" La pierre précieuse, voire de grand prix aux yeux de certains, qu'est l'émeraude, se voit insultée par un morceau de verre habilement truqué, s'il ne se rencontre personne qui soit capable de procéder à un examen et de démasquer la faute. Et lorsque de l'airain a été mêlé à l'argent, qui donc, s'il n'est connaisseur, pourra aisément le vérifier ? "(Saint Irénée, Contre les hérésies)


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samedi 16 mai 2020

La morale juive au temps de Notre Seigneur Jésus-Christ (3) : les docteurs de la Loi, les maîtres de la morale

Certes, la morale d’un peuple ne se réduit pas à un enseignement ou à un ensemble de règles soigneusement élaborées et transcrites dans un manuel, ou encore diffusées dans une salle étroite sur un tableau noir ou au travers d’une présentation numérique. Elle ne se résume pas non plus en un traité philosophique qui expose un système rigoureux de manière cohérente et impeccable. Une législation ou une pensée les plus élevées moralement sont vaines si elles ne sont pas observées dans le temps ou si elles ne parviennent pas à améliorer le comportement des individus. Cependant, l’enseignement de la morale est indispensable. Si elle n’est pas transmise de génération en génération, si elle ne se grave pas dans son âme, comment peut-elle élever l’homme sur le plan moral, lui qui est si prompt à suivre les mauvais exemples et à s’attacher aux vices ? Si la morale n’est pas enseignée, qui conduira et dirigera sa conscience ? Mais faut-il que cet enseignement soit mené par des hommes et des femmes dont le crédit soit incontestable. Il lui faut aussi des modèles vivants et concrets dont les paroles ne sont pas vaines, dont la pensée et l’action sont si proches qu’elles se confondent.

La Loi est au cœur de la vie quotidienne des Juifs au temps de Notre Seigneur Jésus-Christ. Elle est le guide, l’âme, le soutien de la morale juive tant individuelle que collective. Surmontant les divisions du peuple juif, elle cimente son unité et en fait un peuple particulier, marqué par une exigence morale bien supérieure aux peuples de son temps. Elle nourrit aussi ses prières et sa piété.

Écrite ou orale, incarnation même de la volonté de Dieu, la Loi est le fondement de la vie morale juive. Elle est donc naturellement enseignée, interprétée et protégée dans un monde aux multiples influences païennes. Pour cela, le peuple juif s’appuie sur des experts, c’est-à-dire sur les scribes, sur les « hommes du Livre », les « hommes de la Loi », ceux qui garantissent la pureté de la Loi. Certains d’entre eux portent le titre prestigieux de docteur de la Loi ou encore de « rabbi », maître. En raison de leur rôle et de leur influence dans la société juive, ils font l’objet de ce nouvel article…

Le scribe, à l’origine, un lettré qui sait compter, lire et écrire

Commençons par le scribe, appelé aussi « Sopherim ». Le terme provient d’un nom hébreu, « sopher », lui-même tiré d’un verbe qui signifie « compter ». Il semble indiquer qu’à l’origine, le scribe est un comptable ou un secrétaire, celui qui sait lire, écrire et compter. Dans la Sainte Écriture, nous le trouvons auprès des rois David et Salomon comme haut fonctionnaire du royaume. Le scribe est donc une personnalité importante du pouvoir. Nous pouvons citer Saraïas (II. Rois, VIII, 17) et Siva (II. Rois, XX, 25), Elihoreph et Ahia (III. Rois, IV, 3). Lors de la construction du Temple, le scribe du roi est auprès du pontife pour compter l’argent qui se trouve dans la maison du Seigneur et qui le dépose  « en le comptant et en le mesurant, dans la main de ceux qui étaient à la tête des maçons de la maison du Seigneur » (cf. IV. Rois, XII, 10-11).

Dans la Sainte Écriture, le scribe est toujours dans l’entourage du roi. Les guerriers du roi de Judée Ozias sont « sous la main de Jéhiel, le scribe » mais aussi de « Maasias, docteur » (II. Paralipomènes, XXVI, 11). Notons que c’est la première fois que le terme de « docteur »[1] apparaît. Cependant dans d’autres traductions de la Sainte Bible, Maasias, ou encore Maaséyas, porte le titre de « greffier »[2], de « commissaire »[3] ou d’« intendant »[4]. La fonction de scribe se diffère donc de celui de l’intendant ou de celui qui tient les registres (cf. IV. Rois, XVIII, 18). Avec le développement de l’administration royale, nous pouvons penser que sa fonction se précise, se spécialise, se distingue des fonctions de secrétaire, de comptable et d’intendant. Néanmoins, aucune fonction religieuse n’est encore associée au titre de scribe.

Nous observons une distinction sous le règne des rois de Juda entre les scribes du roi et les scribes du Temple, dit encore les « scribes de la maison du Seigneur » (IV. Rois, XXII, 3) comme Messulam. Notons aussi qu’il existe des générations de scribes. Saphan, fils de Messulam, est aussi scribe. Le roi Josias l’envoie auprès du grand-prêtre Helcias pour faire fondre l’argent porté au Temple afin de le rénover. Nous apprenons aussi que le même scribe Saphan lit le livre de la Loi qu’a trouvé le grand-prêtre Helcias dans le Temple (IV. Rois, XXII, 8). Sous Joakim, les rouleaux contenant les oracles de Jérémie sont déposés dans la « chambre du trésor d’Elisama, le scribe » (Jérémie, XXXVI, 21), qui se trouve dans la maison du roi.

Dans la Sainte Écriture, le scribe peut aussi être sous la direction d’une personnalité. Baruch exerce en effet cette fonction auprès du prophète Jérémie sous Joachim. Il occupe en fait le rôle de secrétaire auprès de son maître. C’est lui notamment qui, en 605 avant Jésus-Christ, a la charge de consigner par écrit les oracles portés par son maître contre Jérusalem et Juda. Baruch lit ensuite publiquement le rouleau qu’il a rédigé, notamment au Temple devant le peuple assemblé puis au palais royal.

