" La pierre précieuse, voire de grand prix aux yeux de certains, qu'est l'émeraude, se voit insultée par un morceau de verre habilement truqué, s'il ne se rencontre personne qui soit capable de procéder à un examen et de démasquer la faute. Et lorsque de l'airain a été mêlé à l'argent, qui donc, s'il n'est connaisseur, pourra aisément le vérifier ? "(Saint Irénée, Contre les hérésies)


samedi 1 juillet 2017

Le Concile de Trente (1545-1563)

La révolution religieuse du XVIe siècle a bouleversé le monde chrétien. Une grande partie de la population occidentale a quitté l’Église catholique pour former des communautés chrétiennes. La prétendue « Réforme » a ainsi divisé la chrétienté. Elle s’est elle-même divisée. Face à cette situation dramatique, l’Église catholique a réagi. La « Contre Réforme » désigne de manière classique et maladroite ce temps de la réaction, même si cependant, depuis quelques années, le terme de « Contre-Réforme » est abandonné au profit de celui de « Réforme catholique », soulignant davantage l’œuvre positive accomplie par l’Église.

Le concile de Trente est généralement présenté comme « la réponse catholique pour se protéger de la réforme protestante »[1]. Il est souvent présenté comme celui qui a édifié une nouvelle Église en réaction au protestantisme, l’« Église de la Contre Réforme », terme plutôt négatif. On l’accuse alors d’avoir consacré la division du christianisme. Néanmoins, aujourd’hui, son succès est unanimement reconnu.  Il est décrit comme une des belles œuvres de l’Église. Mais cinq siècles après, est-il encore utile de s’en référer comme de nombreuses voix le font pour dénoncer les erreurs d’aujourd’hui ?

Dans les années 60, des voix ont présenté l’Église catholique comme une Église de combat et de résistance, une Église fermée au monde, en lutte contre le monde, ancrée dans les dogmes, en un mot l’Église de la Contre-réforme, une Église devenue inadaptée au monde moderne. Elles réclament alors un profond changement pour s’ouvrir au temps moderne. Si le concile de Vatican Ier est surtout visé dans ces attaques, de telles visions nous renvoient aussi au concile de Trente, magnifié par les uns et calomnié par les autres. Mais dans l’opinion catholique, il n’est guère connu. Comment peut-il l’être après de très longues années de silence et de mépris ?

Néanmoins, revenons sur cette idée selon laquelle le concile de Trente aurait bâti une nouvelle Église. Si tel était le cas, un autre aurait le droit d’en bâtir une nouvelle afin de l’adapter à son temps. La proposition est redoutable, et dangereusement efficace. Nous pouvons aisément voir toutes ses conséquences pratiques. Elle a souvent prévalu dans les esprits d’une manière plus ou moins insidieuse. Ainsi le concile de Vatican II est présenté comme celui qui transforme l’Église occidentale en une Église mondiale, une Église fermée au monde en une Église plus ouverte, une Église consciente de la mondialisation[2]. Mais la prémisse est-elle vraie ? Une nouvelle Église était-elle née du concile de Trente ?

Les prétendus « réformateurs », après l’avoir longuement réclamé, voient ce concile comme celui de Rome, un concile inutile. Ils rient de ces évêques réunis à Trente alors qu’ils savourent sans-doute leur succès et leur expansion en Europe. Ils le condamnent sans appel et rejettent ses décisions. Et le concile lance aux thèses protestantes des anathèmes en grande quantité, condamnant leur conception religieuse. L’Église catholique s’affirme devant les nouvelles communautés. En notre temps, où l’œcuménisme moderne est tant prêché, le concile de Trente n’est guère apprécié.

