" La pierre précieuse, voire de grand prix aux yeux de certains, qu'est l'émeraude, se voit insultée par un morceau de verre habilement truqué, s'il ne se rencontre personne qui soit capable de procéder à un examen et de démasquer la faute. Et lorsque de l'airain a été mêlé à l'argent, qui donc, s'il n'est connaisseur, pourra aisément le vérifier ? "(Saint Irénée, Contre les hérésies)


samedi 22 septembre 2018

Les leçons du Grand-Schisme : papes et cardinaux, attitudes irresponsables au sommet de l'Eglise


De 1378 à 1417, la Chrétienté est profondément divisée entre deux puis trois « papes ». Dans nos précédents articles, nous avons longuement décrit cette longue et tragique histoire intitulée « le Grand Schisme d’Occident ». Il mérite en effet le titre de « Grand », moins pour la durée que pour ses conséquences tant il a profondément bouleversé l’Église, la société et les mentalités. Il est sans aucun doute un des chocs de l’histoire qui, par ses impacts et ses remous, provoquent à son tour de grands événements, dont les soubresauts continuent encore de se faire sentir aujourd’hui. Pendant de longues années, il a été suffisamment fort et prégnant pour perturber les esprits et permettre à des idées d’abord esseulées et marginales de se développer et de s’imposer. Il est ainsi une des causes lointaines de la révolution religieuse qu’a déclenchée Luther en 1517. Le deuxième concile de Vatican lui est probablement redevable.

Notre but n’est pas de désigner et de condamner les responsables de ce drame comme si nous présidions le tribunal de l’histoire. Nous n’avons pas cette prétention, même s’il nous est bien difficile de ne pas porter un jugement. Notre intention est plutôt d’identifier les germes du protestantisme dans cette tragédie et de suivre les doctrines comme les acteurs qui ont influencé les relations entre les pouvoirs religieux et temporel jusqu’à nos jours. Notre but est de saisir ce que cet événement porte en lui. L’histoire est, pensons-nous, un livre qui recueille de nombreuses leçons riches et utiles. N’est-ce pas la main de Providence qui l’a écrite en quelques sortes ?

La question de la vérité

Faut-il condamner ceux qui se disaient pape parce qu’ils n’ont pas renoncé à leur titre pour l’unité et la paix de l’Église ? Étaient-ils si peu soucieux des biens des âmes comme de véritables pasteurs à l’imitation de Notre Seigneur Jésus-Christ ? Ce serait si simple de les considérer comme des ambitieux avides de leurs pouvoirs. Mais ce serait aussi vite oublier qu’ils étaient sûrs de leurs droits et de leur légitimité. Leur abdication aurait signifié une certaine trahison à l’égard de la dignité pontificale dont chacun se sentait profondément gardien. Pourquoi « le pape de Pise » se serait-il en effet considéré illégitime puisque sa légitimité repose sur le « concile de Pise » ? Évitons donc tout jugement téméraire. Lorsque nous sommes sûrs de nos droits, il est bien difficile de ne pas les défendre et de les laisser violenter impunément. Ce serait remettre en cause le droit en lui-même. Il y a en effet une certaine personnification du droit. Celui qui porte une fonction a tendance à confondre ses intérêts avec ce qu’il représente. Soucieux de défendre ce qui leur apparaissait être la vérité, certains « papes » ont confondu leur intérêt à celui de l’Église sans qu’il n’y ait nécessairement une volonté de lucre ou d’ambitions de leur part. Cela explique en partie l’obstination de Boniface IX qui a refusé, jusqu’à la mort, concession et accommodement…

La véritable question que soulève cette histoire est de savoir si la vérité mérite un tel drame. Il est clair que les témoignages, les enquêtes, les documents de l’époque n’ont pas permis, et ne permettent pas encore, de connaître clairement la vérité. Il est en effet bien difficile de savoir si les cardinaux ont été suffisamment libres pour choisir Urbain VI. Laissons cela au jugement divin. Ne sachant pas répondre clairement à cette question, il a paru évident que la nécessité de l’union et de la paix de l’Église a prévalu sur la question de la légitimité des « papes ».

