" La pierre précieuse, voire de grand prix aux yeux de certains, qu'est l'émeraude, se voit insultée par un morceau de verre habilement truqué, s'il ne se rencontre personne qui soit capable de procéder à un examen et de démasquer la faute. Et lorsque de l'airain a été mêlé à l'argent, qui donc, s'il n'est connaisseur, pourra aisément le vérifier ? "(Saint Irénée, Contre les hérésies)


lundi 13 juillet 2015

Dialogue avec les Juifs au IIe siècle : Saint Justin et Tryphon (2/3) - Argumentation contre les objections juives

Le christianisme naît et se développe dans la douleur. Les autorités et la population juive ne l’acceptent pas de manière générale. Elles maudissent les Chrétiens. Elles les persécutent, s’aidant si possible de la force romaine. Philosophe converti du IIe siècle, Saint Justin répond à leurs critiques et à leurs accusations. Son Dialogue avec Typhon est un de ses ouvrages apologétiques. Parfait connaisseur de la Sainte Écriture, il défend l’enseignement chrétien et s’attaque aux objections classiques du judaïsme contre le christianisme à partir des textes sacrés. « Puisque c'est à partir des Écritures et des faits, dis-je, que j'établis mes démonstrations et mes entretiens, vous ne devez pas hésiter ni différer à me croire, moi qui suis incirconcis. » (XXVIII, 2) La Sainte Écriture démontre à elle-seule la doctrine chrétienne. Elle suffit pour qu’ils entendent la vérité. Nous allons résumer ce Dialogue afin de prendre connaissance des principaux arguments de Saint Justin. 

Quelle est la source du salut des âmes ?

Un prologue introduit les protagonistes et le sujet de l’ouvrage. Tryphon, un juif hébreu hellénisé, et ses compagnons rencontrent le philosophe Saint Justin. Ouvert aux discussions philosophiques, Tryphon interroge Saint Justin. Ce dernier lui expose alors son itinéraire philosophique qui s’est conclu par la découverte de la Sainte Écriture et par sa conversion au christianisme. Il montre aussi la vanité des philosophes. Tryphon se moque alors de lui. A quoi bon raisonner si cela conduit au christianisme ! Saint Justin veut alors lui montrer qu’il a choisi la bonne voie. Pour cela, il va démontrer que la Sainte Écriture éclairée par le bon usage de la raison et par la lumière divine suffit pour prouver que la source du salut se trouve en Notre Seigneur Jésus-Christ et dans l’approfondissement de la doctrine chrétienne

Dès le début de la controverse, Saint Justin présente à Tryphon les trois critiques classiques que les Juifs soulèvent contre le christianisme : la désobéissance à la loi et aux prescriptions juives, la corruption des mœurs et la profession d’une doctrine erronée. Tryphon rejette les calomnies de la multitude. Il trouve au contraire dans les Évangiles de très beaux préceptes moraux mais se plaint de leur impraticabilité. Il ne comprend pas que les Chrétiens puissent attendre de Jésus, homme crucifié, des récompenses alors qu’ils ne suivent pas la Loi et n’obéissent pas à la Sainte Écriture. Tel est donc son principal grief. Il refuse aussi une doctrine qui lui paraît insensée.

L’obsolescence de l’ancienne Loi

Saint Justin rappelle à Tryphon le point de désaccord qui sépare le christianisme et le judaïsme : les Juifs espèrent en Moïse et en la Loi, les Chrétiens en Notre Seigneur Jésus-Christ. Le désaccord repose donc sur la source de leur espérance. 

