" La pierre précieuse, voire de grand prix aux yeux de certains, qu'est l'émeraude, se voit insultée par un morceau de verre habilement truqué, s'il ne se rencontre personne qui soit capable de procéder à un examen et de démasquer la faute. Et lorsque de l'airain a été mêlé à l'argent, qui donc, s'il n'est connaisseur, pourra aisément le vérifier ? "(Saint Irénée, Contre les hérésies)


samedi 4 juillet 2020

La morale et l'Évangile (4) : le sermon sur la montagne (1)

Cosimo Rosselli (1439-1507)
Le sermon sur la montagne, fresque
Mur nord de la Chapelle Sixtine

Une foule nombreuse suit Notre Seigneur Jésus-Christ. Au fur et à mesure de ses prédications et de ses miracles, nombreux sont en effet ceux qui le suivent sur les chemins de la Palestine, se rassemblant en plein air pour L’écouter. Assis sur une barque, Il livre ses paraboles incomparables à des hommes et à des femmes réunis sur les rives de la mer de Tibériade. « Toute la foule était à terre le long du rivage.» (Marc, IV, 1) Un autre jour, descendu d’une colline de la Galilée, s’arrêtant sur un plateau, Il peut voir là devant Lui « une grande multitude de peuple de toute la Judée, de Jérusalem et de la région maritime de Tir et de Sidon » (Luc, VI, 17) Au milieu de la nature, tranquillement, Il leur parle et enseigne comme aucun homme n’a encore parlé et enseigné.

Dans ses discours, que nous retrouvons dans les quatre Évangiles, nous retrouvons l’essentiel de la doctrine chrétienne. Ce n’est ni de la haute philosophie ni de vaines paroles creuses. L’un de ces discours, connu sous le nom de « sermon sur la montagne » ou encore de « discours des béatitudes »[1], présente un intérêt tout particulier qui n’a pas échappé aux chrétiens de toute époque. L’enseignement qui y est donné constitue en effet une synthèse de la doctrine morale du christianisme

Un modèle parfait de la morale chrétienne

L’Église a toujours considéré le « sermon sur la montagne » comme un enseignement moral, destiné à décrire comment le chrétien doit se comporter et se conduire dans la vie, comme l’a écrit Saint Ambroise dans son commentaire sur Saint Luc [2]. Saint Augustin nous l’a aussi défini comme la « la règle parfaite de la vie chrétienne pour la direction des mœurs »[3] ou encore « un parfait modèle de la vie chrétienne »[4]. Selon Bossuet, « le sermon sur la montagne est l’abrégé de toute la doctrine chrétienne »[5]. Même Renan peut avouer qu’en matière de morale, « le sermon de la montagne ne sera pas dépassé. » Récemment encore, dans son encyclique Gaudete et Exultate sur l’appel à la sainteté dans le monde actuel, le pape François voit ce sermon comme la « carte d’identité du chrétien »[6], c’est-à-dire ce qui l’identifie et le caractérise dans son comportement par rapport aux autres.

Les paroles de Notre Seigneur Jésus-Christ répondent en fait à celui qui veut « parvenir à être un bon chrétien ». C’est pour cette raison que Saint Augustin a écrit son commentaire, d’abord objet d’une de ses premières prédications. À partir du « discours des béatitudes », il décrit en effet l’ensemble de la morale qu’a enseignée Notre Seigneur Jésus-Christ, c’est-à-dire ce qui est essentiel à connaître pour que tous puissent obtenir le bonheur éternel.

Cependant, nous pourrions croire que les paroles de Notre Seigneur ne sont que des recommandations ou des propositions comme pourrait le suggérer un certain enseignement de la morale chrétienne. « Jésus-Christ a recommandé en particulier quelques vertus morales en proclamant bienheureux ceux qui les pratiquent : ce sont les huit béatitudes évangéliques. »[7] Certaines âmes pourraient alors croire qu’elles ne sont que des maximes parmi tant d’autres et finalement conclure qu’elles ne sont pas obligatoires pour tous les chrétiens et qu’elles ne sont finalement réservées qu’à une certaine élite, qu’aux âmes plus soucieuses de perfection, voire qu’aux religieux. Ce serait en fait méconnaître l’obligation que Notre Seigneur Jésus-Christ nous a donnée, celle d’atteindre la perfection

