" La pierre précieuse, voire de grand prix aux yeux de certains, qu'est l'émeraude, se voit insultée par un morceau de verre habilement truqué, s'il ne se rencontre personne qui soit capable de procéder à un examen et de démasquer la faute. Et lorsque de l'airain a été mêlé à l'argent, qui donc, s'il n'est connaisseur, pourra aisément le vérifier ? "(Saint Irénée, Contre les hérésies)


mercredi 26 novembre 2014

L'athéisme de Meslier : baratin et absurdité

Il serait bien long de présenter tous les arguments de Jean Meslier contre la religion et l’existence de Dieu tant ils sont nombreux. Les suivre selon l’ordre de son ouvrage pour ensuite les réfuter serait aussi bien difficile tant il manque de cohérence. Nous avons donc pris le choix de traiter plutôt sa démarche.
La valeur de la certitude
A plusieurs reprises, Meslier rejette les arguments en faveur de la religion ou de l’existence de Dieu car n’apportant aucune certitude, ils ne sont pas fiables. Il s’appuie en fait sur un principe qu’il rappelle souvent. 
« Des signes ou des effets qui peuvent également venir de l'erreur comme de la vérité » ne peuvent être considérés comme des preuves valables de vérité. Ainsi ils ne seraient pas légitimes de les utiliser. Par exemple, si la foi est le principe des religions et que toutes les religions, sauf peut-être une, sont fausses, cela signifie que la foi justifie le vrai et le faux donc elle n’est pas fiable. Ainsi faut-il la rejeter. Si les miracles sont utilisés par toutes les religions pour se justifier et que toutes les religions ne peuvent être vraies, ils sont de même rejetables.
Comment pouvons-nous adhérer à un tel principe ? Si la science est utilisée pour justifier des affirmations contradictoires, faut-il aussi la rejeter ? Un tel principe met fin à toute connaissance. Nous pourrions même retourner son principe contre lui-même. Il utilise en effet les miracles et les prophéties pour montrer l’absurdité de la foi. Or comme ils sont aussi employés pour montrer que la foi est raisonnable, ils ne peuvent être fiables pour justifier l’absurdité de la foi. Car finalement, ce ne sont pas les faits ou les signes qui sont fiables ou non mais leur interprétation et leur utilisation. Si des faits semblables justifient des affirmations opposées, cela signifie simplement une erreur dans leur compréhension ou dans le raisonnement, voire la mauvaise foi. Cela ne remet pas systématiquement en cause les faits eux-mêmes. Il s’agit donc de porter un regard critique sur l’interprétation et sur le raisonnement. Ce n’est donc pas obligatoirement l'objet de l'argumentation qui est non fiable mais l'argumentation elle-même.
En fait, selon Meslier, la certitude ne peut être garantie que par la raison. Par principe, il rejette alors l’enseignement chrétien doctrinal et moral tant que les chrétiens n’auront pas prouvé l’existence rationnelle de Dieu. « C'est à eux à établir et à prouver la prétendue vérité de leur foi et de leur religion [...]. Et c'est ce que je les défie de pouvoir faire (car la raison naturelle ne saurait démonstrativement prouver des choses qui sont contraires, contradictoires et incompatibles). Et ainsi, tant qu'ils ne le feront pas, qu'ils soient tenus pour convaincus d'erreurs et d'abus dans leur doctrine et dans leur morale [...] » En un mot, Meslier considère la raison comme seul mode de connaissance fiable. Il n’en connaît pas d’autre. Il rejette donc naturellement tout enseignement non rationnel. Or de telles affirmations auraient mérité une démonstration. Pourquoi la raison est-elle l’unique mode de connaissance fiable ? Si effectivement nous commençons par de tels principes, nous ne pouvons pas admettre la foi comme mode de connaissance. En absence de preuves rationnelles, il rejette finalement toute idée de religion et de l’existence de Dieu…
Mais la raison est-elle vraiment la source de ses certitudes ? Meslier appuie plutôt ses affirmations sur le bon sens et plus précisément sur l’aspect visible des choses : « […] se former des idées, des pensées et des connaissances plus ou moins parfaites de quelque objet que l'on ne voie point réellement et véritablement, ne sont que des actes d'imaginations […] » Il attaque en effet les mystères et les sources de la foi en montrant leur absurdité, c’est-à-dire leur prétendue incompatibilité avec le bon sens. Il attaque l’idée de Dieu car Dieu n’est pas visible. Mais la vérité et la réalité se réduisent-elle au monde visible ? Et son bon sens peut nous étonner. « Il est visible que tous les ouvrages de la Nature [...] ne dépendent dans leur formation et dans leur dissolution que du mouvement de la matière et de l'union ou de la désunion de ses parties […] » D’où vient cette évidence ? Il prône la soumission à la raison mais quelles preuves raisonnables apporte-t-il à cette affirmation ? « On ne peut douter que l'être en général n'ait de lui-même son existence et son mouvement. » Est-ce si évident de voir la nature créatrice d’elle-même ? Son principe de connaissance est donc fondé sur des a priori et non sur la raison.
