]. Il aurait manifesté dès la plus tendre enfance du penchant pour le paganisme. Contrairement à ce que prétendent les auteurs de roman[7], nous ne savons pas quand il a rejeté le christianisme. Pourquoi est-il devenu païen ?

Soulignons d’abord que Julien a toutes les raisons de haïr les empereurs qui l’ont précédé, notamment Constantin, meurtriers de son père Constance et de sa famille. Or que représentent-ils ? Ils sont les promoteurs du christianisme. Et quelle image a-t-il pu retirer du christianisme quand il était enfermé dans son château ? Julien assiste probablement aux intrigues politiques et aux divisions religieuses que provoque l’arianisme. Il a grandi dans un monde de divisions et de crises religieuses profondes et parfois meurtrières. Son enfance est en effet entourée d’intrigants et d’ambitieux, pourtant prêtres et évêques, comme Eusèbe de Nicomédie, son éducateur officiel. Ce dernier sera trop dévoré par les intrigues pour s’occuper de lui.

Constance lui a en effet donné comme éducateur religieux, Eusèbe de Nicomédie, évêque ambitieux, un des acteurs de l’arianisme. Son influence semble avoir été très minime. Julien a eu un autre enseignant, l’évêque arien George de Cappadoce, « l’homme de main des partis »[8]. Il reçoit ainsi une éducation religieuse arienne. Le christianisme est à cette époque en proie à la division et aux querelles entre les différentes factions ariennes et semi-ariennes. C’est un temps de confusion, voire d’anarchie religieuse, où les ambitions et les intrigues se mêlaient outrageusement à la foi.

La petite société dans laquelle Julien est enfermé n’est donc pas porteuse d’une foi ardente et généreuse. Son professeur de rhétorique est Hekebolius qui à deux reprises se convertit au christianisme. Nous sommes loin du christianisme authentique et de la Rome glorieuse que rêve peut-être Julien. « Qui dira si ce n’est pas alors que se formèrent dans l’esprit naturellement aigri et soupçonneux de l’élève les premières préventions contre le christianisme, représenté à ses yeux par des hommes d’une foi suspecte et d’une conduite tortueuse ! On sait quelle est à cet égard la logique terrible des enfants. »[9] Tous ces exemples ne favorisent guère le développement de la foi. Mais Julien connaît le christianisme et ses exigences. Devenu empereur, il écrira une satire sur les vices de ses prédécesseurs.

Un esprit empli de rêves homériques

Dès l’âge de huit ans, Julien a pour précepteur le rhéteur païen Mardonius, qui lui dévoile la culture antique et la poésie grecque. « On sait quel helléniste accompli était cet esclave. Avec un art merveilleux, il initia Julien aux grands classiques, et lui inspira la dévotion qu’il professait lui-même pour Homère et pour Hésiode. Commentés par une bouche éloquente, ces écrivains de génie devinrent pour Julien les vrais auteurs sacrés. Avant de croire aux dieux d’Homère, il fut d’instinct de la religion homérique. Au lieu que quand il croyait encore par habitude au christianisme, il ne se sentit jamais fils de la Bible et de l’Évangile. »[10] Son éducation est ainsi grecque, bien éloignée de Rome. Son grammairien Nikoklès de Sparte lui fait aussi connaître Homère.

Mardonius lui a infligé en outre une éducation très austère, sobre et dure. Julien apprend à résister aux passions et à mépriser le bonheur qu’elle peut procurer. « Je suis comme je suis, ce n'est pas ma faute, il faut me le pardonner, puisque je vous livre ce hargneux précepteur que vous aurez raison de haïr plutôt que moi, lui qui me molestait alors en ne me permettant qu'une seule route ; c'est lui qui est cause de ce que je vous suis odieux, parce qu'il a fait pénétrer et comme imprimé dans mon âme des maximes, contre lesquelles je me révoltais alors mais que lui, comme s'il faisait une chose qui me fût agréable, y introduisait, appelant, je crois, gravité ce qui n'est que grossièreté, tempérance, ce qui n'est qu'insensibilité, force d'âme la résistance aux passions et le mépris du bonheur qu'elles procurent. »[11] Julien vivra toute sa vie selon une grave austérité. 