D’autres âmes pourraient aussi croire que le « sermon de la montagne » se substitue aux dix commandements qui eux-aussi nous dictent notre comportement. Mais, aux heures les plus sombres du XXe siècle, le pape Pie XII a rappelé en quelques mots les fondements de la morale chrétienne. Dans sa première encyclique Summi Pontificalis [8], contre l’antisémitisme et la perte des valeurs morales, il nous avertit qu’il n’est pas possible de bannir « l’esprit du Sermon sur la montagne » au même titre que « la substance morale de la révélation du Sinaï » et de l’esprit de la Croix. Pie XII qualifie les deux premiers de « doctrine d’amour et de renoncement » et présente la Croix comme « le divin témoignage d’amour ». Le « sermon de la montagne » ne peut être séparé des tables de la Loi comme il est indissociable à la Croix.

La morale chrétienne ne se réduit donc pas au « sermon sur la montagne » comme celui-ci n’est pas non plus des conseils que nous pourrions choisir ou refuser de suivre. Saint Thomas d’Aquin nous éclaire sur sa véritable portée. « Le discours prononcé par le Seigneur sur la montagne contient un enseignement complet de vie chrétienne. »[9] Mais il rajoute aussitôt : « les mouvements intérieurs de l’âme s’y trouvent parfaitement réglés » alors que les dix commandements sont plutôt centrés sur les actes extérieurs.

Enfin, le « sermon sur la montagne » est plus qu’un manuel dans lequel chaque chrétien peut trouver ses règles de vie. Il dépasse en effet sa personne pour toucher toute la société. Des paroles admirables de Notre Seigneur Jésus-Christ, s’élève en effet une véritable morale sociale. « Avec raison l’on considère depuis longtemps le sermon sur la montagne comme la charte de l’ordre nouveau fondé par le Messie »[10]. Notons un point important. Saint Luc nous apprend qu’avant le discours, Notre Seigneur Jésus-Christ a choisi ses douze Apôtres. Nous pouvons donc voir dans son sermon la nouvelle Loi qu’ils doivent enseigner…

Deux discours substantiellement semblables

Mer de Galilée (satellite)

Revenons en Palestine et retrouvons la foule qui écoute les paroles sublimes de Notre Seigneur Jésus-Christ. Venue de toute la Palestine pour entendre Notre Seigneur Jésus-Christ, la foule est tout près du Lac de Tibériade, non loin de la ville de Capharnaüm, probablement sur la colline qui domine le site de Tabgha, que la tradition ancienne a donné le nom de « Mont des Béatitudes », encore appelé mont Eremos. Selon Saint Luc, nous serions sans-doute entre la Pâque et la Pentecôte de la deuxième année de la vie publique de Notre Seigneur Jésus-Christ, donc vers la fin du mois de mai ou le début de juin, où le temps est beau, la moisson terminée.

Saint Matthieu et Saint Luc nous rapportent le discours de manière différente. Voyant ses différences, certains lecteurs peuvent hâtivement en déduire qu’il a été inventé bien après la scène, remettant alors en cause son origine. Mais un esprit plus soucieux de comprendre que de condamner, s’appuyant sur une connaissance plus précise de l’Évangile, pourrait expliquer ces dissemblances.

Les deux récits sont en effet différents. Saint Matthieu cite neuf versets, qui, selon les points de vue, représentent neuf, huit ou sept béatitudes alors que Saint Luc en énumère quatre et de manière plus abrupte, en y ajoutant aussi quatre malédictions qui renforcent en fait leur sens. Saint Luc place la scène sur le sommet d’une colline quand le second la décrit sur un plateau ou une plaine. Dans la première description, Notre Seigneur Jésus-Christ est debout, dans la seconde, assis.

Rappelons que les deux évangélistes n’écrivent pas pour les mêmes personnes et pour la même intention [11]. Saint Matthieu s’adresse aux Juifs. La forme du discours, plus sémitique, est ainsi plus fidèle au sermon de Notre Seigneur Jésus-Christ. En outre, son but est de démontrer que Notre Seigneur Jésus-Christ est bien le Messie attendu. Il insiste donc davantage sur la continuité entre l’ancienne Loi et la nouvelle. L’évangéliste le précise en effet dans la suite du discours. « Ne pensez pas que je sois venu abolir la Loi ou les prophètes. Je ne suis pas venu les abolir, mais les accomplir. » (Matthieu, V, 17) Enfin, selon une très grande vraisemblance, Saint Matthieu aurait regroupé dans un même bloc plusieurs sermons en un seul, ce qui expliquerait sa plus grande longueur et sa construction plus élaborée. « Mais de là à réduire le discours tout entier à n’être qu’un conglomérat factice, il y a un abîme, et qu’on ne saurait franchir. »[12]

