" La pierre précieuse, voire de grand prix aux yeux de certains, qu'est l'émeraude, se voit insultée par un morceau de verre habilement truqué, s'il ne se rencontre personne qui soit capable de procéder à un examen et de démasquer la faute. Et lorsque de l'airain a été mêlé à l'argent, qui donc, s'il n'est connaisseur, pourra aisément le vérifier ? "(Saint Irénée, Contre les hérésies)


jeudi 19 février 2015

Le temps, un élément clé de la pensée moderne


Depuis au moins le XVIIIe siècle, notre manière de penser a prodigieusement évolué. Contrairement aux siècles passées, la Science ne consiste plus à connaître et à atteindre l’objectivité, c’est-à-dire la vérité, une vérité immuable, mais à fonder la connaissance et par conséquent à juger de la pertinence et des limites de la connaissance. La remise en cause de la connaissance objective n’a cessé de croître au point de former des systèmes philosophiques solides qui apparaissent aujourd'hui comme les seuls valables et légitimesCette contestation n’est pas nouvelle. L’histoire de la pensée nous montre que depuis l'antiquité, la philosophie a souvent évolué entre deux pôles, entre le scepticisme et le dogmatisme



Au moment de la naissance des nouvelles théories de la connaissance, le scientisme dévastateur tentait d’imposer son ordre au détriment de la foi et de toute religion. En rejetant cette prétention, Hume a alors pu apparaître aux yeux de certains chrétiens comme un précieux allié. Mais la remise en cause des connaissances scientifiques a abouti à un drame intellectuel. Elle a atteint toute forme de connaissance. Ce scepticisme a en effet débordé les sciences pour atteindre toute connaissance, y compris religieuse, d’où les remises en cause de l’enseignement de l’Église et des vérités de foi.

Dépassant le scepticisme de Hume et rejetant le dogmatisme ambiant, Kant a encore été plus redoutable avec sa « révolution copernicienne ». La vérité ne tourne plus autour de l’objet de la connaissance mais autour de l’être raisonnable. Le fondement de la connaissance ne se base plus sur les choses en elles-mêmes, devenues inconnaissables, mais sur celui qui connaît et pense, c’est-à-dire sur l’homme qui raisonne. Certes les choses en soi existent. Kant ne rejette pas la réalité. Mais cette réalité en soi est inconnaissable. Kant a ainsi érigé deux mondes, celui des représentations et celui des choses en soi, l’un objet de toute science, l’autre inconnaissable et donc inutile à chercher à connaître. Des philosophes du XIXe siècle finiront alors par supprimer le monde des choses en soi. Est ainsi réel ce qui nous est utile. La réalité a donc fini par se confondre avec nos pensées. Aujourd'hui ne subsiste plus le monde des phénomènes. L’être raisonnable est finalement créateur de la réalité. Une des révolutions du XVIIIe siècle est donc d’avoir centré la pensée sur le rôle législateur de l’homme en tant que législateur de la connaissance puis au siècle suivant sur son rôle créateur en tant que créateur de la réalité.


La question fondamentale revient alors à connaître les lois qui lui permettent de légiférer ses connaissances et de construire le monde dans lequel il croit vivre. Se développe alors un ensemble de systèmes qui tentent de les identifier et de les décrire. L’important ne réside plus dans la vérité objective, universelle, éternelle mais dans l’élaboration de nos idées et de nos connaissances. Il ne s’agit plus de savoir ce qu’est l’être mais comment l’être devient puis comment il se construit et se déconstruit dans l’homme raisonnable et donc dans la réalité. Le devenir [1] est alors devenu le centre de toute préoccupation intellectuelle. Or il n’y a pas de devenir sans passé où s’élabore cette construction, sans présent où elle se fige et devient visible, sans avenir où elle poursuit son évolution. Le temps est finalement au cœur de la pensée moderne.


Si Kant a en effet donné de l’importance à la notion du temps en le considérant comme forme de toute connaissance avec l’espace, Hegel lui a donné une importance inégalable. La pensée comme la réalité, les deux étant confondues, ne peuvent évoluer que parce qu’il y a du temps. Les existentialistes, qui s’opposent à l’idéalisme et à toute négation de la réalité existentielle, renforcent à leur tour la notion du temps car il est inhérent à toute existence. Que serait aussi l’évolutionnisme, ce poison de la pensée, sans l’idée du temps, d’un temps créateur ?

