" La pierre précieuse, voire de grand prix aux yeux de certains, qu'est l'émeraude, se voit insultée par un morceau de verre habilement truqué, s'il ne se rencontre personne qui soit capable de procéder à un examen et de démasquer la faute. Et lorsque de l'airain a été mêlé à l'argent, qui donc, s'il n'est connaisseur, pourra aisément le vérifier ? "(Saint Irénée, Contre les hérésies)


samedi 9 mars 2019

La défense des libertés gallicanes (IX-XIIIe siècle)

Couronnement de Louis II par Hincmar en 877
Toute cérémonie porte en elle des vérités essentielles. Sans elles, elle n’aurait plus de sens. Et sans cérémonie, elles perdraient toute réalité. Pourtant, l’habitude nous fait parfois oublier son rôle essentiel et le message qu’elle veut livrer. Il arrive aussi que nous ne sommes plus capables de l’entendre et finalement elle apparaît insignifiante, superficielle, sans consistance. Les paroles, les gestes, le rite, tout cela devient muet. Pourtant, ils continuent à être porteurs de messages. C’est nous finalement qui devenons sourds et aveugles.

La cérémonie du sacre est d’une très grande richesse. Comme une liturgie sacrée, elle se déroule lentement avec minutie et précaution. Rien n’est laissé au hasard surtout en une époque où tout geste compte, où toute parole n’est point vaine. L’enchaînement du sacre est d’une très grande importance. Il détermine notamment la source de légitimité du roi. Au temps mérovingien, l’acclamation du peuple précédait le couronnement du roi. Puis, au moins jusqu’à Henri IV, le roi prête serment avant qu’il ne soit sacré. Et quel est le premier serment ? Celui de maintenir les « privilèges canoniques » des « saintes Églises que Dieu a confiées à son pouvoir et à sa garde ». Si le serment est violé, sa légitimité est alors contestable. Cela signifie-t-il alors que le roi ne peut qu’être protecteur de son Église et défenseur des libertés gallicanes ? Le « gallicanisme » serait-il alors inhérent à la royauté française ?

Devoirs des rois à l’égard de l’Église selon Hincmar

Revenons au serment. Il serait l’œuvre d’Hincmar (806-882), archevêque de Reims. Il l’aurait introduit dans le déroulement du sacre. Que cherche-t-il dans l’innovation qu’il apporte au sacre ?

Hincmar cherche à définir les missions du roi et à encadrer ses pouvoirs. Conformément aux Saintes Écritures et à la doctrine de l’Église, il respecte la distinction des pouvoirs religieux et temporel. « Comme il est dit dans les actes du concile récemment tenus au tombeau de Saint Macre, deux puissances concourent au gouvernement général du monde, en même temps que certaines choses sont plus spécialement dévolues à chacune d’elles : l’autorité sacrée des pontifes et le pouvoir royal. Les devoirs que chacune de ces dignités impose à ceux qui en sont revêtus ne sont pas moins différents que les noms qui les désignent. »[1] Mais, il considère le pouvoir royal comme relevant de l’autorité religieuse. Entre les deux royaumes, le royaume terrestre et le royaume de Dieu, il conçoit les évêques comme les intermédiaires. Selon Hincmar, ce sont les intendants du Christ chargés de travailler à l’établissement de la concorde parmi les hommes. Ils doivent entre autres enseigner aux rois et aux grands seigneurs la loi de Dieu et s’ils la négligent celle d’en rappeler les obligations.

L’évêque , incontournable pour le bien du royaume

Sa conception de l’évêque au sein du royaume ne peut être comprise si nous oublions son importance sous le règne des Carolingiens. L’évêque est en effet un personnage influent et considérable de l’État. Il intervient dans les affaires étatiques à titre de conseillers et de pacificateur et supplée les autorités civiles en ce temps de déliquescence du pouvoir. Son autorité réside aussi dans le rôle que joue l’Église dans le sacre du roi. Hincmar rappelle en effet que le roi est sacré des mains de l’archevêque de Reims. La dignité épiscopale est donc supérieure à la dignité royale.

Le roi a en outre besoin des évêques pour faire appliquer ses décisions en un temps où son autorité est peu respectée par les grands seigneurs. En affermissant leur autorité, il affermit la sienne. Ainsi, est-il avantageux pour lui d’appuyer les évêques et de les soutenir. Lors des États de Valenciennes, Charles le Chauve (823-877), roi en 840, engage ses sujets à obéir aux évêques. « Écoutez d’abord les conseils des serviteurs de Dieu, car ce sont les conseils de Dieu même : négligez au contraire ceux des grands, car ce sont nos prédécesseurs et non par les leurs, qui vous ont assuré, à vos ancêtres et à vous-mêmes, le royaume sur cette terre, qui vous donneront une place dans le royaume de Dieu. »[2]

Finalement, en tant que successeurs des apôtres, les évêques se présentent comme les garants de la paix et de la concorde dans le royaume. Ils sont enfin une force pour garantir l’exécution des lois dans une société où elle manque de plus en plus. Ils forment ainsi le parti de l’ordre hors duquel il n’y a point de salut et encore moins de royaume. Les évêques œuvrent ainsi pour le bien du royaume.

