" La pierre précieuse, voire de grand prix aux yeux de certains, qu'est l'émeraude, se voit insultée par un morceau de verre habilement truqué, s'il ne se rencontre personne qui soit capable de procéder à un examen et de démasquer la faute. Et lorsque de l'airain a été mêlé à l'argent, qui donc, s'il n'est connaisseur, pourra aisément le vérifier ? "(Saint Irénée, Contre les hérésies)


mercredi 28 octobre 2015

Le paganisme et le christianisme - objections contre le miracle très anciennes

De nos jours, de beaux esprits se moquent de la puérilité des chrétiens qui croient encore aux miracles. Ils rient de leur ignorance et leur croyance infantile. Leur attitude n’est guère surprenante puisqu’ils se proclament déistes, athées, agnostiques ou au moins opposés au christianisme. Mais que dire de ces chrétiens qui tout en professant leur foi refusent de reconnaître la réalité historique des miracles de Notre Seigneur Jésus-Christ ou évitent d’en parler comme s’ils étaient gênés ?

Il est vrai que les théories abondent pour montrer que les miracles ne sont qu’illusion, imagination ou stupidité. Nous en avons longuement décrit dans l’article précédent. Elles ne sont pas toutes dirigées contre le christianisme. Naïfs ou imprudents, certains défenseurs de la foi les utilisent même, parfois avec sincérité, pour défendre les récits miraculeux des évangélistes. Quelle inconscience !

Le rejet de la réalité des miracles que nous présentons souvent comme rationnelle et moderne est pourtant aussi ancienne que le christianisme. Nous allons en effet revenir au temps du paganisme…

Mais les païens eux-mêmes croient aux prodiges. Leurs religions sont imprégnées de ces faits merveilleux qui hantent leurs mythes et leurs cultes. Comment peuvent-ils s’opposer à la croyance chrétienne ?

La faiblesse d’esprit des chrétiens

Dès les premières années de l’ère chrétienne, les païens attaquent le christianisme. Les premières attaques consistent à le rabaisser et à le mépriser. Les chrétiens sont accusés d’enfantillage et de puérilité. Ce ne sont que des sots, des faibles, des pauvres d’esprit. Pire, ce sont des êtres monstrueux, criminels, l’ennemi du genre humain. Ils sont accusés de suivre des rites ridicules et horribles. « J’entends dire que, poussés par je ne sais quelle absurde croyance, ils consacrent et adorent la tête de l’animal le plus vil, de l’âne : culte bien digne de telles mœurs, dont il né […] »[1] Les chrétiens font l’objet des pires calomnies. Certes, ce ne sont d’abord que d’affreux ragots mais ils conduisent à des persécutions sanglantes d'abord populaires avant d'être étatiques.

La foule est souvent amenée à croire à de telles balivernes. Mais ces accusations ne proviennent pas seulement de la foule. Parmi les accusateurs, nous trouvons des intellectuels de l’époque, par exemple, Fronton, rhéteur illustre du IIe siècle. En son temps, il est admiré comme un nouveau Cicéron. A partir de ses écrits découverts à la fin du XIXe siècle, le spécialiste de l’Antiquité, qu’est Pierre de Labriolle, nous dresse un portrait moins flatteur : il « était un brave homme, d’une vanité candide, un peu gâté par les adulations qui lui étaient prodiguées et l’influence dont il disposait, mais d’une honnêteté personnelle, d’un sincérité non douteuses. »[2] Cependant, rajoute-t-il, il est l’exemple de la médiocrité intellectuelle. « Dès qu’il traite de style, d’éloquence, d’histoire, partout se décèle chez lui le même dédain pour le fond des choses, pour la vérité, et aussi la même passion puérile pour la mise en œuvre, les recherches de style, les combinaisons verbales, etc. » En un mot, « en toutes choses, il n’y a que la forme qui l’intéresse. » Il apparaît donc comme un « esprit superficiel mais cultivé, âme sans malice et sans fiel ».