Pourtant, de manière unanime, les historiens, même protestants, soulignent le succès du concile de Trente. Il est décrit comme un tournant de l’Église catholique, qui « a dominé de haut, du côté romain, trois siècles de vie religieuse »[3]. Tout en précisant aujourd’hui que de nombreux mouvements de réformes catholiques l’ont précédé, ils soulignent son œuvre dans l’effort considérable que l’Église a entrepris pour se réformer et faire progresser la foi. Or aujourd’hui, en notre temps d’amertume, l’Église connaît une nouvelle et profonde crise que le concile de Vatican II n’a pas résolue, voire l’a accentuée selon certaines critiques. Faut-il alors oublier ce concile dans ce temps de déchristianisation et de doute que nous connaissons ?

Pour répondre à tant de questions, nous allons nous pencher sur ce concile...

Une Europe chrétienne divisée

Revenons d'abord au temps qui précède celui du concile de Trente, c’est-à-dire au début du XVIe siècle. Depuis 1517, c’est-à-dire depuis l’affichage des thèses de Luther, une contestation divise les Chrétiens occidentaux. Luther, Zwingli, Bucer, puis plus tard Calvin, remettent en cause l’autorité de l’Église catholique et sa foi. Les fondements du christianisme sont discutés et rejetés, parfois avec violence. De nouvelles confessions de foi sont élaborées, de nouvelles religions chrétiennes voient le jour. Tous ces mouvements de révolte sont englobés sous un terme, celui du « protestantisme ». Un grand nombre d’États et de peuples ont suivi la nouvelle foi, se séparant de l’Église catholique. Les Pays-Bas, la Pologne, les pays nordique y adhèrent. Rien ne semble arrêter son succès prodigieux. L’Angleterre avec Henri VIII a aussi fait sécession, certes pour d’autres raisons, mais bientôt l’île verra croître une nouvelle forme de protestantisme, l’anglicanisme. En trente ans, l’Église catholique recule partout. Elle est menacée de toute part. Seules l’Espagne et l’Italie semblent être épargnées. La France se tâte, même si la nouvelle foi gagne la grande noblesse et de nombreuses régions.

Depuis le début du XVIe siècle, de profondes querelles divisent donc les Chrétiens. Les discours exacerbent les passions. Les protagonistes se battent à coups de pamphlets injurieux. Les résistances radicalisent les positions. Les nouvelles doctrines soulèvent de l’enthousiasme et conduisent rapidement à des révoltes populaires. Elles apportent ainsi division, violence et destruction. L’intolérance est à son comble. La société vacille. La querelle devient vite politique tant les princes ont pris fait et cause pour des doctrines plus favorables à leurs intérêts. Elle aboutit alors à des conflits plus graves qui ensanglantent le Saint Empire germanique. De nouvelles puissances politiques et bourgeoises s’y mêlent, aggravant la situation. Tout est bon pour remettre en question l’hégémonie impériale et une société sans-doute devenue désuète. L’Empereur, les rois et les princes se méfient et se battent. Le Pape participe également à ce jeu dangereux. Les alliances se forment et se dissolvent pour une suprématie qui ne dure guère. En trente ans, l’Europe est profondément déchirée non seulement au niveau religieux mais également politique. La chrétienté est-elle encore une réalité ? Un monde disparaît…

Le rôle des conciles

De nombreuses voix tant catholiques que protestantes réclament un concile pour résoudre le temps de crise qui afflige l’Église. L’indignité et l’ignorance des évêques et des prêtres, les abus et les scandales sont suffisamment importants et criants. Des chefs d’États, des clercs et des religieux, de nombreux chrétiens demandent au Saint-Siège de réagir et d’entreprendre de vives réformes. Cet appel ne peut guère nous surprendre. Depuis son origine, lorsqu’elle doit résoudre de graves difficultés, d’ordre doctrinal ou disciplinaire, l’Église fait traditionnellement appel au concile.