L’État, un devoir de protection à l’égard de l’Église

Couronnement de Louis le Pieux (816)



C’est pourquoi l’État a un devoir de mettre ses forces au service des évêques. Il doit donc les respecter et les protéger. Le roi doit alors prendre les biens du clergé et les personnes d‘Église sous sa protection et les accroître autant qu’il peut. Il doit notamment s’opposer au vol et à la rapine des biens ecclésiastiques. C’est en effet dans ce sens qu’il faut lire les capitulaires de Quercy-sur-Oise[3]. Rappelons que le serment que prête le roi le jour de son sacre se réfère à l’origine à cet édit. Ces points reviennent souvent dans la législation carolingienne. Ils soulignent la collaboration forte entre la royauté et la hiérarchie de l’Église mais aussi la supériorité de la dignité épiscopale sur celle du roi

Enfin, Hincmar demande aux rois de refuser toute intervention dans les élections épiscopales. Il « ne doit pas faire difficulté de se conformer en toutes manières aux règles ecclésiastiques […] Les évêques et les rois doivent faire en sorte de n’apporter dans les élections épiscopales aucune préoccupation étrangère au service de Dieu. »[4]

Ainsi, par le serment, le roi s’engage à l’égard des évêques à les défendre et à les soutenir dans leurs actions tout en respectant la législation canonique conformément aux décisions prises dans les conciles. Et aucune disposition royale ou d’un seigneur ne peut y contrevenir. Signalons que les « privilèges canoniques » ne sont pas octroyés par le pape mais bien par la royauté. Ces « privilèges » devenant coutumes ont force de loi.

Faut-il aussi rappeler que l’Église, que le roi s’engage à protéger, n’est point celle qui se répand dans le monde entier. Elle est limitée à son royaume. Dite gallicane, elle ne correspond pas à l’ancienne Église de la Gaule puisqu’au temps des capétiens, le royaume de France ne recouvre pas le territoire gaulois. Nous devrions plutôt appelée l’Église franque. Mais cela reviendrait à rompre la longévité des libertés gallicanes telle qu’elle est présentée par les gallicans…

Des limites au pouvoir du pape ?

Charles II le Chauve
Cependant, ne faut-il pas oublier que le pape demeure le chef de l’Église. Cela signifie-t-il qu’il a toute puissance sur l’Église gallicane ? Sa puissance connaît des limites comme le rappelle Charles le Chauve au pape Jean VIII (872-882). Il lui demande de respecter les canons d’anciens conciles œcuméniques et provinciaux. Au concile de Saint-Basle de Verzy, en 911, l’évêque d’Orléans affirme à son tour l’obligation des papes de suivre les décisions des conciles. « Nous estimons, très révérends pères, qu'en mémoire de Pierre l'Église romaine doit être à jamais honorée, et nous ne prétendons pas aller à rencontre des décrets des pontifes de Rome : mais en réservant l'autorité du concile de Nicée, que la même Église romaine a toujours vénéré. Nous enseignons que les canons sacrés promulgués en divers lieux et en divers temps, mais toujours sous la même inspiration divine, ont une autorité éternelle et nous croyons que tous doivent les observer... Qu'est-ce à dire ? Porterons-nous atteinte aux privilèges de l'évêque de Rome ? Non, certes ! Car si ce pontife est recommandable par sa science et sa vertu, on n'aura à redouter ni son silence ni une constitution nouvelle. S'il s'égare sous l'influence de l'ignorance, de la frayeur ou de la cupidité, si les circonstances le dominent, comme nous l'avons vu presque de nos jours, les tyrans étant maîtres de Rome, son silence et ses décrets seront encore bien moins à craindre, car celui qui, jusqu'à un certain point, est l'ennemi des lois, ne peut infirmer les lois »[5] L’évêque est très dur avec Rome et que son obéissance à l’égard du pape n’est pas sans limite, surtout lorsqu’il est sous l’emprise de « tyrans ». Il ne peut être obéi s’il n’est pas libre et vertueux, s’il est sous la domination des vices ou de puissants personnages. La législation canonique est alors un puissant rempart…

De même, au concile de Chelles, probablement en l’an 993, Gerbert d’Aurillac, futur pape sous le nom de Sylvestre II (999-1003), rappelle que « si le pape de Rome avançait une opinion contraire aux canons des Pères, [elle devrait être tenue pour] nulle et non avenue, conformément aux paroles de l'Apôtre : fuyez l'hérétique, l'homme qui se sépare de l'Église […] car il est écrit dans les canons : que les statuts d'un concile provincial ne soient attaqués par personne. »[6] Ainsi, une décision d’un pape est refusée lorsqu’elle est contraire à un canon d’un concile provincial ou national. Le pape ne peut aller contre une législation canonique même locale. Son autorité connaît donc des limites comme l’évoque encore l’évêque de Mende, Guillaume Durand le Jeune à l’occasion du concile de Vienne en 1310.