Le Scribe, un rôle crucial durant l’exil et le retour du peuple Juif en Judée et à Jérusalem

Sous la captivité, Esdras occupe la fonction de scribe dans la communauté juive sous le règne d’Artaxerxés, que nous pouvons identifier avec Artaxerxés I Longue-main (465-424) ou Artaxerxés II Mnémon (404-358). La Sainte Écriture nous dit qu’il est « habile dans la loi de Moïse » (I. Esdras, VII, 6), dispose son cœur « à rechercher la loi du Seigneur, et à faire et à enseigner en Israël les préceptes et les ordonnances » (I. Esdras, VII, 10), « instruit dans les paroles et les préceptes du Seigneur et dans ses cérémonies en Israël » (I. Esdras, VII, 11). Dans la lettre qu’il lui adresse, le roi Artaxerxés le nomme « scribe de la loi du Dieu du ciel » ( I. Esdras, VII, 12). C’est la première que la Sainte Écriture nous décrit le scribe comme un homme de la Loi, réputé pour sa science des choses divines. Le rôle joué par les scribes a donc pris de l’importance durant l’exil.

Dans la même lettre, le roi fixe la mission d’Esdras en Judée pour le retour du peuple juif. Il l’autorise à lui enseigner et prêcher la Loi, à établir des juges et des chefs, et à organiser le service du Temple. C’est ainsi qu’Esdras devient un personnage clé aussi bien religieux que politique dans la restauration du peuple juif en Palestine.

Or, une des préoccupations d’Esdras comme de celle du peuple juif est de rétablir la société juive selon les prescriptions de la Loi. Pour marquer cette volonté de restauration, de retour à Jérusalem, au cours de la fête des Tabernacles, et devant le peuple rassemblé, et sur sa demande, Esdras lit solennellement « le livre de la loi de Moïse que le Seigneur avait prescrit à Israël. »(II. Esdras, VIII, 1) et interprète « les paroles de la Loi »(13). La restauration passe aussi par le rétablissement de la pureté du peuple juif. Ainsi, une de ses premières décisions est de renvoyer les femmes d’origine étrangère que des Juifs ont épousées et de leurs enfants (cf. I. Esdras, IX) comme le demande la Loi. Ainsi, le rôle du scribe gagne encore de l’importance et du prestige par ses fonctions religieuses et politiques.

Siracide, un scribe, auteur de l’Ecclésiastique

La Sainte Écriture nous donne un autre exemple de scribe : l’auteur du livre de l’Ecclésiastique, connu sous le nom de Jésus, fils de Sirac ou Ben Sira ou encore appelé Siracide. Lui-aussi est versé dans la Loi. Son ouvrage original a probablement été écrit entre 200 ou 180 avant Jésus-Christ selon les spécialistes, donc après la restauration du peuple juif en Palestine. Une partie de l’œuvre contient toute une série de préceptes pour la conduite de la vie, pour toutes les conditions et pour tous les états. Il énumère la série des vertus, en relève l’importance, exhorte à leur pratique. De même, il expose la série des passions et des péchés dominant chez les hommes, et cherche à en éloigner en montrant les conséquences. Il vante les avantages de la sagesse, invite à sa recherche, en particulier celle du scribe (cf. Ecclésiastique, XXXVIII, 25), qui s’adonne à l’étude et à la méditation de la Sainte Écriture ainsi qu’à la prière.

Dans le prologue de l’Ecclésiastique, nous apprenons du petit-fils de l’auteur que Siracide s’est « appliqué soigneusement à la lecture de la loi et des prophètes, et des autres livres qui nous ont laissés par nos pères ». Son enseignement se fonde donc sur l’étude de la Sainte Écriture et de la Tradition écrite. Il a alors décidé d’écrire « ce qui regarde la doctrine et la sagesse ». Pourquoi ? « Afin que ceux qui désirent d’apprendre, s’étant instruits par ce livre, s’appliquent de plus en plus à réfléchir, et s’affermissent dans une vie conforme à la loi. » Son livre est donc une œuvre de piété et de morale à but pratique et fondée sur la Loi transmise par la Sainte Écriture et par la Tradition. Il ne contient aucune spéculation. À son tour, l’auteur a traduit l’ouvrage de son aïeul pour « ceux qui veulent s’instruire, et apprendre de quelle manière ils doivent régler leurs mœurs, quand ils ont résolu de mener une vie conforme à la loi du Seigneur. » Le livre est ainsi destiné aux Juifs de la Diaspora.

L’Ecclésiastique nous décrit ainsi le rôle du scribe au temps de la restauration. Tourné vers la Loi, qu’il connaît et étudie, il doit l’enseigner et l’interpréter afin d’instruire et d’édifier les fidèles pour qu’ils puissent vivre conformément à la volonté divine.

Cependant, n’imaginons pas qu’il est renfermé dans une salle d’étude, au milieu d’une bibliothèque et de vieux grimoires. Nous apprenons en effet que Siracide a beaucoup voyagé et a sans-doute rempli de hautes fonctions. Enfin, le petit-fils de Siracide nous apprend aussi qu’il a découvert le livre de son aïeul en Égypte. Il a demeuré dans ce pays de nombreuses années. N’oublions pas qu’il a traduit l’ouvrage de Siracide de l’hébreu en grec. Le traducteur connaît donc aussi bien l’hébreu que le grec. Le scribe est un érudit, un homme du savoir.

Cependant, le rôle scribe ne se réduit pas à l’enseignement de la Loi. Sous Macchabées, au temps de Judas, des scribes tiennent encore le rôle d’officiers du roi (cf. I. Macchabées, V, 42). Une « assemblée de scribes » est envoyée auprès des chefs de l’armée des Séleucides pour traiter des conditions de paix.

L‘évolution du rôle et du prestige des scribes

La fonction de scribe a ainsi évolué au cours des circonstances selon les circonstances. D’abord, sachant compter, lire et écrire, il tient le rôle de secrétaire, de comptable, d’intendant, puis celui de fonctionnaires des rois jusqu’aux derniers rois hasmonéens. En raison de leur savoir, certains d’entre eux se spécialisent dans la copie et la lecture de la Sainte Écriture puis dans son étude et son interprétation, surtout au temps de l’Exil où le rôle du prêtre étant réduit, le scribe se présente comme un sachant, comme un directeur d’âme.

