" La pierre précieuse, voire de grand prix aux yeux de certains, qu'est l'émeraude, se voit insultée par un morceau de verre habilement truqué, s'il ne se rencontre personne qui soit capable de procéder à un examen et de démasquer la faute. Et lorsque de l'airain a été mêlé à l'argent, qui donc, s'il n'est connaisseur, pourra aisément le vérifier ? "(Saint Irénée, Contre les hérésies)


vendredi 14 juillet 2017

Le concile de Trente, un concile libre, un concile de l'Église

Les historiens reconnaissent de manière unanime l’œuvre réalisée par le concile de Trente. Mais après avoir souligné son efficacité, certains dénoncent aussitôt ses limites. Il aurait endurci les structures de l’Église et enrégimenté la masse des fidèles au point de les gêner dans leur insertion dans le monde moderne. D’autres parlent d’une Église qui se serait adaptée aux menaces et aux abus au point de s‘être transformée en une nouvelle Église. « Il fallut bien pourtant, parce que les temps avaient changé, que les chefs de la résistance, papes évêques, théologiens, hostiles aux hommes et aux pensées nouvelles, constituassent une nouvelle religion, ce catholicisme tridentin »[1]. Le terme de « tridentine » est aussi associé à la théologie ou à la messe comme si le concile de Trente en aurait été l’auteur.

Ainsi tout en admirant l’œuvre accomplie, certains voient dans cette Église, qualifiée de combat, une Église adaptée en son temps mais devenue aujourd’hui désuète. Ils admirent donc ce concile pour son utilité dans la grave crise que l’Église a connue mais ils demandent que ce concile soit désormais dépassé, et finalement, disons-le, oublié. L’Église se changerait ainsi de réforme en réforme, se purifiant et se renouvelant sans cesse. La perpétuelle réforme, telle serait le sens de l’Église…

Or une telle pensée n’est-elle pas contradictoire avec le terme même de catholique que nous associons à l’Église ? La catholicité marque en effet son caractère universel, c’est-à-dire sa continuité dans le temps comme dans l’espace. Elle s’opposerait aussi à son deuxième caractère indéfectible qu’est celui de son unité. Nous voyons donc rapidement qu’une telle pensée contredit fondamentalement l’idée même de l’Église instituée par notre Seigneur Jésus-Christ. Le concile de Trente ne peut donc être un concile d’un moment comme le concile de Nicée ne peut être celui d’une époque. Ainsi la question que soulèvent les critiques est la validité temporelle du concile de Trente ou encore son autorité à travers le temps qui passe

Affermir la foi ou combattre les abus ?

Charles Quint



L’organisation des activités conciliaires est l’objet des premières réunions du concile de Trente. Les décisions prises sont très intéressantes comme nous allons le voir. En dépit de son transfert et de ses suspensions, elles seront appliquées pendant toute la durée du concile en dépit des évolutions dans sa composition comme dans sa présidence. Les Pères conciliaires de 1547 ne sont pas en effet les mêmes que ceux de 1562.

Dès le début et jusqu’à la fin, le concile connaît la même problématique. Il est confronté à deux exigences, en apparence contradictoires. Rappelons que certains princes, et surtout l’Empereur Charles-Quint, souhaitent avant tout que le concile se penche surtout sur la réforme de l’Église. Ils demandent donc de ne pas perdre de temps dans des questions dogmatiques. Ils n’y voient même aucun intérêt puisque tous semblent partager la même foi. Charles Quint et les rois de France veulent en priorité rétablir l’unité religieuse de leur État. De peur que l’affermissement de la foi endurcisse la position protestante, ils veulent délaisser les questions doctrinales. La vision du Pape est différente. Conscient de la position intransigeante des protestants, il veut surtout que le concile s’occupe avant tout de la doctrine et des dogmes que les prétendus réformés ont remis en cause afin de raffermir la foi des catholiques et de soutenir les hésitants.