La défense des libertés gallicanes soulève alors une question fondamentale. Une décision d’un concile provincial prime-t-elle sur celle d’un pape ? Un canon d’un concile ancien n’est parfois qu’un souvenir, voire totalement oublié. Sans écrit, que vaut-il ? En outre, selon un principe cher au droit, quand deux textes sont contradictoires, c’est la plus générale qui l’emporte sur la plus particulière. Une constitution pontificale, émanant du pouvoir suprême, doit être préférée à toutes les prescriptions locales qui lui sont opposées..

Couronnement de Louis VII en 1137
Uniquement contre le pape ?

Au jour du sacre, le roi s’engage à être le protecteur des libertés gallicanes contre tous ceux qui pourraient ne point les respecter. Mais contre qui cette promesse est-elle érigée ? Contre le pape ? Jusqu’au XIIIe siècle, lorsque la défense des libertés gallicanes est évoquée, c’est essentiellement pour se protéger contre « les grands vassaux, les barons, les seigneurs laïcs et aussi quelquefois les fonctionnaires royaux, voilà leurs adversaires. C’est contre eux que les clercs évoquent la protection royale. »[7]


La protection royale contre les seigneurs est bien réelle. Toutes les églises du royaume seront progressivement mises sous la protection du roi. Le roi n’hésite pas à intervenir lorsque des seigneurs violent les droits du clergé. « L’histoire du pouvoir royal du XIe et XIIIe siècle est faite en grande partie des expéditions entreprises contre les dévastateurs des domaines ecclésiastiques. De toute part, les églises adressent au roi leurs doléances au sujet des actes de brigandage et des vexations innombrables que les barons les font subir. Jusque sous Louis VII, au-delà même, l’autorité capétienne est obligée de réduire par la force les seigneurs qui empiètent sur les droits des églises et des monastères. »[8]

Le pape intervient aussi dans le royaume pour maintenir les droits et privilèges ecclésiastiques. En 1246, Innocent IV (1243-1254) défend fermement le clergé du royaume contre des barons qui se sont ligués pour remettre en cause les privilèges du clergé en plein conflit avec l’empereur Frédéric II. Dans une lettre qu’il adresse à son légat Eude de Châteauroux, il donne l’ordre d’excommunier « tous ceux qui feraient observer les statuts incriminés et les autres coutumes ou abus d’invention récente, contraire à la liberté de l’Église. », « tous ceux qui s’opposeraient à l’exercice régulier de la juridiction ecclésiastique ». Il encourage le clergé à la résistance et rappelle « les dispositions prises par Honorius III et Grégoire IX contre tous ceux qui feraient des statuts contraires à la liberté ecclésiastique. »[9] La défense de la liberté de l’Église est au cœur même de la réforme grégorienne. N’oublions pas que la rivalité entre Philippe le Bel et Boniface IV commence par la refus du pape d’une levée de taxes sur le clergé par le roi.

Une évidente hypocrisie

Philippe le Bel, ses héritiers et ses légistes
Pourtant, que sont devenues ces « libertés gallicanes » au cours de l’histoire ? Comme le démontre les doléances, elles ont été souvent bafouées et violées, y compris par les rois. Parfois, dans une affaire, elles sont rappelées et défendues mais tout dépend finalement des intérêts des protagonistes.

Rappelons qu’au Xe siècle, le clergé était sous la dépendance des seigneurs et des rois. De nombreux abus affligent l’Église, de plus en plus engluée dans la féodalité, et nécessitent une vive et ferme réaction des papes. Ces derniers ont en effet mené la réforme dite grégorienne, notamment contre l’emprise des laïcs sur l’Église. Elle s’est ainsi opposée à de nombreux intérêts…

L’appel aux « saints canons » a donc pu être une arme pour s’opposer à tout changement et pour préserver les intérêts de certains. Le pape Nicolas Ier (858-867) n’est pas dupe et reproche aux archevêques et aux évêques francs leur duplicité. Tel évêque accepte les interventions pontificales lorsque le pape démet son adversaire sur le siège épiscopale pour le lui remettre mais tel autre en appelle à l’ingérence lorsqu’il est lui-même démis ! Quand un pape lève des taxes sur les biens du clergé, le roi lui prête main-forte tout protecteur qu’il est des immunités de ses églises car une part de ces décimes enrichit son trésor.