Lorsque cette nécessité a emporté l’adhésion des principaux acteurs, la solution a été rendue possible. L’absence d’unanimité au temps du « concile de Pise » a été la cause de son échec. La volonté de ne pas désigner le pape légitime n’a pas impliqué une remise en cause de sa légitimité. C’est une question laissée en suspens. Mais il a fallu du temps pour que cette nécessité fût comprise, que cette adhésion se fît et fût agissante. Dans ces événements dramatiques et difficiles, le temps est un facteur essentiel à prendre en compte afin que se dégage clairement une hiérarchie des biens parmi les biens communs et particuliers et qu’ainsi les remèdes les plus efficaces soient trouvés et appliqués.

Mais qui est le vrai pape ?

L’assemblée de Pise et le concile de Constance n’ont pas statué sur la validité des élections pontificales. Remarquons néanmoins que seul le pape Grégoire XII se démet de sa dignité pontificale au cours du dernier concile et que celui-ci valide les mesures qu’il a prises si elles demeurent conformes au canon. Seuls ses adversaires ont été déposés. Retenons aussi que « le pape de Rome » a convoqué le concile de Constance avant de démissionner, même si le « pape de Pise » l’avait déjà convoqué.

Notons surtout qu’en 1523, le pape Jules de Médicis prend le nom de Clément VII, en 1724, le pape Pietro Francesco Orsini celui de Benoît XIII, et enfin en 1958, le pape Angelo Roncalli celui de Jean XXIII. En reprenant les noms des « papes d’Avignon » et d’un « pape de Pise », ils ont reconnu implicitement leur illégitimité et celle de leur lignée. Par conséquent, ils ont aussi implicitement reconnu la légitimité des « papes de Rome », c’est-à-dire Boniface IX, Innocent VII et Grégoire XII. Ainsi, ces derniers sont aujourd’hui reconnus par l’Église comme étant des papes, et les autres comme des antipapes. La question de légitimité ne se pose plus aujourd’hui dans l’Église, sauf peut-être pour ceux qui veulent ne point l’entendre et préfère se perdre dans des débats sans fin comme l’ont fait tant de canonistes et d’historiens…

Soulignons enfin qu’en déposant le « pape de Pise », mis en place par le « concile de Pise », et en acceptant la démission de Grégoire XII, le concile de Constance a remis en cause les décisions du « concile de Pise ». Mais, un concile ne peut-il pas défaire ce qu’un autre a fait selon le cardinal Pierre d’Ailly ?

Le doute au cœur du drame

Dans son ouvrage de référence[1], Noël Valois montre que Barthélemy Prignano, le futur Urbain VI, était parfaitement « palpable » et donne des éléments favorables à la validité de son élection. Cependant, il n’en conclut pas à la mauvaise foi des cardinaux qui l’ont élu. Ils ont en effet pu être sincères, nous dit-il. « N'est-il pas permis de croire qu'au sortir du conclave ils n'avaient pas eux-mêmes, pour la plupart, une vue bien nette de la réalité et que, dans leur esprit encore troublé, les souvenirs les plus contradictoires, les idées les plus opposées se heurtaient confusément ? Dans cet état de doute ou, si l'on veut, d'étourdissement moral, leur jugement devait vaciller comme la flamme exposée aux vents : de là l’incohérence de leurs paroles et de leurs actes»[2]

Quel est alors l’élément qui a déclenché en eux un doute suffisamment fort au point de remettre en cause une élection si cruciale ? Le comportement inquiétant d’Urbain V ?... « Que des scrupules se soient fait jour dans l’esprit de plusieurs d’entre eux, qu’avec le temps ces soupçons aient pris corps, de même que l’intention de suppléer par de nouveaux suffrages à ce qui manquait aux premiers, que peu à peu la nécessité d’une réélection ait apparu plus nettement à la plupart d’entre eux, puis qu’ils se soient pris à songer qu’un autre parti s’offrait à eux, que Barthélemy, en définitive, n’était guère digne de la tiare, et qu’il y avait mieux à faire que de lui en assurer la possession tant dans l’intérêt de l’Église que dans leur intérêt particulier : cette sorte d’évolution inconsciente et lente cadrerait mieux avec les actes, souvent contradictoires, dont le souvenir est venu jusqu’à nous ; elle serait, dans tous les cas, facilement explicable par l’impression qu’a dû produire la bizarre conduite d’Urbain. »[3]