Les conciles ont souvent été un recours déterminant pour l'Église dans les graves moments de son histoire. Ils ont condamné les hérésies, affirmé solennellement les vérités de foi et mis en œuvre des règles disciplinaires salutaires. Approuvées par le Pape, leurs décisions font force de loi dans l’Église. Notre Credo est leur œuvre. Ils ont aussi organisé la liturgie, harmonisé les différentes pratiques, résolu des querelles de personnalités. Certains conciles ont uni les efforts de la Chrétienté contre des menaces, comme celle des armées musulmanes attaquant les pèlerins en terre sainte ou envahissant l’Europe.

Au début du XVIe siècle, Rome a réuni les prélats pour répondre à ces douloureuses inquiétudes. C’est le Vème Concile de Latran (1512 à 1517). Son but premier est d’unir la Chrétienté face au danger turc. Après avoir conquis Constantinople en 1453 et assiégé Belgrade en 1455, les forces musulmanes demeurent une menace constante pour l’Occident. Mais les Européens ne se sentent pas suffisamment en danger pour s’unir contre le danger commun. Il devait aussi être un concile de réforme. Là aussi, l’œuvre apparaît décevante. Des décrets sont publiés mais faute de volonté, surtout au niveau du Pape, ils s’avèrent bien inutiles. De beaux principes sont certes établis mais restent sans réalité pratique et donc sans efficacité. Cependant, il a raffermi l’autorité du Pape au moment même où Luther apparaissait…

Objectifs du Concile de Trente

Répondant aux vœux de tous, un nouveau concile est réuni. Dans la bulle de convocation publiée le 22 mai 1542, Paul III précise ses objectifs. Il doit traiter « plus commodément et avec plus de succès tout ce qui peut regarder la pureté et la vérité de la religion chrétienne, le rétablissement des bonnes mœurs et la correction des mauvaises ; la paix, l’union et la concorde, tant des princes chrétiens que des peuples ; et les moyens de s’opposer aux entreprises des barbares et infidèles, qui semblent vouloir accabler toute la chrétienté ».

La bulle d’indiction lui assigne donc quatre objectifs : 
- l’enseignement dogmatique ;
- les réformes disciplinaires ; 
- la paix entre les princes chrétiens ; 
- le combat contre les Turcs qui assaillent l’Europe.

Remarquons que l’unité des Chrétiens n’est pas mentionnée. Dans la seconde bulle de convocation, celle dite Laetare Jerusalem, datée du 19 novembre 1544, le concile reçoit aussi pour objectif de rétablir l’unité religieuse. Telle est surtout la volonté des empereurs Charles-Quint et Ferdinand. Ils sont certainement plus soucieux de faire cesser les divisions religieuses qui minent l’Empire. Ils sont donc fortement favorables à toute réforme disciplinaire susceptible de répondre aux revendications protestantes et ainsi de désarmer la rébellion religieuse.

Cependant, moins dupe, Paul III est bien conscient que les protestants ne veulent pas de l’union et donc d’un concile sauf si ce dernier accuse Rome et décrète l’abandon du catholicisme. Pourtant, ils y sont invités pour qu’ils puissent se faire entendre. Les Pères conciliaires les attendront longuement, n’hésitant pas à ralentir leur débat, voire à les suspendre, pour qu’ils puissent y participer. Mais tout cela s’est avéré vain. Il est en effet bien trop tard, semble-t-il. Les protestants sont suffisamment forts et convaincus de leur succès pour rejeter le concile, devenu inutile à leurs yeux. Leur attitude montre suffisamment leur état d’esprit. Ils dénigrent les légats pontificaux en tant que représentants de l’autorité du Pape. Après de multiples négociations, il faut attendre 1561 pour que leur réponse, particulièrement désobligeante, ne laisse plus aucun doute sur leur volonté de ne pas participer au concile. Aucune entente n’est alors possible. Notons qu’aucun décret du concile n’a mis en cause des personnes, respectant la consigne du cardinal Farnèse du 31 décembre 1545 : « les opinions des hérétiques doivent être condamnées, plutôt que les hérétiques personnellement et par leurs noms. »[4]

