" La pierre précieuse, voire de grand prix aux yeux de certains, qu'est l'émeraude, se voit insultée par un morceau de verre habilement truqué, s'il ne se rencontre personne qui soit capable de procéder à un examen et de démasquer la faute. Et lorsque de l'airain a été mêlé à l'argent, qui donc, s'il n'est connaisseur, pourra aisément le vérifier ? "(Saint Irénée, Contre les hérésies)


lundi 4 mai 2015

Un intrus dans une abbatiale du XIe siècle

Nous avons assisté récemment à une étrange cérémonie religieuse. Elle s’est déroulée dans une superbe abbatiale du XIe siècle. Annonçant déjà l’heure glorieuse du gothique, elle porte encore l’esprit du roman. Étirée dans une simplicité étonnante, elle attire notre regard vers les cieux et tend à sortir notre âme de sa misère. Élancée dans une nudité toute lumineuse, elle garde précieusement le silence des prières anciennes. Les voies grégoriennes et polyphoniques semblent encore résonner dans ces pierres que le temps et les hommes ont préservées. Une âme hante encore ce trésor de la chrétienté.


Or dans cette abbatiale, une cérémonie religieuse s’est déroulée comme un corps étranger. Le dernier chant reflète à lui-seul l’esprit qui a guidé cette Messe dite sous la forme ordinaire. D'un rythme effréné, le chant final nous a emportés dans une charge héroïque, loin de ce temps qui avait élevé l’abbatiale. Ce rythme harassant ne nous a pourtant pas étonnés. Depuis plus d’une heure déjà, notre âme se battait pour essayer de se recueillir dans ce lieu sacré. Sans-cesse dérangés par d’incessants chants haletants, elle a éprouvé bien des difficultés pour s’élever de terre. Le silence en était presqu'absent.

Ce dernier chant a définitivement brisé nos efforts de recueillement. Pourtant le prêtre avait annoncé aux assistants un chant de louange en faveur de la Sainte Vierge. Notre âme pourrait-elle enfin quitter son moi terriblement alourdi ? Notre espoir a été de très courte durée. Les paroles étaient certes belles, d’une grande vérité, aussi antique que l’abbatiale, aussi confiante que ces voix d'antan. Mais non seulement le rythme pressant du chant a gâché l’âme de cette prière mais la prière elle-même nous a déçus. Est-il possible de chanter Saint Bernard avec un air d’exaltation de la fin du XXe siècle ? Née d’une âme confiante à l'égard de la Reine du ciel, la prière s'est transformée en un chant de marche pour des pèlerins hardis et vaillants en quête de courage. Les voix ont alors abîmé cette prière. Mais chose plus grave, en dépit de sa beauté et de sa profondeur, les paroles de cette prière était loin d’une prière de louange comme le prêtre avait pourtant annoncé. Elle ne louait pas, elle demandait. Elle ne chantait pas les louanges de la Sainte Vierge mais sortie d’une âme, elle se tournait vers Sainte Marie à la recherche de faveurs célestes. Nous étions ainsi loin de ces chants de louange que cette abbatiale a pourtant connus par cœur. C’était encore le moi qui demandait et se présentait avec force et fanfare dans une assemblée exaltée…

Le chant fini, nous avons pensé à ces âmes qui, s’oubliant dans leurs prières, nous a légués de beaux cantiques de louanges. La Sainte Écriture nous donne de beaux modèles. Les prières de louange s'adressent à Dieu et louent ses œuvres admirables. Elles parlent à ses saints et ne voient que la bonté et la puissance divines qui se manifestent en eux. L’âme s’oublie pour contempler et magnifier Dieu dans ses saints et ses œuvres. Elle n’est ni demande, ni pardon. Elle est pure louange.

En quittant l’abbatiale si riche de prières et de présence, nous avons aussi pensé aux paroles du prêtre demandant à ses fidèles de vivre davantage en présence de Dieu. La cérémonie à laquelle nous avons assisté en silence en était malheureusement bien dépourvue. Certes des paroles ont chanté à tue-tête des prières ou des acclamations mais est-ce en disant « Seigneur, Seigneur » que nous pouvons nous unir à lui ? Nous n’avons entendu que l’exaltation d’un moi tonitruant. Nous étions loin de l’âme de cette bâtisse si humble et pourtant si éprise de hauteur et de profondeur…

Nous avons enfin pensé à cette Messe vieille de cinquante ans qui devait renouer avec les origines du christianisme et le revigorer. Aujourd'hui encore, nous constatons avec plus de clarté et d'amertume l’erreur des innovateurs. Elle est dépourvue de tout le trésor de l’Église comme elle nous éloigne aussi de la Sainte Écriture. Nous avons cherché en vain l’âme des Patriarches, des Prophètes et des Apôtres. Coupée du passé, elle est même dépourvue de sens. Elle ne parle pas à l’âme. Les assistants ont même perdu le sens biblique de la prière. Quelle ironie !

Le temps est en effet sans complaisance. Avec le temps, la Messe dite de forme ordinaire apparaît telle qu’elle est. Nous voyons avec une véritable tristesse combien elle éloigne l’âme d’une véritable élévation spirituelle. Certes elle est riche en émotions et favorise la participation des fidèles mais à quel prix ! Ne soyons donc pas étonnés de la fuite massive des fidèles qui ont vidé les églises. On a beau y réintroduire les mots et symboles anciens, pourtant bannis il n’y a pas si longtemps encore. Cela ne suffit pas. 

Vide de sacré et de sens, incapable de toucher réellement les âmes de toutes conditions, elle se remplit naturellement de bons sentiments humains, de fortes émotions, de belles exaltations. On recherche la participation, on fuit le silence, on se perd dans des chants ou plutôt dans des rythmes exaltants. Le prêtre devient presque un animateur. Or les hommes en quête de Dieu ne recherchent ni un spectacle ni un concert. Ils ne sont pas dupes. Ils recherchent avant tout la présence divine dans des silences et des chants sacrés afin que s'opère leur union à DieuIls ne veulent point laisser leur moi envahir l'église mais se remplir de Dieu... Comment pouvons-nous en effet nous tourner véritablement vers Dieu si nous sommes si emplis de nous-mêmes ?… 




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