Mais est-ce la seule raison ? Les cardinaux n’ont-ils pas connu une autre peur que celle qu’ils ont connue le jour du conclave ? Ils ont sans-doute vite compris qu’ils allaient perdre leurs privilèges et voir leur autorité rabaissée au profit d’un pape italien qui n’avait pas appartenu au Sacré-Collège et avait supporté leur arrogance et leur conduite à Avignon lorsqu’il travaillait à la Curie…

Attitude irresponsable chez les « papes »

Antipape Benoît XIII
Si tous les commentateurs conviennent que les questions de légitimité est inextricablement complexe au temps du Grand Schisme, nous ne pouvons pas cependant oublier l’attitude ambiguë des « papes », leurs multiples tergiversations, leurs langages vagues et volontairement imprécis ainsi que leur revirement brutal… Pouvons-nous parler de duperie ou de lâcheté ? L’attitude de Benoît XIII est la plus caractéristique. Il est « passé maître, d'ailleurs, dans l'art de jouer avec le temps, de piétiner sur place, en feignant d'avancer ; sachant donner le change et ne se faisant point scrupule d'annuler par des protestations secrètes ses plus solennels engagements ; cramponné, pour tout dire, à ce siège apostolique auquel il prétendait ne point tenir, et d'autant plus résolu à ne jamais l'abandonner qu'il possédait une puissance d'illusion peu commune »[4]. Quelle différence avec un Innocent III et un Grégoire XII, dont la faiblesse et l’indécision ont prolongé le schisme et maintenu leur adversaire dans leur obstination !

Pourtant, ce n’est pas leur personnalité qui retient surtout notre attention. Ce sont plutôt les moyens qu’ils ont employés pour accroître leur influence, maintenir ou renforcer leur obédience. Leurs libéralités et leurs complaisances à l’égard des rois et des princes ont appauvri l’Église et aliéné ses biens. Ils leur ont monnayé leur service, parfois à des prix exorbitants en raison de leurs positions de faiblesse. Puis usant au mieux la fiscalité mise en place par les « papes d’Avignon », ils l’ont encore développée et accrue pour répondre au mieux à leurs dépenses, ou à celles de leur soutien, contribuant ainsi à nourrir le mécontentement, voire la colère chez le clergé et les fidèles. L’administration centralisée a montré toute sa force mais aussi ses limites. Quelle manne alors pour les adversaires de l’Église !…

Au plus grand bénéfice des princes

Sigismond entrant à Strasbourg
La situation paraît cependant bien complexe, voire contradictoire. D’une part, les rois et les princes ont profité de la situation pour accroître leur autorité et leur richesse ainsi que le privilège de leur clergé au détriment de la papauté. D’autre part, le clergé a fait de plus en plus l’objet de taxation et de contraintes de la part des « papes » au point qu’il s’est de plus en plus détaché d’eux. Pourtant, dans les deux cas, les rois et les princes en sont sortis grandis. De nombreux décimes été certes été levées auprès du clergé mais au profit des puissances temporelles. Les relations entre les « papes » et les évêques n’ont pas cessé de s’éloigner au profit des seigneurs. L’exemple de la soustraction d’obédience est caractéristique. Le roi de France ordonne à ses sujets et à son clergé de ne plus obéir à Benoît XIII. Mais d’abord naïf, le clergé a rapidement constaté ce qui advenait quand la puissance pontificale n’était plus là pour le protéger contre les abus des seigneurs, leur rapacité et leurs ambitions ! Le clergé de France est revenu au temps précédant la réforme grégorienne ! Quel bond en arrière !...

