" La pierre précieuse, voire de grand prix aux yeux de certains, qu'est l'émeraude, se voit insultée par un morceau de verre habilement truqué, s'il ne se rencontre personne qui soit capable de procéder à un examen et de démasquer la faute. Et lorsque de l'airain a été mêlé à l'argent, qui donc, s'il n'est connaisseur, pourra aisément le vérifier ? "(Saint Irénée, Contre les hérésies)


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samedi 5 novembre 2016

Désormais, Émeraude dispose d'un site Web : Emeraude chrétienne...

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vendredi 4 novembre 2016

La Sainteté de l'Église

Lorsque de nos jours, un évêque ou un prêtre commet une faute ou quand un chrétien se montre indigne du titre qu’il porte, des voix se lèvent pour critiquer l’Église et l’accabler de reproches. Elles demandent au Pape des excuses, elles lui réclament des repentances, elles lui commandent des actions. Les plus virulentes d’entre elles en profitent pour montrer toute la prétendue fausseté de l’Église et accuser le christianisme d’être le responsable de tous les maux. Les mots deviennent acerbes quand elles rient de la prétendue sainteté de l’Église. Tout cela n’est guère nouveau. Ce qui change est la portée et l’efficacité de ces attaques. Les paroles de haine et de mensonge se répandent plus diffusément dans les réseaux et dans les esprits.

La sainteté de l’Église est un article de foi pour les catholiques. Nous croyons fermement l’Église sainte. Elle est « sans tâche ni ride »  nous dit Saint Paul. Elle est « sainte et irrépréhensible » (Éphésien, V, 27). La sainteté est une de ses propriétés essentielles qui la distinguent des autres sociétés religieuses.  Sur ce point, elle est incomparable. Ainsi on pose souvent cette apparente contradiction : l’Église se dit sainte et en fait, de nombreux membres ne le sont pas visiblement.

Notre premier réflexe serait de contester les faits. Mais l’indignité des chrétiens et des autorités de l’Église est manifeste. L’histoire comme l’actualité en montrent suffisamment. Nous en souffrons encore aujourd’hui. Les pécheurs sont nombreux dans l’Église. Cela est vrai aujourd’hui comme hier et ce sera encore vrai demain. Mais si devons en gémir, prier pour eux et demander pardon à Dieu, devons-nous accuser l’Église d’en être responsable ou au moins d’en être impuissante ? L’Église doit-elle demander pardon ? Doit-elle se purifier ? Ce sont en effet à ces questions auxquelles nous devons répondre.

La contestation religieuse


Saint Hippolyte de Rome (170-235)
Au sein même des chrétiens, la sainteté de l’Église a fait l’objet de nombreuses querelles depuis les premiers siècles du christianisme. Hippolyte s’est opposé au pape Calliste sur ce sujet. Il décrit l’Église comme « la société sainte de ceux qui vivent dans la justice. »[1] Elle est la « société des saints »[2] Les chrétiens qui ne vivent pas selon la sainteté qu’ils ont reçus n'y appartiennent qu’en apparence. Hippolyte représente une tendance rigoriste du christianisme. Son attitude manifeste aussi une réalité. Si au début du christianisme, il était facile de régler les scandales qui pouvaient subvenir, cela est devenu plus difficile par l’accroissement des fidèles. Était-il judicieux de poursuivre l’expansion de l’Église, c’est-à-dire d’ouvrir les portes à un plus grand nombre au risque de la faire échouer dans sa vocation ? Hippolyte a fondé sa propre église, seule véritable à son point de vue.

En Afrique, Tertullien, membre éminent du montanisme, tenait aussi la même position. L’Église ne doit être que le troupeau des purs. Mais il voyait surtout l’Église comme une Église de l’Esprit, s’opposant à l’Église, « collection d’évêques »[3]. Identifiant l’Église au Christ, il exigeait pour la première des exigences morales élevées.

Selon Wyclif (v. 1324-1384), l’Église est la société des seuls prédestinés. Les autres peuvent être dans l’Église mais ils ne sont pas de l’Église. Mais comme il n’est pas possible aux hommes de savoir qui sont les élus, la véritable Église ne sera connue qu’à la fin du monde. Il conteste donc la visibilité de l’Église. Il serait impossible de la discerner. Ses idées seront reprises par Jean Hus. Les premiers chefs protestants considéraient aussi l’Église comme celle des vrais croyants, ceux qui vivent de la foi, une Église connue de Dieu seul. C’est une Église invisible, selon Calvin, ou d’une Église cachée selon Luther. « L’Église est l’assemblée des saints »[4]. Nous voyons donc le lien qui subsiste entre la sainteté de l’Église et sa visibilité.

Jean Hus (1370-1415)
Dans le donatisme, hérésie africaine, nous trouvons cette conception de l’Église mais touchant un autre aspect, celui des moyens de salut. Selon les Donatistes, un baptême n’a aucune valeur quand il est donné par un évêque qui a failli. L’efficacité d’un sacrement dépendrait donc de la dignité du ministre. En outre, ils accusaient l’Église catholique d’être une église de pécheurs et par conséquent d’être dépossédée de ses pouvoirs surnaturels. Elle ne pouvait être l’Église. Car comme l’affirme l’une des autorités donatistes,  l’Église  est pure et sans ride. Et c’est pourquoi, selon toujours les Donatistes, l’Église romaine ne peut l’être car ses ministres étant pécheurs, elles ne possèdent plus les pouvoirs de sanctification. Ils étaient, eux, affirmaient-ils, la véritable Église parce qu’ils étaient purs et détenteurs d’un pouvoir de sanctification efficace.

La sainteté de l’Église soulève donc trois questions. La première aborde le sujet de la sainteté de ses membres et donc de la composition de l’Église. Seuls les saints appartiendaient à l’Église ? La seconde traite du pouvoir sanctificateur que possède l’Église. Les moyens de salut dépendent-ils de la dignité de celui qui les utilise ? Enfin, la troisième porte sur le lien entre sainteté et visibilité ou encore réalités intérieure et extérieure de l’Église. La véritable Église n'est-elle qu'invisible ?

La contestation païenne

Nous n’avons évoqué que les thèses issues de l’Église elle-même ou plutôt des hérésies. Elles aboutissent toutes à l’idée selon laquelle finalement l’Église institutionnelle n’est pas la véritable Église puisqu’elle n’est pas sainte dans ses membres. Elles prônent une Église de purs, de saints, une Église invisible et indiscernable.  La question est plus simple pour ceux qui n’adhèrent pas à la foi. Pour eux, l’Église n’est que l’Église institutionnelle, une institution purement humaine. Ils ne cherchent donc pas à la définir mais plutôt à s’en servir ou à l’attaquer. Il s’agit en effet pour eux de montrer la fausseté de la religion chrétienne.