Pourtant, en dépit de sa sincérité et de sa culture, Froton colporte les préjugés meurtriers de la foule dans une diatribe contre les chrétiens. Il use de toute son éloquence et de son autorité pour diffuser l’infamie au lieu de la combattre. Il est un exemple de ces esprits supérieurs qui nourrit l’hydre de la foule.

Les récits miraculeux des Évangiles sont souvent mis en avant pour montrer la faiblesse du christianisme et l’infantilisme des Chrétiens. Porphyre nous les présente comme des histoires puériles, bonnes pour des enfants en bon âge et des femmelettes. Ce n’est pas en effet un hasard si les seuls témoins des miracles de Notre Seigneur Jésus-Christ ne sont que des gens de la populace.

Les miracles, une imposture

Les intellectuels païens tentent surtout de démontrer que ces miracles ne sont en fait que des impostures, des illusions pour tromper les Chrétiens et abuser de leur crédulité. Nous pouvons citer par exemple Celse, un « intellectuel » du IIe siècle, furieux adversaire du christianisme, particulièrement virulent contre les Chrétiens. Ce ne sont que des gens sans culture, répète-t-il. Leur doctrine est barbare, absurde et facile à duper. Il présente aussi le christianisme comme une sorte de synthèse entre le mysticisme venu d’Orient et une mauvaise interprétation des philosophies grecques, le tout influencé par des légendes païennes. En clair, le christianisme ne serait qu’une religion déformée, erronée, faites de fictions et de légendes. La Sainte Écriture n’est qu’un ensemble « de fables bonnes pour de vieilles femmes »[3]. Selon Celse, le christianisme n’est qu’un ensemble d’emprunts et d’absurdités dont la cause du succès n’est que la sottise humaine. Une grande partie des miracles ne seraient donc que des contes inventés par les disciples de Notre Seigneur Jésus-Christ.

Mais Celse reconnaît la véracité de certains prodiges mais pour leur enlever aussitôt leur caractère divin. Ce ne serait que des tours de magie. Notre Seigneur Jésus-Christ aurait en effet appris l’art de la magie en Égypte « où ayant appris quelques uns de ces secrets que les Égyptiens font tant valoir, il retourna en son pays, et que, tout fier des miracles qu’il savait faire, il se proclama lui-même Dieu. »[4] Ces prodiges ne sont donc pas imputables à des vertus divines. Notre Seigneur Jésus-Christ ne serait donc qu’un charlatan et un imposteur. Il aurait trompé ses disciples par son art. Son imposture serait d’autant plus facile que les seuls témoins de ces actions appartiennent à la populace.

En effet, selon les intellectuels païens, le public devant lequel les miracles sont réalisés n’est guère crédible. Notre Seigneur Jésus-Christ n’aurait choisi que des gens de la populace pour réussir ses tours de magie. Dans sa haine contre le christianisme, Julien l’Apostat reprendra encore cet argument avec encore plus de virulence. Il a pu abuser ses disciples sans difficulté puisqu’il ne s’adressait qu’à des faibles d’esprit. « Il était enchanté – lui, et son disciple Paul – quand ils réussissaient à tromper quelques servantes et quelques esclaves, et parmi eux des femmes, ou des femmes comme Cornélius et Sergius. Si, sous les règnes de Tibère et de Claude, ils ont réussi à convaincre un seul personnage distingué, vous pouvez me tenir en toutes choses pour un menteur. »[5]

Des prodiges indignes des dieux

Mais la position des Païens est pourtant fragile car comme les Chrétiens, les Païens croient aux prodiges. Les récits de leur religion contiennent en effet d’innombrables faits miraculeux. Certains intellectuels païens tentent alors de prouver qu’il n’y a point de comparaison entre le paganisme et le christianisme. Telle est l’attitude de Porphyre.