« Esprit cultivé et soucieux d’élégance »[13], Saint Luc écrit principalement aux païens. Sa forme doit donc s’adapter à ses lecteurs. Il ne cherche pas non plus à mentionner la Loi mosaïque contrairement à Saint Matthieu. Il veut écrire d’une manière plus historique la vie de Notre Seigneur Jésus-Christ, le suivant pas à pas. Sa chronologie est donc plus rigoureuse. Il nous précise notamment que le discours a lieu après le choix des douze apôtres, ce qui permet de comprendre la raison du sermon. Notre Seigneur Jésus-Christ leur donne une leçon qu’ils doivent enseigner et appliquer. Il leur avertit aussi des conséquences tout en les encourageant, en leur apportant des consolations. « Réjouissez-vous et soyez dans l’allégresse, car votre récompense est grande dans les cieux »(Matthieu, V, 12).

Finalement, comme nous l’affirment de nombreux commentateurs, notamment Saint Augustin et Saint Thomas d’Aquin, les deux versions, « dont la substance est absolument la même »[14], sont bien complémentaires et ne se contredisent pas.

Un sermon à prendre en compte dans sa totalité

Il serait dangereux de retirer les béatitudes de l’ensemble du discours dans lequel elles apparaissent. Comme nous l’apprennent notamment Saint Augustin et Saint Thomas, il faut en effet les considérer dans l’ensemble du discours de Saint Matthieu, qui comprend trois chapitres.

Les béatitudes ne forment qu’un exorde. Les paroles qui suivent définissent les rapports de la nouvelle Loi et de la Loi mosaïque ainsi que les œuvres de justice de sa loi. Il se termine en exhortant à la vigilance puis en insistant sur la nécessité d’écouter et d’appliquer ce qu’Il vient de dire. Remarquons que Saint Luc termine aussi ce discours par les mêmes paroles.

Commençons par la conclusion. Le discours se termine par une métaphore, celle de la maison construite sur un roc solide. Celle-ci n’est pas sans importance. En une image simple, elle explique la raison même du sermon et des béatitudes. Notre Seigneur Jésus-Christ avertit en effet que celui qui écoute les paroles de ce discours et les accomplit est comparé à un homme sage qui bâtit une maison sur un roc. De quelle maison s’agit-il ? De notre vie ici-bas.

 Toute vie est vaine et illusoire en dehors de sa loi. C’est pourquoi le « sermon de la béatitude » est au centre de l’enseignement de la morale et l’objet de toutes les préoccupations. La vie n’est pas un château de sable qui doit être emporté à la première vague ou aux premiers vents. Elle n’est pas non plus livrée aux hasards et aux passions humaines. Nous devons la bâtir selon des règles comme un architecte élevant une cathédrale, ce qui est impose une certaine forme de liberté et donc de responsabilité de la part du bâtisseur…

Une nécessaire disposition d’âme

Jesus préchant sur la montagne 
Fra Angelico
Notre Seigneur Jésus-Christ précise ensuite deux attitudes face à la nouvelle Loi, chacun donnant des œuvres différentes. Les uns acceptent ses exigences et les appliquent, élevant ainsi un édifice solide, quand d’autres se contentant d’écouter sans les pratiquer ne résisteront pas aux premières adversités. Son avertissement nous renvoie à une autre parabole, celle de la semence jetée sur différents terrains. L’écoute même attentive ne suffit pas pour produire de bons fruits.

D’autres images aussi claires précisent l’esprit qui doit animer le chrétien. « Ne vous amassez pas des trésors sur la terre […]. Mais amassez des trésors dans le ciel. […] Car là où est ton trésor, là sera aussi ton cœur. » (Matthieu, VI, 19-21) Ou encore « Nul ne peut servir deux maîtres ; car, où il haïra l’un et aimera l’autre, ou il s’attachera à l’un et méprisera l’autre. » (Matthieu, VI, 24)


Ces avertissements nous renvoient aux textes de Saint Luc. Après avoir transmis les quatre béatitudes, il nous donne aussi quatre malédictions, chacune comprenant un vice et le supplice associé. Notre Seigneur Jésus-Christ décrit ainsi ceux qui ne suivent pas le chemin des béatitudes. Ceux qui commettent des crimes et des péchés devront subir des supplices. Chacun recueille finalement ce qu’il a cultivé ! Comme nous l’avons déjà évoqué dans un précédent article[15], l’enseignement de Notre Seigneur comporte toujours ce double message. À la fin de notre existence ici-bas, notre vie sera pesée et selon le chemin que nous aurons suivi, notre destin sera différent.

