" La pierre précieuse, voire de grand prix aux yeux de certains, qu'est l'émeraude, se voit insultée par un morceau de verre habilement truqué, s'il ne se rencontre personne qui soit capable de procéder à un examen et de démasquer la faute. Et lorsque de l'airain a été mêlé à l'argent, qui donc, s'il n'est connaisseur, pourra aisément le vérifier ? "(Saint Irénée, Contre les hérésies)


vendredi 17 février 2017

La victoire des luthériens : "cujus regio ejus religio", le seigneur, pape dans son État dans un Empire divisé

Luther à la diète de Worms
Avant même que n'éclate la révolte religieuse de Luther, des princes et des magistrats du Saint Empire germanique ont adhéré à ses idées. Par nécessité, ils ont pris une place importante dans la défense et la diffusion du luthéranisme au point qu’il est devenu une force politique. Cela n’est guère nouveau dans l’histoire du christianisme. Néanmoins, il s'est produit une véritable rupture avec l’esprit authentique du christianisme par la mise en place de véritables églises étatiques. Le véritable drame de cette histoire – ou encore l’une des fautes de Luther – est alors d’avoir tellement lié le succès de sa doctrine à leurs intérêts que le retour de l’Unité des Chrétiens est en fait devenu impossible. Pour le comprendre, nous allons décrire les événements qui vont conduire à l’irréparable…  

Les premières concessions

Par la bulle Exsurge Domine, le Pape Léon X excommunie Luther en 1520. Conformément aux lois de l’époque, il comparait en 1521 devant la diète[1] de Worms. Il risque de subir la peine de mort. Néanmoins, il est protégé par des seigneurs qui menacent de prendre les armes si leur maître est en danger. Le 25 avril, Charles Quint le condamne tout en le laissant partir. Par ruse, le duc Frédéric III de Saxe (1463-1525) le met aussitôt en lieu sûr. Le 26 mai, un édit impérial le met au ban de l’empire.

Le luthéranisme se développe rapidement avec la complicité des seigneurs. Aux deux premières diètes de Nuremberg, en 1522 et 1524, les délégués du Pape dénoncent vainement les effets de la propagande luthérienne et demandent l’exécution de l’édit de Worms. En guise de réponse, les princes souhaitent la convocation d’un concile pour examiner les griefs de la nation allemande. Enfin, ils veulent que les doctrines de Luther soient soumises à un nouvel examen, ce qui revient à remettre en cause l’autorité du Pape et de l’empereur.

Plus tard, en juin 1526, à la première diète de Spire, les seigneurs luthériens profitent de la situation délicate de Charles Quint pour obtenir des concessions. L’Empereur a en effet besoin d’eux pour combattre les Turcs qui le menacent à ses frontières. Il est décidé que chaque État réglerait les affaires religieuses à son gré et exécuterait ou non le décret de Worms en attendant la convocation d’un concile. De telles concessions font naître une réelle crainte chez les princes et seigneurs catholiques. Ils concluent alors une alliance entre eux, se prêtant mutuellement défense. À leur tour, pour répondre à la constitution de cette alliance, les princes luthériens se réunissent dans la ligue de défense à Dessau par laquelle ils se promettent aussi de s’aider mutuellement contre les attaques de l’empereur ou des catholiques. Deux camps de dressent l'un contre l'autre...

Charles Quint à la recherche de l’unité religieuse

La seconde diète de Spire
À partir de 1528, Charles Quint est plus libre pour combattre les luthériens qui menacent son autorité et rétablir l’unité religieuse. Il cherche d’abord à figer la situation en attendant la convocation d’un concile qui pourrait régler la situation. Lors de la diète de Spire (1529), il est ainsi décidé que le luthéranisme sera toléré là où il est désormais établi tout en interdisant sa diffusion dans les États où il n’est pas encore introduit. Cependant, la tolérance est sous réserve de n’empêcher personne de célébrer la messe ou d’y assister, de n’inquiéter personne pour sa foi. Les princes et les villes luthériens refusent ce décret, alléguant qu’il est impossible d’avoir deux sortes de messes dans une paroisse et que la messe catholique est idolâtrique. Ils rédigent alors contre le décret une protestation formelle et l’adressent à l’empereur. De ce refus est né le nom de protestants donnés aux partisans de la « réforme ». Remarquons que le nom de "protestant" qu'on attribue aux partisans de Luther puis de tous les "réformateurs" est caractéristique. C'est un terme qui désigne un acte politique.

