" La pierre précieuse, voire de grand prix aux yeux de certains, qu'est l'émeraude, se voit insultée par un morceau de verre habilement truqué, s'il ne se rencontre personne qui soit capable de procéder à un examen et de démasquer la faute. Et lorsque de l'airain a été mêlé à l'argent, qui donc, s'il n'est connaisseur, pourra aisément le vérifier ? "(Saint Irénée, Contre les hérésies)


samedi 16 avril 2016

Christianisme et Paganisme : Saint Paul à Athènes

« Ce que vous adorez sans le connaître, je viens vous l’annoncer. » (Actes des Apôtres, XVII, 23) C’est par ces paroles que Saint Paul commence son discours devant une assemblée de philosophes païens sur la colline de l’Aréopage dans la ville antique d’Athènes. L’épisode se déroule lors de son deuxième voyage missionnaire entre l’an 49 et 52, voire 53 selon les commentateurs. À partir d’Antioche, l’Apôtre s’est rendu dans des villes d’Asie pour retrouver des communautés chrétiennes déjà fondées et pour y répandre la bonne parole puis dans des villes européennes. Au cours de son périple, il atteint Thessalonique puis entre à Bérée en Macédoine avant  de découvrir Athènes…

Le discours de Saint Paul est le premier témoignage de l'apostolat auprès de philosophes païens. C’est en effet la première fois que nous trouvons dans le Nouveau Testament l’enseignement de la doctrine chrétienne auprès d’un public érudit et païen. Au-delà de sa forme particulièrement soignée, il nous éclaire sur les exigences de l’apostolat auprès des paëns et plus généralement sur les relations que nous devons avoir avec les autres croyances religieuses

Saint Paul à Athènes

Selon son habitude, à son arrivée à Bérée, Saint Paul se rend d’abord à la synagogue de la ville pour enseigner. Comme l’avait demandé Notre Seigneur Jésus-Christ, l'enseignement s’adresse d’abord aux Juifs. Leur accueil est plutôt favorable. Ces derniers reçoivent « la parole avec beaucoup d’empressement, examinant chaque jour les Écritures, pour voir si ce qu’on leur enseignait était exact. »(Actes des Apôtres, XVII, 11). « Des femmes de qualité et des hommes en grand nombre » se convertissent. Dans cette ville grecque, le milieu juif est en effet plus élevé. Mais inquiété par des Juifs venus de Thessalonique, Saint Paul doit quitter Bérée. Il se rend alors à Athènes…

Au temps de Saint Paul, Athènes est encore la capitale intellectuelle du monde gréco-romain. Elle demeure la grande ville des philosophes, le siège illustre de la pensée, des lettres et des arts. Elle resplendit toujours de la splendeur de ses monuments. Les cultes païens sont encore bien présents et vivants avec leurs temples, leurs processions et leurs fêtes. Les autels et les sanctuaires sont nombreux comme le constate Saint Paul, irrité « à la vue de cette ville plein d’idoles » (Actes des Apôtres, XVII., 16). Selon Pausanias et Tite-Live, elle renferme à elle-seule plus de statues et de temples que tout le reste de la Grèce. Athènes est la ville par excellence de l’hellénisme. Elle perdra son rang culturel et intellectuel au profit notamment d’Alexandrie en l’an  86 quand les armées romaines la ravageront.

Lorsque Saint Paul entre dans la ville, Athènes est une ville libre de la province romaine d’Achaïe qui jouit à ce titre de beaucoup de privilèges. Elle dispose de pouvoirs politiques et judiciaires notamment au travers d’un conseil et d’un tribunal suprême qui se réunissent sur le célèbre Aréopage, le mont consacré à Arès, dieu de la guerre. Il est composé de sages qui contrôlent notamment et de manière bienveillante les doctrines enseignées à leurs concitoyens. Le mont est aussi le lieu traditionnel des débats et des discussions. C’est donc en ce lieu réputé que Saint Paul s’adresse à un public érudit pour expliquer la doctrine chrétienne. Avant de l’enseigner aux sages athéniens, il a discuté « tous les jours dans l’Agora » (Actes des Apôtres, XVII, 17) avec ceux qu’il rencontre, Juifs et non Juifs. L’Agora est une place publique qui sert de lieu de marché et de réunion. Il est aussi l’un des endroits où les philosophes ont l’habitude de discourir. C’est en ce lieu que l’Apôtre rencontre d’abord des philosophes païens...

