" La pierre précieuse, voire de grand prix aux yeux de certains, qu'est l'émeraude, se voit insultée par un morceau de verre habilement truqué, s'il ne se rencontre personne qui soit capable de procéder à un examen et de démasquer la faute. Et lorsque de l'airain a été mêlé à l'argent, qui donc, s'il n'est connaisseur, pourra aisément le vérifier ? "(Saint Irénée, Contre les hérésies)


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samedi 16 décembre 2017

La pré-réforme monastique du XVIe siècle, un désaveu des critiques antimonastiques

Miniature, Décameron, XVe
Notre civilisation reste imprégnée du monde religieux. Les rues de Paris font encore référence à des ordres ou à des congrégations religieuses. Quelques stations de métro portent encore des noms d’anciennes maisons monastiques. Des lieux et des bâtiments de nos villes portent le nom d’une ancienne présence religieuse. Ce sont de doux souvenirs qui malheureusement ne résonnent plus rien dans la mémoire de la plupart de nos contemporains. Une partie de notre histoire s’efface ainsi peu à peu, vidant ainsi notre patrimoine culturel. L’image du moine « moinant moinerie » de Rabelais ou l’histoire scabreuse de la religieuse de Diderot imprègnent davantage notre société. Que de clichés, images partielles et partiales, de notre histoire !  Or cette histoire, la vraie, nous raconte autre chose. Elle nous parle des bienfaits que les moines ont apportés à la civilisation, bienfaits de toute nature. Nous les avons décrits dans nos deux précédents articles. Ils manifestent assurément la richesse et la force de la vie religieuse. Ainsi la réalité historique contredit sans difficulté les critiques d’Érasme ou d’un Luther. Pourtant, nombreux sont ceux qui adhèrent à leurs discours, allant jusqu’à les colporter. L’ignorance est finalement la faiblesse actuelle de l’Église et la force de ses adversaires.

Mais pourquoi tant de calomnies ? Comment pouvons-nous expliquer tant de remises en cause de la vie monastique au XVIe siècle ? Certes, la vie religieuse en ce temps n’est pas celle des premières époques, marquées par le zèle et la ferveur religieux, mais est-ce la faute du monachisme ? Le présent doit-il en effet occulter le passé au risque d’assombrir l’avenir ? L’histoire nous montre suffisamment les biens que peut produire la vie monastique. Érasme et bien d’autres humanistes ont sans aucun doute insisté sur les mauvais aspects de la vie religieuse de son époque au point de négliger les qualités inhérentes au monachisme et d’oublier ce qu’il a apporté et peut encore apporter aux hommes et à la société. Mais notre question demeure encore pertinente. Pourquoi s’acharne-t-il sur les religieux et les moines en ce XVIe siècle ? Revenons donc en cette période…

Une forte déception



 
Un fait est avéré. Au XVIe siècle, nombreux sont les déçus de la vie religieuse. Parmi les déçus, Rabelais. Il a d’abord embrassé la vie monastique en tant que franciscain. Cordelier, il a fini par quitter son monastère avant d’écrire ses œuvres célèbres, qui se sont révélées comme de puissants écrits contre la vie monacale. Son ironie cinglante est une arme redoutable, encore redoutée. Après avoir loué le cloître, véritable « jardin des délices », Érasme est lui-aussi devenu l’un des dangereux adversaires de la vie religieuse. C’est un autre déçu de la vie religieuse. « Je me voyais trompé dans mes espérances »[1], nous dit-il. C’est également par ces paroles que François Lambert (1486-1530) justifie son départ des franciscains. Marguerite de Navarre (1492-1549) est aussi d’abord très attirée par la vie religieuse. Elle fonde même le monastère de Tusson et l’abbaye de Sarance dans les Pyrénées. Mais dans les dernières années de sa vie, elle tient des propos durs et sarcastiques envers les religieux. Dans leurs écrits et leur sarcasme se devine une amère déception. Ils sont d’autant plus acerbes qu’ils sont déçus. Leurs critiques ne peuvent donc être comprises sans d’abord entendre leur rancœur.

L’amertume est ainsi partagée par de nombreux religieux au XVIe siècle. Nombreux sont en effet les moines en rupture de ban. En 1514, le nombre de désertions dans l’Ordre clunisien inquiète le chapitre général de Cluny. Luther n’est ni le premier ni le dernier à avoir rompu ses vœux.

Les XIV et XVe siècles, une période sombre du monachisme

D’où vient alors leur déception ? Pourtant, le XVIe siècle n’apparaît pas comme une ère sombre pour le monachisme. Bien au contraire. De nombreux historiens montrent en effet un redressement de la vie monastique. « Dans le royaume de France de la fin du XVe siècle et du début du XVIe siècle, tous les Ordres sont touchés par des mouvements de réforme. »[2] Il est bien différent des deux siècles qui le précèdent. Sombre époque en effet pour la vie monastique comme pour le christianisme. Pour mieux comprendre la réforme qui touche les monastères au XVIe siècle, tournons-nous vers ce temps peu brillant. Il devrait contenir des éléments de réponses à nos questions.

Au XIVe et XVe siècles, l’Europe occidentale est plongée dans une ère sombre. Elle est une époque marquée par les troubles, les guerres et les dévastations de tout genre. La France est notamment ravagée par la guerre de Cent ans (1337 – 1453). Que de désolation, de violence et de désastres ! La guerre n’a certes pas été permanente. Il y a eu des temps de pause dans ce conflit mais en absence de guerres, les bandes de soldats oisifs et impayés, les compagnie de routiers, se livrent au pillage. Triste époque ! Et aux malheurs du temps s’ajoute la terrible Peste noire de 1348. Les villes et les campagnes se vident, la mort rode. Ce temps de violence et de désordre n’ont pas épargné les monastères qui constituent de belles proies. Ils font en effet l’objet des convoitises par leur richesse, leur lien avec les puissances laïques ou encore par leur situation géographique. Ils sont aussi un bel instrument aux mains du roi pour renforcer son pouvoir. Ils subissent ainsi de fortes pressions de la part des pouvoirs.

Néanmoins, la richesse des monastères est à relativiser. Depuis le XIIIe siècle, leur rôle économique, brillant auparavant, est désormais supplanté par les marchands et les artisans. Ils ont fondé des villages et des villes qui peu à peu prennent leur autonomie et leur font concurrence dans le commerce. Puis, les crises économiques et frumentaires affaiblissent considérablement les revenus et l’influence des monastères. Les pressions fiscales sont aussi fortes. Certains monastères s’endettent énormément ou sont ruinés. Pour survivre et réduire leurs dettes, certains monastères pressent à leur tour tous ceux qui doivent leur payer des contributions. Afin de recueillir des dons et attirer des vocations, une des sources principales de leurs revenus, les dispenses sont aussi plus nombreuses, la discipline plus souple. La qualité des novices est peu regardée. Et des moines quittent leur maison pour quémander, vivant de vagabondage…

Dans un tel désordre, nous ne pouvons alors guère nous étonner de la baisse de la population monastique et du relâchement de la vie religieuse. Le recrutement a en effet diminué en quantité et en qualité. Les monastères et les couvents paraissent désormais vides. Et dans les maisons dépeuplées, où vivent quelques moines tant bien que mal, il est bien difficile de faire respecter la Règle. Les défaillances aux vœux, l’indiscipline et la violence ne sont pas rares. Dans certains couvents, les dîners sont somptueux, les parloirs sont des lieux de bavardage…

Ce temps de désordre s’accompagne d’une véritable remise en question de l’autorité pontificale, source de nouvelles divisions. De 1378 à 1409, l’Église est partagée entre plusieurs Papes qui se disputent la légitimité de leurs élections. Les Ordres religieux sont aussi secoués par ces querelles. Certains monastères d’un même Ordre prennent parti pour une obédience quand les autres choisissent une autre. Après le Grand Schisme, une nouvelle lutte s’engage entre les Papes et les Pères du concile de Bâle (1431-1437) qui veut limiter l’autorité pontificale. Elle est encore une occasion pour diviser les moines. Ainsi les Ordres religieux perdent finalement leur unité et leur cohérence. Au sein même des monastères, l’esprit d’unité se dissout…

Et parallèlement, de nombreux monastère perdent peu à peu leur autonomie, voire leur indépendance. Pour survivre, notamment résoudre les réelles difficultés financières, ils finissent par se mettre sous la protection d’un seigneur ou d’un prélat. L’abbaye de Saint-Martin de Tournai se met ainsi sous la tutelle du roi de 1308 à 1339. Cette perte de liberté est encore rendu plus sérieuse avec le développement de la commende au XVe siècle.

Le régime de la commende

À l’origine, donner un monastère en commende consistait à confier provisoirement l’administration à un séculier, en l’absence du titulaire, avec dispense de régularité. Or, progressivement, se développe aussi le système des bénéfices. Toute fonction ecclésiastique est peu à peu rattachée à un revenu avec droit de le percevoir. Il peut s’agir d’une redevance, de la dîme, des offrandes des fidèles, des droits particuliers sans oublier les terres et les biens lui appartenant. Ainsi, la commende est devenue une fructueuse opération pour le titulaire, dit « commendataire ». Ce dernier est autorisé à percevoir les revenus afférents à la fonction qu’il exerce temporairement. Les laïcs ont à leur tour reçu l’autorisation de recevoir des monastères en commende. En outre, ce qui était provisoire est devenu définitif. Le commendataire encaisse ainsi les bénéfices tout le long de sa vie, en faisant exercer les pouvoirs ecclésiastique par un prieur ou un substitut, canoniquement habilité.