Habiles dans la science de la Loi, les scribes expliquent au peuple les Saintes Écritures en des réunions qui préludent à celles des synagogues. Ils forment les Juifs à la prière, à la pratique de la justice, du sabbat et des observances, à la pureté. Son influence devient ainsi très forte auprès de la communauté juive qui vit si loin de Jérusalem.

Puis, à partir du retour du peuple juif en Palestine et de la restauration religieuse et politique, menée par Esdras, scribe lui-même, la fonction prend encore de l’importance tant le peuple juif veut appliquer avec soin et ferveur les observances de la Loi. De tels efforts ne peuvent qu’affermir le rôle des « hommes du Livre ». Leur influence et leur prestige sont élevés au sein du peuple juif en raison de leur connaissance exacte de la Loi.
Leur réputation se fonde aussi sur leur sagesse et leur piété. Le deuxième Livre des Macchabées nous raconte le martyr du vieillard Eléazar, « l’un d’entre les premiers des scribes, homme avancé en âge » (II. Macchabées, 18) en raison de son refus de manger de la chair de porc, obéissant ainsi aux préceptes de la Loi. Il devient un modèle de l’application de la Loi qui n’hésite pas à se sacrifier pour lui demeurer fidèle.

Les docteurs de la Loi

Dans les Évangiles, le terme de scribes est plutôt peu employé ou est associé à celui de pharisien qui désigne plutôt un parti religieux et politique. Il est vrai que la plupart des scribes appartiennent à ce parti. Une autre expression est plutôt utilisée, celle de « docteur de la Loi » ou « rabbi ». En outre, la fonction du scribe n’est pas dédiée uniquement au domaine religieux. Nous trouvons encore des scribes dans la cour des rois hasmonéens. Le terme de « docteur de la Loi » pourrait alors désigner le scribe qui s’adonne à l’étude de la Loi pour l’enseigner, instruire et édifier, et pour l’interpréter. Nous utiliserons donc désormais ce terme pour désigner uniquement les scribes qui occupent la fonction d’étude, enseignement, d’interprétation de la Loi.

Les docteurs de la Loi occupent leurs fonctions au Sanhédrin, à la synagogue et dans les écoles. Ils assistent aux séances du grand Sanhédrin de Jérusalem ou des Sanhédrins provinciaux[5], sans être nécessairement membres de ces assemblées, à titre d’experts pour répondre aux questions difficiles. À la synagogue, ils lisent le texte et le traduisent en langue vulgaire, exposent les traditions et en montrent l’application et enfin, ils interprètent la Sainte Écriture de manière mystique et allégorique. À l’école, ils remplissent les mêmes fonctions mais davantage pour instruire que pour édifier. Ainsi, sont-ils enseignants, prédicateurs et juristes.

L’école est le lieu par excellence du docteur de la Loi. Celui-ci y donne de vrais cours de casuistique. C’est dans l’école que le scribe se forme et après avoir fait ses preuves, il devient à son tour docteur de la loi. Les docteurs de la Loi ont alors toute autorité sur leurs disciples. Ceux-ci l’appellent « rabbi » c’est-à-dire « maître ».

L’enseignement peut se faire dans une maison dédiée à cette fonction ou simplement sur le parvis du Temple ou dans l’une de ses salles annexes. Au premier siècle, les docteurs de la Loi ont pris l’habitude de parler à leurs disciples dans les rues et sur les places. Il est noté que les discussions dans les écoles peuvent être violentes. « Le docteur de la Loi était toujours entier dans ses appréciations, implacable dans ses jugements, absolu dans ses critiques. Son intelligence était étroite, son caractère raide, son orgueil insupportable et cette impossibilité de saisir les nuances, lui a laissé partout dans les documents qui nous ont été conservés quelque chose de lourd et de déplaisant. »[6]

L’intégrité de la Loi garantie par les sages

Dans la culture juive, le titre de « sage » est donné à certains docteurs de la Loi, garants de l’intégrité et de la pureté de l’enseignement de la Loi. Les Juifs sont en effet très préoccupés de les maintenir comme le montrent les procédés qu’ils utilisent pour sauvegarder celles de la Sainte Écriture[7]. Selon l’enseignement juif, la Loi est transmise de génération en génération dans une chaîne interrompue de sages depuis Moïse jusqu’à nos jours.

La chaîne est divisée en plusieurs périodes. L’époque des Zougot est celle qui s’étend de Macchabée jusqu’à la destruction du Temple en l’an 70. Elle correspond à la période de notre étude. Le terme de « Zougot » signifie « pair » car les « sages » sont toujours par binôme dont le premier détient le titre de « nassi », c’est-à-dire « prince », correspondant sans-doute à celui du président du Sanhédrin mais certainement chef du parti pharisien. Celui-ci détient donc une influence considérable au sein de la population juive et parmi les docteurs de la Loi.

Les sages au temps de Notre Seigneur Jésus-Christ

Selon le traité rabbinique Avot, la période de Zougot comprend cinq pairs de sages. Au temps de Notre Seigneur Jésus-Christ, il s’agit d’Hillel et de Schammaï. La tradition juive les présente comme deux personnalités opposées, représentant de deux courants d’interprétation de la Loi. Le premier l’interprète manière souple alors que le second en est plutôt partisan d’une application rigoureuse et implacable.


Ce n’est donc pas vraiment un binôme ou un couple mais plutôt deux adversaires. Leur opposition peut porter sur des questions très importantes, comme sur le divorce. Hillel accepte la répudiation d’une femme pour différentes causes quand Schammaï ne l’accepte que pour adultère. Leurs querelles peuvent aussi se porter sur des questions qui nous semblent bien ridicules. Hillel se montre surtout plus innovateur, notamment en écrivant une partie de la Loi orale, qui annonce la Mischna, et par sa méthode exégétique. Mais parfois aussi, leurs différents ne s’expliquent que par leurs oppositions de caractère, l’un ne pouvant être d’accord avec l’autre par principe.