Le discours de Saint Paul

« Que nous veut ce discoureur ? » (Actes des Apôtres, XVII, 18), se demandent en effet des épicuriens et des stoïciens. Ils sont à l’écoute de Saint Paul qui leur annonce des choses nouvelles. En effet, comme nous l’indique Saint Luc, les Athéniens sont sans cesse en quête des dernières nouveautés. Leur curiosité est vive. Mais les paroles de l’Apôtre les inquiètent. « Tu nous fais entendre des choses étranges. » (Actes des Apôtres, XVII, 20) Les philosophes souhaitent alors en connaître davantage. « Pourrions-nous savoir quelle est cette nouvelle doctrine que tu enseignes ? » (Actes des Apôtres, XVII, 19) Ils l’invitent donc à présenter sa doctrine dans l’Aréopage, non devant le tribunal pour y être jugé mais sur la colline pour y être entendu devant un public plus érudit. « Tu nous fais entendre des choses étranges. Nous voudrions donc savoir ce que cela peut être. » (Actes des Apôtres, XVII, 21)

Le discours de Saint Paul peut être divisé en trois parties. Dans la première, l’Apôtre définit la nature de Dieu. Il Le décrit comme un Dieu unique, personnel, Créateur et principe de toute chose, dont l’homme est entièrement dépendant. Il rejette ainsi clairement l’idolâtrie et la représentation païenne du paganisme. La deuxième partie est une exhortation à la pénitence afin de se préparer au jugement divin qui arrive. Le discours s’achève par l’annonce du salut en Notre Seigneur Jésus-Christ et de la résurrection des corps. Cette dernière annonce conduit immédiatement à l’interruption du discours par les  Athéniens.

Le sentiment religieux des Athéniens

Le discours commence par des paroles habiles et flatteuses. Saint Paul le commence en prenant appui sur ce qu’il a vu dans les rues d’Athènes. Il évoque un autel dédié à un dieu inconnu et vante ensuite l’esprit religieux des Athéniens comme l’ont fait avant lui Sophocle ou Xénophon[1]. Effectivement, au temps de Saint Paul, la cité athénienne est réputée pour ses cultes et sa ferveur religieuse comme nous l’enseigne notamment Flavius Joseph[2]. Les Athéniens sont des hommes « plus religieux que tous les autres peuples » (Actes des Apôtres, XVI, 22).

Le terme grec que Saint Luc utilise est « deisidaimonesterous ». Il est composé du verbe « deidô » (« craindre ») et de « daimon » (« dieux »). Son véritable sens est donc « la crainte des dieux », expression qui pourrait être déjà à cette époque bien ambigüe. 

Remarquons que Saint Paul ne critique pas directement l'idolâtrie des Athéniens qui l’a pourtant effrayée. Il insiste sur le sentiment religieux qui se manifeste au travers de multiples autels et monuments dédiés aux cultes païens. Ces derniers révèlent une piété ardente et le profond respect qu’ils ont envers les divinités païennes mais aussi leur ardeur à se lier au monde divin et à entretenir les liens avec leurs dieux innombrables. En arrivant à Athènes, Saint Paul découvre une ville profondément païenne avec ses nombreux temps et cultes. Il se rend aussi compte de l’exubérance du sentiment religieux, qui, selon la définition de Cicéron, est en fait une superstition. Comme nous allons le voir, la parole de Saint Paul n’est en fait flatteuse qu’en apparence. Il critique en fait les Athéniens qui, en dépit de leur esprit religieux élevé, ne connaissent pas Dieu. La piété est insuffisante par elle-même pour atteindre Dieu…

Nous pouvons aussi noter que Saint Paul n’ignore pas la méthode rhétorique en usage dans les milieux érudits. Ainsi peut-il être pris au sérieux un public expert dans l’art du discours. 

Dédicace d’un autel à Zeus d’Héliopolis
Le « Dieu inconnu »

Parmi tous les autels qu’il a pu voir, Saint Paul en a donc trouvé un qui porte l’inscription : « à un dieu inconnu » (Actes des Apôtres, XVII, 23). Ce dieu qu’ils ne connaissent pas, il vient Le présenter. Nous pouvons voir dans cette annonce une certaine ironie. Elle souligne en effet une contradiction. Les Athéniens sont les plus religieux des païens au point d’ériger un autel pour le dieu inconnu mais comment peuvent-ils prier Celui qu’ils ne connaissent pas et donc ne peuvent représenter 

Selon Saint Jérôme, un autel portait l’inscription : « Aux dieux de l’Asie, de l’Europe et de l’Afrique ; aux dieux inconnus et étrangers. »[3] Philostrate[4] et Pausanias[5] au IIe siècle de notre ère chrétienne évoquent des autels élevés aux dieux inconnus. Un tel autel a même été trouvé à Pergame en 1909. Saint Paul aurait alors changé le pluriel au singulier pour les besoins du discours. Cependant, cette hypothèse ne tient pas. Les sages de l’Aréopage ne protestent pas en effet lorsque l’Apôtre évoque l’autel au dieu inconnu. Il est donc connu.