Paul III (1468-1549)
Pape en 1534
Lors des négociations, Paul III comprend donc très vite l’inutilité des efforts pour unir les Chrétiens et ramener les protestants dans l’Église. Il comprend alors que le concile de Trente doit raffermir les catholiques et rassurer les hésitants. Telle est le double objectif qu’il donne au concile. Cette préoccupation est surtout d’ordre dogmatique. Le concile doit donc définir les points controversés remis en cause par les protestants. Mais Charles Quint a une autre préoccupation. Il est plutôt soucieux de l’unité religieuse de l’Empire. Il espère encore ramener les protestants. Cette union, il la conçoit au regard de la réforme des pratiques et de la discipline. Il veut donc éviter les conflits et le plus possible les débats dogmatiques au sein du concile. Il veut même radoucir certaines règles disciplinaires afin de rapprocher les différentes confessions, comme le mariage des prêtres et la communion sous les deux espèces. Entre ces deux volontés opposées, entre le souci de l’orthodoxie et celui de la réconciliation, le concile de Trente décide de traiter, pour chaque sujet choisi, à la fois, les aspects dogmatiques et disciplinaires, les deux étant indissociables. Par cette décision fondamentale, il montre nettement que la foi et la pratique sont inséparables

Un concile maintes fois menacé

Comme l’évoque la bulle de convocation, l’ouverture du concile a donné lieu à de nombreuses difficultés dont la plupart provient d’événements extérieurs. Les guerres qui déchirent les États, entrecoupées de temps de paix bien précaires, et les exigences des princes comme leur attitude évasive expliquent en partie les obstacles que les Papes ont rencontrés pour réunir les évêques. Il faut en effet comprendre qu’un concile n’est pas seulement une affaire religieuse. Les évêques et les experts, théologiens ou canonistes, dépendent fortement de leur prince. Leur présence au concile est subordonnée à leur bon vouloir. Et aucun décret ne peut être efficace si les monarques ne veulent pas les appliquer. Il est donc nécessaire d’avoir leur consentement. En outre, certains princes, comme l’Empereur ou le roi de France, se présentent parfois comme des adversaires du concile. Ils n’hésitent pas à menacer le Pape d’organiser un concile national afin de mener leur propre réforme, le menaçant en fait d’un véritable schisme. Le manque de fermeté de certains Papes rend encore la situation bien difficile.

Après de multiples ajournements et reports, le concile de Trente s’ouvre finalement le 13 décembre 1545 dans la ville de Trente. Mais en avril 1547, en raison d’une épidémie de la peste et d’une pression impériale devenue insupportable, il est transféré à Bologne en avril 1547 avant d’être suspendu en septembre 1549 en raison du mécontentement de Charles-Quint. Les travaux conciliaires à Trente reprennent le 1er mai 1551. Mais l’année suivante, il est de nouveau interrompu à cause de la guerre et la défaite de Charles-Quint. L’interruption dure dix longues années. Enfin, il s’achève en 1563. Le concile de Trente a ainsi officiellement duré dix-huit ans sous le pontificat de trois Papes, Paul III, Jules III et Pie IV.

Les phases du concile

Le concile est souvent décrit selon trois phases, chacune s’étant déroulée sous un pontificat différent. Cependant, le transfert de Trente à Bologne est aussi à prendre en compte. Ainsi, nous préférons répartir son histoire en quatre épisodes.

1er épisode : le Concile à Trente sous Paul III (décembre 1545 - mars 1547)

D’abord convoqué à Mantoue puis à Vicence, le concile de Trente est finalement convoqué dans la ville italienne de Trente en terre d’Empire. La ville est soigneusement choisie afin de satisfaire toutes les parties politiques, mais surtout l’Empereur. Il s’ouvre le 13 décembre 1545, sous la présidence des trois cardinaux légats Del Monte, le futur Jules III, Cervini, le futur Marcel II, et Réginald Pole.

