" La pierre précieuse, voire de grand prix aux yeux de certains, qu'est l'émeraude, se voit insultée par un morceau de verre habilement truqué, s'il ne se rencontre personne qui soit capable de procéder à un examen et de démasquer la faute. Et lorsque de l'airain a été mêlé à l'argent, qui donc, s'il n'est connaisseur, pourra aisément le vérifier ? "(Saint Irénée, Contre les hérésies)


samedi 12 décembre 2015

Contre Julien l'Apostat, un abîme entre le christianisme et le paganisme



Devenu empereur, Julien renie officiellement la foi chrétienne et cherche à instaurer une nouvelle religion païenne. Détestant le christianisme, il le combat par des mesures d’ordre politique, moral et social. Homme de lettre passionné par la littérature grecque, Julien écrit aussi de nombreux ouvrages et épîtres pour discréditer le christianisme et justifier sa politique contre les Chrétiens. Il écrit en effet beaucoup. Sa correspondance est aussi fertile. Nous connaissons aussi ses pensées grâce aux écrits de ses amis, en particulier Libanius et Ammien Marcilien, ardents défenseurs du paganisme. En 363, Julien publie un nouvel ouvrage destiné à réfuter le christianisme. Le titre est éloquent : Contre les Galiléens. Il est en partie connu grâce à Cyrille d’Alexandrie qui le réfute dans un de ses livres[1]. Aujourd’hui de nouveau publié, l’ouvrage porte un autre titre : Défense du paganisme, ce qui est certainement inapproprié tant l’intention de Julien est évidente. Libanius, le compagnon de Julien, nous dit qu’il a passé « de longues nuits d’hiver à combattre ceux qui prétendent faire d’un homme de la Palestine un Dieu et un enfant de Dieu. »[2] Julien ne défend pas le paganisme. Il attaque le christianisme.

Le christianisme, « une maladie de l’intelligence »

Julien considère le christianisme comme « une maladie de l’intelligence », « une maladie contagieuse ». Il est en fait pour l’empereur opposé à la raison. Aucun homme intelligent ne peut demeurer dans la religion chrétienne. Telle est sa conviction. C’est pourquoi les Chrétiens sont des malades qu’il faut soigner et guérir par la persuasion et non par la violence.

Les pressions qu’il use avec cynisme et duplicité doivent ébranler leurs convictions. En arrivant au pouvoir, Julien laisse en effet aux Chrétiens la liberté de suivre leur culte et prétend leur garantir la liberté de conscience. « Je le jure, par les Dieux, que je ne veux pas que les Galiléens soient mis à mort ni frappés, contrairement à la justice, ni qu’ils aient à souffrir d’aucun mal. »[3] Il prône la douceur et l’humanité à l’égard des Chrétiens. Or comme nous l’avons vu dans l’article précédent[14], il mène une politique antichrétienne, insidieuse et sournoise. Il est convaincu qu’en éclairant les esprits, il les impressionnera et les convertira. « Il faut avoir de la pitié, plutôt que de la haine, pour ceux qui se trompent à propos des choses les plus importantes ; car la (vraie) religion est réellement le plus grand des biens, et la fausse religion, au contraire, le plus grand des maux. »[4]

Contre la Sainte Écriture

Reprenant des critiques anciennes, Julien s’attaque à la Sainte Écriture et dénonce ses contradictions et ses incohérences. Les récits bibliques, qu’il considère comme des mythes, sont absurdes, voire blasphématoires comme le récit d’Adam et d’Ève ou le récit de la Tour de Babel. Dieu apparaît sous des traits peu compatibles avec la divinité. Ces récits ne sont que des insultes à la raison. Comment Dieu aurait-Il pu choisir un peuple en délaissant les autres pendant des milliers d’années ? « S’il est le Dieu de tous, le Créateur de toutes choses, pourquoi a-t-il fait peu de cas de nous ? »[5] Ou peut-être faut-il les interpréter comme des allégories ?