Mêlant affaires religieuses et temporelles

En jouant avec les intérêts de certains princes contre d’autres, ou en les mêlant à leur sort, les « papes » n’ont pas vraiment simplifié le problème. La conquête du royaume de Naples est ainsi au cœur des intrigues. Appuyant certains seigneurs au détriment d’autres pour un même duché ou royaume, les « papes » ont fragilisé des trônes et facilité la division comme ils ont causé, encouragé et entretenu des guerres. Plus grave encore. Ils ont parfois usé des armes spirituelles, telles que les anathèmes et l’excommunication, à des fins temporelles. « Dans ces luttes, en réalité plus politiques que religieuses, l'argent des clercs était dépensé sans mesure, ainsi que les trésors spirituels de l'Église : des catholiques marchant contre des catholiques se voyaient concéder les indulgences que le Saint-Siège réservait d'ordinaire aux défenseurs de la chrétienté contre l'envahissement de l'islamisme. »[5] Tout cela n’a pu que discréditer davantage l’autorité pontificale et l’Église…

Une Église bien affaiblie

La Grand-Schisme d’Occident a profondément abîmé la dignité pontificale et fragilisé l’Église. Les « papes » ne sont guère montrés à la hauteur de leurs fonctions et des événements, quelle que soit leur légitimité. Leurs politiques bien trop humaines et temporelles ont causé un vif et profond mécontentement et une colère pleine d’aigreur. Or au même moment,  se développent des doctrines contraires à la souveraineté pontificale et favorables à la primauté des puissances temporelles sur celles des puissances religieuses, telles celles de Wyclif, de Guillaume d’Occam ou de Marsile de Padoue[6]. Et pire encore, sans être aussi radicales, elles ont été présentées et discutées à l’assemblée de Pise et au concile de Constance sans que cela n’ait provoqué de réactions d’hostilité ou de rejet de la part des prélats, montrant ainsi une certaine accoutumance…

Confrontation entre monarchie et oligarchie

Robert de Genève,
 alias Clément VII antipape
Mais revenons aux véritables causes du schisme ou plutôt aux principaux protagonistes. Passons en effet aux responsabilités des cardinaux. Car sans les cardinaux, il n’y aurait pas eu de schisme. Que de faiblesses, lâchetés, et funestes ambitions chez ces hommes !

Au début du drame, leur autorité s’est affirmé avec arrogance comme ces cardinaux rebelles défiant Urbain VI de manière révoltante, voire violente. Ce qui apparaît en premier est en effet une nette affirmation de leur autorité. Au cours du schisme, ils n’ont pas hésité à défier les « papes », y compris ceux de leur obédience, des « papes » qui, souvent, les ont créés et enrichis. Il est vrai que les cardinaux ont pris de l’importance dans le gouvernement de l’Église. Nommés à vie et électeurs du pape, à la tête de service important, ils sont apparus comme des hommes clés de la papauté, surtout au sein du consistoire, sorte de conseil auprès du pape. La crise résulte assurément d’une confrontation entre leurs pouvoirs et ceux du pape, entre une caste d’élite et un monarque. C’est pourquoi « le Grand Schisme d’Occident a été interprété dans les dernières décennies comme un moment exceptionnel de l’affrontement structurel entre absolutisme pontifical et tendances oligarchiques du Sacré Collège. »[7] Le drame pour l’Église est de voir de si grands pouvoirs entre les mains d’hommes inconséquents et nourris d’ambitions, bien peu désintéressés ou du moins préoccupés de la seule Église…