Mais comme le dira l’un des légats pontificaux, l’archevêque Réginald Pole, est-il possible de dissocier l’indissociable ? Est-il en effet possible de régler des problèmes disciplinaires sans traiter de leur fondement doctrinal ? La réforme dans l’Église est indissociable à la question dogmatique. La résidence des évêques, un sujet clé de la réforme, n’est pas seulement un problème relevant de la discipline de l’Église. Elle touche aussi des questions théologiques. Au cours du débat, les Pères conciliaires se divisent en effet sur sa justification dogmatique. La lutte contre les abus sur la messe est difficilement saisissable sans avoir défini au préalable ce qu’elle est. Ainsi dès le départ, les Pères décident pour chaque sujet de traiter de l’aspect doctrinal puis de son aspect disciplinaire. Concernant les sources de la foi, le concile veut d’abord résoudre le problème dogmatique de leur fondement puis ensuite travailler pour réprimer les abus qui se manifestent dans l’interprétation et l’enseignement de la Sainte Écriture. Contre l’avis du Pape et des princes, le concile dessine ainsi sa voie…

Le long traitement des sujets

Le deuxième principe d’organisation porte plus sur la manière de traiter un sujet donné. Pour éviter la confusion et des débats stériles, les Pères du concile sont d’abord rassemblés en groupes, chacun présidé par un légat et auquel sont associés des experts, théologiens ou canonistes. Ils sont ensuite réunis en assemblée plénière chaque semaine afin de confronter les bilans de chaque groupe. Lors d’une congrégation générale, les décrets font enfin l’objet d’un vote quand se dégage une large unanimité. Le nombre important de Pères conciliaires et d’experts lors de la dernière phase du concile demande néanmoins quelques arrangements. À partir de la 23ème session, certains Pères conciliaires se réunissent entre les sessions pour préparer le travail. 

Seuls les légats ont le droit de proposer un sujet à traiter au cours d’une session. Il donnera lieu à un décret soit dogmatique, soit disciplinaire. La chronologie des sessions est rigoureusement définie, même si elles seront prorogées selon les difficultés rencontrées.

Le concile suit une règle d’or : un projet de décret est proposé aux Pères conciliaires s’il est préalablement discuté de manière complète au sein de la congrégation. Avant de débattre, ils entendent les théologiens ou les canonistes sur les points que les prélats ont eux-mêmes définis. Les experts sont regroupés dans une commission constituée selon la nature du sujet et leur compétence. Lors de la dernière phase du concile, en raison du nombre important d’experts, ils sont choisis indépendamment de leur spécialité. La commission d’experts est chargée de rassembler les textes et décisions concernant le sujet, ou toute attestation écrite ou orale. Leurs activités se déroulent entre deux sessions. Leurs travaux sont en général encadrés par des questions ou des orientations qu’ont définies préalablement les Pères conciliaires. De manière générale, la commission doit travailler à partir des accusations des protestants, les regroupant à partir de leurs ouvrages. Les théologiens définissent les références des œuvres à partir desquels ils ont relevé les erreurs. Ils montrent une bonne connaissance de la doctrine des « réformateurs », surtout au cours de la dernière phase du concile. Néanmoins, comme ils doivent répondre à des points précis, leurs travaux peuvent manquer de hauteur et de synthèse. Dans le domaine disciplinaire, ils peuvent étudier des projets de réforme qu’ont proposés des évêques ou des États. Les théologiens et les canoniques apportent aussi aux Pères conciliaire une aide précieuse tout au long des discussions.

Les actes du concile ont conservé les réponses des théologiens ou canonistes, parfois dans des résumés. Certains experts ont aussi élaboré une véritable somme sur un sujet précis. Leur unanimité diffère selon les questions. Ils sont ainsi unanimes pour estimer que la pratique de la communion des laïcs sous la seule espèce du pain relève d’un précepte de l’Église et non de droit divin. Leurs opinions divergent sur la question de l’interdiction absolue de la communion sous les deux espèces. Ces divergences s’expliquent en partie par leur appartenance à des écoles théologiques.

Mais, et c’est un point à souligner, les Pères conciliaires ne se satisfont pas du seul travail des experts pour établir des décrets. À partir de leur exposé, ils modifient les énoncés des accusations ou les propositions de réforme. Pour rectifier des textes, de nouvelles commissions sont constituées. Chacune propose un texte qui de nouveau fait l’objet d’un nouvel examen par l’assemblée. Les prélats mènent de nouveau la discussion sur le texte proposé, le font corriger à plusieurs reprises, font encore examiner les nouveaux textes à de nouvelles commissions. Les amendements sont enfin adoptés séance tenante. Soulignons que les Pères conciliaires ont une entière liberté pour exprimer leur avis en toute franchise.

