" La pierre précieuse, voire de grand prix aux yeux de certains, qu'est l'émeraude, se voit insultée par un morceau de verre habilement truqué, s'il ne se rencontre personne qui soit capable de procéder à un examen et de démasquer la faute. Et lorsque de l'airain a été mêlé à l'argent, qui donc, s'il n'est connaisseur, pourra aisément le vérifier ? "(Saint Irénée, Contre les hérésies)


mercredi 22 avril 2015

Réponse aux faiseurs d'histoire

Dans un article récent, nous avons décrit les différentes théories [4] qui tentent d’expliquer l’origine du christianisme : fraude, accommodation, idéalisation, exagération, synthèse. Les adversaires du christianisme ne peuvent pas en effet se contenter de discréditer notre doctrine et notre morale, de relativiser les vérités de foi et de dénoncer l’irrationalité ou la dangerosité de notre religion. Ils doivent aussi expliquer une réalité : l’existence et la persistance du christianisme. Les méthodes qu'ils utilisent servent aussi à légitimer des propositions de changement inconcevables aux yeux de la foi. Parfois pour répondre à ces attaques, nous devons nous reporter aux sources mêmes de la théorie, c’est-à-dire au kantisme et surtout à l’hégélianisme.


Voltaire
Jusqu’au XVIIIe siècle environ, l’attaque est simple. Les évangélistes et les premiers chrétiens en général sont accusés d'être des menteurs. Le christianisme serait ainsi né du mensonge. Cette attaque n’est que la reprise des critiques acerbes des païens comme Celse et Porphyre. Ces derniers s’acharnent à relever toutes les contradictions et les invraisemblances des récits évangéliques. Aujourd’hui, une telle accusation n’est plus sérieuse, y compris par nos adversaires. Certains faits que relatent seuls les évangélistes, faits hautement dénoncés à l’époque, sont désormais pris au sérieux. En un mot, la sincérité des évangélistes n’est plus guère aujourd’hui remise en cause. L’authenticité historique est désormais admise par les érudits.

Depuis le XVIIIe siècle, l’attaque a changé. Il ne s’agit plus de dénoncer la fourberie et la duplicité des évangélistes mais plutôt leurs erreurs et leur puérilité. La première raison de leurs erreurs est d’avoir exagéré des faits naturels. Les faits sont certes considérés comme historiques mais leur description erronée. Paulus explique la résurrection de Lazare parce que tous, y compris Notre Seigneur Jésus-Christ, croyait en sa mort mais « il n’était mort qu’en apparence »[1]. Tous les témoins se sont trompés. L’apparence serait devenue réalité. Leurs erreurs aurait alors donné naissance à l’idée d’un miracle.

La résurrection de Lazare
Giotto
Ces arguments ne sont guère convaincants. Est-il possible de croire que tant de témoins et Notre Seigneur Jésus-Christ lui-même se soient trompés sur une chose si importante ? Certes la crédulité des hommes de toute époque et de tout lieu est grande, parfois étonnante, mais est-il possible de la généraliser autant et d’une manière si gratuite ? Ces explications justifieraient peut-être la croyance mais elles n’expliquent pas le fait lui-même.

Paulus multiplie ainsi les subtilités spéculatives pour expliquer des faits jugés comme miraculeux. Mais comme le souligne Ernest Renan, son exégèse est inconséquente « car si les narrateurs sacrés ne méritent aucune foi sur les circonstances, pourquoi tenir si fort à leur véracité sur le fond du récit ? »[2] Finalement, c’est parce qu’il ne croit pas au miracle qu’il cherche des explications naturelles les plus complexes parfois.

Strauss emploie une démarche plus subtile. La théorie du mythe consiste à considérer les éléments surnaturels contenus dans les évangiles comme des mythes. Les premiers chrétiens auraient magnifié Notre Seigneur Jésus-Christ. Contrairement à Paulus, ce ne serait pas le fait lui-même qui aurait trompé le témoin mais le témoin lui-même qui se serait égaré. Il aurait projeté sur le Christ une image idéale. Ainsi Strauss supprime tout fait, toute parole, toute pensée qui pourraient répondre aux préoccupations des premières communautés. « Nous savons que les Juifs voyaient, dans les écrits de leurs prophètes et de leurs poètes, des prédictions, et, dans la vie des anciens hommes de Dieu, des types de Messie ; cela nous suggère le soupçon que ce qui, dans la vie de Jésus, est visiblement figuré d’après de tels dires et de tels précédents, appartient plutôt au mythe qu’à l’histoire »[3].