Julien n’éprouve finalement que du mépris à l’égard de la Sainte Écriture. Aux Alexandrins qui lui demandent de leur rendre Saint Athanase, exilé sur son ordre, Julien leur rétorque que si c’est pour expliquer les textes sacrés qu’ils veulent son retour, alors qu’ils se rassurent, le premier venu fera tout aussi bien l’affaire. Pour Julien, ce ne sont que des textes simplistes à la portée de tout homme.

Contre la doctrine chrétienne

Julien refuse toute idée de Révélation. Il est convaincu que l’’idée de Dieu est immanente à la nature humaine. L’ordre de l’univers suffit même à l’imposer. Dieu n’a donc pas besoin de se révéler pour que l’homme puisse Le connaître.

Julien s’attaque aussi aux sacrements et à la doctrine chrétienne. Le baptême et le sacrement de pénitence sont pour lui des aberrations. L’idée d’absoudre des péchés revient à favoriser le développement de la méchanceté et à disculper les criminels. Il trouve scandaleux qu’un homme passant sa vie dans la débauche puisse être absout de ses fautes par le baptême. Et s’il retombe dans ses fautes, il peut redevenir pur par le sacrement de pénitence. Comment peut-il sauver des âmes quand il ne parvient pas à guérir les hommes de maladies telles que la lèpre ?

Une religion bonne pour les pauvres d’esprit

C’est pourquoi, toujours selon Julien, le christianisme ne peut attirer que des médiocres et des ignorants. Rustique, il est fait pour les ignorants, pour ceux qui se complaisent dans les fables et les contes. C’est pourquoi peu d’intellectuels sont chrétiens. 

À cette médiocrité intellectuelle, Julien oppose les bienfaits de la culture hellénique, véritable richesse dont les païens gardent le dépôt. De même, la Bible rend les hommes bavards et maniaques tandis que la lecture de bons auteurs grecs les affermit moralement et forme une élite. « […] vous savez que personne, en se fondant sur vos écritures, ne pourrait devenir quelqu’un de noble ni même de convenable, tandis qu’avec nos enseignements n’importe qui pourrait s’améliorer, même en étant totalement dépourvu de qualité. »[6] En un mot, pour Julien, le christianisme cultive et entretient la médiocrité.

Enfin, Julien blâme le fanatisme des moines qui décident de tout quitter pour s’isoler et vivre dans un ascétisme dont il dénonce les déviations. Il accuse aussi la violence des Chrétiens qui se déchirent dans leurs querelles. Il dénonce leur intolérance à l’égard de ceux qui ne pensent pas comme eux.

Contre le judaïsme

Arc de Titus à Rome
montrant les captifs juifs et la Ménorah
emportée du Temple


Julien rappelle que les Chrétiens revendiquent l’héritage juif. Or pour lui, le peuple juif est un peuple médiocre, un peuple d’esclaves, toujours asservi et bien misérable en comparaison des Assyriens ou des Grecs. Quels bienfaits ont-ils en effet apporté aux hommes ? Julien ridiculise alors les « Galiléens » de revendiquer de tels ancêtres. Quelle différence avec le peuple grec où tous les arts se sont épanouis !

En outre, le Dieu de Moïse n’a rien fait pour améliorer le sort de son peuple. Contrairement aux Juifs, des peuples ont élevé des civilisations supérieures, notamment les Chaldéens, les Assyriens, les Grecs et les Romains. Ils ont été objets de tant de sollicitudes de la part des dieux comme le montrent de nombreux témoignages. L’élite appartient au paganisme.

Enfin, Julien critique la conception juive de Dieu. La Bible le décrit comme un Dieu jaloux, incapable d’empêcher que des nations adorent d’autres dieux, un Dieu colérique, qui se fâche et promet la destruction de son peuple. Quel est ce Dieu qui n’est que colère, rage et fureur ? Cette conception est loin du modèle de la divinité de la philosophie païenne selon laquelle l’homme doit imiter Dieu dans la mesure de ses forces. Cette imitation réside dans la contemplation des êtres qui implique la suppression des passions.

Cependant, Julien n’est pas toujours critique à l’égard des Juifs. Il apprécie leur exactitude dans leurs observances rituelles, leur fidélité à leurs traditions nationales, mêmes si elles sont absurdes. Ce conservatisme correspond à ce qu’il attend des peuples. Les Juifs ont tort de croire que leur dieu éthnarque est un dieu universel alors qu’il n’est finalement qu’un dieu dédié à la protection du peuple juif.