Lorsque les accusations ou les propositions disciplinaires sont acceptés de manière unanime, une partie doctrinale est alors rajoutée au texte. Elle est aussi longuement discutée par les Pères conciliaires. Lorsque les textes discutés en congrégation générale donnent lieu à des remarques ou des questionnements, ces derniers sont formulés à leur tour sous forme de questions. Les théologiens ou canonistes fournissent aux évêques la matière nécessaire pour qu’ils puissent y répondre. Le travail est ainsi organisé de manière rigoureuse tout en gagnant du temps. 

Après les discussions, lorsqu’une très grande majorité semble approuver le texte, vient un vote au cours duquel certains Pères peuvent encore demander des corrections, voire l’associer à des conditions. Après ces nouvelles modifications, un vote est encore organisé… Parfois, un mot, une expression font l’objet d’un vote. S’ils n’obtiennent pas une franche majorité ou si une question reste sans réponse claire, les Pères conciliaires refusent se prononcer ou reportent la question à une autre session. Tel est le cas des rapports entre la Sainte Écriture et la Tradition ou de leurs valeurs respectives. Faute d’unanimité, le concile de Trente ne se prononce pas sur la qualité et la valeur des sources de la foi. La vérité et la règle de foi sont contenues dans les livres écrits et dans les traditions non-écrites, telle est la décision du Concile, sans autre précision. Enfin, quand l’unanimité est acquise, à la congrégation générale, en séance solennelle, le décret final, constitué d’un texte doctrinal et des canons, est soumis à un dernier vote. Le sujet de la prochaine session est ensuite défini.

Le rôle des légats pontificaux

Cardinal del Monte, un des légats
Les légats président le concile, en l’absence du Pape, conformément aux traditions ecclésiastiques. Ils représentent aussi le concile dans ses rapports avec les États et les princes, non sans être soumis au contrôle des Pères conciliaires. Ils accueillent les représentants des monarchies et des républiques, leurs orateurs, définissent les préséances. Ils se rendent auprès des souverains s’il est nécessaire pour le bon déroulement des débats.

Au niveau du concile, le rôle du légat consiste à maintenir l’ordre et l’impartialité dans le déroulement des débats. Il s’agit surtout d’éviter les intrigues de certains pays, notamment des princes qui veulent préserver leurs intérêts, ou de voir s’affronter vainement des opinions théologiques. Ils doivent aussi diriger les travaux préparatoires, les débats des congrégations, compter les voix et déclarer en quel sens s’est formée une majorité. Le choix des légats est donc crucial. Le succès du concile vient très certainement du choix judicieux des Papes.

Si une grande liberté règne au sein des débats, le concile ne dispose pas d’une autorité sans limite. Les légats pontificaux doivent notamment veiller aux droits du souverain Pontife et à son autorité. Que deviendraient les réformes si aucune autorité n’est capable de les mener à bien contre tous les obstacles ? Puis, certains sujets relèvent uniquement du Pape comme la réforme de la Curie romaine.

Un concile libre ?



 
Les protestants se plaignent du manque de liberté du concile de Trente. Pour justifier leur position, ils dénoncent par exemple le fait que leurs théologiens, prêtre ou laïcs, ne puissent pas délibérer. Leur principal grief est l’absence d’indépendance des évêques. Ils seraient liés au Pape par un serment. Cette accusation peut nous faire sourire quand nous voyons la soumission des luthériens aux autorités politiques. C’est surtout oublier que depuis l’origine, le concile n’admet comme membres les évêques et les évêques seuls. Le Pape ne fait que se soumettre aux règles traditionnelles. Enfin, dans les négociations que mènent les légats pontificaux avec des princes luthériens, il s’avère surtout que les protestants ne veulent point suivre les décisions d’un concile si elles s’opposent à leur doctrine. Ils exigent même la possibilité de ne pas obéir à ses décrets avant même de débattre !

