" La pierre précieuse, voire de grand prix aux yeux de certains, qu'est l'émeraude, se voit insultée par un morceau de verre habilement truqué, s'il ne se rencontre personne qui soit capable de procéder à un examen et de démasquer la faute. Et lorsque de l'airain a été mêlé à l'argent, qui donc, s'il n'est connaisseur, pourra aisément le vérifier ? "(Saint Irénée, Contre les hérésies)


jeudi 12 février 2015

Les attaques contre l'historicité des Évangiles

« L’Église a réécrit l’Histoire » [1]. Il n’est pas rare de trouver certains ouvrages décrire le christianisme comme une construction, voire une « revisitation » de l’histoire. Le récit de ses origines aurait été revu ou imaginé pour être acceptable aux yeux de tous, surtout depuis qu’il se serait déclaré universel. La Sainte Écriture et tous les documents qui attestent son existence auraient été manipulés pour des motivations idéologiques ou pour répondre à des nécessités religieuses ou politiques. En un mot, le christianisme actuel est vu comme une déformation du christianisme primitif au cours de l’histoire. Deux thèses semblent être bien répandues. La première thèse prétend que les faits historiques auraient été mal interprétés par les disciples de Notre Seigneur Jésus-Christ au point de les avoir déformés de manière inconsciente. La seconde thèse suggère que cette même interprétation a évolué au cours du temps pour répondre aux besoins de l’Église. Ainsi existerait-il un Jésus de l’histoire et un Jésus de la foi, un Jésus du passé et un Jésus des dogmes, un Jésus vrai et un Jésus idéal. Telles sont les nombreuses idées que nous retrouvons régulièrement dans de nombreuses discours [2].

Comme nous l’avons souvent remarqué, ces attaques contre le christianisme ne sont pas nouvelles. Déjà le philosophe Porphyre a cherché à séparer le Jésus de l’histoire du Jésus des chrétiens [8]. Cependant, leur objectif a évolué. L’intention première de Prophyre était de montrer que les chrétiens étaient des menteurs. Il ne pouvait en effet concevoir Notre Seigneur tel que l’Église le présentait puisqu'il s’opposait fondamentalement à sa conception païenne et helléniste de la divinité. Comment un dieu peut-il se laisser crucifier dans de véritables humiliations ? Aujourd'hui, l’objectif est différent. En établissant la distinction entre la réalité historique et les énoncés dogmatiques, on cherche toujours à attaquer l’enseignement de l’Église, non plus par dénigrement mais en relativisant les vérités de foi en vue de modifier le christianisme, de le reconstruire, de l’adapter à des pensées étrangères. Il ne s’agit donc plus de remettre en cause la sincérité des chrétiens mais de faire évoluer la valeur de leur foi. Contrairement aux discours actuels imprégnés de progressisme, c’est aujourd'hui qu’on tente de reconstruire le christianisme et non au cours de l'histoire. Or la distinction entre le Jésus de l’histoire et le Jésus de la foi n’est possible qu’en remettant en cause le récit des Évangiles et les écrits des Apôtres, c’est-à-dire la véracité de la Sainte Écriture.

La théorie de la fraude

Les attaques contre la véracité des Saintes Écritures ne sont pas nouvelles. Sans remonter jusqu'à l’antiquité, nous pouvons commencer par citer la thèse d’Hermann Samuel Reimarus (1694 ?-1768), professeur de langue orientale à l’université de Hambourg. Sa thèse est connue grâce à Lessing qui a édité des fragments d’un de ses ouvrages [3]. Déiste anglais, il applique un rationalisme radical à l’égard des Évangiles. Reimarus voit en effet Jésus comme un juif qui a combattu les Romains pour libérer les juifs de leur domination. Messie politique, il échoue dans son projet. Il meurt, délaissé par tous, dans le désespoir. La croix manifeste son échec. Ses disciples ont alors tout inventé, notamment pour vivre commodément aux frais de leurs fidèles.

Cette thèse a déjà été proposée par Baruch Spinoza (1632-1677). Voltaire, Diderot et Frédéric II l'ont ensuite utilisée. La distinction entre la réalité et les Évangiles viendrait donc des premiers chrétiens. « On trouve chez lui le germe de la séparation entre la réalité de Jésus et la prédication de l’Église primitive. »[4] Notons qu’elle serait consciente et purement vénale.

La théorie de l’exagération

Un autre courant ne voit aucune fraude dans le Nouveau Testament mais des altérations involontaires, voire inconscientes. Selon H.E. Gottlob Paulus (1761-1851), tout serait vrai dans le Nouveau Testament mais certains faits auraient été exagérés. L’imagination des Orientaux aurait donné à certains faits ordinaires un caractère de merveilleux. Tel serait l’origine des miracles. Tout s’expliquerait donc naturellement. Jésus aurait été un ingénieux médecin. Ses compétences médicinales expliqueraient ainsi un grand nombre de miracles. D'autres relèveraient de l’illusion ou de confusions.