Selon d’autres commentateurs, les Grecs auraient bien érigé des autels en l'honneur d’un dieu inconnu de peur d’oublier un dieu quelconque. Théophylacte raconte qu’une bataille a été perdue par les Athéniens par haine d’un dieu qui n’avait pas l’honneur d’être célébré dans leurs jeux. Ne connaissant pas son nom, ils ont réparé leur faute en érigeant un autel au dieu inconnu. Selon Aecuménius, l’autel a été élevé pour une autre raison. Lors d’une épidémie, les Athéniens n’ont pas obtenu le soutien de leurs dieux en dépit de leurs prières. Ils ont alors cru qu’un dieu en colère les avait frappés. Guéris, ils ont attribué leur guérison à ce dieu inconnu. Diogène Laërce propose une version légèrement différente. Un tel autel a été bâti sous l’inspiration d’Epiménide lors d’une épidémie de peste[6]. Le dieu est en fait dit inconnu car il n’est pas associé à un lieu particulier. Selon enfin une troisième version, ayant déjà été victime de la colère de la vengeance du dieu Pan parce qu’il n’était pas adoré dans leur cité, les Athéniens ont bâti un autel pour un dieu qui a été mécontent de leur indifférence. Cependant, ces récits n’ont aucune garanti historique.

En fait, le culte rendu au dieu inconnu semble plutôt manifester la crainte des Athéniens d’oublier une quelconque divinité et donc la peur d'être frappés de sa colère. L’autel dédié au dieu inconnu serait ainsi un des signes de leur superstition.

Le véritable Dieu ignoré

Ce Dieu, que les Athéniens ne connaissent pas, est le Dieu créateur de toute chose, Seigneur du ciel et de la terre, qui « n’habite point dans des temples faits de main d’hommes » (Actes des Apôtres, XVII, 24), qui « n’est point servi par des mains humaines, comme s’Il avait besoin de quelque chose » (Actes des Apôtres, XVII, 25). Par conséquent, Dieu n’ayant besoin de rien, le culte ne Lui apporte rien. Au contraire, l’homme est totalement dépendant de Lui, « Lui qui donne à tous la vie, la respiration et toutes choses. » (Actes des Apôtres, XVII, 25). Saint Paul s’attaque à un certain esprit religieux qui voit dans le culte un moyen d’acheter la bienveillance divine. L’esprit religieux peut donc être erroné. Les philosophes ont aussi dénoncé une telle erreur.

Saint Paul traite ensuite de la place particulière qu’occupe l’homme dans la Création. Dieu a fait sortir la race humaine d’un seul homme qu’Il a ensuite répandue sur toute la surface de la terre, déterminant « pour chaque nation la durée de son existence et les bornes de son domaine » (Actes des Apôtres, XVII, 26). L’homme fait ainsi l’objet d’une attention divine particulière. Saint Paul met en évidence la réalité d’un plan divin. Dieu aurait pu rester méconnu des hommes ou leur donner une pleine révélation mais son intention est différente. Les hommes doivent Le chercher et Le trouver « comme à tâtons : quoiqu’Il ne soit pas loin de chacun de nous » (Ac. Ap., XVII, 27). Dieu est en effet proche de nous car « c’est en lui que nous avons la vie, le mouvement et l’être » (Ac. Ap., XVII, 28).

Pour terminer sa présentation, Saint Paul rappelle que les poètes ont aussi reconnu cette proximité divine. Il cite un vers d'un poète païen : « de sa race : nous sommes » (Actes des Apôtres, XVII, 28). L’homme a été créé à l’image de Dieu. Le vers que Saint Paul cite est tiré d’un ouvrage du poète Aratus[7] (315-240), appelé encore Aratos. Il est aussi repris par Cléanthe. Aratus est un poète de Tarse, la ville natale de Saint Paul.

Un discours philosophique ?