De manière systématique, Porphyre souligne la nature étrange des prodiges de Notre Seigneur Jésus-Christ. Ses miracles lui sont en effet incompréhensibles car ils ne correspondent pas à ses paroles et à l’enseignement de ses disciples. Il montre en effet qu’ils sont indignes de toute divinité. Pourquoi face au Tentateur, n’a-t-il pas montré toute sa puissance au lieu de lui jeter une parole de la Sainte Écriture ? Ne parlons pas de la Passion de Notre Seigneur Jésus-Christ qui le déconcerte et le stupéfait. Tout cela lui semble « indigne d’un Fils de Dieu, ou simplement d’un homme sage »[6] Rien n’est vraiment extraordinaire et démonstratif dans ses prodiges.

 
Porphyre ne comprend pas non plus pourquoi les miracles ont été accomplis devant des gens du peuple, surtout devant des femmes insignifiantes. Il aurait attendu plus de force et de spectacles, plus de démonstrations dignes des dieux. Le Jésus des Évangiles ne lui convient pas. Ainsi accuse-t-il les Apôtres d’inventeurs et d’affabulateurs.

Porphyre remet en effet en cause l’authenticité et la véracité historique de la Sainte Écriture. Nous savons en effet qu’elle est au cœur de ses attaques[7]. « La partie miraculeuse des Écriture ne révèle que la fraude des uns et l’aveuglement des autres ; ce ne sont partout qu’imputations d’artifice [...]. »[8] Son axe d’attaque consiste en effet à démontrer que les évangélistes et les Apôtres ne sont que des inventeurs et non des historiens en relevant dans leurs récits des contradictions, des incohérences, des discordances. Il applique aux Évangiles et aux autres textes du Nouveau Testament un esprit critique aiguisé et bien formé. Il applique aussi ce même esprit et avec le même soin à l’Ancien Testament. Il s’attaque par exemple au Livre de Daniel en rejetant son authenticité. « Porphyre ne veut pas que ce livre ait été composé par l’auteur dont il porte le nom. Celui l’a rédigé […] a beaucoup moins prédit l’avenir qu’il n’a raconté le passé. Ce qu’il dit des temps qui précédèrent Antiochus est conforme à l’histoire ; ce qu’il a conjecturé pour les temps qui suivirent n’est que mensonge, étant donné qu’il ne pouvait connaître l’avenir. »[9] L’homme ne pouvant pas connaître l’avenir, il rejette l’idée de prophétie. Les Chrétiens ne sont en fait que des incrédules qu’abusent d’habiles gens, de fourbes menteurs. Nous revenons à la pensée déjà devenue classique…

Finalement, les miracles évangéliques n’ont pas de sens dans la manière de pensée de Porphyre. Tout ce qui n’entre pas dans sa conception de la divinité ne peut être divin.

L’impuissance de l’argument apologétique

Les intellectuels païens s’attaquent aussi à l’idée du miracle en tant qu’argument apologétique. Les prodiges sont inefficaces pour prouver leur caractère divin. Celse s’appuie même sur les paroles de Notre Seigneur Jésus-Christ. Il nous a en effet avertis que des imposteurs useront de prodiges pour tromper les fidèles. « Il déclare nettement lui-même, comme nous l'apprenons de vos propres livres, qu'il en viendrait d'autres se présenter à vous qui feraient les mêmes miracles que lui, et qui ne seraient pourtant que des méchants et des imposteurs. Il nous parle d'un certain Satan par qui ses actions seraient imitées. C'est avouer qu'elles n'ont rien de divin et que ce sont les productions d'une cause impure. […] Quelle folie n'est-ce donc pas de le prendre pour un dieu, pendant qu'on regarde comme des imposteurs ceux qui font les mêmes choses que lui ? Si c'est, par là qu'il en faut juger, quelle raison y a-t-il de les condamner, et de ne le condamner pas lui-même sur son propre témoignage ? Car c'est lui qui prononce que tous ces prodiges sont des marques certaines, non de la vertu d'un Dieu, mais de la fraude et de la méchanceté des hommes. » [10]