La théorie de l’idéalisation

Une théorie plus sérieuse est celle de la mythisation ou l’idéalisation. « David Friedrich Strauss (1808-1874) introduit la catégorie du mythe pour la compréhension de l’Évangile. » [5] Certains faits des Évangiles seraient des mythes que les premiers chrétiens auraient élaborés pour magnifier l’image de Jésus comme Messie. Les chrétiens ne peuvent en effet être des témoins impartiaux. A cause de leur ferveur et toujours sous l’effet de l’imagination, une image idéale de Notre Seigneur se serait formée, différente de la réalité historique. « Les évangiles sont considérés comme les enveloppes mythiques de l’idée que l’on veut se faire de Jésus. Ils ne nous apprennent rien sur l’histoire. »[6]

Nous retrouvons cette théorie de l’idéalisation chez Ernest Renan (1823-1892). Les Évangiles ne seraient que des légendes développées au cours du temps à partir d’un noyau historique. La cause serait le lyrisme imaginatif des premiers chrétiens. « Dans quelles conditions l’enthousiasme, toujours crédule, fit-il clore l’ensemble de récits par lequel on établit la foi en la résurrection ? […] Disons simplement que la forte imagination de Marie de Magdala joua dans cette circonstance un rôle capital. Pouvoir divin de l’amour ! Moments sacrés ou la passion d’une hallucinée donne au monde un Dieu ressuscité ! »[7] 

Ces deux dernières théories ne remettent pas en cause la sincérité des évangélistes mais tendent à refuser et à éliminer tout élément surnaturel en l’attribuant à un travail plus ou moins conscient des chrétiens. Elles partent en effet du principe que le surnaturel n’existe pas. Ainsi les Évangiles ne seraient pas des livres historiques mais des livres d’édification.

La théorie de la signification

Plus pernicieux, Martin Kähler (1835-1912) introduit la distinction devenue classique entre les faits bruts du passé, qui ne seraient accessibles que par la science de l’histoire, et les significations données aux faits, qui aurait une valeur permanente. Selon cette distinction, les Évangiles ne décriraient pas la réalité historique mais donneraient la signification que lui ont donnée les premiers chrétiens. Il est en ce sens historique. Ils nous renseigneraient sur ce que pensaient les premières communautés et non sur les faits en eux-mêmes. Selon cette distinction, William Wrede a émis l’idée que les évangélistes ont fait œuvre de théologien et non d’historien.

La théorie de la synthèse

Ferdinand Christian Baur (1792-1860), fondateur de l’École critique de Tübingen,  voit dans l’Évangile des déformations qui proviendraient de deux tendances de l’Église primitive, une tendance judaïsante, le pétrinisme, et une tendance de l’hellénisme, le paulinisme. Selon l’École critique de Tübingen, le Nouveau Testament serait l’aboutissement d’un effort de conciliation entre le pétrinisme et le paulinisme. L’un des disciples de cette école, Bruno Bauer (1809-1882), en vient même à nier complètement l’historicité de Notre Seigneur Jésus-Christ. Le christianisme serait la synthèse entre des éléments gréco-romains et judaïques. L’hégélianisme et sa méthode dialectique les ont influencés.


Les théories que nous venons brièvement de résumer ne s’opposent pas en général contre l’existence de Notre Seigneur Jésus-Christ mais opposent le Jésus historique du Jésus des Évangiles. Elles prétendent alors par l’emploi des méthodes critiques retrouver le véritable Jésus, notamment en expurgeant dans le Nouveau Testament tout élément surnaturel. L’emploi d’une démarche rationnelle permettrait alors de découvrir les mensonges ou les erreurs et de rétablir la vérité, c’est-à-dire de revenir aux sources du christianisme. En un mot, la raison serait capable de revenir à un christianisme authentique en différenciant le Christ de l’histoire du Christ de la foi.

Certes la théorie de la fraude n’est plus admise par les critiques sérieux. Le temps où les Saintes Écritures étaient considérées comme un tissu de mensonges et d’impostures est terminé. C’est déjà une belle victoire que nous oublions parfois de rappeler. Mais de nouvelles théories plus dangereuses encore sont venues remplacer cette vieille attaque devenues inopérantes. Elles distinguent aujourd'hui la sincérité de la véracité des Saintes Écritures. Les Livres saints ne seraient plus historique au sens qu’ils décrivent exactement des récits du passé mais soit répondent à un but particulier (apologétique, édification), soit reflètent la foi d’une communauté. En un mot, ils ne seraient pas d’origine divine. Ils nous permettraient aussi de connaître le christianisme tel qu'il était perçu. C’est uniquement en ce sens qu’ils sont dits historiques. Par conséquent, selon ces thèses, il serait faux d’y voir des vérités absolues et encore moins des vérités révélées. De telles théories conduisent finalement à la destruction de la foi. 



Références


[1] Mordillat, Le Point, 25 mars 2004 cité dans Historiquement incorrect de Jean Sévilla, chapitre 1, Fayard, 2011.
[2] Récemment encore, le Monde de la Bible en fait son thème.
[3] Hermann Samuel Reimarus, Apologie pour ceux qui honorent Dieu rationnellement. Lessing en édite trois fragments en 1774, 1777 et 1778, cité dans Apologétique , La crédibilité de la Révélation divine transmise aux hommes par Jésus-Christ, abbé Bernard Lucien, éditions Nuntiavit, 2011.
[4] Selon Fisichella, La Révélation et sa crédibilité. Essai de théologie fondamentale, Le Cerf, 1989 dans Apologétique , La crédibilité de la Révélation divine transmise aux hommes par Jésus-Christ, abbé B. Lucien.
[5] Abbé B. Lucien, Apologétique, La crédibilité de la Révélation divine transmise aux hommes par Jésus-Christ.
[6] Père Henri de l’Eprevier, Jésus au risque de l’histoire, revue Résurrection, mi-juin 2009.
[7] E. Renan, Vie de Jésus, édition 13, cité dans Apologétique , La crédibilité de la Révélation divine transmise aux hommes par Jésus-Christ, abbé Bernard Lucien.
[8] Émeraude, Contre Porphyre, un philosophe antichrétien redoutable, novembre 2014

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