Le développement du régime en commende s’explique facilement. Pour gagner des fidélités et accroître leur influence en un temps où le pouvoir fait l’objet d’une âpre lutte, les Papes attribuent aux princes laïcs tout ce qu’ils peuvent de bénéfices, abbayes, monastères. Lors du Grand Schisme, où plusieurs disputent le trône pontifical, nous pouvons imaginer ce que peut donner cette pratique. Les bénéfices en commende font ainsi partie des revenus des grandes familles seigneuriales. Des enfants de douze ans deviennent ainsi abbés. Les commendataires sont alors préoccupés, de manière générale, à en tirer le plus de ressource possible de leurs biens religieux, sans se soucier des biens spirituels, laissant finalement les âmes dépérir. Les monastères sont aussi considérés comme des biens de famille et donc partageables entre ses membres.

La confusion est grande entre le commendataire et le titulaire. Les titres que portent les laïcs apportent encore plus de confusion et peuvent rendre certains faits scandaleux. Ainsi pouvons-nous être scandalisés qu’un comte-abbé se marie mais en fait, ce n’est qu’un comte commendataire d’une abbaye donc un comte laïc. Nous pouvons donc imaginer ce que de telles situations peuvent causer comme scandales. Néanmoins, le régime de la commende se généralise surtout à partir du XVIe siècle…

Les XIVe et XVe siècle, un temps de remise en question

À partir du XIVe siècle, le monastère n’est plus le seul pour apporter de l’aide et de l’assistance aux populations. Les villes s’organisent aussi pour apporter désormais le même service. Or pour certains ordres, la charité est leur première vocation. Certaines vocations ne se justifient plus. Que deviennent en effet les Ordres hospitaliers après la fin des Croisades ?

Saint Bernardin de Sienne
(1380-1444)
Une autre évolution menace les Ordres religieux. Elle est encore plus profonde. Par nature, un monastère ne s’identifie pas à une nation. Les frontières entre les États n’ont pas de sens pour lui. Rappelons que le monachisme a favorisé la fusion entre les peuples gallo-romains et barbares. Or le sentiment national s’affirme progressivement en Europe. Des États se structurent, se développent, s’imposent. Les Ordres religieux ne peuvent être à l’abri de cette division. La langue commence même à diviser certaines familles religieuses. La tendance au séparatisme au sein des Ordres, selon leur appartenance à une nation, se développe fatalement. Des monastères finissent par se rassembler selon leur langue.

Enfin, de plus en plus de moines quittent leur monastère pour se former et enseigner dans les Universités. Le Pape Benoît XII les oblige même à y suivre des cours de théologie ou de droit canonique. Cela conduit aussi à intellectualiser davantage les moines et donc à faire développer les bibliothèques monastiques au point qu’ils deviennent de véritables centres d’études intellectuelles. Mais ces efforts tendent aussi à écarter le moine de sa vocation et de son désir de solitude, de renoncement.

Ainsi au XVe siècle, il était plutôt aisé et même légitime de critiquer les moines devant les abus constatées, le désordre généralisé et la perte d’identité du moine. Mais un siècle plus tard, est-il encore possible de le faire ?

Un temps de pré-réforme

Saint André Corsini
À partir du XVe siècle, et surtout au siècle suivant, des abbés réagissent pour restaurer la vie religieuse et  la vie monastique connaît un réel redressement

Certes, ce désir de réforme apparaît dès le XIVe siècle, mais, il est souvent limité à un ou plusieurs monastères et ne parviennent pas à s’imposer. Il ne dure guère, ne s'enracine pas. La réforme provient principalement de certaines personnalités vigoureuses et d’une autorité morale incontestable. Elles parviennent à faire adopter à des moines et à des monastères une vie religieuse plus conforme à leur vocation monastique. Les Carmes brillent par les différentes tentatives. À Gênes, à Caen, des réformes n’aboutissent pas. À Mantoue, à partir d’un couvent réformé près de Florence, une réforme se répand en Italie. Elle donne naissance à la congrégation de Mantoue. Saint André Corsini (1301-1373) réforme ainsi les carmes de Toscane. En France, nous pouvons signaler la naissance de la congrégation d’Albi. Mais la réforme carmélite la plus célèbre est celle provenant d’une carmélite, ancienne recluse, Saint Colette de Corbie (1381-1447), fondatrice d’une nouvelle branche franciscaine.

Des réformes parviennent à s’étendre et peuvent donner naissance à de nouvelles congrégations. Des monastères réformés se regroupent en effet. En Espagne, au cours du XVe siècle, la congrégation de Valladolid regroupe les monastères espagnols puis donne naissance au siècle suivant à une congrégation portugaise qui essaime au Brésil. En France, nous pouvons citer les monastères de Saint-Martin ou de Chezal-Benoît. En Allemagne, deux réformes s’étendent. Dans le Sud, celle de l’abbaye de Melk, qui a eu lieu en 1426, prend naissance en Italie dans le monastère réformé de Subiaco. Elle s’étend en Autriche et en Bavière. Dans le Nord, des monastères des vallées du Rhin et de la Moselle se fédèrent et donnent naissance à la congrégation de Bursfield. La restauration monastique est ainsi généralement localisée et donne parfois naissance à des congrégations régionales, voire nationales. Elle n'embrasse pas tout un Ordre.

Pourtant, tous les Ordres anciens se lancent dans une politique de réforme, manifestant une forte volonté de reprise en main. Elle touche toutes les familles religieuses. Le répit politique, la paix retrouvée et la reprise économique facilitent leurs tentatives. Le rétablissement est tant disciplinaire que matériel. La réforme chez les Franciscains se marque par la fin des déchirements entre les différentes observances et par une clarification des différentes familles franciscaines. Les tentatives de réforme sont soutenues par des Papes, des ecclésiastiques et par des seigneurs. La congrégation de Bursfield est née à l’origine d’une demande du duc de Brunswick qui veut réformer une de ses abbayes. Le Pape Benoît XII cherche à ramener les Ordres religieux à l’observation de la Règle et tente de réorganiser l’Ordre bénédictin. Le Ve Concile de Latran (1516) fait cesser les hostilités qui secouent les Franciscains depuis plus d’un siècle.

Sainte Colette
La vie monastique semble ainsi retrouver une certaine vigueur et dignité. Le souffle ne vient pas simplement des Ordres anciens ou de monastères réformés. Des hommes continuent encore à fonder des monastères. Après une guérison miraculeuse, Jean Toloméi renonce à tout et fonde un monastère sur le Mont Oliveto, près de Sienne en Italie, en 1313. Il choisit la règle bénédictine qu’il applique avec rigueur. Le monastère prospère et fonde des filiales. La congrégation bénédictine dite des Olivétains est ainsi née. Elle finit par compter une centaine de monastères.

Soulignons aussi la naissance de nouvelles familles religieuses comme celle des Jésuates, fondée en 1360, des Brigittines en 1370 par Saint Brigitte de Suède (1303-1373), des Minimes en 1493 par Saint François de Paul (1416-1517), des Colettines au sein des Clarisses, ou encore celle des Annonciades en 1501.

Les traits de la Réforme

La réforme monastique est d’abord marquée par un retour à la Sainte Écriture et à la patristique. La scolastique telle qu’elle est enseignée à cette époque est dénoncée comme étant peu propice aux religieux. Le moine est avant tout un homme de prière, un « manducateur » de la Sainte Bible. Parmi les réformateurs, nous pouvons citer le Clunisien Jean Raulin, prieur de Saint-Martin-des-Champs à Paris en 1500. Les Pères de l’Église sont aussi en honneur dans les abbayes et les couvents.

Bénédictins olivétains
La volonté de retour aux sources s’affirme aussi dans un attachement plus fort à la Règle. Progressivement, les Statuts et les Coutumes, élaborés au cours du temps, ont progressivement fait évoluer la discipline et l’organisation des monastères, éloignant le religieux de son identité. Les moines réformateurs dénoncent ces infidélités et prônent l’obéissance à la Règle primitive. Les nouvelles fondations bénédictines suivent la règle de Saint Benoît de manière stricte. Les Ordres religieux voient ainsi émerger en leur sein des Observants, d'où des hostilités et des divisions. Ces derniers parviennent à fonder soit des congrégations sans que l’unité de l’Ordre n'en soit atteinte, comme les Dominicains, soit à un courant qui finit par rompre cette unité comme chez les Franciscains. Les Carmélites se divisent en deux familles, les Colettines et les Urbanistes. Les rivalités entre les Observants et les Conventuels sont ainsi nombreuses au XVIe siècle. Rappelons que Luther a plaidé en faveur du couvent réformé d’Erfurt avant de se retourner contre les Observants.

L’invention de l’imprimerie et la multiplication des livres jouent un rôle non négligeable dans la progression des mouvements d’observance stricte à la Règle. Elles permettent une plus ample diffusion de la Règle primitive et aussi sa lecture individuelle. Remarquons que sur les vingt-six éditions de la Règle de Saint Benoît édités au XVIe siècle, doux sont en latin, treize sont bilingues (latin/français) et une seule intégralement en français. La traduction en langue vernaculaire au détriment du latin rend encore plus accessible sa connaissance.