Au temps de Saint Paul, Tarse est une ville brillante au niveau intellectuelle, un des grands foyers de la culture grecque au point de rivaliser Alexandrie, voire Athènes selon certains auteurs grecs. Elle possède notamment nombreuses écoles philosophiques et rhétoriques. C’est sans doute dans sa ville natale que Saint Paul aurait acquis ses connaissances rhétoriques, poétiques et philosophiques. Ce fait est important à souligner car certains commentateurs ont rejeté l’authenticité du discours de Saint Paul, prétextant le haut niveau culturel qu’il dénote.


Tarse


Le discours est en effet empreint d’une véritable culture grecque tant dans la forme que dans le fond. Restons au niveau du contenu. Les épicuriens et les stoïciens peuvent en effet retrouver dans les paroles de Saint Paul une réminiscence de leurs propres doctrines. Les épicuriens reconnaissent la pleine suffisance de la divinité quand les stoïciens défendent la parenté humaine avec Dieu. En outre, l’idée que Dieu n’habite pas dans un temple est proche de la doctrine stoïcienne de Zénon. Sénèque refuse même d’en construire un pour une divinité[8]. Le verset « c’est en lui que nous avons la vie, le mouvement et l’être » (Actes des Apôtres, XVII, 28) peut aussi être rapproché d’un vers d’Aratos, voire d’un vers d’Epiménide[9]. Les Pères de l’Église comme Saint Jean Chrysostome, Saint Ambroise, Saint Jérôme voient aussi ces versets comme émanant de plusieurs penseurs païens.

Cependant, la présentation que donne Saint Paul est aussi parfaitement conforme à celle de la Sainte Écriture, même si Saint Paul ne la cite jamais. Le fait que Dieu « n’habite point dans des temples faits de main d’hommes » (Actes des Apôtres, XVII, 24) est bien présent dans la Sainte Bible[10]. L’œuvre de la Création que présente l’Apôtre est celle décrite dans la Genèse et rappelée dans les autres textes bibliques. 

Ainsi Saint Paul fait référence à des idées philosophiques païennes tout en étant fidèle à la Sainte Écriture même s'il est silencieux dans ses sources. Mais l’idée d’un Dieu Créateur est contraire à la conception grecque de la divinité. Elle peut même choquer les Athéniens. Selon les courants philosophiques, le monde aurait en effet été soit fait par le hasard soit organisée par une intervention divine au moyen d’une matière éternelle donc préexistante. L’idée d’un Dieu souverain, idée aussi biblique, peut heurter les philosophes de l’auditoire qui Le considèrent plutôt comme un Être sans activité après avoir façonné le monde.

Dans la deuxième partie du discours, Saint Paul quitte clairement la conception du dieu des philosophes. Il présente la nouveauté de la doctrine chrétienne.

L’ignorance des Païens

La deuxième partie du discours commence par une annonce, celle d'une nouvelle ère. « Mais, fermant les yeux sur les temps d’une telle ignorance, Dieu annonce maintenant aux hommes que tous, en tous lieux, fassent pénitence ; parce qu’il a fixé un jour auquel il doit juger le monde avec équité par l’homme qu’il a établi, comme il en a donné la preuve à tous, en le ressuscitant d’entre les morts. » (Actes des Apôtres, XVII, 30-31) Les paroles de Saint Paul sont riches d'enseignement.

L'Apôtre commence par montrer que Dieu est miséricordieux. L’homme a en effet méconnu son Créateur, Celui dont il doit tout. Il a aussi méconnu sa dignité. Et pourtant, Dieu ne va le punir. Il « ferme les yeux » sur son ignorance. L’idolâtrie des Grecs peut être pardonnée. Saint Paul s’adresse non seulement aux païens qui s’égarent dans un mauvais esprit religieux mais aussi aux philosophes qui n’ont pas su connaître véritablement Dieu en dépit de leurs sciences et de leurs efforts.

La « crainte des dieux » ou l’idolâtrie qui effraye Saint Paul s’explique par l’ignorance du vrai Dieu. La piété des Athéniens est aveugle. Ainsi l’Apôtre critique leur polythéisme et ironise probablement sur leur esprit religieux. Dans un autre récit des Actes des Apôtres (XIV), Saint Paul parlera de choses vaines en se référant aux divinités païennes. 