Au temps des Lumières, la religion est perçue comme une institution utile par ses activités cultuelles, par sa morale et par ses pratiques. On parle d’honnêteté, de raison, de vertus. Finalement, la sainteté est jugée en termes de moralité. C’est sous ce regard seul qu’on juge de la sainteté des membres de l’Église et par là celle de l’Église. En insistant sur l’indignité avérée de nombreux chrétiens et de religieux, les voix malicieuses montrent alors l’échec de l’Église à rendre les hommes vertueux. Ils essayent de montrer qu’elle est alors perverse, nocive ou dans le meilleur des cas inutile.

Les antichrétiens soulignent les maux commis au nom de Notre Seigneur Jésus-Christ. « Jamais aucune religion ne fut aussi féconde en crime que le christianisme »[5]. Diderot et Voltaire prônent une religion déiste purifiée alors que Rousseau rêve plutôt d’une religion plus sentimentale. C’est une autre conception de la religion qui atteint l’idée de l’Église. Une vraie religion doit être une religion de purs, de sages, d’honnêtes hommes ou d’hommes censés. Nous ne sommes pas loin des critiques de Celse. Au IIème siècle, ce philosophe païen s’attaque à l’idée de la charité chrétienne. Il y voit de l’assistanat, de la faiblesse ou encore de la folie. Le fait de pardonner un péché est à ses yeux un scandale. La charité chrétienne lui apparaît opposée à la vraie sagesse.

Le cas de Meslier doit être aussi rappelé[6]. Son athéisme naît d’une déception. Mort prêtre, il laisse un testament révélant en fait son athéisme et laissant des critiques acerbes sur le christianisme. Il dénonce les « belles promesses », les déficiences, les trahisons des chrétiens. Face à la souffrance et au mal, il se révolte. La sainteté de l’Église et son pouvoir de sanctification contrastent avec l’indignité de ses membres, la vanité de ses promesses, son impuissance à changer l’homme. Sa haine est à la hauteur de sa déception. Son regard s’est arrêté sur la misère dont il a été témoin. Il n’a pas été au-delà…

Ainsi une certaine opposition au christianisme s’explique par la désillusion. On veut une Église idéale, peuplée de saints et de purs, bref le reflet du paradis. L’athée Holbach justifie son athéisme au nom d’une « haute idée du christianisme »[7]. Mais au lieu d'accuser la réalité ils devraient plutôt dénoncer leur rêve…

La sainteté des membres de l’Église ?

Optat, évêque de Milève, répond aux arguments des Donatistes. Il traite de la question de la sainteté des membres de l’Église. D'abord, l’Église de Dieu en ce monde ne serait être conçue comme une société de parfaits. Puis nul n’a droit de se déclarer juste pour juger ensuite son prochain, comme le font les Donatistes dont il accuse le pharisaïsme. Saint Augustin parle de « présomption sacrilège ». Nous n’avons pas le droit de trier le froment de l’ivraie. Il rappelle que les baptisés font tous partie de l’Église en vertu de leur baptême et que c’est au jour du jugement que le Fils de Dieu décidera de ceux qui sont les siens et de ceux qu’Il rejette. Personne en ce monde n’a le pouvoir de devancer la sentence définitive du Fils de Dieu. L’Église ici-bas est donc le nombre de baptisés qui, pécheurs ou justes, font partie de la société visible des fidèles.

Tombe de saint-Augustin à la basilique
San Pietro in Ciel d'Oro à Pavie.
Saint Augustin s’attaque aussi à l’erreur des Donatistes. L’Église est ciel et terre. Elle compte dans ses rangs des vivants que la grâce de leur baptême a purifiés et qui mènent une vie sans péché. Ce sont des saints comparables aux anges et aux archanges. Mais elle a aussi et en plus grand nombre des fidèles qui sont de la terre. Elle a ses pécheurs. Saint Augustin ne conteste pas l’indignité de nombreux ministres et fidèles catholiques. Il voit même les églises pleines de mauvais chrétiens. Ses mots sont durs à leur égard. Il les désigne comme l’opprobre de l’Église. Mais le péché ne souille que le pécheur qui le commet. L’Église n’en est pas atteinte en soi. L’Église en ce monde est un champ où se mêlent l’ivraie et le froment. Elle est le filet jeté dans la mer et qui ramène des poissons bons et mauvais. Comme l’évoque son étymologie, l’Église est une assemblée de fidèles convoqués et non d’élus. Et nombreux sont les appelés, rares les élus. Telle est aussi la conviction de Saint Cyprien et de Saint Ambroise.


L’Église est donc à la fois sur terre et dans le ciel. Dans le ciel, ses membres ne connaissent plus de défaillance. Sur la terre, ils sont exposés et peinent. Ici-bas, elle est formée de pèlerins qui vivent hors de leur patrie. L’Église est véritablement sainte dans le royaume des cieux, dans l’éternité. Sa sainteté se vérifie aussi dans l’Église ici-bas dans le nombre de ses saints que seul discerne Dieu. Elle est donc sainte mais elle ne l’est pas exclusivement ici-bas. L’Église mêlée de l’ivraie et du froment est l’Église du temps.

Mais une Église peut-elle n’être formée que de saints, nous demande Saint Augustin ? Le Père de l’Église montre toute l’illusion des Donatistes. Il serait possible d’y exclure les pécheurs. Mais est-ce cela la charité que demande Notre Seigneur Jésus-Christ ? Certes, il ne s’agit pas d’accepter le péché ou le pécheur public mais de supporter les méchants avec humilité dans l’intérêt de la paix et de ne pas juger avec un aveuglement téméraire. Cette idée d’une Église sainte n’est en fait que l’expression de l’orgueil et de la dureté. Notre Seigneur Jésus-Christ a dénoncé une telle conception de l’Église dans la parabole du pharisien et du publicain.

Saint Augustin et Saint Cyprien posent aussi une autre question encore plus pertinente. Avons-nous le droit de prendre prétexte des mauvais chrétiens pour se retirer de l’Église comme l’ont fait les Donatistes et bien d’autres ? L’Église et les saints ne sont pas contaminés par la présence des pécheurs. Les méchants ne font torts aux bons que si les bons acquiescent aux péchés des méchants.

« Honorez, aimez et célébrez la sainte Église votre Mère, comme la sublime Jérusalem, comme la ville sainte de Dieu. Elle est l’Église du Dieu vivant et, dans cette foi que vous recevez, elle est féconde et se répand sur le monde entier : c’est la colonne et la base de la vérité, qui tolère dans la communion des sacrements les méchants qui doivent être séparés à la fin du monde et dont, en attendant, elle se distingue par les mœurs différentes des leurs. »[8]

Efficacité des sacrements et dignité des ministres ?

