" La pierre précieuse, voire de grand prix aux yeux de certains, qu'est l'émeraude, se voit insultée par un morceau de verre habilement truqué, s'il ne se rencontre personne qui soit capable de procéder à un examen et de démasquer la faute. Et lorsque de l'airain a été mêlé à l'argent, qui donc, s'il n'est connaisseur, pourra aisément le vérifier ? "(Saint Irénée, Contre les hérésies)


jeudi 18 décembre 2014

Le kantisme : influence et danger





Les articles précédents nous paraissent suffisants pour comprendre l’essentiel de la pensée de Kant. Ainsi pouvons-nous déjà saisir toute son importance et son influence dans les philosophies du XIXe et du XXe siècle. Mais nous pouvons aussi déceler ses difficultés et ses failles dont la compréhension nous est utile dans notre volonté de défendre la foi et la vérité.

Le kantisme à la source des philosophies modernes

Le kantisme est la source de nombreux courants d’idées : l’agnosticisme, le phénoménisme, le positivisme et l’idéalisme sans oublier le volontarisme, le fidéisme et le pragmatisme. Tel est l’avis de Roger Verneaux[1]. Il présente aussi le kantisme comme source du "modernisme" qui manifeste l’introduction de sa pensée dans la théologie catholique. Nous avons déjà constaté son influence dans l’idéalisme allemand, en particulier l’hegélianisme, dans le fidéisme de Bautain et dans le semi-rationalisme de Günther [7].

Kant défend en effet l’idée que l’homme est incapable de connaître les choses en soi donc l’être tel qu’il est en lui-même, même s’il affirme la nécessité de croire en leur existence. L’existence de Dieu est donc inconnaissable. Il n’est pas possible de démontrer que Dieu existe ou que Dieu n’existe pas. Mais il est nécessaire de la croire pour fonder la moralité. C’est donc un acte de foi au sens kantien et non un acte de l’entendement. Kant nourrit donc l’agnosticisme.

Selon la Critique de la raison pure, Kant refuse toute connaissance de la réalité transcendantale. La science se limite à la connaissance possible des phénomènes. L’intuition sensible est alors indispensable à l’entendement. Sans les données qu’elle fournit, un concept est vide. Le phénoménisme et le kantisme se rejoignent donc. Nous pouvons aussi le rapprocher du positivisme. Ce dernier ne voit en effet la connaissance que dans la science qui se fonde sur l’expérience.

Kant, Fichte, Schelling, Hegel
Mais allons plus loin encore. Si nous ne pouvons connaître que les phénomènes, à quoi bon les choses en soi si elles sont inconnaissables ? Pour nous finalement, seuls les phénomènes existent. Pire encore. Ce sont des lois de la pensée qui constituent notre connaissance et finalement l’être pensé. Le sujet de la connaissance est finalement le législateur du monde. Tel est le fondement de l’idéalisme. Certes, Kant crot en l’existence des choses en soi mais qu’importe. Nous ne connaissons la réalité que par les phénomènes. La réalité telle que nous pouvons connaître n’est finalement constituer que par les phénomènes. La tentation est grande de confondre ces deux mondes. Nous ne sommes pas loin de l’idéalisme allemand. Avec une logique implacable, les successeurs de Kant chercheront à supprimer tout simplement les choses en soi. Fichte considère qu’elles sont une pure conception de l’esprit puisque le principe de la raison suffisante n’a aucune valeur objective. Le sujet crée donc le noumène. Il n’est pas simplement le législateur du monde des phénomènes. Il en est le créateur...

Si notre connaissance est formée des lois de notre esprit à partir de la matière fournie par notre intuition uniquement sensible, nous arrivons sans grande difficulté au constructivisme, c’est-à-dire au caractère construit et construisant de la connaissance et par suite de la réalité. 

En introduisant le temps dans le kantisme non comme forme de la pensée mais en tant que processus, nous abordons le monde hegélien. Certes Hegel élabore sa philosophie contre le kantisme, mais il en est influencé. Kant a surtout souligné l’importance du temps dans la formation de notre pensée et donc de notre connaissance, ce qui donnera naissance à tout un courant d’idées très puissant que nous appelons évolutionnisme. Et la notion du temps est probablement au cœur de toutes nos difficultés. Kant a probablement joué un rôle fondamentale en l’introduisant aussi nettement dans la philosophie …