Saint Paul et Saint Barnabé à Lystre
Raphaël
Lors de son premier voyage apostolique, Saint Paul, accompagné de Saint Barnabé, accomplit une guérison à Lystre. Impressionné par le miracle, les habitants païens les prennent pour des dieux descendus sur terre et veulent les adorer. Les deux Apôtres s’empressent alors de clarifier la situation et de lever toute méprise. Remarquons que cette histoire nous raconte la première rencontre entre le christianisme et le paganisme populaire. Contrairement à Athènes, Saint Paul est face à la religion populaire. « O hommes pourquoi faites-vous ces choses ? Nous sommes des hommes de la même nature que vous ; nous vous annonçons qu'il faut quitter ces vaines divinités pour vous tourner vers le Dieu vivant, qui a fait le ciel, la terre, la mer, et tout ce qu'ils renferment. »  (Actes des Apôtres, XIV, 13-14) 

L’heure du jugement divin

Mais s'Il pardonne les hommes, Dieu leur demande qu'ils fassent pénitence. Ils doivent abandonner leur idolâtrie et Le reconnaître. Et le temps presse. Car le jour du jugement est en effet venu. L’heure de la justice est sonnée. Saint Paul annonce donc que les hommes seront jugés avec équité et que tous, sans exception, devront rendre compte de leur vie morale à Dieu. Dieu leur demande donc de modifier leur vie conformément à des exigences morales dans la perspective de ce jugement divin.

Nous ne sommes plus au niveau de la connaissance mais de l’action. Saint Paul montre qu’il y a une profonde corrélation et dépendance entre la connaissance de la vérité et la manière de vivre. Plus tard, devant le gouverneur Felix, Saint Paul parlera encore de justice, de chasteté et de jugement futur. Félix, effrayé, lui répondra amèrement : « quant à présent, retire-toi ; je te manderai au temps opportun. » (Actes des Apôtres, XXIV, 25). Les paroles de Saint Paul éveillent en lui de l’inquiétude. Si aucun indice dans le texte de Saint Luc ne nous permet pas de déceler une inquiétude ou une frayeur de la part des Athéniens, nous pouvons imaginer que ces paroles ne peuvent les laisser indifférents. Ils vont en fait réagir dans la dernière partie du discours…

La voie du salut

Dans la troisième partie de son discours, Saint Paul présente la voie du salut : Dieu a choisi une personne pour juger tous les hommes, une personne qui a prouvé son élection par sa résurrection, c’est-à-dire par un miracle. Il s’agit bien sûr de Notre Seigneur Jésus-Christ. Saint Paul annonce ensuite qu’à la fin des temps, Dieu ressuscitera les corps. Ainsi en quelques mots, Saint Paul résume toute la doctrine du salut. Par Notre Seigneur Jésus-Christ, Dieu fait passer les hommes de la mort à la vie. Il est la porte du salut. La justice s’accomplit dans la résurrection.

Mais « lorsqu’ils entendirent parler de résurrection des morts, les uns se moquaient et les autres dirent : nous t’entendrons là-dessus une autre fois » (Actes des Apôtres, XVII, 32). Saint Paul reçoit plaisanterie et indifférence. Certains semblent vouloir l’entendre plus tard. « Nous t’entendrons là-dessus une autre fois. » (Actes des Apôtres., XVII, 32). Mais nous ne sommes guère dupes. En attendant Saint Paul parler de justice, le gouverneur Félix le fait renvoyer dans sa prison tout en annonçant aussi son désir de l’entendre de nouveau, plus tard, ce qu’il ne fera jamais.

L’idée d'une résurrection[11] corporelle peut en effet choquer les Athéniens. Pour les uns, le corps n’est qu’un amas d’atomes qui se dissocient le jour de la mort ; pour les autres un instrument de jouissance. Certains philosophes peuvent encore concevoir l’immortalité de l’âme mais l’idée que le corps puisse renaître leur est incompréhensible. N’oublions pas que pour les païens, le cadavre est porteur de souillure. En outre, l’idée de justice à laquelle renvoie Saint Paul est différente de celle des philosophes. Pour ces derniers, elle est avant tout harmonie et ordre. L’idée que Dieu puisse intervenir pour, semble-t-il, bouleverser l’harmonie et l’ordre du monde, leur est inconcevable. Nous voyons aussi que les Athéniens ne sont pas si ouverts aux idées neuves. Ils n’entendent que les paroles qui cadrent bien avec leur manière de penser.

L’interruption brusque du discours de Saint Paul n’est donc pas étonnante. La curiosité des Athéniens pour les nouveautés n’est qu’illusion ou vanité. Non seulement ils ne posent aucune question sur le jugement divin mais ils n’interrogent pas l’Apôtre sur la preuve de la mission de Notre Seigneur Jésus-Christ, encore moins sur son identité. Le refus de toute discussion est catégorique. Certainement, ils considèrent la doctrine qu’enseigne Saint Paul comme une « sagesse » de plus. Ce sont des hommes désabusés et sceptiques. « Nous t’entendrons là-dessus une autre fois. » (Actes des Apôtres, XVII, 32). Leur réponse nous renvoie à une autre parole, celle de Ponce Pilate : « qu’est-ce que la vérité ? ».