L’art de mal conclure
Parfois, Meslier raisonne juste mais hélas il conclut ses raisonnements de manière hâtive. Par exemple, il montre qu’il ne peut y avoir qu’une seule religion vraie ou aucune. En effet, comment des religions peuvent-elles être toutes vraies alors qu’elles affirment des vérités différentes ? Elles sont donc toutes fausses, sauf peut-être une, puisque la vérité est une. Comme les chrétiens croient que leur religion est la vraie, Meslier affirme qu’il va chercher à les convaincre de la fausseté du christianisme. Par conséquent, la fausseté du christianisme montrera la fausseté de toute religion. Erreur. Cela ne signifiera simplement que le christianisme n’est pas la vraie religion et donc que les chrétiens sont dans l’erreur. Sauf s’il est convaincu que le christianisme ne peut qu’être la seule religion. Faut-il encore la prouver…



Et toujours selon la même démarche, si la seule religion supposée vraie est fausse alors Dieu n’existe pas. « Je m'attacherai principalement à vous faire clairement voir la vanité et la fausseté de votre religion, ce qui suffira pour vous désabuser en même temps de toutes les autres puisqu'en voyant la fausseté de la vôtre, que l'on vous a fait accroire être si pure, si sainte et si divine, vous jugerez assez facilement de la vanité et de la fausseté de toutes les autres. » Son raisonnement est d’une très grande simplicité, voire simpliste. Comment Dieu en effet peut-Il accepter que les hommes ne puissent pas suivre la vraie religion ? La pluralité de la religion est incompréhensible quand il songe à la bonté et à la sagesse de Dieu. Cela signifie simplement que Dieu n’est pas bon et sage comme il l’entend. Et comment sait-il que Dieu accepte cette pluralité ? L’existence d’une chose ne signifie pas qu’elle soit nécessairement acceptée moralement. Mais finalement, allons au fond du problème. Toute existence est-elle voulue moralement par Dieu ? Voilà un problème sérieux à résoudre. Si oui, que devient la liberté de l’homme ? Si non, que devient la puissance divine ? Nous sommes au cœur d’un mystère que Meslier n'aborde pas.
Comment avec de tels raisonnements peut-il s’opposer aux déistes qui conçoivent Dieu comme indifférent à l’égard de ses créatures ? Son raisonnement est assez étonnant. Par principe, il affirme que l’existence de Dieu est nécessairement liée à la religion. Donc en attaquant la religion, il remet en cause l’existence de Dieu. Mais il devrait plutôt montrer d’abord que si Dieu existe, la religion est alors une nécessité puis que la religion est une absurdité pour démonter enfin l’absurdité de son hypothèse. Sa démarche est différente. Il commence par prouver la fausseté des religions pour conclure par la négation de l’idée de Dieu. En outre, au lieu d’attaquer la religion en elle-même, il ne raisonne qu’avec une conception chrétienne de la religion. Sa démarche manque de rationalité et d’objectivité…
La faiblesse des arguments
Meslier tente de démontrer l’origine humaine des religions et de l’idée de Dieu. En s’appuyant sur des faits historiques, il explique qu’elles ont été inventées pour tromper le peuple au profit des puissants et pour satisfaire l’orgueil de certains individus. Elles se seraient maintenues par lâcheté, flatterie ou pour des intérêts politiques.