Saint Augustin s’attaque aussi à la deuxième question que soulève le donatisme : la validité d’un sacrement dépend-elle de la dignité du ministre qui le donne ? Pour cela, il distingue la validité de la licité du sacrement. Un sacrement peut être efficace tout en étant illicite. Il montre aussi les conséquences absurdes d’une telle erreur. Si la validité dépend de la sainteté du ministre, le salut devient incertain. Qui peut nous assurer en effet que le prêtre qui nous a baptisés était un saint  et donc que le baptême que j’ai reçu était valide ? Tout devient suspicion, méfiance, désespoir. Derrière cette idée se cache une erreur plus grave. Car le sacrement est efficace non en raison du ministre mais du Saint Esprit. Le ministre n’est qu’un instrument.

Le véritable ministre est Notre Seigneur Jésus-Christ, de qui seul dépend donc la vertu du sacrement. « C’est Dieu qui lave, et non l’homme […] c’est le propre de Dieu de purifier, et non l’homme. »[9] L’Église est même rendue sainte par la grâce du Christ qu’elle reçoit dans les sacrements. Il y a bien une distinction entre la sainteté de l’Église qu’elle reçoit du Christ et celle de ses membres, qui peuvent être pécheurs.

Celui qui arrose n’est pas le même que celui qui plante, nous dit Saint Paul. Contre certains Corinthiens qui prennent parti pour un Apôtre ou un autre, Saint Paul leur rappelle que ce ne sont que des serviteurs d’un même maître. « Le Christ est-il divisé ? Est-ce Paul qui a été crucifié pour vous ? » (I Corinthiens, I, 13) C’est bien le Christ qui baptise et non le prêtre ou l’évêque. Si le sacrement dépend de la dignité du ministre, que devient le principe, son importance et sa force ? Saint Thomas d’Aquin fait valoir que le ministre n’agit pas comme cause instrumentale et demeure, par conséquent, dépendant de Dieu, lequel peut accomplir ses œuvres même par le moyen de ministres morts spirituellement, pourvu que le sacrement en soi soit administré comme il faut.

L’Église détient donc des moyens de salut qui ne dépendent pas de la dignité du ministre. Elle possède tous les moyens nécessaires pour conduire ses membres à la fin pour laquelle elle a été fondée. Le second concile de Vatican parle de plénitude des moyens.

Sainteté subjective et objective

Les théologiens distinguent la sainteté subjective de la sainteté objective. Cette distinction est essentielle lorsque nous devons traiter de ce sujet. La première concerne le fidèle en lui-même. Si Dieu seul peut juger de l’état de grâce des membres de l’Église, il est possible cependant de le reconnaître. Nous trouvons la sainteté subjective dans les martyrs et dans la virginité volontaire ou quand elle est attestée par des miracles visibles. Nous pouvons donc examiner concrètement la sainteté de l’Église par ses manifestations, c’est-à-dire par ses saints qui n’ont jamais manqué à l’Église.

La sainteté objective concerne d’abord la doctrine de l’Église, de la foi et des mœurs,  ensuite le culte, surtout le sacrifice de la messe et les sacrements, puis les prières, les Ordres religieux, le sacerdoce, les œuvres de Charité, etc. Contre Celse, Origène montre que s’il y a beaucoup de défaillances chez les Chrétiens, l’Église est le lieu de la vérité et de la connaissance de Dieu[10]. La vérité subsiste certes en dehors d’elle mais elle est mélangée avec l’erreur.



Elle se manifeste aussi par les vertus chrétiennes que sont l’humilité, la chasteté et la charité, bases de la vie proprement chrétienne. Est-il possible de voir dans ces œuvres la moindre tâche ? Pouvons-nous sincèrement reprocher un enseignement dépourvu de sainteté ? Qui oserait critiquer l’Église par ces œuvres de charité et par les vertus qu’elle a diffusées dans la société ?

Il est facile aujourd’hui de jeter l’opprobre sur les hôpitaux catholiques des siècles passés, sur leur insalubrité ou les mauvais traitements mais qui a osé se lever pour les bâtir ? Qui a osé se battre pour les construire à partir de rien ? Nous l’oublions souvent. Avant le christianisme, il n’y avait ni hôpitaux, ni maison de retraite, ni orphelinat, ni assistance… La morale républicaine tant vantée n’est qu’une pâle reprise de toutes ces œuvres de charité. Aujourd’hui, quel est le modèle que notre société contemporaine nous propose ? Au temps de la chrétienté, le saint était l’idéal, le point à atteindre. Le guerrier est devenu un chevalier. De la barbarie est née une civilisation brillante…

Pouvons-nous encore comprendre la révolution de la morale chrétienne dans la société antique ? Au temps de l’antiquité, Celse n’a pas hésité à condamner le christianisme pour l’aide qu’il apportait aux pauvres et aux humbles ! Il était considéré comme la religion des démunis, des esclaves, des ignorants. Nous commençons aujourd’hui à apercevoir tout le progrès qu’il a apporté aux hommes lorsque nous songeons aujourd’hui aux succès de l’eugénisme et d’un libéralisme effréné. À force de vivre dans une civilisation, nous ne prenons plus conscience de ses vertus et de leur cause. Ce n’est que lorsqu’elle se délite que nous commençons à saisir sa force et sa beauté. Pour combattre la foi chrétienne, Julien l’Apostolat a demandé à ses prêtres païens de montrer de la charité comme leurs adversaires chrétiens. Quel plus bel hommage pour l’Église !...

Mais quand la sève ne nourrit plus la plante, quand le sel s’affadit, les œuvres perdent leur force et finissent par mourir. Une société peut reculer et retourner dans la misère morale, dans la barbarie et dans le vice. Les œuvres chrétiennes peuvent aussi connaître cette évolution quand l’âme n’y est plus, quand le regard se détourne de Dieu. Mais subitement d’une manière extraordinaire, de nouvelles œuvres reprennent avec plus de force et de vigueur, parfois à partir de l’œuvre mourante. Aux contradicteurs, nous leur demandons donc de ne pas fixer leur regard sur l’arbre mort mais d’admirer celui qui s’éveille. Les exemples des mauvais ne doivent pas voiler ceux des saints et toute la fécondité de l’Église dans ses membres et dans ses œuvres

Cela ne signifie pas qu’il n’est pas possible d’être bons et sanctifiés hors de l’Église comme nous l’avons déjà évoqué dans un article précédent [11]. La sainteté au sens ordinaire peut exister chez les incroyants mais seule l’Église en possède les signes extraordinaires. Elle seule confirme surtout les promesses de Notre Seigneur Jésus-Christ.