Pourtant selon la Sainte Écriture (Jér., XXXI, 31-32), Dieu a annoncé l’instauration d’une nouvelle alliance et d’une nouvelle Loi qui ne seront jamais abolies. « C'est cette loi, c'est ce Testament que doivent désormais observer ceux qui veulent avoir part à l'héritage céleste. » (XI, 2) Cette nouvelle alliance est arrivée. La nouvelle Loi a abrogé l’ancienne. Le Nouveau Testament s’est substitué à l’Ancien. Et la nouvelle loi, le nouveau Testament, c’est le Christ

Alors que l’ancienne Loi s’appliquait aux seuls Juifs, la nouvelle s’applique à tous, sans exception comme l’annonce le prophète Isaïe (Is., 51, 4). Les conversions chez les païens et leur persévérance dans la foi jusqu’à leur martyr en sont une belle manifestation de l’accomplissement des prophéties. Israël est désormais le peuple chrétien, formé de toutes les nations. « La race israélite véritable, spirituelle, celle de Juda, de Jacob, d'Isaac et d'Abraham, lequel dans l'incirconcision, à cause de sa foi, reçut de Dieu témoignage, fut bénie, et appelée père de nombreuses nations, c'est nous qui, par ce Christ crucifié, avons été conduits à Dieu » (XI, 5).

L’inefficacité de l’ancienne Loi

L’ancienne Loi n’est pas seulement obsolète, elle est aussi inefficace au sens où elle ne peut pas faire obtenir la rémission de nos péchés et donc le salut de notre âme. Cela n’est rendu possible que par le sang de Notre Seigneur Jésus-Christ comme l’avait prédit Isaïe (Is., LII, 10). « Quant aux citernes que vous vous étiez creusées, elles sont lézardées et ne vous sont d'aucune utilité. A quoi donc sert ce baptême-là, qui nettoie la chair et seulement le corps. C'est de l'âme qu'il vous faut être baptisés, en renonçant à la colère, à la cupidité, à l'envie et à la haine, alors le corps est pur. » (XIV, 1) 

L’ancienne Loi n’est pas en effet nécessaire puisqu’elle n’a pas été appliquée aux Justes des temps anciens comme à Adam, Abel, Lot, Noé, Abraham, etc. Ces hommes ont été justifiés alors qu’ils ne suivaient pas les prescriptions de la Loi. Les Justes qui ont ou n’ont pas vécu la Loi sont en effet justifiés de la même façon. Comme nous l’enseigne la Sainte Écriture (Ez., XIV, 20), chacun sera justifié selon sa justice et non selon la Loi

En outre, l’ancienne Loi ne peut plus être pratiquée comme elle a été à l’origine définie. Tryphon nous apprend que seule la pratique du sabbat, de la circoncision, des fêtes et des ablutions justifient désormais les Juifs. Or les Justes qui ont vécu avant la Loi n’ont suivi aucune de ses institutions. De nombreux Juifs les ont suivies sans être sauvés comme Dieu le révèle à Elie. « Et nous savons bien que ce qui a été prescrit au peuple à cause de sa dureté de cœur ne contribue en rien à la pratique de la justice et de la piété. »(XLVI, 5) 

La véritable porte du salut

Le salut ne consiste pas à appartenir à la race d’Abraham mais à ceux qui se sont conformés à la foi d’Abraham et ont reconnu tous les mystères. Ce n’est pas parce que les Juifs se disent enfants d’Abraham qu’ils peuvent hériter de la « montagne sainte ». Seuls hériteront ceux qui auront cru en Notre Seigneur Jésus-Christ et se seront repentis des péchés qu’ils ont commis. « Ceux-là hériteront avec les patriarches, les prophètes et tous les justes de la descendance de Jacob. Même s'ils ne font pas le sabbat, n'ont pas la circoncision, et n'observent pas les fêtes, ils hériteront sûrement le saint héritage de Dieu. » (XXVI, 1) 

La lecture et la compréhension de la Sainte Écriture doivent alors être orientées vers la recherche de la porte du salut : « mettre vos soins à reconnaître par quelle voie vous pouvez obtenir la rémission des péchés et l'espoir d'hériter les biens promis. Il n'en est point d'autre que celle-ci : reconnaître ce Christ, vous laver dans le bain proclamé par Isaïe pour la rémission des péchés, et vivre désormais sans péché. » (XLIV, 4)

La valeur et l’utilité de l’Ancienne Loi

Si l’ancienne Loi n’est ni suffisante ni nécessaire pour être justifié, pourquoi Dieu a-t-Il donc donné la Loi aux Juifs ?