Des faits historiques peuvent-ils prouver quelque chose de manière générale ? Un fait peut illustrer ou confirmer une affirmation mais il ne peut pas prouver une hypothèse. Il peut toutefois la contredire et donc montrer sa fausseté. La religion chrétienne des premiers siècles était parfaitement contraire à la société  et à la pensée païennes. C’est pourquoi elle a été persécutée. Par conséquent, les persécutions contredisent la thèse de Meslier. Voilà bien une religion qui n’a pas été créée pour soutenir les puissants. Est-ce aussi pour tromper le peuple que les chrétiens ont accepté d’être martyrisés ? L’exemple du christianisme primitif contredit sa thèse…
Et puis, supposons que Meslier ait raison, qu’est-ce que cela signifie ? L’histoire nous montre en effet que des régimes politiques se sont maintenus grâce notamment à la religion mais cela n’explique pas la religion. Un tel rôle de la religion n’explique rien sur son origine. En outre, le fait qu’elle puisse être un outil politique n’induit pas nécessairement sa fausseté. Elle peut être en effet incomprise et manipulée. Certes Meslier explique que des hommes peuvent inventer des dieux mais cette capacité imaginative ne permet pas de conclure à l’inexistence de Dieu.
L’art de mal raisonner
Suivons un autre raisonnement classique de Meslier. Si la foi est le principe des religions et que toutes les religions, sauf peut-être une, sont fausses, cela signifie que la foi n’est pas fiable. La foi ne pouvant être un critère de véracité est donc un principe d’erreur. Par conséquent, les religions sont toutes fausses.
Ce raisonnement est-il exact ? Les religions s’appuient-elles toutes sur la même notion de foi ? Car sa première hypothèse affirme l’unicité du concept. D’où vient une telle affirmation ? Mais surtout comment parler de religion sans parler de croyance et de croyance sans parler d’adhésion donc de foi au sens commun du terme ? Et au fait, de quelle foi parle-t-il ?
Or si Meslier veut démontrer que le fait de croire est à rejeter de l'ordre de la connaissance car il est source d’incertitude, nous devrions rejeter tout ce que nous ne savons pas par nous-mêmes, tout ce que nous n’avons pas acquis par la raison. Et puisque la raison produit aussi des erreurs, allons-nous la rejeter à son tour car elle n’est pas fiable ? Son raisonnement conduit finalement à rejeter les principes de la connaissance. Nous arrivons donc à une absurdité…




Quelle est donc son erreur ? Si nous adhérons à une religion par la foi, ce n’est pas la foi qui fait la religion. La foi au sens commun du terme est une adhésion à des propositions qu’enseigne la religion comme étant des vérités sans avoir de preuves formelles ou directes sur leur véracité. Si toutes les religions sont fausses sauf une, ce n’est donc pas à cause de la foi mais à cause de la fausseté des propositions qu’elles enseignent. La pluralité des religions montrent donc simplement que l’homme peut se tromper sur la valeur d’une proposition. Si des théories scientifiques sont erronées, cela ne signifie pas que nous devons rejeter la science qui est leur mode de connaissance mais que ce mode n’est pas infaillible. Faut-il alors ne plus faire de science car il existe une possibilité d’erreur ? Faut-il ne plus croire car la foi peut nous conduire à l’erreur ? Il s’agit donc de déterminer la cause des erreurs de jugement des croyants qui adhèrent à des propositions fausses en les croyant vraies. Il s’agit aussi de savoir en quoi une religion est fausse et par conséquent de définir ce qu'est une religion vraie. Voilà les véritables bonnes questions que nous devons nous poser.