Mais cette opposition violente et farouche n’est pas sans conséquence. Au temps de Notre Seigneur Jésus-Christ, les docteurs de la Loi, et les pharisiens de manière générale, sont en effet divisés en deux camps farouchement hostiles. Ils s’identifient en fonction de leur appartenance à l’école d’Hillel ou de Schammaï. Nous retrouvons parfois leurs points de divergence dans les Évangiles quand les pharisiens interrogent Notre Seigneur Jésus-Christ sur des points particuliers de la Loi.

Cependant, malgré la vigueur de leur opposition, Hillel et Schammaï subordonnent toujours la morale à l’enseignement de la Loi, c’est-à-dire à des règles légales et juridiques, ce qui nécessite son exacte connaissance. Il n’y a véritablement aucune spéculation philosophique. L’enseignement de la morale repose entièrement sur la Loi, écrite et orale, et son interprétation dont les sages sont les garants.

Un changement important dans la religion juive

Autrefois, puisque la vie tournait autour du Temple, l’homme du culte, c’est-à-dire le prêtre, était l’autorité suprême de la communauté juive. Avec la reconstruction du Temple, la caste sacerdotale y est certes toujours influente mais, elle n’est plus seule à détenir l’autorité morale, religieuse et sociale. En outre, son attitude à l’égard des occupants au travers des Sadducéens affaiblit son influence. Une autre puissance, plus crédible, s’est développée et affermie au fur et à mesure que la Loi y a pris la place primordiale dans la vie du Juif. Le docteur de la Loi a gagné une autorité incontestable sur le peuple juif.

Jusqu’à la destruction du Temple et la déportation, le prêtre était le dépositaire et le garant de la Loi. Mais après l’exil, cette fonction est passée au plus lettré du peuple, c’est-à-dire au scribe. C’est lui désormais qui dit ce qui est bien et ce qui est mal à partir de la Loi. Experts dans son étude et son interprétation, le docteur de la Loi a fini par porter le titre de maître, de « rabbi » au point que les Talmuds précisent que « les paroles des scribes sont plus aimables que les paroles de la Loi, car parmi les paroles de la Loi, les unes sont importantes et les autres légères ; celles des Scribes sont toujours importantes. »[8] Plus tard, après la destruction du second Temple, le judaïsme apparaîtra comme la religion du scribe. Évolution inéluctable…

Certes, par leurs études et leur enseignement, les docteurs de la Loi ont permis au peuple juif de conserver intacte la Loi et de préserver l’âme juive des influences païennes, mais ce changement n’est pas sans conséquence. Par l’enseignement qu’ils donnent, par leurs disciples, « ils font de la Loi, de sa lecture, de sa méditation, le fondement de la vie religieuse, c’est-à-dire qu’ils travaillent dans un sens fort différent de celui des prêtres. »[9] Le Temple n’est plus le seul lieu où la vie religieuse se nourrit et se développe. La Synagogue en est un autre. Les prêtres s’attachent au rite, les docteurs de la Loi à la connaissance de la Loi écrite et orale. Le culte et l’enseignement sont ainsi divisés, voire concurrencés. Cette division s’incarne dans l’opposition entre les deux partis, celui des sadducéens et celui des pharisiens, l’un comprenant surtout des prêtres, l’autre des docteurs de la Loi.

En dépit de cette séparation, les deux autorités sur lesquelles reposent le peuple juif « pêchent l’une et l’autre par le même côté : toutes deux accordent beaucoup à la lettre ; que ce soit pour assurer l’exactitude d’une cérémonie ou celle d’un commentaire de la Torah, on se montre, dans les deux clans, très sourcilleux ; et, le danger est […] que l’esprit même de la religion en soit méconnu. »[10]

Conclusions

En dépit de l’exil, des occupations étrangères et des différentes épreuves qu’il a supportées et qu’il endure encore, le peuple juif demeure fidèle à la Loi et a su la préserver des influences païennes, en particulier helléniques. C’est un fait remarquable que nous ne pouvons pas oublier. Cependant, son interprétation, son application et son influence ont évolué depuis son retour en Palestine  en raison de l’importance accrue des docteurs de la Loi, de son rôle et de son prestige au sein du peuple juif au détriment de l’autorité du prêtre. L’enseignement et l’interprétation de la Loi ont ainsi supplanté le culte du Temple.

Or  les docteurs de la Loi n’ont pas évité les dangers que génèrent le savoir et l’étude. Ils se sont égarés dans les pièges de l’enseignement et dans la subtilité des mots. Ils se sont perdus dans le détail et dans le scrupule. Leur soin excessif de tout interpréter et de tout expliquer, sans contrepoids réel, finit en effet par rendre l’observance de la Loi complexe et pointilleuse. La lettre finit par étouffer l’esprit. Finalement, au temps de Notre Seigneur Jésus-Christ, la religion juive risque de devenir une religion du Livre avant d’être celle des hommes…

Et la passion de préciser dans le moindre détail les observances de la Loi engendre nécessairement divisions et querelles au sein des docteurs de la loi sur des points sans importance, sur des questions souvent ridicules ou sans enjeux véritables. Forts de leur savoir, éblouis par leurs connaissances et aveuglés par leur rôle, certains d’entre eux finissent aussi par se montrer intraitables et dures à l’égard de ceux qui ne partagent pas leur avis ou ne vivent pas comme eux. L’excessivité qu’ils montrent dans leur enseignement se prolonge ainsi dans leur attitude et finalement dans leurs convictions. La Lettre tue l’Esprit…



Notes et références
[1] Traduction aussi utilisée par la Bible Vougouroux, de Sacy.
[2] Bible des Peuples 1998.
[3] Bible Louis Segon fils.
[4] Bible Darby.
[5] Voir le rôle des Sanhédrins dans Émeraude, mars 2015, article « La Terre sainte au temps de Notre Seigneur Jésus-Christ (2) : la vie religieuse ».
[6] Edmond Stapfer, La Palestine au temps de Jésus-Christ d’après le Nouveau Testament, l’historien Flavius Joseph et les Talmuds, 6e édition revue et corrigée, librairie Fischbacher, 1892. Stapfer est professeur à la faculté de théologie protestante de Paris. L’ouvrage est accessible sur regad.eu.org, publication décembre 2004.
[7] Voir Émeraude, janvier 2015, article « Préserver la Sainte Écriture de toute altération ».
[8] Pirké Aboth, traité de la Mishna, III, 8.
[9] Daniel-Rops, Histoire Sainte, Le peuple de la Bible, 4ème partie, III, 1943, Librairie Fayard.
[10] Daniel-Rops, Histoire Sainte, Le peuple de la Bible, 4ème partie, III.