Le premier épisode du concile comprend huit sessions. Les trois premières sessions traitent des questions préliminaires et définissent les procédures. Plusieurs décisions sont d’une grande importance. Il est d’abord décidé que le vote aura lieu par tête et non par nation pour écarter les intrigues et les rivalités. Le concile s’affirme nettement contre la volonté des princes de constituer des églises nationales. En outre, seuls les cardinaux, les évêques, les généraux d’ordre et les abbés auront droit de vote. Seuls les légats pontificaux, qui président le concile au nom du Pape, peuvent désigner les sujets à traiter. Ces sujets seront d’abord étudiés par des théologiens ou des canonistes, qui présenteront leurs travaux aux Pères conciliaires, puis ils seront soumis à des congrégations générales d’évêques avant de promulguer les décrets en session générale.




Le concile est fortement sollicité par Charles Quint, soucieux de réconcilier les protestants, veut éviter les sujets qui fâchent. En dépit de ses vœux pressants, les Pères conciliaires traitent de la justification, manifestant ainsi leur liberté. Le Pape intervient aussi pour que les débats ne s’enlisent pas sur des sujets qui soulèvent des questions insolubles ou vainement polémiques, maintenant ainsi de l’ordre dans les débats.

Depuis février 1547, une sorte de peste sévit dans la région de Trente. Apprenant la mort d’un évêque qui succombe à la maladie, certains Pères conciliaires quittent la ville. Le 11 mars, contre la volonté de l’Empereur, le concile vote son transfert dans la ville italienne de Bologne. Mais sur la pression de Charles Quint,  les évêques d’obédience impériale ne le suivent pas. S’il n’est pas mécontent, le Pape laisse toute décision à ses légats.

2e épisode : le période bolonaise du concile de Trente sous Paul III (avril 1547 - septembre 1549)

Le concile se tient donc à Bologne sans les évêques espagnols. Fortement réduit, il poursuit néanmoins ses travaux. Les 9eme et 10eme sessions sont de pures formes. Charles-Quint publie une protestation officielle et menaçante en janvier 1548 contre le transfert et poursuit sa politique de concession à l’égard des protestants. Usurpant les droits du Pape, il leur autorise le mariage des prêtres et la communion sous les deux espèces dans l’Interim d’Augsbourg. Le Pape cherche alors à démontrer toute la validité du transfert, ouvrant un procès qui ne sera jamais conclu. Les relations entre le Pape et l’Empereur sont ainsi très tendues. En dépit de ce contexte difficile, l’activité conciliaire est néanmoins maintenue dans la mesure du possible. Mais, sous la pression impériale, aucun décret n’est finalement promulgué au cours de cette période. À partir de février 1548, les travaux cessent en raison du procès sur la validité du transfert. En septembre 1549, les prélats reçoivent la permission de regagner leur diocèse sans qu’il y ait une suspension officielle du concile si ce n’est une bulle pontificale. C’est la fin du concile à Bologne. Le Pape Paul III se réserve d’examiner, dans une assemblée romaine, les problèmes relatifs à la réforme. Mais le 10 novembre 1549, il meurt.

3e épisode : le Concile de Trente sous Jules III (Mai 1551 – avril 1552)

Jules III (1487-1555)
Pape en 1550





Le 1er mai 1551, le concile est de retour à Trente sous le règne de Jules III, l’un des anciens présidents du concile. L’assemblée est plutôt restreinte, cinquante prélats au maximum. Les débats reprennent sans prendre en compte les textes élaborés à Bologne. Néanmoins, les matériaux élaborés lors des précédentes sessions sont utilisés. Contrairement aux deux premiers épisodes et après une longue attente, des délégués d’États protestants (Brandebourg, électorat de Saxe, Wurtemberg, Strasbourg) parviennent à Trente et devant les Pères conciliaires, ils peuvent librement lire leurs déclarations. Ils renouvellent les conditions qu’ils exigent pour la participation de leurs théologiens aux débats. Elles sont jugés inadmissibles.