Un aveuglement terrible

Voyons d’abord l’attitude des cardinaux au moment du conclave qui a abouti au choix d’Urbain VI et les trois mois qui l’ont suivie. Ils ont employé un stratagème bien indigne pour duper les Romains au point de rendre illisible la régularité de l’élection. Certains d’entre eux, supportant mal la dureté et les emportements d’Urbain VI, l’ont trompé pour fuir à Lodi et pour comploter. Usons du terme exact de leur manœuvre. C’était bien un complot au sein de l’Église. Et, après s’être assurés de l’appui du roi de France, ils ont déclenché la révolte sans prendre conscience de ses conséquences. Croyaient-ils qu’Urbain VI allait se démettre ou que la Chrétienté toute entière allait les soutenir dans un contexte où elle était déjà divisée ? Ils l’ont condamné avec dédain et arrogance, le considérant comme un intrus et un usurpateur. Pourtant, n’oublions pas la prudence d’Urbain VI. Il s’était assuré auprès d’eux de la légalité des élections…. Auraient-ils agi de même si le pape leur avait prodigué des bénéfices et des faveurs, et s’ils n’avaient obtenu aucun appui de la part du roi de France ? Leur comportement révèle sans-doute le mal qui habitait le gouvernement de l’Église et finalement la blessait gravement...

Les cardinaux ne supportaient guère le caractère irascible d’Urbain VI. La situation leur apparaissait probablement dramatique. Qu’auraient-ils pu faire si ce n’était de supporter avec résignation les conséquences de leur choix ? Il est vrai que dans les règles de l’élection pontificale, rien ne prévoyait, et ne prévoit pas, la destitution d’un pape dément ou déséquilibré. Dès qu’un pape est élu, il demeure intangible si de lui-même il ne démissionne pas comme Benoît XVI. Ainsi, faute de solutions les autorisant à le déposer, les cardinaux ont trouvé dans les circonstances de son élection les prétextes qui, pensaient-ils, les ont habilité à le destituer.

Un entêtement douloureux

Antipape Benoît XIII
La tragédie ne s’est pas arrêtée à cette première révolte. Étaient-ils vraiment conscients de leurs responsabilités quand, n’écoutant point les conseils des rois et des universitaires, ils ont perpétué le schisme en donnant à un « pape » défunt un successeur sur le trône pontifical ? Croyaient-ils sincèrement que le Saint Esprit ait été favorable à la poursuite de la division et aux intrigues ? Et quels « papes » ont-ils choisis ? Pour remplacer Clément VII, les cardinaux d’Avignon ont élu Pierre de Luna. Noël Valois le décrit ainsi : «  cette âme foncièrement ecclésiastique ne péchait que par l'excès de ses qualités mêmes ; l'habileté dégénérait parfois en astuce ; l'énergie inflexible devenait opiniâtre; la dignité personnelle, le goût de l'indépendance aboutissaient à un orgueil intraitable. »[8] Il était aussi présent lors des événements qui ont conduit au schisme. C’était lui qui avait poussé les cardinaux à ne pas entendre les rois et princes qui leur demandaient de ne point élire un nouveau « pape » après la mort de Clément VII  … Mais dans cette affaire, les choix sont significatifs. Ils symbolisent même le Grand-Schisme. Les cardinaux révoltés, qu’ont-ils choisi contre Urbain VI, partisan d’une réforme de l’Église ? Robert de Genève, l’exemple même du prélat princier, peu religieux et grand diplomate, la réputation déjà salie par une affaire de massacre.

Des cardinaux finalement irresponsables

 « Les cardinaux se montrent, à l'origine du schisme, chargés de la plus lourde responsabilité. Leur manque de prévoyance au lendemain de la mort de Grégoire XI, leur poltronnerie au milieu des scènes tumultueuses du conclave, plus sensible encore et moins pardonnable durant les semaines qui suivirent, puis, même en admettant la réalité de leurs scrupules et la sincérité d'une conviction qu'ils affirmèrent jusque devant la mort, la légèreté coupable avec laquelle ils procédèrent au choix d'un second pape et lancèrent étourdiment l'Église dans cette déplorable aventure, leur ont justement mérité les sarcasmes des contemporains, les reproches de la postérité. »[9]

Abandonné par ses cardinaux, Benoît XIII a stigmatisé avec justice « l’inconséquence des cardinaux, tour à tour si indifférents et si téméraires, si humbles dans leurs protestations de fidélité et si arrogants dans leurs déclarations de guerre »[10], changeant d’obédience selon les circonstances, ne se souciant guère de leurs contradictions.