La spiritualité monastique et sa nouveauté au XVe siècle, la "dévotion moderne"

Les Ordres religieux se distinguent par leur spiritualité. La spiritualité bénédictine se caractérise par une piété pratique et affective, dont le meilleur moyen d’atteindre est la liturgie. C’est pourquoi Cluny consacre une grande partie de la journée aux offices religieux. Tous les efforts sont ainsi tournés vers la liturgie. Avec Saint Bernard, elle demeure le grand itinéraire de l’âme vers Dieu, mais contrairement aux clunisiens, elle est imprégnée d’austérité la plus sévère afin d’éviter tout obstacle à l’élévation spirituelle. Les chanoines réguliers des Augustins se distinguent par une spiritualité plus spéculative mais reste encore affective. Ils cherchent à s’élever à Dieu par la méditation et la contemplation des êtres créés. La spiritualité franciscaine est surtout affective. Elle se caractérise par une tendre dévotion à l’humanité sainte de Notre Seigneur Jésus-Christ. À partir de Saint Bonaventure, la spiritualité spéculative se développe à côté de la spéculative affective. Enfin, la spiritualité dominicaine est à la fois pratique et spéculative. Une place est donnée à la prière et aux pratiques ascétiques mais elle se fonde sur une connaissance scientifique. De grands noms illustrent pendant deux siècles la spiritualité dominicaine, d’abord Saint Thomas d’Aquin, puis celle d’Eckart (1260-1327), de Jean Tauler (1290-1361) et enfin Henri Suso (1295-1365). Il est noté une domination de la spiritualité allemande.

À la fin du XIVe siècle, un vif mouvement de réaction contre la spiritualité spéculative dominante se produit d’abord en Hollande puis s’étend dans toute l’Europe. Las des théories, parfois obscures et téméraires, on cherche à revenir à une spiritualité plus simple, plus abordable, sans fioriture. Ce mouvement est désigné sous le nom de dévotion moderne. Gérard Grote (1340-1384) est le principal auteur de cette spiritualité. Les chanoines réguliers de Saint Augustin du monastère de Windesheim sont les principaux promoteurs de ce mouvement. Thomas a Kempis, chanoine régulier de Saint Augustin, au Mont-Sainte-Agnès, en est un des représentants les plus célèbres. L’Imitation de Notre Seigneur Jésus-Christ, chef d’œuvre de cette spiritualité, lui est souvent attribuée. Cet ouvrage célèbre caractérise cette nouvelle spiritualité. C’est un ensemble de sentences simples et pieuses qui nous est proposé pour la méditation. Ce chef d’œuvre de la spiritualité comme d’autres livres de l’époque se démarquent des livres antérieurs qui sont plutôt des développements pieux et savants des anciens spirituels. Notre Seigneur Jésus-Christ en est le centre et le modèle à imiter. Des exercices spirituels, comme ceux de Gérard Zerbolt de Zutphen, sont aussi proposés pour la réforme de notre âme et pour réparer les désordres causés par le péché.

La dévotion moderne repose sur la paix intérieure que le chrétien peut atteindre par le reniement de soi-même, la profondeur des sentiments et le silence. Tournée vers l’intérieur de l’âme, elle se détourne des débats théologiques théoriques et se méfie de la dévotion extérieure. Elle développe une spiritualité plus personnelle, moins intellectualisée. Elle est aussi accessible aux laïcs. La dévotion moderne apparaît alors comme un mouvement qui marque un changement considérable dans la spiritualité chrétienne. Les moines réformateurs cherchent ainsi à diffuser cette dévotion, à modifier le comportement et la piété des fidèles. 

L’individualisation de l’espace monastique et un plus grand confort

L’oraison individuelle et la contemplation sont aussi valorisées dans les mouvements réformés, parfois au détriment de la liturgie et de la prière en communauté. Ce désir se manifeste surtout par une modification de l’espace du monastère. L’environnement est désormais conçu pour répondre à leurs besoins de méditation et de recueillement. Une plus grande intimité est recherchée. Les chœurs ont tendance à se compartimenter et à séparer les religieux des laïcs. Les cellules individuelles remplacent les dortoirs communautaires. Le moine s’isole dans le jardin en recherche de silence et de quiétude.

En outre, dès le XVe, après les dommages causés par les guerres, les destructions et les pillages, il faut réparer ou reconstruire. Cet effort de reconstruction facilite donc les nouveaux aménagements. Le cloître détruit ou dans un triste état n’est pas toujours relevé. Les religieux en profitent aussi pour améliorer leurs conditions d’existence. Le souci du confort conduit alors les monastères à changer de visage. Le logis prieural est parfois un véritable manoir seigneurial.

Le désir d’apostolat par l’exemplarité

S’il se sépare de plus en plus du monde, le moine veut néanmoins influencer les fidèles par son exemple. Le réformateur veut « monacaliser » la société en proposant leur modèle de vie aux laïcs. C’est désormais par l’exemplarité qu’il veut apporter la bonne nouvelle, et non plus par des actions apostoliques.

Néanmoins, ce n’est pas nouveau. La vie monastique a toujours été présentée dans l’Église comme la voie de la perfection au point qu’avant le XIIe siècle, l’état religieux est synonyme d’état de perfection. Saint Thomas d’Aquin (1225-1274) présente l’émission des vœux religieux comme un moyen idéal pour conduire à la perfection. Toutefois, il précise que la perfection n’est pas propre à l’état de religieux et que cet idéal s’adresse à tous les Chrétiens, même aux laïcs.

Aide des autorités politiques et religieuses

Le moine réformateur, soucieux de la renaissance de la vie religieuse, n’est pas le seul à engager dans cette entreprise. Il bénéficie d’appuis concrets et multiples auprès des papes, du roi et des reines, des parlements et des évêques. Le religieux n’hésite pas à les faire intervenir. Un véritable réseau de soutien se met ainsi en place qui encourage et facilite leurs actions.



 
Dès le XIVe siècle, des papes, anciens moines comme Jean XXII ou Benoît XII, ancien cistercien, s’attaquent à la réforme de certains Ordres religieux. Benoît XII est particulièrement actif dans le redressement monastique. La constitution Pastor bonus (17 juin 1335) définit clairement la reprise en main des réguliers. La bulle Summi magistri (20 juin 1336) s’intéresse aux bénédictins. Elle décrit un vaste plan de réorganisation et d’unification de l’Ordre bénédiction. Il cherche aussi à relever le niveau intellectuel des bénédictins. La bulle Ad decorem Ecclesiam sponsae (15 mai 1339) se préoccupe des chanoines réguliers. Nous pouvons encore citer les bulles Redemptor noster (28 novembre 1336) pour les Franciscains, Fulgens sicut stella (20 juin 1336) pour les cisterciens. Mais il fait face à de nombreuses difficultés provenant soit des princes laïcs qui refusent l’application des textes, soit des monastères eux-mêmes, qui défendent leur particularisme. Ce n’est pas le seul Pape soucieux de la réforme de la vie monastique. Léon X en est un autre exemple.

François d'Estaing, évêque de Rodez,
réformateur
Des évêques soutiennent aussi les différentes réformes. L’évêque d’Albi, Louis Ier d’Amboise est très actif dans son diocèse comme l’archevêque de Rouen, Georges d’Amboise, nommé légat en France, bénéficie du droit de visite et de destitution des supérieurs indignes. La famille d’Amboise est ainsi un des appuis des réformateurs. L’évêque de Lodève tente de rétablir la discipline à l’abbaye de Saint-Germain-en-Laye dont il est l’abbé commendataire. Ce mouvement n’est pas propre à la France. Le grand cardinal espagnol Cisneros intervient pour réformer les monastères de son pays.

En France, le roi de France Charles VIII intervient dans les monastères en faveur des réformateurs. Il convoque à Tours une commission destinée à étudier les possibilités de réforme dans les monastères de son royaume. La politique de réforme est aussi soutenue par les parlements. Le pouvoir laïc n’est pas insensible à redresser le monachisme.

Conclusion

Saint François de Paul (1416-1517)
Aujourd’hui, lorsque nous pensons à l’Humanisme et à la Réforme du XVIe siècle, nous songeons alors à ces moines paillards et salaces, vautrés dans la luxure et la dépravation. Érasme a vivement attaqué la vie monastique. Rabelais nous a laissé des images peu reluisantes, d’une ironie cruelle. Et pourtant, la réalité est toute différente. Au XVIe siècle, la vie monastique est engagée dans un mouvement de renaissance. Après les désordres des deux siècles précédents, tous les Ordres religieux tentent de mettre fin aux abus et de rénover la discipline religieuse. De nouveaux monastères, de nouvelles congrégations sont fondés. La réforme qu’ils entreprennent est un retour aux sources et une fidélité à la Règle comme elle est aussi une adaptation aux besoins religieux de leur temps, marquée par une recherche plus intérieure et intime de la vie religieuse. Elle demeure alors paradoxale. Tout en voulant restaurer la vie monastique ancienne, elle est moins communautaire. Fidélité et modernité, tels semblerait être les deux traits de la renaissance monastique du XVIe siècle.