En outre, la Critique de la raison pratique fonde la moralité sur le devoir, c’est-à-dire sur la volonté. L’autonomie de la volonté est au cœur du kantisme. L’intuition intellectuelle n’existant pas, seule la volonté affirme la réalité transcendante au sensible. La métaphysique relève donc uniquement de la foi. Et c’est parce qu’il est nécessaire de croire à cette réalité que nous devons y croire. Nous sommes proches du pragmatisme qui ne voit dans les conséquences pratiques la justification des connaissances. La réussite de l’action fonde finalement l’adhésion à une connaissance. Nous sommes aussi au cœur du volontarisme

Enfin revenons aussi à cette dernière idée présente aussi bien dans la Critique de la raison pure et dans la Critique de la raison pratique : la véracité d’un objet et d’une loi se fonde sur l’universalité. Est en effet objectif selon Kant, et donc vrai, ce qui est cru par tous les êtres raisonnables. Nous retrouvons le fidéisme

Le danger du kantisme

Cet inventaire non exhaustif de l’influence du kantisme dans les philosophies modernes n’a pour but que de montrer une des racines des erreurs actuelles et donc de rappeler l’importance de connaître cette philosophie pour affronter les pensées contemporaines. Certes, cette pensée est difficilement abordable. Nous avons dû à plusieurs reprises reculer avant de l’étudier. Encore, nous ne faisons qu’étudier des commentaires qui l’ont déjà longuement digérée. 

Cette difficulté explique aussi notre propre difficulté à comprendre la pensée moderne. Car le kantisme a élaboré un véritable univers de la pensée dans lequel évolue allègrement la philosophie moderne. Kant a construit un vocabulaire particulier qu’elle utilise avec aisance. Nous osons même dire qu’il a biaisé un vocabulaire classique en philosophie en donnant aux termes anciens des sens nouveaux. Il a en effet employé des termes d’Aristote et de Platon tout en fournissant de nouvelles définitions. Un esprit classique croit ainsi évoluer dans un monde connu quand finalement il est plongé dans un univers complètement étranger, ce qui explique son incompréhension profonde, son égarement, sa fuite. 

Depuis des temps antiques, la pensée évoluait plus ou moins selon le platonisme et l’aristotélisme. Or tout en usant des termes platoniciens ou aristotélicien mais munis de sens différent, Kant apporte de la confusion dans la réflexion. Et cette confusion est totale quand il énonce de nouveaux principes contraires à ceux qui sont en usage depuis des siècles. Il vient même bouleverser, voire révolutionner la philosophie telle qu’elle a toujours été fondée. Nous le voyons par les deux principes que Kant énonce : 

- la connaissance ne consiste plus en l'adaptation du sujet à l’objet mais de l’objet au sujet. Le fondement de la connaissance consiste en des lois immanentes ;

- le bien n’est plus l’adaptation de la volonté à la finalité de l’être mais la finalité à la volonté. Le devoir est en effet le fondement de la moralité.

Par ce renversement de la pensée, Kant a révolutionné non seulement la philosophie mais l’entendement. Nous oublions souvent cette révolution qui dépasse en importance les révolutions politiques et sociales du XIXe siècle. 

Kantisme et christianisme

Or le christianisme utilise les termes et les concepts de la philosophie classique pour justifier de sa foi dans l’ordre rationnel. Saint Augustin défend la religion avec les armes de Platon ou du néoplatonisme. De même, Saint Thomas d’Aquin use de la force d’Aristote. Le christianisme a naturellement évolué dans ce contexte. Cela ne signifie pas que ses origines sont néoplatoniciennes ou aristotéliciennes comme on pourrait le penser, cela signifie simplement qu’elle a développé un discours compréhensible dans ce contexte. Le but de l’Église demeure en effet la transmission de la Parole de Dieu pour le salut des âmes, ce qui implique nécessairement un discours qui soit adapté au contexte dans lequel elle évolue. 

Nous comprenons alors les difficultés du christianisme lorsque le contexte intellectuel s’inspire du kantisme. La tentation est alors forte d’adapter le discours chrétien à la pensée de Kant. Un courant thomiste a aussi été influencé par le kantisme. Ces tentatives ont donné lieu à des condamnations de l’Église sans cependant les arrêter. Aujourd'hui, nous en voyons les conséquences : une terrible confusion, des thèses hétérodoxes, voire incompréhensibles, le relativisme intellectuel et morale et finalement l’abandon de la foi et de la vie morale…

Il n’est pas alors rare d’accuser l’incapacité de l’Église à adapter son discours ou d'entendre des voix réclamer un changement de discours. Le christianisme « platonicien » ou « aristotélicien » serait inadapté donc devrait être abandonné. Nous serions dans l’obligation de le changer. Il n’est pas non plus rare de désavouer nos critiques en prétextant que nous évoluons dans un contexte intellectuel désormais dépassé. Nos critiques viendraient plutôt d’un malentendu. Nous emploierions des termes dont le sens n’a plus court. Tout en nous excusant de notre obsolescence ou de notre anachronisme, ces bons esprits nous rejettent du champ de bataille et consolident leurs positions. 