Mais la légèreté et l’incohérence des cardinaux deviennent moins brumeuses quand nous songeons à leur attitude de dépendance à l’égard des États et des richesses de ce monde. Car, nous dit encore Noël Valois, « le XIVe siècle avait réalisé ce type de cardinal-courtisan […] : personnage déplaisant, dont le rôle devient odieux en cas de conflit du pouvoir civil et de l'Église, quand l'intérêt transforme ces conseillers nés du Saint-Siège en traîtres, en espions soudoyés par les adversaires du souverain pontife. »[11] Combien d’entre eux n’ont-ils écouté que les conseils du roi de France au détriment des intérêts de l’Église, notamment au cours de la soustraction d’obédience à l’égard de Benoît XIII ? De quel droit des cardinaux ont-ils si promptement obéi à un roi ? Cette servitude vient-elle du séjour des papes à Avignon ou encore des conséquences de l’inexorable attentat d’Anagni [12] ?

Une confusion regrettable

Antipape Clément VII et le duc d'Anjou


Mais allons encore plus loin dans la compréhension des événements. Qu’est-ce qui ont poussé des cardinaux à élire Clément VI contre Urbain VI puis à abandonner Jean XXIII après l’avoir élu ? Ce sont la personnalité de ces papes, leur caractère difficile et leur conduite qui les ont conduits à prendre de graves divisions et à se révolter, semant division et confusion au sein de l’Église. Ne supportant point leur tempérament et leur comportement, ils ont alors remis en cause la légitimité de leur élection et leur autorité. Nous pouvons alors noter en eux une confusion entre la fonction de pape et celui qui l’exerce. Comme celui-ci excite la révolte, c’est bien celle-là qui finit par faire l’objet de suspicion, de doute et de rejet. Aujourd’hui, le même phénomène se produit. Les discours du pape François et son attitude problématique génèrent un trouble certain et légitime chez des fidèles. Alors certains d’entre eux parlent de la vacance du siège pontifical comme au temps du Grand Schisme d’Occident...

Des causes bien plus lointaines ?

L’obstination des « papes » ou l’inconséquence des cardinaux auraient-ils permis à elles-seules la perpétuation du schisme ? Un tel scandale aurait-il été durable sans une réelle et profonde division de la Chrétienté ? La séparation des fidèles en deux obédiences équilibrées et fortes aurait-elle été possible sans le temps de la papauté à Avignon ?

La période d’Avignon est souvent regardée comme une des principales causes lointaines du Grand Schisme. Certes, il est habituel de la considérer comme un temps de déclin et d’abus. Cette image est bien trop caricaturale pour en être véridique. Les contemporains Italiens ont été les premiers à l’avoir favorisé et diffusée. Dans son ouvrage dédié aux Papes d’Avignon[13], Jean Favier relativise les méfaits de cette période.

Mais comme cet historien le montre encore, le gouvernement pontifical à Avignon s’est modernisé comme le faisaient aussi les États modernes, notamment le royaume de France. Avec Jean XXII, il s’est montré très performant à la hauteur de ses exigences. Après une longue période de pérégrination, la papauté s’est sédentarisée à Avignon avec des ressources moindres et des tâches plus nombreuses. Chef de l’Église, au centre de la Chrétienté, le pape et ses services ont dû aussi répondre à un besoin grandissant des fidèles et affermir sa place dans le concert des nations. Ce séjour a donc apporté des modifications importantes dans l’Église et dans son gouvernement. La centralisation de l’administration pontificale et de sa fiscalité en a été une conséquence. Elle existait aussi dans les royaumes de France et d’Angleterre. En fait, le pape était à la tête d’une puissance qui ressemblait fort à un État.



Une crise d’autorité ?