Selon Saint Justin, les prescriptions de la Loi ont été données en signe pour que les Juifs soient séparés des autres nations et soient aujourd’hui clairement identifiés afin de mieux voir la réalisation des promesses divines. Le rite de l’ancienne Loi figure en fait la nouvelle alliance. Elle prépare les âmes à la recevoir et à reconnaître le véritable Messie. 


La Loi leur a aussi été donnée à cause de leurs iniquités et de la dureté de leur cœur. L’histoire sainte est emplie de leur ingratitude. Ils sont enclins à se détourner de Dieu. Ainsi, Dieu leur a donné la Loi pour que les Juifs lui restent fidèles et qu’ils gardent sa mémoire, les préservant de l’idolâtrie. « Car le Temple aussi, celui qu'on appelle le Temple de Jérusalem, ce n'est pas parce qu'il en avait besoin qu'il le reconnaissait comme sa maison, ou sa cour, mais afin que par là encore, vous lui demeuriez attachés et n'idolâtriez point. » (XXII, 11) 

Croire que la Loi sauve les âmes revient en fait à remettre en cause l’existence même de la foi en un Dieu un et puissant, bon et omniscient. Car c’est le même Dieu qui a justifié les hommes incirconcis et circoncis et c’est la même justice qui les a rendus agréables à Dieu. Et les femmes qui ne sont pas circoncises sont-elles exemptes de la justification ? « Car tout ce qui est juste et vertueux, Dieu a fait les femmes également capables de l'observer. » (XXIII, 5) Par conséquent, la circoncision, le sabbat et toutes les autres prescriptions de la Loi ne peuvent être des œuvres de justice. « Comprenez, je vous le crie, que le sang de cette circoncision-là est aboli, et que nous croyons au sang qui sauve. Une autre alliance, désormais, et une autre Loi est sortie de Sion : Jésus-Christ » (XXIV, 1). L’ancienne Loi est adaptée à un peuple alors que le salut est ouvert à tous les hommes sans exception.

Pour que les Juifs puissent se repentir et être agréables à Dieu, les prophètes leur rappellent les prescriptions de la Loi à cause de leur dureté de cœur et de leur ingratitude. « De même qu'à l'origine, c'est à cause de vos forfaits qu'il a établi ces prescriptions, c'est de même à cause de votre opiniâtreté − bien plus, de l'obstination dont vous faites preuve en cela − qu'il vous invite, par elles encore, à vous souvenir de lui, et à le connaître. » (XXVII, 4) Mais ils s’obstinent dans l’erreur et leur dureté de cœur. « Mais vous, vous êtes un peuple au cœur dur, sans intelligence, aveugle, boiteux, des fils qui n'avez pas de foi, comme il dit lui-même, l'honorant seulement des lèvres, loin de lui par le cœur, enseignant leurs propres enseignements, et non les siens. » (XXVII, 4) Or, le temps presse. Il sera trop tard lorsque Notre Seigneur Jésus-Christ reviendra. Tout est annoncé dans les Saintes Écritures mais les Juifs ne les comprennent pas. « Vous, vous les lisez, mais sans comprendre l'esprit qui est en elles. » (XXIX, 2).


Le prophète d'Isaïe

Gustave Doré 
La messianité de Notre Seigneur Jésus-Christ

Tryphon s’oppose à l’idée que Notre Seigneur Jésus-Christ soit le Messie tel qu’il est annoncé dans la Sainte Écriture : « ce prétendu Christ qui est le vôtre fut sans honneur et sans gloire, au point de tomber sous la suprême malédiction qui figure dans la Loi : il fut en effet crucifié. » (XXXII, 1). Les souffrances du Christ et la Croix sont les principaux obstacles à cette reconnaissance.

