" La pierre précieuse, voire de grand prix aux yeux de certains, qu'est l'émeraude, se voit insultée par un morceau de verre habilement truqué, s'il ne se rencontre personne qui soit capable de procéder à un examen et de démasquer la faute. Et lorsque de l'airain a été mêlé à l'argent, qui donc, s'il n'est connaisseur, pourra aisément le vérifier ? "(Saint Irénée, Contre les hérésies)


lundi 26 janvier 2015

Préserver la Sainte Écriture de toute altération

Selon de nombreuses théories, le christianisme aurait fait l’objet de nombreux changements ou évolution au cours du temps. Les générations y auraient ajouté des éléments nouveaux et auraient supprimé des données anciennes. Les Saintes Écritures, par exemple, auraient été modifiées lors de leurs copies. La tradition orale qui précède l’écrit aurait aussi été défaillante ou aurait volontairement déformé l’histoire originelle. Toutes ces théories s’appuient sur le même principe : rien n’est stable au cours du temps. Elles supposent en particulier l’incapacité de l’homme à préserver une information au cours des générations. Elles ignorent ou négligent donc les soins qu’il peut apporter pour sauvegarder l’intégrité de ce qu’il a reçu et de ce qu’il va transmettre. Elles méprisent aussi toutes les moyens qu’il a mis en place pour contrôler cette intégrité. En un mot, ces théories oublient le caractère sacré des paroles et des textes qui nous ont été transmis.

Mais les faits parlent d’eux-mêmes. Les manuscrits que nous possédons, les plus anciens datant du IIIe siècle avant Jésus-Christ, diffèrent peu de nos versions actuelles. L’intégrité substantielle est en effet préservée. Ce fait indéniable suffirait à démonter toutes ces théories. Néanmoins il nous interroge. Comment la Sainte Écriture a-t-elle pu en effet traverser le temps sans véritable dommage ? Dans cet article, nous allons traiter de la Sainte Bible hébraïque, dite massorétique, et des moyens mis en œuvre pour préserver son intégrité. Nous verrons ainsi qu’ils ne sont guère différents des principes que nous appliquons aujourd'hui pour contrôler l’intégrité de nos messages dans nos systèmes informatiques, intégrité qui nous semble si naturelle.

Rappelons qu’avant la destruction du Temple, en l’an 70, il existait deux principaux "canons" de l’Ancien Testament : le canon alexandrin, qui est le fondement du canon chrétien de l’Ancien Testament, et le canon palestinien. Le premier définit les livres bibliques constituant la Septante. Au Ier siècle, un ensemble de rabbins ont défini et clôturé le canon de la bible hébraïque en usage actuellement dans le judaïsme. Plus tard, du VIIe au XIe siècle, des savants ont fixé les textes définitifs de l’Ancien Testament. Ainsi s’est élaborée la Bible hébraïque.

La langue hébreu ancienne est une langue sémitique. Elle ne note que les consonnes. Des signes ont donc été ajoutés aux lettres pour guider la lecture. Un système plus complexe a ensuite été mis en place pour rendre encore plus lisible le texte hébreu. Des signes ou points voyelles y ont été placés au-dessus ou au-dessous des consonnes, parfois entre les consonnes, indiquant ainsi la prononciation convenable. Une ponctuation y est aussi ajoutée afin d’indiquer la ligne mélodique pour la proclamation chantée dans les synagogues. Des accents sont enfin associés aux mots afin d’indiquer la manière avec laquelle le texte doit être chanté. Ils nous renseignent aussi sur le début et la fin des versets. Les méthodes facilitent ainsi la lecture et la cantillation des textes.

Les savants ne font pas que faciliter la lecture et la cantillation des textes. Ils apportent également des informations lors des copies de textes bibliques. Des notes, intitulées massorètes [1], précisent le sens du texte. Nous distinguons les petites massorètes notes brèves qui indiquent surtout les formes inhabituelles, et les grandes massorètes, plus développées, sortes de concordances de passages qui ont un peu les mêmes anomalies. Lorsqu’une anomalie est rencontrée dans le texte original, quand par exemple un mot est incorrect, les scribes laissent le mot dans le texte mais indiquent dans la marge un mot plus convenable en précisant les consonnes modifiées. Lorsque le sens d’un passage est difficile ou incorrect, ils indiquent comment il doit être compris. Le copiste se refuse de modifier le texte original et apporte des informations en marge de sa copie.