Le 28 avril 1552, en raison de la guerre et de la trahison de Maurice de Saxe[5], le concile vote sa suspension pour deux ans. En route pour le concile, des théologiens de Wurtemberg et de la ville de Strasbourg sont rappelés par leur prince. Melanchthon, retenu, n’a même pas quitté la Saxe. La guerre durera en fait neuf ans. La désunion des princes chrétiens et l’hésitation des États catholiques à accepter les décrets de réforme déjà promulgués retardent la reprise du concile. Certains veulent un nouveau concile, refusant toute continuité, quand d’autres ne veulent que la poursuite de l’œuvre déjà commencée. Comme son prédécesseur, Jules III cherche en vain à regrouper à Rome une partie des évêques pour mener la réforme. Il meurt le 23 mars 1555.

4e épisode : le concile de Trente sous Pie IV (janvier 1561 – décembre 1563)

Pie IV (1499-1565)
Pape en 1559
Après de multiples négociations, le concile reprend dans la ville de Trente le 18 janvier 1561 sous le pontificat de Pie IV (1559-1565). Le contexte politique est plus favorable aux débats. Le nombre de Pères conciliaires est nettement supérieur aux précédentes séances. Le 4 décembre 1563, les décrets sont signés par quatre légats, trois patriarches, vingt-cinq archevêques, cent soixante-neuf évêques, sept abbés, sept généraux d’ordre, dix procureurs d’évêques, et les ambassadeurs de toutes les puissances catholiques.

Les débats rencontrent de réelles difficultés. Le nombre rend plus difficile l’unanimité des décisions. Au cours des séances, les légats pontificaux doivent se heurter aux princes qui veulent imposer les matières à traiter, à l’épiscopalisme des Espagnols et au gallicanisme des Français. La question du « droit divin » des évêques préoccupe longtemps le concile mais aussi le Pape et les princes. Elle a failli suspendre le concile. Ce dernier épisode est surtout marqué par l’importance des décrets disciplinaires.


Les décrets tridentins

En vingt-cinq sessions, de nombreux décrets dogmatiques et disciplinaires sont promulgués.

Sur le plan dogmatique : 
- la Sainte Écriture et la Tradition (1ère session) ; 
- le péché originel (5ème session) ; 
- la justification (6ième session) ; 
- les sacrements en général, puis le baptême et la confirmation (7ème session), l’eucharistie (13 et 21ème session), la pénitence et l’extrême-onction (14ème session), l’ordre (23ème session), le mariage (24ème session) ; le saint sacrifice de la messe (22ème session) ; le purgatoire, la vénération des saints, les saintes images et les indulgences (25ème session).

Sur le plan disciplinaire :
-       - les abus dans l’usage de la Sainte Écriture ;
-       - la prédication ;
-       - la résidence des évêques ;
-       - les bénéfices ecclésiastiques ;
-       - l’ordination des clercs et les séminaires ;
-       - la vie des prêtres ;
-       - les abus dans les sacrements ;
-       - les pouvoirs des évêques ;
-       - la réforme des réguliers et des moniales.

Les travaux sont généralement de très grande qualité dans le fond et par l’ampleur du sujet abordé. Certains sujets sont traités avec profondeur pour la première fois. Les décrets comprennent généralement des chapitres définissant et précisant la doctrine ou la discipline puis des anathèmes qui censurent les erreurs ou les abus les concernant.

Le résultat ?

« On juge l’arbre à ses fruits : pour mesurer l’importance du concile de Trente, il suffit de considérer ses résultats. Ils sont immenses, et tels qu’aucun concile, dans toute l’histoire de l’Église, n’eut jamais une importance égale. »[6]