samedi 9 mai 2020

La morale juive au temps de Notre Seigneur Jésus-Christ (2) : la préservation de la pureté au risque de se perdre



 
Une morale n’est pas seulement un ensemble de règles qui régissent la vie quotidienne d’un individu, d’une société ou d’un peuple. Certes, elle peut s’incarner dans un ouvrage, un code ou encore dans des lois mais comme nous l’ont appris à leur dépend les philosophes antiques, ces textes sont impuissants par eux-mêmes à guider un peuple, à le transformer et à l’élever vers une plus grande sagesse et un véritable bonheur. La force armée et la soumission des corps à une autorité ne suffissent pas non plus. L’histoire du peuple juif en est un exemple. En dépit de leur passé mouvementé et tragique, il garde ses convictions religieuses, ses cérémonies, son âme.

Profondément religieux, le peuple juif est entièrement soumis à la Loi, qui incarne la volonté de Dieu. C’est elle qui règle la vie des Juifs, leurs activités, leurs relations sociales, leur intimité. Depuis leur captivité, les scribes ont maintenu vivaces les obligations et les préceptes qu’elle renferme, l’approfondissant, l’enseignant et l’interprétant. Mais, la morale juive connaît de réels dangers que représentent le paganisme et plus particulièrement l’hellénisme. Le peuple juif en est profondément conscient, cherchant à éviter toute souillure, toute contamination. C’est à ce prix qu’il est parvenu à perdurer en dépit des drames qu’il a vécus.

La préservation de sa pureté est en effet un des traits caractéristiques de sa morale, que nous allons désormais étudier dans ce deuxième article consacré à la morale juive au temps de Notre Seigneur Jésus-Christ.

Le désir de pureté

Les questions de pureté ou de souillure sont en effet au centre de bien des inquiétudes chez les Juifs soucieux de leur religion. Tout un ensemble de prescriptions définissent, avec précision, ce qui est possible de faire pour rester pur et éviter de se souiller.

Elles se présentent sous trois formes. La désobéissance à la volonté divine est une première catégorie de fautes qui souillent l’âme. Elle consiste à ne pas suivre les commandements et les préceptes de Dieu. La seconde, qui résulte de la première, est la souillure que pourraient apporter à son contact un objet ou un événement jugé impur, comme certains aliments, le cadavre, le sang, l’accouchement, etc., conformément aux lois de pureté définies par la Loi. La troisième et dernière est « la corruption des étrangers », c’est-à-dire les païens. « S’ils ne me dominent pas, je serai alors sans tache, et purifié d’un très grand péché. »(Psaumes, XX, 14) Pour garder sa pureté et éviter de se souiller, le Juif doit non seulement obéir à la Loi mais aussi se préserver de tout contact avec ce qui est impur.

Si par malheur, le Juif contracte une souillure, il doit nécessairement se purifier par des sacrifices au Temple et, en attendant, protéger les autres Juifs en évitant toute vie sociale. Une fois par an, au jour de la fête de l’Expiation, un rite est prévu pour expier toutes les fautes du peuple juif. C’est le fameux rite des boucs émissaires. Un premier bouc est offert à Dieu en sacrifice d’expiation. Un second est envoyé dans le désert, lieu sauvage et aride, où habitent tous les démons. Nous retrouvons sous la forme de ce rituel les deux obligations que tout Juif doit suivre en cas de souillure.

La recherche de pureté peut être extrême, comme chez les Esséniens ou encore les Therapeutes [1], qui multiplient les ablutions pour se purifier. Cette volonté de purification se traduit surtout par le refus de tout contact avec ce qui est souillé. Les Esséniens, dont l’influence est faible dans la population, se sont ainsi éloignés de toute ville et même du Temple qu’ils considèrent souillé.

Les pharisiens ne sont pas en effet les plus rigoureux en matière de vie religieuse et morale. Les Esséniens sont encore plus pointilleux. Vivant en communauté, sous la direction d’un maître et au grès d’une règle fixée, ils s’attachent à appliquer la Loi et à observer rigoureusement le sabbat. Leur préoccupation première est la pureté absolue par une pratique assidue et minutieuse des ablutions et des rites de purification. Enfin, hors de leur communauté, tout est souillure. Les Juifs les estiment et les respectent. Ils les considèrent comme une école de perfection.

Le peuple juif à part des païens


Fra Angelico, Circoncision de Jésus (1451-1452).
 Museo di San Marco (Florence)
Les prescriptions de pureté obligent alors les Juifs de se séparer du monde païen. « Le législateur, instruit de toutes choses par Dieu, nous a enfermés dans des barrières inviolables et des murs de fer, afin que nous ne nous mêlions en rien à aucune des autres nations, nous gardant purs de corps et d’âme, nous purifiant des choses vaines […] »[2].

Comme le religieux imprègne la vie de tout Juif et de toute la société, les barrières mises en place pour éviter à l’âme et au peuple de contracter une souillure se sont élargies à ses coutumes et à sa manière de vivre. Selon Joseph Flavius, « on verra que notre législateur a pris les mesures les plus efficaces pour nous empêcher à la fois de corrompre nos coutumes nationales et de repousser ceux qui désirent y participer. Quiconque désire vivre soumis aux mêmes lois que nous, le législateur l’accueille avec bienveillance […] Mais il n’a pas voulu que nous mêlions à notre vie intime ceux qui viennent chez nous en passant. »[3]


Par ses barrières, le peuple juif cherche à préserver la pureté de son âme. Sa forte préoccupation est néanmoins d’ordre religieux. Contrairement à d’autres peuples, il s’oppose à tout syncrétisme et défend avec acharnement, d’autres diront avec entêtement, leur particularisme religieux. Mais c’est un fait historique, particulièrement remarquable, de voir la religion de ce peuple préservée de toute influence étrangère. Il est vrai qu’il a défendu, avec peine et souffrance, ses devoirs religieux, sa piété et son culte, n’hésitant pas se révolter en cas de danger d’impiété et de corruption. La volonté d’helléniser la culture juive a conduit à la révolte des Macchabées et à l’indépendance du peuple juif. Dès son arrivée, fort de son autorité et de sa fierté romaine, Ponce Pilate apprend à ses dépends ce qu’est la susceptibilité juive en cette matière. Le Juif n’hésite pas à se faire entendre quand la Loi n’est pas respectée, y compris par les païens, quelle que soit le rapport de force.