Sainteté et visibilité

Face aux thèses des protestants, l’Église a fortement défendu sa réalité visible, refusant de séparer son mystère intérieur et sa réalité extérieure. Il n’y qu’une Église, qui est « le rassemblement des hommes réunis par la profession d’une même foi chrétienne et la communion aux mêmes sacrements, sous le gouvernement des pasteurs légitimes et principalement de l’unique vicaire du Christ sur terre, le pontife romain » [12]. L’appartenance à la seule Église est donc visible par la profession de foi, qui s’appuie sur un Credo, des articles, une déclaration publique, etc., sur les sacrements, choses visibles par excellence, et enfin sur un gouvernement, donc une hiérarchie, des autorités, notamment sur Rome, sur un homme, le Pape. « Pour que quelqu’un puisse être considéré comme faisant partie à quelque degré de la véritable Église […] aucune vertu intérieure n’est requise, à notre avis, mais seulement la profession extérieure à la foi et la communauté des sacrements, choses accessibles à nos sens. L’Église est une assemblée d’hommes aussi visible et palpable que l’est l’assemblée du peuple romain ou le royaume de France ou la république de Venise. »[13]

La sainteté est une note de l’Église, c’est-à-dire une propriété qui permet de reconnaître la véritable Église comme l’unité, la catholicité et l’apostolicité. Elle est donc une distinction visible. Or dans les thèses des hérésies, elle rend l’Église indiscernable. Il y a confusion entre la sainteté d’un membre, que seul Dieu connaît, et la sainteté de l’Église. L’Église est à la fois visible et invisible tout en étant une. La sainteté touche les deux aspects.

Conclusion

Ainsi l’Église ici-bas est une société visible formée de bons et de méchants, une société qui ne préjuge pas du cœur de ses membres. Les méchants peuvent en outre guérir s’ils reconnaissent leurs péchés et en font pénitence. Ceux qui persévèrent dans le mal sont retranchés de l’Église lorsque leurs fautes sont connues. Mais nombreux sont les pécheurs dont les fautes demeurent secrètes. Ces pécheurs-là sont dans l’Église et échappent à la juste rigueur de l’Église. Ils n’en seront chassés que par la mort. Il faut donc savoir les souffrir en attendant. Et nul ne sait ce que sera demain le fidèle qui aujourd’hui est un pécheur. Il est donc inutile et dangereux de vouloir purifier l’Église avant l’heure. Il faut attendre l’heure où Dieu séparera le bon grain de l’ivraie. Et Dieu prend le temps qu’il Lui faut. Telle est  la leçon de  la divine patience.

Il faut donc concilier la foi en la sainteté de l’Église et le fait d’une Église ici-bas mêlée de bons et de méchants. La conception d’une Église essentiellement bonne masque sans-doute une certaine impatience, une certaine révolte, voire l’orgueil. Et de manière générale, celui qui prône une Église uniquement composée de saints ou de prédestinés ne s'en exclut pas…

Contre une conception puritaine, nous devons aussi distinguer dans l’Église la fin qui est la sanctification de ses membres et les sacrements qui en sont les moyens. Il est nécessaire de concilier la fin avec les moyens. Le discours ne doit donc pas seulement s’attarder sur la sainteté subjective de l’Église mais aussi défendre sa sainteté objective.

Enfin, s’il est avantageux d’appartenir à l’Église car elle-seule dispose des moyens de salut, il est illusoire de croire que l’incorporation à l’Église suffise pour être sauvée. Sans la foi et sans les œuvres, c’est-à-dire sans la foi vivante, nul ne peut se promettre la vie éternelle. Ne nous faisons pas de notre nom de catholique un prétexte de présomption. Il suffit de penser aux Juifs pour craindre les méfaits d’un tel orgueil. Veillons sur notre persévérance, sinon sur notre propre conversion…


Notes et références

[1] Hippolyte, Philosophum,IX, 12 dans Le Catholicisme de Saint Augustin, Mgr Battifol, Librairie Lecoffre, 1920.
[2] Hippolyte, Sur Daniel dans  Les signes du Salut, P. Tihon, 2ème partie, chap.IX, Histoire des Dogmes sous la direction de B. Sesbouë, Desclée, 1995.
[3] Tertullien, La Pudicité, XXI, 17.
[4] Philippe Melanchthon, Confession d’Augsbourg et l’Apologie, cerf, 1989, art. VII, dans Les signes du Salut, P. Tihon, 2ème partie, chap.XIII.
[5] Diderot, Salons, vol.1, dans Au cœur des objections chrétiennes, 2ème Partie, chap. II, Denis Lecompte, Cerf.
[6] Voir Emeraude, Les mémoires de Meslier, une oeuvre politiquement athée:synthèse, premier constat et L'athéisme de Meslier : baratin et absurdité, novembre 2014.
[7] Holbach, Système de la Nature, partie II dans Au cœur des objections chrétiennes, 2ème Partie, chap. II.
[8] Saint Augustin, Sermon CCXIV, 11, dans Précis de théologie dogmatique, Mgr Bernard Bartmann, Livre V, §150, tome II, 1944.
[9] Optat de Milève, Livre 5, 4 dans Les signes du Salut, P. Tihon, 2ème partie, chap.X.
[10] Voir Origène, Contre Celse, VI, 48.
[11] Voir Émeraude, Hors de l’Église, point de salut, septembre 2016.
[12] Saint Bellarmin, Controverses, III, 2 : Opera omnia, 1870 dans Les signes du Salut, P. Tihon, 2ème partie, chap.XIII
[13] Saint Bellarmin, Controverses, III, 2 : Opera omnia, 1870 dans Les signes du Salut, P. Tihon, 2ème partie, chap.XIII

samedi 29 octobre 2016

Église uniquement spirituelle, invisible ? Une conception erronée de l'Église

Le monde est ouvert au pluralisme religieux. Nombreuses sont aussi les églises ou communautés chrétiennes qui prétendent incarner l’Église du Christ. Face à ce pluralisme, des âmes doutent et les délaissent. Pourtant, certaines d’entre elles croient sincèrement en Dieu. Les images que colportent les médias ne font que renforcer leurs sentiments. L’indignité des religions et leur histoire ne peuvent que les éloigner d’elles également. 

Le mépris n’épargne pas l’Église catholique. Il est encore plus vif. Des âmes soucieuses de Dieu ne voient en elle qu’une création humaine, incapable de répondre à leurs besoins. Cette attitude est aussi réconfortée par une idée très ancienne qui domine l’opinion publique selon laquelle une véritable religion ne serait que spirituelle ou encore intérieure. Toute structure religieuse est ainsi une marque d’erreur ou de mensonge. L’individualisme, le libéralisme et le rejet de toute autorité ne peuvent que réconforter cette idée. Or sans institution ni hiérarchie ecclésiastique, que serait l’Église catholique ? C’est en fait l’aspect visible de l’Église catholique qui est remis en cause. Dans cet article, nous allons donc étudier cette erreur et chercher à en percevoir la cause.

Une Église uniquement intérieure et spirituelle

On considère généralement l’Église comme purement intérieure et spirituelle. Notre Seigneur Jésus-Christ n’aurait jamais songé à une Église comme elle a existé et existe aujourd’hui. Elle résiderait uniquement dans l’intérieur des âmes. Notre Seigneur Jésus-Christ n’aurait en fait voulu qu’établir le règne de Dieu dans l’âme de chaque homme en produisant en lui une rénovation intérieure et en lui inspirant envers Dieu des sentiments d’un fils à l’égard d’un Père.