Sa théorie pose difficulté. Elle suppose une fabrication pour que le fait devienne un mythe. Elle ne peut être immédiate, le développement du mythe nécessite en effet du temps. Selon Strauss, sa théorie n'est valable que si les écrits évangéliques sont composés au milieu du IIe siècle. Or, leur rédaction est bien antérieure comme l’atteste la datation des manuscrits que nous détenons et les nombreux témoignages que nous possédons. Un fragment de l’Évangile selon Saint Jean date de 125, c’est-à-dire environ quarante ans après la mort de l’évangéliste, ce qui suppose une composition de l’originale plus ancienne encore.

Les quatre Évangélistes
Rubens
En outre, pour fabriquer un mythe, l’écrivain doit être éloigné des faits. Strauss indique en effet que sa théorie ne fonctionne pas si les évangiles sont écrits par des témoins oculaires ou par des hommes voisins des événements. Or les Évangiles sont authentiques. Saint Matthieu, Saint Marc, Saint Luc et Saint Jean sont bien les auteurs de l'Évangile qui porte leur nom comme le montrent des critères tant internes qu’externes à leur œuvre. Deux de ces évangélistes, Saint Matthieu et Saint Jean, sont même des témoins oculaires, les deux autres sont proches et au contact des principaux protagonistes. Saint Luc fait œuvre d’historien. Saint Marc est le « secrétaire » de Saint Pierre.

Enfin, le mythe doit refléter les préoccupations du milieu où il a pris naissance. Or l’enseignement de Notre Seigneur Jésus-Christ surprend ses contemporains par ses « nouveautés ». Le Messie rêvé à l’époque est bien différent du supplicié sur la croix. Des Juifs et des païens sont véritablement scandalisés par ce Dieu fait homme, humilié et rabaissé sans un mot et ressuscité sans gloire. Notre Seigneur Jésus-Christ soulève l’indignation. Il est en contradiction avec les pensées de son temps tant juives que païennes.

D’autres thèses ont succédé à celle de Strauss. Elles ont été vulgarisées en France par Couchoud. Plus radicales, les critiques ont remis en cause l’historicité de Notre Seigneur Jésus-Christ. Il ne serait qu’un Dieu de légende que l’homme aurait humanisé, un produit de la spéculation philosophique. Or de nos jours, il serait bien plus facile de renier César ou Socrate que de remettre en cause l’existence de Notre Seigneur Jésus-Christ. Rappelons que les ennemis mêmes du christianisme naissant n’ont jamais songé à la contester. Des témoignages juifs et païens si faibles soient-ils confirment son historicité. Et plus récentes que les écrits évangélistes, les épîtres de Saint Paul donnent aussi quelques indications historiques qui ne sont guère négligeables. Sa proximité des faits rend insurmontables les difficultés que doit affronter la thèse de l’idéalisation. Pour les surmonter, l’authenticité de certaines de ses épîtres est alors remise en question. Elles auraient été écrites bien plus tard, au IIe siècle. Ainsi lorsque des écrits contredisent des théories, on n’hésite pas à les rejeter au lieu de remettre en cause ses hypothèses. Ce n’est ni scientifique ni honnête.


Saint Pierre et Saint Paul
Plus sérieuse et donc aussi plus dangereuse, la thèse de syncrétisme de l’école de Tubinguen, notamment celle de Baur. Elle part de l’étude de l’origine chrétienne pour présenter une construction du christianisme. Il ne s’agit plus d’expliquer ce que nous savons du Christ à partir d’affabulations ou d’erreurs mais de lui donner une explication très humaine à partir des faits que relatent notamment les évangélistes. Bauer part d’une opposition bien visible dans le Nouveau Testament. Saint Pierre et Saint Paul se sont opposés, ce qui aurait donné naissance à deux tendances du christianisme : le pétrinisme et le paulinisme. La querelle d’Antioche en serait la manifestation culminante de cette opposition. Saint Pierre aurait voulu limiter le prosélytisme aux seuls Juifs et contraindre les convertis à se soumettre aux pratiques de l’ancienne Loi alors que Saint Paul aurait voulu son abrogation affirmant l’universalisme du christianisme. Les deux tendances auraient fini par se réconcilier, les pétriniens ayant du faire de plus grandes concessions. Cette conciliation aurait conduit au triomphe du paulinisme. Ainsi les tenants de cette thèse voient Saint Paul comme le véritable fondateur du christianisme actuel.