Mais la vérité est toute autre. Le christianisme n’est ni aristotélicien ni platonicien. Si ces philosophies ont été et demeurent encore utiles au christianisme, c’est peut-être pour la simple raison qu’elles sont plus adaptées pour enseigner la vérité aux hommes. Il n'y a ni habitude intellectuelle, ni conformisme intellectuelle dans ce choix. Suggérons une simple hypothèse : le christianisme et le kantisme sont peut-être simplement incompatibles ! L’erreur et la vérité ne peuvent s’associer tout simplement. Cela explique pourquoi le phénoménalisme, l’hégélianisme, le constructivisme et bien d’autres encore sont contraires au christianisme. L’univers kantien n’est pas la réalité mais une construction philosophique dans lequel le christianisme ne peut vivre. Car le christianisme ne vit que de vérités et non d’illusions. 

Donc la transmission de la Parole de Dieu ne consiste pas à adapter le christianisme à l’univers kantien mais à s’opposer à cette illusion et à revenir à l’univers réel…

Les faiblesses du kantisme







Jacobi (1743-1819), philosophe allemand, contemporain de Kant, a exposé une des principales difficultés du kantisme : « sans la chose en soi, je ne puis entrer dans ce système ; avec la chose en soi, je ne puis y demeurer. » Kant admet en effet les choses en soi au-delà des phénomènes. Elles sont même nécessaires pour entrer dans son système puisque toute notre connaissance part des impressions qui sont passivement reçues dans la sensibilité. Contrairement à l’idéalisme allemand, Kant part bien de la réalité pour arriver à la connaissance. Les choses en soi sont bien la source des impressions. Nous dirions même qu’elles en sont la cause puisque les impressions ne sont que des actes passifs. Remarquons déjà que nous devons faire un usage transcendant du principe de causalité alors que Kant ne lui reconnaît qu’un usage immanent. Dans le kantisme, les choses en soi sont absolument inconnaissables, ce qui nous paraît bien étrange puisque nous savons qu’elles existent puisque sans elle, il n’y a pas d’impressions. Or n’est-ce pas de la connaissance que de savoir qu’elles existent ? Enfin, si effectivement elles sont inconnaissables, il est inutile d’en parler. Nous pouvons en effet uniquement parler de ce qui est possible de connaître : les phénomènes, l’esprit, son activité, ses lois. En clair, nous entrons dans l’idéalisme absolu, « ce qui est une manière de sortir du kantisme »[2].



L’autre difficulté est le principe d’immanence. Pourquoi devons-nous y adhérer ? Pourquoi devons-nous nécessairement séparer l’être et le phénomène ? Le phénomène peut être l’être dévoilé, rendu présent et manifestant au sujet un aspect de l’être. Nous ne pouvons pas percevoir l’être dans sa totalité ou coïncider l’être avec tous ses aspects ainsi dévoilés. Nous ne percevons donc qu’une partie de l’être selon nos facultés, selon notre situation. Mais cette connaissance porte directement sur l’objet, sur les choses existant hors de nous, et non pas sur nos représentations des choses. Le réalisme est toujours valable lorsque nous refusons le principe d’immanence.



Kant rejette aussi l’intuition intellectuelle. Si elle existait, une intuition intellectuelle serait créatrice, ce qu'il ne peut admettre. Il voit en effet l’intelligence comme fonction de pure activité. Elle est pure abstraction. Abstraction et intuition sont incompatibles d'où le rejet de l'intuition intellectuelle. En fait selon Kant, l’intuition se caractérise par son objet qui est concret. C’est effectivement le cas pour l'intuition sensible. Mais « ce qui caractérise l’intuition, ce n’est pas que son objet soit concret, mais qu’il soit immédiatement présent à l’esprit »[3]. Il est en effet possible d’imaginer une intuition qui se fait par concept comme le pensent Husserl et Maritain par exemple. 

La notion de jugement synthétique est généralement reconnue comme une invention inconsistante de Kant. La distinction entre jugement synthétique et analytique est toute relative. Elle dépend de la définition du sujet. La notion de nombre est incluse dans « pair » et « impair ». Dans l’ « être contingent », nous ne trouvons pas celle de « causé » alors que la notion de l’« être causé »,implique celle de l’« être contingent ». De manière simple, nous pouvons dire que ce n’est pas le prédicat qui est inclus dans le sujet mais le sujet qui est inclus dans le prédicat. La notion de jugement synthétique pose donc quelques difficultés.