Un peuple en danger ?

Sous l’occupation romaine, les Juifs sont donc préoccupés de la pureté de leur religion et d’éviter toute influence païenne pour préserver leur pureté, notamment en évitant les contacts avec les païens. Mais cette préoccupation constante frise le mépris, voire la haine, notamment chez les pharisiens. Tout ce qui n’est pas juif est alors détesté. La présence de villes païennes autour de la Palestine, parlant grec et vivant comme des païens, est une calamité pour eux. Mais les Juifs peuvent-ils s’opposer à l’inéluctable avec la conquête romaine ? Les dieux païens sont en effet adorés en Galilée. Le nom de sa capitale, Tibériade, illustre l’irrésistible avancée de l’influence païenne. Hérode le Grand fait bâtir un temple à Auguste dans la capitale de la Samarie, dont le nom est aussi changé. Son nom est désormais Sébaste, terme grec qui nous renvoie à Auguste. La culture et les mœurs païennes, favorisées notamment par les rois, se répandent ainsi en Palestine.

Le danger s’explique aussi par la présence des païens en Palestine. Plus nous nous éloignons de Jérusalem, plus les Juifs sont minoritaire, plus la question s’avère délicate. Les Juifs sont répartis dans la vieille Terre promise, constituée de trois régions, la Judée, où se trouve Jérusalem, la Galilée, puis, entre les deux, la Samarie. Les Juifs sont aussi disséminés hors de la Palestine, à Babylone, en Égypte, à Rome. Ce sont les Juifs de la Diaspora. Jérusalem reste pour l’ensemble des Juifs leur cité. Peu de païens y vivent. Judée reste aussi fortement juive. En Galilée, la présence des païens est forte. Plus loin encore, ce sont les Juifs qui sont minoritaires. Le degré de cohabitation entre juifs et païens peut expliquer les différences de vie morale. Le contraste est en effet évident entre la Judée et la Galilée, entre le Juif de Jérusalem et celui de la Diaspora.

Les Juifs de Judée et de Galilée

Le Juif de la Judée est fortement attaché aux traditions, fier de son appartenance et bien instruits, refusant toute innovation. En outre, au retour de la captivité, elle fait l’objet d’une restauration menée par Esdras et Néhémie. Les écoles rabbiniques sont aussi plus présentes. C’est enfin à Jérusalem où s’élève le Temple et où se déroulent toutes les fêtes religieuses qui apportent son flot de pèlerins, venus de toutes les régions du monde. Aucune marque païenne n’y est admise dans la ville sainte. Jérusalem et plus largement la Judée représentent donc la terre juive par excellence. Nous pouvons alors comprendre la fierté du Judée et surtout celle du jérusalémite, qui se considèrent comme des orthodoxes droits, dévoués et fidèles à la Loi, garant de la pureté juive.

En Galilée, la population galiléenne est composite. Sa situation géographique explique sans-doute la présence de populations non-Juives. Sur son pourtour extérieur et même à l’intérieur, de vieilles villes grecques libres restent très hellénisées comme Capharnaüm et Sepphoris. Proche de la Galilée, sur le littoral maritime, nous trouvons Ptolémais, Tyr et Sidon. Éloignée de la fière Judée, région réputée riche et prospère, elle a attiré bien des étrangers. La politique d’Hérode renforce dans cette région la présence de la culture hellénique. Tibériade, fondée en l’an 29, est le symbole de l’influence grecque.

Les Galiléens sont à majorité paysans, laborieux et industrieux. Ils mènent une vie religieuse simple, voire superstitieuses. Ils sont bienveillants et complaisant tout en étant très droit et pieux. Nous pourrons alors imaginer les relations conflictuelles qui peuvent exister entre le Galiléen et le Judéen. Les premiers s’élèvent contre l’arrogance des seconds. En raison de la présence des étrangers sur son leur sol et dans leurs villes, les Galiléens sont considérées par les Judéens comme des sangs-mêlés, plus ou moins suspects d’impureté.

En dépit de leurs différences et divergences, les Juifs sont habités par un même mépris, voire une véritable haine, à l’égard des Samaritains. Entre la Judée et la Galilée, la Samarie occupe une position particulière. Anciennement terre promise, elle s’est séparée de la Judée, créant un profond schisme, vivant sa propre histoire, osant même construire un temple rival avec ses cultes. Elle s’est ensuite alliée à ses ennemis avant de subir la première la captivité. Au cours de l’exil, la région a été fortement habitée par une population païenne. La religion juive s’est ainsi mêlée aux religions païennes. Des dieux étrangers y habitent. La Samarie est la terre d’abomination et de sacrilège.

Les Juifs de la Diaspora

Plus cultivé, habitant au milieu des païens, le Juif de la Diaspora est surtout marqué par sa largeur d’esprit et sa souplesse. Le rigorisme à l’égard des Juifs n’est guère possible hors de la Palestine. Par la force des choses, les Juifs de la Diaspora côtoient nécessairement les païens et cela tous les jours. Conformément aux coutumes du monde antique, ils se regroupent dans un quartier qui leur est réservé, serrés les uns contre les autres, formant des communautés solides et reconnues par la loi romaine. Celle-ci garantit aussi le libre exercice de leur culte. Les communautés règlent leurs affaires intérieures selon leurs coutumes et leurs droits. La seule contrainte qui leur est imposée est de ne pas construire des synagogues à proximité des temples.