Un discours apologétique

Le discours de Saint Paul est structuré et pédagogique. Il est porteur de réminiscences philosophiques et bibliques dans une forme et des mots appropriés à son public. Selon Saint Ambroise, il veut « attirer les païens par degrés en leur montrant d’abord le rapport intime entre leur propre philosophie et la foi chrétienne […] puis lutter contre l’idolâtrie […] alors seulement passer à la révélation des vérités proprement chrétiennes. »[12] Nous pouvons aussi penser qu’il veut également montrer que les Chrétiens sont arrivés à la même conclusion que les philosophes. « Étant donc de la race de Dieu, nous ne devons pas croire que la divinité soit semblable à de l’or, de l’argent ou à de la pierre, sculptés par l’art et le génie de l’homme. » (Actes des Apôtres, XVII, 29). Comme les philosophes, les Chrétiens rejettent la religion des poètes et des cités…

Saint Paul montre aussi et surtout l’ignorance des philosophes et donc les limites de leurs sciences. La doctrine chrétienne élève en effet la connaissance des hommes car Dieu Lui-même s’est révélé. Les dieux représentés par les poètes, la citée ou par les philosophes demeurent bien en deçà du Dieu véritable, cause et principe de toute chose, qui a tout fait selon un ordre, une intelligence. Dans le monde créé et ordonné par Dieu, l’homme jouit d’un statut particulier. Dieu lui donne la possibilité de se faire connaître.

Certes cette connaissance, les philosophes en avaient une partie grâce à leurs efforts intellectuels. Obtenue par spéculation, de siècle en siècle, au gré d’un combat difficile, ingrat, sans-cesse renouvelé, la connaissance intellectuelle de Dieu demeure partielle, imparfaite, inefficace puisqu’elle n’a pas permis d’élever à Athènes un culte digne de Lui et de supprimer la multitude des fausses représentations païennes. Les philosophes sont à l’image de ces hommes « qui cherchent Dieu, et s’efforcent de le trouver comme à tâtons » (Actes des Apôtres, XVII, 27). Cette recherche est certes possible et même voulue par Dieu. Mais le Dieu philosophique ne doit pas rester un objet purement spéculatif sans véritable action sur la vie des hommes et de la cité. Il demeure alors inconnaissable, anonyme, sans nom. Saint Paul est donc venu leur révéler que cette connaissance a un but. Dieu les jugera avec équité sur leur vie morale et les sanctionnera en conséquence.

Les Athéniens sont certes les plus religieux mais leur esprit religieux, que vaut-il ? Comme Saint Paul, nous pouvons donc nous effrayer en regardant les nombreux autels qui jalonnent les rues d’Athènes. Comment des hommes aussi religieux et philosophes que les Athéniens ont pu imaginer des divinités aussi indignes et leur consacrer des cultes tout aussi condamnables ?

Des silences significatifs

Saint Paul devant l’Aréopage

Jean-Jacques Lagrenée (1746-1821)

Cathédrale de Lisieux
Remarquons enfin deux choses. D’une part, Saint Paul ne parle jamais des dieux des religions païennes ni de la Sainte Écriture ou de la religion juive. Il est vrai que l’appel à la Sainte Bible n’aurait servi à rien si ce n’est de faire ériger de nombreux obstacles à la compréhension. L’appel aux mythes est aussi inutile puisque les philosophes les ont déjà rejetés. Il est donc plus judicieux de présenter la doctrine chrétienne sur le seul terrain accessible à ses auditeurs. Il faut se faire grec avec les Grecs comme il faut se faire juif avec les Juifs pour se faire entendre. Cependant, comme nous le soulignons de nouveau, la doctrine que Saint Paul présente clairement est sans équivoque. Elle reste chrétienne...

D’autre part, Saint Paul ne confond pas les dieux des religions païennes au Dieu véritable. Jamais il ne dénonce la fausseté des faux dieux. Il ne les invoque jamais. Il concentre son discours sur la seule connaissance qu’Il apporte sur Dieu, c’est-à-dire sur le véritable Dieu, sur Celui que les Athéniens ne connaissent pas en dépit de leur sentiment religieux. En clair, la religion des philosophes ne touche pas l’âme. Elle n’a pas le pouvoir de modifier ou de redresser l’esprit religieux des Athéniens…

Un discours efficace ?