Certains commentateurs regrettent l’absence de prélats franchement hostiles au Saint Siège. Il est vrai qu’en fin de concile, sur les deux cents participants environ, cent-cinquante évêques sont des Italiens. Pourtant, le Pape a rappelé à l’ensemble des évêques de la Chrétienté leur obligation de participer au concile. Pie IV a ainsi rameuté un nombre important d’évêques Italiens pour éviter que le concile ne soit qu’un conciliabule. C’est encore oublier que nombre d’évêques n’ont pas pu venir au concile en raison de l’opposition de leur souverain ou du contexte belliqueux dans lequel se trouve leur diocèse. S’il est vrai qu’une majorité de Pères conciliaires sont Italiens, ces derniers n’oppriment pas la minorité. Dans les discussions, les évêques espagnols ou français parlent en toute liberté et défendent leurs positions. Certaines propositions italiennes ne sont pas non plus  prises en compte, notamment la suprématie de l’autorité pontificale. « Si la composition du Concile donnait un grand avantage au Saint-Siège et aux légats, ils n’eurent garde d’en abuser. Ils avaient de récents malheurs à déplorer ; ils pouvaient en craindre de nouveaux. La prudence se joignit au scrupule pour leur prescrire la modération, ils maintinrent leur majorité et défendirent son droit, mais ne s’en servirent pas pour opprimer la majorité. »[2] Enfin, le terme d’« italien » ne signifie pas en grand-chose en terme politique puisque la péninsule italienne est un ensemble disparate d’États et de villes plus ou moins soumis au Saint Siège, à l’Empire, à la France ou à un autre royaume.

Les critiques les plus nombreuses semblent en fait considérer le concile comme une pure chambre d’enregistrement des décisions du Pape ou au contraire comme un parlement représentatif qui exercerait toute l’autorité qu’il se serait arrogé. Les débats montrent clairement la liberté dont disposent les Pères conciliaires pour traiter les sujets proposés. Certaines questions sont traitées pendant des mois en dépit des légats pontificaux ou des princes. Lorsque le concile demande au Pape de prendre position sur un point précis, ce dernier lui rappelle ses responsabilités.

Un concile libre de la papauté ?

Cardinal Morone,
un des derniers et plus important légat
Les protestants voient dans le concile une assemblée sous la mainmise du Pape. Ainsi posent-ils comme première condition à toute participation la libération des évêques de toute obédience à son égard. Ils remettent ainsi en question la liberté des débats. Cela peut nous faire sourire quand nous voyons les princes protestants diriger les luthériens et imposer leur confession de foi ou quand Calvin impose à la ville de Genève une véritable dictature religieuse.

Il est vrai que les sujets de session sont uniquement donnés par les légats pontificaux. Eux-seuls disposent en effet du droit de présenter les propositions aux Pères conciliaires. Cependant, ils sont suffisamment sages pour accepter celles qui proviennent des membres de l’assemblée comme des souverains. Ainsi par nécessité, ils laisse débattre le concile sur la question difficile et dangereuse du « droit divin » des évêques en dépit de l’opposition de Rome. Ce droit fait notamment l’objet de protestation de la part des évêques et orateurs espagnols lors de la dernière phase du concile. Or cette décision s’avère décisive pour le succès du concile. Elle est nécessaire pour maintenir le bon ordre dans la suite des débats conciliaires. Les légats ont en effet pour rôle d’assurer la continuité et la cohérence des travaux. Ils ont aussi pour mission d’animer les débats et d’organiser le déroulement des travaux dans le bon ordre. Ils représentent certes le Pape et sont soumis à ses directives mais il est évident que les évêques peuvent librement exprimer leur opinion personnelle.

Il est vrai aussi que le Pape reste attentif aux discussions. Il est inquiet de tout ce qui peut entamer l’autorité pontificale ou entraver son action. Mais il est surtout soucieux de maintenir unis les Pères conciliaires. Il a le rôle de choisir avec soin ceux qui présideront le concile. D’abord au nombre de trois lors de la première phase puis de cinq à la dernière période, les légats pontificaux reçoivent du Pape deux directives. La première directive est de maintenir une liaison permanente entre Rome et Trente. Les légats lui présentent les objets des sessions et les travaux des assemblées. Ils lui soulèvent aussi des difficultés ou des problèmes. En fait, le Pape est préoccupé de l’efficacité du concile et n’apprécie guère les pertes de temps en débats inutiles. C’est pourquoi il leur demande de maintenir entre les Pères, en dépit de leur divergence, la volonté commune et la cohésion. Elles sont indispensables au succès du concile.