Comment alors pouvons-nous comprendre les accusations virulentes de certains humanistes et des protestants ? Les discours et les fabliaux qu’ils écrivent contre les moines n’illustrent pas réellement la vie monastique de leur temps. Les faits qu’ils décrivent ne correspondent pas à la réalité. Leurs critiques illustrent en fait un malentendu, voire une amère désillusion. L’animosité d’un Érasme, d’un Rabelais ou d’un Luther manifeste en fait une profonde déception. Il s’agit maintenant de mieux comprendre la désillusion de ces hommes qui ont tant attaqué les réformateurs…



Notes et références

[1] Roy Lutz Winters, Francis Lambert of Avignon, 1938 dans Histoire des Ordres et des Congrégations en France, du Moyen-âge à nos jours, Sophe Hasquenoph,
[2] Jean-Marie Le Gall, Maître de conférences, Université Paris I, La vie monastique au temps des réformes, article issu de la Journée rencontre des tapisseries, 23-24 septembre 2006.

vendredi 8 décembre 2017

Les bienfaits du monachisme pour la société médiévale

La vie monastique abêtisse-t-elle l’homme ? Érasme et bien d’autres le prétendent. Pourtant, que serait notre brillante civilisation actuelle sans le travail des moines, qui ont œuvré du Ve au XIIe siècle, pour préserver inlassablement les plus œuvres intellectuelles de l’inéluctable oubli ? Quelle serait la Renaissance sans l’enseignement monastique et la formation d’une certaine élite ? Pouvons-nous aussi ignorer leur rôle dans le développement des sciences, du droit et des arts pendant les premiers siècles du Moyen-âge ? La critique n’est pas recevable. Même si elle n’a pas pour fonction d’élever le niveau culturel de l’homme, la vie monastique en soi ne peut être accusée d’abêtissement. Le monachisme et la raison ne sont ni opposés ni opposable. Mais allons encore plus loin. Interrogeons-nous sur la part des moines dans la société et dans notre monde dans d’autres domaines.

Le monastère, centre d’apostolat




Prenons l’exemple des moines irlandais. Le moine Saint Patrick convertit l’Irlande. Cent ans après son arrivée, l’île comprend déjà une centaine de monastères dont Clonard, Glendaloch, Clonenagh, Bangor. De manière foudroyante, le monachisme se répand comme en Orient. Mais au lieu de rechercher la solitude dans le désert, les moines partent au loin, sur l’Océan, là où le vent les conduit. Contrairement aux bénédictins, les moines irlandais ne sont pas attachés à vie à un monastère. Ce sont des missionnaires, ou plutôt « ce n’est pas le moine en tant qu’individu qui est missionnaire mais la communauté monastique en sa totalité. »[1] Ils parcourent l’Europe, implantent des monastères dans une région, plantent des croix jusque dans les îles Féroé, puis rayonnent et convertissent les populations. Ils atteignent la Bretagne actuelle, s’enfoncent en Gaule, traversant la Champagne, allant jusqu’à Bâle ou encore la Toscane. C’est par ces moines Irlandais que la vie chrétienne se réveille de sa tiédeur, voire de son agonie, et conquière de nouvelles terres. En 590, Saint Colomban (540-615) fonde dans un lieu isolé des Vosges le monastère de Luxeuil, promis à un grand avenir, puis les abbayes de Coutances, de Faremoutiers, de Saint-Gall, de Bobbio et bien d’autres encore. Il est de grands missionnaires de l’Europe

Certes, comme les premiers moines orientaux, leur ascèse est excessive, leur discipline rude et terrible. Elles sont à l’image de leur zèle et de leur tempérament. Mais sans leur générosité de feu, auraient-ils pu réveiller une Europe si infidèle? À peine convertis, les Irlandais ont permis aux peuples germaniques d’embrasser la foi…

Mais les moines celtiques ne sont pas les seuls à assumer la tâche d’évangélisation. Les bénédictins deviennent aussi des missionnaires. Saint Grégoire le Grand (590-604) envoie Saint Augustin de Cantorbéry en Angleterre pour convertir les anglo-saxons. Les moines répandent la foi en Scandinavie, en Belgique, en Hongrie, en Bavière, grâce notamment à l’action de Wilfrid, de Willibrod ou encore de Saint Boniface …

Ainsi l’Église poursuit sa mission d’évangélisation en Europe par les moines et les monastères en un temps pourtant troublé tout en réveillant les Chrétiens dont la foi a perdu de la vigueur et de la ferveur.

Le monastère, lieu de résistance

En effet, au VIe siècle, l’Europe n’est guère brillante. Elle est plutôt objet de désolation. Rome est au cœur des rivalités entre les Goths, les Grecs et les Lombards. Depuis un siècle, elle est disputée entre des prétendants. Ce n’est plus qu’une ville moribonde. Elle est aussi triste que l’Italie. Le christianisme est aussi ravagé par l’hérésie, la cupidité, les désordres. Les scandales sont nombreux. Les vices se répandent dans le haut clergé. Un monde semble s’écrouler. Et pourtant, Rome va se ressaisir. Devant l’impuissance des autorités romaines, le Pape Saint Grégoire le Grand mobilise la ville devant le danger des Lombards, rassemblent les troupes, secouent les fonctionnaires. Devant l’armée barbare menaçante, il négocie, il s’impose, il achète la paix. Et sans que le sang n’ait coulé, Rome est sauvée en 593. À partir de cette date, constatant la défaillance des autorités laïques, le Pape finit par se substituer à l’Empire déclinant et impuissant. Mais qui est ce Saint Grégoire qui est suffisamment fort pour sauver Rome ?

Saint Grégoire appartient à une famille de grands fonctionnaires de l’Empire. À trente ans, il est déjà préfet de Rome, maire de la ville. Mais, vers 574, il renonce à sa fonction, quitte le monde, distribue sa fortune aux pauvres. Il devient alors moine dans la maison de ses ancêtres. Lors d’une mission en Orient, il découvre le monachisme oriental, puis de retour, accueillant les moines du Mont-Cassien, détruit par les barbares, il rencontre la vie bénédictine. Saint Grégoire se forme désormais à l’école de Saint Benoît jusqu’au jour où malgré lui, il devient Pape. Tout en étant sur le trône pontifical, assumant toutes ses responsabilités, il continue sa vie de moine autant qu’il peut, priant, jeûnant, s’offrant à Dieu jour et nuit.

Devenu Pape, entouré de moines, Saint Grégoire le Grand prend en main l’Église, remet de l’ordre et s’oppose aux forces de division. Il unifie les bonnes volontés, la mobilise, prend d’heureuses initiatives. Il envoie des missionnaires et rassemble les peuples.

Le monastère, centre d’accueil et de soin

Revenons en ce temps où le monde s’écroule. De grandes abbayes tiennent encore debout, insolentes face aux désordres et à la violence qui s’abattent sur les populations. Ce sont parfois des îles au milieu d’une mer agitée. Mais ce ne sont guère des îles puisqu’elles accueillent ceux qui ont besoin d’assistance ou qui recherchent une protection. N’oublions pas en effet que l’une des missions des monastères demeure l’hospitalité quelle que soit la Règle qui les régit. Saint Pakhôme prévoit déjà un bâtiment pour accueillir les étrangers. Saint Benoît insiste beaucoup sur l’hospitalité que doivent remplir les moines. Ainsi les monastères mettent ainsi un service d’accueil et d’assistance. Le rôle d’hospitalité et d’assistance auprès des pauvres, par exemple dans des endroits dangereux ou hostiles, prend parfois une telle importance que des abbayes se spécialisent avant que des communautés ne soient fondées pour assumer ce rôle, notamment à partir du XIIe siècle. Ainsi des établissements sont fondés dans les cols des Alpes ou dans les zones frontières entre l’Escaut et le Rhône par exemple.  

Le monastère est aussi terre d’asile ou de refuge pour les hommes et les femmes poursuivis par les autorités du moment. Il bénéfice en effet du droit d’inviolabilité. En dépit des efforts d’Henri II et des menaces de représailles, l’abbaye de Pontigny puis celle de Saint-Colombe de Sens accueillent et protègent Saint Thomas Beckett. Pépin le Bref ne peut rien contre les moines de Saint-Denis qui gardent Gascelin.

Les monastères s’occupent aussi des pauvres. Ils font même l’objet d’un cérémonial précis. Ils ont droit à une distribution quotidienne de nourriture. Le monastère distribue aussi chaussures et vêtements. Une bonne partie des ressources est consacrée à leur accueil et à leur prise en charge. Un tiers des revenus de Cluny est ainsi consacré à l’assistance. Des abbés, comme Odilon (994-1049), fait fondre des objets précieux à l’intention des démunis lors d’une période de disette. Vers 1145, alors que la région souffre d’une famine, entre 500 et 700 pauvres sont nourris par l’abbaye de Fleury-sur-Loire, qui vend tout sorte d’objet de valeur pour venir à leur aide. Chaque dimanche, l’abbé de Saint-Denis distribue 2 500 pains puis au XIIe siècle, assiste 600 pauvres de manière journalière. Chaque jour, l’abbé de Montauban réserve à 13 pauvres un repas de moine, Troarn nourrit 7 000 pauvres. Qui se souvient de ce « pain de mai » que les monastères distribuent pour aider les paysans à résister jusqu’à la prochaine récolte ?

Le portier est responsable de l’accueil des pauvres. Il gère normalement le dixième des revenus du monastère, des aumônes et des dons de toute nature, en argent et en nature. Le terme de « porte » est devenu une dénomination classique au Moyen-âge pour désigner un lieu d’accueil pour les hôtes étrangers, les pauvres, les malades et les infirmes. La « porte » résume ainsi toute une série de service au profit des extérieurs du monastère. L’assistance des pauvres et l’accueil de tout étranger, y compris les plus fortunés, font partie de ces services.