La situation est claire lors de la querelle entre Philippe le Bel et Boniface VIII. Avec l’aide de légistes, le roi parvient à justifier ses interventions en évoquant la défense des libertés gallicanes. Mais qui est dupe de ses intrigues ? N’oublions pas que tout commence par une nouvelle levée d’impôt sur le clergé par le roi et refusée par le pape à la suite de plaintes. Le roi bafoue aussi les privilèges ecclésiastiques dans l’affaire de Bernard Saisset. Mentionnons encore l’histoire des Templiers. Enfin, nous ne pouvons pas ne pas oublier l’attentat d’Anagni. Que montrent ces faits et bien d’autres encore ? « Non seulement, Philippe le Bel revendique l'autonomie de son gouvernement temporel et n'y veut admettre aucune immixtion étrangère, mais, dès le début, il entend s'affirmer comme le maître de son Église. Et quand cette prétention lui est contestée, il en arrive à prendre conscience, ou à faire état de la mission qu'il tient de Dieu dans l'Église entière. »[10] Ce n’est pas les libertés gallicanes qui l’intéressent mais bien ses intérêts ou plutôt ceux de l’État moderne qu’il construit.

Conclusions

Couronnement du pape Clément V
Afin de préserver les libertés et les droits ecclésiastiques contre les rapacités de toutes sortes, le roi s’engage à les faire respecter et à les protéger lors de son couronnement. Mais en dépit de cette promesse solennelle, il est parfois impuissant à tenir son engagement, voire il lui arrive de l’outrepasser. Le pape peut aussi remettre en cause certaines de ces libertés par ses interventions. Celles-ci font alors l’objet d’une nette opposition de la part du clergé et du roi. Mais comme le souligne le pape Nicolas Ier, la défense des libertés gallicanes n’est parfois qu’un prétexte pour défendre des intérêts particuliers. Elle devient en effet une arme pour couvrir des aspirations moins vertueuses…

Soulignons la forte collaboration entre les rois et les évêques. Ces derniers sont de puissants personnages de l’État et ont œuvré pour son bien et son affermissement. Les Capétiens leur doivent le trône. La royauté trouve en eux de puissants auxiliaires. Soutiens du roi, les évêques ont aussi besoin d’être soutenus par le roi pour défendre leurs biens et leurs immunités contre de puissants seigneurs. Mais protecteur des biens ecclésiastiques et garant de leurs privilèges fiscaux, le roi peut vite devenir tuteur. Une remise en cause des libertés gallicanes peut en effet avoir des conséquences sur les droits du roi…

Finalement, quand les libertés gallicanes sont évoquées dans les différentes affaires jusqu’au XIIIe siècle, elles ne concernent que des affaires restreintes et locales qui aboutissent à quelques tensions mais jamais à une rupture ou à un schisme. L’effort est surtout porté dans le combat que mène le roi pour protéger le clergé contre de puissants seigneurs dans son royaume. Le cas de Philippe le Bel fait exception. Et cette exception est révélatrice d’un nouvel état d’esprit. Deux puissances se dressent l’une contre l’autre, se surveillent et protestent dès que l’une empiète éventuellement sur l’autre…




Notes et références
[1]Hincmar, De Ordine Palati Epistoli, V.
[2] Epist. Episcop. Ad Ludov. Regem, 859, dans Édition des capitulaires de Charles le Chauve, Jacques Sirmond, 1623.
[3] Voir Émeraude, février 2019, article « Les libertés gallicanes, retour aux origines ».
[4] M. Prou, Introduction de De Ordine Palati Epistoli, Hincmar, Bibliothèque de l’École des Hautes Études, 58ème fascicule, 1885.
[5] F. Lot, Étude sur le règne de Hugues Capet,
[6] Gerbert d’Aurillac, dans F. Lot, Études sur le règne d’Hugues Capet, dans Le « privilegium canonicum » dans le sacre des rois de France, Mgr Victor Martin, Revue des Sciences Religieuses, année 1937, n° 17-1, www.persee.fr.
[7] Mgr Victor Martin (1886-1945). Les origines du gallicanisme, tome I, chap.I, 1939, gallica.bnf.fr.
[8] N. Didier, La garde des églises au XIIIe siècle, dans Les origines du gallicanisme, tome I, Mgr Victor Martin.
[9] Registre d’Innocent IV d’après les manuscrits originaux du Vatican et de la bibliothèque nationale, Elie Berger, tome II, éditeur Albert  Fontemoing, 1897, gallica.bnf.
[10]J. Rivière, Le problème de l’Église et de l’État au temps de Philippe le Bel, Étude de théologie positive. Louvain, Bureaux du Spicilegium Sacrum Lovaniense, et Paris, H. Champion, 1926.

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