Pourtant, des textes sacrés n’ont point caché l’aspect souffrant et humiliant du Messie. En fait, les Juifs ne rapportent pas ces prophéties au Messie mais à des personnages historiques, à Ézéchias (Ps., CIX) ou à Salomon (Ps., LXXI). Saint Justin montre alors qu’elles ne conviennent pas clairement à ces rois. « Que Salomon, sous le règne duquel fut édifiée la « maison » dite Temple de Jérusalem ait été un roi grand et illustre, je le sais bien. Mais que rien de ce qui est dit dans le psaume ne lui arriva, c'est également clair. » (XXXIV, 7) Les faits historiques démontrent effectivement que ces versets bibliques ne les désignent pas. Il n’est pas le roi devant lequel tous les rois se sont prosternés et qui a régné jusqu’aux extrémités de la terre. Or ces paroles conviennent à Notre Seigneur Jésus-Christ. « Les choses qu'il a prédites comme devant se faire en son nom, nous les voyons effectivement accomplies sous nos yeux. » (XXXV, 2) 

La Sainte Écriture annonce aussi la nature divine du Messie comme nous pouvons l’entendre de certains psaumes (XXIII, XLVI, IIC, XLIV). Tryphon ne peut accepter que le Christ crucifié soit digne d’être adoré. Comment est-il possible d’adorer celui qui a subi la malédiction de la Croix ? Les Juifs ne peuvent comprendre ce paradoxe. « Donne-nous donc, maintenant cette preuve que celui-ci, qui, dis-tu, a été crucifié et est monté au ciel, est bien le Christ de Dieu. Que le Christ, par les Écritures, soit annoncé souffrant, puis revenant avec gloire, pour recevoir le royaume éternel de toutes les nations, tout royaume lui étant soumis, les Écritures citées par toi le démontrent suffisamment. Mais qu'il s'agit bien de cet homme-là, démontre-le nous ! » (XXXIX, 7) Saint Justin reviendra plus tard sur la malédiction de la Croix.

L’ancienne Loi annonce aussi la messianité de Notre Seigneur Jésus-Christ. Ses prescriptions sont en effet des figures du Messie. La Passion est par exemple annoncée par l’agneau pascal, les deux parousies par l’envoi des deux boucs. Ce sont des types du Christ. « Toutes les autres prescriptions de Moïse, amis, dis-je, sont en un mot, je puis le montrer en les prenant une à une, des types, des symboles et des annonces de ce qui devait arriver au Christ, de ceux dont il prévoyait qu'ils croiraient en lui, et semblablement de ce qui doit arriver par le Christ lui-même. » (XL, 4)

Selon les prophéties, le retour d’Elie aurait précédé l’avènement du Messie, objecte Tryphon. Or Saint Justin lui fait remarquer que son arrivée est prévue avant le grand jour du jugement, lorsque le Messie apparaîtra glorieux, c’est-à-dire lors de la seconde parousie. Cependant, l’esprit d’Elie était présent lors du premier avènement en la personne de Saint Jean Baptiste, le dernier prophète comme l’Esprit qui habitait en Moïse est passé à Josué (Nbre, XI, 17). C’est ainsi sous ses deux aspects que Notre Seigneur Jésus-Christ parle du retour d’Elie (Matth., XVII, 11). 

Le Messie est Dieu

A deux reprises, Tryphon s’oppose à la nature divine de Notre Seigneur Jésus-Christ. Comment peut-il exister un autre Dieu que le Créateur ? Ou plus exactement, quelles prophéties ont-elles annoncé l’existence d’un autre Dieu que le Créateur, le terme de « Dieu » entendu au sens propre. Selon Saint Justin, le Verbe de Dieu serait l’un des anges de l’apparition de Mambré. Il s’est aussi manifesté dans la vision de Jacob et a apparu à Moïse dans le buisson ardent. L’analyse des événements semble confirmer ses hypothèses. Ces manifestations font apparaître un Dieu distinct de Dieu. Saint Justin prend aussi l’exemple de la Genèse (Gen., I, 26 ; Gen., III, 22). A deux reprises, Dieu a employé le pronom « nous » comme s’Il agissait avec d’autres. Selon l’enseignement des sectes ou des rabbins, ce « nous » désigne Dieu et les anges. Mais cette interprétation demeure incohérente avec d’autres paroles de la Sainte Écriture. Un ensemble de témoignages justifient l’interprétation de Saint Justin. Ainsi Tryphon approuve le fait que la Sainte Écriture témoigne l’existence d’un autre Dieu que Dieu le Créateur. « C'est avec vigueur et avec abondance, ami, dit-il, que par toi ce point-là est établi. » (LXIII, 1) 

Saint Justin termine sa démonstration en montrant par les prophéties que c’est ce Dieu qui est le Messie attendu, celui qui doit naître d’une Vierge, doit souffrir et s’élever au ciel. Et c’est par lui que les Juifs eux-mêmes sont sauvés comme le témoigne encore la Sainte Écriture.