Parfois, les Pères conciliaires eux-mêmes demandent aux légats de soumettre une proposition au Pape, surtout sur des questions qui divisent l’assemblée pour faire avancer les travaux. Plusieurs fois, le concile se dessaisit en faveur du Saint Père sur demande des légats ou des Pères conciliaires lorsque les divisions au sein de l’assemblée empêchent d’obtenir rapidement une solution ou lorsqu’elle demeure contraire aux désirs de Rome ou des princes. C’est par exemple le cas pour la décision définitive au sujet de la communion sous les deux espèces. Certains Pères peuvent aussi subordonner leur vote au jugement du Pape. De manière générale, Rome refuse de telles demandes surtout à propos de questions très importantes. Ce serait nuire à l’autorité du concile. Ainsi pour éviter toute perte de crédibilité du concile, indispensable pour réaliser la réforme tant attendue, le Pape recommande aux légats de s’abstenir. Il a ainsi laissé au concile toute liberté pour son transfert à Bologne. Et c’est par vote que les Pères conciliaires l’ont accepté en toute conscience.

Il est donc nécessaire que le Saint-Siège et le concile communiquent. Cependant, les communications sont difficiles et lentes, ce qui explique une certaine lenteur, voire de l’ennui et de la lassitude de la part des Pères conciliaires. Les légats peuvent ajourner les délibérations pour attendre une réponse du Pape. Les courriers peuvent aussi se croiser, créant une certaine confusion. Néanmoins, le Pape fait confiance aux légats et approuve généralement ce qu’ils décideront, leur laissant ainsi une très grande liberté d’action.

S’il se préoccupe peu des débats dogmatiques, laissant les Pères conciliaires décider, le Pape est plus soucieux des propositions d’ordre disciplinaire. Elles peuvent remettre en cause les droits pontificaux et les pratiques de la Curie romaine, voire ruiner le Saint-Siège. Les légats pontificaux ont pour mission de refuser tout débat remettant en cause l’action pontificale à Rome. Pourtant, les cardinaux font l’objet de directives de la part du concile. Et, en dépit des vœux du Pape, le concile décide de décréter sur la réforme dans le domaine disciplinaire. Plus d’une fois, il discute de matières que la Saint Père ne souhaite pas.

Ainsi soulignons-le, de manière générale, le Pape donnent aux légats et aux Pères conciliaires une véritable liberté d’action. Les entraves proviennent plutôt des princes.

Un concile libre des princes ?

Cardinal de Lorraine
La lutte entre Charles-Quint et François Ier puis Henri II empoisonnent les activités des trois premières phases du concile. La dernière phase est plus tranquille en dépit des divergences d’intérêts entre l’Empereur, l’Espagne et le roi de France. La participation des évêques dépend de leur bon vouloir des princes. Sous Paul III, les Pères conciliaires sont quasiment italiens. Aucun évêque italien n’a paru sous Jules III. Au cours de la dernière phase, les évêques allemands sont quasiment absents. Lors de la période bolonaise du concile, Charles-Quint s’oppose à toute promulgation de décrets pourtant votés. En dépit de ces entraves, les activités conciliaires demeurent de très bonne qualité et de grande ampleur.

Des Pères conciliaires peuvent aussi agir selon des directives de leur prince. Les représentants des États sont présents aux sessions et peuvent à leur tour intervenir pour faire valoir la position de leur maître. Charles-Quint interviendra au cours du concile par l’intermédiaire de ses évêques pour ralentir certains travaux ou empêcher la publication de certains décrets. Le roi de France use du cardinal de Lorraine pour se faire entendre. L’ambassadeur espagnol sème le trouble et la division au sein du concile pour faire valoir l’honneur de son souverain.

Mais cette pression a des limites. Des évêques nous donnent un beau témoignage sur leur liberté. Écoutons en effet l’un des Pères conciliaires dont le duc lui demande de se rallier à la majorité conciliaire contre l’opposition espagnole qui soutient le « droit divin » de l’épiscopat. « J’ai donné mon votum selon ma conscience et je ne puis le changer, dussé-je pour cela donner ma vie. Je suis tout dévoué au Pape et je vous dois obéissance, mon cher duc, pour tout ce qui regarde les affaires séculières, mais le salut de mon âme m’est trop cher pour que je puisse voter, au concile, contre ma conviction que j’estime la meilleure. […] Je suis persuadé que les prélats qui vont droit leur chemin, sincèrement et sans esprit de servilité, rendent plus service au Saint-Siège et au pape en définitive que d’autres »[3].