« On retrouve dans les écrits de Julien les traces évidentes de ces deux courants distincts, auxquels fut livrée sa première enfance : une immense variété de notions, puisées aux sources les plus pures de la littérature latine et grecque, unie à une connaissance profonde du texte des livres saints, c'est-à-dire tous les éléments nécessaires pour faire du même homme un écrivain habile, un artisan ingénieux de style et un théologien érudit, un polémiste ardent à l'attaque et armé pour la défense. »[12]

Une culture livresque

Peut-être top jeune, Julien a-t-il eu conscience de cet environnement si contraire à l’enseignement de Notre Seigneur Jésus-Christ ? « Il faut chercher la cause de sa conversion exclusivement dans les études qu'il fit. »[13] Julien est un passionné de livres. Très jeune, il prend connaissance des philosophies grecques dans la bibliothèque de George de Cappadoce, « très vaste et importante bibliothèque, où figuraient des philosophes de toute sorte et beaucoup de commentateurs »[14]. Selon Labriolle, il aurait aussi découvert Porphyre et Jamblique, et leurs critiques antichrétiennes. Ses lectures ont-elles ébranlé sa foi  ? A-t-il pensé trouver dans ses ouvrages un moyen de s’échapper à sa prison et aux contraintes qu’on lui imposait ? « C'est contre la contrainte qu'un esprit large comme celui de Julien finit par se révolter, il brisa ses fers, et s'en alla chercher une liberté de penser qu'il ne pouvait trouver chez les chrétiens. » [15]

Rencontre avec le néo-platonisme religieux

Sa véritable conversion est peut-être née au cours de ses voyages. Envoyé à Nicomédie, Julien découvre le paganisme et le néo-platonisme religieux. A Pergame, il rencontre Aidesius puis ses disciples comme Eusèbe de Myndos et enfin le philosophe Maxime qui le subjugue. Par son intermédiaire, Julien découvre toute la pensée de Jamblique et la théurgie. A partir de la philosophie néo-platonicienne de Plotin et de Porphyre, Jamblique a inventé une philosophie religieuse, faite d’anges, de rites secrets, de purifications et d’extases. « Le théurge, par la puissance des choses ineffables, ne commande plus aux êtres cosmiques comme un homme usant d’une âme humaine, mais en tant que prééminent dans le rang des dieux, il use de menaces supérieures à son essence propre. »[16]

Le 6 janvier 361, avant de monter au trône, Julien participe à la fête de l’Épiphanie, « feignant d’adhérer au culte chrétien, dont il avait beau temps qu’il était secrètement détaché. »[17]  Entre 355 et 360, Julien est initié au culte de Mithra puis plus tard aux mystères d’Éleusis. Il reçoit le baptême sanglant du taurobole [18]. Julien est devenu l’Apostat…

Réforme du paganisme ?

« A peine arrivé au pouvoir, l’empereur Julien l’Apostat s’applique à remettre en honneur le culte des dieux et à étouffer le christianisme. »[19] Ses premières mesures sont claires. Elles doivent restaurer le paganisme dans l’empire. Elles ont été longuement mûries par un homme convaincu. Ses actions suivent un plan audacieux et parfaitement réfléchi. Cependant, veut-il vraiment un retour au paganisme ? Ou essaye-t-il de restaurer une nouvelle religion ?

Pour mener son entreprise, Julien s’aide de Maxime, qui devient le personnage le plus important de la cour, puis de Priscus, autre néoplatonicien, son directeur spirituel. Le néo-platonisme de Jamblique est sur le trône. S’ajoute aussi Libanius, vieux rhéteur, fervent restaurateur du paganisme tel que l’envisage Julien.