L’empereur Charles Quint ne désespère pas. Il veut rétablir l’union entre les catholiques et les protestants. Il réunit alors les différents chefs de mouvement pour arriver à un accord qui pourrait les satisfaire. Pour représenter les partis de la « réforme », Melanchthon, fidèle disciple de Luther, le remplace. Ce dernier ne peut en effet être présent puisqu’il est banni de l’Empire. Lors de la diète d’Augsbourg (1530), il livre une confession, dite « confession d’Augsbourg ». Elle comprend des articles qui concernent les dogmes et les abus à combattre. Pour les luthériens, elle est un texte fondateur et normatif.

Cependant, dans la confession d’Augsbourg, Melanchthon relativise la doctrine de Luther ou passe certaines de ses idées sous silence. Habile et conciliant, il tente de montrer que les doctrines nouvelles demeurent fidèles à la Sainte Écriture, à l’Église catholique et à l’enseignement des Pères. Mais une commission de vingt théologiens catholiques la rejette. Elle montre qu’elle est remplie de contradictions, d’erreurs et d’hérésies. Une nouvelle commission comprenant des catholiques et des protestants se réunit de nouveau. Melanchthon est encore prêt à faire des concessions. Il accepte la juridiction des évêques et va même à consentir à reconnaître la primauté du Pape. Mais Luther intervient et s’y oppose formellement. C’est finalement l’échec des négociations. L’empereur remet alors en vigueur le décret de Worms. Il demande le rétablissement de l’autorité épiscopale dans ses droits, la suppression des livres hérétiques et la remise des biens confisqués au clergé. Il demande enfin aux protestants de se soumettre à Rome.

L’échec de Charles Quint

Les protestants n’acceptent pas la décision de l’Empereur. Elle est en effet lourde de conséquence. Ils devraient alors restituer les biens sécularisés, c’est-à-dire les biens qu'ils ont confisqués, et ne plus participer ou favoriser le développement de la « réforme ». La révolte armée est inévitable. Mais, certains ont des scrupules pour entrer en guerre contre l’empereur. Le prince Jean de Saxe consulte alors Luther sur la question de savoir s’il est permis aux princes de résister à leur souverain. Luther lui répond dans deux ouvrages : Avertissement à mes bien-aimés Allemand au sujet du recez d’Augsbourg et Gloses sur le prétendu édit de l’Empereur. Dans le premier, il déclare que le recez est un juste sujet de révolte et dans le second, il déverse tout son venin contre la papauté. Rassurés, les princes luthériens concluent la ligue de Smalkalde le 29 mars 1531.

Or Charles Quint est de nouveau menacé par les Turcs qui viennent d’envahir la Hongrie. Les princes protestants refusent toute aide si les décisions d’Augsbourg ne sont pas annulées. L’empereur doit alors signer la paix dite de Nuremberg le 23 juillet 1532. C’est une victoire pour le clan protestant. Les seigneurs protestants obtiennent le droit de culte dans leurs États. Cela ne signifie pas que tout chrétien a droit de suivre le culte de sa foi. Cela signifie simplement que le seigneur peut imposer le culte catholique ou luthérien dans son État. Chaque État doit en effet s’en tenir à sa croyance religieuse. Il est interdit de s’attaquer pour des motifs de religion. Les procès en cours devant le tribunal ecclésiastique à cause de la confiscation des biens confisqués doivent être suspendus. Or, contrairement aux clauses du traité, le luthéranisme progresse et gagne d’autres États, parfois par à la force.

L’échec du Pape

En 1533, une nouvelle tentative, venant cette fois-ci de Rome, est lancée pour parvenir à une solution. Le Pape Clément VII autorise l’empereur à proposer aux protestants la réunion d’un concile sous deux conditions, dont la soumission de ses membres à ses décisions. Réunis à Smalkalde, les seigneurs protestants ne veulent se soumettre qu’à la Sainte Écriture et demandent la convocation du concile dans une ville allemande. La liberté du concile est confirmée par le Pape Paul III, soucieux aussi de parvenir à un accord. Il choisit cependant la ville italienne de Mantoue.

Finalement, les seigneurs protestants refusent toute participation de protestants au concile. Ils déclarent qu’ils n’ont pas besoin de concile et mettent en doute la liberté de ses membres. Pour répondre à l’offre du Pape, Jean-Frédéric de Saxe demande à Luther de rédiger un mémoire afin qu’il précise les points sur lesquels les protestants doivent rester fermes. Contrairement à Melanchthon, Luther accentue les divergences avec l’enseignement de l’Église catholique dans les 23 articles de Smalkalde. Ce document fait partie de la confession de foi du luthéranisme.