L’épisode d’Athènes ne se finit par le refus des sages d’entendre davantage Saint Paul. Ses paroles n’ont pas été vaines. Elles ont réussi à déstabiliser certains Athéniens. « Quelques uns cependant s’attachant à lui, crurent : entre lesquels, Denys l’Aréopagite, et une femme au nom de Damaris l’Aréopagite, et d’autres avec eux. » (Actes des Apôtres, XVII, 33) Saint Denys l’Aréopagite[13] sera évêque d’Athènes et martyr. Selon Saint Ambroise et Saint Jean Damascène, Sainte Damaris serait l’épouse de Saint Denis.

Un enseignement sans équivoque

Saint Paul s’est donc adressé aux hommes réputés les plus savants de son temps, aux maîtres de la sagesse grecque. Dans la forme, il utilise les procédés rhétoriques en usage chez les philosophes. Comme nous l’avons signalé, il se fait grec avec les Grecs afin d’être entendu. Il s’adapte à son public. Mais la doctrine qu’il enseigne est bien la doctrine chrétienne. Ses paroles sont sans équivoque. Les techniques rhétoriques qu'il utilise ne sont que des moyens mis en œuvre pour rendre intelligible la doctrine chrétienne. Il ne s’agit pas non plus de plaire à un public au risque de faire taire ce qu’il ne souhaite pas entendre. Dans le discours de Saint Paul, il n’y a aucune démagogie

Remarquons encore que Saint Paul ignore sciemment les dieux païens, ne les confond pas avec Dieu, n’attaque pas le paganisme tout en dénonçant ses erreurs. Il s’attache à transmettre la vérité sans compromettre l’enseignement qu’il a reçu. Il parle en homme convaincu. 

Dans la première partie de son discours, il rejoint le Dieu des philosophes pour aussitôt montrer les limites de leurs connaissances. Il ne semble pas étonner l’assemblée, reprenant ce que la raison avait longtemps justifié. Le Dieu inconnu n’est pas un Dieu déraisonnable. Mais dans la seconde et troisième partie, dépassant la connaissance intellectuelle, il annonce l’œuvre de la Rédemption, provoquant éclats de rire et soupirs. Saint Paul n’est plus dans le domaine de la raison mais de la Révélation. Il parle du dieu méconnu des Athéniens, c’est-à-dire de l’idée de Dieu que les philosophes ont lentement découverte par le raisonnement sans Le connaître véritablement, du Dieu dont la connaissance dépasse celle de la raison humaine, du Dieu qui s’est manifesté Lui-même. Les philosophes peuvent accepter un dieu unique, créateur et souverain du monde. Qu’Il puisse encore juger les hommes en fonction de leur conduite, cela peut encore être écouté. Mais que les morts puissent être ressuscités, ils ne l’acceptent pas.

Contrairement à la pensée des Athéniens, Saint Paul parle d’un Dieu vivant, réel, qui intervient dans le monde comme Il l’entend. Le dieu des philosophes est un dieu conceptuel, qui, en dépit des attributs de puissance et de liberté qu’ils lui ont donnés, ne dispose d’aucun pouvoir réel, d’aucune initiative. Il est à la hauteur de la pensée humaine. Aux yeux des païens, la justice consiste uniquement à l’harmonie du monde et à la préservation des règles qu’Il a établies. La doctrine chrétienne dépasse cette conception païenne de Dieu et du monde pour montrer les liens qui existent entre Dieu et les hommes, un lien de dépendance et de responsabilité inscrit dans l’histoire de l’humanité comme dans l’histoire de chaque homme. Tout en étant éternel et transcendant, Dieu intervient personnellement dans l’histoire des hommes, montrant un amour qui dépasse toute imagination, une intelligence et une volonté indépendantes de l’homme. L’homme est un être privilégié devant Dieu qui œuvre pour Lui offrir une destinée unique parmi toutes ses créatures sans aucun mérite de sa part. Dieu est miséricordieux et juge.