Porphyre tente aussi de montrer que les miracles sont insuffisants pour en tirer des preuves. « Ces pauvres rustres d’apôtres ont fait des miracles. Est-ce donc chose si importante que de faire des miracles ? Les Mages d’Egypte en ont opéré contre Moïse. Apollonius en a fait. Apulée en a fait. Ils en ont fait des quantités. »[11] La réalité des miracles n’est pas contestée. Il attaque l’idée de miracle comme argument apologétique.

Cette volonté de retirer toute valeur apologétique aux récits miraculeux de l’Évangile se retrouve également dans la personne de Victorinus1[2]. Ils ne peuvent être considérés comme de véritables arguments puisque n’étant pas évidents, ils ne peuvent convaincre. Ainsi étudie-t-il la nature de l’argument. « Un argument est nécessaire, quand il ne peut être formulé ni démontré autrement qu’il ne l’est effectivement. Un argument force la croyance, il la contraint, tandis qu’un argument probable s’insinue et persuade. Tel est le cas d’une affirmation qu’on pose de telle sorte qu’elle ne saurait être autre chose que ce qu’elle est. Exemple : « s’il est né, il mourra » ; « si elle a enfanté, c’est qu’elle a couché avec un homme … » J’ajoute que, selon l’idée des chrétiens, n’est pas nécessaire l’argument « si elle a enfanté, c’est qu’elle a couché avec un homme » ; et pas davantage celui-ci : « s’il est né, il mourra ». Car ils admettent comme une chose évidente l’existence d’un être qui est né sans l’intervention d’un homme, et qui ne meurt point ! »[13] Cela ne lui empêchera pas de se convertir au christianisme.

Comme les païens ne peuvent rejeter l’idée du miracle sans se contredire et la crédulité des Chrétiens sans révéler celle des Païens, les intellectuels de l’empire romain s’efforcent donc de s’attaquer à sa signification. Il faut même aller plus loin. Il remet en cause leur aspect extraordinaire en les relativisant.

Des miracles pas aussi extraordinaires que cela
 
Appolonius de Tyane
Dès le IIIe siècle, dans la littérature païenne, nous voyons ressurgir des hommes extraordinaires aux dons prodigieux. Au lieu de dénigrer les prodiges accomplis par Notre Seigneur Jésus-Christ, les païens tentent en effet de les concurrencer en érigeant contre Lui des hommes dotés de pouvoirs merveilleux. Deux figures sont devenues célèbres : Apollonius de Tyane et Apaulé de Madauré. Ces deux personnages réalisent aussi des miracles qui ressemblent à ceux de Notre Seigneur Jésus-Christ. Ils connaîtront un vif succès. Apollonius de Tyane aura même droit à des sanctuaires.

« Il essayait d’affaiblir l’importance des miracles du Christ sans toutefois les nier, et voulait démontrer qu’Apollonius [de Tyane] en avait fait de pareils et même de plus grands. »[14] En confrontant les prodiges de Notre Seigneur Jésus-Christ et ceux d’Appollonius, Hiéroclès [15] en conclut que les miracles ne sont pas un argument suffisant pour justifier ce qu’Il a prétendu être. Le chrétien Lactance nous a transmis ses critiques dont certaines portent sur les miracles de Notre Seigneur Jésus-Christ.
 