Le concile de Trente a d’abord laissé à l’Église un imposant monument dogmatique qui affermit la foi alors que les chrétiens vivaient dans un temps troublé et qu’elle faisait l’objet de virulentes attaques de la part des protestants. « Bien qu’il ait été célébré dans des temps adverses, le concile a produit de grands fruits pour le monde chrétien. Les dogmes très saints de la religion ont été définis avec plus de précision et exposés plus amplement. Les erreurs ont été condamnées et arrêtées. »[7] La foi y est formulée avec netteté et force, avec une ampleur dont peut-être jamais encore elle n’avait bénéficié. Le décret sur la justification en est un exemple. Il est sans-doute « le chef d’œuvre du concile de Trente »[8]. C’est le fruit d’une immense activité bien réglée sur la base des sources de la foi, de la Sainte Écriture et de la Tradition. Si certaines questions ne sont pas toutes traitées avec la même rigueur et si des sujets auraient peut-être mérité davantage de temps, nous restons impressionnés par l’immense activité du concile de Trente et de ses résultats, compte tenu des événements qui l’ont souvent perturbé. Contre toute attente et en dépit des diverses suspensions, il s’est maintenu jusqu’au bout.

Les grandes thèses protestantes sont très souvent au centre des débats dogmatiques. Les Pères conciliaires les étudient avec soin, distinguant les points qu’ils remettent en question et sur lesquels ils doivent renforcer la défense. Sur les points essentiels que les protestants ont attaqués, en particulier la Révélation et les bases de la doctrine, la justification, les sacrements et sur l’Eucharistie, le concile fixe résolument la foi. L’objectif qu’a fixé Paul III est parfaitement rempli. Si certaines questions n’ont pas été abordées par une heureuse prudence et si certains sujets ont été traités avec hâte, comme celui des indulgences, l’essentiel est dit. Il est à noter que les Pères conciliaires distinguent dans les thèses protestantes différents niveaux d’importance. Tout n’est pas rejeté. Tout n’est pas condamné.

Dans le domaine de la discipline, le concile de Trente a précisé et raffermi l’autorité des évêques et supprimé de nombreux abus et dispenses qui se sont développés au cours du temps au détriment de leur autorité. Par l’obligation de la résidence et la suppression de tout ce qui l’entravait, le pouvoir épiscopal est rendu plus efficient. Leur compétence est aussi accrue sans supprimer leur dépendance à l’égard du Pape. Par ce renforcement du pouvoir épiscopal et de son efficacité, le concile de Trente fait reposer la réforme sur eux. « C’est bien le pouvoir épiscopal qui constitue la pièce essentielle de la réforme »[9]

Le pouvoir pontifical est aussi renforcé mais de manière implicite. Les efforts qu’ont menés les Papes pour réunir le concile et le maintenir avec succès en dépit des difficultés, des lenteurs et des complications de toutes sortes, ont certainement resserré les liens avec les évêques et raffermi l’autorité pontificale. L’action des Papes a sans aucun douté été décisive, notamment dans le choix des légats.  « Jamais, en aucun concile, ne régna entre l'Église enseignante et son chef, union plus étroite, plus constante, si entière. »[10] Le concile de Trente consolide finalement les liens entre les pouvoirs pontifical et épiscopal afin qu’ensemble, ils œuvrent pour le redressement. L’évêque est considéré comme le « délégué du Siège apostolique ».

La réforme passe aussi par d’autres mesures comme la clarification des statuts canoniques des membres de l’Église, y compris des réguliers, la limitation des interventions du pouvoir séculier dans l’organisation de l’Église et surtout par un plus grand exercice et contrôle du soin des âmes. Une vigilance est aussi apportée au choix des prêtres et à leur formation. « De ces décisions, […], sortira la régénération du clergé séculier et régulier, ferment de la réforme morale. »[11]

Conclusion

St Charles Borromée
« Bien qu’il ait été célébré dans des temps adverses, le concile a produit de grands fruits pour le monde chrétien. Les dogmes très saints de la religion ont été définis avec plus de précisions et exposés plus amplement. Les erreurs ont été condamnées et arrêtées. La discipline ecclésiastique a été rétablie et s’est trouvée fortifiée. »[12]