Par conséquent, l’institution physique de l’Église ne serait pas véritablement l’Église. Il ne serait pas nécessaire d’y faire partie extérieurement pour être dans l’Église. Notre Seigneur Jésus-Christ se serait même opposé aux religions uniquement rituelles et formalistes. Chaque individu aurait la liberté de vivre sa foi, sans nécessairement adhérer à des dogmes, suivre des rites tout extérieurs tant qu’il est habité par des sentiments vrais, authentiques, profonds. La perfection intérieure serait donc l’objectif du chrétien. Tel serait finalement l’essence du christianisme. « Le royaume de Dieu est en vous », nous dit Notre Seigneur Jésus-Christ. L’Église serait donc une création humaine. L’institution physique tirerait en fait son origine des circonstances ou de la pensée de ses disciples. 

En conclusion, l’Église n’aurait donc aucun statut. Notre Seigneur Jésus-Christ ne l’aurait point fondé juridiquement. Elle serait plutôt une « notion religieuse ». Dans ces conséquences, cette pensée si répandue remet en cause plusieurs points de la doctrine catholique. La principale attaque consiste à renier le caractère visible de l’Église, la considérant uniquement sous l’aspect spirituel.

La vision uniquement spirituelle et invisible de l’Église n’est pas récente. À plusieurs reprises dans le passé, notamment au Moyen-âge, elle est venue s’opposer à la conception catholique de l’Église. Parmi les partisans d’une telle vision de l’Église, nous pouvons citer les Fraticelles, les Hussites et plus généralement les protestants. Revenons donc dans le passé afin de comprendre cette erreur pour mieux la combattre.

Le cas des Fraticelles



L’ordre des franciscains est né de Saint François d’Assise. Rapidement après la mort du fondateur, l’ordre se divise en trois tendances en fonction de la rigueur avec laquelle la règle de son fondateur doit être appliquée. La faction dite spirituelle ou encore appelée « zelanti » est la plus fidèle. Elle veut notamment et strictement pratiquer la pauvreté absolue. Ils refusent aussi toute propriété. Parmi les chefs des « zelanti », nous pouvons citer Pierre Jean Olivi. Les Fraticelles désignent les plus radicaux des spirituels. Opposés aux spirituels, les conventuels veulent respecter la règle originelle avec souplesse et adoucissement surtout en matière de pauvreté. Il existe enfin un tiers-parti qui tout en voulant suivre la règle franciscaine avec rigueur souhaite atténuer les aspirations primitives par nécessité pratique. Saint Bonaventure représente cette voie équilibrée.

L’opposition entre les deux tendances radicales, spirituelle et conventuelle, conduit rapidement à des questions doctrinales sur la pauvreté et sur le droit de la propriété. On discute en particulier de la pauvreté absolue du Christ et des Apôtres. Certains spirituels finissent par remettre en cause l’Église en tant qu’institution matérielle. Les Papes interviennent dans les discussions et condamnent les erreurs que prônent les spirituels.

D’abord animés d’« une aspiration vers un christianisme plus pur »[1], les Fraticelles se révoltent contre le Pape et les évêques, répudient leur autorité dans l’Église et leur légitimité. Ils adhèrent à des  doctrines erronées comme celles du joachimisme et des frères du libre esprit. Ils finissent par distinguer deux Églises, l’une charnelle, l’autre spirituelle, la première souillée et riche, la seconde pauvre et sainte. « La première erreur […] invente deux Églises, l’une charnelle, écrasée par les richesses, débordant de richesse et souillée de méfaits […] ; l’autre spirituelle, pure de par sa frugalité, ornée de vertus, ceinte par la pauvreté »[2].

Alors que le débat portait au début sur la valeur de la pauvreté dans l’ordre franciscain puis de manière générale dans la vie religieuse des moines, les Fraticelles en arrivent à dénoncer les richesses de l’Église. Ils lui refusent tout bien de propriété qu’ils considèrent comme fruit du péché et résultat de la corruption. Ils professent une Église détachée de tout bien. Finalement, face à la position des Papes, ils se disent représentant de la vraie Église.

Idéalisation de l’Église

Le développement des erreurs des Fraticelles est caractéristique de la radicalisation d’une pensée qui au début en apparence généreuse et limitée dans son application s’affermit, se généralise, s’impose au mépris du système dans lequel elle est née. C’est dans cette première idée que se trouve le germe de l’erreur. Il y a d’abord une confusion entre le détachement des choses et la pauvreté, entre la vertu de pauvreté et la pauvreté matérielle. Il faut en effet distinguer l’esprit de la matière. Il est possible en effet de vivre sans être attaché aux biens et à la richesse. Un pauvre peut ne pas être pauvre dans l’esprit et au contraire il peut être gagné par le démon de l’argent, d’où l’envie et la méchanceté qui peuvent ronger son cœur. Cependant, il est bien difficile à un homme riche de se détacher de tout ce que représente la richesse. La confusion entre l’esprit et la chose est étonnante mais caractérise chez les spirituels une intention faussée dès l’origine.




Puis il y a un refus de réalité, notamment celle de l’Église, de sa mission qui nécessite des moyens matériels, y compris pour exercer la charité. Cela est aussi vrai pour tout homme. Sans bien, il ne peut satisfaire à ses besoins et aux besoins de ceux dont il est responsable. La vie religieuse du moine n’est pas celle de tous les hommes. Elle est une vocation qui n’est pas destinée à tous. Elle n’est pas la seule légitime. Les hommes qui sont dans le monde doivent se doter de biens pour pourvoir à leur rôle dans la société. Pour éviter les dangers que représentent la possession de biens, ils doivent cultiver la vertu de pauvreté, c’est-à-dire se doter de biens tout en étant détachés d’eux.

Dans l’erreur d’une Église uniquement spirituelle, il y a donc une conception réduite et idéalisée de ce qu’est l’Église. On veut que l’Église soit parfaite dans ses membres. Elle est identifiée à ses membres. Cette confusion conduit à une double conception de l’Église. D’une part, elle est considérée comme l’ensemble des prédestinés de Dieu, des purs, des saints. D’autre part, aucun germe de corruption ne doit exister dans l’Église et donc dans ses membres. Elle doit préserver l’élu de toute contamination.

Le cas des Vaudois

Les Vaudois ont aussi prôné la pauvreté et le détachement de tout bien. Ils ont condamné le travail et la propriété. Ils ont aussi condamné l’Église romaine pour ses richesses et sa corruption. Comme pour les spirituels qui refusent le relâchement de la règle de l’ordre franciscain, ils s’opposent à une situation de fait, à la corruption d’une partie des membres de l’Église, de sa hiérarchie. Mais leur condamnation ne frappe pas uniquement les coupables. Ils reportent la cause sur l’institution physique de l’Église et donc la remettent en question. Ce n’est pas possible, selon eux, que les autorités de l’Église puissent se comporter ainsi donc l’Église qu’ils dirigent n’est pas la vraie Église. De même, aujourd’hui comme dans le passé, persiste l’idée selon laquelle si le Pape n’agit pas d’une telle manière, c’est qu’il n’est pas le Pape.