Enfin, comme nous l’avons évoqué, Kant attaque la seule métaphysique qu’il connaît, celle de Wolf. Aristote semble être absent de son ouvrage. Wolf soutient une connaissance de l’être en soi par voie purement a priori, ce qui est en effet contestable. Cependant Kant pourfend la possibilité de la métaphysique d’être une science. Il donne l’exemple des mathématiques qui peuvent satisfaire tous les esprits, contrairement à la métaphysique qui est incapable, selon Kant, de définir des vérités satisfaisantes pour tous les êtres raisonnables. Cet argument est assez classique. Il a notamment été mis en valeur par les sceptiques. Comme tous les philosophes se contredisent, il n’y a pas de vérités philosophiques. Toutes les philosophes se valent finalement. Mais cette conclusion est un peu rapide. Cela est en effet vrai si nous les considérons de dehors, c’est-à-dire si nous nous abstenons d’y pénétrer, de les étudier. Mais alors nous n’avons pas le droit de soutenir qu’aucune n’est valable puisque nous ne les avons pas examinées. La métaphysique n’est pas évidemment une science comme les mathématiques car elles n’ont pas le même objet d’étude. Il est donc difficile de les comparer.

Concernant la partie morale du kantisme, nous pouvons faire trois remarques. D'abord, est-il vraiment exact que la recherche du bien manifeste toujours l’égoïsme comme le prétend Kant ? C’est en effet pour cette raison qu’il rejette le bien comme fondement de la moralité. Cette conception est bien superficielle. L’égoïsme est la recherche de son bien personnel au mépris d’un bien absolu. Il est avant tout désordre. Nous pouvons aimer un bien pour lui-même et par-dessus toute chose. N’est-ce pas la définition de l’amour pur ? Peut-il être une manifestation d’égoïsme ? En outre, l’amour de soi intègre toute vie morale : aime ton prochain comme toi-même. Mais cet amour peut atteindre la perfection, c’est-à-dire la pureté, s’il est inclus dans une finalité plus haute.

Puis, qu’est-ce le bien selon Kant ? Selon un jugement analytique, nous pouvons dire que dans la notion du bien se trouve l’idée qu’il est objet d’amour et de recherche. Il doit être accompli. Mais ce n’est pas aussi simple que cela. Le bien peut aussi être seulement conseillé. Il y a bien des distinctions à faire dans la modalité de la recherche, « distinction qui échappe complètement aux perspectives kantiennes ; elle est pourtant nécessaire pour comprendre qu’on puisse parfois faire plus que son devoir. »[4]

Enfin, la dernière faiblesse est la distinction qu’établie Kant sur le deux « moi ». Que dit-il en effet ? Le monde des phénomènes est parfaitement déterministe. Il est soumis à la nécessité des lois naturelles. La liberté n’existe que dans le monde des choses en soi, dit aussi « monde intelligible ». Comment le « moi » du monde des phénomènes peut-il se concilier avec le « moi » du monde des choses en soi ? En clair, comment une décision prise dans le monde en soi peut-elle se traduire dans le monde sensible où tout est strictement déterminé ? En quoi la liberté du monde intelligible peut-elle servir dans le monde sensible ? « Il nous semble qu’une liberté « en soi » transcendante à notre expérience et à notre vie psychologique, nous soit tout à fait inutile »[5]. Il nous semble voir deux mondes étrangers, incommunicables, ce qui conduit à des difficultés sans nombre, voire à des absurdités. Nous revenons finalement à une des difficultés fondamentales du kantisme : la séparation du phénomène et de l’être. « La distinction des noumènes et des phénomènes commande tout le criticisme : nous l’avons assez dis, et il ne faut jamais l’oublier »[6]…







Références
[1] Roger Verneaux, Histoire de la Philosophie moderne, Beauchesne, 1963. 
[2] Roger Verneaux, Histoire de la Philosophie moderne, chapitre VI. 
[3] Roger Verneaux, Histoire de la Philosophie moderne, chapitre VI. 
[4] Roger Verneaux, Histoire de la Philosophie moderne, chapitre VI. 
[5] Roger Verneaux, Histoire de la Philosophie moderne, chapitre VI. 
[6] Jean Lacroix, Kant et le kantisme, Que sais-je ? Presses universitaire de France, 1966.
[7] Voir Émeraude, avril 2014, "Traditionalisme et fidéisme du XIXe siècle", "Semi-rationalisme (Hermes, Günther)".

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