Le concile de Trente a donné incontestablement un nouveau souffle à l’Église catholique. Elle a connu un redressement et un dynamisme extraordinaires à partir de la fin du XVIe siècle et cela pendant au moins trois siècles. Elle affermit la foi en la clarifiant et en la confirmant par des textes clairs et profonds. La justification est brillamment définie. Le mystère de l’Eucharistie en sort magnifiquement éclairé. En restituant l’autorité des évêques afin qu’ils puissent reprendre en main le clergé tout en le rendant dépendant du Pape, le concile de Trente donne en outre à l’Église les moyens de la réforme catholique. La création de séminaire et le contrôle des prêtres sont les directives qui demeurent les plus importantes. Le redressement ne peut en effet avoir lieu que si le clergé séculier gagne en vertu et en science. La réforme des religieux et des religieuses n’est pas oublié. L’œuvre est donc d’une grande ampleur à la hauteur des enjeux.

Encadrés par un clergé plutôt ignorant, les fidèles avaient soif de connaître. Las d’une Rome incapable de se corriger et de combattre les abus, ils voulaient un clergé plus digne. Le concile de Trente a parfaitement compris l’origine de la crise de l’Église et les causes du succès des prétendus « réformateurs ». Les procès verbaux des débats montrent suffisamment combien les Pères de l’Église en étaient conscients. Mobilisés et unis au Pape, ils ont ainsi pu répondre aux besoins des fidèles.

Mais que vaut une directive si elle n’est pas appliquée ? L’œuvre du concile de Trente a surtout été efficace car les Papes et les évêques ont fait sien l’esprit de réforme et de renouveau catholique qui s’est nettement affirmé à Trente. Il a aussi été efficace car l’Église a été servie par des saints qui ont entrepris l’œuvre qui lui ont donné tout son éclat. Saint Charles Borromée en est un parfait exemple. Saint François de Sales en est aussi un heureux produit. Le concile de Trente est finalement un très bon exemple de ce que voulait dire Saint Paul aux Corinthiens : « il faut qu’il y ait parmi vous-mêmes des sectes, afin que les frères d’une vertu éprouvée soient manifestés parmi vous. »(I Corinthiens, XI, 19)




Notes et références
[1] Nicole Lemaître, historienne, interview à la Croix, 8 août 2011.
[2] Voir Bruno Chenu, De Trente à Vatican II, l’enjeu des conciles, article La Croix, le 11 octobre 1999.
[3] Jean Delumeau, Monique Cottet, Le catholicisme entre Luther et Voltaire, 2ème partie, chap. I, D, 3, presse universitaire de France, 1996.
[4] Cardinal Farnèse, dans Concilium Tridentinum, Diarorium, Actorum, Epistolarum, Tractarum nova collectio, Feriburg/Br., 1901 sv dans Histoire des conciles œcuméniques, Le Concile de Trente, 1561-1563, Tome XI, Conclusion, Fayard, 1981.
[5] Voir Émeraude, février 2017, article «Luther, une Église soumis aux prêtres ».
[6] Daniel-Rops, L’Église de la Renaissance et de la réforme, Une ère de renouveau, la Réforme catholique, II, Fayard, 1955.
[7] Conciliorum oecumenicorum decreta, 780, 1962 dans Histoire des conciles œcuméniques, Le Concile de Trente, 1561-1563, Tome XI, Conclusion.
[8] Dom Ch. Poulet, Histoire de l’Église, Tome II, Temps modernes, éditeurs Gabriel Beauchesne et ses fils, 1935.
[9] Histoire des conciles œcuméniques, Le Concile de Trente, 1561-1563, Tome XI, Conclusion.
[10] P. Richard, Histoire des conciles d’après les documents originaux, Charles-Joseph Hefele, Concile de Trente, Introduction, volume IX, 1ère partie, 1930.
[11] Dom Ch. Poulet, Histoire de l’Église, Tome II, Temps modernes.
[12] Constitution dogmatique sur la foi catholique, 1er Concile de Vatican.

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