La papauté n’a pas cessé de s’affirmer et de se doter des moyens à la hauteur de ses ambitions au même titre qu’un État moderne et puissant de l’époque. Et dans cet effort, un personnage a pris de l’importance : le cardinal. Nommé à vie, électeur du pape qu’il conseille et assiste, chefs des services de l’administration pontificale, le cardinal est devenu un personnage clé du gouvernement de l’Église. Simples membres du clergé romain, ils étaient autrefois en charge de fonctions réduites à Rome. Réunis dans le Sacré Collège, en consistoire ou en conclave, les cardinaux sont dorénavant des personnages considérables et très influents que nul ne peut ignorer s’il veut obtenir un bénéfice, une aide ou une protection.

Au temps de la papauté d’Avignon, les cardinaux ont essayé de limiter le pouvoir pontificale à leur profit. En 1352, avant d’élire le successeur de Clément VI, ils ont défini des règles pour limiter le pouvoir pontifical, notamment dans la nomination des prélats, la levée des décimes ou encore dans la législation ecclésiastique. En un mot, le consistoire a voulu exercer une autorité au sein du gouvernement de l’Église. Mais à peine élu, Innocent VI a mis rapidement fin à leur tentative. Par la constitution Sollicitudo pastoralis du 6 juillet 1353, il a rappelé que le pape gouvernait seul l’Église, même s’il prenait volontiers conseil, et en premier lieu des cardinaux…

Revenons au Grand-Schisme. Il est né de la contestation des cardinaux de la validité de l’élection d’Urbain VI. Sans remettre en cause le doute qui habite en eux, il n’est peut-être qu’un paravent d’une véritable révolte intérieure avant d’être collective. Ce sont des cardinaux révoltés qui trompent le « pape » pour préparer leur sédition. Le comportement odieux du pape, ils ne le supportent plus comme ils ne peuvent que craindre la fin de leur place privilégiée.

Puis, après l’échec de la voie de convention entre Benoît XIII et Grégoire XII, des cardinaux de chaque obédience se sont révoltés de nouveau et, contre tous les usages, ils ont convoqué un "concile", celui de Pise, pour rétablir l’unité de l’Église. Dans une lettre qu’ils ont adressée à Grégoire XII, les cardinaux romains justifient leur désobéissance par l’état déplorable dans lequel se trouve l’Église. Ils se présentent en effet « comme des fils désobéissants mais comme les membres d'un corps soucieux du salut de leur tête »[14]. Ils étaient certains qu’ils étaient sur le bon chemin pour le bien de l’Église.





Nous retrouvons ce même acte de désobéissance lors de la soustraction d’obédience du royaume de France à l’égard de Benoît XIII puis dans une « neutralité » étrange. À aucun moment, sa légitimité n’a été récusée. Dans les faits, il s’agit de ne plus obéir à celui qu’il reconnaît pourtant comme le seul pape ! Cette solution a été défendue par un cardinal, Simon de Cramaud, patriarche d’Alexandrie, dans le traité De substractione obediencie écrit en 1396-1397. Il a notamment précisé qu’en favorisant la division de l’Église, les deux « papes » n’étaient pas seulement schismatiques mais aussi hérétiques puisqu’ils s’opposaient à l’unité de l’Église. L’assemblée de Pise et le concile de Constance s’en souviendront. Il a alors réclamé la désobéissance à l’égard d’un pape qui scandalisait notoirement l'Église, même s'il était véritable et légitime. Il a donc appelé les rois à secourir l’Église. Plus tard, dans un discours qu’il a adressé à l’assemblée du clergé, le 30 mai, il a aussi déclaré que le serment prêté par les évêques s’adressait d’abord à Dieu et à l’Église. Il relativisait ainsi leur devoir d’obéissance à l’égard du pape. Un cardinal et bien d’autres n’ont pas ainsi cessé de remettre en question l’autorité pontificale… 

Conclusions

Le Grand Schisme d’Occident est un moment de peine et de scandale, de souffrance aussi. Il manifeste clairement une crise profonde dans l’Église. Ce sont avant tout des hommes qui ont conduit à une division profonde de la Chrétienté, blessant profondément l’Église dont le supplice n’a pas cessé de croître. Qui aurait pu porter sa croix ? Abusant de leurs pouvoirs, mêlant trop leurs intérêts à ceux de l’Église, fermes ou insouciants, ils portent une responsabilité dans ce drame. Aujourd’hui encore, des comportements au plus niveau de l’Église peuvent blesser des âmes et envahir les fidèles de doutes, si propices à la division et aux querelles. Mais n’est-ce qu’une histoire de personnalités ?