En outre, la foi se base sur un ou plusieurs témoignages. Donc l’erreur de jugement pourrait venir du témoignage. Un témoin affirme qu’une chose est vraie alors que finalement elle est fausse. Et c’est parce que ce témoin, nous le jugeons digne de confiance que nous croyons finalement à sa parole. Or toutes les religions s’appuient-elles sur le même témoignage ? Tous les témoignages ont-ils la même valeur ? Évidemment non. Donc la foi au sens classique du terme peut conduire à des erreurs à cause d’un mauvais jugement sur la force de la preuve sans remettre en cause la foi en elle-même comme mode de connaissance. Si le témoin ne peut se tromper et ne veut pas non plus nous tromper, la chose dont il témoigne ne peut qu’être vraie. Par conséquent, la foi nous permet d’accéder à la vérité. En quoi est-elle alors un principe d’erreur ?
Le chrétien ne croit en des vérités que sur l’autorité même de Dieu qui, juge-t-il, ne peut ni se tromper, ni nous tromper. Par conséquent, la foi est un mode de connaissance qui atteint la certitude des choses dans ce cas précis. Pour s’opposer à une telle foi, il faut donc montrer que soit Dieu n’existe pas, soit Il peut se tromper ou nous tromper. La question de l’existence et de la nature de Dieu est donc primordiale
Ainsi la pluralité des religions ne montre pas le manque de fiabilité de la foi comme mode de connaissances mais rappelle la capacité de l’homme de mal juger. La raison peut aussi élaborer des théories fausses à cause de la faiblesse intellectuelle de l’homme. La cause n’est donc ni dans la religion ni dans la science mais dans l’homme. En un mot, l’erreur est du côté de l’homme.
Un raisonnement malhonnête
Meslier refuse toute véracité dans le christianisme tant que les chrétiens ne prouveront pas que Dieu existe. Nous penserions, peut-être à tort, que c’est à lui, l’accusateur, de prouver que le christianisme est faux pour ensuite parvenir à la conclusion de l’inexistence de Dieu. Mais en raisonnant ainsi, il commet de nombreuses erreurs, voire des fautes graves.
Il part en effet du principe que le christianisme est faux car il est déjà convaincu de l’inexistence de Dieu. Effectivement, s’il ne croit pas en l’existence de Dieu, la foi n’a plus aucun sens, le christianisme non plus. Quelle est donc cette démarche rationnelle qui consiste à partir d’un postulat qui contient déjà ce qu’il doit démontrer ?
Meslier demande alors aux chrétiens d’exposer leurs arguments pour qu’il puisse les réfuter. Mais à quoi bon discuter surtout lorsqu’il n’y a pas de discussion, sa mort empêchant en effet toute réponse ? Son silence et sa mort rendent caduque son raisonnement. Cette question sans réponse possible est en fait significative. Il ne veut entendre aucune réponse, aucune justification. Où est l’exigence de la vérité ?
Imaginons qu’il est encore capable de répondre. Il est alors obligé de répondre à toutes les démonstrations que les chrétiens peuvent lui présenter. Il est donc en attente. Il est aussi totalement dépendant de leurs argumentations. Cette posture n’est-elle pas une marque de faiblesse ? Il ne croit pas en Dieu non pas parce que la raison a démontré son inexistence mais parce que les arguments des chrétiens ne le convainquent pas. Un honnête homme aurait simplement suspendu son jugement. Il aurait aussi pu adopter l’agnosticisme.
Et si sa raison n’est pas convaincue par les démonstrations des chrétiens, cela ne peut que démontrer soit la faiblesse de leurs démonstrations, soit celle de sa raison. Cela ne signifie pas l’incapacité de la raison de démontrer l’existence de Dieu. Certes il est plus facile de démonter des arguments en partant du principe qu’ils sont certainement faux…
Sa faute est encore plus grave puisque comme nous le voyons dans son ouvrage, il ne connaît pas toutes les démonstrations classiques de l’existence de Dieu, et pire encore, son raisonnement s’appuie sur des variantes de démonstrations. Il s’attaque en fait aux arguments de Fénelon, de Malebranche et de Descartes. C’est peu quand nous connaissons tous les efforts qu’ont entrepris les philosophes grecs et chrétiens pour démontrer l’existence de Dieu et de son unicité.
Que de confusions !
Meslier affirme comme évident que tout être est lié aux trois dimensions que sont le temps, l’espace et la matière. Acceptons de nouveau cette affirmation si forte. Occupons-nous d’abord de la dimension temporelle de l’être. Pour pouvoir comprendre, nous aimerions connaître ce qu’il entend par le terme de « temps », qui lui semble en effet si évident au point qu’il ne daigne pas le définir. De nouveau, nous voyons un homme qui ne traite pas les questions fondamentales.