La notion du temps est donc essentielle de nos jours, y compris pour la défense de la foi. Comment en effet parler de Dieu et des vérités de foi si les pensées et les objets sont soumis au joug du temps, c’est-à-dire au devenir ? Toute idée et toute réalité sont enfermées dans le temps qui naît et disparaît sans cesse. Rien n’est durable dans un tel système. Tout se dissout et s’évanouit. Que devient la certitude ? Que devient l'éternité ? C’est le temps de l’incertitude et de l’inconstance. Or la foi s’appuie sur une permanence, celle de Dieu…

Mais il n’y pas de temps sans passé. Si le temps est créateur, s’il est l’élément fondamental de notre propre réalisation et de nos connaissances, s’il est forme de notre réalité, le passé est alors porteur de sens. Seul le passé nous permet de connaître les lois tant recherchées. La connaissance du passé est finalement centrale dans la connaissance. C’est par cette connaissance que nous cherchons à élaborer les lois de la pensée et de la réalité. Elle-seule donne finalement légitimité et validité. L’histoire est donc connaissance et socle de toute connaissance. Elle ne sert pas simplement à comprendre le présent en identifiant les différentes actions qui se sont enchaînées dans le passé pour arriver au présent mais elle sert aussi à construire les lois du devenir, notamment à percevoir la dialectique créatrice qui se développe dans le temps.

Clio ou la muse de l'histoire

Cependant, en réaction contre cette idée que l’être se construit dans une dialectique sans fin, des penseurs ont souligné la permanence des choses non pas au sens de l’être mais de l’essence, définie comme l'ensemble des caractéristiques sans lesquelles l’être n’est plus. L’essence assure la continuité de l’être dans le flux du temps. Le temps est vu certes comme un écoulement créatif mais il n’y a point de rivière sans lit. Par conséquent, selon cette pensée, l’histoire a une grande vertu, celle d’identifier l’essence des choses. Par l’étude du passé, il est possible de découvrir ce qui ne change pas au grès des époques. Une chose est alors dite vraie si elle possède en elle ces caractéristiques. La vérité n’est donc accessible qu’au travers de l’histoire.



La notion du temps a un rôle extraordinaire dans notre monde contemporain, rôle qui se transmet à l’histoire en tant que connaissance du passé. Ainsi dès le XIXe siècle, elle gagne un statut fondamental dans l’ordre de la connaissance non pas comme objet de connaissance mais construction de connaissance. Elle s’introduit ainsi dans toute forme et mode de connaissance : histoire des sciences, histoire sociale, histoire de la pensée, histoire des dogmes…

Quelle est la valeur de cette connaissance ? Car elle-même n’échappe pas à l’idée qui l’a fait naître. Certes, cette critique a été lente. Aux premiers temps, exaltée et enthousiaste dans son nouveau rôle, elle a cru détenir la vérité, imposant ses vues sans prudence. Le christianisme l’a subie outrageusement. Mais progressivement, elle-aussi objet de connaissance, elle a fait l’objet de critique. L’essence des êtres comme permanence de l’être n’est pas non plus connaissable. Nous revenons de manière tragique au kantisme. La connaissance des choses en soi n’est pas connaissable. Ainsi voyons-nous dans ces dernières années la critique de l’histoire puis la critique de la critique. Le temps ne laisse rien au repos…

Telles sont les premières conclusions auxquelles nous nous sommes parvenus après de nombreuses études sur différentes formes d’évolutionnisme. Le darwinisme, le theillardisme et tant d’autres doctrines ou idéologies nous apparaissent plus clairs. Les difficultés que rencontre l’Église prennent aussi un autre visage. Il y a eu une véritable rupture dans la manière de concevoir et de connaître les choses. Tout passe désormais sous le joug du temps considéré comme loi créatrice. L’important n’est plus de saisir l’être tel qu’il est mais cette créativité qui devient finalement la raison d’être de toute chose. Or rien ne dure sans permanence. Les notions d’autorité, de vérité, de foi perdent tout sens. Car avec le temps, tout devient relatif. Tout passe...


Pour confirmer notre intuition et approfondir nos pensées, nous allons donc dans notre essai apologétique nous pencher vers l’étude du temps ...



Note
[1] Le devenir impose aussi l’idée de disparition. L’idée de construction est inséparable de l’idée de déconstruction.

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