Ainsi les légats comme les Pères conciliaires montrent une certaine indépendance à l’égard de l’Empereur. Contre sa volonté, ils traitent des points dogmatiques puis décident de transférer le concile à Bologne. Ils n’hésitent pas non plus à protester contre toute immiscions des princes dans les débats. Les légats jouent alors un rôle primordial. Ils font souvent l’objet de critiques et de fortes pressions.  Sans l’appui du Pape, auraient-ils pu mener à bien leurs missions ?

Un concile fermé au protestant ?

Et les protestants ? Ne revenons pas aux longues et interminables négociations de Paul III pour les inviter au concile. Ne retenons pas les accueils peu plaisants que reçoivent les légats pontificaux dépêchés par le Pape pour inviter les princes convertis à la « Réforme » au concile. Laissons encore le temps perdus par les interminables négociations pour définir les sauf-conduits des probables intervenants protestants.

Les légats pontificaux attendent avec patience les théologiens protestants. Ils n’hésitent pas à retarder des débats pour qu’ils puissent y participer au risque de bloquer les activités conciliaires et de lasser dangereusement les Pères conciliaires. Enfin, en dépit de leur crainte d’une confrontation avec les protestants, des orateurs luthériens ont pu s’exprimer librement.

Les protestants influencent néanmoins les débats de manière indirecte. C’est à partir de leurs thèses que les Pères conciliaires traitent des questions de foi. Elles sont tirées des textes représentatifs et jugés significatifs des doctrines protestantes. Le travail des théologiens en dégage les points fondamentaux. L’évolution des débats montre par ailleurs une meilleure connaissance du protestantisme lors de la dernière phase du concile. Les Pères conciliaires traitent aussi de leurs arguments scripturaires définissant ainsi l’interprétation catholique de certains versets.

Des débats difficiles

Le concile connaît de réelles et graves difficultés internes. Certains points dogmatiques, encore jamais débattus dans un concile, s’avèrent très complexes, ce qui explique une certaine lenteur. Les différentes interruptions du concile n’ont pas non plus favorisé la bonne marche des travaux. Certains sujets, comme le mariage, sont traités à trois reprises. Si les textes des Pères conciliaires transférés à Bologne n’ont pas été repris par leurs successeurs, leur travail a néanmoins été utile et a permis d’accélérer les débats tout en les approfondissant.

La deuxième interruption du concile a mis en péril le concile. Pie IV a voulu non seulement le reconduire en dépit des résistances mais aussi le continuer. L’Empereur et le roi de France veulent au contraire ouvrir un nouveau concile, refusant donc tous les décrets déjà promulgués et tous les travaux déjà effectués. Mais Pie IV œuvre magnifiquement pour qu’il n’y ait qu’un seul concile de Trente. De même, Paul III et Jules III assure l’unité du concile en dépit de son transfert et de ses suspensions. Les Papes maintiennent dnc l’unité du concile pendant les dix-huit longues années. Cela s’avère important pour lui donner de la crédibilité et de l’authenticité de ses décisions. Avec le concile, le pouvoir pontifical s’affermit non pas par les décrets mais par l’autorité et les efforts que les Papes manifestent pour donner à l’Église la réforme que tous les Chrétiens appellent de toute leur âme. Quelle différence avec les activités certes conquérantes des Protestants mais si dispersées, divisant plus les âmes et les cœurs, y compris au sein de leur camp !

Les difficultés au sein des débats expliquent les différentes qualités des décrets. La doctrine de la justification a fait l’objet d’une discussion et d’une rédaction remarquables tant par les soins apportés que par l’ampleur des points abordés. La question de l’Ordre est moins décisive. Elle donne lieu à de nombreuses controverses acharnées entre différentes positions. Certains veulent défendre l’autorité pontificale contre les gallicans ou les épiscopaliens, plus portés sur le « droit divin » des évêques, droit qui peut remettre en cause l’autorité du Pape, défendue par d’autres Pères conciliaires. L’absence d’unanimité donne lieu à des compromis prudents qui ne compromettent pas l’avenir. Le concile se révèle ainsi d’une très grande prudence.