L’abondance des témoignages trouble Tryphon. « Par autant de passages tirés des Écritures, je demeure troublé » (LXV, 1) Il est surtout troublé car son interprétation semble contradictoire avec d’autres versets comme celui d’Isaïe : « Je suis le Seigneur Dieu, tel est mon nom, je ne donnerai à nul autre ma gloire, pas plus que mes vertus » (Is., XLII, 8). Or, il apparaît clairement que Dieu parle du Christ. Dieu ne donnera sa gloire qu’à celui qu’Il a établi lumière des nations et à personne d’autres.

Saint Justin revient sur la distinction « numérique » entre Dieu le Père et le Verbe en appliquant à ce dernier des versets bibliques. Il tente de définir les relations existantes entre eux. Il définit le Verbe comme engendré de Dieu le Père. Ils s’opposent aussi à ceux qui voient le Verbe comme une émanation de Dieu le Père. « Cette puissance, disent-ils, demeure indivisible et inséparable du Père, de même que la lumière du soleil, sur la terre, est indivisible et inséparable du soleil, tandis que celui-ci se trouve dans le ciel : et lorsqu'il se couche, la lumière disparaît avec lui. Ainsi, disent-ils, le Père, lorsqu'il le veut, provoque une projection de sa puissance, et, lorsqu'il le veut, il la ramène à soi. » (CXXVIII, 3) Ses écrits sont donc aussi tournés contre les hérésies. Le Verbe est numériquement distinct de Dieu le Père et engendré par Lui de toute éternité. 

Les objections à la naissance virginale du Messie

Le prophète Isaïe et 
la Vierge à l'enfant  
Icône du Sinaï, 13° siècle
Tryphon présente à Sant Justin un deuxième paradoxe : la naissance virginale de Notre Seigneur Jésus-Christ. Pourtant Isaïe l’a prophétisée. « C'est encore pour que les hommes qui croient en lui puissent savoir comment, né au monde, il a été engendré, que par ce même Isaïe l'Esprit prophétique a prophétisé ainsi comment il devait venir. » (XLIII, 4) Le Dialogue aborde ainsi la célèbre prophétie d’Isaïe (Is., VII, 14). 

Isaïe annonce à Achaz un signe : « le Seigneur lui-même vous donnera un signe. Voici : la vierge concevra et enfantera un fils, son nom sera Emmanuel. » (Is., VII, 14). Il est bien un signe puisque « dans la race d'Abraham selon la chair personne jamais ne soit né ou n'ait été dit né d'une vierge, sinon notre Christ Emmanuel. » (LXVI, 4) Or selon la lecture juive, le verset parle non pas d’une « vierge » mais d’« une jeune fille ». En outre, toujours selon l’enseignement juif, la prophétie ne se rapporte pas au Messie mais à Ézéchias. Enfin, Tryphon compare cette naissance virginale aux fables païennes. « Vous devriez rougir de raconter les mêmes choses qu'eux. » (LXVII, 1) 

Retour et avancée dans la démonstration

Nous constatons qu’en dépit des nombreux témoignages qu’il accepte, Tryphon considère encore le Christ homme parmi les hommes. « Il vaudrait mieux dire que ce Jésus fut un homme d'entre les hommes, et, si vous démontrez à partir des Écritures qu'il est bien Christ, que c'est à cause de sa vie parfaite et conforme à la Loi qu'il fut jugé digne d'être choisi pour Christ. Mais ne vous risquez pas à conter des prodiges, si vous ne voulez pas, comme les Grecs, être convaincus de déraison. » (LXVII, 1) Saint Justin dénonce alors sa mauvaise foi. « Tu n'agis, en tout cas, ni avec droiture ni selon ce que veut l'amour de la vérité, lorsque tu t'ingénies à remettre en question même ce sur quoi nous étions progressivement tombés d'accord » (LXVII, 4) Tryphon témoigne ainsi de la dureté de cœur et de l’obstination juive.