Julien prend en main les religions païennes. Il institue d’abord un véritable clergé hiérarchisé. A la tête de chaque province, un grand prêtre le dirige sous la direction d’un unique pontife qui n’est autre que Julien. Il met aussi en place une formation afin que les clercs soient exemplaires. Il prévoit notamment des instituts de théologie. Il restaure aussi le culte païen en voulant établir une liturgie païenne tout en l’accompagnant d’une discipline pénitentielle. Enfin, il veut construire des hôpitaux et secourir les pauvres. Nous sommes bien loin du paganisme tel qu’il existait avant Constantin.

Ces exemples nous incitent à croire en une tentative d’imitation du christianisme. « Julien s’applique à copier l’âme du christianisme »[20]. Il applique la structure de l’Église, l’enseignement, la discipline. Il introduit dans le paganisme la musique sacrée, la psalmodie, les sermons. L’intérieur des temples ressemble à celui des églises chrétiennes. Enfin, dans la morale et la doctrine païennes, il introduit la bonté, la miséricorde, la douceur. Nous sommes loin de Celse qui dénigre les pauvres et les faibles. Selon Saint Grégoire de Nazianze, ex-camarade de jeunesse de Julien, il « singe » le christianisme.

Julien ne restaure donc pas le paganisme tel qu’il existait avant sa venue. Il tente d’instaurer une nouvelle religion, fortement influencée par le christianisme, non seulement dans son organisation mais également dans son âme. Le paganisme de Julien est cependant plus complexe. Il résulte de plusieurs influences :
  •           le néo-platonisme de Jamblique ;
  •           la théurgie de Maxime d’Éphèse ;
  •            l’hellénisme de Libanius ;
  •           les cultes orientaux (mithraïsme) ;
  •           le christianisme.
Julien est en fait le disciple d’un syncrétisme religieux éclectique et nébuleux, mélange de platonisme dégénéré, du mithracisme au culte attirant et de préceptes évangéliques.

Instaurer une religion concurrente au christianisme

Mais pour instaurer sa religion, Julien veut retirer au christianisme l’autorité qu’il a acquise avec ses prédécesseurs sur le trône impérial. Il doit donc le combattre. Sa politique montre qu’il a profondément réfléchi sur son adversaire. Il connaît ses forces et ses faiblesses. Il est convaincu de l’échec de toute persécution violente. Sa politique consiste en fait à lui enlever les moyens matériels nécessaires pour son développement, à la discréditer au niveau intellectuel et à imposer une religion concurrente suffisamment sérieuse pour la rivaliser. Comme un chef avisé et résolu, il suit une tactique, faite de contraintes et de vexations.

« Saint Paul avait déjà remarqué trois siècles plus tôt que les païens pris en masse étaient sans affection. Julien entreprend de corriger ce vice de l’hellénisme, et de faire de ses prêtres, sur le terrain de la charité, les rivaux des prêtres chrétiens. »[21] C’est en fait une persécution « douce, alléchante, plutôt que contraignante » selon l’expression de Saint Jérôme.

Finalement, Julien ne cherche pas à revenir au temps du paganisme. La religion qu’il veut instaurer est une nouvelle religion, un mélange d’influences diverses. Les païens véritables, porteurs de la culture antique, ne le suivront pas.

Un christianisme détesté

Julien déteste le christianisme. Il est sans complaisance avec les Chrétiens. Pour les désigner, il utilise l’expression « Galiléens » pour « souligner la prétention ridicule d’une religion si humble en ses origines à s’élever à la dignité de religion universelle. »[22] Ses écrits  sont de plus en plus hostiles à leur égard. Des passages sont même injurieux. Nous sommes loin de la miséricorde qu’il tente de promouvoir dans le paganisme.

Une telle haine soulève une question. Quel objectif suit-il réellement ? L’instauration d’un paganisme revisité ou la suppression du christianisme ? Le paganisme est-il une fin ou un moyen ? Ou dit autrement, la haine qu’il manifeste contre le christianisme guide-t-elle sa politique ? Il érige une véritable religion qui doit être capable de le rivaliser. Hiérarchisée, intellectualisée, habillée de moralisme et de piété, elle doit être une concurrente sérieuse contre le christianisme. Tout semble être pensé et mené en réaction contre le christianisme. Le paganisme tel qu’il le rêve n’est-il pas alors un moyen pour le supprimer ? Le christianisme, veut-il le supprimer parce qu’il représente l’œuvre religieuse de Constantin et de Constance qu’il déteste ?