Hiéroclès dresse face à face les deux personnalités. « Si le Christ était un grand magicien, parce qu’il a accompli des prodiges, Apollonius s’est montré plus habile encore, puisque, à t’en croire, au moment où Domitien se disposait à le punir, il disparut soudain de son tribunal- tandis que le Christ, lui, se laissa prendre et attacher à la croix ! »[16] Certes Notre Seigneur Jésus-Christ est « un grand magicien » mais il s’avère finalement sot et maladroit. La Croix est présentée comme un terrible échec, un véritable désaveu. Pire, elle révèle l’orgueil du Christ qui a prétendu être un Dieu. Apollonius est décrit différemment. Aussi grand thaumaturge, Appollonius apparaît plus habile et modeste. Il n’a réclamé aucune déification.
Hiéroclès dénonce enfin la crédulité des Chrétiens par rapport à la sagesse des païens. « Je n’admets pas, déclare notre auteur, que, si Apollonius ne passe pas pour Dieu, c’est qu’il ne l’a pas voulu ; non, mais c’est pour mieux faire éclater notre supériorité de sagesse sur vous. Nous ne sommes pas empressés de le croire dieu, malgré les miracles qu’il a accomplis ; vous autres, pour quelques menus prodiges, vous avez cru tel votre Jésus. »[17]

L’élite païenne reprend ainsi les arguments apologétiques des Chrétiens pour les contrer. La plupart des signes qui leur permettent de reconnaître sa divinité sont aussi apparus dans la personne d’Apollonius. Or les Païens savent que leur grand thaumaturge n’est qu’un homme. Ses arguments ne sont donc pas des preuves.  
Cette forme d’attaque est encore présente au IVe siècle. Dans une lettre adressée à Saint Augustin[18], nous apprenons que dans un débat, on en vient à reparler d’Apollonius de Tyane et d’Apulée comme exemple de créatures privilégiées qui auraient fait des prodiges équivalents à Notre Seigneur Jésus-Christ. On en conclut que les miracles ne décèlent pas nécessairement un Dieu. « Qui ne rirait de voir nos contradicteurs païens comparer, ou même préférer au Christ Apollonius, Apulée et d’autres habiles magiciens ? Il est d’ailleurs plus supportable qu’ils lui comparent de tels hommes que leurs dieux, car, il faut l’avouer, Apollonius valait mieux que ce personnage chargé d’adultères qu’ils appellent Jupiter. »[19]

Contre les miracles païens
Lucien de Samosate
Enfin, des intellectuels païens, plutôt rares, s’opposent à la réalité des miracles aussi bien dans les récits païens que chrétiens. Tel est Lucien de Samosate, « un sage égaré dans un monde de fous »[20]. Renan et bien d’autres le comparent même à Voltaire. Il serait « la première apparition de cette forme du génie humain dont Voltaire a été la complète incarnation, et qui, à beaucoup d’égards, est la vérité ».

Lucien s’attaque à toute forme de charlatanisme et de duperie. Il s’oppose à tout excès de crédulité qui fait que les hommes se laissent facilement duper. La cause ? Leur avidité de merveilleux, leur peu d’exigences en fait de témoignage, leur goût inné pour le mensonge, la sottise et la vanité… Il se moque avec joie et ironie des dieux de l’Olympe. Il les raille impitoyablement.

 

Naturellement au début du XIXe siècle, Lucien est un modèle pour tous ceux qui se vantent d’être parmi les rares amis sincères de la vérité et de la raison. « Après dix-huit cents ans les hommes qui participent à l’intelligence en sont exactement au point où en était Lucien. C’est un peu effrayant, mais bien curieux aussi. Nous avons piétiné inutilement depuis le deuxième siècle, dans les ténèbres chrétiennes, et quand nous avons aperçu, enfin, un peu de lumière, cette lumière était exactement la lumière à laquelle souriait l’ironie antique. »[21] Le christianisme aurait figé l’intelligence pendant des siècles !

