" La pierre précieuse, voire de grand prix aux yeux de certains, qu'est l'émeraude, se voit insultée par un morceau de verre habilement truqué, s'il ne se rencontre personne qui soit capable de procéder à un examen et de démasquer la faute. Et lorsque de l'airain a été mêlé à l'argent, qui donc, s'il n'est connaisseur, pourra aisément le vérifier ? "(Saint Irénée, Contre les hérésies)


lundi 2 mars 2015

Le drame de l'homme sans bagage

Sans une culture qui étend son regard sur les siècles passés, notre mémoire serait fortement imputée. Nous manquerions la mémoire du temps. Sans cette mémoire, nous ne pourrions pas être attachés à cette histoire qui a façonné la société dans laquelle nous vivons. Tout serait à la mesure de notre pauvre vécu. Un événement nous paraîtrait nouveau quand finalement il ne serait qu’un lointain écho d’une histoire oubliée. Une chose nous semblerait innovante quand elle ne serait que la résurgence d’une autre chose produite sous une autre forme. Sans cette mémoire du temps, que deviendrions-nous ? Un homme sans cesse ballotté, porté par les événements, croyant voir l’extraordinaire dans ce qui n’est qu’un hoquet de l’histoire.

Sans cette mémoire du temps, nous ne pourrions finalement pas distinguer l’essentiel, ce qui est inhérent à l’histoire humaine, de l’éphémère, ce qui est accidentel et sans importance. Nous passerions comme le temps passe, sans rattacher le présent au passé et sans prolonger notre regard vers l’avenir. Nous perdrions toute relativité, toute mesure, tout recul face à l’événement. Un fait d’actualité anodin pourrait alors prendre des aspects ahurissants alors qu’un fait d’une importance capitale pourrait passer inaperçu.

Que deviendra alors notre contemporain s’il ne cultive pas sa mémoire du temps ? Il est baigné dans un monde sur-médiatisé, sur-informationnel, un monde fortement émotionnel. Que devient alors cet homme sans culture, sans bagage ? Dans le monde difficile et agité que nous connaissons, l’information circule sans aucune maîtrise et d’une manière quasi-instantanée. Tout se dit. Tout semble être connu. L’important n’est pas de faire connaître mais d’attirer. L’action prime sur la réflexion, l’instantanée sur la profondeur. Comment notre contemporain pourra-t-il exercer l’esprit critique nécessaire pour démêler l’essentiel du superflu, le vrai du faux, la réalité de l’apparence ? Il est indéniable que dans notre monde en apparence si ouvert et accessible, l’esprit de jugement doit être très affiné. Or comment pouvons-nous exercer l'esprit critique et l'esprit de jugement sans un minimum de culture, sans une mémoire du temps conséquente ?

Nous avons l’impression que le temps se hâte tant il semble se presser d’en finir. Mais tout cela ne vient pas d’un temps qui se presserait mais d’une succession d’informations qui nous noient et nous captivent. Les secondes s’égrènent selon une cadence imperturbable alors que nos activités s’enchaînent à un rythme qui frise parfois la folie. Il est indéniable que plus ce temps vécu s’accélère plus notre âme doit se détendre vers le passé. Cette distorsion de l’âme est-elle possible sans la mémoire du temps, sans cette culture qui lui permet de se raccrocher à un passé de plus en plus lointain et brumeux ?

Un "homme sans bagage" est une cible de choix pour les escrocs et les faiseurs de rêve. Marchant comme un étranger, il est plus sensible aux discours démagogiques et à la manipulation. Déraciné de son passé, de ce passé qui a fait son présent, il vit dans l’instant. Son bonheur ne consiste qu’à jouir de cet instant. Son rêve est d’y rester. Comment peut-il alors s’ouvrir à l’éternité ? Sans la mémoire du temps, la vie n’a plus guère de sens, son existence non plus. Son âme risque de se perdre dans la plus triste des solitudes, dans celle qui conduit aux portes de l’abîme…

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