Conclusion

Voilà le Dieu inconnu que les Athéniens adorent sans connaître ! Il n’est pas le dieu théorisé des philosophes, enfermé dans des catégories humaines, objet des disputes entre les différents courants philosophiques, froid et sans vie. Ainsi en dépit de leur religiosité et de leur science, les Athéniens sont dans l’erreur. Leurs connaissances ne peuvent apaiser l’inquiétude religieuse qui se manifeste par la multitude des monuments et des cultes, notamment par cette sublime contradiction que présente l’autel du dieu inconnu et par la multitude des courants philosophiques contradictoires. Saint Paul présente une conviction et une sérénité exemplaires. Il n’y a ni doute ni scepticisme…

Ainsi après s’être appuyé sur les points d’entente avec les philosophes, décrivant la nature et des attributs de Dieu, Saint Paul dévoile la vérité chrétienne sans complaisance ni atténuation, montrant par conséquent leurs erreurs et leur ignorance. Il les élève à une connaissance qui dépasse une conception humaine de la divinité dans laquelle ils sont enfermés. Contrairement à certains discours contemporains, il n’y a pas de dialogue possible. Saint Paul ne le recherche pas. Il enseigne à ceux qui veulent entendre. Il ne discute pas. Il n’y a ni tolérance ni syncrétisme dans son discours. Il n’y a non plus aucune marque de respect envers les païens et leur religion. Tout en se montrant audible, il parle clairement comme le héraut d’une religion une et vraie. Implicitement sont condamnées toutes les autres. Il n’y aucune hésitation, ni gêne. Saint Paul parle en homme convaincu.

Remarquons que Saint Paul n’a rien organisé. Il répond aux initiatives de ses auditeurs. Ce sont bien les Athéniens qui lui demandent de venir présenter sa doctrine à l’Aréopage. De même, seuls ceux qui sont touchés par l’enseignement de l’Apôtre s’approchent de lui pour l’entendre davantage, les autres demeurant dans le mépris et l’indifférence. Dieu semble tout orchestrer. Cependant, l’homme demeure libre au sens où il peut refuser de suivre les initiatives divines. Saint Paul aurait pu ne pas répondre aux sollicitations des Athéniens. La plupart des auditeurs refusent de l’entendre. De même, si Dieu appelle tous les hommes à entendre la parole de vérité, l’homme seul peut la refuser.

Il est certes bon de connaître les différentes conceptions religieuses et philosophiques des différentes cultures ou sociétés humaines et de les considérer comme le fruit d’une recherche à tâtons, comme préalables à tout discours apologétique, mais il est faux et dangereux, et contraire à la pensée de Saint Paul, de les respecter pour la raison qu’elles contiennent des vérités partielles ! Il ne s’agit surtout pas de les conforter dans l’erreur mais de les ouvrir à la vérité, à une connaissance plus élevée de Dieu et de sa volonté afin qu’au jour du jugement ils puissent jouir de l’amour de Dieu.








Notes et références


[1] Voir Sophocle, Œdipe à Colonne, 260 et Xénophon, République athénienne, III, 2.
[2] Voir Flavius Joseph, Contre Apion, II, II.
[3] Saint Jérôme, Hieronyme.in ep. ad Tit., c, 1 dans Dictionnaire historique, archéologique, philologique, chronologique, géographique et littéral de la Bible, volume 1, Aimé François James, abbé Jacques Paul Migne, 1845.
[4] Voir Philostrate, Apollonius de Tyane, sa vie, ses voyages, ses prodiges, A. Chassang, Paris, 1862.
[5] Voir Pausanias, Descriptions de la Grèce, L’Attique, 1.4. Il évoque un autel dédié aux dieux inconnus qui se trouve sur le chemin de Phalère à Athènes.
[6] Voir Wikipédia, article Agnostos Deos.
[7] Voir Aratos, Phaenomena, V, 5 selon Un vers d’Epiménide dans le Discours sur l’Aréopage, Pierre Courcelle dans Revue des Études Grecques, tome 76, fascicule 361-363, Juillet-décembre 1963, http://www.persee.fr.
[8] Voir Sénèque, Exhortationes d’après Lactance, Institutions divines, livre VI, 25, 3.
[9] Selon un texte syriaque d’Isho'dad de Merv, évêque nestorien de Hadatha (IXe siècle). Voir Un vers d’Epiménide dans le Discours sur l’Aréopage, Pierre Courcelle. Il est à signaler que l’Épître à Titre reprend aussi un vers du même passage d’Epiménide, ce qui accrédite encore plus l’authenticité du discours de Saint Paul.
[10] Voir Ps., XIX, 1 et L, 8, 12, Is., LXVI, a.
[11] Remarquons que Saint Paul utilise un terme grec pour parler de résurrection. Il emploie l’expression « anastasis » qui signifie littéralement se lever après avoir dormi ou connu une chute.
[12] Voir Saint Ambroise, Commentaire de Saint Luc, VI, 104.

[13] Il a été longtemps confondu avec un moine, qui porte aujourd’hui le surnom de« Pseudo Denys », l’auteur d’ouvrages mystiques, dont les Noms Divins, ou avec le premier évêque de Paris.

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