Le soin à apporter aux malades est aussi une des tâches du monastère. L’hôpital que fonde L’abbaye de Corbie fonde un hôpital au VIIIe siècle, l'Hôpital de la Porte. À Saint Benoît-sur-Loire, à Saint Gall, à Malmédy, des maladreries sont construites aux portes des monastères. Des monastères peuvent diriger des hospices et des maladreries. Certains disposent de structures de soin comme l’infirmerie. À partir du IXe siècle, avec le développement de l’Ordre de Cluny, les hôpitaux monastiques sont nombreux. Chaque monastère clunisien doit avoir un hôpital dans lequel peuvent travailler des médecins, ces derniers ne faisant pas partie du monastère. La sauvegarde et la transmission des livres médicinaux antiques par les moines, la traduction des œuvres arabes par les cisterciens, et l’expérience médicinale acquise en Orient permettent à la médecine de se développer. À partir du XIe siècle, des abbayes distinguent certaines fonctions concernant les soins des malades. Nous pouvons citer ceux qui sont chargés des saignés ainsi que les infirmiers, les médecins, les physiciens. Puis, à la même époque, apparaît l’Hôtel-Dieu.

Les moines, des agriculteurs, des industriels, des entrepreneurs

Prenons un autre rôle qu’assument les moines de manière parfois involontaire. Prenons l’exemple de l’abbaye de Cluny. En 909, Cluny n’est qu’un lieu désert et sauvage, dans une vallée au creux de laquelle serpentent les méandres d’une rivière, une forêt giboyeuse forte appréciée par les chasseurs. Douze moines s’installent dans ce site sévère. Moins de trente ans après, l’abbaye de Cluny devient le phare du monachisme occidental, à la tête d’un ordre qui rayonnera sur toute l’Europe par son organisation, sa discipline, sa saine administration. Cluny n’est pas le seul exemple. D’autres lieux déshérités se transforment et deviennent des aires fertiles. Les moines défrichent, percent des clairières dans les forêts, assèchent les marécages, installent des élevages et des fermes, frayent des routes, des canaux, construisent des moulins. Selon B. Chauvin, les Cisterciens sont de « véritables entrepreneurs de (re)mise en état de friches, landes et tourbières »[2]. De considérables travaux de grande envergure sont entrepris pour aménager les terres. Au XIIe siècle encore, plusieurs centaines d’hectares sont grignotés sur les espaces forestiers en France.

Quittons la vallée de Cluny pour nous rendre rapidement à Cîteaux. Ce qui n’était que marais est devenu plaine féconde et champ nourricier au profit de toute une région. Comme à Cluny et dans bien d’autres lieux, des déserts sont devenus fertiles. Lorsque nous avons visité cette abbaye, nous avons pu découvrir une belle exposition. Elle expose notamment une maquette montrant les travaux d’irrigation qu’ils ont menés pour répondre aux besoins d’eau. Les Cisterciens ont en effet excellé dans la mise en valeur des terres et dans l’organisation des ressources naturelles. Leurs connaissances dans la gestion de la terre ne peuvent que nous surprendre, nous qui abusons de la nature pour répondre à nos soifs de consommation !

Conformément à la règle de Saint Benoît, le monastère doit être autonome afin ne pas dépendre du monde extérieur et de préserver la solitude des moines. Or comme dans toute collectivité, il est nécessaire de se nourrir, de se loger, de se vêtir, même lorsque le dénuement est prôné et suivi, surtout lorsque la communauté comprend une centaine de personnes. La liturgie, mise en valeur par les Ordres religieux, réclame aussi un fort besoin de produits. L’assistance publique, l’accueil des pauvres, les hôpitaux que nous avons évoqués augmente encore ce besoin. Enfin, le monastère doit fournir des services et diverses contributions financières au Pape, à l’évêque du lieu, aux seigneurs…

Pour répondre à ses nombreux besoins, le monastère doit exploiter son domaine qui parfois peut être considérable. Les biens qu’il détient proviennent de son fondateur et de leurs bienfaiteurs. Des maisons religieuses possèdent ainsi des champs, des forêts, des mines, des marais, parfois dispersés dans le pays. Dès le IXe siècle, certains monastères prennent des dimensions de véritables villes, d’où rayonne une intensité activité économique. Ainsi l’abbaye de Saint-Germain-des-Prés s’étend sur 33 000 hectares, presque tous situés en Île-de-France, dont la moitié est réservée aux moines. Sur près de 17 000 hectares, vivent 2900 familles, chacune cultivant une manse, héréditaire, d’une superficie moyenne de 6 hectares, en échange d’un loyer. « Sur toute la campagne soumise à sa loi, l’abbaye étend la paix féconde de sa régularité et de son immutabilité. »[3]

Les monastères aménagent leurs terres pour répondre d’abord à leurs besoins. Des marais sont asséchés, des canaux sont creusés. Le canal de l’Anglée est ainsi l’œuvre de l’abbaye de l’Absie-en-Gâtine. Pour avoir du pain, des moulins sont construits sur des rivières dont le cours a été régularisé. Pour avoir du poisson, des étangs sont creusés. Pour les saler, des marins salants sont entretenus. Les salines du Saintonge et d’Aunis ou de Guérande sont leurs œuvres. Pour avoir de l’huile, la culture du noyer se développe. Les crus de Bourgogne, de Bordeaux, de Beaujolais, etc. sont nés de leurs mains.

Les moines sont aussi de bons agriculteurs, parfois innovateurs. Ils sont capables de faire fructifier leurs biens avec talent. La Beauce tient sa richesse à l’abbaye de Morigny par exemple. Les monastères possèdent aussi de grands troupeaux. En Angleterre, en raison de la pauvreté des terres, l’abbaye de Winchester élèvent plus de 20 000 moutons. Il fournit ainsi de la laine pour l’usage du monastère et pour le commerce. Les moines travaillent à améliorer la qualité des races par leur croisement comme ils œuvrent pour se doter de méthodes, de semences et d’outils efficaces. Indirectement, ils ont contribué à encourager et faciliter le commerce. Certains monastères organisent des foires annuelles comme Saint-Germain-des-Près ou hebdomadaires comme Saint-Martin-des-Champs ou Romainmoutier.

Enfin, le monastère a aussi bien des tanneurs, tapissiers, forgerons, orfèvres, fondeurs. Il peut se spécialiser dans la verrerie, dans l’émaillerie ou dans la pisciculture, ou à l’extraction du fer, de l’ardoise, du plomb. Des moines peuvent s’adonner à la construction et à l’entretien des ponts et des routes. Ainsi, par leurs activités, diverses et grandes, certaines abbayes sont riches, ce qui leur permet de tenir un rôle dans l’activité économique du Moyen-âge et de renforcer leur puissance temporelle.

De nouveaux villages, de nouvelles villes

Pour les aider dans leurs œuvres, les moines peuvent faire appel à des laïcs qu’ils installent sur leurs terres. De nombreux villages et villes naissent ainsi de ces regroupements. Et comme les terres récemment défrichées sont souvent exemptes de dîmes, le peuplement est encore plus facilité. Grâce aux immunités et aux privilèges monastiques, les populations sont  protégées contre les impôts, contre l’arbitraire et les exactions des grands. « Il fait bon vivre sous la crosse des abbés » selon un proverbe du Moyen-âge. « Soyons justes, autant étaient maltraités, pillés, spoliés les paysans entourant le château, autant étaient secourus et protégés les paysans entourant le monastère. […] Au lieu d’être bâtonnés, vendus et acheté comme du bétail, dit un écrivain du temps, ils étaient traités comme des hommes ! »[4] Enfin, à l’ombre des monastères, les populations rurales trouvent non seulement de quoi vivre mais surtout la sécurité et les moyens de salut. Cela est surtout vrai pour les enfants. « Pour beaucoup d'enfants le monastère apparaît comme un refuge. Là ils trouvent de quoi se vêtir, se nourrir et ce qui est encore plus important, ils trouvent le moyen de faire leur salut et celui de leur famille. »[5]

Ainsi le monastère est un acteur économique indispensable du Moyen-âge jusqu’au XIIe siècle. Le rôle qu’il joue attire alors de nombreux marchands, une population en quête de travail ou de paix. Des villages puis des villes naissent ainsi. En Poméranie orientale, les monastères ont fondé 1 400 villages et 16 villes. « Comment les moines auraient-ils vécu dans le mystère de la solitude, les splendeurs liturgiques, une retraite studieuse et même dans la haute spiritualité sans le concours du droit et de l'économie ? C'est le concours de ces deux sciences et de ces deux arts qui leur a permis l'isolement, la prière, l'étude et jusqu'aux élans mystiques. »[6]

Conclusion

Le passé nous a légué une belle contradiction qui peut nous faire sourire, d’un sourire paisible. Regardons, dans cette lointaine histoire, ces hommes et ces femmes, nombreux et fervents, qui ont voulu se retirer du monde et renoncer à ses biens, et pourtant, ce sont eux que les gens du monde ont recherchés pour les sauver des désastres qu’a conduit leur folie ! Saint Martin, Saint Augustin, Saint Grégoire le Grand, leurs contemporains sont venus les rechercher quand tout s’écroulait. Regardons aussi ces hommes qui en ont attiré d’autres ou ces monastères autour duquel se sont rassemblés artisans, paysans, familles.