L’apostasie chrétienne

Or toujours selon Julien, les « Galiléens » sont pires que les Juifs. Ils méprisent la religion de leurs pères. Ce sont des déserteurs. Or la tradition est primordiale dans la pensée de Julien. Le christianisme représente pour lui une innovation. « Je fuis l’innovation en toutes choses, je puis le dire, et spécialement en ce qui concerne les dieux. Je pense qu’il faut s’en tenir aux lois que nos pères ont eues dès l’origine et qui, manifestement, sont un don des dieux. »[7] De plus, les « Galiléens » ont pris des Juifs ce qu’il y a en eux de moins bon, leur fureur et leur humeur âcre. Il les accuse d’être violemment intolérants. «Vous jetez bas les temples et les autels ; vous égorgez non seulement ceux qui, parmi nous, restent fidèles aux enseignements de leurs pères, mais aussi, parmi ceux qui errent comme vous errez vous-mêmes, les hérétiques »

Certes, les « Galiléens » affirment qu’ils sont les vrais Israélites, ce que récuse Julien. Il ne voit pas dans les événements l’accomplissement des prophéties bibliques. Moïse n’a jamais prédit un Dieu. Par ailleurs, il ne connaît qu’un Dieu. Les Galiléens ne suivent pas les rites définis dans la Bible, notamment la distinction entre les aliments purs et impurs. Dieu aurait-il changé d’avis ? Julien connaît la réponse des Chrétiens : la Loi de Moïse est temporaire quand leur Loi est éternelle ; le peuple chrétien s’est substitué au peuple juif. Pourtant, le Christ a affirmé qu’il n’est pas venu abolir la loi mais l’accomplir. « Vous autres qui les transgressez en bloc, quelle méthode de justification trouverez-vous ? Ou bien Jésus est un menteur ; ou bien c’est vous qui faites à cette Loi une infraction totale et complète. » Julien récuse cette substitution qui n’aurait pas été annoncée dans la Bible.

Julien apprécie parfois les Juifs car ils restent fidèles à leurs traditions pour ensuite dénoncer l’infidélité des Chrétiens. Les « Galiléens » méprisent les traditions de leurs pères comme ils abandonnent les lois pour des lois sauvages et barbares, dangereuses au point de vue social. Ce sont des mauvais citoyens. Julien accuse le christianisme de ruiner la culture gréco-romaine et de miner la puissance de l’empire.

Ainsi les « Galiléens » ne sont pas ni des Juifs ni des Païens. Leur situation est fort équivoque et dommageable. Ils ne suivent plus les préceptes juifs pourtant si propres à favoriser la vie véritablement religieuse. Ils ne suivent pas non plus les bonnes lois helléniques.

Contre Notre Seigneur Jésus-Christ et son enseignement

Quant à Notre Seigneur Jésus-Christ, Julien nie formellement sa divinité. Il est même indigne des adorations que font monter vers lui les « Galiléens ». Il le méprise, lui qui mange et boit comme un homme. « Durant le temps qu’il a vécu, il n’a rien fait qui méritât d’être écouté, à moins qu’on ne mette au rang des chefs d’œuvre d’avoir guéri des boiteux et des aveugles, ou exorcisé des démoniaques dans les villages de Bethsaïde et de Béthanie… Ils étaient enchantés – lui, et son disciple Paul – quand ils réussissaient à tromper quelques servantes et quelques esclaves, et par eux des femmes […] »

Il dénonce aussi la dangerosité sociale de ses préceptes. Ils sont même injustes. Il trouve indigne le fait qu’on puisse invoquer Dieu pour les méchants. Et que dire de sa mort sur la croix, indigne d’un dieu. Un ange doit même le consoler ! Julien souligne enfin les invraisemblances des récits de la Résurrection.  Quelles différences avec les héros de l’hellénisme !