Ce drame, d’où vient-il ? Comment s’est-il tant aggravé ? Par des actes de désobéissance au sein même de l’Église. La crainte, les ambitions, la naïveté peuvent expliquer la désobéissance de certains mais justifient-elles l’irresponsabilité, la duplicité, l’arrogance qui s’expriment si puissamment dans cette histoire tragique. Et aujourd’hui, ne voyons-nous pas encore des prêtres qui osent dire que le pape n’est point pape dans un monde qui lutte tant contre l’Église ? Ne voyons pas aussi de hautes autorités religieuses prendre des positions irresponsables ? Quelle aubaine pour ses adversaires !

Il est néanmoins vrai que le porteur de l’autorité pontificale en assume aussi une responsabilité dans ce schisme. Qu’il soit légitime ou non, il a discrédité la fonction qu’il exerce et l’a amoindrie au point de soulever l’indignation et la colère. Une telle perte d’autorité n’est pas sans profit pour d’autres pouvoirs qui veulent s’affirmer au détriment de celle du pape. Car nombreux sont en effet ceux qui veulent en profiter…



Notes et références

[1] Noël Valois, La France et le Grand Schisme d'Occident en quatre tomes, accessible sur Gallica.
[2] Noël Valois, La France et le Grand Schisme d'Occident, tome II.
[3] Noël Valois, La France et le Grand Schisme d'Occident, tome I, chap. I.
[4] Noël Valois, La France et le Grand Schisme d'Occident, tomes IV, chap. V, I.
[5] Noël Valois, La France et le Grand Schisme d'Occident, tomes IV, chap. V, I.
[6] Voir Émeraude, par exemple février 2018, article "Wiclef, un précurseur de Luther", mars 2018, articles "Marsile de Padoue : de la suprématie du pouvoir temporel sur le pouvoir spirituel", et "Ockham contre l'autorité du pape".
[7] Armand Jamme, Renverser le pape. Droits, complots et conceptions politiques aux origines du Grand
Schisme d’Occident.,  Coups d’État à la fin du Moyen Âge ? Aux fondements du pouvoir politique en Europe occidentale dans F. Foronda, J.-P. Genet, J. M. Nieto Soria, Casa de Velazquez, hal.archives-ouvertes.fr. La thèse est notamment défendue par les historiens anglais Walter Ullmann et M. Souchon Die Papstwahlen in der Zeit des Grossen Schismas.
[8] Noël Valois (1855-1915), La France et le Grand Schisme d'Occident. Il cherche, non pas à réhabiliter le royaume de France, mais plutôt à réduire sa part de responsabilité dans ce drame et à lui donner des circonstances atténuantes. Nous pouvons aussi rajouter la thèse Édouard PERROY, L’Angleterre et le Grand Schisme d’Occident, Étude sur la politique religieuse de l’Angleterre sous Richard II, Paris, Librairie J. Monnier, 1933.
[9] Noël Valois, La France et le Grand Schisme d'Occident, tomes IV, chap. V, I.
[10] Benoît XIII, De novo Subscismate dans La France et le Grand Schisme d'Occident, Noël Valois, tomes IV, chap. II, II.
[11] Noël Valois, La France et le Grand Schisme d'Occident, tomes IV, chap. V, I.
[12] Voir Émeraude, juillet 2018, article "L'attentat d'Anagni, un Pape humilié, une Église meurtrie".
[13] Voir Les papes d’Avignon, Jean Favier.
[14] Millet Hélène, La représentativité, source de la légitimité du concile de Pise (1409) dans Théologie et droit dans la science politique de l'État moderne, actes de la table ronde de Rome (12-14 novembre 1987), École Française de Rome, 1991, publications de l'École française de Rome, 147, www.persee.fr.

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