Une religiosité démesurée

Au-delà de sa politique fondamentalement antichrétienne, nous devons reconnaître la personnalité qui semble se dégager de son histoire et de ses ouvrages. Il apparaît comme un homme passionné, convaincu, énergique tout en étant cultivé et réfléchi, un homme sans mesure. « La religion de Julien, entretenue en secret depuis de longues années, était arrivée au paroxysme de l’exaltation silencieuse. »


Que d’excès dans ses manifestations religieuses ! Julien est obsédé par les pèlerinages et les immolations[23]. Son règne s’est enivré d’immolations et de divination. « Nous adorons les dieux, écrit-il à Maxime, pendant une expédition contre Constantinople, et le gros de l’armée qui m’a suivi est plein de piété. Nous immolons des bœufs en public ; nous avons rendu grâces aux dieux par de nombreuses hécatombes. Ces dieux m’ordonnent de tout purifier autant que je le puis, et je leur obéis avec zèle. Ils disent qu’ils récompenseront largement nos efforts, si nous n’avons pas de défaillance. »[24] En un seul sacrifice, il sacrifiera cent taureaux ! « Il inondait les autels, avec une fréquence excessive, des flots du sang des victimes, immolant parfois cent taureaux, d'innombrables troupeaux de petit bétail divers et des oiseaux blancs qu'on allait chercher sur terre et sur mer. Au point que, chaque jour ou presque, les soldats, devenus obèses à force de se gaver de viande, menaient une vie fort indisciplinée, et qu'abrutis par leur ivrognerie ils étaient transportés sur les épaules des passants jusqu'à leurs logements, à travers les avenues, depuis les temples publics où ils se laissaient aller à des banquets qui méritaient plutôt le châtiment que l'indulgence - et plus que les autres les Pétulants et les Celtes, dont à cette époque 1'effronterie s'était accrue au-delà de toute mesure. »[25]

Comment cette démesure aurait-elle pu plaire aux véritables Grecs ? Ses excès ont très certainement enterré le paganisme. « Sa vie se passait dans une épaisse atmosphère d’illusions et de prestiges ; les païens raisonnables, ceux qui avaient gardé le sens de la beauté grecque avec ses mouvements harmonieux, ses gestes mesurés et sobres, souffraient de voir leur empereur se livrer à ces excès. »[26] La nouvelle religion n’est-elle pas propre à satisfaire sa personnalité comme elle peut répondre à la haine qui l’anime ?

Conclusion

Julien est souvent cité comme un restaurateur du paganisme quand finalement il a voulu imposer une religion profondément différente de ses aïeux. Il est plutôt le représentant d’une aberration religieuse, d’un syncrétisme mystique, que méprisaient les fidèles d’une société antique en voie de disparition. Auguste Comte le considérera comme l’un « des trois principaux rétrogradateurs que nous offre l’histoire »[27].

Pourtant, Julien ne cesse de parler de fidélité à l’égard du culte ancien. « Je fuis l'innovation en toute choses, je puis le dire, et spécialement en ce qui concerne les dieux. Je pense qu'il faut s'en tenir aux lois que nos pères ont eues dès l'origine et qui, manifestement, sont un don des dieux. »[28] Ne se rendait-il pas compte qu’il était disciple d’une religion étrangère à ses pères, une religion essentiellement livresque ?

Derrière cette entreprise, nous voyons aussi une âme révoltée, imprégnée de morale chrétienne, habitée de nostalgie et de gloire, d’un mysticisme déséquilibré, d’une exaltation désorientée. Sa religion est le fruit de l'évolutionnisme religieux. Il  conduit inévitablement à une régression de l'esprit religieux. Nous sommes bien loin du christianisme..