Contre l’Église

Julienn’oublie pas les Apôtres, « ignares dégénérés », « pécheurs théologiens ». Il attaque plus spécialement Saint Paul, opportuniste et irrationnel, et Saint Jean, lui qui a osé proclamer la divinité du Christ.

Julien ne néglige pas non plus la vie de l’Église. Le culte des martyrs et de leurs reliques lui est méprisable. Il s’indigne contre la piété chrétienne à l’égard des morts. Cette piété va à l’encontre de la religion romaine et du néo-platonisme mystique qui voient une souillure dans tout contact avec la mort. Le voisinage des cadavres détourne des dieux leurs actions bienfaisantes. Enfin, il abhorre les moines sans oublier le rôle funeste des femmes chrétiennes notamment dans l’éducation des enfants.

Des attaques anciennes

Les attaques de Julien ne sont guère originales. La plupart proviennent de Celse ou de Porphyre. Nous les avons déjà rencontrées dans nos différents articles. Mais il restaure maintes objections déjà oubliées. Et ses attaques sont plus dangereuses. Il manie avec art l’ironie et déploie une pressante dialectique. Son statut et son rang ne font que décupler son influence. C’est pourquoi de nombreux ouvrages chrétiens ont répondu à ces attaques. Théodore de Mopsueste, Philippe de Sida et surtout Cyrille d’Alexandrie combattront Julien tour à tour.

Incompatibilité entre le paganisme et le christianisme

Zeus et Héra

Les attaques de Julien sont intéressantes pour notre étude. Elles soulignent clairement l’incompatibilité entre le christianisme et l’hellénisme, deux conceptions radicalement opposées. L’idée païenne de la divinité est en effet radicalement différente de celle des Chrétiens. Il ne peut donc y avoir conciliation ou mutuelle influence, encore moins filiation entre eux, ce que semblent ignorer tous les adeptes de l'évolutionisme religieux. Entre le païen et le chrétien, il y a un véritable abîme. Ce n’est pas un hasard si l’empire romain a engagé une lutte à mort contre le christianisme. Comme d’autres penseurs avant lui, Julien a aussi compris que l’hellénisme ne pouvait survivre en présence du christianisme.

Voyons aussi les innovations que Julien tente d’introduire dans le paganisme. Ce ne sont que des copies du christianisme. Il tente notamment de créer une véritable église et d’élever le niveau moral des prêtres. Mais les païens ne s’y trompent pas. Julien rencontre en effet des oppositions de leur part. Il doit écrire des discours et des lettres pour répondre à leurs oppositions. Ce n’est pas étonnant que sa mort annonce la fin de son projet. 

Les contradictions de Julien

Les attaques de Julien ne sont guère crédibles. Il ne voit dans le christianisme que déraison et ignorance, foi d’illettrés. Il serait incapable d’élever l’esprit contrairement au paganisme. Or au IVe siècle, l’élite chrétienne est bien présente et active. Le grand Origène est mort depuis bien longtemps. Saint Jérôme et Saint Augustin sont presque contemporains de Julien. L’élite chrétienne égale l’élite païenne, voir la surpasse. Les Chrétiens ont su s’approprier des méthodes helléniques sans altérer le christianisme. L’avenir le révélera encore plus magnifiquement quand du christianisme naîtra une civilisation brillante.

Julien se montre comme le héraut de l’hellénisme mais ne nous trompons pas comme ses contemporains ne se sont pas non plus trompés. « La théologie de Julien est une théologie dont l’esprit vient de l’Orient, et non point de la Grèce antique. »[8] Julien n’est pas un Hellène mais un Perse. 

Il prône la tradition et la fidélité à l’égard de la religion nationale alors qu’il ne cesse d’y introduire des innovations chrétiennes et orientales. Sa théologie tente aussi d’englober tous les dieux classiques, imaginant un panthéon bien complexe, avec une grande influence des dieux orientaux. Il innove encore plus en voulant définir des dogmes. Il est très imprégné de l’organisation et de la vie chrétienne. Sa religion est enfin fondée sur le néoplatonisme de Jamblique dont il est un fervent disciple. Ce n’est qu’une déviation du néoplatonisme, une philosophie devenue religion. Finalement, la religion de Julien n’est absolument pas traditionnelle. Son système tente d’englober la religion gréco-romaine, les cultes orientaux et le christianisme. « Julien a en effet voulu concilier les deux dans un mélange qui tend plus vers l’innovation que vers un retour en arrière. »[9] C’est en fait une religion élitiste et philosophique bien éloignée de la religion de tout-le-monde. Elle demeure inaccessible au peuple.