Étudions le raisonnement des Vaudois. On a une certaine idée d’une chose. Or si la réalité de cette chose apparaît différente de l’idée selon laquelle on se la représente, on en revient à condamner cette chose sans remettre en cause sa représentation dans l’esprit. Et plus l’image qu’on s’est forgée est attaquée, creusant alors le fossé qui la sépare de la réalité, plus celui qui la défend la développe, l’affermit, la consolide au point que la chose et l’idée n’ont plus de lien. L’idéalisation d’une chose conduit à la faute. Il faut donc la dénoncer, c’est-à-dire montrer en quoi l’image est erronée, revenir au sens de la chose, à ce qu’elle est réellement et comprendre le processus de l’idéalisation qui a conduit à l’erreur. Il faut donc se raccrocher à la réalité. En clair, il faut retrouver la vérité, qui, dans un sens, est la conformité entre l’objet et sa représentation dans l’esprit.

Les facteurs temporels

Les Fraticelles et les Vaudois se sont surtout développés à partir du XIVe siècle. À cette époque, d’autres mouvements apparaissent et se rebellent contre l’Église catholique. C’est une époque en effet difficile, de crise pour l’Église. C’est un temps où la foi semble être en perdition, où le péché semble dominer, où des autorités n’accomplissent plus leurs devoirs. Une des causes vient en partie des hommes de l’Église et de son organisation. Elle a besoin de réformes dans ses membres et dans sa structure. Cependant, ne voyant pas d’efforts réels dans l’Église institutionnelle, des âmes perdent espoir ou se révoltent contre les autorités romaines. Elles en viennent à remettre en cause l’Église institutionnelle elle-même. Leur idée est simple : si elle ne peut pas se réformer, c’est qu’elle n’est pas réformable et par conséquent il faut la repenser, et s’il faut la repenser, c’est qu’elle n’est pas ce qu’elle doit être, donc ce qu’elle prétend être. Ainsi pour répondre à un tel discours, il est nécessaire de revenir aux véritables causes et de démontrer que le remède ne se trouve finalement que dans l’Église.

Le cas de Wyclef (1324-1384)

Mais parfois, la remise en cause de l’institution de l’Église est purement intéressée ou encore motivée pour des raisons politiques. Ainsi Jean Wyclef (1328-1384) remet en cause l’Église institutionnelle, son droit de propriété, le rôle et le pouvoir du clergé. Il enseigne que la seule Église est celle des prédestinés donc uniquement discernable par Dieu. Il conteste donc la visibilité de l’Église.

Wyclef est fortement soutenu par les autorités politiques de l’époque, en lutte contre la fiscalité pontificale. Son combat contre « l’Église visible » manifeste en effet un autre combat, celui qui oppose deux pouvoirs de nature différente, l’une dans les princes, l’autre dans le clergé. La doctrine qu’il professe remet en cause l’autorité de l’Église institutionnelle et ses prétentions de régir la société en lui déniant toute légitimité et toute visibilité. Or que devient une autorité si elle n’est que spirituelle et invisible ? Que devient l’Église sans voix et sans tête, sans structure manifestant son pouvoir ? Elle ne fait pas le poids face à un État qui se dote de tous les moyens pour dominer les cœurs et les esprits. Il est indéniable que la décléricalisation de la société a favorisé son étatisation. Le pouvoir de l’État n’est jamais aussi grand que lorsque l’Église institutionnelle s’est affaiblie. Face à des doctrines véritablement instruments de combat, nous devons revenir à la racine du problème et dénoncer l’imposture.

Ainsi le refus de voir l’Église institutionnelle comme la véritable Église s’explique :
  • par une idéalisation de ce qu’est l’Église ;
  • par le désespoir d’une situation qui apparaît sans issue ;
  • par son instrumentalisation au profit de ses adversaires. 
Nous voyons ainsi que face à cette erreur aux multiples causes souvent entremêlées, il est important de revenir au sens des choses, à ce qu’est l’Église à partir d’arguments fiables, de redonner espoir à ceux qui s’éloignent de l’Église en quête de solutions vouées à l’échec, et de montrer les véritables motivations de ceux qui la prônent. Il faut donc ouvrir les yeux et les cœurs, sans oublier de dénoncer et de condamner…

L’exigence de la perfection intérieure

Notre Seigneur Jésus-Christ a voulu rénover la conception juive de la religion, une conception bien humaine et matérielle. Les Juifs attendaient le retour d’un Messie victorieux de leurs ennemis, restaurateur d’un royaume terrestre. Ils suivaient fidèlement une Loi tout en trahissant son esprit, ne respectant que la lettre. L’enseignement de Notre Seigneur Jésus-Christ et ses actions diffèrent radicalement de cette conception matérielle des Juifs, de celles des Pharisiens et des Sadducéens. Cependant, il ne faut pas croire que Notre Seigneur Jésus-Christ n’a point voulu d’une Église institutionnelle. Il faut en effet éviter deux erreurs.

D’abord, il ne faut pas croire que son message soit une nouveauté. Ce serait oublier les Prophètes qui parlent aussi du royaume de Dieu, d’un royaume spirituel. Jérémie rappelle aux Juifs que la religion est aussi une union intime entre Dieu et l’âme de chaque croyant. Mais comme les Prophètes l’ont bien annoncé, c’est bien Notre Seigneur Jésus-Christ qui fonde le royaume spirituel et intérieur. Notre Seigneur exige en effet à ses disciples la perfection intérieure, dépassant la justice toute extérieure et matérielle du judaïsme.

Puis, si cette exigence distingue la religion nouvelle des religions antiques, cela ne signifie pas qu’elle constitue l’essence du christianisme. Les religions ne sont pas en effet constituées par leurs différences. Ce n’est pas parce que Notre Seigneur a enseigné que le royaume de Dieu devait être surtout spirituel qu’il faut en conclure qu’il doit être exclusivement spirituel. Ne voir les choses que sous ce seul aspect, c’est déformer sa vue, c’est biaiser sa représentation, c’est réduire le champ de la vérité et donc la vérité elle-même. L’enseignement de Notre Seigneur Jésus-Christ et sa vie doivent être regardés dans leur totalité pour en extraire toute la richesse et la profondeur de sa Parole.

Nous pouvons facilement comprendre les raisons qui conduisent Notre Seigneur Jésus-Christ à souligner l’exigence de la perfection spirituelle et la nécessité de la rénovation intérieure. Il doit en effet corriger les conceptions fausses des Juifs, notamment à l’égard du Messie et de l’œuvre de la Rédemption. Il veut leur faire comprendre la véritable nature du royaume de Dieu. Ils attendaient la restauration du royaume de David, un royaume terrestre triomphant, victorieux des païens et chassant les Romains de la Terre sainte. Enfermés dans une foi exclusive, les Juifs doivent donc entendre l’universalité de la foi.