À Alexandrie, à Rome ou dans les autres villes, les Juifs ne se mélangent pas aux païens même s’ils ont moins de répulsions à l’endroit des étrangers que les Judéens ou les Galiléens, moins soucieux de leur pureté. Leur insertion est pourtant grande au point que la plupart abandonne la langue juive au profit de la langue du pays hôte. C’est pour cette raison que les Juifs grecs ont traduit la Bible en grec, l’araméen et l’hébreu leur devenant incompréhensibles. Pourtant, la foi des Juifs reste intacte. Leur regard et leur cœur restent tournés vers Jérusalem. Ils envoient au Temple les offrandes prescrites par la Loi. Ils sont assidus aux réunions de leur synagogue. Ils font leur pèlerinage à la Ville sainte pour y manger la Pâque.

Les pharisiens

Parmi les Juifs, certains se montrent plus préoccupés de la pureté de la Loi et de l’influence des païens, ce sont les pharisiens. Ils forment un parti ou une association. Leurs chefs sont des scribes ou docteurs de la Loi. L’influence de ces derniers y est si grande que parfois, ils se confondent. C’est aussi par les scribes que les pharisiens peuvent étendre leur influence dans la population juive. Leur influence s’explique aussi par leurs sympathisants. La Loi est au centre de leur doctrine morale. Les pharisiens ont joué un rôle essentiel dans le maintien et l’intégrité de la morale juive au cours de l’occupation romaine.

Pour entrer dans cette association, il faut posséder une connaissance exacte des commandements et des traditions, et adhérer à l’enseignement des docteurs de la Loi du parti. Il faut aussi accomplir minutieusement les prescriptions relatives au repos sabbatique, aux purifications rituelles et aux dîmes lévitiques.

En effet, l’enseignement des pharisiens se manifeste surtout sur ces trois points. Concernant le repos sabbatique, les pharisiens ont multiplié les prescriptions, entrant dans les détails les plus infimes. Pour la pureté légale, des règles ont été rajoutées à la Loi, touchant les aliments, les maladies, les cadavres, les ustensiles d’usage quotidien, les ablutions et bains de purification, le contact des personnes et des choses réputées impures, etc. Quand aux dîmes dues aux prêtres et aux lévites, la liste des biens, revenus et produits imposés a été considérablement allongée.

Sur tous ces sujets, les pharisiens se préoccupent de tous les détails, cherchant à résoudre des cas de consciences les plus infimes au point de sombrer dans le ridicule. Est-il ainsi permis de manger un œuf pondu le jour du sabbat ? Jusqu’où faut-il plonger les mains dans l’eau pour les purifier ? Est-il licite de manger des fruits achetés sur le marché sans avoir la certitude que la dîme a été acquittée pour ces produits ? Un réseau de préceptes innombrables emprisonne ainsi étroitement le pharisien dans sa vie religieuse, morale et sociale.

Le pharisaïsme

Ainsi, les pharisiens se caractérisent par leur culte pour la Loi, mais un culte minutieux, trop minutieux au point d’être excessif. En effet, les docteurs de la Loi pharisiens tiennent la connaissance exacte de la Loi pour le moyen unique de progresser dans la perfection ou d’acquérir la justice.

La connaissance de la Loi et son enseignement deviennent donc le but suprême et dernier de leur activité au risque de voir la science théorique, casuistique, supplanter la piété intérieure, de transformer la pratique de la vertu en technique de spécialistes. Pour s’approcher de Dieu, fallait-il ainsi d’abord connaître tous les préceptes et les observances, fixés par la Loi ou la tradition puis les accomplir minutieusement, dans tous les détails de la vie quotidienne, sans distinguer leur caractère obligatoire et leur valeur. La religion du pharisien risque alors de se dégénérer en un formalisme extérieur, où l’observance de la Loi se trouve être l’objet principale de l’attention et de l’effort.

Le second risque, encore plus dangereux, est de faire croire aux pharisiens que la justice ou la sainteté provient finalement de ses efforts et de sa volonté, qu’elles sont dues à lui-même et non à Dieu. Il pourrait alors s’imaginer qu’il est juste par lui-même, développant ainsi un fort sentiment d’estime de lui-même et favorisant ainsi l’orgueil, et dans bien des cas, l’hypocrisie.

Le mépris du pharisien

Le publicain et le pharisien
Enfin, les pharisiens portent un réel mépris à l’égard de ceux qui ne pratiquent pas le même zèle à l’égard de la Loi et la Tradition. Pour les désigner, ils les qualifient de « Amha’ares », c’est-à-dire de peuple de la terre ou du pays. Y font partie les gens d’une moralité relâchée, les prêtres peu soucieux des préceptes relatifs à la pureté rituelle, les pécheurs publics… Ce mépris éloignent alors ces « Amha’ares » des Juifs pieux, du Temps et finalement de Dieu.

Pour les pharisiens, rien n’existe en dehors de la religion concrétisée dans la Loi et la Tradition, ce qui explique leur acharnement à protéger les Juifs de toute influence étrangère. Ils se montrent ainsi hostiles, raide et intransigeant à l’égard de tout ce qui peut nuire à la pureté du peuple juif. Un païen et tout ce qu’il touche sont donc impurs. La poussière même de leur terre était une souillure. Leur aversion est si grande à leur égard qu’ils peuvent ne pas les considérer comme un prochain. Ils s’opposent aussi à tous ceux qui s’accommodent de la présence de l’occupant.

Tous ceux qui représentent le pouvoir romain ou travaillent avec des païens font aussi l’objet de mépris de la part des pharisiens. Nous songeons par exemple aux publicains qui collectent les taxes au nom de l’autorité romaine. Cependant, il est bien difficile de vivre, au moins de commercer, en refusant tout contact avec des païens. C’est pourquoi toute une série de prescriptions sont enseignées pour faciliter la vie économique en réduisant au minimum la souillure. Ainsi est-il permis d’acheter des biens produits par des païens mais de ne pas les utiliser, ce qui revient à les vendre à d’autres païens.

Le mépris des Pharisiens touche aussi une autre catégorie de Juifs, qui s’accommode du pouvoir romain. Il s’agit des Sadducéens.