 Sacrifice d’un bœuf en hommage 
au dieu Mithra
En dépit de ce caractère intellectuel, philosophique, élitiste, la religion de Julien n’est pas très rationnelle. Quoi de plus déraisonnables que la théurgie de Maxime et les sacrifices innombrables ? Que dirait la raison en voyant tant de folie dans ses croyances et ses nombreux pèlerinages ? Par ailleurs, Jamblique lui-même ne prétend pas expliquer la théurgie seulement par la raison. Il est alors étonnant que Julien puisse accuser l’irrationalité du christianisme.

La pensée religieuse de Julien est enfin d’une très grande puérilité. Certes il vante la supériorité intellectuelle de sa civilisation mais il croit au mythe païen avec une foi candide déconcertante. Dans un passage d’Homère, Zeus demande à Hector de ne pas combattre. Or pour Julien, cet ordre relève de la lâcheté. Comment Zeus peut-il alors lui ordonner un tel acte ? Et alors, sérieusement, Julien se pose un cas de conscience[10] comme si tout cela était vrai ou plutôt portait une vérité. Certes il ne semble pas croire à la réalité des mythes. Derrière les récits, il voit un sens caché que les dieux ne peuvent enseigner directement. Il explore donc les mythes à la recherche de la vérité. Cependant, il ne manifeste aucun doute sur les prodiges qu’auraient accomplis ses dieux.

Le christianisme peut-il être influencé par le paganisme ?

Certains beaux esprits pourront toujours dire qu’il y a des traces de paganisme dans le christianisme. Des lieux païens ont été convertis. Des fêtes ont été christianisées. Des coutumes chrétiennes ont probablement des origines païennes. Mais tout cela n’est que superficiel. L’Église est en effet suffisamment sage pour ne pas brusquer les âmes afin de les conduire lentement vers le port du salut comme une mère prudente à l’égard de son enfant perdu. Elle christianise ses habitudes afin de mieux le toucher. Mais ce qui fait réellement le christianisme, c’est-à-dire sa doctrine, sa morale, sa foi, n’ont aucun rapport avec le paganisme. Il n’y a pas d’évolution mais une véritable rupture ou encore une profonde révolution.

Matthias Grünewald
La foi chrétienne est incompréhensible pour les païens, eux si habitués à la mixité et à la tolérance des croyances. Ils ne supportent pas le sectarisme des Chrétiens au sens où ces derniers refusent toute autre croyance que la leur. La fermeté des Chrétiens qui n’hésitent pas à choisir la mort pour ne pas abjurer est une folie à leurs yeux. Leur amour à l’égard de Notre Seigneur Jésus-Christ qui exclut toute complaisance, tout amalgame, toute tiédeur, est une des causes qui les séparent radicalement des païens. Les païens ne comprennent pas l’exclusivisme religieux des chrétiens. Certes, ils refusaient déjà celui des Juifs mais leur exclusivisme était national. Les Chrétiens prétendent à l’universalité de la foi sans aucune frontière, sans aucune distinction sociale, ethnique, intellectuelle.

Comme nous l’avons déjà vu à maintes reprises, la conception païenne de Dieu n’a aucun rapport avec celle des Chrétiens. La Passion et la Mort de Notre Seigneur Jésus-Christ est inconciliable avec la divinité telle que les païens la conçoivent. Il n’y a ni gloire ni magnificence dans la Crucifixion. Tout leur semble misérable et médiocre dans les origines du christianisme. Les Apôtres n’ont pas cessé d’être l’objet d’injures et de mépris de la part des païens. Ce ne sont que des pécheurs, illettrés, indignes. L’idée que Dieu puisse se servir de la faiblesse pour manifester sa grandeur s’oppose radicalement au paganisme.