Saint Justin est donc dans l’obligation de revenir sur ce dont ils étaient convenus. Mais en reprenant ses conclusions de manière claire et successive, il fait en fait une réelle avancée dans sa démonstration. Il en rappelle d’abord la première partie. La justification ne vient pas de la Loi qui est en soi inefficace. Inutile pour Dieu, la Loi n’a été donnée aux Juifs qu’à cause de leur dureté de cœur et de leur penchant pour l’idolâtrie. Ainsi Dieu a-t-il promis une nouvelle alliance qui sera instituée, « non comme avait été instituée la première sans crainte, ni tremblement, ni éclair » (LXVII, 10), une alliance éternelle adaptée à tous les peuples. Saint Justin en conclut que Notre Seigneur Jésus-Christ a été justifié parce qu’il a accompli l’économie de Dieu le Père. Saint Justin rappelle ensuite la deuxième partie de la démonstration. La Sainte Écriture témoigne de l’existence d’un autre Dieu que Dieu le Père et que cet autre Dieu n’est autre que le Christ. 

Tryphon ne peut visiblement pas concilier la nature divine de Notre Seigneur Jésus-Christ et sa naissance virginale. Mais Saint Justin rappelle que sa foi ne se fonde pas sur des enseignements et des raisonnements humains mais sur la Sainte Écriture qui est Parole et volonté de Dieu. Ainsi devons-nous admettre ce qu’elle impose de croire. Toutes ses démonstrations tiennent sur cette hypothèse partagée par les Juifs et les Chrétiens. 

Arguments de Saint Justin relatifs à la naissance virginale de Notre Seigneur Jésus-Christ

Saint Justin s’attaque d’abord sur la comparaison de la naissance virginale de Notre Seigneur Jésus-Christ avec les fables païennes. A partir d’une connaissance précise des fables et des prophéties, il n’a aucune difficulté pour démontrer leur incompatibilité. 

Puis il donne des prophéties qui attestent l’origine ineffable du Messie, né de la volonté de Dieu en vue d’accomplir l’œuvre de la Rédemption. Enfin, il explique en quoi les versets prophétiques incriminés ne peuvent s’appliquer à Ézéchias dans sa totalité comme l’entendent les Juifs. Saint Justin démontre ensuite qu’ils peuvent se rapporter à Notre Seigneur Jésus-Christ.

Mais revenons à la prophétie qui donne comme signe la naissance virginale du Messie. Si les Juifs entendent la vierge comme une jeune fille, comment une naissance charnelle pourrait-elle alors être un signe ? « S'il devait en effet naître lui aussi, comme tous les autres premiers-nés, d'un commerce charnel, pourquoi donc Dieu a-t-il dit qu'il faisait un signe, ce qui n'est pas commun à tous les premiers-nés ? » (LXXXIV, 1) Les Juifs rejettent l’interprétation de la Septante qui effectivement parle d’une « vierge » et substitue l’expression « la vierge » par « la jeune fille », ce qui est incohérent avec le terme de « signe ». L’Ancien Testament témoigne que par la puissance divine, des femmes stériles ont pu enfanter. Dieu est en effet capable de tout faire. La naissance virginale n’est point impossible.

La malédiction de la Croix

Tryphon s’attaque de nouveau à la Croix qui représente pour lui une malédiction incompatible avec le Messie. « Sache bien, dit-il, que notre race toute entière attend le Christ ; et toutes les Écritures que tu as citées sont dites à son sujet, nous le reconnaissons ; […] quant à savoir si le Christ doit subir l'infamie de la crucifixion, nous demeurons perplexes, car le crucifié, est-il dit dans la Loi, est maudit ; aussi ne suis-je pas encore sur ce point disposé à te croire. Que les Écritures proclament un Christ « souffrant », c'est évident ; mais que ce soit de la souffrance maudite dans la Loi, nous aimerions l'apprendre » (XXCIX, 1-2)

Pourtant, la Sainte Écriture prédit clairement les humiliations que devra subir le Christ. Il doit être mis au rang des condamnées et amené à l’abattoir comme une brebis. Tryphon ne conteste pas ces prophéties mais la Croix représente un tel niveau d’humiliation qu’il ne peut l’accepter. Car cette mort est maudite par la Loi (Deut., XXI, 23).