En 1538, face aux progrès et à l’intransigeance de la Ligue de Smalkalde, les princes catholiques concluent une nouvelle alliance, la Sainte Alliance. 

L’échec des conférences

En 1539, Charles Quint met en place des conférences religieuses en vue d’un accord. Des réunions ont eu lieu à Haguenau et à Worms en 1540 puis à Ratisbonne en 1541.

Les conférences réunissent des théologiens protestants et catholiques. Ils s’entendent sur les questions de la foi, du péché originel et de la justification mais ils buttent sur l’Église et l’eucharistie, sur la confession et la satisfaction. Mais l’empereur se rend compte que les princes protestants, soutenus notamment par la France, sont opposés au rétablissement de l’unité religieuse. En maintenant la division, la France veut  en effet affaiblir la puissance impériale qui la menace. Quant aux princes protestants, ils sont attachés à une doctrine qui leur permet notamment de séculariser, c’est-à-dire de confisquer les biens ecclésiastiques. En outre, Charles Quint ne peut guère s’attarder sur des négociations qui n’aboutissent pas. Il doit en effet combattre une nouvelle invasion turque.
L'Intérim de Ratisbonne,
 l'échec d'un compromis

Le 25 juin 1541, l’empereur signe finalement un accord stipulant les conclusions de la conférence et les articles sur lesquels les théologiens se sont mis d’accord. Cet accord est appelé l’Intérim de Ratisbonne. Les deux partis s’engagent à accepter ces articles, d’observer la paix de Nuremberg et de s’abstenir de détruire des couvents. Mais, devant le mécontentement des princes protestants, Charles Quint les autorise à supprimer finalement les monastères situés sur leur territoire. Toujours à l’affût, Luther réclame des catholiques une rétractation formelle de leur doctrine sur la justification.

En dépit de l’Intérim de Ratisbonne, les protestants prennent le diocèse de Naumbourg-Zeitz en 1542, en imposant un évêque luthérien. Pendant que le duc Henri de Brinswck-Wolfenbuttel envoie des renforts à l’empereur pour sa guerre contre les Turcs, la ligue de Smalkalde envahit son territoire, le chasse et commet toutes sortes d’excès et de destruction. Les protestants s’implantent dans d’autres territoires en gagnant à leur cause des comtes et des villes.

Il ne faut pas oublier que ce ne sont pas les habitants qui réclament le luthéranisme mais bien le prince ou le comité municipal. Leur conversion implique la mise en œuvre systématique du programme luthérien et par conséquent l’obligation pour les habitants de se soumettre à la foi nouvelle. Mais parfois, ce principe n’est pas respecté. En Westphalie, lorsque l’évêque François de Waldeck entre dans la ligue de Smalkalde, ses sujets le forcent à abdiquer. Quand le duc Guillaume de Juliers-Clèves veut réformer son territoire, son projet est arrêté par l’empereur.

Le recours aux armes

Charles Quint à la bataille de Mühlberg
En 1544, le Pape Paul III annonce qu'un concile général s’ouvrira à Trente en 1545. Il y convoque les protestants. Mais réunis à Worms, ces derniers déclinent l’invitation sous prétexte qu’un concile dirigé par le Pape ne peut pas être libre. Ils réclament un « concile chrétien en Allemagne ». Un nouveau colloque religieux se tient aussi à Ratisbonne en 1546. La conférence ne donne aucun résultat. À partir de cet échec, l’issue paraît évidente. Les armes vont désormais parler. Charles Quint attaque les États qui ont fait acte d’adhésion à la Ligue de Smalkalde. Il veut mettre fin à la rébellion politique sans se préoccuper de la question religieuse.

Rapidement, la Ligue de Smalkalde est anéantie. Toujours soucieux de rétablir l’unité religieuse, Charles Quint fait élaborer un texte qui doit régler la division. C’est l’Intérim d’Augsbourg, le 30 juin 1548. Il doit faire force de loi jusqu’aux décisions du concile de Trente. Les points essentiels du dogme catholique sont respectés, parfois en des termes vagues. Sur le plan disciplinaire, il accorde aux protestants la communion sous les deux espèces, le mariage des prêtres et le droit de garder les biens ecclésiastiques déjà sécularisés. Mais l’Intérim n’est approuvé ni par les catholiques ni par les protestants. Les catholiques le refusent, faute d’approbation du Pape. Les protestants trouvent les concessions excessives. Un nouveau texte est élaboré : l’Intérim de Leipzig. Nouvel échec… L’empereur laisse finalement le Concile de Trente régler le problème de l’unité religieuse. Il persuade certains princes protestants à y envoyer des délégués.…