Pire encore. Le christianisme se penche vers les miséreux de la Terre. Le fait que Dieu soit miséricordieux et pardonne les pécheurs, sans éclats, par l’eau du baptême ou par le sacrement de pénitence, est une idée farfelue et dangereuse selon les païens. Comment Dieu peut-il être miséricordieux ?! Julien s’emporte contre le christianisme lorsqu’il parle du baptême. Il ne supporte pas en effet qu’on puisse purifier un pécheur autant qu’on le veut par l’eau du baptême ou par la pénitence. « Je le purifierai encore, pourvu qu’il se soit frappé la poitrine et donné des coups sur la tête. »[11]

L’entreprise de Julien est enfin intéressante car elle montre également l’originalité du christianisme. Il a copié la structure de l’Église, la liturgie chrétienne, la disposition des églises... Ce sont bien des innovations. L’organisation du christianisme et de son culte n’ont aucun rapport avec ce que connaissaient les païens. Julien introduit dans le néo-paganisme des notions autrefois inconnues comme celles de la bonté de la miséricorde divine, de l’attention envers les miséreux. Le rôle des prêtres païens se rapproche de celui des prêtres chrétiens. « Julien insiste beaucoup sur l'aspect méditatif et la charge de prière des prêtres. Cet aspect mystique est une réelle nouveauté dans la religion traditionnelle. Les prêtres sont des ministres de prières. »[12] Il tente de rehausser sa moralité et son prestige. Nous voyons aussi des hérésies comme le marcionisme copier le christianisme. Mais sur quel modèle le christianisme a-t-il copié ?

Conclusion

Par ces exemples, nous voyons combien le christianisme n’a aucun lien profond et véritable avec le paganisme. Qui peut alors croire que le christianisme a été influencé par le paganisme au-delà de quelques traits superficiels et culturels ? 

Julien est surtout l’exemple d’un homme fortement influencé par le christianisme. C’est bien le paganisme qui a été influencé par le christianisme et c’est par cette influence qu’il a essayé de s'élever spirituellement et intellectuellement. Contradiction suprême ! Julien dénonce et méprise ce qu’il admire ! 

Pour survivre, le paganisme n’a pas eu d’autres choix que de le concurrencer sur son propre terrain[13]. Ce fut un échec.


Notes et références
[1]
D’importants fragments se trouvent dans son ouvrage Pour la sainte religion des chrétiens contre l’ouvrage de Julien l’athée, dédié à l’empereur Théodose II. Ils représentent le premier livre et une partie du second  de l’ouvrage de Julien qui contenait trois livres.
[2] Libanius, Or., XVIII, 178.
[3] Julien, Lettre 7, Hertlein, dans Dictionnaire, jesusmaria.com.
[4] Julien, Lettre 52, Hertlein, dans Dictionnaire, jesusmaria.com
[5] Fragments de Contre les Galiléens, Neumann, 1880, dans La réaction païenne, Labriolle, 4ème partie, chap. II, XIII.
[6] Julien, Contre les Galiléens, 229, trad. de Gérard, 1995, dans Les religions de l'empereur Julien : pratiques, croyances et politiques, Martin Allisson, février 2002, mémoire, Université de Neuchâtel, Faculté des Lettres et Sciences Humaines, Sciences de l'Antiquité.
[7] Julien, Lettre 89a, 453, trad.de Bidez, dans Martin Allisson, Les religions de l'empereur Julien : pratiques, croyances et politiques.
[8] A.Puesch, Revue historique, mars-avril 1931, dans La réaction païenne, Labriolle, 4ème partie, chap. II, XVIII.
[9] Martin Allisson, Les religions de l'empereur Julien : pratiques, croyances et politiques.
[10] Voir Julien, II Panégyrique de Constance, Hertlein.
[11] Julien, Césars, Hertlein, dans jesusmaria.com.
[12] Martin Allisson, Les religions de l'empereur Julien : pratiques, croyances et politiques.
[13] L’exemple d’Apollinaire de Tyane est aussi caractéristique. Voir Émeraude, novembre 2015, article
[14] Voir Émeraude, décembre 2015, article Julien l'Apostat, un exemple d'évolution religieuse.

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