Certes, le copiste peut involontairement modifier des mots et se tromper. Des techniques ont alors été élaborées pour contrôler son travail. Après avoir fini de copier un livre biblique, le scribe fournit par exemple des indications statistiques en fin de texte. Il note par exemple le nombre de mots du document copié ou encore le mot, le verset, la lettre qui se trouvent au centre du livre, voire le nombre de fois qu’une lettre ou une expression particulière est employée dans le texte. Cette statistique plus ou moins développée et précise permet de contrôler le travail du scribe et la fidélité de leur copie par rapport au texte original.

Les scribes s’avèrent en fait très rigoureux et exigeants dans leur travail. Copier un livre saint n’est pas une activité « normale ». Ils sont en effet conscients de l’importance de leur travail et de la nature des textes dont ils ont la responsabilité de transmettre. Certains d’entre eux considèrent que leur salut dépend de la qualité de leur travail. Toute altération est en outre identifiée et notée. Des documents, qui relèvent de la tradition hébraïque, précisent les modifications apportées par les scribes au cours de leur copie. Selon ces documents, elles sont au nombre de huit, onze ou dix-huit pour tout l’Ancien Testament. Les soins qu’ont apportés les scribes et leur contrôle ont ainsi permis de sauvegarder l’intégrité des textes bibliques et de détecter les erreurs.



Cet exemple montre toute l’importance que les scribes apportaient à leurs travaux. La copie d’un texte biblique est accompagnée d’une série de précautions destinées à éviter et à détecter les erreurs, à faciliter la lecture et la compréhension du texte et à tracer toute modification légitime. Nous retrouvons aujourd'hui ce même soin dans les protocoles qui permettent les échanges de nos données informatiques. Tout un dispositif cherche à garantir l’intégrité de nos données. Ce souci légitime et même essentiel était aussi partagé par les scribes de la Sainte Écriture lorsqu'ils devaient copier un texte biblique. 

Cependant, le copiste seul peut-il vraiment préserver et contrôler l’intégrité des textes bibliques ? Nous ne devons pas en effet ignorer le contrôle des écoles, des savants, des prêtres, des croyants qui veillent au maintien de la vérité, surtout en une époque où elles étaient connues par cœur. L’évêque de Chypre Saint Spyridon (270-342) réprimande en public un homme qui avait osé changé un mot dans la Sainte Écriture[2]. La lecture dans les synagogues ou dans les églises est d’une extrême importance. Elle garantit la transmission exacte des paroles de Dieu…

Enfin nous ne pouvons pas non plus oublier la protection divine dans la transmission des vérités révélée. Est-il en effet possible que Dieu, l’auteur véritable de la Sainte Écriture, laisse ses paroles traverser les siècles sans qu’Il veille à leur intégrité alors qu’elles sont essentielles pour notre salut et qu’elles sont censées subsister jusqu’à la fin des temps ? Lorsque Notre Seigneur Jésus-Christ commence à prêcher, nul n’est surpris des versets qu’Il prononce. Les Juifs parlent de la même Bible. Les Apôtres citent sans explication les versets bibliques. La Sainte Écriture a su être préservée jusqu'à son avènement. Et depuis l’ère chrétienne, l’Église assure cette fonction de garant des sources de la foi. L’intégrité biblique est aussi une réalité visible de ce que nous appelons la Tradition. Rappelons que le Nouveau Testament n’a guère évolué depuis deux mille ans en dépit des persécutions, des hérésies et des querelles intestines. Cela tient du miracle… Deo gratias




Références
[1] Le terme de « massorètes » a donné le nom des scribes juifs. Il vient d'un mot hébreu signifiant "tradition". On parle aussi de "mesorah" pour désigner les marques et les notes marginales (lexique, www.seraia.com).
[2] Voir Sozomène, Histoire Ecclésiastique, I, II, cité dans Apologétique, La crédibilité de la Révélation divine transmise aux hommes par Jésus-Christ, Abbé Bernard Lucien, éditions Nuntiavit, 2011.

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