Un concile vraiment universel

Lorsqu’une question n’apporte pas de réponse franche et décisive et soulève de nombreux débats stériles, voire des querelles et polémiques, les Pères du concile refusent de la traiter. La complexité de la question ou le manque de maturité des prélats peuvent expliquer leur impossibilité de s’entendre. Les légats recherchent en effet l’unanimité de l’assemblée et refusent de perdre du temps dans des questions qui n’ont point de véritables réponses. Certains sujets sont ainsi écartés comme la question des traditions ecclésiastiques et des conciles approuvés en dépit des rappels de la Curie romaine. Sur ce sujet, le concile s’est montré nettement indépendant de Rome.

Les théories de certaines écoles, thomiste, scotiste ou encore dominicaine ou franciscaine, sont entendues mais ne sont pas notifiées. Les Pères conciliaires refusent en effet de cautionner une proposition qui n’est défendue que par une école. Lorsqu’ils débattent sur l’origine du sacrement de l’Eucharistie, ils refusent de choisir si son institution est de forme médiate ou immédiate, sujet qui divise les théologiens. Ils ne les valident pas, ni ne les rejettent. En clair, le concile ne prend pas position comme il ne se prononce pas entre deux grands docteurs de l’Église. Les décrets sur les sacrements ne reprennent pas les termes scolastiques de « matière » et de « forme » en usage pourtant dans les écoles. Le concile se montre ainsi au-dessus des tendances et ds opinions. La principale objection des Pères conciliaires est d’affirmer la foi face à la doctrine protestante, posant les principaux fondamentaux des sujets qu’elle remet en question. Cela est nettement suffisant pour répondre à la crise que l’Église connaît. Lorsqu’ils débattent sur le péché originel, le concile ne cherche pas évidemment à savoir s’il est conforme avec les thèses évolutionnistes.

Conclusion

L’organisation des débats, le sérieux des discussions, la liberté d’expression qui s’y manifestent, le refus de suivre les pressions venues de toute part montrent incontestablement la liberté du concile de Trente. Que se serait-il passé si effectivement, écoutant les exigences des protestants, le concile se serait séparé du Pape ? Qui aurait garanti l’unité et la continuité du concile face aux souverains et aux écoles théologiques ? Qui aurait appliqué les règles que le concile a définies ? N’oublions pas qu’en se séparant de Rome, les luthériens se sont soumis au joug des princes. Le succès incontesté du concile de Trente montre indiscutablement l’importance qu’a jouée le Pape sans lequel la liberté des Pères conciliaires n’aurait été que faiblesse devant l’insatiable ambition et vanité des hommes.

Il ne faut pas non plus oublier les causes de la crise de l’Église au temps de Luther, notamment l’implication des souverains et des laïcs dans son organisation. Que d’abus en effet dans le système des commendes ou dans l’accumulation des bénéfices ! La réforme catholique consiste à redonner une plus grande indépendance à l’Église, notamment à diminuer le rôle de l’État dans le choix des évêques et des prêtres. Tout le contraire du luthéranisme…

Néanmoins, si les Pères conciliaires se montrent libres sous la direction de légats conscients de l’importance de leurs tâches, le concile montre aussi de la prudence, soit au niveau dogmatique lorsque les prélats se révèlent divisés, refusant d’agréer une opinion théologique, soit au niveau disciplinaire afin de garantir l’efficacité pratique des décrets. Cette prudence permet de garantir la liberté de l’Église. Et sans cette volonté de liberté, comment le Saint Esprit pourrait-il souffler sur les Pères conciliaires ?



Notes et références

[1] L. Fèvre, Une question mal posée : Les origines de la Réforme français et le problème général des causes de la Réforme, dans la Revue historique, CLXI, 1929 dans L’Église de la Renaissance et de la réforme, Une ère de renouveau, la Réforme catholique, Daniels-Rops, II.
[2] Albert Desjardins, La liberté des Pères au Concile de Trente, extrait de la Revue critique de Législation et de Jurisprudence, libraires du Conseil d’État, 1870.
[3] Pietro Camaiani, évêque de Fiesole, lettre adressé au duc Cosme de Florence, 21 janvier 1562, dans Histoire des conciles œcuméniques, Le Concile de Trente, 1561-1563, Tome XI, Conclusion.

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