Pourtant comment peut-il ignorer le problème du temps ? Ignore-il Saint Augustin lui qui a si admirablement perçu toute la difficulté de cette notion indéfinissable ? Avec Meslier, nous surfons en fait constamment dans un vague absolu, peu propice à une véritable réflexion. Peut-être conçoit-il le temps de manière classique, c’est-à-dire comme la manifestation ou la mesure d’un mouvement physique. Dans ce cas, il n’y a du temps que dans un monde mobile ou changeant. Si Meslier affirme que l’être est lié au temps, cela signifie qu’il est obligatoirement changeant, en mouvement. Il se situe donc uniquement dans un monde matériel. Il exclut par conséquent toute idée de Dieu en tant qu’être immobile, être de toute éternité. L’éternité telle que nous le comprenons n’a donc plus de sens. Meslier n’est pas dans le même monde que celui des chrétiens. Il introduit des termes de son univers matérialiste dans un autre qui ne l’est point d’où des absurdités, des incompatibilités, des contradictions. La raison de son refus de la religion ne réside pas dans la religion mais dans son incompréhension de la religion. L'idée de Dieu est incompréhensible dans le monde qu'il s'est construit.
Meslier tente donc de répondre à l’un des arguments classiques des chrétiens, argument par ailleurs mal compris. Les croyants affirmeraient que Dieu précède le temps par l’éternité. Comment ? L’éternité ne serait-elle pas du temps, nous demande-t-il ? Car il conçoit l’éternité comme une suite de temps sans début et sans fin. Comment peut-il alors précéder le temps quand il est dans le temps ? Absurde, s’exclame-t-il. Absurde plutôt sa démarche ! Il veut juger la valeur d’un argument quand il n’en comprend pas les termes. L’éternité de Dieu, est-ce une suite infinie d’instants ? Au contraire, c’est l’absence de succession. C’est un instant sans commencement, sans fin. C’est un instant éternel. Ainsi il arrive à une contradiction non pas parce que l’hypothèse de départ est fausse mais parce qu’il manipule des notions sans aucune rigueur.
Plus rapidement, traitons du problème de l’espace. Il le conçoit comme la place occupée par un objet. Le raisonnement de Meslier est donc rapide. Dieu ne peut créer l’espace car il a besoin d’un espace pour être. « Ce qui n'est nulle part n'est point, et ce qui n'est point ne peut créer aucune chose ». Ce n’est pas l’idée de Dieu qui est absurde, c’est le concept de l’être lié à l’espace. Ce qui est surtout insensé, c’est le fait de concevoir Dieu de manière anthropomorphique. « Pour créer, il faut agir; pour agir il faut se mouvoir ; et pour se mouvoir il faut de l'espace et de l'étendue. » 
En fait, Meslier n'envisage rien sans matière. Il ne conçoit que l’être matériel. Par conséquent, avec une telle pensée, Dieu perd tout sens. Finalement, Meslier démontre maladroitement l'incompatibilité entre l'idée de Dieu et le matérialisme...
Suivons un autre raisonnement plus révélateur d’une autre erreur fondamentale. Meslier veut montrer que la matière est éternelle et qu’elle n’a pas pu être créée. La première étape de sa démonstration consiste à montrer que « l’être est » au moyen de la connaissance évidente de l’existence du monde et celle de notre propre être. Si ces deux principes peuvent être indiscutables, au moins pour les réalistes, nous ne voyons pas comment cette relation conduit à l’affirmation que « l’être est ». L’association nous paraît simpliste. Acceptons cependant sa conclusion. Or l’être ne peut pas ne pas avoir été. Car ce qui n’existe pas ne peut pas se faire exister. Et il ne peut pas avoir reçu l’être d’un autre puisque l’être n’existe pas en dehors de lui. Donc l’être est éternel. Par conséquent, il n’a pas été créé. « Il n'y a rien de créé, et par conséquent, point de créateur».