L’erreur d’interprétation de la Sainte Écriture

Pour prouver la conception uniquement spirituelle de la religion chrétienne, on s’appuie généralement sur le verset biblique suivant : « le royaume de Dieu est en vous ». Mais ne pouvons-nous pas plutôt le traduire par « le royaume de Dieu est au milieu de vous » ou encore « le royaume de Dieu est parmi vous » comme nous le voyons dans la version d’Osty.  Cette traduction semble en effet plus cohérente avec le contexte de la narration même si la première traduction est aussi juste. Notre Seigneur répond en effet aux Pharisiens qui Lui demandent quand viendra le royaume de Dieu. Il leur répond : « Le royaume de Dieu ne doit venir de façon à être épié, et on ne dira pas : Le voilà ici ! ou là ! Car voilà que le Royaume de Dieu est parmi vous. » (Luc, XVII, 20-21) Notre Seigneur Jésus-Christ apprend aux Pharisiens qu’il ne faut pas s’attendre à des signes éclatants ou à des prodiges extraordinaires avant la venue du royaume de Dieu et du Messie. Non seulement il n’est pas observable de cette manière mais surtout il est déjà présent, il est déjà venu. Par conséquent, Il leur demande de ne pas le chercher où il ne le faut pas. Le temps du Messie est déjà arrivé… 

Une Église bien visible

L’exigence de la perfection intérieure est un des principaux éléments de l’enseignement de Notre Seigneur Jésus-Christ mais elle n’en est pas la seule. Le royaume des cieux est ainsi comparé à un champ sur lequel poussent à la fois le bon grain et l’ivraie. Il est aussi semblable à un filet du pécheur où se confondent les bons et les mauvais poissons. Il est donc constitué d’hommes et de femmes, de bons et de méchants. Il est donc fait de chair. Il est collectif et social. Il est bien visible.

Enfin, Notre Seigneur Jésus-Christ a envoyé ses Apôtres enseigner et baptiser. Il les a envoyés dans le monde à la conquête des hommes. Et rapidement, l’Église s’est structurée pour répondre à sa vocation. Les communautés chrétiennes apparaissent avec à leur tête un évêque. Elle s’organise pour subvenir à ses besoins, pour s’entraider, pour grandir tout en étant fidèle à l’enseignement de Notre Seigneur Jésus-Christ. Tout cela est bien matériel et visible.

Conclusion

L’idée selon laquelle l’Église n’est que spirituelle, que le christianisme n’est finalement que la recherche d’une perfection intérieure et le développement d’un royaume purement intérieur, conduit inévitablement à séparer l’Église de l’Église institutionnelle pour renier ensuite l’origine divine de l’Église institutionnelle et montrer sa prétendue fausseté. Les partisans d’une telle erreur présentent l’Église institutionnelle comme l’œuvre des disciples de Notre Seigneur Jésus-Christ, œuvre nécessaire mais uniquement humaine. Ils l’auraient fondée pour répondre au développement des communautés chrétiennes et pour les adapter au monde dans lesquelles elles sont nées. Notre Seigneur n’aurait en fait pas prévu sa fondation. Or cette erreur manifeste au contraire la conception bien humaine de l’Église, une conception qui dénie la réalité des choses et égare l’esprit dans des chimères.

Idéalisation, désespoir, instrumentalisation, telles sont les causes très probables de ces erreurs. Les belles idées provenant souvent d’un cœur généreux et de belles intentions finissent par aveugler les esprits les plus élevés. Faut-il mépriser l’Église parce que le corps n’est pas comme nous le souhaitons et qu’il n’est pas à la hauteur de son âme ? L’Église ne se réduit pas à ses membres…



Notes et références

[1] Daniel-Rops, L’Église de la cathédrale et de la croisade, XIV, Fayard, 1952.
[2] Jean XXII, Constitution Gloriosam Ecclésiam, §14, 23 janvier 1318, Denzinger 922.

samedi 22 octobre 2016

L'Église selon Saint Irénée de Lyon

Saint Irénée (130-202), évêque de Lyon, est un des Pères de l’Église, successeurs des Pères apostoliques. Auditeur fervent de Saint Polycarpe, il a vécu à Smyrne en Asie Mineure. Il a ainsi pu « encore percevoir un écho direct de la parole de ceux qui avaient été les témoins oculaires de la vie du Christ »[1]. En 177, il devient évêque de Lyon, succédant à Pothin, fondateur de l’Église vers l’an 150 et mort en prison. Il est donc un témoin précieux et authentique de l’Église des premiers temps mais surtout un garant de l’enseignement de l’Église.

Saint Irénée nous a laissé un écrit connu sous le nom de Contre les Hérésies[2]. Il apparaît comme un « pasteur lucide, pleinement conscient des responsabilités qui pèsent sur lui à un tournant critique de l’histoire, à une heure où l’hérésie gnostique ne cesse de gagner du terrain et menace de submerger les communautés chrétiennes. »[3] Nous avons cherché à savoir comment ce grand évêque conçoit l’Église.

Remarquons avant tout que Saint Irénée utilise le terme d’Église aussi bien dans le sens d’Église répandue dans le monde que dans le sens d’Église locale. Les deux sens sont encore confondus.

L’unité de l’Église et unité de foi

La première information frappante que nous donne Saint Irénée sur l’Église est son Unité. « L’Église garde avec soin, comme n’habitant qu’une seule maison, elle y croit d’une manière identique, comme n’ayant qu’une seule âme et qu’un même cœur, et elle les prêche, les enseigne et les transmets d’une voix unanime, comme ne possédant qu’une seule bouche » (I, 10, 2). Une est sa foi. Pourtant, selon Saint Irénée, de nombreux obstacles s’opposent à cette unité. Son universalisme en est un. L’Église se répand en effet dans le monde entier et rencontre des hommes aux langues diverses. Pourtant, elle garde son unité et transmet fidèlement aux hommes ce qu’elle a reçu en dépit de leur diversité.

Aux premiers siècles du christianisme, l’Église se trouve face à l’hérésie gnostique. Saint Irénée oppose son unité aux multiples et innombrables variations de doctrines gnostiques. « Toute la véritable Église possède une seule et même foi à travers le monde entier » (10, 3). L’un s’oppose à la pluralité.

La fidélité au dépôt de la foi

Comment Saint Irénée explique-t-il l’instabilité et le pluralisme de l’hérésie gnostique ? L'hérétique se repose uniquement en sasagesse, c’est-à-dire « une fiction de son imagination » (III, 2, 1). Lorsque la Sainte Écriture les récuse, ils lui renient toute authenticité et fiabilité. Ils fabriquent leur propre canon. Lorsque la Tradition s’oppose à leurs doctrines, ils prétendent qu’elle n’est ni complète ni intègre. « Il se trouve donc qu’ils ne s’accordent plus ni avec les Écritures ni avec la Tradition. » (III, 2,2)

Or l’attitude de l’Église est différente. Le dépôt de la foi est précieusement gardé dans l’Église grâce à la succession des évêques. La foi de l’Église est la foi des Apôtres précieusement gardée. La Tradition qui se manifeste par la succession légitime des évêques est garante de l’unité de la foi.