A partir de cette opposition et de cette réconciliation, l’école de Tubinguen a développé une théorie complexe d’élaboration des Évangiles, théorie aujourd'hui abandonnée. En effet, sa thèse se base sur l’idée que les Évangiles ne sont pas des documents historiques mais des tentatives de conciliation entre les deux courants.

La distinction entre pauliniens et pétriniens repose sur un différent qui a bien existé et dont les Évangiles témoignent. Mais n’est-il pas exagéré ? Le malentendu ne vient-il en fait de son interprétation et de la compréhension de sa véritable nature ? Il est vrai que Saint Paul a résisté à Saint Pierre mais sa réaction provient de l’attitude répréhensible de Saint Pierre et non d’une opposition de principe. Saint Paul nous donne la raison : « Je lui résistai en face parce qu’il était répréhensible. » (Gal., II, 11). Saint Pierre mange avec les Gentils et lorsque des Juifs envoyés par Saint Jacques viennent le voir, il se retire et se sépare d’eux « craignant ceux qui étaient circoncis » (Gal., II, 12). Saint Paul condamne alors sa dissimulation qui en entraîne bien d‘autres, notamment celle de Saint Barnabé. « Si toi, étant juif, tu vis à la manière des gentils et non en juif, comment forces-tu les gentils à judaïser ? »(Gal., II, 14).

Le débat ne porte donc ni sur l’enseignement ni sur la doctrine mais bien sur la discipline. N’oublions pas que Saint Pierre a baptisé Corneille et a admis d’autres Gentils dans l’Église. Pour répondre à la dispute qui s’est élevée à Antioche, les Apôtres se sont réunis à Jérusalem au cours duquel Saint Pierre a proclamé : « Hommes, mes frères, vous savez qu’en des jours déjà anciens, Dieu m’a choisi parmi vous afin que les gentils entendissent par ma bouche la parole de l’Évangile, et qu’ils crussent. Et Dieu, qui connaît les cœurs, leur a rendu témoignage, leur donnant l’Esprit-Saint, comme à nous ; et il n’a fait entre nous et eux aucune différence, purifiant leur cœur par la foi. Maintenant donc, pourquoi tentez-vous Dieu, imposant aux disciples un joug que ni nos pères ni nous n’avons pu porter ? Mais c’est par la grâce du Seigneur Jésus-Christ que nous croyons être sauvés, comme eux aussi. » (Actes des Apôtres, XV, 7-10). Saint Pierre ne s’oppose donc pas à la conversion des païens et à l’universalisme du christianisme.

Baur voit aussi dans les rôles des deux apôtres, Saint Pierre, apôtre des circoncis et Saint Paul, apôtre des Gentils une opposition. Mais ne pouvons-nous pas y voir une division de travail qui s’est finalement imposée ?

La thèse de Baur se repose sur un fait que relate la Sainte Écriture et sur la présence d’apocryphes de tendance judéo-chrétienne. Le premier témoignage est du niveau disciplinaire quand l’autre est de l’ordre doctrinaire. Est-il judicieux de les unir ? Or Bauer se focalise uniquement sur ces deux faits. Il existe effectivement une opposition entre le christianisme et le judéo-christianisme comme il en existe d’autres. Le christianisme n’apparaît pas dans un milieu neutre et abstrait. Il se confronte à un monde « pluriel » où se confrontent déjà le judaïsme et l’hellénisme. Contrairement à Baur tout en imitant sa méthode, Bauer, aussi disciple de l’école de Tübingen, se focalise sur cette deuxième confrontation :  le christianisme serait alors la synthèse du judaïsme et de l’hellénisme. Avec un regard si restrictif et orienté, comment ne pas être tenté d’inventer un Jésus qui n’a jamais existé ? Tout est alors possible. Le Nouveau Testament est ainsi analysé, scruté, disséqué selon un regard biaisé et selon des hypothèses parfaitement arbitraires. La théorie de Baur impose aussi une élaboration des évangiles très récente, encore inconciliable avec la datation admise aujourd’hui.