Les Sadducéens

Les Sadducéens regroupent les prêtres, responsables religieux du Temple et majoritaires au Sanhédrin, sorte d’assemblées en charge des lois et de la justice sans oublier des questions de doctrine. Ils dominent donc au Temple et au Sanhédrin. Se recrutant aussi auprès des familles fortunées, ils représentent l’aristocratie juive. Leur autorité est donc très grande mais leur influence est plutôt faible auprès des Juifs.

Contrairement aux Pharisiens, ils ont une conception plus littérale de la Bible au détriment de la tradition orale. Représentant les héritiers de la tradition des prêtres, les Sadducéens sont des conservateurs intransigeants, repoussant tout développement en matière de doctrine religieuse. Sur le plan moral, ils appliquent rigoureusement la Loi dans sa littéralité. Ainsi, appliquent-ils la loi du talion sans se préoccuper des adoucissements qu’autorisent les pharisiens.

Les Sadducéens se montrent aussi arrogants à l’égard des petits gens. Fort de leur fortune, ils se soucient davantage de maintenir leur rang social et de sauvegarder leurs privilèges. C’est pourquoi ils s’accommodent très bien de l’occupation romaine. Nous pouvons alors comprendre l’absence d’influence qu’ils exercent sur la population en matière de religion et de morale.

Le prosélytisme juif




Enfin, en dépit de l’aversion des Juifs à l’égard des non-juifs, plus ou moins grande selon leur insertion dans le monde païen, certains d’entre eux n’hésitent pas à convertir des païens. Cependant, le prosélytisme est surtout le travail d’individus disséminés, en particulier des Juifs de la Diaspora. Le souci d’apostolat est une de leurs caractéristiques.

Il est en effet constaté que la religion juive attire de nombreux païens en raison de la recherche de pureté et de la pratique des hautes vertus sociales et morales. Des païens abandonnent le culte païen pour adhérer à la religion juive. Cependant, la route de la conversion est complexe. Il existe deux catégories de prosélytes, les « craignant Dieu » ou prosélytes de la Porte, et les prosélytes de la justice, qui sont circoncis contrairement aux premiers qui pour cette raison ne font pas encore partie du peuple juif et donc n’appliquent pas toute la Loi. Le point d’obstacle à leur conversion est la circoncision, qui est perçue comme une humiliation pour les païens. Leur conversion implique aussi une perte de droits.

Le rayonnement de la religion juive est réalisé au moyen d’ouvrages apologétique, qui font connaître l’histoire du peuple élu, exalte le Dieu d’Israël, la sagesse juive et sa morale. Mais comme nous l’avons dit, elle attire surtout par l’exemple des vertus religieuses et morales pratiquées par les Juifs et par leur doctrine morale. « Le judaïsme avait sur les religions du monde gréco-romain une supériorité manifeste : il présentait une doctrine très nette et très haute sur Dieu, un culte tout spirituel sans aucune image de la divinité, une moralité supérieure et un code de règles précises pour la conduite de la vie. »[4]

Conclusion

Encadré par des peuples non juifs, soumis aux Romains, le peuple juif cherche à protéger son âme et sa culture de toute influence païenne. Cette préoccupation renforce certainement un des caractères forts de la morale juive qui est la recherche de la pureté, surtout corporelle. Elle est omniprésente chez les Juifs. Elle renforce aussi leur particularisme. Sa fierté d’être choisis par Dieu est sans égal. C’est ainsi qu’il se montre comme un peuple replié au caractère national très trempé. Les Juifs forment ainsi un peuple particulier, aux mœurs vertueuses reconnues, dans un monde qui ignore une telle élévation spirituelle et morale. C’est ainsi que la vie juive attire les païens.

Sa recherche de pureté peut aussi pousser les Juifs croire que l’observance de la Loi suffit pour gagner les faveurs de Dieu. Par conséquent, ils risquent de fonder leur sainteté dans leur volonté, ce qui peut engendrer fierté, orgueil et arrogance. C’est ainsi que les rapports entre les Juifs et les païens, puis au sein des Juifs, sont conflictuels. L’attitude du pharisien à l’égard des Juifs moins respectueux de la Loi ou plus compromis avec les non-juif est faite de mépris.

Le passé cimente aussi le peuple juif. Il est très présent dans la religion et les fêtes qui ponctuent régulièrement l’année. Il a façonné son âme et accrue ses liens avec Dieu. L’occupation romaine qu’il vit tous les jours comme un affront se présente comme un châtiment. La justice divine est ainsi vécue dans la chair. Tous les Juifs, qu’ils vivent à Jérusalem, en Galilée, à Alexandrie, tous se reconnaissent fortement à cette histoire, parfois glorieuse, souvent terrible. Cependant, en dépit de ses drames, le peuple juif demeure, toujours attaché à sa religion en dépit des variations qu’elle a subies au cours du temps.

C’est dans contexte juif que naît et se développe le christianisme. Toutefois, il n’est pas aussi simple. Il présente une complexité et une diversité que nous ne pouvons pas ignorer, y compris au sein du peuple juif. Tous ne sont pas pharisien, ni sadducéen. L’Essénien est un cas rare. Le politique se mêle à la religion. Le niveau social des Juifs et leur origine influent aussi sur leurs relations. Enfin, l’occupation romaine radicalise des positions et exacerbent les tensions. Cependant, cette diversité réelle ne remet pas en cause l’unité morale du peuple juif particulièrement unie par sa foi, son obéissance à la Loi et par son histoire.



Notes et références
[1] Communauté juive grecque, répandue en Égypte,  décrite par Philon d’Alexandrie, qui ressemble à celle des Esséniens. Elle est décrite dans un de ses ouvrages, intitulé De vita contemplativa.
[2] Lettre d’Aristée à Philocrate, § 129, dans Le judaïsme palestinien au temps de Jésus-Christ, Joseph Bonsirven, édition abrégée, Bauchesne, 1950.
[3]Flavius Joseph, Contre Apion, §28 dans L’amour du prochain dans la pensée juive, K. Hruby.
[4] A. Tricot, Initiation biblique, Introduction à l’étude de la Sainte Écriture, 7ème partie, chapitre XX, V, 2.