Dieu nous a donné des signes qui prédisent le genre de mort du Christ. Soutenu par Aaron, Moïse étend les bras pour que son peuple puisse vaincre son adversaire Amalek. Dès qu’il baisse les bras, l’ennemi prend le dessus. La force de la victoire est donc dans son attitude qui a la forme d’une Croix. L’attitude habituelle pour prier Dieu est d’être à genou. « Qui de vous ne sait que la prière qui fléchit Dieu, est surtout celle s'accompagne de lamentations et de larmes, lorsque l'on se prosterne les genoux pliés ? » (XC, 4) L’étrange attitude de Moïse est un signe de la Croix qui sera source de salut.

La difficulté réside dans la lecture de la Sainte Écriture. C’est parce que nous ne la comprenons pas que nous y voyons parfois des contradictions. Il nous faut recevoir la grâce divine pour l’entendre. « Si quelqu'un, donc, entreprend sans le secours d'une grande grâce reçue de Dieu de comprendre ce qui par les prophètes fut dit ou accompli, il ne lui servira de rien de vouloir rapporter paroles ou événements, s'il n'est point en mesure d'en rendre raison aussi. » (XCII, 1) 

Comment en effet Tryphon peut-il rejeter la Croix sous prétexte qu’elle est considérée comme maudite quand Moïse utilise un serpent d’airain alors qu’il a interdit toute image ou représentation ? Au lieu de rejeter la Croix, faut-il plutôt chercher à en comprendre le sens.

Saint Justin revient longuement sur le serpent d’airain. Ce signe proclame un mystère. Tous ceux qui le regardent sont sauvés de la morsure des serpents. « Il proclamait d'une part qu'il détruirait la puissance du serpent, qui avait mis en œuvre la transgression d'Adam, d'autre part le Salut pour ceux qui croient en celui qui par ce signe, c'est-à-dire la Croix, devait mourir des morsures du serpent, à savoir les actions mauvaises, idolâtries et autres injustices. » La malédiction cesse de s’appliquer contre le Christ par qui sont sauvés tous ceux qui ont commis des actes dignes de malédiction. Est plutôt maudit celui qui ne suit pas la volonté de Dieu. Et les chrétiens sont maudits non par Dieu mais par ceux qui les persécutent jusqu’au martyr alors que les chrétiens n’éprouvent aucune haine pour eux. Les faits répondent cruellement à la question de Tryphon.

Les Chrétiens sont le nouveau peuple de Dieu

Si la Loi était vraiment utile au salut de l’homme et donc seule source de justice, il y a aurait une contradiction dans la Sainte Écriture, suggère Saint Justin. Comment en effet pouvons-nous expliquer qu’un moment de l’histoire, la circoncision et les autres préceptes de la Loi devaient être utiles au salut des hommes ? Dieu ne connaitrait-il pas l’avenir ? Serait-il injuste ? Donc l’hypothèse est absurde. Car Dieu propose ce qui est juste à tous les hommes. Le salut est universel.

La prophétie de Malachie est considérée comme prophétique par les Chrétiens et les Juifs. Elle annonce la conversion des nations. Les Juifs attendent le Messie qui se fera connaître dans la gloire et accomplira cette prédiction. Pour les Chrétiens, la prophétie s’est en partie réalisée. Pour Saint Justin, elle proclame aussi deux parousies du Messie, « l'une où il est annoncé souffrant, sans gloire et sans honneur, crucifié ; la seconde où avec gloire, du haut des cieux il paraîtra » (CX, 1) Ces deux avènements sont aussi symbolisés par les deux boucs offerts à l’occasion du jeûne.