En outre, qui a assumé de hautes responsabilités quand le monde fuyait les siennes ? Étranges, ces moines qui devient évêques, papes, administrateurs, diplomates ! Enfermés derrière une clôture et retirés dans le silence d’une cellule, ils deviennent finalement des hommes d’action. Et lorsqu’ils s’engagent sur cette voie, ils regrettent leur vie monastique et cherchent, autant qu’ils peuvent, la vie contemplative qu’ils ont dû abandonner. Ils se font même violence à eux-mêmes pour accepter leur charge. Pourtant, que d’œuvres sorties de leurs mains, que de ruines relevées, que d’espoirs retrouvés ? Comment de tels hommes ont-ils pu alors remettre de l’ordre, préparer l’avenir, mobiliser les forces  alors qu’ils ont renoncé à vivre dans le monde et selon l’esprit du monde ? Quel paradoxe ! Pourquoi le contemplatif, l’homme du silence, a fini par modeler l’Europe ? Mais justement, qui aurait pu porter de tels fardeaux si ce n’est pas celui qui a tout renoncé ?

Certes, du V au XIe siècle, les monastères n’ont pas toujours brillé. Certains ont commis des erreurs, des moines ont trahi leur vocation, l’esprit du monde a parfois guidé certains abbés. Mais ces fautes ne reflètent qu’une vérité : un arbre sans sève ne donne plus de fruits et finit par périr. Faut-il détruire toutes la forêt parce que certains arbres sont malades ?...





Notes et références
[1] Sophie Hasquenoph, Histoire des ordres monastiques et congrégations religieuses, 2ème Partie, IV, Champ Vallon, 2009.
[2] B. Chavun, Économie cistercienne ou économie des Cisterciens ?, Les Dossiers de l’Archéologie, n°229, déc. 1997-janv. 1998.
[3] Michel Mourre, Histoire vivante des moines des Pères du désert à Cluny, X.
[4] Antony Réal, Histoire philosophiques et anecdotique du bâton, depuis les temps les plus reculs jusqu’à nos jours, BnF, collection ebooks.
[5] Riché Pierre. Éducation et enseignement monastique dans le Haut Moyen Age dans Médiévales, n°13, 1987, Apprendre le Moyen-âge aujourd'hui, pp. 131-141, www.persee.fr.
[6] Le Bras Gabriel, La part du monachisme dans le droit et l'économie du Moyen Âge.

vendredi 1 décembre 2017

Les bienfaits de la vie monastique pour notre civilisation

Abbaye de Fontenay




De nos jours encore, en dépit d’une perte de mémoire chronique, il n’est guère envisageable d’imaginer une de nos villes sans monastère ou couvent, ruine ou belle bâtisse monastique. Dans nos campagnes, même les plus isolés, nous pouvons encore admirer des abbayes, même si certaines d’entre elles ne sont plus que l’ombre d’elles-mêmes. Le paysage garde ainsi de belles traces de notre histoire. Parfois, touristes d’un jour, emportés par une nostalgie qui chaque année se répète, nos contemporains découvrent un monde étrange, où survit, dans leur subconscient, l’image du moine silencieux et priant. Mais fugace, elle s’évanouit pour laisser place à la rumeur des siècles, aux personnages bedonnants du cinéma, aux religieux ânonnant des livres et des revues, aux êtres hâbleurs et pleins de verbes. Mais le rire méprisant s’efface à son tour quand l’âme du lieu leur fait découvrir toute la richesse et la quiétude d’un monde peut-être envié.

Nombreux sont les caricatures de moines et de moniales que nous ont léguées humanistes et protestants. Leurs critiques acerbes ont suffisamment sali leur mémoire pour qu’elles ne demeurent pas dans nos mémoires. Leurs mots sont encore durs, leurs rires tenaces, leurs railleries mortelles. Derrière les esclafferies de Rabelais, les beaux mots d’Érasme et les beaux sentiments de Luther se cachent des phrases assassines et de cruels mensonges. Pourquoi tant de haine, pourrions-nous dire ? Pourquoi tant de violence contre la vie religieuse ? Ils dénoncent l’inhumanité qui se cache derrière la clôture. Ils accusent des vilenies abominables dans les cellules et les cloîtres. La rage des révolutionnaires saccageant tout est le fruit amer de leurs injures et de leurs mensonges.

Vestiges de l'abbaye de Cluny
Pourtant, que de belles œuvres voyons-nous encore dans nos villes et nos campagnes ? Discrètes et silencieuses, voire enfouies dans la mémoire des temps, elles demeurent visibles, d’une beauté indicible, sans être éclatante, et embaumées d’une quiétude plein de charmes, qui sait encore apaiser les âmes les plus agitées. Ce sont des lieux encore attractifs, voilés de mystères. Nous sommes sans-doute transportés dans un autre temps, une autre dimension. Et que dire de tout ce qui a disparu, de tout ce que nous ne sentons plus, de tout un monde qui n’est plus ? Certes, ici-bas, rien n’est parfait. Tout chef d’œuvre a ses défauts. Tout édifice né de mains d’hommes s’écroulera un jour. Tout œuvre humaine mourra de ses faiblesses. Tout ce qui sort de l’homme ne peut en effet demeurer longtemps dans la pureté de sa jeunesse. Tout rêve perd un peu de sa beauté. Mais faut-il pour cela oublier les bienfaits de la vie religieuse ? Faut-il n’insister que sur les déviations et les erreurs que ses disciples infidèles ont montrées, parfois sans rougir, au point de refuser d’y voir ses éclats et ses lumières ? Un tel discours orienté de si mauvaises manières ne peut que nous avilir et nous livrer à nos pires instincts.

Abbaye de Cîteaux




Les critiques d’Érasme, de Marguerite de Navarre ou de Luther se heurtent en effet à une réalité encore palpable de nos jours. Leurs mensonges sont à dévoiler. Leurs attaques doivent être parées. Tout cela est certes vieux, voire d’un autre âge. Pourquoi se battre contre des mots si poussiéreux ? Parce que les images subsistent encore. Il suffit de lire l’ouvrage Le nom de la Rose pour comprendre tout l’intérêt de ce combat. Il ne s’agit pas non plus de réparer les dégâts qu’ont commis tant injures, et lavé un honneur sali par tant de calomnie et de médisance. Ce combat permet aussi de comprendre l’essence même de leur acrimonie. Au-delà de l’écorce, il faut atteindre la sève et plus profondément encore, les racines. Telle est notre ambition. Leur rancœur toujours existant éloigne encore les hommes de bonne volonté de Celui qui n’est que charité…

La vie monastère dans un monde qui sombre

Examinons les bienfaits qu’a apportés la vie monastique. Pour cela, tentons de rejoindre un temps où elle influençait la société et les hommes, c’est-à-dire entre le Ve et XIIe siècle. Rappelons par exemple cette époque où Romains et Barbares se retrouvaient dans la même maison, sous un même temps, travaillant et priant ensemble, les uns appartenaient peut-être à une famille patricienne, autrefois propriétaires d’un vaste domaine, les autres à une tribu germanique venue enlever aux premiers les rênes du pouvoir et désormais détentrice de leurs terres et de leurs biens. Voyons ces vaincus et ces vainqueurs réunis et même unis dans la même prière ! La société antique s’est écroulée après l’invasion des peuples outre-Rhin. De cette chute est sortie une autre civilisation, celle du Moyen-âge. Les peuples se sont mélangés, fusionnés pour bâtir un autre monde. Et cette fusion des peuples, elle s’est aussi forgée dans les cellules et les monastères, au-delà des rancœurs.

Restons en ce temps de chaos qu’a dû représenter l’invasion des Barbares. Pouvons-nous imaginer ces hommes et ces femmes qui assistent impuissants à l’écroulement de la civilisation romaine avec son administration, sa culture, son intelligence ? Après l’ordre romain, c’est en effet l’anarchie. Elle n’est sans-doute pas immédiate mais lente, progressive, inéluctable. Et pendant que des paysans se font massacrés, que l’héritage des générations brûle, des hommes tentent de sauver ce qu’ils peuvent. Et parmi ces hommes, des moines. « Il ne faut rien négliger de ce qui peut améliorer la condition humaine. »[1] Tel est par exemple le cri de Cassiodore (485-586).

Le monastère, vecteur de transmission de la culture sacrée et profane

Cassiodore[2] est un homme brillant, de grande érudition. Issu d’une famille aristocratique, il a exercé de hautes fonctions à la cour des Ostrogoths. Il est en effet proche du pouvoir, notamment conseiller auprès du roi Théodoric le Grand. En 523, il exerce la plus haute fonction du royaume puis après une disgrâce, il devient préfet du prétoire en 535. Avec le Pape Agapit (535-536), il essaye de fonder une sorte d’université chrétienne à Rome sur le modèle des anciennes écoles bibliques d’Antioche et d’Alexandrie. Mais la prise de Rome par Bélisaire ruine ses plans. Puis vers 555, il décide de quitter la vie publique. Il se retire du monde avec des amis. Il devient moine. Il fonde alors le monastère de Vivarium sur son domaine en Calabre, à l’extrême sud de l’Italie. Mais s’il a renoncé au monde, il n’a pas renoncé à la culture intellectuelle. Son monastère sera une véritable « ville d’étude », destinée à préserver et à transmettre l’héritage gréco-romain aux générations futures.