Or Meslier oublie quelques fondamentaux. D’une part, il ne définit pas ce qu’il entend par l’être. Soit il ne voit pas le problème, soit il l’esquive. Dans les deux cas, il ne philosophe pas, il baratine. D’autre part, il ne fait pas de distinction entre l’être et l’existence. Donc évidement si ces deux notions se confondent, nous arrivons sans problème à montrer que tout est éternel. Or justement, pouvons-nous les confondre ? Nous n’existons pas par nous-mêmes. Nous recevons l’existence ; nous ne sommes pas l’existence. Or son raisonnement pourrait montrer qu’il y a nécessairement un être qui a par lui-même l’existence, une entité dans lequel l’être et l’existence sont confondus. Alors selon son raisonnement, cet être est obligatoirement éternel. Il ne peut pas être créé. Nous l’appelons Dieu, « celui qui est »…
L’art de ne pas se poser de questions
A plusieurs reprises, Meslier justifie ses attaques en prenant à témoin les chrétiens eux-mêmes. Par exemple, les prophéties ne sont pas fiables. Saint Paul lui-même nous demande de nous méfier des faux prophètes. Par conséquent, selon un de ses principes que nous avons déjà évoqués, Meslier en conclut par le rejet pur et simple des prophéties comme motif de crédibilité. Évidemment, il ne cherche pas à comprendre pourquoi l’apôtre nous avertit de l'existence des faux prophètes.
Sa rage le rend-il aveugle ? Nous sommes parfois embarrassés devant quelques affirmations. Au cours d’un raisonnement, il nous présente un principe en affirmant sans inquiétude son évidence. Prenons par exemple celui-ci : « l'ignorance où l'on est de la nature d'une chose ne prouve nullement que cette chose ne soit pas ». Après avoir en effet tenté de démontrer que tout est matière et mouvement, il avoue qu’il est incapable de dire comment la matière peut se mouvoir par elle-même. Or la question est essentielle. Nous dirons même que tout repose sur cette question. La matière est-elle capable de se mouvoir par elle-même ? Par son postulat d’ignorance, il esquive le problème. Mais pire encore, il commet une faute : comment pouvons-nous affirmer qu’une chose est sans connaître sa nature ? Cela pourrait être compréhensible lorsque la connaissance n’est que le fruit de l’expérience. Une chose est car nous faisons uniquement l’expérience de son existence. Mais nous ne sommes plus dans une démarche de rationalité comme il l’aime si bien répéter mais dans une démarche purement existentielle. En outre - et c’est là probablement sa plus grande erreur - il confond l’être et l’existence. Hors de cette démarche existentielle et de cette confusion, son principe n’a plus aucun sens …
Pour conclure, Meslier présente de nombreuses erreurs de raisonnement. Les principes qu’il pose portent en eux-mêmes leurs conclusions. Il ne discute pas sur leur valeur. Il ne s’interroge pas non plus sur les véritables questions fondamentales. Il semble même refuser de les aborder. Ses conclusions nous étonnent aussi par leur simplisme. Enfin, si nous suivons ses principes avec plus de rigueur, ce n’est pas Dieu que nous rejetterions mais l’idée même de la connaissance. L’athéisme ne survivrait pas…
 Mais l’une des plus grandes fautes qu’il commet de manière systématique est d’utiliser des notions difficiles comme le temps, l’être, l’existence, sans chercher à les définir. Or comment traiter des questions sans chercher à en définir les notions qu’elles impliquent ? Comment philosopher sans se poser de questions et de bonnes questions ? En absence de définition rigoureuse et claire, il confond souvent des termes essentiels et fait naturellement des contre-sens puis s’étonne d’arriver à des absurdités. Pire encore. Il use des termes dans un sens purement matérialiste pour les appliquer ensuite sur une vision théiste du monde et il s’étonne encore à des contradictions et à des stupidités. Mais au lieu de remettre en cause son raisonnement, il rejette la vision théiste du monde. Tout cela n’est guère digne d’un penseur. L’ouvrage est finalement une série d’arguments qui tentent de persuader et non de convaincre. Nous ne sommes donc pas dans l’ordre de la raison mais du sentiment…


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