Les Chrétiens comprennent la Sainte Écriture par la grâce divine. « Croyez-vous, amis, que nous aurions jamais pu comprendre ces choses, dans les Écritures, si par la volonté de celui qui les a voulues nous n'avions point reçu la grâce de comprendre ? » (CXIX, 1) Dieu a en effet choisi un nouveau peuple saint comme l’avaient annoncé les Prophètes. « Nous avons refleuri en un autre peuple, et nous avons germé, épis nouveaux et prospères, comme l'ont dit les prophètes. » (CXIX, 3) C’est l’accomplissement de la prophétie d’Abraham, père de nombreuses nations, et non d’un peuple particulier. Sorti d’une terre d’iniquité, les Chrétiens ont hérité la promesse de la terre sainte. Ils ont foi en la parole de Notre Seigneur Jésus-Christ allant jusqu’au martyr. Enfant spirituel d’Abraham, le peuple nouveau a aussi été annoncé à Isaac et Jacob. Le Christ est bien l’attente des nations. La foi universelle en Notre Seigneur Jésus-Christ atteste qu’Il est le Christ comme l’atteste la Sainte Écriture. 


Or selon l’interprétation juive, « les nations » sont en fait les prosélytes. Mais souligne Saint Justin, par la circoncision, les Gentils se mettent sous la Loi. Ce serait donc la Loi qui illuminerait les nations. Quel besoin aurions-nous alors d’une nouvelle alliance ? Car Dieu a bien annoncé une nouvelle alliance comme l’a reconnu Tryphon. Et cette nouvelle alliance est le Christ. Ces prosélytes ne forment pas des nations puisqu’ils se rapprochent du peuple juif. Comment pouvons-nous aussi comprendre que les prosélytes seuls entendent la Loi alors que les Juifs demeurent aveugles selon les prophéties ? Cette interprétation conduit à des absurdités. 

Les prophètes ont en effet annoncé un nouvel Israël qui n’est pas le peuple juif (Ez., XXXVI, 12). Les Chrétiens sont les véritables enfants de Dieu parce qu’ils observent les préceptes du Christ, Notre Seigneur Jésus-Christ. Or « de Jacob vous êtes les enfants selon la descendance charnelle, vous vous attendez à être assurément sauvés. » (CXXV, 4) Le véritable Israël est constitué des nations appelées par Notre Seigneur Jésus-Christ et des Juifs qui ont cru en Lui. Comme le proclament des prophéties, les nations, c’est-à-dire les Gentils, sont appelées à se réjouir avec la descendance des Patriarches. Elles sont dignes de connaître Dieu et de recueillir l’héritage des promesses divines comme ceux du peuple juif qui sont restés fidèles à la volonté de Dieu.

La Parole de Dieu promet l’héritage de la Terre sainte à la descendance de Jacob et de Juda. Mais il y a deux descendances, l’une de sang et de chair, l’autre de la foi et de l’Esprit. Dieu nous annonce alors que de l’une sortira l’autre. L’une sera rejetée par sa méchanceté et irritera Dieu. Or les Juifs ont commis le mal devant Dieu en rejetant et en tuant le Christ. « Or, qui ne le connaît pas ne connaît pas non plus la volonté de Dieu, et celui qui l'outrage et lui voue de la haine, c'est aussi, sans conteste, celui qui l'a envoyé qu'il hait et qu'il outrage. Et si l'on ne croit pas en lui, c'est que l'on ne croit pas aux proclamations par lesquelles les prophètes avaient annoncé et proclamé à tous la bonne nouvelle de sa venue. » (CXXXVI, 3) Les Chrétiens sont la postérité de Jacob et de Juda. 

Le dialogue se termine par une prière de Saint Justin pour Tryphon et ses compagnons : « il n'est pas de meilleure prière que je puisse faire pour vous, mes amis, que de vous voir reconnaître que c'est par cette voie-là qu'à tout homme est donné de trouver le bonheur, et croire sans réserve, vous aussi comme nous, que c'est à nous qu’appartient le Christ de Dieu. » (CXLII, 3)





























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