Cassiodore veut lier la vie religieuse et la vie intellectuelle, ne voulant pas séparer «  le salut de l’âme et l’érudition du siècle », selon ses propres termes. Le monastère est non seulement consacré aux offices liturgiques mais également à l’étude. Une très grande place est en effet accordée à l’enseignement et à la copie des manuscrits. Avec Cassiodore, le moine se fait donc copiste. Il se fait aussi traducteur. Les œuvres grecques sont en effet traduites en latin. Le monastère rassemble alors de nombreux ouvrages et constitue une véritable bibliothèque, regroupant toutes les sciences, répertoriant des livres tant religieux que profanes. Même les livres au contenu dangereux sont conservés mais leurs erreurs sont signalées. Les moines vont ainsi être les traducteurs de la culture antique au monde barbare. Ils ont su aussi transmettre la sagesse antique, le génie de la vieille civilisation. Le monastère devient ainsi vecteur de la continuité intellectuelle de deux civilisations.

Cassiodore compose ses Institutiones à l’intention des moines de Vivarium. Il sert d’introduction à l’étude des Saintes Écritures, et, subsidiairement à celle des arts libéraux. Il est composé de deux livres, le premier consacré aux sciences sacrées, le second aux sciences profanes. Le titre rappelle les ouvrages de Quintilien[3] et de Lactance, ou encore du moine Jean Cassien. Ainsi ses Institutiones se présentent comme un double héritage, profane et chrétien. Ses ouvrages servent de guide pour les moines et leur donnent des méthodes, notamment pour corriger les erreurs de manuscrit. Le second ouvrage consacré aux sciences profanes présentent les disciplines des arts libéraux selon la répartition classique du Moyen-âge : trivium (grammaire, dialectique, rhétorique) puis quadrivium (arithmétique, musique, géométrie, astronomie) à partir des manuels antiques et chrétiens, grecs ou latins. Cassiodore contribue ainsi à fixer le système intellectuel sur lequel vivra le Moyen-âge et même au-delà.


Cassiodore a demandé aux moines d’entretenir et de copier les livres, de les corriger si cela s’avère nécessaire. La bibliothèque du monastère contient des Bibles, des introductions et des commentaires bibliques, des ouvrages d’historiens chrétiens, des œuvres des Pères de l’Église, et aussi, des ouvrages à l’usage des travailleurs manuels et des médecins, des écrits concernant les arts libéraux, des livres sur la dialectique, des textes grecs, selon le bénédictin Dom Cappuyns[4]. Les Papes ont récupéré cette collection au début du VIIe siècle au palais du Latran afin de doter aux missionnaires des livres qui puissent enrichir leur culture et leur foi.

Comme le soupçonne le chanoine Gustave Bardy[5], le monastère de Vivarium a dû être un havre de paix et d’harmonie, un lieu chaleureux et studieux, en ce temps de troubles. En une époque où l’ignorance gagne du terrain, où l’obscurité recouvre de son voile manteau ténébreux les esprits et les âmes, des hommes s’attèlent ainsi à sauvegarder ce qu’ils peuvent parmi les trésors du passé. Et parmi ces hommes, se trouvent des moines. Du VIe au XIIIe siècle, la vie intellectuelle est ainsi préservée. Il est donc étonnant d’entendre les humanistes dénoncer le monachisme sans lequel ils n’auraient pu faire leur humanité.

Ce qui est extraordinaire est que l’exemple de Cassiodore n’est pas unique. Saint Bède le Vénérable (673-735) en est un autre exemple. « Bède représente le plus haut degré de culture intellectuelle en Occident au cours de la période comprise entre la chute de l’Empire et le IXe siècle. »[6] Mais, il est le dernier grand érudit de son temps.

Le monastère, foyer de culture



 
En soi, Cassiodore n’est pas non plus innovant. La règle de Saint Pakhôme mentionne déjà un lieu qui doit fait office de bibliothèque et insiste sur le soin que le monastère doit accorder aux livres. Saint Jérôme recommande aussi aux moines la lecture. Que les moines « copient aussi les livres, pour que la main se procure la nourriture et que l’âme se rassasie de lecture. »[7] Ainsi les monastères se dotent de bibliothèques et scriptorium dans lesquels les moines copient minutieusement les ouvrages. Dès le VIe siècle, des monastères sont réputés pour leur bibliothèque comme celle de Saint Martin de Braga au monastère de Dumio en Galice, celui de Sevitano ou encore celui de Séville. En Irlande du Nord, Bangor est un grand centre culturel, où on étudie les matières sacrées et profanes.

« Bons lecteurs qui vous servez de ce travail, n’oubliez pas, je vous prie, celui qui l’a copié : c’était un pauvre frère, ayant nom Louis, et, tandis qu’il transcrivait le volume apporté d’un pays étranger, il avait froid ; et il a terminé la nuit ce qu’il n’avait pu transcrire à la clarté du jour. Mais vous, Seigneur, vous serez pour lui la digne récompense de ses travaux. »[8]

Les bibliothèques se sont donc multipliées au point qu’au temps du Moyen-âge, chaque monastère avait son scriptorium, son atelier de copistes. « Dans cet humble et monotone labeur, c’est tout l’avenir de la culture européenne qui est en train de se jouer. »[9]

Prenons l’exemple du monastère de Saint-Gall situé au nord-est de la Suisse. Fondé au VIIIe siècle, par l’irlandais Saint Gall, l’abbaye bénédictine dispose d’une bibliothèque et d’un scriptorium les plus réputés du Moyen-âge. Au IXe siècle, cent vingt moines sont affectés au scriptorium à l’abbaye de Saint Gall, ce qui correspond au trois quart de la communauté. En 860, elle détenait déjà 400 volumes écrits. À Tours, Saint-Denis, Corbie, les moines copistes travaillent pour la lecture et l’étude, pour garnir les bibliothèques. La Bibles, les textes des Pères de l’Église, les règles monastiques, les œuvres liturgiques et spirituelles sont ainsi conservés. Les moines ne copient pas uniquement des livres religieux. Les bibliothèques détiennent aussi des œuvres profanes, notamment les livres d’histoire de Tite-Live, de Salluste ou de Suétone, des ouvrages d’Aristote, de Platon, de Virgile ou d’Horace. Les abbayes du Bec et de Cluny possèdent les œuvres morales, philosophiques et rhétoriques de Cicéron dans leur totalité alors que le monastère de Dumio détient celles de Sénèque. S’ajoutent les ouvrages consacrés à la grammaire, la médecine, la musique…

Comme l’indique la Règle de Saint Isidore de Séville, les ouvrages ne sont pas uniquement destinés aux moines. Vers 660, la bibliothèque de l’abbaye de Corbie est à l’extérieur de la clôture, donc plus accessible. L’abbaye de Chelles emploie toute une équipe de moniale pour répondre notamment aux besoins de l’archevêque de Cologne. Au VIIIe siècle, réputée pour la grande qualité de leurs manuscrits, elle est en pleine activité. Les moines de Saint-Rémi de Reims lisent et copient des traités pour leur archevêque Hincmar. Ainsi sa bibliothèque s’enrichit d’œuvres religieux, liturgiques et juridiques. L’abbaye de Wandrille, fondée en 649, en Normandie, compile aussi des documents juridiques pour le roi. Ainsi, par les copies, les ouvrages circulent dans toute l’Europe. La circulation des livres est même intense au VIe siècle entre le Nord de la Gaule, l’Italie, les Iles Britanniques et l’Espagne. Un manuscrit obtenu par prêt venant de Ravenne, de Mont-Cassin ou de Bobbio arrive à Fleury. Copié, il est transmis à Tours, à Saint-Gall, à Fulda. Nombreux sont les ouvrages classiques que nous détenons viennent de ces copies.

Le monastère, lieu de l’enseignement

La culture se diffuse aussi par l’enseignement, qui explique aussi le besoin de livres et d’étude. Avec la chute de l’empire romain par les grandes invasions, l’école antique semble avoir persisté dans certaines grandes villes italienne ou de la Gaule du Sud. Au VIe siècle, elle a probablement disparu. Certains aristocrates dispensent aussi un enseignement classique à leurs enfants comme aujourd’hui des parents tentent de le faire. N’oublions pas non plus que dès le début du christianisme, des chrétiens délivraient déjà un enseignement tant sacré que profane. Origène ou Saint Augustin en sont des exemples. Mais à partir du Ve siècle, la situation de l’enseignement est désastreuse.

Dès le Ve siècle, au sein de l’Église, des écoles se développent, soit au sein des monastères, soit auprès des cathédrales ou dans des paroisses. Nous pouvons distinguer deux types d’écoles au sein des monastères. Les écoles dites claustrales ou monastiques sont ouvertes à tous, généralement des enfants des environs ou d’autres qui veulent devenir des clercs ou entrer dans l’administration. Elles sont à l’intérieur ou à l’extérieur d’un couvent. L’instruction est tantôt gratuite, tantôt payante. Les écoles abbatiales sont destinées aux novices et aux profès dans les écoles abbatiales. De même, les écoles paroissiales accueillent les enfants de la paroisse quand les écoles épiscopales ou cathédrales sont réservées aux futurs clercs. Les monastères et les évêques prennent donc en charge directement l’enseignement. Or, n’oublions pas que souvent les évêques sont des moines et que des moines contribuent à fonder des écoles épiscopales. Il serait en effet bien illusoire de vouloir séparer l’œuvre des moines et des prêtres. C’est à partir de ces écoles, monastiques et cathédrales, que s’élaborent les méthodes scolastiques.