Les hérétiques sont « les disciples […] de leur propre jugement perverti : d‘où la diversité de leurs opinions, chacun d’entre eux recevant l’erreur suivant sa capacité. L’Église, au contraire, qui tire des Apôtres sa ferme origine, persévère à travers le monde entier dans une seule et même doctrine sur Dieu et sur son Fils. » (III, 12,7)

La Tradition, garant de l’unité de la foi

Pour la première fois, le terme de « Tradition » est employé dans un écrit chrétien connu. Saint Irénée la définit comme venant « des apôtres et qui, grâce aux successeurs des presbytres[4], se garde dans les Églises » (III, 2, 2). Elle se distingue des versions écrites des Évangiles. Elle est perceptible en toute Église. Cette Tradition n’est pas celle d’une Église locale mais bien de l’Église. Elle se manifeste par la succession connue et ininterrompue des Apôtres.

La conservation de la foi s’explique donc en particulier par la succession ininterrompue des évêques. Comme il ne peut pas énumérer les successions de toutes les Églises, Saint Irénée choisit « l’Église très grande, très ancienne et connue de tous » (III, 3, 2). Il s’agit de l’Église de Rome, « elle en qui toujours, au bénéfice des gens de partout, a été conservée la Tradition qui vient des Apôtres. » (III, 3, 2) Ce privilège s’explique par l’excellence de ses origines. Saint Irénée voit en Saint Pierre et Saint Paul ceux qui « fondèrent et établirent l’Église de Rome » (III, 3, 2). L’énumération de la succession des évêques de Rome à partir des Apôtres est pour Sainte Irénée une preuve « très complète qu’elle est une et identique à elle-même, cette foi vivifiante qui, dans l’Église, depuis les Apôtres jusqu’à maintenant, s’est conservée et transmise dans la vérité. » (III, 3, 3) Car chaque évêque enseigne fidèlement ce qu’il a reçu. « Les Apôtres et leurs disciples enseignaient exactement ce que prêche l’Église » (12, 13). Et ce que chacun reçoit est la doctrine que l’Église transmet et qui est la seule vraie.

L’Église, seule gardienne de la foi

Pour Saint Irénée, l’unité de foi est gage de vérité. Par conséquent, l’enseignement de l’Église est vrai. « Le message de l’Église est donc véridique et solide, puisque c’est chez elle qu’un seul et même chemin de salut apparaît à travers le monde entier. » (V, 20, 1) La vérité est donc à recevoir de l’Église.

En outre, tous peuvent la trouver. « C’est elle qui est la voie d’accès à la vie, tous les autres sont des voleurs et des brigands. » (III, 4, 1) Ainsi faut-il rejeter toute doctrine ou parole venant des hérétiques. Il faut non seulement ne pas délaisser la doctrine de l’Église mais aussi se réfugier dans l’Église pour fuir les erreurs.

Seule l’Église a reçu le « Don de Dieu », c’est-à-dire le Saint Esprit. Elle est sans cesse sous son action. « Là où est l’Église, là est aussi l‘Esprit de Dieu ; et là où est l’Esprit de Dieu, là est l’Église et toute grâce. Et l’Esprit est Vérité. » (III, 24, 1) Ceux qui s’excluent de l’Église s’excluent de l’Esprit et par conséquent « ne se nourrissent pas non plus aux mamelles de leur Mère en vue de la vie et n’ont point part à la source limpide qui coule du corps du Christ. » (III, 24, 1) L’Église est la Mère qui allaite ou encore le corps du Christ qui abreuve. Elle est encore « plantée comme un paradis dans le monde » (V, 20, 2). Ainsi exclus de la vérité, ils ne peuvent qu’errer dans l’erreur et « ballottés par elle » (III, 24, 2) puisqu’« ils ne sont pas fondés sur le Roc unique mais sur le sable » (III, 24, 2).

Les missions de l’évêque

Saint Irénée s’applique donc à s’opposer aux hérétiques et à les ramener à l’Église tout en raffermissant les néophytes. Car telle est la mission des évêques, la mission des pasteurs de l’Église, « gardienne fidèle de la foi » (V, Préface). Non seulement il faut s’attaquer aux erreurs mais éviter aussi que les plus faibles puissent se laisser entraîner par des doctrines étrangères. Il faut enfin réintégrer les égarés dans l’Église. Nous retrouvons l’idée traditionnelle de la véritable recherche de l’Unité de l’Église.

Conclusion

Comprenons Saint Irénée. Il doit s’opposer à une hérésie qui menace sérieusement l’Église. Son ouvrage se concentre naturellement sur la foi. Il montre alors en quoi l’Église est véritablement l’Église du Christ par rapport aux différentes sectes gnostiques. L’unité de sa foi est un fait qui démontre sa véracité, son authenticité.

Il nous rappelle aussi de manière admirable que sous l’action du Saint Esprit, l’Église garde et transmet précieusement l’enseignement de Notre Seigneur Jésus-Christ, conservant ainsi la foi des Apôtres. Elle prêche donc la Vérité sans laquelle il n’est point possible de se nourrir de la vie. Or l’hérésie est nouveauté et instabilité. Elle se divise en multiples doctrines et sectes. L’unité de foi distingue la vraie Église de toutes celles qui prétendent l’être. La Tradition témoigne de cette unité de foi. Elle est donc démontrable historiquement.

Comme le démontrera plus tard Saint Augustin, l’Église est finalement la règle de foi. C’est donc vers elle qu’il faut se tourner pour juger de la véracité d’une doctrine ou de l’interprétation de la Sainte Écriture. Il faut recourir à elle comme à une Mère. Gardienne de la foi, l’Église a aussi le devoir d’enseigner la vérité, de dénoncer et de réfuter l’erreur, d’affermir les fidèles dans la foi et de chercher à faire changer les hérétiques pour les réintégrer dans l’Église. Saint Irénée nous en donne le meilleur exemple d’un pasteur dévoué, protégeant son troupeau et en quête de brebis égarées…





Notes et références
[1] Adelin Rousseau, Introduction dans Irénée de Lyon, Contre les hérésies, Dénonciation et réfutation de la gnose au nom menteur, traduction A. Rousseau, Sagesses chrétiennes, Cerf, 2001.
[2] Irénée de Lyon, Contre les hérésies, Dénonciation et réfutation de la gnose au nom menteur
[3] Adelin Rousseau, Introduction dans Irénée de Lyon, Contre les hérésies, Dénonciation et réfutation de la gnose au nom menteur.
[4]Les presbytres désignent les évêques.