 « cujus regio, ejus religio »

Mais Charles Quint est l’objet d’une odieuse trahison. Maurice de Saxe, pourtant son allié, l’attaque par surprise à Innsbruck avec le soutien de la France. Malade et impuissant à surmonter son attaque, Charles Quint entame des négociations. C’est le traité de Passau. Puis, le 25 septembre 1555, à la paix d’Augsbourg, la division religieuse est entérinée.

Le traité d’Augsbourg reconnaît l’existence des deux confessions, celles des catholiques et des protestants qui adhèrent à la Confession d’Augsbourg. Ils sont libres de professer leur doctrine et de célébrer leur culte sans être inquiétés. Mais en fait, ce droit de culte est accordé aux princes selon le « jus reformandi », c’est-à-dire le droit d’imposer ou non la « réforme » dans leur État sans aucune condition. La religion du prince est la religion de l’État et s’impose à tous ses sujets. En suivant ce principe, le Palatinat change quatre fois de confession en quarante ans. La liberté individuelle de religion n’est finalement qu'accordée au prince. Les biens déjà sécularisés restent en possession des princes protestants. Mais, désormais, toute conversion d’un prélat ou bénéficier catholique à la confession d’Augsbourg implique la renonciation à leur dignité et à leur bénéfice. C’est la réserve ecclésiastique. Cette décision va freiner considérablement les conversions...

Les catholiques se plaignent de la perte de leurs biens. Le Pape juge la décision funeste et l’invalide. Les protestants se plaignent de la clause de la réserve ecclésiastique qui leur enlève un moyen de progresser. Cependant, ils obtiennent des avantages considérables. Mais en divisant l’Allemagne en deux camps, l’avenir paraît ténébreux…

Conclusion

Le Pape François a raison lorsqu’il affirme que la division des Chrétiens entre protestants et catholiques a été « historiquement perpétuée plus par des hommes de pouvoir de ce monde que par la volonté du peuple fidèle »[2] mais il faudrait ajouter que non seulement des hommes de pouvoir, tel Charles Quint, ont cherché à les réunir mais que cette volonté de division est inhérente à la politique menée par Luther qui a lié sa cause à celles des princes et seigneurs. Sans leur soutien, aurait-il pu imposer sa doctrine ? Luther a tout fait pour éviter le retour de l'unité religieuse. Il est l'homme de la division...

Les seigneurs protestants ont joué un rôle fondamental dans la diffusion et le succès de la doctrine de Luther. Le landgrave Philippe de Hesse, qui est le véritable auteur de la paix de Nuremberg, a certainement fait plus pour le luthéranisme que les livres de Luther. Sans la protection des princes, sans la trahison de l’un des leurs, que serait devenue la doctrine de Luther ? Ils avaient beaucoup à perdre dans le retour à l’unité religieuse. Luther aussi…

Remarquons enfin que parmi les textes fondateurs du luthéranisme se trouvent la Confession d’Augsbourg et les 23 articles de Smalkalde, œuvres de circonstances qui ont été écrites en fonction du catholicisme. Le premier cherche la conciliation quand le second accentue la séparation. Étrange mélange aux intérêts peu concordants. Ce sont des œuvres qui ont pour but non de décrire en soi ce que croit un disciple de Luther mais de les présenter en fonction de la doctrine de l’Église catholique. Œuvres d’un temps, œuvres bien humaines, œuvres parfaitement intéressées …












Notes et références
[1] La diète est une assemblée composée des différents souverains (princes-électeurs, princes ecclésiastiques et laïcs, ville libre) que compte le Saint Empire germanique. Elle est chargée de veiller sur les affaires générales de l’Empire et de régler les différends entre les différents États qui le composent. Elle se réunit à des lieux différents : Nuremberg, Augsbourg, Spire et Ratisbonne.
[2] Pape François, Homélie, prière œcuménique commune dans la cathédrale luthérienne de Lund, 31 octobre 2016, w2.vatican.va.

[3] Détenteur d'un bénéfice ecclésiastique, c'est-à-dire d'un ensemble de biens destinés à financer un office ecclésiastiques. Théoriquement, ils doivent permettre au détenteur de remplir les tâches associées à l'office.

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