Notes et références
[1] Julien, Épitre au Sénat et au peuple d'Athènes.
[2] Cité dans Daniel-Rops, L’Église des Apôtres et des Martyrs, XII, Fayard, 1948.
[3] Édit de Julien, cité dans Louis du Sommerard, Julien l’Apostat, Revue des Deux Mondes, tome 29, 1905, https://fr.wikisource.org/wiki/Julien_ Apostat_(Louis_du_Sommerard), dernière modification 14 janvier 2014.
[4] Daniel-Rops, L’Église des Apôtres et des Martyrs, XII.
[5] Libanius, Orat., XVIII, c.12. Voir Comment l’empereur Julien tacha de fonder une église païenne, W. Koch, dans Revue belge de philologie et d’histoire, 1927, volume 6, n°1, www.persee.fr.
[6] Ammien Marcellin, lib. XXII,c. X. Voir Histoire de l’empereur Julien, tirée des auteurs idolâtres et confirmée par ses propres écrits, M. Jondot, tome I,1817.
[7] Dans La Vie littéraire, IV, Anatole France affirme que Julien qui n’a été chrétien que par force, détestant le christianisme dès le plus jeune âge.
[8] Schemmel, Die Sculzeit des Kaisers Julian, dans La réaction païenne, Labriolle, 4ème partie, chap. II, III, Cerf, 2005.
[9] Paul Allard, Julien l’Apostat, 3 volumes. Paris, 1900-1902, dans Julien l’Apostat, Louis de Sommerard. 
[10] Paul Allard, Julien l’Apostat, 3 volumes. Paris, 1900-1902, dans Julien l’Apostat, Louis de Sommerard. 
[11] Julien, Misopogon, dans Voir Comment l’empereur Julien tacha de fonder une église païenne, W. Koch
[12] Eugène Talbot, Étude sur Julien, chap.I, librairie-éditeur H.Plon, 1863
[13] W. Koch, Comment l'empereur Julien tâcha de fonder une église païenne dans Revue belge de philologie et d'histoire, tome 6, fasc. 1-2, 1927, www.persee.fr.
[14] Julien, Lettre 126 dans Comment l'empereur Julien tâcha de fonder une église païenne, W. Koch, note.
[15] Julien, Lettre 126 dans Comment l'empereur Julien tâcha de fonder une église païenne, W. Koch, note.
[16] Livre des Mystères écrit par Jamblique ou par un de ses disciples, trad. Pierre Quillard, dans La réaction païenne, Labriolle, 4ème partie, chap. II, V.
[17] Ammien-Marcellin, XXI dans La réaction païenne, Labriolle, 4ème partie, chap. II, V.
[18] Voir Saint Grégoire de Nazianze, Or., IV, 52.
[19] Dom Ch. Poulet, Histoire de l’Église, Tome I, 3ème période, chap. II éditeur Beauchesne, 1935.
[20] Dom Ch. Poulet, Histoire de l’Église, Tome I, 3ème période, chap. II.
[21] Louis du Sommerard, Julien l’Apostat, Revue des Deux Mondes, tome 29, 1905.
[22] Labriolle, La réaction païenne, 4ème partie, chap. II, VIII.
[23] Voir Ammien-Marcellin, XXII.
[24] Julien, Ep., 26 dans La réaction païenne, Labriolle, 4ème partie, chap. II, VI.
[25] Ammien Marcillus, Res Gestae, XXII, 12 :6, dans
[26] Paul Allard, Julien l’Apostat, 3 volumes. Paris, 1900-1902, dans Julien l’Apostat, Louis de Sommerard. 
[27] Auguste Comte, Discours sur l’ensemble du positivisme, 1848 dans La réaction païenne, Labriolle, 4ème partie, chap. II, VIII.
[28] Julien, lettre 89a, 453 B 4 sq., traduction de Bidez (1924) dans Les religions de l'empereur Julien : pratiques, croyances et politiques, Martin Allisson, février 2002, mémoire, Université de Neuchâtel, Faculté des Lettres et Sciences Humaines, Sciences de l'Antiquité

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