Conclusions

Avant de lire attentivement les huit béatitudes, nous devons être prudents. Le discours de Notre Seigneur n’est pas vain. Ce ne sont pas seulement d’admirables paroles qui nous enthousiasment et nous ravissent comme un beau poème. Elles nous indiquent la seule voie à suivre pour que notre vie ne soit pas vaine. En dehors de ce chemin, rien de solide n’est en effet possible. Telle est la nouvelle Loi que Notre Seigneur Jésus-Christ nous a transmise pour que nous puissions conduire notre vie jusqu’à l’obtention de la vie éternelle. Le discours n’est ni facultatif ni une option…

N’imaginons pas que le « sermon de la montagne » remplace l’ancienne Loi, notamment le Décalogue. Incarnant la volonté divine, elle est plutôt un approfondissement spirituel de la Loi, allant au-delà de l’interprétation littérale dans laquelle se plaisait une partie de la population juive. Elle n’est pas non plus une sagesse ou une philosophie morale parmi tant d’autres. Elle dépasse tous les systèmes philosophiques que l’homme a pu développer par son expérience ou par sa raison. Elle n’est inévitablement liée à Notre Seigneur Jésus-Christ, le Verbe fait chair…

Le « sermon de la montagne » n’est pas non plus un ensemble de règles à la manière d’un code pénal. Les paroles de Notre Seigneur Jésus-Christ sont comme des semences et pour qu’elles germent et donnent de bons fruits, elles ont besoin d’une terre fertile, d’une disposition d’âme favorable. Elles nous renvoient alors à ces images simples que Notre Seigneur Jésus-Christ nous a laissées, à tout l’Évangile avec lequel il ne peut être séparé. Elles nous renvoient aussi au jour de la moisson, c’est-à-dire au jugement.


Notes et références

[1] Le discours est appelé « discours des béatitudes » en raison du premier mot qui introduit chaque verset, c’est-à-dire « Bienheureux » qui traduit le terme latin de « Beati ».

[2] Voir Traité de l’Évangile selon Saint Luc, Saint Ambroise, Tome I, Prologue

[3] Saint Augustin, Commentaire sur le Sermon de la Montagne, I, 1.

[4] Saint Augustin, Commentaire sur le Sermon de la Montagne, I, 1.

[5] Bossuet, Sermon de Notre Seigneur Jésus-Christ sur la montagne, première journée, Méditation de l’Évangile, dans Œuvres complètes de Bossuet, F. Lachat, volume VI,  librairie de Louis Vivès éditeur, 1862, bibliotheque-monastique.ch.

[6] Pape François, Gaudete et exultate, 3ème chapitre, 19 mars 2018, vatican.va.

[7] Catéchisme de la doctrine chrétienne, publié par ordre de Saint Pie V, question 263, chapitre III.

[8] Pape Pie XII, Summi Pontificalis, 20 octobre 1939, vatican.va.

[9] Saint Thomas d’Aquin, Sommes théologiques, question 108, article 3.

[10] R.P.J. René, Manuel d’écriture sainte, Tome IV, Les Évangiles, chapitre V, 1, 1, n°285, 1943, Librairie catholique Emmanuel Vitte.

[11] Voir Émeraude, avril  2015, article « Les Évangiles : sources historiques ». 

[12] Lebreton, La vie de Notre Seigneur Jésus-Christ, tome I, 1931, dans P.J.René, Manuel d’écriture sainte, Tome IV,  Les Évangiles, chapitre V, 1, 1, n°286.

[13] P.J. René, Manuel d’écriture sainte, Tome IV,  Les Évangiles, chapitre V, 1, 1, n°286.

[14] Saint Thomas d’Aquin, La chaîne d’or, explication suivie des quatre évangiles, traduction de l’abbé Péronne, tome Ier, édition Saint-Rémi, p.102.

[15] Voir Émeraude, juin 2020,  article « La morale et l’Évangile (3) : un choix décisif …».


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