Les théories du XIXe siècle se sont succédées pour donner une explication à l’origine du christianisme. Elles ne sont guère sérieusement soutenues aujourd’hui. Pourtant, des restes subsistent, déracinées des thèses qui leur ont donné naissance. Combien de fois avons-nous déjà entendu que le véritable fondateur du christianisme est Saint Paul ou que le christianisme est un mythe ? Les médias et les auteurs en recherche de succès n’hésitent pas à les diffuser encore dans l’opinion.

Ces théories ne résistent pas à des faits indiscutables, en particulier à des témoignages les plus proches des événements [5], provenant du milieu juif ou païen, et aux datations des manuscrits. Elles ne résistent pas non plus à une connaissance approfondie du christianisme dit primitif. Pour les combattre, il est donc nécessaire de connaître les arguments en faveur de l’authenticité, de l’intégrité et de la véracité des Évangiles.


Couronnement du Pape Pie II
Pinturicchio
Un autre fait rend très peu probable ces idées de développement des vérités de foi.  Dès le début, elles ne sont pas en effet enseignées et diffusées dans un milieu anarchique, où chaque chrétien, chaque communauté pouvaient agir et penser à sa guise selon son inspiration. Dès le commencement, les communautés sont structurées et fortement  encadrées, absolument attentives à conserver et à transmettre, sans innovation, les paroles et les faits et gestes de Notre Seigneur Jésus-Christ. Toutes ces communautés sont de plus reliées entre elles, sous la responsabilité des apôtres puis de leurs successeurs. La structure même de l’Église, si efficace pour l’enseignement des vérités de foi, ne permet guère une déviation doctrinale, encore moins un développement de la foi tel que l'entendent les nombreux théoriciens.



En outre, ces théories s’appuient toutes sur le rejet du surnaturel et du miracle. Elles tentent de leur fournir des explications naturelles et de les présenter comme une erreur d’interprétation d’événements naturels. Défendre le christianisme face à ces attaques revient donc le plus souvent à défendre le surnaturel, c’est-à-dire l’historicité du miracle et sa réalité.

Les faiblesses de ces thèses proviennent en particulier de leur méthode très parcellaire. Les critiques modernes ne répètent pas cette erreur. De nouvelles théories plus éclectiques savent reprendre chacune des pistes utilisées par leurs aînées. Elles utilisent l’explication naturaliste, l’appel au mythe, le thème des exagérations narratives, les conflits internes du christianisme primitif. Elles sont ainsi plus dévastatrices devant un public bien faible pour surmonter de telles attaques…








Références
[1] Paulus, Das Leben Jesu als Grundlage einer reinen Geschichte des urchristentums, Heidelberg, 1828, cité dans Apologétique, abbé Bernard Lucien, tome III, La crédibilité de la Révélation divine transmises aux hommes par Jésus-Christ, livre II, 6.2.4.3.3.
[2] Ernest Renan, Étude historique religieuse, cité dans Manuel d’Écriture Sainte, R. P. J. Renié, Tome IV, Les Évangiles, librairie catholique E. Vitte, n°7, 1943.
[3] Strauss, Vie de Jésus, Littré, 1839, tome I cité dans Manuel d’Écriture Sainte, R. P. J. Renié, Tome IV, Les Évangiles, n°9.
[4] Voir Émeraude, février 2015, articles "Les attaques contre l'historicité des Évangiles",  "Les théories du développement du christianisme".
[5] Voir Émeraude, février 2015, articles "Notre Seigneur Jésus-Christ : le témoignage des Juifs", "Notre Seigneur Jésus-Christ : le témoignage des païens", janvier 2015, article "La sainte Écriture : intégrité et variance dans le temps...".

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