Les écoles monastiques se développent donc dès le Ve siècle. La législation carolingienne consacre un bel effort pour instituer de nombreuses écoles. Au VIIIe siècle, un capitulaire demande que « chaque cathédrale, que chaque abbaye […] ait une école, où les enfants puissent apprendre la lecture, le psautier, le comput, le chant et l’écriture. »[10] Elles œuvrent pour la renaissance que l’Europe a connue au IXe siècle. En France, dans les abbayes clunisiennes, les écoles monastiques tendent néanmoins à disparaître dans les abbayes clunisiennes à la différence d’autres pays éloignés de l’influence de Cluny comme la Belgique, l’Autriche ou l’Angleterre.

Les écoles monastiques fournissent les rudiments de la culture, c’est-à-dire l’apprentissage de la lecture et de l’écriture. Il comprend aussi l’étude du calcul et de la musique. Il fait apprendre le latin. Certains monastères se concentrent sur la formation de leurs moines afin de leur assurer la « lectio divina », le suivi des offices liturgiques, les activités de copistes et aussi toutes les autres activités monastiques. Ainsi, ils deviennent des pôles de cultures et de sciences. L’abbaye de Fleury-sur-Loire est réputée pour sa curiosité à l’égard des sciences. De ces monastères sont ainsi sortis des savants et des maîtres. Citons encore Saint Bède le Vénérable mais aussi Alcuin ou encore Saint Boniface, l’apôtre des Germains, un des grands lettrés. Saint Anselme, abbé du Bec en Normandie, est le premier des scolastiques et porte son école monastique à son apogée.

De tels maîtres enseignent également. Nous pouvons entendre le maître Alcuin à Saint-Martin de Tours ou Paul Diacre (720-797) au Mont-Cassin. Formé à Tours, Raban Maur (784-856) enseigne à l’abbaye de Fulda qu’il transforme en un véritable centre culturel sur la Germanie. De Fulda, Wilfrid Strabon, devenu abbé de Reichenau sur le lac de Constance, y crée un nouveau foyer en 838. Un autre élève de Raban Maur, Loup Servat (v.805-862), humaniste du IXe siècle, est abbé de Ferrières-en-Gâtinais. Son abbaye devient un des phares de la science. De son école sort Heiric d’Auxerre (841-876), un des quatre grands maître de l’école monastique de l’abbaye Saint Germain d’Auxerre.

Le monastère, développement des arts et des sciences

Enfin, rappelons l’œuvre des moines dans l’élaboration du droit et de son interprétation. Gratien, l’auteur du fameux décret, est un moine camaldule. Au XIIe siècle, il réunit l’ensemble des textes existants et discordant pour élaborer le droit classique de l’Église. Son décret sera enseigné et commenté dans les Universités, faisant ainsi développer la science canonique. La part des moines dans l’amélioration du droit s’explique par la nécessité d’administrer leur monastère. En effet, par leur régime d’immunité, à partir du Xe siècle, les monastères acquièrent une véritable autonomie à l’égard des autorités civiles, créant ainsi des enclaves au sein des seigneuries et des royaumes, ce qui conduit à un développement de leur administration. « Moines et, dans une beaucoup moindre mesure, les moniales, ont été de grands artisans et promoteurs du droit. »[11] L’organisation de la vie monastique a très certainement influencé le fonctionnement de la Papauté et de la monarchie. 

Vézelay, fondation clunisienne


Rappelons que la culture profane n’est pas exclue de l’enseignement monastique. Des monastères se préoccupent aussi de l’éducation des clercs et des laïcs. Ils forment des poètes, des historiens, des chroniqueurs, des sculpteurs, ou encore des musiciens comme Notker le Bègue, le plus grand poète allemand du Moyen-âge. Ainsi toutes les branches du savoir sortent grandis dans les monastères. Avant l’essor des Universités, ce sont bien les écoles monastiques qui assument cette charge. Rappelons encore que le premier maître scolastique est Saint Anselme (1033-1109). Il montre en autres le bon usage de la raison.

Le développement du savoir dans les monastères ne peut guère nous surprendre. Car comment les moines, peuvent-ils pénétrer pleinement la Sainte Écriture sans résoudre les multiples questions que posent les textes sacrés ? La lectio divina demande des connaissances en philologie, en grammaire, en géographie, en philosophie, …  Et sans l’étude de la musique, comment la liturgie peut-elle répondre à ses fins ? Même le droit est nécessaire pour les monastères qui souvent sont à la tête de nombreuses propriétés. Ils doivent se faire notaires, juristes, géomètres, etc.

L’art se développe avec le monachisme. Les moines expriment leur foi, leur sensibilité et leur religion à travers l’art, conçu comme une manière de louer Dieu, de favoriser la prière et la méditation, tout en demeurant humble. Ainsi pouvons-nous parler d’un art clunisien, marqué par le faste et le déploiement de luxe et décoration, ou d’un art cistercien, caractérisé par la sobriété et la nudité. Le monachisme est souvent associé à l’art roman, art qui cherche à mettre en valeur la prière et la liturgie par la pierre. L’art gothique est lui aussi d’origine monastique comme le symbolise l’abbatiale de Saint-Denis, reconstruite par l’abbé Suger (1122-1151).

Conclusion

Au lendemain des grandes invasions barbares comme à la veille des raids sarrasins et des Vikings, les monastères maintiennent et préservent ainsi les grands trésors de la connaissance sans lesquels les développements futurs de la civilisation intellectuelle et artistique n’aurait pas pu avoir lieu. Les exemples des bienfaits qu’ont apportés les monastères peuvent encore se multiplier. Par leur travail, les moines ont accompli des merveilles. Que serait aujourd’hui notre civilisation sans l’œuvre des copistes et des bibliothécaires ? Qui enseignaient aux enfants les rudiments de la culture quand la civilisation sombrait dans le chaos ? Qui a relevé les ruines et édifié l’avenir ?

Néanmoins, ne nous trompons pas. Les moines érudits sont peu nombreux. Il est en effet faux de l’imaginer étudier de longues heures, travaillant à l’abri dans son cloître. La grande majorité des moines ne le sont pas. Et nombre d’intellectuels ne sont pas moines à plein temps ou ne représentent pas l’image idéale du moine, davantage orant qu’intellectuel. Le moine n’est pas non plus immobile dans le temps. « Être mort au monde ne signifie donc pas vivre dans l’enfermement et la sclérose. Le moine du Moyen-âge est un homme d’ouverture et d’épanouissement qui, pour autant, ne peut oublier l’un des préceptes de Saint Benoît dans sa Règle : s’éloigner des manières du siècle (XLVIII, 20) »[12] Il peut être mort au monde tout en influençant la société de manière à l’élever selon la foi chrétienne. Le monachisme n'est pas non plus opposé à la raison ni à la culture. Elle a montré qu'elle pouvait la préserver et la développer. Nous ne pouvons ignorer son oeuvre sans nous mentir. Voir dans le monachisme une source d'ignorance ou d'abêtissement, c'est méconnaître notre histoire, c'est tromper notre mémoire. Nous devions plutôt être reconnaissants...





Notes et références
[1] Michel Mourre, Histoire vivante des moines des Pères du désert à Cluny, V, éd. du Centurion, 1965.
[2] Flavisu Magnus Aurelius Cassiodorus « Senator », d’une famille d’origine orientale.
[3] Institutio oratoria de Quintilien, Institutiones divinae de Lactance, De Institutis coenibiorum de saint Cassien.
[4] Voir le compte rendu de la conférence de V. Zarini, intitulé Cassiodore, un intellectuel latin entre Antiquité et Moyen-âge, au Lycée Henri IV-Sorbonne, Paris, 23 mai 2017, Association le Latin dans les littératures européennes, https://sites.google.com/site/sanslelatin/colloques-et-publications/textes-des-conférences/v-zarini-cassiodore-un-intellectuel-entre-antiquite-et-moyen-age.
[5] Voir L’Église et les derniers Romains, Gustave Bardy, Paris, 1948.
[6] Christopher Dawson, cité dans L’Église des Temps Barbares, Daniel-Rops, V, Fayard, 1950.
[7] Saint Jérôme, 11, 4 dans L’école cathédrale, l’école monastique, www.univ-montp3.fr.
[8] Cité dans Montalembert, Les Moines d’Occident, tome VI, dans Histoire vivante des moines des Pères du désert à Cluny, Michel Mourre, X.
[9] Michel Mourre, Histoire vivante des moines des Pères du désert à Cluny, X.
[10] Cité dans Histoire des Ordres et congrégations religieuses, en France du Moyen-âge à nos jours, IV, Champ Vallon, 2009.
[11] Le Bras Gabriel, La part du monachisme dans le droit et l'économie du Moyen Âge, dans Revue d'histoire de l'Église de France, tome 47, n°144, 1961, pp. 199-213, www.persee.fr.
[12] Sophie Hasquenoph, Histoire des ordres monastiques et congrégations religieuses, 2ème Partie, IV, Champ Vallon, 2009.