Revenons aux miracles. Dans un de ses ouvrages, Lucien met en scène des chrétiens qui se laissent abuser par un philosophe appelé Pérégrinus. « Il était leur prophète, leur thiarsarque et leur chef d’assemblée, jouant à lui seul tous les rôles. Il interprétait, leur paraphrasait leurs livres ; il en composa lui-même un bon nombre. Les chrétiens le regardèrent bientôt comme un Dieu. Ils acceptèrent ses lois et firent de lui un grand personnage. »[22] Pérégrinus n’est qu’un imposteur qui abuse de la naïveté des chrétiens pour leur extorquer de l’argent. Mais la goinfrerie de l’imposteur finit par le faire démasquer. Il sera abandonné…

Au travers de cette histoire, Lucien critique la crédulité des chrétiens qui fait la fortune des gens habiles. « Que surgissent parmi eux un imposteur adroit, sachant mettre à profit la situation, il peut s’enrichir très vite, en menant à sa guise ces gens qui n’y entendent goutte. » Les chrétiens ne seraient que des naïfs dont la crédulité fait sourire aux hommes sages. Ils ne seraient que des proies faciles pour les imposteurs adroits et beaux parleurs. Ainsi toujours selon Lucien, ont-ils accepté les doctrines d’un « sophiste crucifié » sans émettre la moindre critique. Certes, ils sont sincères et authentiques mais idiots et trop crédules. Ils sont comme ces vulgaires qui acceptent tout et croient tout de la part de ceux qui savent nourrir leur appétit du merveilleux. Finalement, tout en refusant de voir le christianisme comme dangereux, Lucien le considère comme « une folie de plus à ajouter à l’interminable liste des insanités humaines. »[23]

Conclusions

Conscients de l’importance des miracles dans l’apostolat des Chrétiens, les intellectuels païens ont cherché soit à enlever toute réalité aux récits évangéliques soit à minimiser leur argument apologétique pour finalement montrer que Notre Seigneur Jésus-Christ est un magicien, un imposteur et ses premiers disciples des menteurs, des crédules. Tout cela ne révelerait que la médiocrité du christianisme et la naïveté des Chrétiens. Ils ne s’opposent guère à la réalité du miracle en tant que tel. Comme Porphyre, il adhère même à l’idée du miracle.

Mais leurs arguments ne parviennent pas à arrêter l’expansion du christianisme. Ils en viennent alors à opposer à Notre Seigneur Jésus-Christ de nouveaux héros, dotés de pouvoirs extraordinaires, capables d’émerveiller la population. A leur tour, ils utilisent les miracles comme arguments mais cette fois-ci sans prétendre que leurs héros soient des dieux. Ce ne sont que des hommes qui ont été reçus par les dieux.

Cette tactique entre dans un plan très vaste. Ils veulent en effet revigorer le paganisme pour contrer le succès du christianisme, notamment en l’imitant. Nous voyons ainsi la cause de leur combat. L’idée du miracle en soi n’est pas rejetée. Ce qui est refusé est son utilisation par les Chrétiens pour montrer le caractère divin de Notre Seigneur Jésus-Christ. Les intellectuels n’y voient qu’imposture d’hommes habiles et fourbes pour abuser de la crédulité des hommes.Très rares sont ceux qui s’opposent à l’idée même du miracle. La civilisation antique n’entendrait guère le discours de nos contemporains.
La dernière manifestation d’un paganisme combatif est révélatrice. Nous le voyons une dernière fois en la personne de Julien l’Apostat. Selon ce dernier empereur païen, le christianisme n'est qu’une invention qui ne contient rien de divin. Elle n’est que méchanceté et  fables. Le christianisme n’est en fait qu’une maladie de l’intelligence. Pour s’opposer à l’argument des miracles, il n’invente guère, ne reprenant que de vieilles objections. Julien oppose ainsi le prestige des dieux grecs par rapport aux récits évangéliques. Il compare Notre Seigneur Jésus-Christ à Zeus, à Héraclés, à Asclépios et à bien d’autres qu’il considère comme des bienfaiteurs de l’humanité. Le paganisme s’enfonce dans le déni de la réalité, dans le ridicule et la haine…





Notes et réferences
1 Minicius Felix, Octavius, IX, 6, trad. Waltzin, dans La réaction païenne, étude sur la polémique antichrétienne du Ier au IVe siècle, Pierre de Labriolle, chap. II, Cef, 2005.  
2 Pierre de Labriolle, La réaction païenne, étude sur la polémique antichrétienne du Ier au IVe siècle, chap. II.  
3 Celse dans Contre Celse, Origène.
4 Celse dans Contre Celse, Origène.
5 Julien, Contre les Galiléens, dans La réaction païenne, étude sur la polémique antichrétienne du Ier au IVe siècle, Pierre de Labriolle, 4ème partie, chap. II.
6 Porphyre, Fragment n°62, dans La réaction païenne, étude sur la polémique antichrétienne du Ier au IVe siècle, Pierre de Labriolle, 3ème partie, chap. I.
7 Voir Emeraude.
8 Edgar Quinet, Revue des Deux Mondes, 1er décembre 1838 dans La réaction païenne, étude sur la polémique antichrétienne du Ier au IVe siècle, Pierre de Labriolle, 3ème partie, chap. I.
9 Saint Jérôme, Commentaire sur Daniel, Fragment n°43, dans La réaction païenne, étude sur la polémique antichrétienne du Ier au IVe siècle, Pierre de Labriolle, 3ème partie, chap. I.
10 Celse dans Contre Celse, Origène.
11 Porphyre dans La réaction païenne, étude sur la polémique antichrétienne du Ier au IVe siècle, Pierre de Labriolle, 3ème partie, chap. III.
12 Après avoir étudié la Sainte Écriture et les écrits chrétiens, Victorinus se convertit et joue un grand rôle contre l’arianisme.
13 Victorinus, In rhetoricam M.Tulli Ciceronis libro duo, I, 29 dans Rhetores latini minores, Halm, 1863, cité dans La réaction païenne, étude sur la polémique antichrétienne du Ier au IVe siècle, Pierre de Labriolle, 4ème partie, chap. I.
14 Lactance, Div. Inst., V, II, 12 cité dans La réaction païenne, étude sur la polémique antichrétienne du Ier au IVe siècle, P. de Labriolle, 3ème partie, chap. III.
15 Un des conseillers influents de Dioclétien, ancien gouverneur de Bithynie, puis de la Basse Égypte.
16 Lactance, Div. Inst., V, II, 12 cité dans La réaction païenne, étude sur la polémique antichrétienne du Ier au IVe siècle, P.de Labriolle, 3ème partie, chap. III.
17 Lactance, Div. Inst., V, II, 12 cité dans La réaction païenne, étude sur la polémique antichrétienne du Ier au IVe siècle, P. de Labriolle, 3ème partie, chap. III.
18 Volusien, Lettre n°135 citée dans La réaction païenne, étude sur la polémique antichrétienne du Ier au IVe siècle, Pierre de Labriolle, 4ème partie, chap. III.
19 Saint Augustin, Lettre n°138, §18 dans Julien dans La réaction païenne, étude sur la polémique antichrétienne du Ier au IVe siècle, Pierre de Labriolle, 4ème partie, chap. II.
20 Renan, Marc-Aurèle, dans Pierre de Labriolle, La réaction païenne, étude sur la polémique antichrétienne du Ier au IVe siècle,  1ère partie, chap. II.
21 Remy de Gourmont, La Vie et les Œuvres de Lucien, Paris, 1882, dans La réaction païenne, étude sur la polémique antichrétienne du Ier au IVe siècle, , 1ère partie, chap. II.  
22 Lucien, Peregrinus, chapitre XI, édition Fritzchius dans La réaction païenne, étude sur la polémique antichrétienne du Ier au IVe siècle, Pierre de Labriolle, , 1ère partie, chap. II.
23 Pierre de Labriolle, La réaction païenne, étude sur la polémique antichrétienne du Ier au IVe siècle, 1ère partie, chap. II.

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